Poétique de la Terre: histoire naturelle et histoire humaine, essai de mésologie
 2701190061, 9782701190068

  • 0 0 0
  • Like this paper and download? You can publish your own PDF file online for free in a few minutes! Sign Up
File loading please wait...
Citation preview

AUGUSTIN BERQUE

POÉTIQUE DE LA Ï'ERRE Histoire naturelle et histoire humaine, essai de mésologie

Belin: 8, rue Férou ~ 75278 Paris Cedex 06 www.editions-belin.com

AVERTISSEMENT

1. Dans tout cet ouvrage, les anthroponymes d’Asie orientale sont dans normal : patronyme avant le prénom. Exemples : Mao Zedong (pas Zedong leur ordre Mao) ; Kurosawa Akira (pas Akira Kurosawa) ; etc. 2. Les transcriptions sont dans le système pinyin pour le chinois (exemple : Mao Zedong, pas Mao Tsétoung, ni Mao Tsetung). Pour le japonais, dans le système Hepburn, où les consonnes se prononcent à peu près comme en anglais, et les voyelles à peu près comme en italien. 3. Sauf mention contraire, les traductions sont de l’auteur.

Couverture

: le jardin de la Trajection

(YA

no jtog).Tôkaian, Myéshinji, Kyôto.

©

Philippe

Bonnin.

Le code de la propriété intellectuelle n'autorise que «les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective » {article L, 122-5] ; il autorise également les courtes citations effectuées dans un but d’exemple ou d'illustration. En revanche «toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite » [article L. 122-4], La loi 95-4 du 刃janvier 1994 a confié au C.F-C. (Centre français de l’exploitation du droit de copie, 20, rue des Grands Augustins, 75006 Paris), l’exclusivité de la gestion du droit de reprographie. Toute photocopie d'œuvres protégées, exécutée sans son accord préalable, constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code pénal

© Éditions Belin, 2014

ISBN 978-2-7011-9006-8

SOMMAIRE

PROPOS

Renaturer la culture, reculturer la nature, par l’histoire PREMIÈRE

PARTIE.

RECOSMISER 1. Le renversement du poème 2. Destins du sujet 3. Destins de l’objet

2

4. Acosmie, ou cosmicité ? DEUXIÈME

PARTIE

RECONCRÉTISER 5, La médiance humaine 6. Croître ensemble 7. Admettre

121 141

le tiers

TROISIÈME

PARTIE

RÉEMBRAYER 8 La naturefait senspour la nature…etau delà 9. La contingence de la vie même 10. Histoire, évolution, trajection

173 201 215

CONCLUSION

La Terre, nous la nommons, certes,

mais c’est elle qui nous prononce…

237

PROPOS

Renaturer la culture, reculturer la nature, par l’histoire

enaturer la culture, reculturer la nature»: cette formule d’inspiration thèmedes Manuscritsde1844: 父 marxienne﹣elle descendd’un «Naturalisierung des Menschen, Humanisierung der Natur» (naturavoici une quinzaine d'années, lisation de l’humain, humanisation de la nature) 刃刃 au début d’un autre livre!, je l’ai déjà invoquée ; c’est dire qu’elle me hante, Il s'agissait dans ce livre-là de poser les principes d’une mésologie, partant de l’idée que la relation des sociétés humaines à l’étendue terrestre s’établit et fonctionne d’une manière que la dichotomie classique entre le subjectif et l’objectif ne permet pas de saisir. C’est cette dichotomie, qu’on appelle dualisme, qui est à l’origine du couple d’opposés conceptuels moderne «nature vs culture», comme de la séparation qui en découle entre sciences humaines et sciences de la nature. La mésologie vise au contraire à saisir ce qui, dans un milieu concret, allie en une même réalité ce que le dualisme, abstraitement, sépare en ces deux pôles. En un sens que je suppose, mais sans pouvoir en être sûr, c’est ce que devait à sa manière viser l’expression «renaturer la culture, reculturer la nature». Je ne peux pas en être sûr parce que cette expression n’est pas de moi, que je n’étais pas là quand elle fut employée pour la première fois, et qu’il n’existe pas de compte rendu des débats où cela eut lieu. La chose s’est passée dans la maison familiale de Saint-Julien, au pays de Born, dans les Landes, vraisemblablement 1. Augustin BERQUE,

Écoumène. Introduction

à l'étude

des milieux bumains, Paris, Belin,

2000.

POÉTIQUE DE LA TERRE

pendant les vacances de l’été 1965, où je n’étais pas là parce que j'accomplissais alors mon service militaire à Baden-Baden, en Bade-Wurtemberg. Mon père, Jacques Berque (1910-1995), avait réuni, comme il le faisait parfois pendant les vacances, quelques amis de la région (ou de passage, venant de loin), pour discuter de tel ou tel thème de haute teneur intellectuelle, mais en toute estivale aménité. Cette fois-là il y avait Henri Lefebvre (1901-1991), qui venait souvent de Navarrenx (ou l’inverse), Roland Barthes (1915-1980), et quelques autres dont mes sœurs n'ont pas retenu le nom, ni d’ailleurs le thème exact de la rencontre, leur rôle à elles s'étant borné à faire la cuisine et à servir ces messieurs. Pour ce thème en tout cas, des propos ultérieurs de mon père m'ont laissé inférer qu’il comportait la formule susdite, «renaturer la culture, reculturer la nature». Il la reprend d’ailleurs dans un de ses livres, L’Orient second (1969), mais sans référence à la rencontre de Saint-Julien ; ainsi que dans ses Mémoires des deux rives (1989), où l’on peut lire ce passage malheureusement non daté (p. 178): «Renaturer la culture, reculturer la nature»: cette formule, je la proposerais bientôt aux militants noirs de l’école des cadres révolutionnaires de Wenneba au Ghana, qui l’approuvèrent par acclamations. Impossible ou presque à traduire sans périphrase, elle n’en reflétait pas moins l’inspiration encore romantique de Marx: «Naturaliser

l’homme, humaniser la nature». Ranimée par les sèves de la forêt africaine, elle était romantique en effet, et même l’était naïvement, tout en assumant de la technologie les patiences et les ambitions, et non pas seulement les machines, »

Si j'ai pour ma part utilisé la même formule une génération plus tard, c’est parce que m'y ont conduit à la fois la géographie et l’expérience du milieu nippon,

qui porte à la phénoménologie, et mieux encore à la mésologie, terme que j'ai repris pour traduire ce que le philosophe Watsuji Tetsurô (1889-1960) nomma füdogaku ou fädoron dans un ouvrage publié en 1935, FAdo. Cet ouvrage, rencontré pour la première fois en 1969, a été pour moi séminal, et j'ai du reste fini par le traduire en français”. J'ai détaillé ces raisons dans Écournène, et ne les reprends donc pas. Je dois cependant rectifier une erreur, que j’ai soutenue pendant plus d’un quart de siècle, concernant l’origine de ce terme de mésologie. En effet, j’en ai

longtemps attribué l’invention à Louis-Adolphe Bertillon (1821-1883), qui lui donna un lustre certain comme en témoignent les développements qu’y consacre la première édition (1866-1876) du Grand dictionnaire universel du Xix* siècle de Pierre Larousse, où j'avais découvert le terme. C'était avant d’avoir lu, dans Études d'histoire 2. WATSUJI Tetsurô, Fâdo. Le milieu humain,

Paris, CNRS, 2011

(1935).

RENATURER LA CULTURE, RECULTURER LA NATURE, PAR

LHISTOIRE

et de philosophie des sciences concernant les

vivants et la vie (1968), de Georges Canguilhem (1904-1995), le passage suivant (p. 71-72):

«Dans le Système de Politique positive (1851) Comte nomme deux jeunes médecins qu’il donne pour ses disciples, les docteurs Segond et Robin. Ce sont là les deux fondateurs, en 1848, de la Société de Biologie [...]. L’esprit qui animait les fondateurs de la Société était celui de la philosophie positive. Le 7 juin 1848, Robin lisait un mémoire Sur la direction que se sont proposée en se réunissant les membres fondateurs de la Société de biologie pour répondre au titre qu’ils ont choisi. Robin y exposaitla classification comtiennedessciences,y traitaitdansl’esprit du Cours des tâches de la biologie, au premier rang desquelles la constitution d’une étude des milieux, pour laquelle Robin inventait même le terme de mésologie 刃. Donc, rendons à Charles Robin (1821-1885) ce qui lui est dû par l’histoire des sciences. Il reste plus connu pour avoir rédigé, avec Émile Littré, un Dictionnaire de Médecine qui s’est imposé à partir de 1873 ; ainsi que pour s’être opposé en 1872, au nom du positivisme, à l’élection de Darwin à l’Académie des sciences en ces termes : «Le darwinisme est une fiction, une accumulation poétique de probabilités sans preuves et d’explications séduisantes sans démonstration »*, La mésologie quant à elle s’est étiolée devant l’écologie, plus tard venue ; car elle n’avait pas les moyens, ni conceptuels ni logiques, de couvrir le champ qu’elle s’était donné - champ trop vaste en effet, dont on pourrait dire aujourd’hui qu’il s’est écartelé entre la médecine, les sciences humaines et les sciences de la nature. Ce n’est ni dans la même ampleur ni surtout du même point de vue que j'ai repris le terme, entre-temps tombé en désuétude* (je m'y réfère initialement dans Le Sauvage et l’artifice. Les Japonais devant la nature, 1986). La mésologie intégrant désormais la phénoménologie herméneutique introduite par Watsuji dans l’étude des milieux humains, elle s’ordonne autour d’une question centrale : comment passe-t-on de cette base objective universelle qu’est la Terre, ou l’environnement, à ce qui est le milieu propre à un certain sujet - individu, culture ou espèce ? À cette question, Watsuji apporte une réponse que l’on peut résumer ainsi : l’histoire donne sens au milieu, et le milieu donne chair à l’histoire. Dans Écoumène, je me suis attaché au second membre de cette proposition, sans trop examiner le premier, En outre, cette étude portait exclusivement sur les milieux 1 orte Armand de Quatrefages dans Les émules de Darwin, Paris, Alcand, 1894; cité par Alain PROCHIANTZ, Qu'est-ce que le vivant, Paris, Seuil, 2012, p. 114. Darwin fut finalement élu en 1878, quatre ans avant sa mort. (1906) avec 4. Mésologie ne figure plus dans le Petit Larousse, alors qu’on le trouvait dans la première édition et des organismes». la définition suivante : «Partie de la biologie qui traite des rapports des milieux 3. C

POÉTIQUE DE LA TERRE

les milieux vivants humains (dont l’ensemble forme l’écoumène), sanis considérer maisautrechose en général, dont l’ensemble forme non seulement | a biosphère, c’est-à-dire comme géocosme, monde encore : la biosphère dans sa cosmophanié, sur la Terre, Sinon comme général de tous les mondes particuliers qui coexistent des environnements objectifs, somme telle en effet, la biosphère n’est que la totalité phénoménologique d'écosystèmes qui ne prend pas en compte la dimension fait des mondes. Or, entre environpropre aux milieux vivants, laquelle seule en qu’ont mise en lumière au nement et milieu, il existe une différence essentielle, dernier, mais chacun de son même moment, dans les années trente du siècle pour les milieux humains. côté, Uexküll pour les milieux vivants, et Watsuji comme dit Uexküll), l’environnement est un donné universel (une Umgebung, une élaboration singulière tandis que le milieu, ou monde ambiant (Uniwell), est à chaque espèce (pour le de ce donné : une élaboration de sens qui est propre (pour l’espèce humaine vivant en général), et propre en outre à chaque culture pleinement assumé dans sa en particulier). « Sens», ici et dans tout ce livre, est capacité de sensation triple et conjointe acception de direction spatio-temporelle, suivant les espèces, ladite élabocharnelle et signification mentale. | va de soi que, , ration est plus ou moins complexe. de mettre en L’ambition du présent ouvrage est double. D’un côté, c’est en fait justement lumière comment l'histoire donne sens au milieu, c’est-à-dire donné environnemental. un milieu, à partir de la matière première qu’est le élaboration fonctionne selon les D'un autre côté, c’est de montrer que cette (à ce niveau, l’histoire n’est mêmes principes au niveau du vivant en général en particulier (l’histoire étant autre que l’évolution) comme à celui de l’humain homologie entre évoluici proprement historique). J’entends montrer que cette du sens, dont le tion et histoire indique justement que la clef de la question : le milieu dualisme a fait une aporie, est dans ce qui fait l’objet de la mésologie propre à toute histoire, et l’histoire propre à tout milieu. Dans cette problématique, le thème du sujet tient une place déterminante. L'approche usuelle réserve cette question aux affaires humaines, le reste - notamCette ment l’évolution des espèces - relevant d’une objectification mécaniste. par le dualisme du paradigme occidental moderne clasbipartition 3 été ie sique ; dualisme d’où, corrélativement et symétriquement à l’objet scientifique rs 5,

刃-

i La cosmophanie se T définit comme l’apparaître d’un monde (cf.‧ A.倉 BERQUEC んwe ドげ ー zト ドア dans Dominique GUILLAUD, Maorie SEYSSET, Annie ALTER イ aie pos 刃 ORSTOM/PRODIG, 1998), Comme celui d’écoumène, le 9 刃 amy 刃刃mwmdre une certaine espèce, ou à une r ns particulier (s'agissant du monde propre à ), ou ! dans ー un sens ョ général (la 1 コー ー い totalité des 刃ci i cosmophanies spécifiques, i诊e诊 lemonde de lavie,Lebensæwelt, propre

RENATURER LA CULTURE, RECULTURER LA NATURE, PAR L'HISTOIRE

moderne, est issu le sujet individuel non moins moderne, cet acteur central de notre monde. L’un n’existerait pas sans l’autre. Le propos de ce livre, c’est de montrer que le choix de ce sujet-là, qui se fonde en lui-même et, en s’abstrayant de son milieu, s’oppose à un monde qui par là-même devient objet, n’était non seulement pas le seul concevable, mais que nous avons la tâche urgente de devoir le dépasser ; cela non pas Avant que nature meure (1965), comme un jour l’écrivit Jean Dorst (1924-2001), mais au contraire avant que, de notre fait, notre propre monde ne s'écroule, pour avoir prétendu se passer de son fondement mésologique - pas seulement écologique - dans la nature. La nature, elle en a vu d’autres, et de bien pires. Ce livre commence donc, en première partie, par la question du sujet, en montrant que l’abstraction du sujet individuel moderne a entraîné une décosmisation qui à terme est mortelle, car aucun être ne peut vivre sans la cosmophanie d’un monde commun (kosmos). Nous devons donc recosmiser notre existence. La seconde partie montre que l’arrét sur objet propre à la modernité aboutit à dépouiller les choses de leur sens, faisant notamment du langage une aporie. Nous avons à remettre les mots et les choses dans le fil de leur histoire commune (leur croître-ensemble : concrescence), c’est-à-dire à les reconcrétiser. La troisième partie montre enfin que réembrayer la nature et la culture passe nécessairement par la question du rapport entre histoire et subjectité, ce à tous les degrés de l’être, allant, par l’évolution, de la vie la plus primitive jusqu’à la conscience la plus humaine. Recosmiser, reconcrétiser, réembrayer : devant ces trois urgences, la pensée occidentale est aujourd’hui plombée par ce qui hier a fait sa force : la structure mère sujet-verbe-complément, qui à partir de la langue a orienté notre logique (avec le modèle sujet-prédicat), notre métaphysique (avec l’identité de l’être) et jusqu’à notre science (avec l’en-soi de l’objet), toutes fondées sur le double principe didentité et de tiers exclu, c’est-à-dire sur la forclusion du symbolique. Des exemples tels que la langue japonaise, dont la structure mère est différente, ou que le tétralemme développé par les penseurs indiens, qui inclut systématiquement le tiers, nous montrent la voie : dépasser les apories de la modernité ne se fera pas sans l’appoint, logique et ontologique à la fois, des grandes civilisations de l’Asie. On ambitionne ainsi de faire mentir le fameux adage de Kipling, Oh, East is

East, and West is West, and never the trvain shall meet.

11

POÉTIQUE DE LA TERRE y 心

鰤 :



e



a

医关。

jardin de l'Insubstance (Mu no niwa). Tôkaian, My6shinji刃Kyôto. Cliché Philippe Bonnin, 刃décembre 2011. Le

jardin de la Substance

no niwa). Tôkaian, My6shinji Kyôto. Cliché Philippe Bonnin, 16 décembre 2011. Le

(Tai

12

RENATURER LA CULTURE, RECULTURER LA NATURE, PAR PHISTOIRE

c ィ ペ メ e ト

at





Cliché Philippe Bonnin, 16

décembre 2011. 13

y

POÉTIQUE DE LA TERRE

“ い s

夕- 发砂

﹕ 3

|

獠 心棍、



t E ぞ 降(

佑 5fredela Femelle obscure,au Kunlun (détail)AugustinBerque,encresur papier, 1970.

PREMIERE PARTIE

RECOSMISER

CHAPITRE PREMIER

Le renversement du poème

$ 1. Dans les bois de la Touraine La Touraine est la région de France où se parle le français le plus pur, dit-on. Vous la visitez pour voir. Là, au coin d’un bois, vestige de la Gaule chevelue, vous rencontrez un homme qui vous dit : «Je m'appelle René Descartes». Pour peu que vous soyez native speaker de la même langue, vous savez que cet homme a dit aussi, mais dans d’autres circonstances, «Je pense, donc je suis». Pénétrant dans le bois, vous commencez à méditer cette étrange homologie, à savoir qu 刃-

dépendamment des circonstances, cet homme a exprimé son identité par un immuable «je»: «Je m’appelle… », «Je pense… », «Je suis». Vous-même en avez fait autant, et dans d’autres circonstances encore. Vous ne vous êtes jamais désigné autrement, sinon en parlant à vos enfants quand ils étaient petits, et qu’au lieu de «je», vous disiez «Papa», ou « Maman». Parfois encore, il vous est arrivé de vous désigner par «votre serviteur» au lieu de «je»; mais c’était seulement pour rire. rendez Vous parvenez à une clairière où, poursuivant vos réflexions, vous vous compte que, dans certaines circonstances, on peut ne pas être «je», mais une autre «Je est un personne. Voire qu'en toute circonstance, comme Rimbaud l’assura, autre», Alors qui est-ce ?Un être qui ne serait pas cette persona prima, ce «premier même masque masque» de l’acteur que vous impose la langue française ?Le et qu’ils universel pour tous, «je», alors que tous sont différents, tous singuliers, ne parlent jamais dans les mêmes circonstances ? 17

論 POÉTIQUE DE LA TERRE

Vous percevez là quelque tour de magie, et vous sortez de votre besace le Discours de la méthode pour en avoir le cœur net. Là, effectivement, vous constatez qu’il est écrit, pages 38 et 39 dans cette édition (Paris, Flammarion, 2008 [1637]), «je connus de là que j'étais une substance dont toute l’essence ou la nature n’est que de penser, et qui, pour être, n’a besoin d’aucun lieu, ni ne dépend d’aucune chose matérielle». C'est bien ça, vous dites-vous : cette première personne-là, «je», existe en elle-même indépendamment de tout lieu, de toute chose matérielle, puisqu'elle garde son identité quelles que soient les circonstances, et quel que soit son corps : féminin ou masculin, jeune ou vieux. Elle est ubiquiste, universelle, transcendantale. C’est bien une persona, un masque interchangeable derrière lequel n’importe qui peut cacher la singularité de son visage, quel qu’il soit… mais alors ?Mais alors ? Et rentré dans le bois, déjà plus sombre que tout à l’heure, voilà que vous envahit un sentiment d’inquiétante étrangeté. Cette demeure si familière à votre être, ce «je» qui vous accueille depuis votre enfance, il se met à vous dépayser, il vous devient curieusement urheimlich. Descartes, ce Tourangeau, ne se serait-il pas laissé berner, lui qui voit sa «substance», son «essence », sa «nature» dans la seule identité de quelque chose qui ne serait qu’un masque ?

﹩2. Dans la forêt Hercynienne Vous marchez depuis longtemps, et vous n’avez toujours pas atteint l’autre lisière de ce bois qui, décidément, est une vaste forêt ; peut-être cette forêt Hercynienne dont parle César dans sa Guerre des Gaules (VI, 26-28), et dont on disait qu’étant étendue de plus de soixante journées, elle abrite des peuples nombreux et aux langues diverses, Effectivement, de l’autre côté du Rhin, «je» se dit «ich» ; de l’autre côté des Alpes, 1l se dit «io» ; de l’autre côté des Pyrénées, «yo» ; de l’autre côté de la Manche, «I» ; mais tous ces masques ont en commun de rester identiques à eux-mêmes en toute circonstance, et quel que soit le lieu. Cette constance, vous la vérifiez à travers toute la forêt, en marchant toujours plus à l’est. À l’«ich» a succédé le »

?

Y a-t-ilmot plus traîtreque«sujet»? Non, puisqueà plusieurségardscela peut vouloir dire à la fois une chose et son contraire : le set du logicien (ce dont il s’agit), c’est l’objet du physicien (ce que la science étudie, et dont elle fait son du verbe, ce n'est pas du tout la mème sujet); mais pour le grammairien, le e chose que son objet, direct ou indirect. Pour le logicien, le sujet s’oppose au prédicat (ce que l’on dit à propos du sujet), mais pour le philosophe, le sæjet qu’est le physicien s’oppose à l’objet qu’il observe. Le sujet des philosophes, souverain de lui-même, soumet le monde à son regard, mais les sets de Louis XIV étaient soumis à celui de leur souverain. Retournements de veste en cascade, qui retentissent sur les dérivés de «sujet» : la subjectivité, par exemple, est souvent confondue avec la subjectité - le fait d’être sujet, le fait d’avoir un soi (selfhood, comme eût pu dire Locke, 刃 2) - mais celle-ci, au sens de capacité de proprioception, voire de maîtrise d’un soi, peut aussi en être l'inverse, puisque être subjectif, c’est manquer d’objectivité, voire être soumis à ses passions - être sujet en effet, par à des lubies ou au mal d'amour, par exemple. Le sujet humain est excellence, doué de subjectité, mais, également par excellence, dévoré par ses passions. La sæjétion quant à elle, que ce soit aux passions ou à la tyrannie, achève le saisir ; de brouiller ce tableau dont le 刃刃 décidément, se dérobe à qui veut moins chez nous), c’est bien pourquoi la philosophie, depuis longtemps (au s’interroge à son 刃刃刃

29

POÉTIQUE DE LA

TERRE

Alors pourquoi s’en tenir à un mot si trompeur ? Tout simplement Parce que l’histoire de notre langue nous l’impose. Il n’y a pas d’autre raison ; celle-13est nécessaire (car dans cette histoire, on ne peut pas dire la chose autrement) et suffisante (puisqu’on s’en contente depuis le Bas-Empire). Le français sujet dérive du latin subjectum, qui traduisit le grec hupokeimenon. Subjectum, qu’emploie tard. vement au sens de sujet Minneius Felix Martianus Capella, écrivain africain du V° siècle ap. J.-C., est le participe passé neutre de subjicere, mettre sous, soumettre, C'est en somme «le gisant», ce qui git sous l’être, et le fonde. Sxbjectum était la transposition littérale du grec bupokeimenon, participe passé neutre du verbe hupokeimai, être couché dessous, servir de base, dont to hupokeimenon fut le substantivé. Le grec ancien n'ayant ni l’équivalent du français «sujet», ni du reste celui d’«objet», bupokeimenon ne contenait pas l’idée de subjectivité, mais seulement celle de quelque chose qui se trouve dessous et sert de support. Cela correspond à peu près au shita ni iru du haïku que l’on a vu au S4刃cet hupokeimenon se trouvant là-dessous, il subit ou soutient quelque autre chose. Dans la Physique d’Aristote, c’est la matière ( 刃 刃de la chose, substrat des accidents dans les changements qu’elle en subit, et dans les Catégories, c’est son essence (ousia), support des prédicats qui en disent quelque chose. Cette idée de gésir sous quelque chose, bwpo tini keimai, est proche de celle de substance, mot dérivé du latin s«bstantia, de substare (se tenir dessous), et qui a traduit le grec bupostasis (le fait de se tenir dessous), lequel de son côté a donné directement en français hypostase, dont le synonyme est substantialisation. Dans la tradition philosophique européenne, effectivement, le rapport métaphysique entre substance et accident est analogue, voire homologue au rapport logique entre sujet et prédicat. Sans nous appesantir au point actuel sur cette singulière histoire, entrons dans le vif du sujet pour ce qui nous concerne.

﹩6. Émerger ou s’engloutir? Comparons ces deux énoncés, banals dans leur forme sinon dans leur principe ontologique (i.e. dire un être-au-monde) : «Je m'appelle René Descartes», et «Nishida Kitarô to môshimasu (je m’appelle Nishida Kitarô)». Ce que le premier pose d’emblée, c’est l’identité du locuteur en tant que «je». Puis il réfléchit cette identité sur elle-même (« je» appelle «me», qui est «je»), et termine en donnant la raison sociale de cette identité : un nom, dans l’ordre 1. prénom (de la personne individuelle) 2. nom (de la famille à laquelle appartient cette personne). Le second, à l’inverse, commence par cette raison sociale : en premier le nom de famille, en second le prénom, et, après la particule de liaison 刃, 30

RECOSMISER

termine par le verbe qui exprime l’action du locuteur : 刃z (forme polie de «dire», 刃 刃dans la forme plus polie encore 刃刃刃刃w刃刃 laquelle s'impose dans cet échange de civilités qu’est la présentation de soi aux inconnus. Ajoutons que cette forme verbale, comme on l’a vu au 刃4, est impersonnelle : dans tout cet énoncé, il n’y a pas trace de «je». On voit d’emblée que les priorités respectives de ces deux existences ne sont pas les mêmes. Elle sont inverses. Qui plus est, même à l’envers, les deux énoncés ne disent pas la même chose : le «je», et tout son jeu réflexif, sont absents du second. Voilà qui n’est pas neutre, du moins si l’on s’accorde à penser que le langage n’est pas étranger à l’être ; mais c’est là justement un point que nous aurons à justifier. ﹣À justifier, maisdevantqui, et au nom de quoi ? - Précisémentdevant«je», ou plutôt «I», qui dansle mondeactuelveut s’arroger l’universalité 刃 comme si toute autre façon d’exister qu'anglophone devait être forclose, ou reléguée dans le folklore. Ce que j'espère montrer dans ce livre, c’est qu’il vaut la peine de ramener cette prétention à sa juste mesure : celle d’un certain monde, qui n’est le meilleur que pour ceux qui en relèvent. Pour tous les autres, ce monde-là n’est certainement pas le meilleur; et même, il se pourrait que nous ayons à en changer nous-mêmes, au nom d’un intérêt plus profond que la grammaire. Commençons donc par éclairer certaines des caractéristiques de ce «je», pour voir si, au fond, elles ne seraient pas singulières plutôt qu’universelles, et historiques plutôt qu’éternelles. «Je L’être qui peut énoncer aussi bien «Je m'appelle René Descartes» que Celui-ci, en pense, donc je suis», pour le moins, ne doute pas de son «je». alors de l’être qui quelque sorte, exprime et concentre sa subjectité. Que dire c’est le moins qu’on énonce «Nishida Kitarô to môshimasu » ? Que dans son cas, d’un être non puisse dire, il ne focalise pas la subjectité sur lui-même. S'agissant subjectité, la sienne ne moins humain, donc en principe non moins doué de ! savoir: diffusedansl’ambiance, peut donc être que le contraire de «focalisée»; à ambiant, largement le milieu, où se profère l’énoncé. Cet être est un

ou plus plutôt qu’un sujet s‘opposant à l’objet".

10.J'ai argumenté cette vue dans «Le japonais 刃 P刃240-250 dans Jean-François MATTÉI (dir.) Encyclopédie 1998. La traduction de cet «ambiant» en philosophique universelle, IV : le Discours philosophique, Paris, PUF, rende compte, en rédigeant un article japonais m’a plus tard posé des problèmes, jusqu’à ce que je mekangaeru Nihon no shisô [Médiance et « Fûdosei kara ‘aponaise Kan (n° 54, juillet 2013, 15, sur le modèle de tstaises 刃 simplement par tsétat tout 1 ») que je pouvais le rendre pour (Le ; soit en sommeun «trajectant», choisitrenteans auparavantpourtraduire« trajectivité» «alleret ー Pawais 慶 性﹕ venir».La mouvancede hotre«gisant»(5 5). Le verbe通, Iuen japonaiskayou, signifie 阡a Japon s’est donné un mal de notion que le 刃 刃) ce tsûtai est opposable au statisme de notre sujet (sbutai Japon»). sujet au du «L'imposition chien pour adopter après Meiji v plus loin, 刃刃 31

.

