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French Pages [520]

Mobilités du lignage anglo-normand de Briouze (mi-xie siècle – 1326)
Histoires de famille. La parenté au Moyen Âge Volume 22 Collection dirigée par Martin Aurell
Mobilités du lignage anglo-normand de Briouze (mi-xie siècle – 1326)
Amélie Rigollet
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© 2021, Brepols Publishers n. v., Turnhout, Belgium. All rights reserved. No part of this publication may be reproduced, stored in a retrieval system, or transmitted, in any form or by any means, electronic, mechanical, photocopying, recording, or otherwise without the prior permission of the publisher. D/2021/0095/30 ISBN 978-2-503-59248-0 eISBN 978-2-503-59249-7 DOI 10.1484/M.HIFA-EB.5.121749 ISSN 1782-6136 eISSN 2294-8465 Printed in the EU on acid-free paper.
Remerciements
Depuis dix années, la famille de Briouze occupe mes pensées. Nombreux sont ceux qui ont nourri mes réflexions, enrichi mon savoir, encouragé mon projet. Tous ne sont pas nommés, mais tous ont ma profonde reconnaissance. Cet ouvrage s’inscrit dans le prolongement de ma thèse, améliorée grâce aux conseils des membres de mon jury, Frédérique Lachaud, Maïté Billoré, Mathieu Arnoux, Nicholas Vincent, Daniel Power et Martin Aurell, que je remercie vivement. La famille anglo-normande de Briouze fut choisie entre toutes sur les conseils simultanés de Marie Therese Flanagan et de Nicholas Vincent. Je sais gré à Nicholas Vincent d’avoir placé les Briouze sur mon chemin et d’avoir régulièrement étoffé mon catalogue d’actes. Les mots me manquent pour remercier à sa juste valeur Martin Aurell. Sa bienveillance, sa confiance, ses conseils et ses encouragements constants ont permis l’épanouissement de la médiéviste que je suis devenue. Je suis profondément reconnaissante envers Daniel Power, qui a généreusement accepté de codiriger cette thèse et qui m’a faite bénéficier de ses connaissances inépuisables. Je remercie Stephen Church pour son sens du partage. L’Université de Poitiers a été le cadre propice à la réalisation de cette thèse. L’École doctorale LPAH, la Fondation de l’Université et le CESCM ont contribué financièrement à mes déplacements sur les traces des Briouze. Je remercie Jean-Marie Pincemin pour son aide dans l’élaboration de ces dossiers. Je remercie le personnel de l’Université de Poitiers, les étudiants et l’association Janua. Les membres du CESCM qui ont accompagné ces années de thèse – personnels, enseignants et doctorants – ont toute ma gratitude. J’adresse une pensée particulière à Claire Lamy. Je remercie également le personnel de l’Université de Swansea pour avoir simplifié mes séjours, ainsi que les membres du projet City Witness de Swansea. Au cours de mes pérégrinations, j’ai eu le privilège de croiser de nombreuses personnes qui ont soutenu mes recherches. Je remercie les propriétaires des lieux pour m’avoir ouvert leurs portes. Je remercie Monsieur et Madame Roussel, membres de l’association Les Amis du Houlme, pour m’avoir transmis leur documentation. Je remercie les archivistes qui ont facilité mes recherches : Archives départementales de l’Orne (Alençon), Archives départementales du Calvados (Caen), Bibliothèque Municipale de Flers (Médiathèques de Flers Agglo), Archives départementales de Seine-Maritime (Rouen), Archives départementales du Maine-et-Loire (Angers), National Library of Wales (Aberystwyth), College of Arms (Londres), Bodleian Library (Oxford), Magdalen College (Oxford), British Library (Londres), Herefordshire Archives (Hereford), Gloucestershire Archives (Gloucester), Glamorgan Archives
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r e m e rc i e m e n t s
(Cardiff), West Glamorgan Archives (Swansea), The National Archives (Kew), Nottinghamshire Archives, Bibliothèque Nationale de France (Paris) et la DRAC Normandie. Je remercie les éditions Brepols pour avoir permis à cet ouvrage de voir le jour. Je remercie tout particulièrement Jirki Thibaut, pour m’avoir guidée avec prévenance et compétence ces derniers mois. Je remercie chaleureusement mes proches amis et ma famille – de sang ou par alliance –, pour le réconfort qu’ils m’ont apporté. Je remercie ma teammate, Élodie Papin, dont l’amitié est le beau cadeau offert par cette thèse. Je pense aux Evans, June, Stuart, Sheryl et Michael, ma Welsh family de cœur, qui ont embelli mes séjours gallois et qui ont accompagné mes pérégrinations sur les traces des Briouze. Je remercie Marjorie Alaphilippe, mon amie de longue date et compagne de thèse. Je remercie Florent, mon grand ami, pour avoir toujours cru en moi. Je remercie Pauline et Vincent, Céline et Matthieu, pour avoir été présents malgré la distance. Je remercie Aurélie, Élodie et Ange, dont la bonne humeur a été une bouffée d’oxygène. À la mémoire de June, ma Mam-gu. À la mémoire de mes grands-parents, Denise et Émile, Lucienne et André, dont les récits ont bercé mon enfance et m’ont donné goût à l’histoire. À mes parents À Jean-Philippe, my guiding light.