POÉTIQUE DE LA

TERRE

Nous avons là en quelques mots le symbole de deux philosophies diamétralement opposées. Au moins sur le plan verbal, celle de Descartes semble relever d’un égologue (un dire du «je»), celle de Nishida d’un mésologue (un dire du milieu). De Descartes, nous avons déjà vu au 8 1 ce passage du Discours où il pose sa subjectité indépendamment de tout milieu. Qu'est-ce qui, antipodalement, pourrait y correspondre chez Nishida ?Certain passage de Basho (1926) - termequeje traduiraien l’occurrence parmilieu! ﹣où il exprimece quiest le cœur même de sa philosophie : l’engloutissement du sujet (assimilé à l’être) dans le prédicat (assimilé au néant). Or la phrase où il énonce le plus explicitement cette idée présente la remarquable particularité que ses deux verbes sont dépourvus de sujets. Respect dû à la grammaire française, la traduction que j’en donne ci-après doit donc s’ingénier à leur en procurer, par l’ajout de mots que l’on verra ici entre crochets :

[On] peut penser que, là, ce qui est prédicatif devient le fondement. Comme [celui-ci] engloutit, tel quel dans le plan prédicat, le plan sujet qui jusque-là était l’être, [il] en vient à contenir aussi le sens de la volonté, qui subsume le général dans le particulier» 12. «

Ce que Nishida exprime là dans le langage du philosophe, derechef, correspond à peu près au shita ni ira du haïku que l’on avu au 刃4 : un «se-trouver-dessous», un Aupokeimai qui est investi par le «plan prédicat» (puisque c’est ce qui y est dit à propos de l’hypothétique «sujet» du verbe 刃刃.Dans les termes de Nishida, «ce qui jusque-là était l’être» (dudit sujet) «s’engloutit» dans la prédicativité d’une certaine ambiance (le se-trouver-sous-le-son-de-la-clochette-à-vent). Autrement dit, la subjectité de ce sujet devient immanente à la scène. Élision et implication du sujet vont de pair. C’est, du même élan, ce qui permet à Nishida de ne pas donner de sujets aux deux verbes de la phrase susdite 刃même au plan grammatical, la subjectité y va de soi, elle y est immanente puisque la phrase qui précède l’a déjà mentionnée : c’est celle du «fondement» (kitai 刃 刃),c’està-dire l’hupokeimenon.

11. Basho 刃 刃est habituellement traduit par «lieu

» ; mais dans le cas de la philosophie de Nishida, «champ» ou « milieu» conviendraient mieux. La meilleure traduction pourrait en être chôra*ydpo., au sens platonicien, mais abstraction faite de 刃 刃 absolu, dont le néant absolu de Nishida paraît l’énantiomère. 12. Soit dans le texte original : 刃刃 刃刃刃刃 刃 刃 刃刃刃刃刃 刃 刃 刃刃刃刃 刃 刃刃刃刃刃刃刃刃刃刃刃 刃刃 刃 刃

るとい あった主 誉面をそのままに述 語面に没 入するが 放 に、特 殊なるも のの 中 に 一航なるものを唇 俸す ふ 意 思の意味を含んで来るのである。P 261 dans levol,IV de l’édition 1966 desœuvres complètes de Nishida (Nishida Kitarô z刃刃刃, Tokyo, Iwanami. 32

RECOSMISER

Transcendance du sujet dans un cas (le «je» du Discours), immanence du sujet dans l’autre (l’engloutissement nishidien) ; c’est à peu près ce qu’il ressort des deux exemples qui précèdent ; mais comme le deuxième au moins est assez abscons, prenons-en un plus simple et plus général. Si vous dites en japonais «samui», cela peut vouloir dire, suivant les cas, soit «il fait froid » soit « j’ai froid», ou en général plutôt les deux, indissociablement. Sami est un mot de qualité, qui là se suffit à lui-même, sans sujet ni verbe. C’est en somme un prédicat énonçant une ambiance, qui implique le sujet ressentant cette ambiance, mais ne le verbalise pas. Telle est l’expression ordinaire, par la langue japonaise, de ce qui chez Nishida prend la forme d’une thèse philosophique!* : le sujet s’engloutit (botsunyl suru) dans l’ambiance ou le milieu (asho). Et au contraire, l’expression en français de la même scène ordinaire évoque le dualisme cartésien, où le «je» de «j'ai froid» ne peut être confondu avec le «il» de «il fait froid». «Je» est le sujet par excellence, celui qui parle à la première personne, tandis que «il» est impersonnel, donc dépouillé de toute subjectivité, sinon de subjectité grammaticale. Comme l’a montré Benveniste!“, c’est en effet une «non-personne», car seuls les pronoms de la première et de la deuxième personne désignent des interlocuteurs. «Il» (ou «elle ») est le seul à pouvoir prédiquer des choses ; «je» et «tu» ne le peuvent pas car ce sont des déictiques, des embrayeurs par lesquels le discours fait irruption dans la langue. Voilà bien une problématique de langue à pronoms! Mais aussi, qu’on me passe l’expression, de langue à transcendance ; car en pratique, la transcendance de xje», sujet par excellence et en dehors de tout milieu, a pour pendant exact la capacité du français à faire du «il», et donc du milieu, un pur objet, apparemment abstrait de toute subjectité. Quand vous dites «il fait froid », c’est un énoncé formellement aussi objectif que «il fait moins trente»: certes par fiction, puisque vous existez en fait et ressentez ce froid, cela n’embraye pas sur votre existence. Vous en êtes aussi isolé que la cabine d’un avion de ligne l’est du «- 60°» de l’air extérieur, En japonais, le problème est inverse : l’immanence du locuteur dans la langue fait qu’il est difficile de faire abstraction de sa subjectité, comme de la situation où il se trouve effectivement. Samui est en effet un énoncé de niveau familier ; d’autres situations, cas par cas, pourraient exiger des niveaux de politesse plus relevés, à commencer par samui desu, ou plutôt même se taire. C’est dire que le discours affleure dans la langue, ce qui a pu faire professer à certains qu’un exposé stricteComme l’a remarqué NAKAGAWA Hisayasu, Dekaruto to Nishida - futatsu no tetsugaku no gengoteki zentei (Descartes et Nishida - les présupposés linguistiques de deux philosophies), Shisé, n° 902, août 1999, 5-19, p. 10. J'ai commenté ce même exemple d’un point de vue légèrement différent dans Vivre l’espace au Japon, Paris, PUF, 1982, p. 40.

13.

14. Émile BENVENISTE, La nature des pronoms, Problèmes de linguistique générale, Paris, Gallimard, vol. p.

228-236.

33

L 1966,

圖 POÉTIQUE DE LA TERRE

| 国 |

ment objectif est impossible en japonais!*. Sachant que la physique, parangon de la science objective, se pratique et se dit aussi bien au Japon qu’en France, cela mérite éclaircissement. Avant ce qui va suivre, précisons le point de vue. Je suis partisan, mais un partisan tempéré, de la thèse Sapir-W horf, selon laquelle la langue influence la pensée. Il ne peut être question, selon moi, d’une détermination de la pensée par la langue. Influence il y a, mais le rapport entre les deux termes est complexe, contingent, historique. Il relève de l’aller-avec, de la comcrescence, de la co-suscitation, de la motivation plus que de la causalité. Le sanskrit par exemple est une langue à pronoms, où comme on l’a vu au $ 4 il existe un » l’assomption de S en P Manque ici la seconde phase : l’hypostase

qui

concrètement, dans l’histoire des milieux réels, consiste par exemple

4

aménagements d’où résulte la transformation matérielle du paysage tels que M 78.

la vie, Paris, Vrin, 2009 (1965), P 195. John purder Cité par George CANGUILHEM, La connaissance de dela génétiquedes pos, fondateurs estl’undes britannique, du vivi quantificateur biologiste fut un grand (1892-1964), Haldane que C M plus intéressante

lations , Lette position

est d autant

64

RECOSMISER

construction de villas pour jouir de sa vue, de routes pour desservir ces villas, etc.

Que Zong Bing n’ait pensé qu'au versant immatériel de ce mouvement est normal, vu le contexte de l’époque”. Il est en cela influencé par le taoïsme et le bouddhisme, qui lui commandent, à l'inverse du matérialisme moderne, d’y sentir en fin de compte le néant (æœu 刃 刃et le vide (kong 刃); c’est-à-dire de privilégier l’insubstance par rapport à la substance. La question rejoint celles que nous avons déjà vues au chapitre II, en particulier le culbutage du paradigme moderne par l’école de Kyôto : l’absolutisation de B au lieu de celle de S. Certes, Zong Bing n’en est pas là, puisqu'il dit bien que le paysage a une substance (zhi pou 刃 刃),mais aussi (er 刃) qu'il tend vers l’esprit (qu ling 刃 刃).Ce qu’il ne dit pas, toutefois, c’est la seconde phase : tout en étant prédicatif, autrement dit insubstantiel, le paysage, mais aussi, tend vers la substance. Traduisons : Zong Bing pressent bien la prédication S/P mais pas la trajection (((S/P)/P")/P”)/P”*…. etc, laquelle combine, concrètement, assomption et hypostase ($ 8). Pourquoi ? Parce qu’il n’est pas mésologue ; il est croyant. L’on pourrait dire aussi, en termes marxiens, qu’il pense à la représentation mais pas à la réification, ou en termes husserliens qu’il pense à la noèse mais pas au noème. Comme peintre, pourtant, il aurait pu subodorer qu’il substantialisait le paysage avec son pinceau et son encre ; mais c’eût été aliforain par rapport à ce que l’on pensait de ces choses à l’époque®.. Inutile de préciser que le TOM, quant à lui, tend au contraire à réifier, à hypostasier le paysage. Il se trouve certes des intellectuels pour professer que c’est un miroir de l’âÂme ; mais dans le cours de notre civilisation, il y a surtout eu des scientifiques pour le réduire au fopos de l’environnement, des citadins pour le noématiser en résidences secondaires, des promoteurs pour le faire sonner en espèces trébuchantes, etc. Bref, pour le substantialiser ; ce qui en fin de compte est tuer le paysage par arrêt sur objet, comme on le voit bien dans les effets ordinaires du tourisme et de la villégiature. La mésologie, cela va de soi, n’opte ni pour l’insubstance ni pour la substance. Elle n’absolutise ni S ni P Ce qu’elle veut saisir, c’est la réalité de la trajection qui fait qu’il y a pour nous paysage, et si possible durablement.

79,

À cet

égard, détails dans Hubert DELAHAYE,

Aliforain キトい :ッュ inr ali Cr . トー = 刃 刃刃 刃刃 刃 刃 刃

Les premières

peintures

de paysage

en Chine : aspects religieux,

刃刃 ; sens);;i.e, Le, ««doublement étranger étranger) et o deml’ancien français fran forain(même du Dao. plutôt poursuivre le procès naturel 刃 5 peintres pensaient 65

CHAPITREIV

Acosmie, ou cosmicité ?

﹩16. Terre, monde, cosmos, univers Un ouvrage récent d'Henri Raynal est intitulé 刃ont décidé que l'univers ne les concernait pas°, L'auteur y emploie le terme d’acosmisme pour dénoncer l’«autisme» de notre espèce, qui s’estime aujourd’hui dégagée de toute obligation de penser sa place dans l’univers, et de s’y tenir. Pour dire des choses assez voisines, je préfère employer le terme d’acosmie, qui a pour moi l’avantage d'évoquer l’anomie durkheimienne, c’est-à-dire l’effacement des valeurs, et les désordres qui s’ensuivent. Alors toutefois que l’anomie est sociale, l’acosmie concerne à la fois le social et le naturel. Plus exactement, il s’agit de l’embrayage des valeurs humaines aux faits de la nature, auxquels la mésologie, contrairement au naturalisme (tels mais aussi, la sociobiologie, ou Calliclès dans le Gorgias)®, refuse de les réduire, contrairement au métabasisme contemporain (tel celui de la French theory, terrestre), laquelle nous verrait volontiers planer dans l’azur sans plus de base tient tout autant à les y fonder.

Pour la mésologie en effet, d’un côté, il ne peut être question de réduire trajective, et le sujet l’humain à la nature, parce que toute réalité humaine 刃 刃étant 刃 cette soi-même, prédicat de comme sujet rajectif humain lui-même étant t

刃 | 2012. Socrate f que, dans la cité comme dans la nature, c'est au fort à opposat réduire le social au 82. À propos de la justice, Calliclès ! La socio biologie, quant à elle, entend commander au faible. Might is right biologique. 81. Paris, Klincksieck,

67

POÉTIQUE DE LA

TERRE

trajectivité comporte nécessairement l’assomption du fo dimension prédicative B qui ne peut être réduite à $, La 刃 est S/P. En revanche, il ne peut non plus être question S/P au seul prédicat PCelui-ci ne peut jamais s’abstraire S, contrairement à ce que voudrait le métabasisme, co Kyôto (mais certes pas pour les mêmes raisons), à la suite de Nishid école à le prédicat est, à la lettre, «sans base» (mukite; 刃 刃 刃刃 3 Pour qu |

Si S est le sujet logique, la substance, le substrat, la Terre, la nature, alors『い cequi estdit à proposde qu’ ce doncqueP﹔Pourle logicien,on l’avu, c’est

la mésologie, c’est bien cela, mais pas seulement cela ; c’est d'abord g er 刃 Ngmul ressentons à propos de S, ce que nous en pensons, et ce que nous en réalité S/P, c’est donc le lien qui s’établit entre S et P par les sens, par l’action, par la parole et par la pensée. Dans ce rapport, S prend un certain sens, qui est à la fois direction physique dans l’espace-temps, sensation charnelle, et signification mentale, exprimée par des mots. Par cette création de sens, à partir de %advient la réalité de notre monde ; mais dans ce rapport, le monde est bien en position de prédicat P: c’est le jour sous lequel nous apparaît S. Il est fait de l’ensemble des prédicats selon lesquels nous saisissons S, pour en faire la réalité S/P Une vieille image illustrera ce rapport. Dans un de ses discours, Isocrate (-436/-338) emploie la formule suivante : hé gé hapasé hé bupo to kosmô keiment, Hwpo… keimené: la terre est ici en position «toute la terre étendue sous le ciel s刃刃. d’hupokeimenon (S) par rapport au ciel. Poursuivons la métaphore pendant qu'ele est vive : le ciel est donc ici en position de prédicat P, et couvre la terre-sujet

comme le mâle couvre la femelle. j Mais n’est-ce là qu’une métaphore ?Pour la mésologie, non : cela ur la métaphore (image mentale et verbale), mais cela ne s’y borne pi concerne aussi la physique et la biologie. Du fait de notre bipédie, mais d'abo 83. Référencé Oratores attici 78

kosmos.

par le Dictionnaire

grec-français

⑧ d'Antoine

1 Hachette te,1950,entré

1 Paris, Bailly,

edicat masculin»

VAlan

84. Pour la philosophie médiévale, le sujet sera effectivement de sexe féminin, et le po commenté de Lille [1120-1202 ou 1203], La plainte de Natura (De planctu naturae), traduit du [atin € maire de Vénus

|



Delègue, Grenoble, Jérôme Millon, 2013, p. 83; «Parmi ceux qui appliquent la 刃 ntant du prédi / [i]ly en a qui,prenantlafonctiondu sujet, ignorentleprédicat,d’autres qui se a u couple葉陣) se prêtent nullement à la soumission légale du terme sujet», et 刃 刃刃note 刃:*[ jècle le cou praedicatum, employé d'abord par les grammairiens, se substitue dans la secon suppositum / appositum [.…] Alain n’est ni grammairine ni logicien, et en tant que d de ces termes techniques. Le texte impose que le prédicat désigne l’élément mâle n sexue soit l’élément femelle (celui qui est ‘placé sous’ dans la position ‘légale’ du EF a la valeu geste subjectionem legitimam)». V aussi 刃105, note 1 : « Le sujet (sappositum) dans toute 刃 =d0 masculinMi qui parce qu'il est ‘placé sous’, tandis que le prédicat qui lui est joint (appositum) ace € arce que c'est lv ment, Alain fait allusion à la position dite ‘naturelle’ du coit Le prédicat est 刃 刃 par sa semence, permet au substantif féminin de procréer le sens». V au5刃1 infra, 3

RECOSMISER

de la gravité, nous avons les pieds sur la terre, et la tête vers le ciel ; pas dans le sens inverse, ni, arbitrairement, dans tel sens ou tel autre. Les pieds nous soutiennent sur la terre, qui est là en en position de substrat (hupokeimenon) ; notre tête pense et parle, c’est-à-dire énonce là-dessus des prédicats, paroles duemportele vent dansle ciel. Tout celanousarticuleselonun certainmilieu; autrement dit, ce milieu-là : le nôtre, fait de nous l’articulation du ciel et de la terre. De là naissent les cosmologies humaines. En japonais, «milieu» se dit do 刃 刃刃 Dans ce mot, le premier sinogramme signifie d’abord le vent, mais aussi les mœurs, qui sont nos manières de vivre, de parler et d’agir. Il est ici en position de déterminant. Le second signifie la terre ; il est ici en position de déterminé. Cela veut dire que, sur la planète Terre, un milieu humain comprend nécessairement un sol substantiel (do 刃 刃l’hwpokeimenon S), mais 刃puisque nous existons 刃non moins nécessairement une certaine façon ( 刃刃 :leprédicat P) de déterminer ce sol par nos sens, nos pensées, nos paroles et nos actions, bref par nos mœurs ; «façon» qui, par le vent ( 刃刃 participe de l’insubstance du ciel (sora, mot qui s’écrit 刃 , sinogramme qui a aussi rendu le sanskrit Sünyatä : la vacuité bouddhique, on l’a vu au $ 9). De là naît la réalité S/P, qui est à la fois substance et insubstance ; c’est-à-dire trajection de l’une à l’autre, et de l’une en l’autre. Nous verrons en Ile partie quelle logique peut en rendre compte (ce n’est pas celle du tiers exclu); mais contentons-nous ici d'images plus familières. Le ciel éclaire la terre sous un certain jour, qui varie d’une heure à l’autre, d’une saison à l’autre, d’un hémisphère à l’autre ; mais il y a aussi dans tout cela un ordre invariable, car l’impalpable voûte céleste a aussi la fermeté du firmament, qui retient les eaux d’en-dessus de rejoindre les eaux d’en-dessous (Genèse, 1, 6-8), et qui invariablement tourne autour de la Croix du Sud ou de la Polaire (du grec Cet ordre cosmique soutientlesmilieuxhumains,Ilen garantit アo な み,tourner). la réalité. C’est pourquoi, en grec comme en latin, il porte un nom - kosmos, ou mundus - qui veut dire à la fois le ciel, le monde, et la mise en ordre, celle des choses par le ménage ou celle du corps humain par la toilette, la bienséance et l’ornement ; spécialement la parure féminine, mundus muliebris, avec la cosmicité de ses cosmétiques. Mnémotechniquement, l’on pourra se Housaninque laparure (P) est en position de prédicat (P) par rapport à notre corps, sûma (S), qui est là en position d’hupokeimenon (S), de même que le monde (P) est 刃 position de prédicat par rapport à la Terre (S) . C’est dire que prétendre que 刃 habit g fait pas le moine» est une position substantialiste ignorante de la trajectivité (S/P) des réalités humaines. C’est pourquoi aussi le souverain qui fait régner l’ordre Æ, qui allie ici-bas, le Fils du Ciel, était désigné en Chine par le caractère zeang 69

POÉTIQUE DE LA

TERRE

»

la terre ( 刃)et le ciel (—) par un axe cosmique ; que le français 70; Où le , e Vercingétorix viennent d’une racine indo-européenne reg que l’on J le magistrat r Gang régularité ou dans droit; ou qu’en Crète, au temps d’Aristote, Pem s'appelait kosmos. La morale de tout cela est au cœur de la mésologie : l’ordre humainne doi pas s’abstraire de l’ordre naturel ; 刃刃刃comme eût dit Galilée, il ne do;t pas y réduire. C’est qu’il est en position de prédicat par rapport à la nature : à la fois Pourquoi? libre, et nécessairement fondé en nature par un lien cosmologique. E N qu’on Voilà ce néant. le pas interprète, qu’il nature c’est la Parce que dans les superlatifs dont Platon gratifie le kosmos dans les dernières lignes a humaines : Timée. Ts sont tous en effet l’expression de valeurs « Ayant

admis en lui-même tous les êtres mortels et immortels, vivant visible qui enveloppe tous les vivants visibles, dieu sensible formé à la ressemblance du dieu intelligible, très grand, très bon, très beau et très accompli (megistos kai aristos kallistos te kai teleôtatos), le monde (kosmos) est né : c’est le ciel (ouranos), qui est un et seul de sa race».

C'est là une profession de foi - la foi d’un être humain en l’adéquation de son Umnawelt (S/P) à ce qu’il est lui-même, et réciproquement. Nous en sommes tous là, nous autres humains, mais aussi nous autres vivants tous autant que nous sommes, des bactéries à chacun d’entre les humains : la réalité qui nous entoure participe de notre être même, car c’est nous qui par nos sens, nos pensées, nos paroles et nos actions, la prédiquons en ce qui est notre monde. - Mais alors, que se passe-t-il quand la modernité fait du monde un univers neutre et objectal ? L’en-soi d’une Umgebung (S) déconnecté, en droit sinon en fait, de tout prédicat humain, voire simplement vivant ? valeurs de tout fondement — Il se passe une décosmisation, qui tend à priver nos dans la nature, et dès lors à en faire des absurdités ; car ni le Bien, ni le Beau, ni le Vrai ne peuvent se fonder tautologiquement en eux-mêmes. Ils doivent l’être par référence à autre chose, comme il a été démontré par Gôdel : «on ne peut construire de proposition p énonçant la consistance d’un système % telle que / appartienne elle-même à 585.Autrement dit, contrairement à la vision courante et à ses dogmes, on ne peut pas fonder les valeurs dans les valeurs, la morale dans la morale, l’esthétique dans l’esthétique, la justice dans la justice, le sign simplifié 85.Je reprends 幟 が 構 ici la formulationn simplif びな んて ちArles,Actes Sud, 1994, p. 146 =

| GAUTIE 。 Gôdel par Jean-François théorèmesde

70

R ア Univers のw

RECOSMISER

dans le signe, ni mème la physique dans la physique ! Ce qui n'est certes pas un mince problème*s….

﹩17, L’acosmie Dans Fädo, Watsuji emploie le concept

de jikohakkensei*”, la découvrance

de

soi dans le milieu environnant, autrement dit ces repères fondateurs que | 刃 sistence vers le monde procure à l'être, nous assurant de la sorte que nous sommes

bien au monde et que nous sommes bien nous-mêmes. Une version maladive de cette découvrance a été rendue célèbre par une nouvelle de Maupassant, Le Horla : «Or, ayant dormi environ quarante minutes, je rouvris les yeux sans faire un mouvement, réveillé par je ne sais quelle émotion confuse et bizarre. Je ne vis tien d'abord, puis, tout à coup, il me sembla qu’une page du livre resté ouvert sur ma table venait de tourner toute seule. Aucun souffle d’air n’était entré par ma fenètre. Je fus surpris et j'attendis. Au bout de quatre minutes environ, je vis, je vis, oui, je vis de mes yeux une autre page se soulever et se rabattre sur la précédente, comme si un doigt l’eût feuilletée, Mon fauteuil était vide, semblait vide : mais je compris qu'il était là, lui, assis à ma place, et qu’il lisait »*$. Le narrateur, devenu invisible à lui-même, s’affole de voir les choses exister sans lui. Pour ainsi dire, il n’a plus son corps animal, mais seulement son corps médial : sa table, sa fenêtre, son fauteuil… mais c’est /刃qui n’est plus là : un autre a pris sa place, le Horla, sorte d’être-là privé de son propre foyer. Dans la nouvelle de Maupassant, cette découvrance de soi comme Horla se termine en folie furieuse. On pourrait y lire un reflet inversé de ce qui arrive au TOM, dont le manque-à-être, c’est au contraire d’avoir perdu son corps médial, perdu son propre monde et de s’y sentir désormais comme égaré, privé de repères. Ce hors-là, ce hors-lieu d’un cogito qui ne peut même plus se prévaloir d’une âme, telle est l’acosmie. est fousfurieux? _ Or là! Tu veux dire qu’on Il nous échappe parce que le - Non, mais que le monde nous échappe. plus en plus, cette mécanicisme en a fait une machine, l’Appareil, et que, de on pourra en mesurer l'épaisseur avec Pierre KERSZBERG, 86, Du point de vue de B phi losophie des sciences, Grenoble, Millon, 2012. La science dans le monde de la vie, découverte (hakken) -ité(ser)». de la 87. 自 已 凯见性, mot à mot «auto (rko) Gallimard,1979, p. 931-932. TI s'agitici et nouvelles, VO1 IT, Paris, Contes PASSANT, de MAU 88. Guy deuxième version du Horla (1887).

»

POÉTIQUE DE LA TERRE

| sa propre règle de machine : remplacer ha mécanique tend à ne suivre que de ses propres foncteurs. Nous MM alité fonctionn seule la par du monde encore

là, heureusement,

et capables

de reprendre

les choses

en Main1 ; Mais py《

森 森 A à temps. Comme exemple de reprise en main, il Ya ) toujours, et pas toujours le rejet du diktat «il faut adapter Paris à l'automobile 刃 c'est-à-dire à un Système

mécanique.

ourdhui on pense plus SA ere

qu'une ville doit plutôt être adaptée à la vie humaine. Mais l’Appareil n’est pas toujours aussi grossièremen, Auj

mécanique ; il peut être bien plus subtil parce qe € 刃 a

sous le Prédicag

«vie humaine» qu’il se cache. Or la «vie humaine» n existe pas en soi; elle ne sera jamais que ce que nous en faisons, nous, sujets prédicats de hous-meme une expressionde nous-mêmes? _ En somme,ton«Appareil»,c’est unaspectdenotrecorpsmédial.C’estl côté puisquec’est _ Effectivement, mécanique de cette moitié de notre être, celui qui, sous couvert de nous faciliter la vie, nous la dévore pour fonctionner lui-même. C’est notre Horla, qui vit à nos dépens sa vie de machine, c’est-à-dire cette «vie mouvante en elle-même de ce qui est mort», sich in sich beawegendes Leben des Toten comme disait Hegel à propos de l’argent et de l’aliénation du monde des marchandises®?, deshistoiresde zombis,ça! _ «Vie demort»,c’est Prendscette - Ce n’est pasqu’une image,c’est trèsconcrètementl’acosmie. réclame pour le 4x4 Pathfinder de Nissan, qui courait les revues en 2006 : ony fait valoir que cette machine, destinée à te vendre le jeu de «la grande nature», comporte des écrans vidéo dans les appuie-tête avant. Comme ça, tes enfants pourront jouer à leurs jeux vidéo, ou voir Batman mettre de l’ordre dans Gotham City, pendant que tu prouves à la nature que tu l’aimes, puisque tu lui roules dedans avec ton 4x4. - Tu divagues, ce «Vousaimezla nature ?Prouvez-lelui!», c’était unepub pour le 4x4 Pajero de Mitsubishi, en 2004 ! à interposerdela - C’est pareil,c’est dansl’Appareil, et ça consisted’abord mécanique entre notre corps et la Terre, ou entre notre corps et le monde, puisque c’est en tant que monde (P) que nous apparaît la Terre (S). Il y abien décosmisation - «privation de monde», comme dit Fischbach ($ 12), y 刃 chung comme disait Heidegger. Pour Fischbach, cette privation de monde est l’état normal du sujet moderne : prétends que le sujet est en réalité fait pour être pensé séparément du monde; pathologique donc que la séparation du sujet à l’égard du monde n’est pas un état « Je

89. Dans la Realphilosophie, Dp. 240. Cité dans Kostas PAPAIOANNOU, Hegel et Marx Paris, Allia, 1999, p. 9-10,

72

: l’int

orminable

débat,

RECOSMISER

dusujetdontil faudraitle sortirou le guérir, quel’absence de monden’est pasun accident qui arriverait malencontreusement au sujet, mais que c’est son état normal.

[...] La privationde mondeest constitutivedu sujet.[...] Notreproblème aujourd'hui n’est pas que le sujet soit nié, mais qu’au contraire il soit amené à devoir s'affirmer dans des proportions extravagantes %0.