Table des matières
Remerciements
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Table des matières
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Abréviations
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Préface
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Introduction. Sur les traces des Briouze Un lignage hybride et mouvant : de la topolignée à la « supra-lignée » Corpus documentaire et structure lignagère Méthodologie de la monographie, entre modèles et particularismes Mobilités et lignage La capacité d’adaptation des Briouze aux mobilités
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Première partie 1066-1175 Des seigneurs pionniers Briouze, du toponyme à la topolignée Gunnor, l’aïeule du lignage Un père volontairement oublié La seigneurie nouvelle de Briouze aux confins du duché Réseaux locaux d’influence Briouze dans le dispositif défensif frontalier de la Normandie avant 1066 Guillaume Ier de Briouze (c. 1030-c. 1095), de Briouze à Bramber, gardien des frontières du monde anglo-normand Briouze, contrepouvoir à la puissance des Bellême Guillaume Ier de Briouze et la conquête de l’Angleterre La fidélité des Briouze face à l’instabilité du pouvoir (1087-1154) Philippe (c. 1060 – 1126) Guillaume II de Briouze (c. 1110 – c. 1175) dans la guerre civile Conclusion : Distance entre les Briouze et le pouvoir royal
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ta bl e d e s m at i è r e s
Tripolarité castrale Briouze, en bordure du marais du Grand Hazé Bramber, dans l’estuaire de l’Adur Radnor, sur un éperon rocheux de la Radnor Forest Conclusion : À la conquête de l’ouest Fondations bénédictines Le fief de Briouze, entre idéal aristocratique et réalité monastique L’abbaye de Lonlay et Briouze : le regret d’une donation délaissée Une alliance prolifique avec l’abbaye Saint-Florent de Saumur La seigneurie de Bramber, un nouvel enjeu très attractif Rivalité entre la famille de Briouze et l’abbaye de Fécamp Le prieuré Saint-Pierre de Sele : un contrepoids local autonome Conclusion : Décentrement du dominium
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Polarisation des affinités 113 Une topolignée mobile au gré des stratégies matrimoniales 114 Formation du lignage : une première dame inconnue ? 114 La deuxième dame de Briouze : Aénor de Totnes et la terre de Barnstaple116 La troisième dame de Briouze : Berthe de Hereford et la consolidation de la marche galloise 117 La parenté de Briouze, un réseau égocentré 118 Lignage ou « supra-lignée » ? Le cas des descendants de Robert Ier de Briouze 118 Marier les filles pour élargir la parentèle masculine 121 L’avunculat, un lien d’affinité puissant 123 Éloigner les frères pour créer de nouveaux pôles 126 Identifier les réseaux de fidélité dans l’entourage seigneurial 130 Listes de témoins et récurrences des patronymes 130 Listes de témoins et Domesday Book 130 La formation de lignées vassaliques 133 Témoins et bénéficiaires 136 Conclusion : Typologie de la polarisation des affinités 138 Gérer les richesses foncières dispersées Le capital : les terres recensées par les enquêtes royales Les modes de faire-valoir selon le Domesday Book Les terres domaniales anglaises au xie siècle L’évolution domaniale au milieu du xiie siècle Les ressources : profits complémentaires issus du domaine Les ressources de la terre selon le Domesday Book Les ressources complémentaires selon les clauses diplomatiques Le personnel : délégation de la gestion des terres éparses Les deux sphères attachées à la maisonnée seigneuriale Déléguer la gestion territoriale
143 144 144 147 149 149 150 151 154 154 157
tab le d e s mat i è re s
Les charges : indices d’une stratégie d’extension territoriale Les charges dues dans le Domesday Book Les charges dues dans les pipe rolls Conclusion : Gérer le polycentrisme territorial
158 159 160 163
Deuxième partie 1175-1211 De pionnier à occupant : expansion castrale dans la marche de Galles Densification de l’implantation galloise Un ensemble territorial compact La mobilité maritime, outil de gestion domaniale Les Briouze, gardiens et protecteurs de châteaux de la marche Mathilde de Briouze et la défense du castrum Matildis (1198) Guillaume III de Briouze, protecteur de la frontière au nom du roi Conclusion : Être seigneur dans une région frontalière hybride
171 172 172 174 177 177 179 185
Portrait historiographique de Guillaume III, seigneur de la marche Un guerrier cruel L’affaire Seisyll ap Dyfnwal (1175-1176) L’affaire Trahaearn Fychan (1197) Un chevalier pieux, protecteur de l’Église galloise Défenseur de l’évêque de Saint David’s (1197) Patron du prieuré Saint-Jean de Brecon Bienfaiteur d’églises galloises Conclusion : Portrait ambivalent d’un seigneur de la marche
189 189 190 196 199 200 201 203 205
Guillaume III de Briouze, « favori » du roi Jean (1199-1207) Les étapes de la faveur royale Guillaume III a-t-il les moyens de ses ambitions ? Conclusion : Les prémices de la disgrâce
207 209 214 217
Prévalence de la parentèle Importance des Saint-Valéry Bernard, Thomas et Henri de Saint-Valéry Mathilde de Saint-Valéry Placer ses parents Les alliances issues de la parentèle féminine Le statut des frères de Guillaume III La situation des fils de Guillaume III Les unions de ses filles Les conflits d’héritage Conclusion : Un réseau familial en clair-obscur
221 221 221 222 223 223 226 227 228 229 230
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L’obsession irlandaise La mémoire d’un échec familial (1177) Guillaume III de Briouze obnubilé par Limerick Les absents ont toujours tort Conclusion : « Risquer les périls de la Fortune »
231 231 234 240 249
La Fortune destructrice : récits d’un déclin Les motifs narratifs de la chute Les récits de la chute, critiques voilées du pouvoir royal Mathilde de Briouze, cible de la disgrâce Guillaume IV le Jeune, l’oublié des récits Dualité des contestations de Gilles de Briouze, évêque rebelle Conclusion : Une vérité insaisissable
251 252 254 257 260 263 267
Troisième partie 1211-1326 Altérités (1211-1232) Quand le parent devient Autre Lente reconstruction patrimoniale par Renaud (1217-1228) Transmission linéale-agnatique et éclatement du lignage Altération de l’autorité familiale divisée Contestations et fragilisation Conflit entre l’abbaye de Fécamp et Jean de Briouze : la reprise d’anciens litiges Quand l’Autre devient parent Alliances galloises croisées et enjeux politiques des mariages mixtes La minorité d’un Anglo-gallois, Guillaume VI de Briouze Conclusion : Un patronyme, deux sous-lignées
275 279 279 282 288 289
Ève de Briouze et ses filles (1230-1246) Ève, épouse de Guillaume V de Briouze et dame de la Marche Les quatre filles d’Ève, objets de convoitise Ève, une jeune veuve dynamique et autonome Conclusion : Extinction de la sous-lignée cadette
305 307 310 315 319
Chevaliers au lion (mi-XIIIe siècle – 1326) La figure du chef : expression de la domination seigneuriale Titulatures : signes d’une double identité Changer de sceau : un geste d’accommodation La chasse, un loisir noble Guillaume VI, un loyal partisan du roi Le lion combattant pour la lutte du Bien contre le Mal Emblème du chevalier chrétien Conclusion : Identité et mémoire familiale
323 328 328 334 338 343 347 352 357
291 293 293 299 301
tab le d e s mat i è re s
L’attachement des vassaux Implantation des lignées vassaliques Bramber, épicentre des lignées permanentes Une implantation plus diffuse dans la marche de Galles L’entourage des derniers seigneurs de Briouze Servir les seigneurs de Briouze Les officiers seigneuriaux Les mariages vassaliques Conclusion : Des liens d’affection durables
361 363 363 368 371 376 376 379 380
Dislocation de la puissance seigneuriale Jean de Montbray, le substitut Le Gower et la remise en cause de l’autorité des Briouze Le discours des actes : l’absence de licence royale La légitime possession du Gower par les Briouze Discordances entre les discours des sources narratives La réaction des Briouze La révolte de Jean de Montbray Le dépérissement de Guillaume VII Aline, veuve, mère et représentante de la branche aînée Conclusion : Collision de trajectoires
381 385 387 387 389 390 393 393 395 397 398
Conclusion. Adaptabilité du lignage de Briouze
401
Annexe 1 : Actes émis par les seigneurs de Briouze
407
Annexe 2 : Les possessions anglaises de Guillaume Ier de Briouze selon le Domesday Book
413
Annexe 3 : Itinéraire de Guillaume III de Briouze, témoin royal (1194-1207)
423
Annexe 4 : Enquête menée en 1319 sur les terres de Guillaume VII de Briouze, seigneur de Gower
431
Sources et bibliographie 437 Identification des membres du lignage de Briouze 437 Sources437 Sources archivistiques non éditées (transcrites) 437 Sceaux439 Sources archivistiques éditées 439 Sources narratives éditées (Historiographie médiévale) 457 Bibliographie460
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ta bl e d e s m at i è r e s
Index
497
Table des figures 515 Figures515 Tableaux517 Cartes518 Graphiques519
Abréviations
A. D. Angl. BL B. M. BnF BBCS BCM BHRS CCM CChR CChW CCR CFR ChR CIM CIPM CLR CPR CR CRR CoA DCAD EHR Fol. Fr. FR Gall. GR GRO GRP HCL HMSO Lat. LF
Archives Départementales. Anglais. British Library. Bibliothèque Municipale. Bibliothèque nationale de France. Bulletin of the Board of Celtic Studies. Berkeley Castle Muniments. Bedfordshire Historical Records Society. Cahiers de Civilisation Médiévale, xe-xiie siècle. Calendar of Charter Rolls. Calendar of Chancery Warrants. Calendar of Close Rolls. Calendar of Fine Rolls. Charter Roll. Calendar of Inquisitions Miscellaneous. Calendar of Inquisitions Post Mortem. Calendar of Liberate Rolls. Calendar of Patent Rolls. Close Roll. Curia Regis Roll. College of Arms. Descriptive Catalogue of Ancient Deeds. English Historical Review. folio. Français. Fine Roll. Gallois. Great Roll. Gloucestershire Record Office. Great Roll of the Pipe. Hereford Cathedral Library. Her/His Majesty’s Stationery Office. Latin. Liber Feodorum.
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a br é v iati o n s
MCA MSAN ms. MS n. a. N. d. NLI NLW NRO PR PRO TNA WGA
Magdalen College Archives. Mémoires de la Société des Antiquaires de Normandie. manuscrit dans les bibliothèques françaises. manuscrit dans les bibliothèques britanniques. nouvelle acquisition. non daté. National Library of Ireland. The National Library of Wales. Northampton Record Office. Patent Roll. Public Record Office. The National Archives. West Glamorgan Archives.
Préface
L’image de la roue de la fortune est familière des hommes et femmes des années 1200. Ils ont dû se la remémorer en entendant parler de l’irrésistible ascension et de la chute inexorable de Guillaume III de Briouze. Le conteur inégalable qu’est son contemporain Gautier Map brosse de lui un portrait schizophrénique où la cruauté à la guerre se mêle inextricablement à la piété à la chapelle. Guillaume est l’un des favoris du roi Jean Sans Terre (1199-1216) auquel il doit largement sa réussite. Au vaste domaine ancestral de son conseiller et ami, s’étendant de la Basse-Normandie au sud de l’Angleterre jusqu’aux marches galloises, le roi avait ajouté la garde du château de Limerick et d’autres fiefs d’Irlande méridionale. À partir de 1208, la confiance entre Jean et son vassal se brise. La disgrâce qui s’ensuit est terrible à en croire les chroniques de Roger de Wendover et de l’anonyme de Béthune. Le roi enferme la trop indiscrète Mathilde de Saint-Valéry, épouse de Guillaume III en exil, et leur fils dans un cachot misérable et les laisse mourir d’inanition. À l’ouverture de la cellule, on trouve leurs cadavres entrelacés, la joue de Mathilde ayant été dévorée par son propre fils. Et Wendover de commenter qu’un tel sort « tirerait des larmes aux pires des tyrans », parmi lesquels il est bien obligé d’exclure l’impitoyable Jean Sans Terre, coupable de la pathétique scène, universellement détesté pour son autocratie. Presque aussi terrible apparaît, en 1230, la destinée du petit-fils Guillaume V, pendu haut et court devant la foule par le prince du Gwynedd Llywelyn ap Iorwerth pour avoir commis l’adultère avec sa femme. La veuve du condamné, Ève, fille du célèbre Guillaume le Maréchal et descendante par sa mère des rois de Leinster, maintient le patrimoine à flot. Sa famille connaît même une certaine prospérité. Si les faits divers et anecdotes, issues de la riche historiographie de l’Angleterre des xiie et xiiie siècles, émaillent le beau livre d’Amélie Rigollet, la richesse des problématiques n’est jamais en reste. Sa réflexion se fonde certes sur la lecture attentive des médiévistes qui ont visité avant elle les thèmes de la parenté, de l’exercice du pouvoir, de la seigneurie castrale ou du patronage monastique. Elle n’en est pas moins attentive aux progrès de la sociologie, de l’anthropologie et de la psychologie qui jalonnent ses questionnements. Il en va de même avec la géographie, partie intégrante de la formation des historiens dans l’université française. Une fine perception de l’espace, dont témoigne la cartographie soignée du présent volume, permet à l’auteur de doubler sa quête sur la mobilité sociale, qu’incarne si bien Guillaume III, de celle sur la mobilité géographique. Partis de l’arrière-pays de Caen, les Briouze ou Braose s’installent dans le Sussex au lendemain de la conquête de Guillaume le Bâtard. Ils poursuivent leur expansion territoriale vers l’ouest, intégrant le prestigieux groupe des seigneurs normands des marches galloises dans le Herefordshire. Leur installation en Irlande autour de 1200 marque le paroxysme de leur expansion territoriale, mais
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p r é face
aussi le début de leur fin qui se concrétise dans l’extinction de la branche aînée de la famille en 1326. La famille aime le voyage jusqu’en Terre sainte ou en Sicile. Bel exemple de la diaspora aristocratique du Moyen Âge, qui façonne l’Europe telle que nous la vivons de nos jours. Elle est étudiée ici en termes de « polycentralité ». Sur neuf générations entre le milieu du xie et le début du xive siècles, les Briouze parviennent à conserver l’essentiel de leurs domaines et leurs liens familiaux sur un large espace de part et d’autre de la Manche. La clef de cette réussite se trouve sans doute dans la façon dont ils jouent sur deux niveaux de parenté : le « supra-lignage » et le « sous-lignage ». Une vague soumission à la branche aînée assure la cohésion de la famille, mais aussi la délégation du pouvoir à l’échelle locale. Les stratégies matrimoniales contribuent de beaucoup au succès du lignage, dont elles augmentent le capital matériel et symbolique. Elles sont souvent de nature hypergamique, le statut social de l’épouse étant supérieur à celui du mari. Même fugaces à cause de l’imprécision de la documentation sur leur compte, les figures féminines sont au cœur de ce livre. Aux portraits de Mathilde de Saint-Valéry, dont le verbe haut lui vaut d’être condamnée à mourir de faim, ou d’Ève Maréchal, prétendument trompée par son mari et insatiable épistolière, on ajoutera ceux de Gunnor, sorte de fondatrice de la famille, dont le nom aux résonnances guerrières rappelle les origines vikings, mais aussi Sybille, Aénor ou Berthe. Comme souvent pour une monographie familiale, l’angle de vision s’élargit, dépassant les questions de la parenté au sens strict. Preuve en sont les pages novatrices sur les redevances en guirlandes de roses, sujet auquel l’auteure vient