Effectivement, la logique foncière de la modernité, c’est de substituer à la trajection S/P (S en tant que P Terre en tant que monde), qui est cosmisante, la juxtaposition acosmique de deux sujets qui, n’ayant plus rien de commun, s’absolutisent séparément : l’un qui est le cogito, l’autre qui est l’objet (i.e. le sujet logique). Le premier désormais ne relève plus que de son propre arbitraire, le second du hasard ou de la nécessité mécanique ; il n’y a plus aucune place pour la contingence d’une histoire commune, qui les unirait dans un milieu commun. - Fin de l’histoire etfindu milieupar absolutisation du sujet, c’est donc ça, la décosmisation ? - Oui, c’est ça, et il suffit d’ouvrir les yeux pour le voir dans le paysage, ou dans les carnets de nos architectes. Par exemple, ces barres gigantesques que Le Corbusier avait imaginé d’édifier, l’une sur les hauteurs d'Alger, l’autre à la place de la gare d'Orsay (aujourd’hui le musée d’Orsay, à Paris) : ces pures métaphores de son ego (S), et 刃 刃 sofacto ces purs objets (S), se répètent mécaniquement à 1375 km de distance à vol d’oiseau, c’est-à-dire sans aucun rapport ni avec le milieu, ni avec l’histoire. Totalement acosmiques, et ravageusement décosmisantes aussi bien pour l’histoire que pour le milieu où, en pratique, elles auraient néanmoins dû s'implanter. Heureusement qu’on ne l’a pas fait, en l'occurrence ; mais à diverses échelles, on voit aujourd’hui cela partout sur la Terre. L’acosmie étant par définition sans ordre, il est impossible de la saisir dans un certain ordre. On ne peut qu’en relever des exemples, qui du moins se amènent tous au même principe : l’ek-sistence opiniâtre du TOM hors de son milieu et de l’histoire qui l’y a produit (car en réalité, il y existe quand même). Ainsi, par exemple :

刃 c omposition des formes avec les -Item,finde lacomposition urbaine,qui était autres formes et composition des gens avec autrui. Désormais, à chacun son propre geste, architectural ou autre ! ou la -Item, exaltation de la rupture, comme dans les petits papiers Elistel cacomorphie*! de la ville contemporaine. On en pourrait trouver l’inverse dans

90. aOp. cit, ャ

. à phôné dis : に ,① 32-34. ス de cacophonie,et où morphé (forme)se substitue (voix)après kaké (mauvaise). p.

73

POÉTIQUE DE LA TERRE

les «poèmes en chaîne » (renga)®? ou les jardins-promenades de la [ ition nippone, dont l’idéal était, comme l’a écrit Watsuji, de « maintenir I armo Oni dans le changement»*. - Item, l’uniformisation dansla mondialisation,qui esttoutle Contrajdeh Ça, c’est non miles composition et de l’harmonie dans la différence. tue-paysage, du shafengying 刃 刃刃comme disait Li Shangyin (81 45999 du 刃 c’est du tue-milieu, du sappAdo 刃 刃 刃, commeWatsuji l’aurait sans dou Kécri s’il vivait encore. browniendes «amis»surla Toile, dontla rencontre, - Item,le mouvement stochastique, non d’un milieu w toire ne peut désormais relever que de la quelconque. - La transformation progressive de la suburbe en une juxtaposition d’espa commerciaux re 刃 privés (mails [prononcé ‘maj’, faut-il aujourd’hui préciser] raille le sociologuejaponaisMiura Pts le comme TOM, etc.). Le rue, cantla )5. | n’est plus un citoyen (shimin 刃 刃), c’est un particulier (shimin 刃 刃 -Item,lamontée des inégalités dans touslespays riches,comme entrelespays: si le TOM, historiquement, a revendiqué et obtenu l'égalité en droit, ce qui R libkraitsymboliquement detoutcorpsmédial,il s「accommode à merveilledes pour autrui! inégalités de fait. Pas de corps médial, pas de souci - Item, l’idéal que se sont donné les techniques managériales 刃 atomiser les collectifs, diviser, individualiser, insécuriser, précariser systématiquement les salariés*, Il est vrai que divide ut regnes, «divise pour régner», c’est un vieux principe ; mais c’est avec le TOM que ça marche le mieux. desoi-même, sanspluspasserparpersonne, - Item, le rêveduclonage: l’itération voilà qui serait super! Idéal pour le TOM. - Item,plusidéal encore: éterniserleTOM, commey travaillecet informaticien biologiste de Cambridge, Aubrey de Grey, pour qui «les deux instincts les plus X et XV siècles, et d’où est issu le haïku, plusieurs les unes après les autres, les vers composés par les dizaines) poursuivent, (jusqu’à plusieurs personnes personnes précédentes. Différence essentielle par rapport aux petits papiers surréalistes, on ne cache pas une partie de ce qui précède : la succession ne se fait pas dans le heurt absurde de points de wr rapport, mais dans l’enchaînement (ren 刃 刃des subjectités successives. 刃 Earl MINER, Japanese 刃 poetry, Princeton University Press, 1979. Le milieu humain, Pans | chôtea wo 刃刃0刃刃刃 刃 刃 刃刃刃刃 刃 刃 刃 刃刃, p. 260 dans Fhdo

92. Dans le renga JÉFR, genre poétique qui s’est épanoui aux

93. Utsuri-Raweari tsutsu CNRS, 2011 (1935).

goût des malappris 94, Lequel employait ce terme (lu en japonais co刃刃e qu’il créa, dans le sens de : mauvais Je l’emploie ici, plus largement, dans le sens de : aspect sensible de l’acosmie. sation), Toky® Pathologie de la suburbanisation)s 95, MIURA Atsushi, Fast-ffdoka suru Nippon (Le 刃刃odevient macdo.

dication Yôsensha, 2004, p. 187. -huiadd les autres, Paris, Seuil, 2009. La thèse de l’auteure est que la Teve 96. Danielle L'NHART, Travailler sans d’autonomie contre le taylorisme est devenue un piège, le patronat ayant récupéré cet idéal soixante pour insécuriser le salarié, donc, dans une sorte de chantage, tirer plus de profit de son travait.

74



RECOSMISER

fondamentaux de tous les êtres vivants sont la survie et la transmission de leur ADN»", mais le premier l’emportant clairement sur le second, ce qui l’a conduit, avec sa femme Adeline, à ne pas avoir d'enfants. Sûr qu'on est bien mieux TOM sans marmaille, 1刃e刃 sans partager son ADN, en le gardant bien pour soi! * Item symétriquement,dans le programmeSnowflakes,qui œuvrepourla cryo-conservation des embryons surnuméraires dans la fécondation in vitro, le TOM est déjà lui-même dès les premières cellules : «Un embryon a 46 chromosomes, c’est un être humain complet», comme le confie à Marie-Claire Mrs Meredith, mère d'une petite Ella qui « était composée de huit cellules et n'avait que trois jours quand elle a été congelée . Pas de doute sur cette ipséité, puisque «C’est Dieu qui nous amis sur cette voie »°* | - Item, l'inversion ludique des marquages, tatouages et perçages divers qui, dans les sociétés traditionnelles, étaient à la lettre un koszos : avec le TOM, ils sont devenus le démarquage du corps animal individuel hors des mœurs du corps médial (il est vrai qu'ils manifestent, :pso facto, leur appartenance à des «tribus » maffesoliennes)”. - Item,l'inflation,à l'oral,des«un peu»et «un petitpeu»,ou des guillemets à l’écrit, voire à l'oral dans la mimique anglo : c’est que le TOM doit marquer son déconcernement, sa Te:lahmlosigkeit comme dirait Honneth!%, C’est le temps de la zappe, le temps de la glisse : on ne prend plus part au monde, on est dans le détachement de la Kortemplation, au second degré… (57) !Mieux que lespilotis - Normal, puisque leTOM, ilesten hélicoptère corbusiens, pour se détacher de la Terre. Mais OK, arrête le déballage. Ton acosmie, on voit ce que c'est : le contraire de la cosmicité. Maintenant, la cosmicité, on voudrait bien savoir ce que tu entends par là, et en quoi ça serait possible aujourd’hui ! du projet SENS (Strategies | | 98. Citée par Emmanuelle EYLES, États-Unis Nous avons adopté un embryon congelé, Marie-Claire, n° 641, 刃 0 janvier 2006, p. 64 et 68. L'ouvrage a pour sous-titre 99. Michel MAFFESOLI, Le temps des tribus, Paris, Méridiens-Klincksieck, 1988. vue peut sembler « Le déclin de l'individualisme dans les sociétés postmodernes », ce qui à première contredire mon propos; mais du point de vue mésologique, le TOM ne peut pas seulement cksister-bors, il est, en pratique, nécessairement toujours aussi un ek-sister-vers un certain monde P ici une certaine «tribu-), qu'il crée dans la mesure même où il en rejette un autre (P, ici «la société», que vomissaient les 刃 soixante-huitards), dans un processus en ourobore qui est la trajection 刃 7). 2007 (Verdinglichung, 2005). 100. Axel HONNETH, La réification. Petit traité de théorie critique, Pans, Gallimard, sphère toujours À là suite de Lukacs, qui introduisit le concept de Verdinglichung, l'auteur juge que « dans la à la vie sociale par rapport de se comporter en expansion de l'échange marchand, les sujets sont contraints qu'ils font au cours parce que tous les calculs en observateurs distanciés plutôt qu’en participants actifs, purement exigent une position uns des autres obtenir les ce qu’ils pourraient de ces actions et à propos de rationnelle et aussi exempte d’émotion que possible» (p. 26). 97. Interviewé dans Courrier international, n° 806, 13-19 avril 2006, p. 41, à propos for Engineered Negligrble Senescence, autrement dit l'immortalité).

75

POÉTIQUE DE LA

TERRE



en monde, S 18. Cosmicité, 1: de corps

et de monde en corps





le monde, pour en 刃n Toute société humaine interprète nécessairement 50, cosmologie, à savoir un dire (logos) à k une est interprétation Cette monde. du propos (S) et je pro du monde (kosmos), dans lequel, trajectivement, l’objet : /a réalité dy mon N刃 lui-même (P) deviennent une seule et même réalité (S/P) à nous en donnent divers exemple l’histoire et L’anthropologie pas un.e autre. ft qui à ce titre participent de l’objectj mais ce sont là des sciences modernes, qui à ce titre déconstruisent fo postmodernes, ou Umgebung, de l’Umavelt en Umgebung pour considérer qu’en fin de compte, tout n’est que construction de b réalité, autrement dit que tout ne serait qu’Umrwelt, voire, à la manière nishidienne un pur prédicat. En ce sens, les cosmologies ne seraient, toujours et à jamais, le Telle des cosmo-logies : de simples dires, tous différents et tous au fond équivalents. me semble être par exemple la vision de Philippe Descola dans Rar-de nature a culture!°!, qui dans son «carré ontologique» place le «naturalisme», où il classe h modernité, sur le même plan que le totémisme, l’animisme et l’analogisme. Or du point de vue de la mésologie, la modernité a ceci en propre que, à la différence des trois autres ontologies, elle prive le sujet (S) de monde, alors que celles-ci l’intègrent justement à un monde, et réciproquement. Corrélativement, la modernité a saisi l’objet (autre S, mais par principe découplé du premier) à un degré de maîtrise cognitive et matérielle incommensurable aux autres ontologies ; mais cela au prix d’une forclusion qui fait du TOM, par son manque-à-être, un infirme ontologique également exceptionnel parmi les autres humains. C’est dire que, pour la mésologie, la vision moderne n’est pas équivalente aux autres. On ne peut la mettre sur le même plan intemporel, car c’est une son phase de l’évolution humaine qui leur s«ccède et s’y impose, mais qui par historicité même est destinée à ce que d’autres visions la dépassent. Comme on vient de le voir, la modernité se caractérise par une décosmisation, c’est-à-dire une perte de cosmicité. C’est donc antérieurement à l’établissement formes du paradigme occidental moderne qu’il faut remonter pour voir de belles de cosmicité. Nous allons le faire dans un premier temps, puis nous demander si quelque forme de cosmicité nouvelle ne serait pas en train de supplanter l’acosmie moderne. Du point de vue mésologique, une cosmologie met en rapport (logos) le monde (kosmos) et notre propre existence ; c’est donc, explicitement où 101. Paris, Gallimard, 2005.

RECOSMISER

implicitement, une onto-cosmo-logie, La cosmologie contemporaine, par exemple, est une astrophysique où l’Univers est en principe un pur objet, ce qui non seulement ne fait que refléter le dualisme moderne (autrement dit notre ontologie), mais pâtit régulièrement de théories qui, refocalisant cette Umgebung sur notre propre existence, en font derechef - mais sans le savoir, donc irrationnellement - une Umwæelt; ainsi le «principe anthropique» (où l’effet devient la cause), et son compère le «dessein intelligent» (qui est un créationnisme déguisé). Ce sont là des versions actuelles de l’émerveillement que Platon manifestait, dans le Timée, devant l’adéquation du kosmos à sa propre conception de l’être 刃 16) ; ce qui fait de ce texte une explicite ontocosmologie. L’on en connaît le principe : l’être absolu (eidos, idea), hors du temps et de l’espace, projette son reflet dans le milieu (chôra) et dans l’histoire, où celui-ci devient l’être relatif (genesis). Cette projection de l’être est, du même coup, organisation du monde (kosmos) ; d’où l’adéquation réciproque de la genesis et du kosmos. Certes, ce résumé brutalise dans mon propre sens un texte que l’on n’a pas fini de gloser depuis plus de deux millénaires ; mais sans entrer ici dans les détails!°2, soulignons que cette mise en rapport de l’être et du monde fait du Timée le parangon de toute cosmologie. Et comme toute cosmologie, celle-ci est typée culturellement : la transcendance de l’idea, qui se démarque du monde sensible par une «séparation » (chôrismos), fera bon ménage avec l’Être absolu du christianisme, avant d’engendrer le cogito. Les cosmologies traditionnelles étant ainsi toutes culturellement typées, il serait ici hors de propos den tenter un tableau ; le livre de Descola cité plus haut nous en donne à coup sûr l’un des plus opératoires. Dégageons plutôt d'emblée un principe. Du point de vue de la mésologie, toute cosmologie incarne, de manière ou d'autre, le mouvement de la trajection ; c’est-à-dire en somme l’assomption de S en P et l’hypostase de Pen S’. En l'occurrence, il s’agit de la mise en correspondance du microcosme (le corps humain) et du macrocosme (le monde) : le monde (S) en tant que corps (P), le corps (S)en tant que monde (P) ; ce qui n’est autre que le double mouvement de l’existence : ek-sistence-vers (du corps propre vers le monde) et ek-sistence-hors (du monde vers le corps propre). Autrement dit, la trajection est ici un va-et-vient, à la fois cosmisation du corps et somatisation!®* du monde.

102, Je le fais un peu plus dans La chôra chez Platon, p. 13-27 in Thierry PAQUOT et Chris YOUNÈS Espace et lieu dans la pensée occidentale, Paris, La Découverte, 2012. V. aussi plus bas, $ 32. 103.

(din刃

Du grec séma, corps. Cela inclut effectivement des effets somatiques, comme l’ethnologie en donne de

nombreux exemples (sorcellerie,

etc.).

POÉTIQUE DE LA TERRE

Nos langues ont gardé la trace de cette dimension à la fois chame] cosmique de l’existence humaine. Le mot femme vient de la racine indo-e grec tithéné, nourrice c'es = péenne dhe (sucer), qui a donné entre autres le que Platon qualifie la chôra, milieu de l’être relatif), l’anglais ri (nichon | somme, telle une femme, le mi k français fœtus, fils/fille, foin, fenouil, félicité … En (la chôra) donne le sein à l’être relatif (la genesis), qui s’en trouve bien aise ($ 刃 Homme quant à lui vient de la racine khem, qui a donné le grec chthôn (terre 刃刃

notre «autochtone», ie. né de la terre même), le latin bumus (même

sens), 刃

le français humble, humilier, inbumer, humain, humanité… Terrestres nous somme, et en terre finirons, après nous être dressés quelque temps vers le ciel ! Le premier homme selon la Bible, Adam, incarne cette cosmicité. Son nom veut dire «terre» en hébreu ( 刃 z 刃, la glaise dont Dieu l’a pétri, et c’est k souffle divin qui lui a donné vie et âme (en latin anima, mot apparenté ay grec anemos, vent). Le «souffle» (en hébreu /# / 刃en grec pneuma, en latin spiritus,

avant cette animation de l’humus en humain, n’avait pas de but : «la terre était vide et vague, les ténèbres couvraient l’abîme, un vent de Dieu tournoyait sur les eaux» (Genèse, 1, 2). L’humain, c’est donc l’incarnation d’un but: l’alliance cosmique de la terre et du ciel par le vent, par le souffle, par la voix, par la parole… Dès lors on n’est plus loin du Prologwe johannique : En arché én ho Logos - In principioerat Verbum(S 8)... Le principe anthropique, l’intelligent design ne sont que des formulations plus récentes de la même vision biblique : c’est par l’humain que se noue le cosmos. En somme, Adam est une version monothéiste et anthropocentrique!* de ce qui en japonais, par élision-implication de la subjectité humaine ($ 6), se dit «vent-terre » : 刃刃刃 刃 un milieu humain (5 16).

Au demeurant, ce n’est pas en Occident que le souffle cosmique a joué le plus grand rôle, mais en Chine, avec la notion de qi 刃 .Ce sinogramme est à l’origine un pictogramme imitant les volutes de vapeur issant de la respiration ou de quelque phénomène naturel. Il implique la vie, celle du corps propr® el celle de la nature alentour. Le est donc à la fois souffle vital et souffle cosmique: De la physique à la médecine et à la métaphysique, sans parler de l’esthétique, cette notion traverse l’histoire de la civilisation chinoise, qui en a fait un concept sui generis, comprenant énergie matérielle, énergie spirituelle et vitalité; autrement dit, intégrant la matière, la vie et l’esprit. L’on pourrait aller jusqu’à dire que ges

104. Et, cela va sans dire, androcentrée (du moidans le deuxième 1 jon刃刃 ÈFve9 ve, quant de moins récitj de la Création). des 3 c’est «la Vivante», en hébreu Hawwa(h); de bayab, vivre ; 刃 le prénom féminin arabe Hayat, * en

78

播B

RECOSMISER

un homologue, certes extrêmement oriental, de ce qu’aura été le logos dans le monde occidental!®S. La parole n’est-elle pas un souffle!®é ? Cette structuration du monde par le gi est par essence cosmologique. Plus : elle est cosmophanique, car elle se donne à voir directement dans le paysage par le fengshui!°’, que l’on peut définir comme une écomancie, cosmisant l’étendue en tant que circulation du 刃et en fonction de l’existence humaine. Ce qui est sans doute en langue française la meilleure introduction au fengshui, le petit livre de Frédéric Obringer, Fengshui, L'art d'habiter la terre'®, écrit dans ses premières lignes : «Saisir la respiration des montagnes, repérer le bon mariage de l’eau et du vent pour que vivants et morts puissent habiter la terre avec bonheur, ou du moins sans trop de désagrément, voilà le but que se fixe l’art de la géomancie (fengshu:) en Chine. L’idée est simple et forte, sa réalisation complexe et incertaine. Depuis l’Antiquité, villes et campagnes chinoises sont scrutées, modelées, remodelées, montrent pour que les âmes des morts trouvent un lieu de repos et qu’elles se

même temps, ainsi pleines de bienveillance pour ceux qui vivent encore; en leur palais, hommes et femmes ont tenté de construire leur maison, leur temple, l’univers, ces lieux de telle façon qu’en accord avec l’organisation générale de leur deviennent également bénéfiques. [...]

clowneries médiatiques, pourrait Un regard superficiel, surtout au vu de certaines sans fondement, qu’il faudrait nous inciter à prendre le fergshui pour une vieillerie Mais nous oublierions alors à quel point laisser aux amateurs d’exotisme douteux. imprégné par cet art, qui, depuis des le peuple chinois dans son ensemble est le monde, apprécier le bonheur et siècles sinon des millénaires, lui fait voir il puisse parfois manifester à son supporter le malheur, quelque esprit critique

égard».

ler que, pour les stoïciens, logos 刃pu prendre le sens de souffle (pneuma) a influencélesPèresde faisait beletbienl'équivalentdu の etqui トト トにー マ ーート イ ー 刃 0 l’Église (pneuma = spiritus). sujet naissant, Paris, Fayard, souffle le et le les mots chair, VASSE, L'arbre de la voix. La v. 106. 刃W e : g époqy 2010. mais c'est "est à4l’époque ① igi du fengshuii sont lointaines, (shui) ». Les origines (fene)-eau «vent “seri traité 107. premier le comme Ce que l’onpeutconsidérer ドー consistance, disperse, vent se sur le ピいー キケ ト パ トm monté souffle de Guo Pu (276-324) énonce : « Lese dispersât point, et arrétât son cours. de fengshui, le Livre des funérailles qu’il ne de sorte l’assemblaient barré par l’eau il s’arrête. Les anciens l’eau, ensuite à s abriter fengshui consiste d’abord à obtenir du méthode La 刃 shui, donc Kankoku, Nippon (Cultures Ils Pap elèrent Kiyokazu et al, Kino bikaku bunka. Chhgoku, AEBAYASHI M Citkdans 刃 du Shôwadé, 2000, p. 97. comparées du di Chine, Corée, Japon), Kyôto, p. 5 et 7. Citations 2001. 105.

刃刃刃

PICQUIER, 108, Arles, Philippe

79

POÉTIQUE DE LA

TERRE

OS

Après avoir été réprimé comme superstition par le maoïsme, le fengshy; revenu en force, et connaît même une belle faveur en Occident!®, La conjoa Est s’y prête en effet, avec l’impasse écologique de la civilisation contempo, m Une étude comparative récente note que la vogue du fengshui en Chine D les années soixante-dix a fini par y susciter un courant de recherches don, problématique centrale vise le dualisme et le matérialisme modernes, 刃 Le we situe en effet à la charnière même de ce qu’ils ont séparé :

| |

|

|

«Dans la présente conjoncture, la demande croît pour que soit dépassé | dualisme occidental, cette pensée qui jusqu’ici a fait de l’homme un être 刃 puissant, etpour luisubstituer un monisme plaidantpour l’harmonie entre l’homme et la nature, en reconsidérant la vision du monde Orientale, qui rapproche l’esprit et le corps. D’où l’attention portée au 刃qui en est le Concept centrals100﹒ Le problème est là justement. Sans parler des charlataneriesdont regorge l pratique du fengshui, l’on ne pourra se contenter en la matière de répudier le dualisme moderne pour son contraire - un monisme qui en fin de compte se ramènerait à une mystique à la New Âge, en somme à une absolutisation de P au lieu de S. La tendance est manifeste dans la tradition du fengshui, qui en aurait parfois de curieuses résonances chrétiennes ; telle l’expression «boire les formes, prendre les espèces!!!» !Rien à voir avec la Cène, of course; il s’agit d’assimiler le relief à des types reconnaissables, en tant que scènes de la vie plus ou moins quotidienne:«lionjouantà laballe»,«vieuxpêcheurjetantson filet», «araignée tissant sa toile», «immortel reflété dans un miroir», «cinq tigres attrapant un mouton», etc!!?, Le relief devient ainsi proprement une légende (Kegendar: ce que l’on doit lire). Face à l’environnement, l’en-tant-que prédicatif (P) se substitue ici à l’approche physicienne (visant S). Cela équivaut au culbutage de la logique du sujet aristotélicienne par la logique du prédicat nishidienne 4 11). Certes, dans le fengshui, il n’y a pas que la «méthode de la forme""*», Jaquelle dan5 ? p. 149-168 : Pourquoi cette vogue au XXFsiècle A Paris, q 刃 du fengshui 刃 Occident et Orient, Jean-Jacques WUNENBURGER et Valentina TIRLONI, dir., Esthétiques de l’espace.

109.Je me suis penché sur la question dans

Mimesis,

2010,

et al, op. cit., p. ii. and ⑪①. が か z のが な喝 形取類 ,Sion lit喝 au④*ton au lieudu 2。 lesens devient«appelerlesformes ir cris» ; mais cela ne change pas le sens général de l’expression. p. 200, oùl’on 112. HUANG Yongzhong, Ffsui toshi (Les villes du fengsbui), Kyôto, Gakugei shuppan, 1999,

110. MAEBAYASHI

verra les figures

113. Xingfa

刃 刃.

correspondantes.

⑧0



RECOSMISER

est visible, il y a aussi la «méthode du principe!!4», lequel est invisible ; mais malgré ses magnifiques boussoles, qui sont de véritables cosmologes - desappt reils à dire le cosmos -, le fengshui n’est pas une physique ; c’est une humanisation radicale des phénomènes naturels. Témoin cet extrait d’un traité de fengshui de l'époque Tang, à propos du magnétisme terrestre : «La force magnétique est empreinte du principe maternel, et l’aiguille a été faite à partir du fer en le blessant. Comme ils sont respectivement de nature maternelle et filiale, ils communiquent en se répondant, et tendent à recouver leur complétude première en guérissant la blessure initiale »!!5,

Certes, on est alors à l’époque de Charlemagne ; mais depuis, le fengshui n’a pas connu de révolution copernicienne. Hormis les détails, son esprit est resté le même. En ce sens, il est essentiellement prémoderne ; et c’est de cela qu’aujourd’hui nous ne pouvons pas nous satisfaire. En matière de cosmologie, la modernité, il faut la dépasser, pas l’ignorer.

﹩19. Cosmicité,

2: au delà de l’acosmie

Parvenus à peine au tiers de ce livre, dépasser l’acosmie de la modernité ne peut encore être qu’un objectif, en vue duquel il ne s'agira pour l’instant que de poser un premier jalon. Si quelque ordre d’ensemble, c’est-à-dire quelque possible cosmicité doit se dégager de mon propos, ce ne sera par définition qu’à la fin du livre. Une halte néanmoins est ici nécessaire, pour envisager la perspective. Toute chose prenant être à partir de ce qui n’est pas elle - et réciproquement-, il en va de même avec le cosmos : la tradition nous enseigne que c’est à partir du chaos qu’il s’instaure. En l’occurrence, il s’agirait de voir en quoi c’est de i il y ait que pourrait naître une cosmicité nouvelle. Une telle vue suppose qu en deçà m quelque part une charnière, un seuil ou une phase, en ee ei | anthropologie ou au delà de quoi règne ou l’ordre ou le désordre. Lhistoire par de EH nous montrent qu’effectivement, les mondes humains ont été gérer, telles limites. Sans aller trop loin dans le passé ou dans cx cultivé 刃cultivé d abord par ç'aura été la limite entre l’espace sauvage et l’espace de la forêt, puis l’agriculture, la limite cosmogénétique devenant alors la lisière to jissai (Aux HE Xiaoxin, Ftsuitangen.Châgoku füsuino 7c のが du fengshui en Chine), Kyôto, Jimbun shoin, 刃

ー ー ペー et réalités

81

originesdu fengshui,Histoire

POÉTIQUE DE LA TERRE

de la ville devenant , 刃 alors la muraille cultivé par l’écriture,la limite génératrice j de Mon d de là que vient notrer notion même Plus généralement encore - et c’estpage entre ce qui est monde et ce iu (mundus, kosmos) 刃 ç'aura été la distinction distinction-là, d’où vient-elle ? l'est pas, c’est-à-dire l’immonde. Mais cette Souvenons-nous du premier humain, Adam. Il est fait de terre, et en terre animé, et cet retournera, mais durant sa vie, c'est d’un souffle divin qu’il est vers le ciel qu’il se dresse. De cette vieille image, rapprochons maintenant ce Corajoud : propos de l’un des plus grands paysagistes contemporains, Michel paysage, c'est l'endroit où le ciel et la terre se touchent"! ; ajoutons-y ces deux sino. grammes ; 刃 刃, qui se lisent kaipi et ont le double sens de défrichement d'un terrain inculte, ou d'ouverture initiale du monde par séparation du ciel et de la terre ; et, sans oublier tout ce qui précède depuis le $ 1, terminons par ce que

nous dit la dernière phrase du 刃刃: le monde (kosmos), c’est le ciel (ouranos), Puis, comme avec ces cribles (plokana) auxquels Platon compare la chôrat secouons ce chaotique amas, pour en tamiser l’amorce de mise en ordre suivante: MONDE ciel esprit animant pur insubstance vers le haut ce vers quoi ouverture libération assomption P

HUMAIN paysage chair vive purifiable réalité ici maintenant seuil existence trajectivité S/P

IMMONDE terre matière morte impur substance vers le bas ce à partir de quoi clôture attachement hypostase S

Ce n’est là bien sûr qu’une certaine perspective, mais élaborons-la un peu. D'autres seraient possibles, notamment suivant le sens et la position qu’on donne à «monde». Par exemple, certains parleraient de «monde souterrain», ce que les Romains appelaient inferni, «les enfers» (d’infer, « qui est au dessous»), ou d'autres de «ce bas monde», bas puisque c’est celui de la Chute. Les mêmes, ou d’autres, envisageraient aussi un «monde supérieur», voire céleste. Ici, je m’en tiendrai à 116.V. mon article Le rural, le sauvage, l‘urbain, Études rurales, n°187, 2011/1, p. 51-61. 117. Titre de sa contribution à l'ouvrage collectif dirigé par François DAGOGNET, Mort du paysage et esthétique du paysage, Seyssel, Champ Vallon, 1982, p. 37-50, 118. Timée, 52 eet 53 a.

?

Philosophie

RECOSMISER la rassurante coincidentia oppositorum

entre Platon, champion de la transcendance de l’être absolu, pour lequel kosmos (monde) = ouranos (ciel), et Nishida, champion de l’immanence du néant absolu, pour lequel sekai (monde) = mx (néant), alias le vide bouddhique, 刃 刃, sinogramme qui lu sora veut dire le ciel. Pour ces deux maîtres à penser, donc, le monde, c’est le ciel, Bien entendu, ces images ne suffisent pas ; c’est pourquoi les trois colonnes ci-dessus ont plusieurs tronçons, mettant en rapport plusieurs ordres d’idée. Ce rapport est assez consistant, et assez pluridimensionnel, pour qu’on ne se contente pas d’y voir une simple métaphore. Il y a là quelque chose qui fait sens, un sens cosmique traversant les siècles et les cultures. Tout cela tient évidemment à la constitution même de l’humain, ce bipède au gros cerveau possédant le langage, avec ses mots qui volent. La station debout lui a donné l’axe, les termes et l'orientation essentiels de tout monde humain : la terre ferme, le ciel intangible, leur rapport vertical durant la vie et leur jointure au bout de ce monde, à l’horizontale de l’horizon dans l’espace et celle des morts dans le temps. C’est là que s’enracinent toutes les métaphores de toutes les cultures : la métaphore première, celle qui fonde toutes les «métaphores primaires» de notre chair, et par delà, toutes celles de notre esprit!!°. C’est donc sur cette assise que la suite de ce livre va tenter de bâtir la proposition d’une cosmicité nouvelle, au delà des apories de la modernité, Mais auparavant, invoquons la mémoire du plus célèbre philosophe du siècle passé : Parmi lesdites métaphores, l’une des plus profondes est en effet celle que Heidegger a déployée dans son œuvre, en particulier dans l’Origine de l’œuvre d'art. Elle rejoint significativement le double sens des sinogrammes que l’on vient de voir: l’ouverture de la forêt par le défrichement, donnant naissance à la «clairière» (Lichtung), et l’ouverture du monde par la séparation du ciel et de la terre. C’est la double métaphore du déploiement de l’être - de cet être we刃 刃 bildend, formateur de monde, qui est le nôtre. Tel le passage fameux : «Ce vers où l’œuvre se retire, et ce qu’elle fait ressortir par ce retrait, nous l’avons nommé la terre. Elle est ce qui, ressortant, reprend en son sein (das Hervorkommende-Bergende). […] Installant un monde, l’œuvre fait venir la terre ( 刃刃 刃刃 das Werk eine Welt aufstellt, stellt es die Erde her). […] L'œuvre porte et maintient la terre elle-même dans l’ouvert d’un monde. L'œuvre libère la terre pour qu’elle soit une

んeヶ ⑫0, 一





⑪⑨.Pidee de primary metaphorsestélaboréedans Lakoff etJohnson,Philosophy in the flesh, op. cit,au ⑧9. 120. Martin





一 L

HEIDEGGER,

Traduction de Wolfgang



Chemins qui ne mènent nulle

Brokmeier.



part, Paris, Gallimard, 1962



(Holzwege, 1949),

p. 49-50,

POÉTIQUE DE LA

TERRE

»

ie, cette métaphore peut s’interpréter comme Du point de vue de la mésolog le lettré, voire k suit. Au delà de l’œuvre d’art, à quoi S'en tient généra ement humaine est petit-bourgeois que Bourdieu a moque en Heidegger | mm êre), a déployé foncièrement celle qui, à partir de la Terre (la planéte, A 刃 la demeure humaine : l’écoumène (hé oikoument, «l’habitée»), ensemble des milieux humains!Z, par trajection du substrat (S : la Terre) en un certain Prédica de monde ~ une (P: tel ou tel monde). Cette trajection est blen uns re à Un niveau supé. cosmophanie : l’apparaître d’un monde, par émesgence e ‘ être c’est par exemple ce qui rieur (tra-, trans). Dans le petit monde de | art moderne, urinoir en Fontaine. À l’échelle s’est passé quand Marcel Duchamp a retourné un n'es; de l’écoumène, cependant, cette assomption de la Terre en tant que monde pas qu’une manière de voir, une private joke pour les snobs, ni même seulement physique, ay une Weltanschauung ; elle s’appuie d’abord sur un immense travail premier chef les défrichements néolithiques d’où sont issues nos campagnes, Le travail en effet, comme Marx le soulignait dans les Manuscrits de 1844, Hegel en a saisi l’essence en montrant qu’il a humanisé la nature, faisant ainsi passer le sujet dans l’objet, et, du même élan, produisant le sujet humain par lui-même, historiquement, de par l’objectivité de son œuvre ! ; ce qui, en termes mésologiques, est bien une trajection - la trajection essentielle, celle qui fait mutuellement émerger l’être humain et son milieu, l’écoumène. Rappelons que rural vient d’une racine indo-européenne, REUOS, qui signifie «espace libre», La même racine a donné l’allemand za espace. L'idée heideggérienne de «spaciation », Räumung, dérive sans doute de cette image, et y rejoint la Lichtung. Or assumer S en tant que D la Terre en tant que monde, ne la supprime jamais: cette ouverture, ce défrichement, cet apparaître (hervorkommmen) de S en tant que P n’est possibleque du faitmême que S dissimule(birg/) à jamaisun en-soiqui se referme à P du fait même que Pse déploie comme tel. Le monde, pour ètre monde, a besoin de cette altérité, puisqu'elle le fonde. Il y a ainsi toujours, entre S etD ce «litige» (%#60 que Heidegger voitentrelaterreet lemonde. C’est, indéfiniment, pour qu’elle soit une terre que le monde libère la terre de ce qu’elle est elle-même, confite en son en-soi. L'œuvre d’art en est le symbole, et l’écoumène la réalité. Rassurons-nous : je ne prétends pas dire ce que veut dire Heidegger pour le ramener à la mésologie, je prétends seulement que la manière dont il le dit sert 121. Pierre BOURDIEU, L'ontologie politique de Martin Heidegger, Paris, Minuit, 1988. 122. En ce sens, c’est-à-dire comme relation de l'humanité à l'étendue terrestre, et conformément

au grec, j'emploie

écoumène au féminin, pour le distinguer de l’acception traditionnelle en géographie : partie habitée de la Terre, où le terme est du genre masculin.

123.Karl MARX, Manuscrits de 1844, Paris, Flammarion, 1996, p. 165 /

⑧④

RECOSMISER

mon propos ; à savoir que l’obscurité voulue de ses images permet opportunément de les traduire en termes mésologiques, procurant ainsi une dimension cosmique au procès trajectif d’assomptions et d’hypostases qui, en ourobore, fait la réalité des milieux humains. En somme, ce qu’il appelle Streit équivaut à l’oblique / du rapport entre S et P; que si l’on revient aux trois colonnes qui précèdent, on voit que c’est un paysage. N'est-ce pas dire que la cosmicité, comme l’acosmie, se jouent dans le paysage!* ?

124. Sur ce

thème, xmon

Thinking through landscape,

Abingdon, Routledge, 2013. 85

DEUXIEMEPARTIE

RECONCRÉTISER

CHAPITREV

humaine

La médiance

de l'existence humaine

$ 20. Le moment structurel

Tetsurô (1889-1960), débute en Le milieu humain (Fhdo, 1935), de Watsuji

ces

termes:

en tant que moment structurel «Ce que vise ce livre, c’est à élucider la médiance pas ici de savoir en quoi l’envide l’existence humaine. La question n’est donc par entendgénéralement Ce qu’on ronnement naturel régit la vie humain e. en faire un objet, l’on a dégagée environnement naturel est une chose qu e, pour Quand on pense la relation entre cette de son sol concret, la médiance humaine. position est elle-même déjà objectifiée. Cette chose et la vie humaine, celle-ci l’exisde deux objets ; elle ne concerne pas consiste donc à examiner le rapport pour nous la C est celle-ci en revanche qui est subjectité. dans sa humaine tence en médiaux soient ici constamment mis phénomènes les que question. Bien subjectité, l’existence humaine dans sa de ssions qu’expre tant question, c’est en naturel.Je récused'avance l’environnement appelle on ce du non pas en tant que toute confusion sur Ce point»!”. 。

ˊ

3

japonais fdosei 刃 刃 刃. « médiance» est en par duit tra Le concept que j'ai l’ona déjàcommenté au $ 11, que ado,terme d C'est le concept qui correspon 125.

WATSUJI

刃 Tetsurô, 刃刃

Le milieu

(Fâdo, 1935), p. 35. humain, Paris, CNRS, 2011

89

POÉTIQUE DE LA TERRE

|

| |

|



contrée» ou «milieu local». Littkralement刃 刃 et qui signifie couramment < A 】・ ド ゾリ イ ④0 W維 ocalité», c’est-à-dire la singularit 刃ou | . signifie donc «contréité» ou « milieu-l propriété d’une certaine région. Ce sens-là est proche d’un goût du terroir Heidegger aurait pu nommer Gegendheit et analyser dans un livre qui se Sera appelé non point Être et temps, mais Être et espace. Dans les premières Pages de Fâdo, Watsuji affiche clairement l’intention d’écrire un livre de ce genre, et de l’articuler autour du concept de f#doses. Cette intention, écrit-il dans [introd tion, lui est venue des impressions que lui avaient laissées les multiples escales du long voyage en bateau qui l’avait mené du Japon en Europe, où il devait faire un séjour d’étude en Allemagne, combinées à la lecture d’Être et lemps, qui venait de paraître quand il y arriva (1927). Effectivement, le cours du livre développe trois exemples de f#dosei qui correspondent à ce périple : en milieu de mousson (lP’Asie orientale et méridionale, en particulier le Japon), en milieu désertique (le Proche Orient), et en milieu «de prairie» (l’Europe occidentale). Ce sont bien là des exemples de contréité, du reste non exempts d’un certain déterminisme environnemental, bien que Watsuji, dès la seconde phrase de l’introduction que l’on vient de lire, récuse catégoriquement un tel point de vue. Reste que la position théorique exposée dans le premier chapitre, intitulé «Théorie fondamentale du milieu», et tout particulièrement la définition du concept de f@dosei qui est donnée dès la première phrase de l’introduction : «le moment structurel de l’existence humaine »!?6, appellent à traduire 刃刃e autrement que par «contréité». En effet, cette définition met explicitement en jeu unestructuredynamique (un «moment»,c’est-à-dire un rapportentredeux forces), combinant les deux moitiés d’une même réalité : l’existence humaine. C’est donc pour rendre cette structure que jai forgé le néologisme de «médiance», à partir du latin medietas, qui veut dire «moitié», mais d’abord à partir de sa racine 刃e刃, parce que celle-ci a par ailleurs donné le français milien, et que c'est bien une réflexion sur les milieux humains qui est l’objet central de /刃刃刃 Dans le restant du livre, Watsuji ne revient pas sur cette définition de la médiance. En revanche, il parle à plusieurs reprises de la «dualité» ( 刃刃 = 性)del’êtrehumain,à savoirquecelui-cicomporte un versantindividuel二叼 versant collectif. Cela correspond évidemment à la médiance, c’est-à-dire 刃

lon ere 1e us (eue Ve ce dernier tant à que Watsuji appelle aidagara 刃 刃刃ct que | on pe traduire par «entrelien» ou par « corps social»), ainsi qu’entre les humains leur environnement. A

na

Pons:de l'allemand poses Sonzai no kéz6 keiki 刃 刃 刃 刃 刃 刃 刃刃 刃 La philosophie japonaise 刃d ent Strukturmoment la notion de K6zo 刃 刃 刃dorment w 刃刃

90

RECONCRÉTISER

Pour rendre l'unité de ces deux aspects (le social et l’environnemental) qui font un milieu humain, j'utilise l’expression de « corps médial», que nous avons déjà rencontrée s 刃 12, et qui veut dire qu’un milieu humain s’entretisse de relations à la fois écologiques, techniques et symboliques 刃en un mot, écotechno-symboliques. Watsuji n’analyse pas expressément le milieu en ces termes, mais les exemples qu’il en donne vont tout à fait dans ce sens. La problématique de 刃刃刃o s’enracine dans le terme même qui, en japonais, veut dire un être humain : wingen 刃 刃刃Ce mot est comme on le voit composé de deux sinogrammes, À et 刃 刃qui séparément se lisent 刃o et aida. Pour Watsuji, hito représente la part individuelle de l’humain, et aida sa part relationnelle. Compte tenu qu’en japonais le déterminant précède le déterminé, le terme 222&e#prend pour ainsi dire le sens d’«entrelien humain». L’étude de cet entrelien est ce qui fonde non seulement l’éthique de Watsuji!?”, mais également son étude des milieux - ce qu’il nomme fâdogaku 刃 刃 刃,mesologie — ; car pour lui, le lien avec les choses passe nécessairement par l’entrelien humain. La médiance, c’est indissolublement notre rapport à autrui et notre

rapport à l’environnement. De ce fait, comme le pose le début de l’introduction que l’on a vu plus haut, la subjectité humaine devient le foyer qui anime l’ensemble du milieu comme tel, c’est-à-dire comme différant de ce que la science peut en abstraire pour en faire un objet : l’environnement naturel (shizen kankyô). Le milieu (fädo) n’est pas un tel objet, il est empreint de la subjectité humaine, laquelle est empreinte de son milieu. C’est cette interdépendance qu’exprime la définition de la médiance comme «le moment structurel de l’existence humaine». Du point de vue philosophique, la mésologie watsujienne se place ouvertement dans le sillage de la phénoménologie herméneutique ; aussi bien pourra-t-elle paraître adverse aux réquisits de la démarche scientifique, dans la mesure où celle-ci doit, par le dualisme, abstraire le sujet de l’objet. La médiance serait donc un concept ascientifique ; pire : antiscientifique. Il en irait de même de l’autre assise conceptuelle de la mésologie : la trajection ($ trajectivité 7), qui par définition implique de dépasser le dualisme. Médiance et vont en effet de pair. Watsuji, certes, n’emploie pas le concept de trajection, par mais ce qu’il écrit du rapport entre milieu et histoire s’en rapproche ; exemple : Éthique(Rinrigaku)en trois volumes(1937-1949), i estunemonumentale de Watsu] ulé L’éthique comme étude de l’entrelien humain (Ningen no principale qu’avait annoncée en 1934 un ouvrage intit gaku toshite no rinrigaku).

127. L'œuvre

関k POÉTIQUE DE

LA

TERRE

«Dans l’union de l’historicité et de la médiance, pour ainsi dire, l’histoire Prend pet l’histoire ne chair. Si “l’esprit’ est quelque chose d’opposé à la matière, seulement lorsque de l’esprit. C’est certainement pas être que l’auto-déploiement l’esprit est le sujet s’objectivant soi-même, et par suite seulement lorsqu’il est W chose comportant une chair subjective, qu’il produit l’histoire en tant qu’auto.

déploiement. […] La subjectité de la chair apour base la structure spatio-temporeije n’est pas de l’existence humaine. Par conséquent, ce qu'est la chair subjective >128. une chair isolée. […] Le milieu aussi était la chair de l’humain

de Hegel, 3 Ces lignes visent à n’en pas douter la Phénoménologie de l'esprit quoi Watsuji entend donner la trame concrète d’une incarnation proprement charnelle de l’histoire dans le milieu. Du même coup, il préfigure la Phénoméde notre nologie de la perception de Merleau-Ponty (1945). Exprimant la subjectité existence, l’essence de la médiance serait donc en somme l’historicité-carnalité sur des milieux humains. Il va de soi qu’une telle notion est étrangère à l’arrêt pour autant, objet ($ 14) qui caractérise le dualisme moderne. La mésologie, serait-elle inconciliable avec la science ? livre-ci, mais Construire la réponse à cette question occupera le restant de ce inconciliable, c’est le elle tient en quelques mots ; ce avec quoi la mésologie est n’est pas avec la dualisme du paradigme occidental moderne-classique ($ 9) ; ce La mésologie science, qui est une suite de dépassements des paradigmes anciens. culbutant son se propose bien de dépasser la modernité, mais cela non pas en invoquée par paradigme en son envers, comme le fit la «logique du prédicat» au matérial’école de Kyôto ($ 11), autrement dit en opposant un spiritualisme lisme ; au contraire en montrant que l’esprit et la matière s’entrecomposent indéfiniment, trajectivement, dans l’historicité-camalité non seulement des milieux humains, mais des milieux tout court, c’est-à-dire dans la médiance du vivant. La présente seconde partie s’en tiendra aux milieux humains, laissant à la troisième les milieux vivants, D’ores et déjà néanmoins, annonçons ce qui peut

permettre d'envisager une continuité de principe entre le vivant et l’humain, autrement dit entre l’évolution et l’histoire, qui soit à la fois au delà du réductionnisme moderne et du métabasisme postmoderne ($ 16). Réembrayer l’histoire naturelle et l’histoire humaine, tel est en effet l’objectif de la mésologie. Or celui-ci s'impose depuis que simultanément ou presque !?, tout en s’ignorant 125 Fhén

4 刃 刃刃刃刃 C que ja

でん② の . ④炎 如e

tai

cr

d

nb 刃



Vaso par «chair» dans le tete paraît en 1935. En 1934, Uexküll PU2 écrits a partir d e 1928, sé d'unesuitedarticles

ch dieUnavellenvon Tieren und Menschen (Incursionsdans les mondes

qui sera traduit en français sous les titres Mondes animaux animal et milieu humain (Payot

& Rivages, 2010),

et monde bumain

animaux

et Je monde hum

a)

(Denoël, 1965) puis 刃

RECONCRETISER

complètement, l’un dans le domaine des humanités, l’autre dans celui des sciences de la nature, Watsuji Tetsurô et Jakob von Uexküll sont arrivés à un même constat :/ milieu n’est pas l’environnement. Watsuji, on vient de le voir, distingue entre 刃刃(le milieu humain) et shizen kankyô (l’environnement naturel). Chez Uexküll, dont nous parlerons plus en détail au chapitre VIII, la même idée s’exprime dans la distinction entre Umawelt (le monde ambiant propre à une certaine espèce) et Umgebung (le donné environnemental objectif). La démarche d’Uexküll était strictement scientifique, et ne doit rien à la phénoménologie herméneutique (c’est le contraire qui plutôt serait vrai)!*°. Il y a là, entre les thèses du philosophe nippon et celles du naturaliste allemand, plus qu’une coïncidence : une homologie structurale qui exige que nous avancions sur la piste que leurs deux recherches ont ouverte.

﹩21. Médiance et émergencede l’êtrehumain La définition que Watsuji a donnée de la médiance - «le moment structurel de l’existence humaine» - n’est pas seulement fondatrice, elle reste indéfiniment

féconde. Elle est toutefois obscure au non-philosophe, et d’emblée rébarbative au naturaliste, qui n’y lira qu’humanisme sentimental. Rédhibitoire ! si l’on entend que la mésologie puisse réancrer les milieux humains dans les milieux vivants, autrement dit l’écoumène dans la biosphère… C’est pourquoi je préfère en pratique la définition que l’on a vue plus haut ($ 20) : la médiance, c’est l'appariement d’un être et de son milieu. L’être en question peut être individuel ou collectif, humain en particulier ou vivant en général, le principe reste le même ; à savoir qu’il y a interdépendance et adéquation entre les deux termes : cet être et son milieu, qui lui est propre. Cette corrélation est un couplage dynamique - un moment - qui évolue dans un certain sens, et qui pour l’être en question est chargé de sens ; sens qui éventuellement (chez l’humain) peut s’élaborer en productions de l’esprit, mais qui d’abord s’exprime dans sa constitution physique et dans les dispositions de sa chair. Mettre cela en lumière, tel est l’objectif. Il est lointain, mais la route est déjà largement commencée. Du point de vue ontologique, ce qui produit la médiance est la trajection. Nous avons abordé ce concept à propos de l’idée que l’être humain est un «sujet prédicat de soi-même» (刃8). Nous avons vu ensuite ($ 刃 beaucoup 刃la pensée d'Uexküll, et lui a même consacré un séminaire en 1929刃 it Heid 1930. Clorsio AGAMBEN, L’Ouvert De l'homme et de l’animal, Paris, Payot & Rivages, 2002, insiste sur cette influence. Le cours professé par Heidegger lui-même a été publié après sa mort : Les concepts fondamentaux de la métaphysique. Monde-finitude-solitude, Paris, Gallimard, 1992 (1983).

130.

93

POÉTIQUE DE LA

|

prédicats (P) selon lesquels nous saisisson, et 19) que le monde est l’ensemble des dansun un sujet (S) qui est la Terre, ou la nature, et que ce rappoit 刃 m cosmisation du corps et soma va-et-vient (la trajection) où il y a simultanément formule de la chaîne trajectiv tisation du monde. Tout cela se résume dans la prédicatives (S/p E ((S/P)/P")/P")/P".. (S 8), où s’entresuivent les S P en% ie. saisir Sen tant que P) et les hypostases de P en S - qu est P 刃 - qui est(S/P)/P-,etc. Le momentest venud'endonner| illustrationCOncfete, à commencer par l’évolution qui a donné naissance au sujet par excellence de 刃 tout milieu humain : Homo sapiens sapiens. La trajection signifiera ici le procès évolutif lui-même, selon le principe de la médiance : l’appariement dudit sujet à son milieu, à savoir l’ensemble relationnel, éco-techno-symbolique, qu’il a peu à peu élaboré à partir de la matière première de son environnement. Dans cette optique, la «cosmisation du corps» aura été le déploiement de sa corporéité en appareils techno-symboliques dextension et d'efficacité croissantes, et la «somatisation du monde» la transformation progressive de son corps par effet en retour de ce déploiement. Il y a eu en somme, corrélativement, anthropisation de l’environnement sous l’effet de la technique, hwmanisation de l’environnement par l’effet du symbole, et 刃刃刃刃 sationducorpspareffetenretour. Voilà en quels termes la mésologie s’approprie la thèse fameuse de l’«extériorisation» qu’André Leroi-Gourhan a exposée dans Le Geste et la parole!*!. Je n’y reviens pas en détail, l’ayant déjà commentée dans Écoumène. Rappelons seulement que Leroi-Gourhan entendait par là que la technique et le symbole ont déployé vers l’extérieur certaines des fonctions initiales du « corps animal», constituant ainsi un «corps social» formé de systèmes techniques et symboliques, et que l’interaction de ces deux termes, le corps social et le corps animal, à provoqué l’hominisation. La mésologie quant à elle, on l’a vu au $ 12, parle de corps médial (éco-techno-symbolique) plutôt que de corps social (techno-symbolique), puisque nos appareils techniques et symboliques supposent et influencent notre environnement écologique ; mais le principe reste le même. Quels qu’aient été les progrès de la paléontologie depuis un demi-siècle, rien ne me semble être venu infirmer les principes de la thèse gourhanienne. Or elle correspond exactement à l’idée de médiance comme appariement d’un être et de “ 》 son beaucoup de mystère subsiste dans

nr tant

pe

sur le corps animal ? Et du sts 131. Paris, Albin Michel, 1964, 2

o

TERRE



dans la刃thèse 刃 R o 刃elle-même, I刃ue ma O刃 de Leroi-Gourhan 刃 dans

vol.

ˍ

94



RECONCRETISER

serait le «retour», si le corps social n’était qu’extériorisation du corps animal ? Du

point de vue de la mésologie, il y a bien extériorisation par la technique - par exemple, la main du corps animal s’étend aujourd’hui jusqu’à celle du robot qui saisit une pierre sur Mars —, mais par le symbole, il y a au contraire intériorisation, et c’est par là même, dans cette extériorisation-intériorisation, c’est-à-dire dans le va-et-vient trajectif, que se maintient l’unité entre corps animal et corps médial, autrement dit la médiance. En effet, c’est par la grâce de systèmes symboliques - à commencer par lelangage- que lerobot sur Mars estphysiologiquement présent, sous forme de représentation, dans les neurones de l’ingénieur de la NASA qui le commande à partir de la Terre ; et cela n’est possible que parce que ledit robot est une hypostase des assomptions qu’auront faites, au cours d’une très longue histoire, des esprits humains. L'un et l’autre, le robot et l’ingénieur ne sont en effet que des expressions singulières et momentanées d’une chaîne trajective qui a débuté avec l’hominisation, et avant elle avec la vie. - En somme,diastolepar la technique,systoleparle symbole? Cetteimage pose, pour le moins, des problèmes d’échelle ! Et n’en pose-t-elle pas davantage qu’elle n’en résout ? - C’est bien possible; maiséluciderces problèmesne dispensepasd’en articuler conceptuellement les principes. C’est bien là ce que signifient les concepts de médiance et de trajection. - Les concepts, n’est-ce pas que des mots ? Des prédicats P qui ne sont pas l’objet S que l’on veut connaître ? - Oui, ce sont des prédicats, mais ni plusni moins que touteconnaissance, et qui sont nécessaires à toute connaissance. Non seulement ils permettent d'organiser la pensée, mais leur rôle est analogue à celui des algorithmes qui, dans les sciences exactes, permettent de compresser la complexité de l’information et donc de la comprendre pour en tirer des loisB刃.Ils sont nécessaires pour ne pas se perdre dans la complexité de chacun des problèmes qu’ils recouvrent ; d'autant, comme l’écrit le mathématicien Jean-Paul Delahaye, qu’il est démontré que «les objets qui composent un ensemble sont parfois plus complexes que l’ensemble lui-même», ce qui permet à certains cosmologues « d'envisager que l’univers dans sa totalité pourrait être très simple, alors que ce que nous en voyons apparaît complexe»! Donc, n’ayons vergogne à conceptualiser ! 132. Cf Gregory J. CHAITIN, Algorithmic information theory, Cambridge, Cambridge University Press, 1987.

C’est ainsi par exemple que les lois de Kepler ont «compressé» les observations 133.Jean-Paul DELAHAYE, Complexité aléatoire et complexité organisée, Versailles, Quae, de la «simplicité» dans le cadre de la «complexité de Kolmogorov», c’est-à-dire nissable par une formule courte - comme pour les chiffres de m dont la suite, 1240 milliards, donne pourtant l’illusion du hasard (p. 51).