de publier un excellent article dans les Cahiers de Civilisation Médiévale, sur la chasse, sa réserve parfois braconnée et son gibier provenant du domaine royal ou sur le fret de bateaux et la marine. Il est vrai que la documentation anglaise, et notamment la comptabilité royale, ouvre souvent des champs d’érudition inconnus ailleurs en Occident. L’une des forces de l’ouvrage d’Amélie Rigollet est d’être parvenu à « interconnecter les parcours individuels et les stratégies lignagères ». Chaque Briouze devient ainsi l’élément d’un vaste système qui le dépasse. Il préserve toutefois sa personnalité grâce à deux points forts de la méthode de l’auteure. D’une part, claire et précise, son écriture témoigne de l’expérience pédagogique qu’elle a acquise dans les collèges et lycées en difficulté où l’Éducation nationale envoie les plus brillants de nos jeunes collègues. D’autre part, une érudition sans faille fonde cette histoire des Briouze. Amélie Rigollet a déniché jusqu’à 1627 documents, qu’elle a analysés ou transcrits dans un volume inédit de sa thèse de doctorat, ainsi que dix-sept sceaux qu’elle a dessinés de sa main. Ces chartes proviennent de fonds aussi divers que les archives départementales du Calvados ou du Maine-et-Loire, Magdalen College d’Oxford, la bibliothèque nationale du Pays de Galles à Aberystwyth ou les inévitables National Archives de Kew. Des dessins de constructions aujourd’hui perdues du berceau familial ont été également découverts à la bibliothèque municipale de Flers (Orne). Les professeurs Daniel Power, qui proposa à Amélie Rigollet de travailler sur les Briouze et qui l’accueillit à l’Université de Swansea, et Nicholas Vincent, découvreur insatiable de chartes inédites, ont parfois guidé ces trouvailles documentaires de leur expérience exceptionnelle. Même si l’essentiel provient de la recherche de l’auteure elle-même, nos deux collègues méritent tous nos remerciements. Enfin, rien ne
pré face
remplace la prospection sur place des vestiges monumentaux de la présence des Briouze, qui sont à l’origine de plusieurs des clichés et dessins publiés ici pour la première fois. De la Normandie au Gower en passant par le Sussex, Amélie Rigollet pratique elle-même la mobilité géographique, qui est au cœur de son analyse de l’histoire des Briouze. Nous lui devons cette superbe monographie, dont les ouvertures thématiques et épistémologiques intéresseront, au-delà des spécialistes du monde anglo-normand, tous les médiévistes. Martin Aurell Professeur d’histoire médiévale à l’Université de Poitiers Directeur du Centre d’Études Supérieures de Civilisation Médiévale
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Introduction. Sur les traces des Briouze
La figure de Guillaume III de Briouze se détache dans l’histoire de son lignage. Ce « processus d’individuation1 » résulte de la place particulière que lui accorde l’historiographie médiévale en tant qu’acteur social évoluant dans l’entourage royal, tandis que sa singularité est peu évoquée. L’un des rares portraits narratifs de Guillaume III, seigneur de 1175 à 1211, est élaboré par l’un de ses contemporains, Gautier Map, un ecclésiastique probablement originaire de la marche de Galles qui l’a côtoyé2 : Il est d’ailleurs dit que « dans toute nation, celui qui craint Dieu est accepté par lui3 ». On rapporte que la peur du Seigneur était rare parmi nos Gallois. Le seigneur Guillaume [III] de Briouze était un homme d’armes très habile, un Gallois de noble race, d’une grande loyauté, qui, comme il me le confia lui-même, se levait chaque nuit du lit, nu, au premier chant du coq et s’agenouillait en prière sur la terre nue jusqu’au lever du jour. Il pratiquait l’abstinence avec bienséance et il observait les convenances avec tant de rigueur que si tu le connaissais, tu l’estimerais être au-dessus d’un homme, près des anges. Mais si tu le voyais lors des combats, insensible, sanguinaire, négligeant sa propre sécurité, avide de la mort d’autrui, accomplissant homicide et crime, tu ne douterais pas qu’il était pleinement voué à l’iniquité. D’ailleurs la bonté était si fermement et naturellement émoussée chez les Gallois, que si l’un d’entre eux montrait de la modération, tous les autres apparaissaient difficiles et sauvages4. Ce portrait « hybride5 » reprend les stéréotypes du genre, conforme au regard porté par les ecclésiastiques sur les chevaliers. Depuis le mouvement de réforme de l’Église lancé au xie siècle, la violence chevaleresque est bridée par le discours ecclésiastique qui tend à contrôler et à orienter la force guerrière à travers le modèle
1 Br. M. Bedos-Rezak, D. Iogna-Prat, « L’individu au Moyen Âge », Bulletin du centre d’études médiévales d’Auxerre, no 9, 2005. 2 Gautier est candidat malheureux à la succession de Guillaume de Vere à la tête de l’évêché de Hereford en 1199, dont le siège échoit à Gilles de Briouze, fils de Guillaume III, grâce à la faveur royale. Son insuccès à Hereford, causé par l’intervention de Guillaume III, provoque certainement son ressentiment et expliquerait l’ambiguïté de sa description, mêlant éléments mélioratifs et dépréciatifs. 3 Adaptation de la formule biblique : « Celui qui le craint et qui pratique la justice est accepté par Lui » (Actes, 10 : 35). 4 Gautier Map, De Nugis curialium, Courtiers’ Trifles, éd. C. N. L. Brooke et R. A. B. Mynors, Oxford, 1983, p. 144-147. 5 M. Aurell, Le Chevalier lettré. Savoir et conduite de l’aristocratie aux xiie et xiiie siècles, Paris, 2011, p. 30.