95

de Tycho Brahé. 2009, p. 53-54, Il s’agit au sens d'un objet défiqui atteint aujourd’hui

POÉTIQUE DE LA

TERRE

Les concepts de médiance et de trajection peuvent par exemple éclairer thèse que soutient Timothy Taylor dans The artificial ape. How technology chan 3 fort goûte the course of human evolution!**. L idée centrale de cet ouvrage est celle, nienne, que le genre Homo n’est pas seulement biologique, mais bio-technologique. et cela dès l’origine, car l’outil, qui commence vers -2,5 millions d'années avet

n'es les premiers galets taillés!**, précède de 300000 ans son apparition. Ce donc pas un cerveau plus gros qui aurait produit l’outil, mais à l’inverse l'outil qui l’aurait provoqué (ce point de vue rejoint celui que François Sigaut a géné. ralisé : «l’outil fit l'homme»), De même, la bipédie empêchant que le petit s’agrippe au dos de sa mère comme chez le singe, l’outil, en l’occurrence un hypothétique porte-bébé (baby sling)"*", lui aurait permis, comme chez les marsypiaux, de poursuivre son développement, en particulier celui de son crâne!

hors de l’utérus et plus lentement que chez les autres mammifères. Etc. N’entrons pas dans le détail de la thèse ; à mes yeux, ce qui compte est qu’elle s’inscrit totalement dans un schéma mésologique, et non pas darwinien. Taylor montre en effet qu’à cet égard le darwinisme ne tient pas, faute de prendre en compte la biotechnicité du genre Homo. Celle-ci explique aussi le fait paradoxal que le volume de notre cerveau, depuis trente mille ans, ait eu tendance a diminuer ; car le développement continu de notre corps médial complète de plus en plus largement ses fonctions initiales. Selon les travaux de l’équipe d'Antoine Balzeau au Muséum, depuis l'Homme de Cro-Magnon, le volume du cerveau humain serait passé en moyenne de 1550 %139.Ces constats vont dans le même sens qu’une cm* à 1350 cm3, soit -刃刃 hypothèse d’Imanishi Kinji!, selon laquelle l’arrêt de l’encéphalisation serait lié au progrès du langage, celui-ci ayant permis de socialiser les expériences et ainsi de mieux les conserver ; a fortiori par l’écriture, et aujourd’hui l’informatique, lesquelles suppléent de plus en plus à la mémoire. Quant à lui, Taylor conjecture 2010. plir 135. À la différence des «outils» de fortune dont de nombreux animaux peuvent s’aider pour acco certaines tâches, un véritable outil suppose une élaboration spécifique et une conservation de la en vue d’un usage répété. 2012136. François SIGAUT, Comment Homo devint faber. Comment l’outil fit l’homme, Paris, CNRS éditions, 137. Taylor postule, de façon fort vraisemblable, que la matière dudit porte-bébé (cuir ou végétal) n 3刃 permis sa conservation. 138. Entre la naissance et l’âge adulte, le volume du cerveau est multiplié par 4 chez l’humain, contre 2,5 che? le chimpanzé. certaines les, 139. Science et vie, avril 2011, p. 20. Cette évolution s’accompagne de diverses modifications loca régions se développant tandis que d’autres régressent. 98 kôron, 1980, P- 刃 ; 140. IMANISHI Kinji, Shutaisei no shinkaron (La subjectité dans l’évolution), Tokyo, Cht6 By the way, la question qui chez Taylor a suscité l’hypothèse du porte-bébé donne lieu, chez Im}, sec celle - moins technique mais plus sociale 刃que ce serait l’origine du couple, le mâle devant protéé femelle qui, les mains encombrées du nourrisson, ne pouvait se défendre. 134. Basingstoke, Palgrave Macmillan,

96

RECONCRÉTISER

que cette tendance devrait se poursuivre, et que l’humain, en somme, aurait de moins en moins besoin d’être sapiens!*! ! Ainsi, corps animal et corps médial semblent bien être engagés dans une chaîne trajective. La philosophe Bénédicte de Villers exprime une idée voisine les sphères en parlant de «façonnement mutuel de l’homme et du silex [刃刃刃] corporelle et technique se constituent l’une l’autre à travers une histoire qui est d’emblée humaine »!*2, Cette même idée, on l’a vu ($ 19), était déjà anticipée par Hegel et par Marx à propos du travail. De là, et à travers Nishida, elle s’est retrouvée en écho chez un naturaliste comme Imanishi, qui à propos du vivant en général parlait de «subjectivation de l’environnement, environnementalisation du sujet»!*, Voilà ce que signifie la trajection, avec son effet qui est la médiance. - D’autres exemples ? - Volontiers. En vrac : - Item, la découvrancede soi dansle milieu environnant,dontparleWatsuji ($ 17), ou chez Heidegger l’«entente» (Verstehen) avec les choses de la «contrée » (Gegend), qu’on retrouve chez Watsuji comme «entente de soi-même!*» au sein du milieu : ce sont là des expressions de la médiance humaine, autrement dit de la co-suscitation entre corps animal et corps médial. Nous verrons plus loin (chap. VII) que cette co-suscitation implique une logique particulière, incluant question en le tiers, c’est-à-dire non dualiste. Hegel n’anticipait-il pas cette parlant, dans son Encyclopédie, de sursomption (Aufbebung) à propos du dépasatteint sement de soi par le concept lorsqu'il retourne sur lui-même après avoir de soi» sa complète objectivation extérieure dans la nature ? Cette «entente le « déterminisme pourrait bien avoir comme effet, entre autres, ce qu’on appelle dans l’environnement géographique» : si toute société tend spontanément à voir tautologiquement, la «cause» de la culture, c’est tout simplement parce que, c’est son propre corps médial qu’elle y perçoit! à l’histoire“, géographique bumaine,introduction - Item, dansLa terreet l’évolution double statut de l’humain la réflexion de Lucien Febvre s’ordonne autour du positivisme heureux de vis-à-vis de son milieu : agent et/ou patient. Certes, le la géographie comme patient, son époque voulait qu’il conclût : « Ainsi, banni de au premier plan, le civilisé d’aujourd’hui, y réap paraît, en dominateur, l’homme, 141. Le

n° 1135 (avril 2012) de

Science et vie

baisse de notre QI fait même état de recherches indiquant une

moyen.

226. et la préhistoire, Paris, Pétra, 2010, p. 142. Bénédicte de VILLIERS, HusserlLeroi-Gourhan l’œuvre d’Imaparcourt qui 環 境@主 体化、主 体の環境化,fomnule 143, Kanky6 no shutaika, shutai no kankyôka op. cit. dans l’évolution, rdif La subjectité nishi, mais plus particulièrement son OuVrAge ta ryôkai 刃 刃刃刃. 145, Paris, Albin Michel, 1922. 144. Jiko

97

POÉTIQUE DE LA TERRE



comme agents!46刃autrementdit, une fois rejeté le déterminisme environne à cette sm M tal pour le possibilisme, son positivisme voulait qu’il s’en tint avons justeme nous Nous, médiance. de la problématique d’une deçà en qui n’est autrequeceljeA cettedoublenatured’agent/patient, questionner sujet prédicat de soi-même ($ 8). - Item,AngelaSirigu,du Centredeneurosciencecognitivede l’Universitéde Lyon I, à propos de «l’illusion de la main en caoutchouc», fait état de recherches montrant que non seulement le cerveau rejette la main réelle, mais que le système immunitaire la traite comme étrangère. Elle conclut : « [C’est] une manipulation simple qui montre à la fois combien est malléable la perception mentale du ‘soi et à quel point sont intimes les relations entre le cerveau et le reste du corps, médial anticorps compris»!. Voilà un exemple positif de rétroaction du corps sur le corps animal ; autrement dit, de somatisation du monde ($ 18). des sucres, absorbent - Item, de Roland Schaer : «Que font nos corps ? Ils brûlent de la de l’oxygène et rejettent du gaz carbonique ; au passage, ils produisent que domestiquer chaleur, devenue l’un des signes de la vie […] Alors, qu’est-ce c'est externaliser l’un des le feu ?C’est sortir de nos corps ce qui se fait en eux, une prothèse»"*. processus qu’ils accomplissent, c’est faire de l’environnement Autrement dit, le corps animal s’extériorise en corps médial. humain, cette -Item,de Jean-MarieSchaeffer,à propos de l'émergencedu genre donnait utilisation du terme «exosomatique» dans le sens que Leroi-Gourhan «Dans la perspective d'un à «corps social» (du reste sans référence à cet auteur) : naturalisme bien compris, il faut partir du théorème que, de même que les et sociales) ne sciences de la reproduction exosomatique (les sciences humaines pa nous mènent pas au delà de la biologie, de même celle-ci ne nous ramène en deçà de la culture »!*. Voilà un jugement que ne désavouerait pas là

mésologie…

oublé en - Le biologiste Motokawa Tatsuo montre que si l’espérance de vie a d ne, mais un siècle au Japon, ce n’est pas seulement dû aux progrès de la médeci à ce que l’environnement technique de la vie quotidienne n’a cessé de progresse!» bioteci «La première moitié de la vie obéit aux règles du vivant, la seconde est nique!*, La vie aujourd’hui, c’est ce double aspect» !5!, Autrement dit, nous

146. Op. cit.,

p. 412 dans l’édition

1949.

147. Le Monde cahier science et techno, 31 décembre 2011,

p. 1.

148. Les origines de la culture, Paris, Le Pommier, 2008, p. 60, 149, La fin de l'exception humaine, Paris, Gallimard, 2007, p.

218. 刃刃刃刃刃. P 207. Tatsuo Seibutsugakutekibunmeiron(Biologiede la civilisation),Tokyo, Shinchôshas 151.MOTOKAWA 150. Jinkô seimeitai

8

RECONCRÉTISER

avons là rétroaction positive du corps médial sur le corps animal, et le rôle du premier croît à mesure que vieillit le second. - Merci, ça suffit! L’être humainestapparuen s’extériorisant dansla réalisation de son propre milieu (S/P), qu’il a réfléchi sur lui-même, c’est compris. Maintenant, dis-nous plus clairement ce que tu entends par «corps animal » et «corps médial»!

8 22. Corps animal et corps médial Dans le cadre de la pensée européenne, les plus anciennes racines qu’on puisse trouver à la problématique du rapport entre corps animal et corps médial remontent, comme on l’a vu ($ 6), à la distinction entre le fopos aristotélicien et la chôra platonicienne : le corps animal, c’est le fopos de notre être, et le corps médial, c’est sa chôra, autrement dit son milieu. Le premier est individuel, le second collectif ou relationnel. Sans filiation conceptuelle, c’est la même structure ontologique, le même moment de dualité dans l’unité qu’on retrouve chez Watsuji avec la notion de nirgen (le couple hito/aida) et le concept de médiance (S 20). Cela posé, on ne compte pas, dans la pensée contemporaine, les interprétations de l’être humain qui, sans construire un tel concept, s’y ramènent en fait. Les approches sont très variées. Dans son Anthropologie existentiale'?, par exemple, André Piette parle de la faculté proprement humaine d’être physiquement quelque part sans y être mentalement ; ce qu’il appelle le « mode mineur» de la présence. Autrement dit, à la différence de l’animal qui est pleinement là où il estquand il y est, l’être humain peut être dans la lune ; et c’est du reste ce qui lui a permis d’y aller physiquement le 20 juillet 1969153. On formulerait la même idée en posant que l’humain possède la faculté de vagabonder symboliquement dans sa 刃刃w bien au delà des astreintes de son topos. Sans oublier la technologie du transport ni celle des télécoms, notre corps médial nous affranchit de l’étendue physique par la représentation, qu’elle soit technique ou symbolique; et du même pas, il nous affranchit du temps physique où demeure notre corps animal. L’esthétique de l’Asie orientale en a systématiquement joué avec, en peinture, le procédé du y刃gz刃 刃 ,le«blanc excédent», qui est au delà des limites formelles «consode l’image, et indéfiniment y convoque l’imaginaire; ou en poésie avec la nance excédente» du yæyun 刃 刃刃au delà de ce qui est formellement dit. L'on 152. Paris, Pétra,

2009.



compte rendu de cet ouvrage profond, 153. Comme je me suis permis den faire le commentaire dans mon septembre 2010, lien http://espacestemps.net/ ?, EspacesTemps.net, 20 être dans la lune "in Être humain,

document8278.html. 99

» POÉTIQUE DE LA

TERRE

s'affranchit là volontairement du fopos, en tablant sur la chôra =on dirais , n’est autre que l'aider japonais en tablant sur le ma 刃 刃dont le sinogramme choses, à l'inverse de ry g de ningen 刃 刃刃C’est exalter la trajectivité des autrement lit réifie leur interiere, sur objet (5 14), qui les fige dans leur fopos qualitative avec notre être. Heideggeren parlées Ce n'est pas autre chose que, beaucoup plus tard, dira ent, excède le contour des fer, 刃 ck-sistentiellem de la «spaciation» (Räumung) qui, matérielles

:

mais bien, comme les Grec, «La limite n’est pas ce où quelque chose cesse, à être (sein Ven l'avaient observé, ce à partir de quoi quelque chose commence lieux et non de beginnt). […] Il s'ensuit que les espaces reçoivent leur être des “l’espace 1 la vision moderne Cette ek-sistence hors de la limite d’une forme bouleverse chacun fermé dans son fopos; mai qui considère les choses comme des objets, Aussi bien dans le taoïsme que elle a en Asie orientale une très longue histoire. relation plutôt que sur la subsdans le bouddhisme, celle-ci met l'accent sur la forme matérielle »﹕刁2 唐 tance. La relation relève de l’invisible, qui est «sans ;mais elleestjustementce qui faitlapuissance 無 形,autrementditinsubstantiel motive l’existence humaine, ez des formes matérielles, parce qu’elle engage et la notion de « Grand «tension » (qu 刃 )ou en concrescence avec les choses. D’où ultime, le Dao qui, contenant 刃 Symbole», Daxiang 刃 刃, savoir la réalité Le Grand Symbole puissance toutes les formes particulières, unit tous les êtres. 刃 刃 刃刃, du moins pas de forme n’a donc pas de forme : Daxiang wuxing de force, d’où toutes les délimitable par un fopos; mais il est comme un champ excède en effet 508 formes tirent leur puissance. La puissance d’une forme de se? contour : ce principe aura guidé la peinture chinoise tout au long histoire!“ notion de 刃i Sans se limiter à l’esthétique, on rapprochera volontiers de la Negri ont appel médial ce que des penseurs comme Michaël Hardt et Antonio de puis le 刃 les «communs »!*, cette cible privilégiée du capitalisme au moins enclosures ($ 12), et que Slavoj Zizek définissait

récemment

comme : 2,04

刃 ,

est extrait Gallimard :p. 183;traduction F 刃 d'André 刃 : Préau (ce passage 154. Essais et conférences,kParis,も PR ” / w oか な 、 à でoカァクdenken).Ce «comme lesGrecs l'avaientobservé 1 topo, laquelle ce que Heidegger fustigera comme S 刃, issue “ ` キャ ー ー一 向 François ÿ pas de forme, ou du non-olyet etPpurda pa 155.Onlirasurcetheme i JULLIEN, La Grande Image n'a 156.

Notamment dans Empire, Paris, Exils, 2000, 刃 z



RECONCRETISER

k[...] la substance partagée denotreêtresocialdontla privatisationestun acte violent auquel on devrait résister, si nécessaire, par des moyens violents. Parmi eux, on distingue les communs de nature extérieure, menacés par la pollution et l’exploitation ; les communs de nature intérieure ; et les communs de la culture, les formes immédiatement socialiséees de ‘capital cognitif, au premier rang desquels le langage, notre principal outil de communication et d’éducation, mais aussi les infrastructures partagées des transports publics, de l’électricité, de la poste, etc.» 刃.

Il va sans dire que, pour l’Homo æconomicus à quoi la modernité nous a réduits!*8, une telle chose que le «corps médial» relève du fantasme. C’est du spiritualisme, pour ne pas dire du spiritisme. La réalité, c’est le TOM ($ 6). Ainsi, tout ce que nous avons vu jusqu’ici comme relevant du corps médial est systématiquement ramené aux objets manipulés par le corps animal, qui sont mesurés autant que possible, donc traduits en termes de TOM. L'immatérialité des systèmes en tant que tels devient la matérialité des objets que ceux-ci mettent en branle ; objets qui, bien entendu, s’opposent à nous-mêmes, sujets. Par exemple, le système automobile, ce n’est plus que la combinaison physique des objets automobiles ; pas question de saisir l’incidence ontologique de ce système, qui a fait de nous des Cyborgs!*°. L’extériorisation du corps animal en corps médial s’évanouit pour laisser place à de simples «prothèses» matérielles, si possible au sens strict, c’est-à-dire ce que la médecine appelle effectivement des prothèses, Au delà, c’est l’environnement objectif. À la rigueur, on se permettra d’en considérer certains éléments comme notre «phénotype étendu», naturalisant l’humain sous le génétisme pur et dur d’un Richard Dawkins!“, Rappelons que ce biologiste entend par là que des choses comme la ruche ou la termitière sont tout aussi génétiquement réglées que le sont les comportements de l’abeille ou du termite, et à ce titre font partie de leur phénotype respectif, lui-même réduit à l’expression de leur génotype. Par la grâce d’un autre concept, le «mème» (meme, forgé sur le modèle de gene, 1e. gène)!6!, Dawkins subsume les cultures

humaines sous le même génétisme. Autrement dit, l’on ne sort plus du corps animal. Un pas de plus, et avec la théorie de la CSM élucubrée par un Heiner 157.

Le Monde, 3 juin 2008, p. 17. 刃 o 刃 1 1 Christian LAVAL, L'homme économique, Essai sur les racines du néo-libéralisme, Paris, Gallimard, 2007. 159, Constat dressé pour la première fois par Antoine PICON, La ville territoire des Cyborgs, Besançon, les Éditions de l’Imprimeur, 1998, toutefois sans questionnement ontologique. Ce questionnement a fait l'objet de mon Histoire de l'habitat idéal, op. cit, , 刃 The longreach of the gene,Oxford, OxfordUniversityPress, 1982. 160﹒Richard DAWKINS, The extendedphenotype. 161.Concept introduit dans un livre précédent, The selfish gene, Oxford, Oxford University Press, 1976.

158.

101

>» POÉTIQUE DE LA TERRE

le toupa Mühlmann 162,ie. la «coopération sous stress maximal» observéedeschez phénomène sud-est), on prendra l’aune (un proto-primate de l’Asie du culturels à la quantité de noradrénaline sécrétée par l’hypothalamus, et à cle, corrélatives, d’adrénaline et de cortisol que l’on retrouve dans les urines à la sé; d’une réaction de stress. De telles théories sont à mon sens des symptômes aigus de la pathologie spécifique au TOM, à savoir son fopisme opiniâtre, qui de tout être ne retient que le contour matériel. Autant ne considérer d’une mélodie que les décibels ou les violons sans violonistes, et de la littérature seuls les volumes d’encre et de papier, sans textes ni lecteurs. L’objectif ultime est de réduire toute réalité à une mécanique matérielle, en faisant abstraction de l’existence humaine. Certes, la

des choses, même les plus spirituelles; mésologie n’entend pas ignorer le o mais justement, si le spirituel peut avoir un /刃/ 刃 (par exemple les religions des sanctuaires, ou les équations des supports physiques tels que papier ou bâtiments du MIT), c’est parce que, dans la réalité de l’écoumène, fopos et chôra vont ensemble. Dès qu’il y a vie, médiance il y a. Ce n’est pas que l’encre ou le cortisol n’existeraient pas ; c’est que, pour autant que nous existons, nous, la topicité des choses s’accompagne toujours de leur chorésie, autrement dit de leur déploiement ou de leur R&#mung ($ 7) en un corps médial, éco-techno-symbolique, au sein et duquel leur existence n’engendre la réalité qu’appariée à la nôtre. Chorésie topicité vont de pair, l’une ne peut se passer de l’autre ; mais le TOM, par définition, ne voit que la topicité. C’est l’arrêt sur objet. Tel, par métaphore, un physicien qui, de la particule, ne considérerait que le corpuscule et non point l’onde, l’individualisme méthodologique du TOM ($ 12) ne voit que l'individu, pas la société, sans même parler du milieu. Bref, il forclôt son corps médial. On y opposera la vision moins borgne, et fort mésologique, d’un Edgar Morin : «La société est produite par les interactions entre les individus, mais la société, une fois produite, rétroagit sur les individus et les produit. S 刃n’y avait pas la société et sa culture, un langage, un savoir acquis, nous ne serions pas des indr vidus humains. Autrement dit, les individus produisent la société, qui produit les individus. Nous sommes à la fois produits et producteurs »!°.

renthèses

Marseille, Pa payes 162, Heiner MÜHLMANN, La nature des cultures, Essai d’une théorie génétique des cultures, dans À l’école des to 2010. La théorie de la CSM a été encensée par Peter Sloterdijk ; je l’ai critiquée EspacesTemps, 16 mai 2011, lien http://www.espacestemps.net/document8845.html. 163. Edgar MORIN, Science avec conscience, Paris, Seuil, 1990, p. 100.

102

|

RECONCRÉTISER

Comme on le voit, cela n’exclut nullement l’individuation. Même en mettant l’accent sur celle-ci au nom de la néguentropie, Bernard Stiegler écrit : «L'individuation est essentiellement un processus néguentropique. [刃刃刃] [Elle] n’est pas l’invidualisation, elle est la formation de l’individu en tant que, demeurant toujours inachevé, il est toujours lié à d’autres individus, à des groupes, avec lesquels il “s’individue”, et il n’est jamais complètement individualisé, ce qui signifie, dans le langage de Simondon!S, que l’individuation psychique est toujours aussi une individuation collective, c’est-à-dire sociale, et que l’individuation sociale est toujours aussi l’individuation d’un milieu pré-individuel : par exemple la langue >165. À l’inverse même de l’entropie, c’est-à-dire en somme la dilution de l’être dans une soupe en train de refroidir jusqu’au zéro absolu, la médiance est justement ce qui crée les individus, par leur interaction concrète avec les choses et avec autrui. Cela non seulement au plan psychique, mais physiologique aussi, comme on l’a vu dans l’interprétation gourhanienne de l’émergence d’Homo sapiens ($ 21). Le corps médial n’est pas l’opposé du corps animal (comme l’objet l’est du sujet), il en est l’indispensable moitié, engagée avec lui dans le moment structurel de l’existence humaine. Ce moment structurel, la médiance, entretient comme on l’a vu un double mouvement : projection par la technique, rétrojection par le symbole. C’est la trajection, qui est à la fois ek-sistence du corps vers le monde et ek-sistence du monde vers le corps. Ce va-et-vient existentiel ouvre-couvre à la fois un écart plein de sens et de valeur - une Ent-Fernung! : éloignement-déloignement -, qui simultanément donne de la profondeur à notre monde et nous le rend présent à l’esprit. Par la grâce de nos techniques, cette profondeur de notre monde est aujourd’hui (été 2012) de 12,9 milliards d’années-lumière ; à savoir la distance de la galaxie SXDF-NB1006-2, repérée par une équipe japonaise avec le téléscope géant Subaru, au sommet du Mauna Kea (Hawaii). C’est le plus lointain corps céleste jamais observé ; mais par la grâce de nos symboles, vous l’avez dans votre tête là même où vous êtes, et maintenant même, vous savez que sa lumière n’est autre

164. Stiegler se réfère ici à Gilbert

SIMONDON,

L'individuation

psychique et collective, Paris, Aubier,

165. Bernard STIEGLER & Ars industrialis, Réenchanter le monde, La valeur esprit contre

le populisme

1989, industriel,

Paris, Flammarion, 2006, p. 41 et 44. 刃 5 166. Le mot allemand Entfernung veut dire «distance», Dans Être et temps, Heidegger écrit Ent-fernung, ce

que d'exprimer, i.e, «éloignement». Pour le processus que j'essaie l’on a traduit par «déloignement» ou par Un va-et-vient, il vaut mieux écrire Ent-Fernung et * éloignement-déloignement». 103

POÉTIQUE DE LA TERRE

que celle qui, avant de vous atteindre, a commencé son Voyage à Peine 刃 0 millions d’années après le Big Bang. À partir de là, on peut rêver, et même vagabonder (rove) en Land Rover 1 a dela placepourtoutle monde,mêmepourPlaton,qui écrivaitdéjàe chôra est comme un rêve!67, Heidegger, lui, pense que c'est le langage qui 刃 刃 le monde. Certes, mais nous ne sommes pas des anges : sans la technique e monde-là ne serait pas demeure humaine (écoumène). Et réciproquement : st le symbole, il ne serait pas demeure humaine, Il ne serait que ce que le TOM veut en faire : un extérieur objectal à jamais forclos de notre existence, donc découplé de l’être. Tout simplement, il n’existerait pas ! La technique et le symbole ouvrent-couvrent l'empan de notre existence :voilà ce que veulent dire la médiance et la trajection ; et c’est bien par ce couplage incessant de notre corps animal et de notre corps médial qu’il y a, sur fond de Vie, demeure humaine sur la Terre, anthropisée par la technique et humanisée par le symbole.

﹩23. Le sentiment des choses En lisant ce qui précède, on se sera persuadé que ce n’est pas du TOM (le topos occidental moderne) que l’on peut attendre la lumière sur ce qui, nous liant aux choses de notre monde, nous permet d’exister humainement. N’allons pas jusqu’à lui opposer une «chôra orientale transmoderne», puisque ce serait absurdement renier le couplage mésologique du corps animal et du corps médial, qui est universel ; mais le fait est que l’Asie orientale, comme on vient de le voir (﹩22), a produitdes notionsqui peuventaiderà voir plus loin quele boutde notre TOM. L'une des plus remarquables relève de la poésie - et ce n’est pas un hasard -: ce «confier aux choses le soin de dire ce qu’on éprouve > (mono n: yosele omoi 200nobu)!$ que nous avons déjà rencontré au S 9, et qui apparaît comme catégorie dès la première anthologie poétique du Japon, le Man.yô-sh4 (milieu du VIIesiècle). Ce principe gouvernera jusqu’à nos jours l’esthétique nipponePlus que d’une simple métaphore (comme notre langage des fleurs, par exemple), il s’agit d’ouvrir son cœur aux phénomènes de la nature, qui dès lors pourront l’exprimer : le crépuscule sera la solitude, les feuilles mortes seront la décrépitude, réver, à 167. Oneiropoloumen blepontes, «nous rêvons en la voyant», Timée, 52 b 3刃cela d’autant mieux que là 刃 votre Land Rover, commé ; d’où l’appellation de dire vagabonder (to rowe) l’origine, voulait Curiosity, ce véhicule martien que la NASA appelle un rover bien que, robot asservi à l’Appareil, 17 soit capable de vagabonder que si le système tombe en panne. V aussi plus bas, $ 32.

168.寄物陈思.

104

RECONCRÉTISER

etc. Le sentiment des saisons!’ y occupe une place privilégiée ; ce qui, un millénaire après le Man.yô-shh, finira par entraîner la codification des «mots de saison» (kigo) dans le haïku, comme nous le verrons au chapitre VI. Du même pas, là où HM刃 ox la terre natale se termine sur une question sans réponse



Objets inanimés, avez-vous donc une âme Qui s’attache à notre âme et la force d’aimer ?

… la pensée japonaise,loinde l’oxymore(inanimé/âme [anima])devant lequel bute Lamartine, s’est donné un véritable concept : «l’émouvance des choses (mono no aware 刃 刃刃 刃) 刃 . L'expression (ou d’autres voisines) se rencontre déjà dans la littérature de l’époque Heian (vIIIe-XIle siècle), mais c’est Motoori Norinaga (1730-1801) qui en a été le penseur, dans la mouvance des « études nationales» (kokugakuw) développées sous les Tokugawa par réaction contre le modèle néo-confucianiste que s’était donné le régime. Il s'agissait de retrouver l’authenticité (magokoro, le «cœur vrai») qu’avait oblitérée cette chinoiserie (karagokoro, le «cœur chinois», mais aussi, par homophonie, «cœur vide »). Les études nationales la recherchèrent dans la littérature ancienne et dans les lieux marqués par l’histoire. Il ne serait pas absurde d’établir un parallèle entre cette réaction et celle de l'identité collective allemande contre l’universalisme des Lumières, au XVITsiècle. Norinaga!'” et Herder (1744-1803) sont contemporains. Or selon Louis Dumont, il y a «identité de fait» entre les identités collectives et l’idéologie universaliste!”!, Il serait pourtant difficile d'attribuer un euniversalisme» à Norinaga, car celui-ci au contraire est un précurseur du courant nippologique (nihonjinron), selon lequel le Japon serait tout particulièrement unique ; mais le fait est que, d’une part, comme le juge Karaki Junz刃! sa méthode est une très orthodoxe philologie, à bien des égards toujours valable, et que d’autre part - c’est ce qui nous

Kisetsukan 刃 刃刃 . Sur ce thème, KARAKI Junz刃, Nibonjin no kokoro no rekishi (Histoire de la sensibilité sauvage l’artifice. nippone), Tokyo, Chikuma, 1976, 2 vol. ; sur lequel je me suis largement appuyé dans Le | op. cit, Les Japonais devant la nature, 170.Comme nous disons « Léonard» ou «Raphaël», l’usage désigne souvent les lettrés par leur prénom ou (Motoori, Matsuo. . 刃 leur nom de plume (Norinaga, Bashô…) plutôt que par leur patronyme XLI, n° Critique, identité de fait, universaliste : leur idéologie e t collectives Identités DUMONT, ⑰①.Louis est universel de se croire 456, mai 1985, p. 506-518. Pourquoi «identité de fait»? En un mot, parce qu’il | universel. croire de se singulier il est singulier, comme savant (gakusha), et, 172. Op. cit, vol. II, p. 170. Pour Karaki, Norinaga, malgré tous ses efforts, est resté un vie à étudier. qu’il a passé sa des choses l’émouvance atteint mauvais poète, n’a jamais 169.

et

105

POÉTIQUE DE LA TERRE

intéressera ici -, le concept d’émouvance des choses, qu’il a mis en avant, es proprement universel dans la perspective de la mésologie. Dans cette perspective, bien entendu, il ne s’agit pas de l’universalite d l’objet, qui fait abstraction du fait que nous existons ; par delà ce subterfy , indispensable certes à la connaissance calculatrice, il s’agit de la trajectivité = choses ; ce qui, dans une seconde étape (une sursomption, Aufbebung) de N connaissance, est tenir compte de notre existence - fait objectif s’il en est. La est la réponse à la question que posait Lamartine, et que le dualisme ns puque forclore ; mais puisque désormais la physique, à la pointe même du dualisme nous somme de comprendre l’entrelien qui se joue dans l’acte d'observation, serait-il le plus objectif ($ 29), il est temps que nous exploitions le patrimoine de l’humanité à cet égard. Le concept de mono no aæwuare en fait partie au même titre que la chôra. Il ne relève pas seulement de la nippologie, et de ce qu’on pourrait appeler un trajectivisme à la japonaise, mais bien de la réalité des choses dans un monde humain. Norinaga étudie plus particulièrement la notion de 刃Oz0no aware dans Isonokami sasamegoto (Aparté d'Isonokami). J’en retiens ce commentaire de Karaki: «Touchant les choses, le cœur s’émeut. Il s’émeut, ‘Ah, c’est beau’, en voyant de belles choses, la lune, la neige, les fleurs. Cette émotion, ‘Ah !’, c’est pour Norinaga l’azare: “Ce mot d’asvare 刃 刃 刃!刃touche profondément le cœur. Par la suite, il n’a plus voulu dire que tristesse, et on l’a donc transcrit par X, mais la tristesse n’est que l’un des aspects de l’aware, dont le sens ne s’y limite pas. Dans le Man.yé-shh, on pouvait l’écrire entre autres 刃 14刃ce qui se lisait aæare.” “En somme, on peut dire qu’azeare contient aussi le sens d’okashiki!”*. Pour le dire autrement, parmi la variété des émotions du cœur humain, les choses piquantes, les choses plaisantes sont peu émouvantes. Les choses tristes, au contraire, nous émeuvent profondément. Cette profondeur du sentiment, c’est tout particulièrement l’aware. Bien que ce ne soit que de la tristesse pour le commun, c’est de cette faculté d’émotion (kokorobae) qu’il s’agit” »176, 173. Cette transcription ancienne est purement phonétique. 174. (satoi) signifie « clairvoyant ». II se lit aussi awaremu, éprouver de l’ateare. Ce sinogramme est ici p d’un autre, très rare (et absent de mon logiciel), où la clef du cœur est associée à 刃刃

récédé

nt 175.Cemotveutdireaujourd’hui bizarre,maisdansl’Antiquité, il signifiaitplaisant,piquant,charme: intéressant. Selon Jacqueline PIGEOT, Michiyuki-bun, Poétique de l'itinéraire dans la littérature du Japor Ed miP Paris, Maisonneuve et Larose, 1982, p刃194 « […] les mots ææare et okashi se réfèr[ent], le premier, àl e l sité de l’émotion ressentie, le second, à son caractère inattendu, mais n’indiqu[ent] pas en eux in nature de ladite impression. [.…] [ 刃 刃 désigne, grosso modo l'émotion qu’éveille dans le cœur le spectacle de la beauté fragile des êtres », “ 176. Op. cit., vol. II, 刃156.