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I n tro ducti o n
idéal du chevalier du Christ (miles Christi)6. L’ambivalence de la figure de Guillaume III de Briouze esquissée par Gautier Map semble issue des descriptions conventionnelles des chevaliers établies depuis la Renaissance culturelle du xiie siècle. Sous l’influence de la réforme religieuse, la chevalerie tend vers une plus grande modération et régule la violence de son comportement en se donnant pour mission de défendre la foi7. Toutefois, la violence reste la raison d’être de la chevalerie, qui continue à valoriser la force et la férocité au combat comme expression de son identité8. Le personnage de Guillaume III de Briouze semble ainsi combiner piété et violence, ferveur religieuse et ardeur guerrière9. Ce paradoxe identitaire ne résulte pas d’un effet de source. Il révèle la spécificité de la fonction militaire attribuée aux seigneurs de Briouze par le pouvoir souverain depuis la fondation du lignage au milieu du xie siècle. Les Briouze sont des seigneurs pionniers, des conquérants et des colonisateurs, implantés dans des zones de marche qu’ils soumettent à l’influence anglo-normande. Le terme alienus utilisé par Gautier Map – traduit par « autrui » au sens large – renvoie à l’idée d’étranger10, adversaire dont les territoires sont progressivement annexés par la force. Les Briouze contribuent à combattre et à repousser les limites du monde anglo-normand auxquels ils appartiennent. Gautier Map désigne Guillaume III comme un Gallois et non comme un Anglais ou un Normand, alors que Guillaume III est issu d’une lignée anglo-normande sans lien de parenté galloise – du moins à cette date. L’emploi du terme « Gallois » serait-il une référence d’ordre culturel, suggérant le multiculturalisme du lignage ? Ou s’agirait-il d’une indication spatiale attestant de l’implantation galloise des Briouze ? Le degré d’adaptation identitaire aux changements d’ancrage territorial découle de stratégies lignagères et royales. Les origines du lignage de Briouze sont obscures, bien qu’une lointaine ascendance viking soit probable. L’identité géographique protéiforme de la famille de Briouze se façonne au fil du temps et au gré des déplacements de la parentèle, implantée à la fois en Normandie, en Angleterre et au pays de Galles ainsi qu’en Irlande au tournant du xiiie siècle. Le qualificatif d’« anglo-normand » employé pour désigner le lignage de Briouze – bien que provenant d’une terminologie créée au xixe-xxe siècle actuellement objet de débat historiographique11 – permet d’évoquer cette double appartenance culturelle du lignage de Briouze. Leur attachement à leur origine normande – visible à travers la préservation du patronyme toponymique – subsiste après la perte de la 6 Th. Deswarte, « Entre historiographie et histoire : aux origines de la guerre sainte », in D. Baloup et Ph. Josserand (dir.), Regards croisés sur la guerre sainte. Guerre, idéologie et religion dans l’espace méditerranéen latin (xie-xiiie siècles), Toulouse, 2006, p. 67-90. 7 Aurell, Le Chevalier…, p. 25. 8 La valorisation de la violence chevaleresque s’exprime notamment dans les sirventes, poèmes à caractère satirique dont Bertran de Born († c. 1215), contemporain de Guillaume III de Briouze, est un représentant célèbre. G. Gouiran, Le Seigneur-troubadour d’Hautefort. L’œuvre de Bertran de Born, 1987. 9 J. Batany, « Collision de stéréotypes et formation d’un néo-discours dans la littérature médiévale », in A. Goulet (dir.), Le Stéréotype : crise et transformations, Caen, 1994. 10 « Alienus », Dictionnaire Latin-Français, éd. F. Gaffiot, Paris, 1934, p. 99. 11 J.-Ph. Genet, « Identité, espace, langue », Cahiers de recherches médiévales et humanistes, no 19, 2010, p. 1-10.
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Normandie en 120412, notamment à travers l’essor d’émission de chartes en ancien français par les seigneurs de Briouze et par la pratique constante du monolinguisme en français13. Le lignage de Briouze dépasse cette acception binaire en s’implantant dans les régions annexées par la couronne anglaise, dans la marche de Galles puis en Irlande. Leur identité ne saurait se réduire à cette double désignation. Le statut particulier des seigneurs frontaliers invite à analyser le rapport entre la force de l’implantation territoriale et le processus d’acculturation14. Les adjectifs « transnational », « transrégional » ou « supralocal » sont utilisés par l’historiographie récente pour désigner un type de mobilité sur de grandes distances, à une échelle intermédiaire entre aires locales et globales15. Plus spécifiquement, les médiévistes ont adopté cette terminologie pour distinguer certains lignages aristocratiques16. Colin Veach, dans sa monographie de la famille de Lacy, applique ces orientations historiographiques actuelles17. Le cas des Lacy est comparable à celui des Briouze. La famille de Briouze est « transnationale », dans la mesure où elle contribue à étendre l’influence des ducs de Normandie et des rois d’Angleterre au-delà des limites de leurs territoires. Les Briouze sont également des seigneurs « transrégionaux », puisqu’au gré des conquêtes, ils construisent un vaste patrimoine transmaritime, morcelé à l’intérieur du monde anglo-normand, entre la Normandie et les îles britanniques. La capacité à la mobilité des seigneurs de Briouze, animés par la soif de conquêtes, est perceptible dès le milieu du xie siècle, à travers les choix du premier seigneur de Briouze. En suivant le duc Guillaume de Normandie outre-Manche après la conquête de 1066, Guillaume Ier de Briouze acquiert de nouvelles terres (mobilité géographique) et accroît son prestige (mobilité socio-économique). Cette dynamique du mouvement, amorcée par le premier seigneur de Briouze au milieu du xie siècle, suit les changements de stratégies territoriales voulues par le pouvoir royal. Elle perdure jusqu’en 1326, date à laquelle la branche aînée de Briouze s’éteint. 12 D. Trotter, « L’anglo-normand : variété insulaire, ou variété isolée ? », Médiévales, no 45, 2003, p. 43-54. 13 Ex. : le 12 mai 1316, à Knepp, Guillaume VII de Briouze fait rédiger un acte en ancien français (Oxford, MCA, Bidlington & Bramber 11). 14 Robert Bartlett propose la notion d’« européanisation » pour caractériser le lent procédé d’uniformisation de l’Europe chrétienne, du centre vers ses périphéries. R. Bartlett, « Heartland and Border : The Mental and Physical Geography of Medieval Europe », in Power and Identity in the Middle Ages. Essays in memory of Rees Davies, Oxford, 2007, p. 23-36. 15 Chr. H. Johnson et al. (dir.), Transregional and Transnational Families in Europe and Beyond : Experiences since the Middle Ages, New York & Oxford, 2011, 362 p. J.-P. Zúñiga, « Introduction », in S. Baciocchi et al. (dir.), Pratiques du transnational. Terrains, preuves, limites, 2011, p. 9-19. Gw. Sebaux (dir.), Identités, migrations et mobilités transnationales. Europe (xixe-xxie siècle), Villeneuve d’Ascq, 2017, 234 p. Transregional History, Crossing Borders in Early Modern Times, KU Leuven Research [en ligne], disponible sur (consulté le 21 juin 2020). 16 R. Bartlett, The Making of Europe : Conquest, Colonization and Cultural Change, 950-1350, Princeton, 1994, p. 57. 17 En introduction de son ouvrage, Colin Veach amorce sa réflexion par la notion de « transnational aristocracy » et par la synthèse de l’historiographie britannique. Il consacre un chapitre à Hugues de Lacy, seigneur transnational. C. Veach, « A transnational magnate : 1166-1174 », in Lordship in Four Realms. The Lacy family, 1166-1241, Manchester, 2014, p. 21-46.
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Un lignage hybride et mouvant : de la topolignée à la « supra-lignée » La famille de Briouze se qualifie elle-même, depuis le milieu du xie siècle, par un toponyme, en référence au centre originel de sa puissance territoriale. Elle conserve ce marqueur identitaire qui désigne un fief modeste de la marche normande, malgré l’acquisition croissante de riches domaines au-delà de la Manche au fil du premier siècle de son existence. À titre indicatif, la terre de Briouze est tenue du roi en chef contre le service de 3 chevaliers18, tandis que 28 chevaliers sont inféodés dans l’honneur de Barnstaple dans le Devon19, et 60 pour l’honneur irlandais de Limerick20. Cela révèle à la fois l’importance de la notion de lieu dans l’élaboration d’une identité lignagère et l’attachement mémoriel aux origines normandes, perçues comme prestigieuses. Guillaume Ier, en choisissant le patronyme de Briouze, crée une identité nouvelle, indépendante de ses propres racines familiales, et marque le point de départ d’une nouvelle lignée21. Le concept de topolignée a été conçu par Anita Guerreau-Jalabert pour spécifier le processus de transformation de l’anthroponymie survenu entre le xe et le xiie siècle, caractérisé par l’apparition d’une désignation insistant sur l’ancrage territorial22. L’appartenance foncière prime sur l’identification parentélaire23. Le terme de topolignée, façonné par Anita Guerreau-Jalabert, est-il applicable aux Briouze ? Cette notion estelle trop restrictive, inadaptée à un lignage « mobile », puisqu’étroitement associée à l’idée d’un enracinement spatial de l’aristocratie24 ? Ou au contraire, intègre-t-elle les possibles migrations familiales25 ? Une hypothèse de travail proposée par Didier Méhu est reprise et poursuivie26. Dans une réflexion historiographique sur l’usage du concept d’espace en histoire médiévale, il décentre son analyse pour proposer une étude sémantique du mot locus
18 Guillaume II de Briouze détient 3 fiefs de chevaliers dans son honneur de Briouze en Normandie, ainsi qu’un fief de chevalier à Couvert dans le Bessin vers 1172. H. Hall (éd.), The Red Book the Exchequer, Londres, 1965, vol. 2, p. 631. 19 B. Lees (éd.), Records of the Templars in the England in the Twelfth century, Londres, 1935, no 4. 20 H. S. Sweetman (éd.), Calendar of Documents relating to Ireland, 1171-1251, Londres, 1875, p. 24, no 147. 21 Chr. Ghasarian, Introduction à l’étude de la parenté, Paris, 1996, p. 49. 22 A. Guerreau-Jalabert, « Le système de parenté médiéval : ses formes (réel/spirituel) et sa dépendance par rapport à l’organisation de l’espace », in R. Pastor (dir.), Relaciones de poder, de producción y parentesco en la edad media y moderna, Madrid, 1990, p. 85-105. 23 A. Guerreau, « Quelques caractères spécifiques de l’espace féodal européen », in N. Bulst, R. Descimon, A. Guerreau (dir.), L’État ou le Roi : les fondements de la modernité monarchique en France (xive-xviie siècles), Paris, 1996, p. 89-90. 24 J. Morsel, « Introduction » [en ligne], disponible sur (consulté le 21 juin 2020), p. 10. 25 M. Bourin et P. Chareille, « Introduction », in M. Bourin et P. Martinez Sopena (dir.), Anthroponymie et migrations dans la Chrétienté médiévale, Madrid, 2010, p. 1. 26 D. Méhu, « Locus, transitus, peregrinatio. Remarques sur la spatialité des rapports sociaux dans l’Occident médiéval (xie-xiiie siècle) », in Construction de l’espace au Moyen Âge : pratiques et représentations, SHMESP, Paris, 2007, p. 275.
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et il théorise cette notion de « lieu27 ». Il constate que l’emploi de ce mot n’est pas neutre entre le ixe et le xiie siècle, puisqu’il est pensé comme un point de repère et qu’il sert de plus en plus à désigner l’espace habité28. Le lignage de Briouze assure une mainmise spatiale grâce à son réseau d’alliances. L’appropriation territoriale structure les liens sociaux, polarisés notamment par la sphère castrale29. Cette focalisation sur un lieu donné imprègne les documents de la pratique. Les chartes énumèrent des lieux précis, tandis que l’espace de domination afférent reste flou, généralement désigné par la formule diplomatique « et leurs dépendances30 ». Le symbolisme du lieu, important dans l’élaboration d’une identité familiale, transparaît dans la construction du lignage de Briouze. La période où s’établit cette famille, comprise entre le milieu du xie siècle et 1175, est une période transitoire au cours de laquelle les lignages normands se forment, délaissant le traditionnel cousinage31. Le décentrement territorial du dominium est contrebalancé par la permanence d’un ancrage normand symbolique à travers l’attachement à la désignation topolignagère « de Briouze ». Par exemple, l’alternance entre l’usage des termes latins de Braiosa32 ou Braiosensis33, souligne la confusion entre l’anthroponymie et la référence à l’habitat, puisque les suffixes latins –ensis, associés à un toponyme, désignent ce qui concerne le lieu34. La pérennité du nom de Briouze, même après la privation du fief éponyme à la suite de la perte de la Normandie en 1204, confirme la solidité du lien affectif entre le lieu, le nom propre et la mémoire lignagère. Acquis dans des conditions obscures par le père fondateur du lignage, Briouze est le point de départ d’une immense construction territoriale, morcelée à travers les îles anglo-normandes. Le nom familial est un rappel constant des origines normandes modestes. Le rôle fondateur du premier père est ainsi renforcé. La suite du processus d’acquisitions territoriales oscille entre conquêtes, faveurs royales et dotations par les femmes. Les épouses des seigneurs de Briouze apportent de généreuses dots et des héritages conséquents lors de leurs mariages. Les dames de Briouze jouent un rôle considérable dans la construction lignagère et territoriale. Focalisée sur la parenté de Briouze, cet ouvrage offre l’opportunité de tenter de satisfaire un souhait formulé par Martin Aurell dans un article dévolu à la parenté autour de l’an mil. Il appelait à la constitution de monographies familiales afin de
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Méhu, « Locus… », p. 279. Méhu, « Locus… », p. 280. Méhu, « Locus… », p. 292-293. ex. : la formule « et alias terras » apparaît dans la charte de Philippe Ier de Briouze, émise vers 1095 (Charte Artem/CMJS n°3476). 31 D. Lett, « Les règles du jeu matrimonial : regards pragmatiques sur les stratégies des aristocraties des ixe-xiiie siècle », in M. Aurell (dir.), Les Stratégies matrimoniales (ixe-xiiie siècle), Turnhout, 2013, p. 354. 32 « Willelmus de Braiosa » (Berkeley, BCM, Select Charter 9). 33 « […] de hominibus Guillelmi Braiosensis » (D. Bates (éd.), Regesta Regum Anglo-Normannorum. The Acta of William I, 1066-1087, Oxford, 1998, p. 805-809, no 267). 34 Grammaire latine, Supplément, Gand, 1843, no 121, p. 80.