106

RECONCRÉTISER

Ce mot de kokorobae n’est pas sans intérêt. Il s’écrit 刃 刃 刃,ce qui littéralement signifie «extension du cœur». Extension à quoi ? Aux choses, ou à autrui, hors de soi-même. Empathie ? Pas seulement. Mono no aware a exactement la même ambivalence que l’une de ses possibles traductions, «le sentiment des choses» : grammaticalement, l’on ne peut pas savoir si «no» ou «des» veut dire ici un génitif objectif (ce que l’on éprouve pour les choses) ou un génitif subjectif (ce que les choses éprouveraient). Dans le cadre du dualisme, il ne peut évidemment s’agir que de la première hypothèse, la seconde étant absurde. L'arrêt sur objet commande en effet de ne voir dans les choses que des objets, par définition dépourvus de sentiment. Il en va autrement pour la mésologie : dans la réalité concrète des milieux et de l’histoire, les choses ne sont jamais ni proprement objectives (S, de purs en-soi), ni proprement subjectives (D de purs fantasmes) ; elles sont toujours et nécessairement trajectives (S/P), c’est-à-dire que leur réalité même est empreinte de sentiment, puisqu’elle implique notre existence. Il faut les protocoles méticuleux de la science pour les en abstraire, et encore, justement pour en faire des abstractions : de purs objets, autant que possible. Mais la réalité concrète, c’est autre chose, et c’est cela même que veut saisir la mésologie. Précisément par souci d’objectivité! Mais une objectivité moins simple que le subterfuge du dualisme… De ce point de vue, les choses (S/P) de notre milieu - pas les objets (S) d’un environnement quelconque 刃 sont 刃o刃e corps médial, et c’est en fonction de cette médiance qu’elle peuvent émouvoir notre corps animal ; ou, ce qui revient au même, c’est en elles 刃dans ce qu’elles ont de trajectif 刃 que s’émeut notre corps animal, noradrénaline et cortisol compris. C’est ainsi que la mésologie peut rendre compte de leur émouvance. Dit plus simplement, les choses concernent notre existence. C’est ce concernement qui est source d'émotion. Qu’en pensait donc Norinaga ? Karaki note!”7 qu’il utilise souvent l’expression koto no kokoro 刃 刃刃, «le cœur (la sensibilité) des choses ». Ce terme koto me semble décisif, Transerit Æ, il veut dire habituellement «chose, fait, affaire , mais il avait anciennement aussi le sens de « parole», ce qui se transcrivait 刃 : sens qui subsiste dans kotoba, « langage, langue, parole, mot» (ce dont la transcription ÉF signifie littéralement «feuille de parole »!78), Les mots bien sûr nous émeuvent. Alors comment passe-t-on de chose en mot, mono kara koto e刃 : lachose S estpriseen tantque から事. 言へ? Pour lamésologie,par trajection 177.

Ibid.



:

s

Le titre de l’anthologie du Man.yô.shâ, transcrit RER, signifie 178.«Feuille» au sens de «feuille d刃arbres刃刃 feuilles». Prémonition du lien entre la parole poétique et les phénolittéralement «recueil des dix mille mènes de la nature ?

107

POÉTIQUE DE LA TERRE

motP soit la réalité S/P Pour Norinaga, la question ne se pose évidem 刃 en ces termes. Ce qu’il fait intervenir, c’est l’action divine, ka; 刃 s 神 の御 所清,onginecommune des sentimentshumains comme des phé ー de la nature. De cette commune origine vient que ces phénomè A `m émeuvent, et qu’il peut y avoir kofo 0 kokoro. On pourra établir des parallèles avec la Naturphilosophie du romantis la mésologie, la raison de ces choses est la médiance de notre milieu, N reviendrons plus loin ($ 25) sur son rapport avec la divinité. Pour l’heure,doigt res9 les termes de son époque, a mis le

me Po

nous-en à l’idée que Norinaga, dans une vérité universelle : dans un milieu humain, les choses sont Émouvantes, |

﹩24. Être vers la vie et morale pratique Notre corps médial -en tant que proprement humain, plutôt que simplement vivant 刃étant plus particulièrement l’extériorisation de notre corps animal en un corps social constitué de systèmes techniques et symboliques, il va de soi que ce corps social n’est pas soumis à la mortalité du corps animal individuel, La technique survit à l’artisan, le poème survit au poète, la ville survit à l’habitant, la langue à ceux qui la parlaient, la nation à ses morts pour la patrie... Bref, l’être médial survit à l’être individuel. Horace en avait conscience lorqu’il écrivit les vers fameux: Exegi monumentum aere perennius

刃 aiachevé un monument plus durable que le bronze,

Regalique situ pyramidum altius

plus haut que l’abandon royal des Pyramides, et que ni la pluie rongeuse, ni l’Aquilon emporté ne saurait détruire, ou l'innombrable série des ans et la fuite des temps. Je ne mourrai pas tout entier [刃刃刃

Quod non imber edax, non Aquilo inpotens Possit diruere aut innumerabilis Annorum series et fuga temporum. Non omnis moriar …

mort刃 en né en 65 aC, Flaccus, Horatius (Quintus Horace fait, c’est … et de de diverssystèmesrer parletruchement pC) que vousvenezdentendre, traduction, | 刃 刃 l’écriture, un dictionnaire pour la langue, : la symboliques et autrement dit P 6diteur刃刃 merie, les usines de pâte à papier, un auteur, un 179. Horace, Odes, Paris, Les Belles Lettres, 1997, p. 262; mais trad. AB.

108

RECONCRÉTISER

que, dans une certaine mesure, vous partagez avec lui un même corps médial. Cela manifeste votre commune médiance en tant qu’êtres humains, car ces choses-là sont hors de portée de l’animal. Une fois mort, l’animal retourne à l’écosystème ; notre corps animal aussi; mais notre corps médial nous survit, dans la mesure même où nous sommes humains. Dans le Discours sur la dignité de l’homme de Pic de la Mirandole, Dieu ne dit-il pas à Adam : «Je ne t’ai fait ni mortel ni immortel » ? Et de fait, par sa médiance, l’être humain est transmortel, Curieusement, alors que, dans Être et temps et dans la terminologie du Dasein, Heidegger ne cesse de parler de ce que j'appelle ici «corps médial » : awfer sich sein (être au dehors de soi), sein bei den Dingen (être auprès des choses), in der Welt sein (être dans le monde)…, bref de l’ek-sistence de l’être humain hors du fopos de son corps animal individuel, il parle en même temps de sein zum Tode, «ètre vers la mort»; ce qui veut dire que l’être du Dasein a pour limite absolue l’horizon de la mort de son corps animal. Il y a là une contradiction flagrante - une véritable absurdité. Sans relever cette contradiction comme telle, Watsuji n’en juge pas moins que «Là jai vu la limite du travail de Heidegger. Une temporalité à quoi ne répond pas la spatialité n’est pas encore la vraie temporalité. Si Heidegger s’en est tenu là, c’est parce que son Dasein n’est en fin de compte qu'un individu. Il n’appréhende l’existence humaine qu’en tant que celle d’un homme individuel. Vu la dualité de l’existence humaine, qui est à la fois individuelle et sociale, ce n’en est là qu’un aspect abstrait »!#, «L'historicité, c’est la structure de l’être social. Ici apparaîtra aussi clairement le caractère duel, fini-infini de l’existence humaine. L’individu meurt, le lien entre indiles individus change, mais tout en mourant et en changeant sans cesse, les vidus vivent et leur entrelien (aida) continue. C’est dans le fait de finir sans cesse est “être que celui-ci continue sans cesse. Ce qui, du point de vue de l’individu, vers la mort”!8!, est “être vers la vie ” du point de vue de la société. Ainsi, l’existence humaine est individuelle-sociale. Toutefois, ce n’est pas seulement l’historicité qui structure l’être social. La médiance également structure l'être social, Dans l’union de l’historicité et de et elle est donc indissociable de l’historicité. ir »183 , 。 edire, 粉 l’histoire 折 森 prend chair»!**, la médiance, pour ainsi

180. Ffdo, op. cit, p. 36. 181. Shie no sonzai 刃

刃刃 刃 刃 , traduction

ver

du Sein zum Tode heideggérien.

刃刃D刃刃. 183﹒0p﹒ 忘 ,p﹒ 50. 182. Sei e no sonzai

109

POÉTIQUE DE LA TERRE

Il n’y a que le TOM pour penser qe l'être de l'humain s'arrête 3hm corps animal. À part lui, toutes les sociétés humaines, chacun easa mat n'ont cessé d’exprimer symboliquement la COnvICtIon inverse il e voa savoir que c’est de par notre médiance que notre part médiale survit à pos. À animale). En témoignent d’abord les pratiques de la sépulture, la € quelle datigc le genre humain (Homo) depuis, peut-être, des époques antéTleures mé l’émergence de notre espèce (H. sapiens sapiens). Selon Yves Co

Ppens,

«Le souci apporté aux morts semble avoir existé dès il y a 500000 ans, com en témoigne la découverte, sur le site d’Atapuerca en Espagne, d’un puits où 刃 avait jeté des cadavres ainsi que d’un magnifique biface TOuges1刃4刃 À SES

a

ts

-

ーーー ニ

Avoir souci des morts signifie, bien entendu, la poursuite de le ntrelien humain au delà de la mort. C’est proprement l’être-vers-la -vie dont parle Watsuj, Au fil de l’histoire, ce souci est devenu croyance en un au-delà, entraînant de véritables funérailles pour préparer le mort à cette vie nouvelle. La chose est déjà manifeste dans les plus anciennes sépultures prouvées, qui remontent à plus de cent mille ans (entre -170 000 et -120 000 à Mugharet-el-Tabun, -100 000 à Mugharet-el-Skhul, -92000 au Djebel-Qafzeh, dans l’actuel Israël). Ces sépultures contiennent des squelettes de néandertaliens et d'hommes modernes. Enterrer les morts dans de véritables tombes, souvent avec des objets destinés à les accompagner dans l’au-delà, c’est témoigner indubitablement d’un sens du sacré, c'est-à-dire de la capacité d'instaurer, dans certains espaces, une communication avec le surnaturel. Les espèces animales même les plus proches de la nôtre ne connaissent rien de tel. C’est la sacralité de l’être-vers-la-vie propre à nous autres humains. Les formes de cet être-vers-la -Yiesontaussidiversesqu’il existede formes de

l’entrelien humain, c’est-à-dire de cultures. L’une des plus remarquables, car i n enestpas qui exprimeplus littéralementla médiancecorpsanimal/corps médial, est la théorie des deux corps du roi un corps mortel, et un gas dure toujours» (quod semper est) —, laquelle s’est établie dans l’Occident m comme l’a montré Kantorowicz185, à partir de l’expression plus ancienne 95 non moritur (la dignité ne meurt pas). Chacun en France connaît la —_ traditionnelle «le Roi est mort, vive le Roi 1 qui exprime la même idée, 刃刃 fut employée pour la première fois en 1422, à la mort de Charles VI, entra” 184. Interview dans Sciences et avenir, nov. 2007, p. 107. 185. Emst KANTOROWIC 1989 (1957) Z, Les deux corps du roi,・Essaiョ sur la

110

ョ théologie politique

に名

au 刃刃刃刃 刃刃

,④向 . Galliml

Dけ

RECONCRÉTISER

immédiatement la nomination au trône de son fils Charles VII. Il y a là en jeu deux corps animaux différents, dont l’un meurt, mais leur corps médial est le même et ne s’interrompt point: c’est la royauté. Une autre formule, «le mort saisit le vif», signifie également la continuité de ce corps médial 刃sitôt le souverain mort, vit le souverain. Sur un plan plus général, et proprement cosmique, la dualité dans l’unité du couple corps animal/corps médial, chez Alain de Lille (1120-1202), dont La plainte de Natura (De planctu naturae) a été l’une des sources d'inspiration du Roman de la rose, est rendue métaphoriquement par l’image des deux marteaux que la nature a confiés à Vénus pour fabriquer le monde : «Pour que des instruments sûrs évitent la prolifération du mauvais ouvrage, je [Natura] lui [à Vénus] ai donné deux marteaux légitimes qui lui permettraient de déjouer les Parques et de présenter à l’essence les multiples modes des choses. J'ai également confié à son art de nobles ateliers avec leurs enclumes, lui prescrivant d’y accorder ces marteaux pour former fidèlement l’image des choses ‥ 怡 Mais revenons à des sujets moins profanes. De même que l'invention de l’État siecles187,la théorie des deux corps du roi par les juristes pontificaux des Xle-XIIIe prend sa source dans la théologie chrétienne, avec l’idée de l’Église comme corps mystique du Christ, étendu à l’ensemble des baptisés et des justes de toutes les nations, à toutes les époques de l’histoire. La première formulation s’en trouve dans l’épître aux Romains de saint Paul : «Car, de mème que notre corps en son unité possède plus d’un membre et que ces membres n’ont pas tous la même fonction, ainsi nous, à plusieurs!*, nous ne formons qu’un seul corps dans le Christ, étant, chacun pour sa part, membres les uns des autres» (Rom. 12, 4-5). Bien qu’on l’ait appliquée à l’instantanéité de la succession royale, la formule «le mort saisit le vif» est issue du droit privé, où elle signifiait que «la saisine des biens et des droits du défunt est acquise au jour même de la mort à son héritier »!5°, héritage instancie la transmissibilité du patrimoine en tant que bien de famille, c’est-à-dire bien supra-individuel, même s’il est appropriable individuellement à marteaux et 186, Alain de Lille, op. cit. au 刃 16, p. 102. À la même page, la note 2 explique: « Âvec ses deux

humaines et animales, et assurer sur les enclumes correspondantes, Vénus doit donner forme aux espèces leur continuité contre la mort [les Parques] ». p. 29. 187. Alain SUPIOT, Grandeur et misère de l’État social, Collège de France / Fayard, 2013, naturel, les membres du corps d’un corps 188. Cet «à plusieurs» signifie que, à la différence des membres de Pie XII. Mystici corporis l’encyclique y insistera mystique ont chacun leur personnalité, comme droit familial, Paris, PUF, privé, vol, III, Le Histoire du droit de MALAEFOSSE, 189, Paul OURLIAC et Jehan Thémis, 1968, p. 418. 111

POÉTIQUE DE LA TERRE

telle ou telle génération. C’est une expression de la continuité du co , y voit Média] L TOM lui-même y tient plus que quiconque, dans la mesure obil personnelle d’objets discrets, chacun fétichisé dans son TOM ; i ce aPropritt du point de vue de la mesologie刃c’est plutôt l’institution du patrimoine. MK incarne l’être-vers-la-vie des particuliers dans les sociétés où elle existe, 刃“Quelle Le patrimoine n’est cependant qu’une forme mineure de l’être “vers-la-vie forme majeure à coup sûr, c’est la notion d’âme, avec bien d’autres notions gues selon les sociétés ; c’est-à-dire quelque chose qui justement s ymbolise après la mort. Via le latin anima, notre mot âme dérive en effet d’u Ne racine indc. européenne, ani- ou ane, qui signifie le souffle vital. La même racine adonné grec anemos (vent) et en français des mots tels qu’anémomètre, animal, anime unanime (l’unanimité n’est-elle pas une belle expression de la Mmédiance au groupement humain …Or ce souffle vital, après la dernière expiration, se pou. suit symboliquement dans l’immortalité de l'âme. Dans le monde chrétien, celle reste personnelle (entraînant donc la résurrection de la chair, à la fin des temps)! nonobstant ses fortes analogies avec le souffle divin qui anima la glaise dont fut pétri Adam ($ 18) ; mais dans d’autres mondes, elle peut vagabonder d’une identité corporelle à une autre. La notion de métempsychose nous vient du grec, où le mot signifie «déplacement (meta) de l’âme (psuché) dans (en) [un autre corps]. Elle a marqué l’orphisme, où l’on croyait à l’immortalité de l’âme et au cycle des réincarnations (le mythe d’Eurydice y a quelque rapport). Ce mathématicien que nous connaissons par le carré de l’hypoténuse, Pythagore (VIe siècle aC), était non moins connu des Anciens par l’anecdote suivante, que rapporte Diogène Laërce (Vies doctrines des philosophes illustres, VIII, 36) : «Un jour, passant près de quelqu'un qu maltraitait son chien, on raconte qu’il fut pris de compassion et qu’il adress à l'individu ces paroles : “Arrête et ne frappe plus, car c’est l’âme d’un homme 刃 était mon ami, et je l’ai reconnu en entendant le son de sa voix” , Au demeurant c’est en Inde que la transmigration des âmes s’est instituée le plus dogmatiquement Pour le brahmanisme, la loi du karma veut que l’âme individuelle ( 刃 mot : même racine que l’allemand Atem, souffle, et que notre atmosphère) se réincar” sous des formes diverses, en fonction de nos actes (karman vient d’une raciné

ang, li

s

me Unt

190.Dece pointdevue, l’onpourraconsidérerl’indéfectible unitécorps mortel/corps glorieux© ③房紅 symbolisation dela médiancecorpsanimal/corpsmédial. CF. saintPaul,Épître aux Philipplé‘chosesde aDVU 1 «Ils ont pour dieu leur ventre et mettent leur gloire dans leur honte ; ils n’apprécient 刃 ar mme 8a0刃 la terre, Pour nous, notre cité se trouve dans les cieux, d’où nous attendrons ardemment, 刃 son 刃 le Seigneur Jésus Christ, qui transfigurera notre corps de misère pour le conforme mes 刃 刃刃 gloire [.…] * Pour le christianisme en effet, la vie éternelle n’est pas seulement celle n corps 刃 aussi du corps transfiguré. Paul écrit plus haut (1, 21): «le Christ sera glorifié dans à coup 5 刃刃 je vive soit que je meures刃La mésologie n’a certes rien à dire de l’absolu divin, MAS humaine que le Christ est vie symbolise au moins notre médiance.

112

RECONCRETISER

qui veut dire acte, action, rite): à péchés par l’action, réincarnation sous forme végétale ; à péchés par la parole, sous forme animale ; à péchés par la pensée, sous forme d’intouchable (ce en quoi l’Inde s’y connaît). On voit par là que le corps médial s’exprime entre autres par la morale. Freud l’aurait peut-être considéré comme Über-Ich, surmoi ; ce qu’il est effectivement, puisqu’il excède le fopos de notre corps animal individuel. C’est dire que, parmi ses défauts, le TOM compte celui de cisailler les fondements médiaux de la morale, qui est affaire d’entrelien humain!*!. Il est, en particulier, structurellement allergique à l’altruisme : cette pulsion qui manifeste en nous la médiance humaine, sauf à être absurde envers lui-même (comme le Dasein avec son êtrevers-la-mort), il ne peut que la refouler, en s’en défaussant par exemple, à la Dawkins, sur l’xégoïsme» du gène!*?… La présente civilisation, qui se fonde sur le TOM en dépit de sa condition humaine, s’expose en permanence à de telles contradictions. En effet, l’être-vers-la-mort qui est celui du TOM menace ontologiquement l’être-vers-la-vie constitutif des sociétés humaines, tandis que, chacune à sa façon, les sociétés traditionnelles en tenaient toujours compte. Nous en avons vu plus haut un exemple avec le fengshui (S 18) : chaque generation doit prendre soin du souffle vital (4 qui lui est transmis par les ancêtres, aussi bien du côté amont - en aménageant les tombes, ces «maisons de l’ombrée» (yinzhai 刃 刃 ) -que du côté aval, en situant l’habitation - cette «maison de la ) - de telle sorte que le gi bénéficie non seulement aux soulane» (yangzhai 刃 刃 vifs, mais surtout à leur descendance!**, En l’occurrence, le qi incarne cette responsabilité intergénérationnelle qui a été, sous nos climats, plutôt conçue comme patrimoine, mais que le TOM répudie ontologiquement. Témoin l’inopérance, dans le monde actuel, de ce Prinzip Vérantæortung!** que l’on met en avant au nom du «développement durable» et de l’intérêt des «générations futures», selon la formule consacrée «un développement qui répond aux besoins des générations du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs». À l’heure où j’écrivais ces lignes, le Landerneau hexagonal bruissait de la déclaration d’un ministre en vue, selon lequel le nucléaire serait une «technologie d’avenir». D’avenir ? Certes, 刃 刃no 191,Comme on l’a vu au 刃20, Watsuji définit l’éthique comme «étude de l’entrelien humain» (刃刃&e gaku). Pour la mésologie, cet entrelien s'étend aux choses de notre milieu, ce qui permet de fonder une éthique écouménale. C’est du moins ce que j’oppose aux apories ontologiques de l’éthique environnementale dans Être bumains sur la Terre. Principes d’éthique de l’écoumène (Paris, Gallimard, 1996). 192. Richard DAWKINS, The selfish gene, Oxford University Press, 1976. 193. Le Yin et le Yang, à l’origine, correspondent aux deux versants d’une vallée : le versant à l’ombre (ubac, ombrée) et le versant au soleil (adret, soulane). 194. Hans JONAS, Le principe responsabilité, Une éthique pour la civilisation technologique, Paris, Cerf, 1990 (Das Prinzip Veranteortung, 1979), 113

POÉTIQUE DE LA TERRE

puisque nous sommes strictement incapables d'éliminer la radioacp, déchets, chaque jour plus massifs, et qu’elle restera donc mortelle vite d &

刃 plus massivement, jusqu’à des durées de plusieurs centaines de mue née, soit davantage que toute la durée passée de l’espèce H. sapiens ven, tuelle génération tient son souffle vital. Que compte-t-elle faire de = 刃dont刃 Rien, puisque le TOM, qui a forclos son corps médial, a du même eine toute responsabilité intergénérationnelle. 5ez6 wir zum Tode!®5 | Et, com 刃mmi Me di la marquise de Pompadour, après nous le dkluge... ﹩25. Médiance et religion Dans la postace qu’il a donnée au livre de Kantorowicz Les deux ($ 24), 刃 l’Évangile selon saint Jean débute en ces termes : Au commencement était Ja Pa 195.«Soyons vers la mort», dans la langue de Heidegger. Œuvres,Paris,Gallimard Quarto 2000. ⑲⑥.P1302 dans Emst KANTOROWICZ, 197. Ibid. “les des 198. Cf Pierre HAYAT, Laïcité, fait l'EHESS, 137, 2007, p. 9-20 (consulté en

AL , religieu ut en “ Ms 刃… 114

ons de

religions

RECONCRETISER et la Parole

était avec Dieu, et la Parole était Dieu. Mésologiquement interprété, pareil

exorde ne signifie pas seulement que cette religion, comme toute mystique, absolutise ses propres prédicats, ici «la parole», qui comme toute parole est dite au sujet de quelque chose, notamment à propos des substances ; elle hypostasie explicitement ce prédicat en en faisant la substance ou le sujet absolus : Dieu. Elle absolutise du même coup la structure de l’humain, ce sujet prédicat de soimême (刃8); ce que vient confirmer l’incarnation divine en Christ, Dieu fait homme, dans la chair et le sang duquel communieront à jamais les fidèles. Et cette même religion pose non moins explicitement que le Christ est vie : à Thomas qui lui demande quel chemin suivre, Jésus dit «Je suis le chemin, la vérité, et la vie. Nul ne vient au Père que par moi» (Jean, 14, 6). Dans un sens plus matériel, sous forme de flèches, de nefs et de clochers, cette vie d’un même corps médial devait ensuite porter, par millions de tonnes, la Terre vers le ciel. Or, se feraient-elles Coran ou Tjukurrpa'”, le bond mystique absolutisant la Parole ou les Écritures est par essence mystérieux ; et ce mystère est sacré, car il est celui de l’être même, en lequel se réfléchissent, autoréférentiellement, le prédicat et le sujet de notre propre humanité. C’est le mystère de pouvoir être un «je» qui est aussi un «nous», et de là pouvoir dire, en français par exemple, «je me», c’està-dire pouvoir réfléchir un corps médial (le langage) dans un corps animal. Infini en puissance dans la finitude, ce symbole est proprement insondable. Nous ne savons positivement ni où il commence, ni vers quel au-delà (刃e il nous porte, metapherei. Où cette métaphore commence ? Au moins dès notre chair mème, cette chair qui, dans l’espèce nue qu’est Homo sapiens, et celle-là seule, a tenu à cacher derrière toison ou chevelure les lèvres qui enfantent, exprimant l’espèce dans l’individu naissant, tout comme la tête où des lèvres personnelles parlent le langage de la collectivité… Symbole délibérément obscur, et que, pour nous distinguer plus manifestement encore de la bête, répliquent indéfiniment cache-sexe et couvrechef. Ces lieux où embrayent l’animal et le médial, l’être vers la mort individuel et l’être vers la vie collectif, ce sont des lieux sacrés ; ils doivent donc être cachés. Sans doute Hésiode n’avait-il pas cela en tête lorsqu'il écrivit, dans Les travaux et les jours (42), Krupsantes gar echousi theoi bion anthrôpoisi

Car les dieux ont caché aux humains ce qui les fait vivre

le Centre Rouge de l'Australie, le Tjukurrpa est le «Temps du Rêve», celui des origines et de la manifestation de toute réalité. V. à ce sujet Sylvie POIRIER, Les jardins du nomade. Cosmologie, territoire et Personne dans le désert occidental australien, Münster, LIT Verlag, 1996.

199. Dans

115

OS POÉTIQUE DE LA TERRE

mais qui le saurajamais ? Ce qui nous fait vivre en tant qu’humains, c’est Pour toujours le mystère de cette autoréférence, qui vient en nous de la Terre (la nature), mais nous emporte vers le ciel, au delà de toute échelle. Dans l’exemple du monothéisme, le cœur sacré de la médiance - l'embrayage du corps animal et du corps médial - porte effectivement à la transcendance, Par définition toutefois, le corps médial s'étendant à tout notre environnement, Je sacré lui aussi peut s’y étendre, et s’y faire immanence. Certes, le dualisme modeme a désacralisé la nature, devenue cet objet neutre que toise un sujet transcendant son milieu ; mais au premier chef, toutes les religions s’y sont ou s’y étaient taillé des domaines sacrés. Même les monothéismes ont leurs lieux saints. Comment cela se peut-il ? Dans FAdo, Watsuji emploie, on l’a vu ($ 17), le concept de 刃ohakkensei, la découvrance-de-soi dans le milieu. C’est un effet de notre ek-sistence, Plus que ce que Heidegger appelle «être auprès des choses» (sen bei den Dingen), et qui relève de l’ordinaire, l’aspect le plus notoire de la médiance est bien que les sociétés découvrent symboliquement leur être dans leur milieu. Cette découverte s’hypostasie dans des hauts lieux, qui deviennent des espaces sacrés. Pourquoi sacrés ?Parce qu’ils sont obscurément ressentis comme la source même de l'être. Cette source est la ressource entre toutes, celle où périodiquement, rituellement, l’humain se ressource dans son être-là-ensemble, dans l’identité médiale des corps animaux, comme le font les Amérindiens Huichols avec leur pèlerinage au cerro Quemado, les musulmans avec le pèlerinage de La Mecque, ou comme au Japon, vers la fin du shôgunat et annonçant Meiji, le pèlerinage d’Ise raviva le lien social dans le culte de l’ancêtre impérial : la déesse Soleil. Watsuji encore, mais dans un autre ouvrage, commentant Scheler à propos du rapport personne individuelle/personne collective (Einselperson/Gesamtperson), lui attribue l’idée que le rapport entre les deux ne serait autre que le Dieu person nel. Cela rejoint ce que nous venons d’exposer : les dieux sont une forme symbolique de la médiance. Dans le christianisme, c’est ce qu’illustre le sacrement de l’Eucharistie, que la théologie catholique et orthodoxe définit comme les espèces (pain et vin) contenant substantiellement le corps, le sang, l'âme et la divinité de Jésus-Christ. L'on ne saurait hypostasier plus concrètement un prédicat! Bossuet voyait bien l’essence de ce symbole en écrivant : «Fréquentons donc ce sacré repas de l’Eucharistie, et vivons en union avec nos frères [...]201», 200. WATSUJI Tetsuré, Rinrigaku (Éthique), Tokyo, Iwanami bunko, 2007 (1937), vol. I, p. 52 544刃

201.

Dictionnaire culturel de la Jangue

Méditations sur l'Évangile, La Cène, I, 52° journée (cité dans le d'Alain REY, Paris, Dictionnaires Le Robert, 2005, vol. ID entrée «eucharistie»).

2 jt

116

多夕

RECONCRÉTISER

Qu'est-ce donc en effet que cette «union avec nos frères», sinon l’exaltation de notre corps médial ? À savoir le Christ, en l’occurrence ; mais cette unanimité en puissance dans l’humain

peut s’exalter aussi de mille autres manières, notamment dans les phénomènes de conformisme et de foule qu’étudia Gabriel Tarde (1843-1904). Curieusement, celui-ci récusait radicalement les conceptions durkheimiennes - pour lui, comme pour Mme Thatcher, la société n’était qu’une fiction, et il n’y avait de réel que les individus -; mais il n’en mettait pas moins en avant une «interpsychologie» qui, pratiquement, revenait au même phénomène : la manifestation de notre médiance. Pourquoi donc l’être humain se doit-il ainsi de manifester sa médiance, à l’occasion ou rituellement ? Parce qu’en lui, l’individuel est structurellement incomplet. Nous avons vu plus haut ($ 13) que le TOM souffre d’un manque2-être qui, le condamnant structurellement au désir d'objets, le pousse à en consommer; cela parce que, justement, son individualisme lui interdit de reconnaître sa médiance. Quoique sans nulle idée de ce concept ni de ce qu’il recouvre, les sociétés traditionnelles faisaient systématiquement le contraire : combler symboliquement cette incomplétude, et ce faisant réaliser pleinement l’humanité de leurs membres. Tel est le sens de la la notion d’anthropopoîèse, que Claude Calame éclaire à propos d’un chant choral de Pindare202et définit ainsi : «construction de l’homme comme être de culture, comme appartenant à une culture particulière ; une fabrication de l’humain qui s’opère à partir d’une incomplétude et d’une plasticité constitutives par les moyens d’une création symbolique pratique. » Les religions incarnent typiquement

cette anthropopoièse, dont le moment Structurel qu’est notre médiance entraîne la nécessité : leurs dieux multiformes viennent combler un vide qui, sans cela, resterait manque-à-être. Ils accomplissent notre humanité. C’est dire que l’être humain est structurellement porté à croire en quelque divinité, S'interrogeant sur ce «besoin de croyance» dans un livre récent?"*, D any-Robert Dufour l’attribue à notre néoténie, c’est-à-dire au fait que l’humain, à la naissance, est un être inachevé. C’est un méotène, un prématuré. De Platon -





et de philocommeles autres,Revwe dethéologie 人 CludeCALAME, Identitéetsujetdediscours: soi-même Sophie, 138, 2006, 343-354On achève bienleshommes, De quelques conséquences ⑳ 「DanyRobert DUFOUR, actuelles etfuturesde lamort de ﹩

‘eu, Paris,

3

)





P.

353.

Denoël, 2005, 117

POÉTIQUE DE LA

TERRE

à Lacan, cette idée d’inachèvement de l’humain est ancienne, mais c’est seulement vers 1920 que l’on s’est avisé de l’interpréter comme néoténie?%, à savoir une théorie qui «conçoit l’homme comme un être à naissance prématurée, à la fois incapable d'atteindre son développement germinal complet et cependant capable de se reproduire et de transmettre ses caractères de juvénilité, normalement transitoires chez les autres animaux. Cet animal, non fini, à la différence des autres animaux, doit donc se parachever ailleurs que dans la première nature, dans une seconde nature, généralement appelée culture» (p. 18). Pour la mésologie, cela évoque évidemment la problématique de la médiance, Dufour, à sa manière, va l’appliquer au problème de Dieu, et plus spécialement à celui de la «mort de Dieu» annoncée par Nietzsche. L'approche, assez psychanalytique, développe l’idée de Feuerbach selon laquelle «la spéculation religieuse ; c’est-à-dire, écrit Dufour, que l’homme inverse l’ordre naturel des choses >刃0刃 invente Dieu dans «une inversion qui fait passer la créature pour le créateur» (p. 94). Le néotène se crée un «Grand Autre» (Dieu) et s’y asservit volontairement, parce que, «[s]’il n’y a pas d’Autre à quoi se référer, il ne peut se penser comme sujet» (p. 101). En réalité, ce Grand Autre qui le «d’hommestique» n’est que son propre double : l’homme est «en manque de lui-même» > ( 刃刃). Le livre détaille les multiples formes de cet asservissement volontaire du néotène, et pour finir pose la question : «Sortir du néoténat… pour entrer où ? » (p. 335 sqq). Sans rêver d’un surhomme, il opte pour «une prorogation des fictions nécessaires aux néotènes» (p. 344), mais non pas sous la forme d’une nouvelle religion : «Nous n’avons en effet pas besoin d’une nouvelle religion car ‥ nous disposons déjà d’une, très ancienne. Ce qui nous relie et forme donc religion (du latin religare, relier), c’est notre très vieille disposition commune au discours. Cette ‘religion’ fonctionne sans clergé, seulement avec des individus parlant en Jeur nom. [...] Ce qui serait vraiment inédit serait de simplement s’accorder à Ho nature paradoxale et de convenir que nous avons besoin non pas d’un nouveaV dieu, mais d’un tiers logique et laïque. […] L'expérience qui nous reste à faire

204. Dufour cite à cet égard (p. 17 et 18) un article du médecin Émile DEVAUX, L’infantilisme de l’homme par rapport aux anthropoïdes, Revue générale des sciences pures et appliquées, XXXII, 1921, et pour la chéor, proprement dite de la néoténie humaine, Louis BOLK, Das Problem des Menschawerdung (La genésé l’homme), 1926. 205. Ludwig FEUERBACH, L'essence du christianisme, Paris, Maspéro, 1968 (1841), p. 249 (cité par Dufour p. 94),

118

团多夕

RECONCRÉTISER

serait donc celle d’une nouvelle transcendance que chacun porterait de façon immanente en lui» (p. 344-346),

Il s’agirait en somme d’assumer notre médiance, en tant que proprement humaine plutôt que par le détour d’un Grand Autre. Or, comme Dufour l’entrevoit en parlant fugitivement de «tiers logique», cette assomption n’est pas possible dans le cadre logique, celui du tiers exclu, qui a soutenu la modernité, conduisant entre autres à cette désymbolisation qu’est la « mort de Dieu». Nous aborderons ce problème au chapitre VII; mais cela suppose, auparavant, de reconcrétiser les choses que le dualisme a décomposées en objets.

CHAPITRE VI

Croître ensemble

﹩26. Concret, concréêtude, concrescence Ce que vise la mésologie, c’est à construire une épistémologie des choses concrètes, par contraste avec l’abstraction de l’objet moderne ; construction qui néanmoins suppose des concepts, à commencer par ceux de médiance et de trajection. ne sontpas ? voulantdirecela qu’elles - En somme,desabstractions elle découlejustementdeLabstraction - Pas si simple.Cetteopposition-là, moderne, qui a séparé les mots des choses, et des choses a fait des objets. Cette abstraction discrétise: elle sépare en unités discrètes, numérisables, ce qui était le flux continu de la réalité. Elle va de pair avec l'arrêt sur objet ($ 14). Pour commencer, elle déconcrétise. Aujourd’hui, certes, «concret» a pris un sens très proche de «matériel», et donc d'objectif, à telle enseigne qu’en anglais, cet adjectif s’est substantivé dans le sens de «béton» (concrete) ;mais ce n’est pas de cela qu'il s'agit. À l’origine, concrets était en latin le participe passé de concrescere, verbe formé de 刃 c’était proprement «croître crescere (croître) et cum (avec, ensemble). C刃刃e ensemble». C’est ce que font les choses quand on les laisse se faire les unes avec (c刃/ les autres, dans le champ de notre existence. Il y a là en même temps du lien et du devenir (crescere). On peut donc dire que la concrétude, ou plutôt la concrescence, puisque c’est une mouvance, incarne la trajectivité du rapport entre genesis et chôra, l’existant et son milieu ; tandis qu’à l’inverse, la discrétisation moderne d'identité, incarne le triomphe, dans les objets individuels, du fopos et du principe

121

0 POÉTIQUE DE LA TERRE

|

en même temps que celui du dualisme sujet/objet. Le TOM, c’est l’adversaire acharné de cette concrescence, qu’il forclôt du mieux qu’il peut. Or une chose concrète n’est pas seulement un objet, circonscrit et figé dans son fopos; c’est également un processus engageant notre existence 刃notre ek-sistence, Il y a coalescence (nourriture mutuelle)? entre son être et le nôtre. Cela implique un dépassement de l’identité par le devenir, autrement dit une médiation de [ttre par le non-être (ce que l’on n’est pas encore). Cette idée assez hégélienne, elle est inhérente au concept de trajection, pour lequel la substance S est médiée par l’insubstance P dans la réalité S/P Effectivement, P n'est pas S ; il lui est accidentel, non nécessaire et non essentiel. C’est ce que le grec, dans la Métaphysique d’Aristote (4, 2), appelle to sumbebékos. Curieusement, ce terme vient du participe passé de sumbainein, «marcher ensemble, aller avec». Voilà qui évoque très directement l’aller-avec des choses et de notre existence dans la réalité concrète. Sauf abstraction, c’est à cet aller-avec que nous avons affaire, pas à des objets discrets. C’est lui qui nous fournitlesprisesde notremilieu’,qui sanscettetrajection nous resterait à jamais étranger. Ces prises ne sont autres, en effet, que /'ex-tant-que de l’«S en tant que P» qui fait la réalité des choses. Comme les affordances gibsoniennes, elles sont ambivalentes : ce sont en même temps les prises que nous avons sur les choses, et les prises que les choses nous offrent. Autrement dit, elles sont actives et passives à la fois 刃33). On est loin de cet en-soi ou de cette neutralité de l’objet face au sujet, que postule le dualisme. Ces prises en effet nous motivent, et cette motivation s’étend à tout notre milieu : « Les prises s’agrègent en motifs, voire en contrées»*%, dans un mouvement continu qui n’est autre que la concrescence de la genesis dans sa chôra, - Mais commentcesprisespeuvent-elles nousmotiver? - Par l’effet de la trajection qui les a historiquement constituées, hypostasiant dans les choses la manière que nous avons de les saisir (P), c’est-à-dire l’expression de nous-mêmes, de nos penchants, de nos jugements. C’est ce que signifie le concept watsujien de jikohakkense;”, la «découvrance de soi» dans le milieu ($ 17). Le soi (jiko) en question est pleinement humain, concrètement chargé d’affects et d’habitudes avant même d'être conscient et capable éventuellement de s’abstraire en un cogito. 206. De cum, avec, mutuellement, et alt, se nourrir. 207. Ce thème des prises médiales (ou écouménales) est développé dans Écoumène, op. cit. (v. supra Propos), chap. 6 («Prises»), 208. Baptiste de COULOMB, Médiance, Pouvoir et agriculture de proximité, L'exemple des AMAP (Associations de maintien de l’agriculture paysanne) »franciliennes, Master d’études comparatives sur le d éveloppement, EHESS, septembre 2006, p. 29, «Contrée» fait ici allusion à la Gegend heideggérienne, mais saisie dans sa réalité géographique.

⑳⑨.自己発見性.

⑫②

|

RECONCRETISER

Cette Pet

ne transforme pas seulement les objets abstraits (S) en chose concrètes (S/P) ; elle transforme aussi ce sujet prédicat de soi-mé “est l’ê 刃 humain (5 8), le mettant à l’unisson de son propre milieu &p 刃repli ﹣D’où vient cedoubleeffet? : 晓 B 网 ﹣Encoreunefois, de quel’instance trajectrice(l’émettrice deP), un sujet humain, s'exprime elle-même dans sa manière de saisir les choses, à savoir S e tant que P Ainsi, au fil de la chaîne trajective (S/P)/P)/P")/P".. cette « rom même» évolue à mesure qu’elle émet P au lieu de P P” au lieu de P etc. Dans ce processus, il y a bien concrescence du sujet avec son milieu. Ce chmptingen montrera concrètement les manifestations dans [Ecoumene, et il reviendra au chapitre X d’en montrer l’effectivité au niveau ontologique de la biosphère aussi. l’augure… Alors, ces exemples? - Acceptons-en ﹣Commençonstoutdemêmepar la rencontrededeux concepts,cela préci-

sera la perspective.

jikoryôkai"o:

Dans FAdo, Watsuji parle aussi d’«entente-propre»,

«Pareille entente-propre (jikoryôkai) ne consiste pas à comprendre un «moi» (zæure)

en tant que «sujet» ( 刃a刃z 刃qui sent du chaud ou du froid, ou en tant que sujet que réjouit la vue des fleurs. Dans ces expériences, nous ne dirigeons pas nos yeux sur un «sujet» (shuwkan). Quand nous sentons du froid, nous contractons

notre corps, nous nous couvrons, nous nous rapprochons du brasier. Non, un vieillards intérêt plus fort encore nous fait plutôt vêtir les enfants, pousser les vêtements ou près du feu. Ou encore, nous travaillons pour pouvoir acheter des forêt, les tissages du charbon de bois. Les charbonniers font du charbon dans la fabriquent du tissu»?! inspiré du Verstehen (compréhenCe concept d’entente-propre est sans doute plus géographique mais on voit d’emblée qu’il est plus concret, sion) heideggérien, qui se découvre et se comprend dans et plus radical. C’est bien le «soi» (jiko) ; mais ce «soi» est quelque chose fleurs, les vêtements ou les charbonnières

les qu’un « moi». C’est l’assise de tout possible de plus vaste et de plus profond ; de toutes ; concrétude : l’aller-avec «moi». C’en est le milieu ( 刃刃) dans sa p leine ce fait même donnent prise à notre exischoses les unes avec les autres, qui de récusé. tence. Cela, tout justement, que le TOM a

210.自己了解.

211.Fhdo op. cit., p. 24-25. 123

OR POÉTIQUE DE LA

TERRE

Ces prises existentielles, elles sont de toute échelle, de l’unité du moi en un lieu quelconque jusqu’à celle de l’humanité dans l’écoumène. Un cas intermé. diaire, et qui a fait le monde moderne, est celui de la «prise de terre» (Landnalme) qui, selon Carl Schmitt, a permis à «cette nouvelle entité, l’État, [d’Jélimine[ l'empire sacral et le règne impérial (das sakrale Reich und das Kaisertum) du Moyen Âge ; elle élimine aussi la potestas spiritualis du pape en matière de droit des gens» 212, Sans cette prise, ni État ni droit des gens au sens actuel, lequel néanmoins la forclôt dans la perspective du TOM : tout cela n’est-il pas censé relever du contrat entre les individus ?

À une autre échelle, ce fait le plus directement nécessaire à l’existence humaine (après la respiration) : la nourriture, n’est jamais seulement matérielle. Autrement dit, elle ne relève jamais seulement de l’écologie ; toujours à la fois écologique, technique et symbolique, elle relève proprement de la mésologie. C’est une chose, pas un objet. Comme le soulignait déjà Lucien Febvre, «Nulle part, la nourriture n’est ingérée par le sauvage avec une sorte d’indifférence éclectique. Partout des interdictions, des restrictions, des tabous. [...] Chez les Eskimos du Centre, il y a défense de manger en même temps le gibier de terre et le gibier de mer; défense de garder dans sa hutte des bêtes de terre tuées, en même temps que de la baleine, du phoque et du morse » ?13,

C’est dire la pauvreté de l’utilitarisme, pour lequel ces choses sont déterminées par la digestion. Digestion certes il y a, nécessairement, dans le métabolisme qui transforme en vie du corps animal les matières mortes (cueillies ou tuées) prélevées sur l’environnement ; mais, allant avec, et non moins nécessaire à la vie du corps médial, il y a la trajection qui en fait une nourriture concrètement humaine : matérielle mais aussi nommée, apprêtée, ritualisée, cosmisée. Bref: S/P, non pas seulement S. De même pour l’habitation. Concrètement, il ne suffit pas d’abriter le corps animal des intempéries ; car ce corps-là n’est jamais seulement animal, il est humain, et c’est sa médiance qu’il convient de loger. Non moins ye 刃 un milieu que dans l’environnement. Cela fait, en particulier, qu’une maison n’est jamais seulement un contenant, mais aussi ce qu’elle contient, ou plutôt ce avec quoi elle va concrètement : une famille. Nos langues en gardent la trace. En français, 212. Carl SCHMITT, Le nomos de la terre, Le droit des gens du jus publicum europaeum, Paris, PUF 2001 (Der Nomos der Erde im Volkerrecht des Jus publicum europaeum, 1950), p. 127. Albin Michel, géographique à Paris, 213. Lucien FEBVRE, La Terre et l'évolution humaine. Introductiongéographique à l’histoire, l’histoire,Paris, 1949 (1922), p. 206,

124

障 壕﹍

n

RECONCRETISER

maison longtemps signifié aussi « famille %et l’on peut encore parfois l’employer au sens d’«entreprise ». Dans le japonais # ou le coréen chip, les deux sens «famille» et «maison» se chevauchent toujours largement. Et que dire du chinois où une expression comme daja*!, littéralement xgrande maison», veut die «tout le monde»! Ces choses-là sont bien plus que de la métonymie, simple affaire de mots ou à la rigueur de pensée. Elles sont affaire d’être. Le pavillon du banlieusard le fait exister, plus encore qu’il ne le loge ; et c’est bien pourquoi il reste sourd aux objurgations des lettrés, qui lui ressassent depuis belle lurette que cet habitat est

insoutenable?!*, Ne disons rien du vêtement : si l’on nous prévient que «l’habit ne fait pas le moine», c’est bien parce que, concrètement, le moine est son habit, au sens large de l’aller-avec d’un certain milieu. Il en va de même de toute réalité humaine, et pas seulement pour des raisons sociales : cognitives, et donc physiologiques aussi. L'on connaît depuis l’Antiquité les techniques de mémorisation qui, en associant telle chose à telle autre (par exemple le plan d’un discours à celui d’une maison), permettent de susciter l’une par l’autre. Cet aller-avec, c’est le principe de la madeleine de Proust, qui n’est pas qu’une figure littéraire : «Associer un travail de mémorisation à une odeur, puis diffuser ce parfum pendant le sommeil, permet de consolider l’apprentissage. Chippocampe, région du cerveau où transitent les informations en cours de mémorisation, semble stimulé par les odeurs »?!6,

Non seulement le cerveau (ici la mémoire) fonctionne mieux en situation concrète (ici l’aller-avec « noème + odeur »), mais il ne se constitue pas normalement si on l’en abstrait. Il est prouvé, par des expériences sur les souris",









AR. En japonais, ie s’écrit 刃([uja en chinois). By 刃eway, ce sinogramme se compose des deux éléments “toit» (en haut) et «cochon » (en bas), et signifie donc littéralement «porcherie»! ②①⑤.V lespublications du programme « L’habitat insoutenable/Unsustainability inhuman settlements» (2001-2010): A. BERQUE, Ph. BONNIN, C. GHORRA-GOBIN (dir.) La Ville insoutenable, Paris, Belin, 2006; 刃 BERQUE et S. SUZUKI (dir) Nihon no sumai ni okeru füdosei to jizokusei 刃 刃刃 刃刃刃刃 刃刃刃 風 土性と持続性(Médiance etsoutenabilité dans l'habitation japonaise),Kyôto, Nichibunken,2007 ;奶 BERQUE, Ph, BONNIN, A. de BIASE (dir.) L’habiter dans sa poétique première, Paris, Donner lieu, 2008 ; 乙 BERQUE, N. FROGNEUX, B. STADELMANN, ﹩SUZUKI (dir.) Être vers la wie. Ontologie,ーョ éthique de l'existence humaine, Tokyo, Maison franco-japonaise (Ebisw n°40-41), 2009 ; À. n 刃 BONNIN, A. deBIASE (dir﹚Donnerlieu au monde.La poétiquedel'habiter,Paris, Donnerlieu, 2012. 216. Science et vie, mai 2007, n° 1076, p. 36. 2 刃38 217, Effectuées par une équipe de Harvard et rapportées dans Science et vie n° 1142, novembre 2012, p. 38. 214,

125

ˍ

OS POÉTIQUE DE LA TERRE _

qu’être isolé en bas âge nuit au câblage cérébral : ces expériences révèlent “des défauts irréversibles au niveau de la myéline, qui gaine les fibres nerveuses ,21 Il n’est pas jusqu’au droit qui ne commence à reconnaître la concrétug 0 et à envisager que la réalité d’une chose ne se réduit pas à l’objet dans son p individuel ; ce qui peut bouleverser des notions fondamentales, comme celle de bien meuble ou immeuble : «Ainsi, les clefs, sans lesquelles la maison ne serait pas complète, les planches permettant de fermer boutique, sans lesquelles il manquerait quelque chose, où les vases employés pour le service divin, sans lesquels la chapelle ne serait pas chapelle, participent de l’immeuble. Ces entités servent toutes ad integrandam domum. ‘Destinées à perpétuelle demeure dans la maison’, elles ont chacune l qualité d'immeuble »?!°, L’auteure de cette thèse très remarquée allant jusqu’à écrire : Avec l’idée d’une chose-milieu, devrait, à terme, disparaître 2220. «

la frontière

des immeubles

et des meubles

‥ cequi, pourle coup,seraitforttrajectif!

﹩27. Les lieux, les choses, les mots Vers la fin de sa vie, tante Mimi avait beaucoup perdu la mémoire. Elle se répétait souvent, mais selon certaines règles qui, elles, semblaient se maintenir. Son neveu Luc, la conduisant dans Amos ou dans les environs, l’avait remarqué: passant en voiture devant tel ou tel lieu, tante Mimi racontait toujours les mêmes

histoires. Immanquablement. L'histoire allait avec le lieu, révélant la concrescence de ce qui avait été une vie… D’une autre échelle, cela m’avait rappelé ces légendes qui, dans les sociétés traditionnelles, sont attachées aux lieux. Legenda, ce sont les choses qu’il faut dire à haute voix (legere) dans le lieu qui les comporte. En retour, ces histoires font le lieu ; car concrètement, elles n’en sont pas séparables. Dans Songlines, Bruce Chatwin en rapporte une illustration si belle qu’on a peine à le croire. Cela se passe dans le Centre Rouge de l’Australie, On conduit en voiture un vieil Aborigène vers le lieu où celui-ci a demandé à mourir, car 218. Ibid. 219. Sarah VANUXEM, Les choses saisies par la propriété, Paris, 220. Op. cit., p. 243.

126

IRJS éditions, 2012,

p. 239.

RECONCRETISER

c’est là que l’esprit-enfant est venu habiter sa mère, jadis. La terre australienne

étant tissée de legenda qui la racontent depuis le Temps du Rêve, à l’approche il de ce lieu, le vieil homme commence à en dire le mythe ; mais, bizarrement, le dit à toute vitesse. Les Blancs qui le conduisent finissent par comprendre : le 4x4 allant plus vite qu’un homme au pas, les paroles, accordées aux lieux qui défilent, défilent elles aussi plus vite… Ce qui précède, ce sont évidemment des sornettes du point de vue moderne, pour lequel les mots ne sont pas les choses, et encore moins les lieux : pour ne rien dire du mot «chenil», le mot «chien » aboie-t-il ? Ce sont pourtant des faits d'expérience (je fais confiance à Chatwin), et ils disent bien la réalité (S/P) des lieux, des mots et des choses dans un milieu humain ; à savoir leur concrescence, qui du fait même est leur sens, Il est vrai que les mots volent, et de plus en plus grâce à nos techniques ; mais cela ne change rien à ce principe de la genèse du sens : leur croître-ensemble avec les choses et avec les lieux, dans une certaine histoire dont le fil indéfiniment se poursuit. et la présence,le distalet le proximal, - Tu veuxdire quela représentation c’est du pareil au même ?

- Eh oui, en un sens! Parceque la symboliciténe relèvepasde l’extensio. La réalité S/P ne se réduit pas à la substance S, dont les mots, dans la représentation, seraient des tenants-lieu arbitraires, ailleurs que là où se trouve S. En fait, cela se passe en un milieu, et même en / 刃刃que milieu, plutôt qu'entre réalité dès le stade des TOM distincts. L’insubstantiel P fait partie de cette proximal ; et à tous les degrés d’éloignement physique, dans l’espace comme le dans le temps, il en reste constitutif, continuant d'aller avec S quel que soit vecteur matériel de cet aller-avec, des sensations les plus directement charnelles lieu où jusqu’à la résonance d’un simple mot, prononcé aux antipodes du par métaphore physiquement se trouve ou se trouvait le S initial. On pourrait, au point où nous en sommes, évoquer ce qui se passe avant la décohérence quantique : p assé semblent, dans certains cas, «Deux particules qui ont interagi dans le l’une de constituer un tout inséparable, même lorsqu’eÎles sont très éloignées individuellement l’autre. Il n’est alors pas permis de considérer qu elles sont constituées dans l’ensemble qu’elles forment af,

一 一 一 一L 一 一 一 sciences, Paris, Flammarion, 1997, p. 221.MichelSERRES et Nayla FAROUKI (dir.)Le Trésor. Dictionnaire des des paires de photons, par Alain Aspect non-séparabilitéa été prouvéeexpérimentalement, sur L i en 1983,



127

OX POÉTIQUE DE LA TERRE

C’est sans doute ça, le sens. Autrement dit, c’est une affaire d'histoire, d’inte. raction dans le passé, bref de concrescence plutôt que de projection arbitraire en vertu de je ne sais quel contrat, d’un certain signifiant sur un signifié, élève l’arrêt sur objet des mots et des choses. «Les mots», cela désigne ici aussi bien le langage que la langue ou que la parole. On peut bien entendu préciser, même en ayant conscience que beaycoup de langues ne font pas cette triple distinction, que fait le français. En japonais, kotoba peut vouloir dire les trois. Logos aussi, en grec. C'est qu’en réalité, le langage demeure une abstraction s’il n’est pas incarné dans une langue, comme celle-ci l’est à son tour si elle n'est pas actualisée en parole par un corps animal, lequel de son côté ne peut rien dire sinon couplé à un corps médial, ici le système commun qu'est une langue. Et tout cela, ce ne sont pas seulement words, words, words : ce sont des situations concrètes, dans un certain milieu et une certaine histoire, en dehors de quoi les mots ne veulent rien dire. C’est le métabasisme, c’est la grande illusion de la basse modernité d’avoir cru que les mots - les signes - ne tiendraient leur sens que de leur seul rapport entre eux-mêmes ; qu’en somme, il y aurait autocréation du langage. Certes, ce rapport entre les signes existe, et il contribue au sens ; mais il ne le crée pas plus que P ne crée S/P à lui seul. Non seulement les mots ne créent pas les choses (contrairement à la vision magique), mais ils ne peuvent même pas en être indépendants (contrairement à la vision moderne). En effet, par rapport aux choses (S/P), ils sont en position de P: ce qui se dit à propos d’un sujet S’, qui est toujours déjà S/P (une chose). Tout cela relève d’une même chaîne trajective (((S/P)/P)/P”)/P””…., qui est à la fois historique et médiale, à la fois en deçà et au delà de la prédication au sens purement verbal de la logique, laquelle se borne à discrétiser - à fétichiser - un unique aspect de ce processus global. Tel, à fortiori, le métabasisme de la French theory, sur la lancée du coup de force par lequel le langage s’est posé en paradigme de ce dont il s’est abstrait : la réalité (S/P), alors qu’il n’en est, concrètement, jamais qu’un prédicat parmi d’autres (ceux de nos sens, de notre pensée, de notre action). Cela revient à absolutiser P dans le même bond mystique que la «logique du prédicat» de Nishida, cet énantiomère de la «logique du sujet» qui, depuis la révolution scientifique, avait soutenu la pleine modernité. La mésologie quant à elle, comme on l’a vu plus haut ($ 15), n’absolutise ni S ni P Le sens,en particulier,ne peutpas se comprendredansle cadredela logique aristotélicienne, qui absolutise S et où il ne peut donc y avoir que projection, à telle ou telle échelle, du fopos d’un mot sur celui d’une chose ; en particulier cette projection arbitraire (ex nibilo et ex abrupto) de la valeur des signés 128