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multiplier les exemples et de discerner les structures profondes du système social médiéval de la parenté35. Une démarche inductive permet de prendre du recul sur le cas longuement analysé de la parentèle de Briouze en le comparant aux évolutions générales du système de parenté observées autour de l’an mil36. Plusieurs fils principaux peuvent être tirés pour démontrer à la fois la « normalité » et la spécificité du modèle familial élaboré par la parenté de Briouze. Bien qu’à peine visible dans les actes conservés, les femmes sont déterminantes dans la formation de liens particuliers entre parents masculins du lignage. Un système cognatique perdure et coexiste parallèlement à la transmission agnatique valorisée lors de l’émergence du système lignager après l’an mil37. Cette idée est corroborée par deux « flottements sémantiques38 » présents dans les actes de la famille de Briouze. La confusion entre patruus et avunculus aboutit à la valorisation de l’avunculat, qui établit des liens privilégiés entre l’oncle maternel et ses neveux. De plus, le terme de frater est utilisé pour désigner certains membres des « sous-lignages » – notamment suite au mariage de Guillaume Ier avec une veuve déjà mère –, dans un sens élargi plus proche de celui de cousin. Ces éléments prouvent la permanence d’un système cognatique, bilatéral, au-delà de la rupture symbolique de l’an mil, qui marquerait le passage du cousinage au lignage39. Est-il possible d’emprunter l’expression de « sous-lignage », formulée par José Enrique Ruiz-Doménec pour désigner les branches cadettes dans le système de parenté de la société catalane entre le xie et le xiiie siècle40 ? Ce concept désigne la scission en deux du groupe familial dont se détache une branche autonome. Celle-ci conserve cependant des liens étroits avec le lignage principal. Le terme de « sous-lignage » peut être utilisé pour désigner la lignée issue de Robert Ier, le beau-fils de Guillaume Ier de Briouze, continuellement assimilée au lignage de Briouze. Point notable, ce sous-lignage utilise le patronyme de Briouze alors qu’il ne partage pas le sang du premier seigneur de Briouze, Guillaume Ier, mais de son épouse. Cela prouve la préservation sur deux siècles d’un système cognatique, bilatéral, par la parenté de Briouze. Les délimitations entre famille « nucléaire » et famille « élargie » sont caduques aux xie et xiie siècles41. Ce phénomène réapparaît au xiiie siècle, lorsque le lignage se reconstruit en deux branches indépendantes mais réunies par un patronyme commun après la disgrâce de Guillaume III, mort en 1211.
35 M. Aurell, « La parenté en l’an mil », CCM, no 153, 2000, p. 142. 36 Aurell, « La parenté… », p. 125. 37 Aurell, « La parenté… », p. 142. 38 Aurell, « La parenté… », p. 129. 39 Si la structuration de la parenté de Briouze correspond, par de nombreux points, à l’organisation lignagère qui prédomine en Occident après l’an mil, sa désignation par le terme de « lignage » doit être nuancée. Le cas des Briouze permet de démontrer que les caractéristiques du lignage que sont la primogéniture et l’agnatisme ne s’appliquent pas toujours nettement. Aurell, « La parenté… », p. 132. 40 J. E. Ruiz-Doménec, « Système de parenté et théorie de l’alliance dans la société catalane (env. 1000-env. 1240) », Revue historique, 532, 1979, p. 314. 41 Aurell, « La parenté… », p. 128.
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Oscillant entre « cousinage » et « lignage », la parenté de Briouze correspond à un système hybride, sorte de « supra-lignée42 » regroupant plusieurs « sous-lignages », à l’implantation territoriale différenciée, aux contacts ponctuels. Le caractère hybride du « supra-lignage » de Briouze transparaît également dans la survivance d’une importante mobilité des hommes et des terres qui côtoie le processus d’enracinement territorial des lignages sur des domaines et des châteaux43. La transmission patrilinéaire des terres est progressivement mise en place entre le xie et le xiie siècle, notamment dans le nord-ouest du territoire franc marqué par une structure agnatique forte. Ce type de succession linéaleagnatique44, de mâle en mâle par ordre de primogéniture, se développe parallèlement à la transformation du système de dénomination45. La stabilité du lignage, vecteur d’une emprise foncière durable, est l’une des préoccupations essentielles de la société aristocratique dite « féodale46 ». L’homme, seigneur et père de famille, apparaît visiblement dans les actes de la pratique comme transmetteur de biens fonciers. En revanche, l’épouse est généralement invisible, bien qu’elle soit indispensable à l’élaboration du lignage. Dans les sources diplomatiques, elle n’est citée qu’à de rares reprises, dans les actes évoquant les dots ou les douaires. Elle intervient dans la gestion des domaines en cas de veuvage ou en l’absence de son époux47. Une généalogie familiale, rédigée sur papier vers 1450 et conservée à Oxford, aux archives de Magdalen College sous la côte Sele A, synthétise un point essentiel : la reconstitution de la structure lignagère des Briouze est influencée par le parti-pris des sources (Fig. 1). Les seigneurs de Briouze n’ont pas fait rédiger leur propre version de leur histoire. Cette généalogie, depuis le premier seigneur de Briouze, Guillaume Ier, fondateur du prieuré de Sele, jusqu’à Jean de Montbray, fils de Jean, duc de Norfolk, sous le règne du roi Henri VI, est biaisée : elle ne s’intéresse qu’aux seigneurs de Briouze et à leurs héritiers bienfaiteurs du prieuré, oubliant de nombreux membres du lignage. Malgré l’oubli ou la mise à l’écart volontaire de certains membres de la parentèle, la structure particulière du lignage de Briouze ressort visuellement. Dans un premier temps la filiation agnatique prime, consolidant la puissance du lignage. La nombreuse descendance de Guillaume III et de Mathilde, bien que partiellement indiquée, met en évidence la rupture survenue au xiiie siècle. Le lignage éclate en deux sous-lignées. 42 Le préfixe « supra- » est choisi pour évoquer à la fois l’idée de supériorité (au-dessus de) et d’ancienneté (précédemment à). Il permet de désigner la forme du lignage de Briouze, incluant la lignée principale et les sous-lignées, apparue à une période charnière entre le cousinage et le lignage agnatique. 43 Aurell, « La parenté… », p. 130. 44 Un agnat est un membre d’une famille issue d’un ancêtre commun, descendant par les mâles. 45 M. Bourin, « Du nom propre au nom de famille : itinéraires anthroponymiques du Moyen Âge », Conférence de la Maison du Moyen Âge, Poitiers, CESCM, 8 décembre 2015. M. Bourin et P. Chareille, « Introduction », p. 4. 46 A. Guerreau, « Féodalité », in J. Le Goff, J.-Cl. Schmitt (dir.), Dictionnaire raisonné de l’Occident médiéval, Paris, 1999, p. 387-406. 47 Les figures d’Ève, veuve de Guillaume V, au milieu du xiiie siècle et de Marie, veuve de Guillaume VI, au tournant du xive siècle, ressortent nettement de la documentation.
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48 Remarque : La structure, sous forme de cercles d’égale dimension, est identique à la version latine. L’extrait sélectionné représente une vision partielle de la famille de Briouze en se focalisant sur les seigneurs de Bramber, donateurs du prieuré. Guillaume VIII est mal identifié (Tableau de filiation 1). Selon cette généalogie, il serait le fils de Guillaume VI et de Marie de Ros, et Aline serait sa fille.
Fig. 1 : Extrait traduit d’une généalogie de la famille de Briouze (Oxford, MCA, Sele A, sur papier, c. 1450)48. Dessin © Amélie Rigollet
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Les mots choisis par ce document du xve siècle pour y présenter les membres du lignage et établir les liens familiaux synthétisent ce qui a été conservé par la mémoire collective quatre siècles après le début de la lignée. La place accordée aux épouses, bien que réduite, peut être interprétée comme un indice du statut symbolique qui leur est reconnu. Ces femmes, présentées différemment dans ce tableau de filiation du xve siècle, contribuent chacune à former l’identité du lignage49. Les sources conservées ne permettent pas de distinguer précisément la chronologie des apports patrimoniaux. Le flou persiste quant à la part de stratégie matrimoniale (qu’espèrent obtenir les seigneurs de Briouze lors de l’union ?) ou de profits successoraux (les épouses sont-elles des héritières au moment de l’union ?). Seul le résultat est perceptible : grâce à leurs épouses, les seigneurs de Briouze maximisent à la fois le profit et le symbolique50. Ils acquièrent de vastes domaines épars et gravissent les échelons de la société aristocratique.
Corpus documentaire et structure lignagère Éteinte, la famille de Briouze n’a pas de fonds archivistique propre51. Son histoire est écrite par le recoupement d’actes principalement collectés dans les fonds ecclésiastiques et les archives du pouvoir souverain, croisés aux discours produits par l’historiographie médiévale. Le travail de sélection a été réalisé par la recherche et la compilation systématique des occurrences du patronyme de Briouze – et ses variantes, dont la plus fréquente est Braose –, dans les catalogues d’archives de tous les lieux où les seigneurs de Briouze ont été possessionnés, en Normandie et dans les îles britanniques. La documentation éparse a parfois été transférée dans des fonds
49 La première dame a été oubliée, son identité perdue au cours des siècles, signe probable d’un mariage hypogamique où l’épouse est issue d’un milieu social inférieur à celui de son époux. Jugée peu digne d’être revendiquée comme parente, son nom est perdu. De même, quelques décennies plus tard, le nom de l’épouse de Renaud disparaît et les femmes des derniers seigneurs de Briouze ne sont même pas évoquées. La seconde dame de Briouze, identifiée par son prénom Aénor, n’est pas reliée à ses origines paternelles pourtant connues par les sources diplomatiques. Est-ce l’indicateur d’une union isogamique, entre deux familles ayant des statuts sociaux équivalents ? Probablement, puisque les pères des mariés étaient deux seigneurs importants, solidement installés en Angleterre après la conquête. Au contraire, Berthe, épouse de Guillaume II de Briouze, est plus amplement décrite comme fille et héritière du comte Milon de Hereford. La volonté d’indiquer le titre prestigieux du père de l’épousée, ainsi que son statut d’héritière, confirme l’hypergamie : la femme provient d’un cercle familial puissant. Ce choix est identique à celui opéré pour Ève, fille de Guillaume Le Maréchal. Le cas de Mathilde de Saint-Valéry est particulier : elle est la seule à être présentée par son propre patronyme et dont la mort soit indiquée. Par contre, les héritières de chaque sous-lignée sont clairement identifiées et reliées à leurs époux. 50 Lett, « Les règles… », p. 354. 51 Le cas du manuscrit conservé à Kew, aux archives nationales, sous la cote E 164/1 est discuté par D. J. Power, « The Briouze Family in the Thirteenth and Early Fourteenth Centuries : Inheritance Strategies, Lordship and Identity », Journal of Medieval History, 41 :3, 2015, p. 356. Ce recueil d’actes et de prophéties s’intéresse particulièrement à la famille de Briouze et à la situation du Gower, et a probablement été rédigé par le scriptorium de l’abbaye de Neath.
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nationaux, à Paris, Londres, Aberystwyth, Dublin et Kew52. Ce procédé de collecte présente des limites, puisque toutes les occurrences ne sont pas répertoriées dans les catalogues d’archives, dans leurs versions papier ou numérique53. En complément, les recueils d’édition d’actes ont été dépouillés, par recoupements successifs. Cette compilation qui tend à l’exhaustivité pourrait être complétée à l’avenir par de nouvelles découvertes archivistiques ou par l’ajout d’actes déjà édités et malencontreusement oubliés. Toutefois, le panel ainsi rassemblé de 1627 actes et 17 sceaux offre une vision suffisamment dense du lignage de Briouze pour proposer des hypothèses quant aux stratégies familiales et aux choix individuels. Une analyse statistique des actes catalogués projette une double perspective. La reconstitution du parcours familial est nécessairement orientée par la fonction et l’origine des actes répertoriés. Toutefois, des transformations propres au lignage transparaissent. Les actes émis par les seigneurs de Briouze ont principalement été conservés dans des fonds monastiques, notamment ceux dont ils étaient les patrons54 (Graphique 1 ; Annexe 1). Les cartulaires révèlent les stratégies d’appropriation d’un lieu par les seigneurs de Briouze par la fréquence et la durée de leurs bienfaits. Les donations évoluent au fil du temps. Celles accordées à l’abbaye Saint-Florent de Saumur au tournant des xie et xiie siècle sont enregistrées au xiie siècle par les moines dans le Livre Blanc55 – 11 actes principalement émis à la fin du xie siècle –, et dans le Livre d’Argent56 – 7 occurrences entre le début du xiie