RECONCRÉTISER

① surde purs objets (S),qui pour notre linguisti ue est c 刃 刃 des mots. Tel ce credo structuraliste222: q ensée produire le sens «Quels qu`aient M été le moment ! et les circonstances de son apparition, le lan age n’a pu naître que tout d’un coup. Les choses n’ont pas pu se prets à signifier progressivement. […] un passage s’est effectué d’un stade où rien n’avait un sens à un autre où tout en possédait», ⑨



`ダ

和 ④

En réalité (S/P), le sens ne naît ni ex nihilo, ni ex abrupto ; il naît ex historia rerum, dans la GOMsrsAC4RER des substances et des signes, ie. dans la trajection des sujets et des prédicats : (((S/P)/P)/P”)/ P … et ainsi de suite, depuis que le monde est monde, c'est-à-dire au moins depuis qu’existe la vie. Rejetant ainsi le subitisme structuraliste et post-structuraliste, qui n’est qu’une métaphore matérialiste de la Création, la mésologie prend donc parti naturellement pour Bourdieu? lorsque celui-ci reproche à Saussure d’avoir fétichisé la langue en l’abstrayant des conditions sociales de son énonciation ; autrement dit, d’avoir discrétisé la langue et le discours, en ne retenant que la première comme objet de la linguistique. Objet en effet, campé dans son topos, et abstrait de sa chôra : nous sommes bien là dans la perspective du TOM. Pire : tout en se piquant de post-structuralisme, c’est toujours selon la même perspective que Derrida comprend la notion même de chôra, en la discrétisant dans le fopos du texte platonicien qui en parle, et donc en l’abstrayant de tout aller-avec dans le milieu où, à l’époque, au delà de ce fopos, un tel terme pouvait être employé à Athènes?*, Bref, en l’abstrayant - en la coupant - de ce qui en faisait fondamentalement le sens. Quant à la naissance du langage, la mésologie ne peut prendre qu’une position de principe : c’est une trajection supplémentaire, et donc cumulative, de la sémiosphère inhérente à la vie, comme l’a montré la biosémiotique : ss,

| dansMarcelMauss de MarcelMauss’, g ① à l’œuvre ÉVI-STRAUSS, ‘Introduction estpw诊WW ce passage plustard, ャ トートー Paris,PUF, 1950, p.XLVII. Un demi siècle 1996, p. 45. Plus Paris, PUF, langage, La Philosophie du sans la moindre critique par Sylvain AUROUX, culture, of human GAR, The Daren 刃刃 刃刃刃 刃 刃 刃 | sé précisée nrécisé 、 a été KLEIN et Blake 刃 - 刃 par Richard récemment, la même thèse b i 刃A m 刃 New York, John Wiley & Sons, 2003, pour qui le langage est apparu

222.D ャ

1

y

i

it

! énéti The Cradleof (dir.), KNIGHT Chris BOTHA et CANN dansRudolfT . 2, 2009. language, Oxford University Press, ャ ペ 小き Platon M linguistiques, des échanges piene BOURDIEU Ce que parlerveut dire.L'économie ②②③. 刃 刃 刃 = ma ape développé J'ai 1994. Galilée, Paris, Khéra, ; dans la p 224. Jacques DERRIDA, et Chris YOUNÈS (dir.) Espace et lieu p. 13-27 dans Thieny PAQUOT Découverte, 2012. Végalement plus bas, $32. Touj ー Karl ー

int d G ト + ケャ



129

a

刃 刃 POÉTIQUE DE LA TERRE

«La sémiosphère est une sphère tout comme l’atmosphère, l’hydrosphère, ctl biosphère. Elle pénètre dans tous les coins ces autres sphères, en incorporan toutes les formes de la communication : sons, odeurs, mouvements, couleur, formes, champs électriques, radiations thermiques, ondes de toute espèce, signaux chimiques, toucher, etc. Bref, des signes de vie »°?. C’est en effet la vie qui assemble les signes D) et les substances (S) pour en faire concrètement des choses (S/P). C’est à partir de cet aller-avec que les signes peuvent transmetttre du sens, transmission que l’évolution et l’histoire ont petit à petit transformée de biosémiotique en langage proprement humain, de pair avec l’hominisation. Loin d’une projection subite et arbitraire, dans cette trajection, les signes 刃devenant progressivement les mots 刃sont consubstantiels aux choses. Les mots sont les choses, car celles-ci ne sont pas que des objets: ce sont des prises, les prises de notre existence avec notre milieu. Le TOM s’est fermé à cette histoire. II la forclôt. Dès lors, il est incapable de comprendre le sens, dont il ne peut faire qu’une aporie s’il se refuse le bond mystique d’une création divine. Témoin le passage susdit de Lévi-Strauss, qui, entre «un stade où rien n’avait un sens» et «un autre où tout en possédait», postule un «passage» dont l’anthropologie ne peut que se défausser : « À la suite d’une transformation dont l’étude ne relève pas des sciences sociales, mais de la biologie et de la psychologie, un passage s’est effectué… »27, Que l’anthropologie, cette science humaine par excellence, doive rester coite devant ce qui est le propre de l’homme, ce 刃刃 o刃logon echôn, pour s’en remettre justement à la zoologie, voilà qui est curieux! Mais qui découle en fait directement - puisque l’auteur n’était pas créationniste 刃du postulat tacite d’un contrat entre sujets individuels désincarnés, cogitos parlant sans être vivants, confits dans leur TOM, et décidant un beau jour, arbitrairement, que tel objet se nommerait comme ci, tel autre comme ça. Contrat en somme tombé du ciel (l’Éternel en moins), alors qu’en fait le sens est monté de la Terre, en quelque quatre milliards d’années, dans la contingence de l’évolution et de l’histoire. Par trajection, non par projection !

225.Jesper HOFFMEYER, Signs Press, 1996 (1993), p. VII.

of meaning in the universe,

Bloomington & Indianapolis, Indiana University

226, Au sens, évidemment, d'une psychologie physique, proche de ce qu’on appellerait aujourd’hui cognitives. 227. LÉVI-STRAUSS, ibid. 130

les

sciences

RECONCRÉTISER

﹩28. Milieunippon,discourset haïku Concevoir le sens des mots comme une simple projection de la souveraineté humaine sur les choses, abstraites en objets, c’est évidemment une expression du dualisme moderne. Au delà, c’est une expression de la structure ontologique implicite dua nourrie dans les principales langues européennes, conjointement à d’autres facteurs historiques, la transcendance du pronom «je» par rapport aux circonstances concrètes de l’énonciation (chap. I). Il vaut donc la peine de se demander comment cela se passe dans des langues et des milieux où l’expression du locuteur fonctionne selon d’autres principes. Nous avions commencé la comparaison avec le japonais ; continuons-la. Commentant la formule de Benveniste «Est je qui dit je», imitée de l’ebyeh ascher ehyeh (sum qui sum) de l’Exode (刃3), Dany-Robert Dufour écrit : «Benveniste a en somme attribué au sujet la définition autoréférentielle ou unaire autrefois accordée au grand Sujet [Dieu]. [...] Est je qui dit je ‘est’ une proposi-

tion dans laquelle le prédicat consiste en une reprise du sujet, où le je se trouve défini par lui-même. […] En découvrant ce point de retour, Benveniste a découvert le point d’Archimède d’une nouvelle linguistique, celle de la parole, c’est-à-dire le point de bascule à partir duquel la langue se convertissait en discours »228, Benveniste participe effectivement d’un courant - où il voisine avec Searle, Austin, Ducrot, Labov, Grice, Jakobson… - qui a reconcrétisé la linguistique en

montrant que la langue ne peut pas ne pas être d’abord un discours, émis par un sujet dans certaines circonstances. Jakobson parlera par exemple des «embrayeurs» (tels je, demain, ici…) qui rattachent ce discours à l’existence concrète du locuteur. Or, les langues se situent très diversement par rapport à la nécessité de tels embrayages. Autrement dit, elles sont plus ou moins concrètes ou abstraites. Comparé au français, le japonais est une langue hautement concrète ; à tel point, comme on l’a vu ($ 4), qu’un énoncé tel que «Hanako est triste» est impossible si le locuteur n’est pas Hanako elle-même. Il ne peut qu’être le discours singulier d’une certaine personne, non d’une autre puisqu’il s’agit de son intériorité ; ce qui est certes vérifier le principe du «est je qui dit je» de Benveniste, mais selon une tout autre ontologie que la transcendance de ce «je» : en passant concrètement par les circonstances, l’ambiance et le milieu de ce 一



228.







DUFOUR, op. cit. au

刃25, p. 263 et 264. 131

関s POÉTIQUE DE LA TERRE

discours ;ce qui revient à un s刃刃 id, ubi sum : je suis cela où je suis, ou au moins au yo soy yo y mi circunstancia d’Ortega y Gasset ($ 6). Cette disposition linguistique à la concrétude, la culture japonaise n’a Cessé de l’élaborer, de la développer, de l’actualiser au cours de son histoire, La littérature du Moyen Âge a par exemple fait grand usage des makura-kotoba 刃 刃 ces «mots-oreillers» que Jacqueline Pigeot définit comme «mots ou expressions figés qui coiffent un mot, dont ils sont aussi indissociables qu’une ‘épithète homé. rique’. Le sens originel de l’expression peut à la longue s’effacer : ainsi kusa-makura, ‘oreiller d'herbes’, est-il employé à propos de voyages en mer »2°, Plus remarquable encore, ces mots-oreillers ont évolué en toponymes porte-poèmes, uta-makura 刃 刃, certains «lieux renommés» (meisho 刃 刃)évoquant instantanément telle chose, tel fait, tel sentiment. Dans ces porte-poèmes, «la géographie (c’est-à-dire le monde extérieur, objectif) et le mental s’interpénètrent et se cautionnent mutuellement, se colorent l’un l’autre pour déterminer le poème, dont on peut dire que, dans son ordre propre, il échappe alors à toute gratuité. Que d’ailleurs le poète, parmi tant de sites, choisisse ceux qui ont statut de meisho, s’explique peut-être mieux dans cette perspective : ne serait-ce pas par souci d’écarter plus radicalement encore la tentation de gratuité ?Car le meisho n’est pas seulement fixé géographiquement, il est encore déterminé par une tradition rhétorique: introduire un nom de lieu célèbre dans un poème, c’est prendre en charge cette tradition, c’est donc s’insérer délibérément dans un monde d'images et de correspondances s230刃 Dans de nombreux meisho, la fonction toponymique (l’identification géographique d’un lieu) en vient même à disparaître devant la fonction évocatoire, à savoir de susciter un sentiment par référence à quelque précédent historique ou littéraire, sentiment qui en principe (abstraitement) n’est pas localisable, mais qui, concrètement, l’est ici au pied de la lettre. Ces lieux re-nommés, autrement dit plus-que-prédiqués, outrepassent les limites de leur topos dans l’extensio: ils deviennent le sentiment du lecteur lui-même. Dans le cours de cette trajection, bien entendu, ils n’échappent pas au sort de tout prédicat : l’histoire va tendre à les substantialiser, les hypostasier, les scléroser en pures conventions. Vers la fin du Moyen-Âge, un Shôtetsu (13811459) pouvait se vanter de jongler avec les meisho sans même savoir où ils se trouvaient dans le territoire. Tatta et Yoshino étant respectivement, pal 229. PIGEOT, op. cit. au 230. Op. cit., p. 111.

刃24, p. 26, note 31.

132

RECONCRÉTISER

en automne et des fleurs de excelle nce, les 刃刃刃0 des feuilles d’érable rouge ces toponymes pour évoquer cerisier au printemps, il employait régulièrement dit feuilles m 刃 rouges d’implication géographique : «Qui s’était

sans plus Bref, le lieu suffit»°*!, thèmes, mais il et Yoshino, dit fleurs. /dit 刃刃 : dit Tatta, qui siècles plus tard, Bashô ira (trois formalisme pur en un délocalisé 刃 en thème, et pieds, ressourçant systématiquement visiter les meisho de ses propres contraire u ④ la Terre elle-même). la poésie dans sontpas inconnusdans notrelangue (cequi ne phénomènes ls parei Certes, de exemple, les est universellement partagée). Par concrétude que la bien tre mon généralemagnésie (carbonate de magnésium) n’ont de la lisent qui uti gymnastes ces

Mineure ce mot vient du nom d’une ville d’Asie que nce conscie pas ment les minerais aimantés. Déjà dans l’Antiabondaient où azar) Inekb (aujourd’hui pourrait dire qu’un dire «aimant». Saisissant l’image, on quité, magnétis voulait ensemble les territoires et ce qu’ils portent, mots et aller fait magnétisme certain entendu, n’est qu’un autre nom de la compris ; métaphore qui, bien sentiments y

médiance.

reconnu cette concrétude au même

n’ont pas Les diverses cultures, cependant, érigée en forclose. Le Japon, au contraire, l’a degré. Le cogito, le TOM l’ont

règle le plus universellement connu, toujours fondamentale de son genre littéraire eux-mêmes, voire jusqu’à l’étranger dans Japonais les par pratiqué massivement haïku, lequel s’est codifié à peu près au d’autres langues que le japonais : le de la de l’Eurasie, le paradigme abstrait bout l’autre à contraire, au où moment modernité s’instaurait?*. immédiatement rencontréun au$ 4. L'on y aura déjà avons en nous haïku, Le , poème court, formé de trois vers un c’est : apparent le plus trait remarqué son «chante les phénomènes du monde naturel il principe, Par pieds. et 5 5, 7 de saisons, de même que les phénomènes des cycle du fonction en qui se produisent 3, Bref, il chante le milieu nippon. qui en dépendent dans le monde humain» plus particulièrement à partir des œuvres l’ordre, de a mis y L’histoire sujet ! Vaste Bashô (1644-1694), et jusqu’à Masaoka d'Ihara Saikaku (1642-1693) et de Matsuo

d'acquérir son allure actuelle,

le genre achève Shiki (1867-1902). Au XX siècle, l'après-guerre, où le critique Kuwabara nonobstant de violentes controverses dans siècle, les Japoest-il qu’au XXT Toujours conformisme. Takeo l’attaqua pour son ぱ吉 野といへ 花 とい へ ば龍昌、 231, 醺 ヤ to iebaTatta, hanato iebaYoshinoto ieba tariru ただ紅 葉といへ

85. る,.Citédans KARAKI, op. cit,au $ 23,vol.h D R ②③② conti de baikaique sous Meiji,parcontraction généralisé ne s’est (termequi haïku sur le généralités / des de la civilisation ⑥ Dictionnaire 229-231 dans A. BERQUE (dir.) p. 刃 刃刃 Haikai, DELTEIL, pokku), v André Japonaise, Paris, Hazan, 1994.

233. DELTEIL, art. cit, p. 231.

133

LS

5

Pr POÉTIQUE DE LA TERRE

nais continuent d'en être massivement amateurs. Un petit guide de grande diffusion le définit comme suit刃刃: «Le haiku est un poème de forme fixe (rerkeishi 刃 刃 刃刃comptant cinq-sept-cing pieds, et qui a pour règle (kimari 刃 刃刃) de contenir un mot de saison ( 刃刃o 刃 語 ).Les mots de saisonsont des mots qui expriment lasaison,etqui sontinven. toriés dans des livres d’un genre nommé saijiki ( 刃 刃刃,`annales des ans et des moments’, almanachs saisonniers)».

On se rappellera par exemple que dans le haïku du $ 4, le mot de saison est frin, la clochette à vent. Lesdits saisonniers ont commencé à paraître au Delteil, le plus voluXVIT* siècle. Ils n’ont cessé depuis de s’étoffer. Selon André mineux compte aujourd'hui quelque sept mille entrées. L'un des plus vendus, le saisonnier de poche dOno Rinka25, en contient près de trois mille, chacune comportant une définition de quelques lignes, six ou sept exemples de haïkus tirés du patrimoine littéraire pour illustrer ce mot de saison, et des indications pour mieux apprécierces poèmes ; soit près de six cents pages sur papier bible. L'introduction nous dit : Ces dernières années ont vu un boom des saisonniers. Quasi chaque année, il en paraît de nouveaux, disant comporter de quatre à cinq mille mots de saison, et qui «

se prévalent de cette abondance. Chacun ajoute nécessairement de nouveaux termes, reflétant l’évolution de notre mode de vie. Par exemple, la vogue de l’alpinisme entraine la recherche de termes de la flore de montagne, de noms d'herbes ou d’oiseaux sauvages, lesquels entraînent la recherche des coutumes allant avec ces phénomènes, et qui font partie de notre vie quotidienne. On ne peut pas arrêter ce mouvement. Il y de bonnes raison pour qu’apparaissent de nouveaux mots de saison, et l’on doit reconnaître les compositions qui en comportent» ?*.

On voit qu’il s’agit d’une coutume vivante, et qui évolue au même pas que la vie quotidienne des Japonais. Dans les saisonniers, il n’y a pas que des motifs traditionnels, comme la clochette à vent ! Par exemple, parmi les mots de saison recensés dans le volume «Hiver» du Nouveau grand saisonnier du Japon”, l'on Tomoya, Rokujussai kara no tanoshii haïku nyfimon (Introduction aux plaisirs du baïku à partir de soixante ans), Tokyo, Jitsugyô no Nihon-sha, 2008, p. 20. 235. ONO Rinka (dir), N'yimon saijiki (Saisormier introductif), Tokyo, Kadokawa shoten, 23* édition, 2004 236. Op. cit, p. 1. l'an, printemps, été, automne, 237. IIDA Ryûta et al. (dir.) Shin Nihon dai saÿjiki, Tokyo, Kôdansha, 5 vol. (Jour de 234.

TOKITA

(1980

hiver), 1999-2000.

134

RECONCRÉTISER trouvera p. 137 la motoneige - dite en Japonais selsujôsha ou sunémébiru (snowmobil), les deux étant reconnus Comme mot de saison 刃 illustrée par le haïku suivant, de Wakaki Ichirô : 雪 上车

Setsujôsha

丘 のうねりの なりに 馳す

oka no unerino narini hasu

Motoneige de côte en vallon ça fonce !

Le haïku accueille ainsi indéfiniment la nouveauté, mais selon des règles strictes, et dont les repères de base ne sont autres que le cadre naturel du milieu nippon, avec le déroulement saisonnier d es scènes de vie les plus diverses. Ce genre littéraire illustre, par dessus tout, la concrescence des moments, des choses et des faits dans ce milieu-là, qu’il met en ordre (qu’il cosmise) en le mettant en scène. Les saisonniers sont ainsi de merveilleux manuels d'apprentissage de la nature, comme des coutumes anciennes et nouvelles qui vont avec. Ce sont des grammaires de la concrétude, des chorégraphies de tout ce qui fait un milieu. Cet aller-avec, ils le règlent bien au delà des

mots ; ce sont de véritables mésonomes - des codes de la médiance, que les saisonniers recueillent comme le Grevisse recueille le bon usage de la langue française.

Il s’agit effectivement d’une syntaxe, mais qui dépasse la langue seule. En cela, le haïku et les saisonniers participent d’une tendance générale de la culture japonaise, à savoir de régler d'autant mieux l’extra-verbal que le verbal, en comparaison de la tradition gréco-latine, est peu exalté comme tel, c’est-à-dire dans l’abstraction du milieu concret, comme langue plutôt que comme discours. Et c'est justement ce qui permet au haïku d’être bref: le milieu allant de soi, le verbal n’a pas besoin d’être prolixe. L'implicite suffit?8, Dès l’aube de son histoire, le Japon ne se définissait-il pas comme le pays béni des dieux où il n’est pas besoin de hausser les mots (kotoage senu Ax刃刃刃刃 ? C’est ici plutôt le comportement, la circonstance et le milieu que l’on norme ; d’où le développement de

238.Je rejoins ici ce jugement de Jacqueline PIGEOT, Questions de us 刃 刃 8 Paris, 刃 刃 刃 刃 «On comprend mieux, alors, la vitalité et le succès du poème court’. […] 刃 es 刃 刃 m les dela littérature japonaise (comme le o 刃g)sont brèves, ce n’est pas en raison de que que go Pi i n mais parce que ces unités n’ont pas l’indépendance de celles de la littérature occi[entale (ba ade, sonnet, etc.); elles sont interdépendantes et se définissent par leur relation avec d’autres é a ; 刃utres刃 刃刃 刃 ou prose», Comme on va le voir, ces «autres éléments» dépassent largement la seule litterature;il s agit

en eu. 8 , w 239. 27 刃 102a attribué à Kakinomoto no Hitomaro (actif au début du pa = 刃刃 vers disent : Ashihara no mizuho no kuni wa kamu nagard kotoage senu kuni … 刃ave 刃 in 刃 挙 げせぬ国w mot à mot « Le pays des roselieres aux jeunes épisde 05 憂 e pays où : ーー ト m can l’on n°élève pas les mots», ce que l’on entend généralement comme: le Japon est si favorisé des dieux qu’il n’y a pas besoin de les prier. «

135

POÉTIQUE DE LA

TERRE

nombreuses syntaxes extra-linguistiques. Celles-ci touchent à tous les domaines de la vie sociale, mais elles sont particulièrement élaborées dans les arts dits traditionnels, tel l’art des fleurs, et les arts martiaux, tel le karaté. On les appelle kata 刃 ,mot dont le sens de base est : forme générale ou potentielle des formes singulières (s«gata À) ou effectives (katachi 刃).Ces formes collectives canalisent les façons d’agir individuelles. Ce sont des matrices à la fois temporelles (ainsi particulièrement dans le karaté, où elles règlent des suites de gestes) et spatiales (ainsi particulièrement dans l’art des fleurs, où elles règlent des topologies entre éléments). À l’instar de la parole, en elles se touchent le génie individuel et la syntaxe commune: le kata permet, soutient et oriente l’expression personnelle, qui en retour fait vivre le kata. C’est dans le litige, le moment structurel de ces deux dimensions : l’individuel et le collectif, que peut jaillir, ou ne pas jaillir, la création d’une œuvre. Ainsi particulièrement dans le haïku et son organisation sociale, laquelle encadre de nos jours, selon Delteil,

|

«plusieurs millions de personnes, dont un fort noyau regroupé autour de quelque huit cents revues spécialisées. Les 刃 z 刃刃 ceux qui pratiquent le haïku, se réunissent au moins une fois par mois pour s’exprimer par un vote sur les œuvres présentées par leurs collègues, la règle imposant que l’on ne choisisse aucun verset dont on estsoi-mêmel’auteur ; cen’est qu’en dernierlieu qu’est dévoiléela paternitéde chacun des versets. Le fait de la sélection ramène les auteurs au statut de lecteurs, phénomène propre à un art de groupe (za) où jouent des résonances qui dépassent souvent l’entendement du nouveau venu »2#9,

C'est ainsi, à l’opposé du TOM, que se cultive la médiance nippone, tendant à faire des Japonais cela même où ils sont : le Japon. Id fieri, ubi sunt (devenir cela, où ils sont)… Et c’est bien cet idéal de concrescence que, naguère, tenta de saisir la «logique du lieu» nishidienne (S 11).

$ 29. La co-suscitation

des choses

Un monde où les choses vont ensemble n’est évidemment pas un monde où les unes causent les autres. C’est un monde phénoménal plutôt qu’un monde physique. Ne serait-ce alors qu’un monde prémoderne ? À certains égards, oui ; mais du point de vue de la mésologie, nous devons chercher plus loin. Lorsque que Husserl écrit que «l’arché-originaire Terre ne se meut pas» (die Ur-Arche Erde 240. DELTEIL,

ar. cit., p. 231. 136

RECONCRÉTISER bewest sich 刃刃刃“ 刃 expression qui figure dans un manuscrit daté des 7-9 mai 1934 et intitulé «Renversement de la doctrine co pernicienne

dans l’interprétation de la vision habituelle du monde. L’arché-o figinaire Terre ne se meut pas. Recherches fondamentales sur l’origine phéno ménologique de la corporéité, de la spatialité de la nature au sens premier des sciences de la nature», il prend certes explicitement le contre-pied de la légendaire protestation de Galilée, Eppur, si muove ! que ce dernier aurait grommelée, trois siècles plus tôt, après avoir été forcé d’abjurer sa théorie héliocentrique lors de son procès devant l’Inquisition, en 1633 ; mais il ne prétend évidemment pas reprendre le géocentrisme antérieur à la révolution copernicienne, et plus largement nier l’apport de la révolution scientifique. Le renversement dont il parle n’est pas une négation de l’univers objectif, c’est un recentrement du monde vécu (Lebenswelt) équivalant à distinguer celui-ci de l’univers physique abstrait que la révolution scientifique, au moins dans son principe, avait radicalement décentré en en faisant un pur objet. Ce renversement est donc une recouvrance - comme qui dirait xRiacquistu, sur les bords du Iavignanu2 刃刃 mais qui n’abolit pas le décentrement de la vision scientifique moderne. Il en marque les limites, à savoir son incapacité foncière à prendre en compte ce foyer objectif de toute phénoménalité qu'est l’existence concrète ; et ce qu’entend accomplir Husserl, c’est justement un tel recentrage phénoménologique. Dans la relation de l’être humain à la nature, c’est bien là une révolution par rapport au dualisme du paradigme ontologique de la modernité, formulé par Descartes avec la distinction de la res cogitans et de la res extensa, autrement dit la dichotomie entre le subjectif et l’objectif. À cette opposition abstraite et réductrice, la phénoménologie entend substituer l’étude de «la manière propre dont chaque objet se constitue pour notre regard. Elle vise en ce sens à exprimer le réel à travers les liaisons qui nous le laissent connaître »2*. Soit, pour la mésologie, les chaînes trajectives qui établissent à nos yeux la nature (l’environnement, l’Umgebung) comme thème de conscience (le milieu, l’Ursaæelt). | Voilà qui est davantage qu’une position philosophique parmi d’autres. On peut en effet parler de «révolution phénoménologique > dans la mesure où l’œuvre de Husserl est contemporaine, et non indépendante, d’un changement profond dans la reine des sciences de la nature, la physique elle-même ; changement qui équivaut à un dépassement du paradigme moderne classique - celui HUSSERL, La Terrene se meutpas (Die Ur-ArcheErde bewegtsichnicht,1940),Paris, Minuit,1989. 241.Edmund





ape













| disaient les Génois, coule au cœur de la Corse. 242, Le Tavi amies Phénoménologie» dans Michel BLAY (dir.) Dictionnaire des concepts philoso243. Gérard h phiques, Paris, Larousse/CNRS éditions, 2006, p. 615.

137

OS POÉTIQUE DE LA TERRE

de Képler, Galilée, Newton… - tant à l’échelle de l’infiniment grand, avec | cosmologie einsteinienne, qu’à celle de l’infiniment petit, avec la mécanique quantique. En effet, l’un des protagonistes de ce dépassement, Werner Heisen. berg (prix Nobel de physique en 1933), a pu en définir l’essence dans des termes qui évoquent directement le principe de la phénoménologie : «S’il est permis de parler de l’image de la nature selon les sciences exactes de notre temps, il faut entendre par là, plutôt que l’image de la nature, l’image de nos rapports avec la nature. [.…] C’est avant tout le réseau des rapports entre l’homme et la nature qui est la visée de cette science. [...] La science, cessant d’être le spectateur de la nature, se reconnaît elle-même comme partie des actions réciproques entre la nature et l’homme. La méthode scientifique, qui choisit, explique, ordonne, admet les limites qui lui sont imposées par le fait que l’emploi de la méthode transforme son objet, et que, par conséquent, la méthode ne peut plus se séparer de son objet».

Que la méthode ne puisse plus se séparer de l’objet, n’est-ce pas là un alleravec, un croître-ensemble qui en a fini avec le dualisme ? Dans la mesure où la modernité se définit largement par les effets de la révolution scientifique et de son paradigme dualiste, cette reconnaissance de la concrétude est un véritable «dépassement de la modernité». Peut-on pour autant rapprocher ce dépassement de celui qui fut revendiqué par l’école de Kyôto sous le nom de kindai no chôkoku 近 代の超 克?Dans une certainemesure seulement ; car,du pointde vue de la o 刃刃刃 刃刃刃 刃),ou «logique du prédicat mésologie, la logique du lieu (basho 刃 (jutsugo no 刃 刃 刃 刃刃刃 刃 )invoquee par cette école ($ 11) ne revient qu’à culbuter la logique aristotélicienne, centrée sur le sujet, en son énantiomère ; alors que la trajection qui produit la réalité concrète revient à une synthèse, et même à une sursomption (Aufhebung) de ces deux logiques. Nous aborderons plus directement ces questions au chapitre VII ; mais ici, attachons-nous plutôt à cette puissante image : «la Terre ne se meut pas», en la rapprochant de l’expression de Heisenberg «l’emploi de la méthode transforme son objet». Celle-ci équivaut à dire que l’objet n’existe plus en soi - dans ce fameux an sich que Kant a distingué du phénomène 刃刃mais en tant que phénomène, justement. Pas n'importe quel phénomène, certes, car il suppose les protocoles rigoureux de la méthode scientifique ;mais dans son principe, cet 刃 tant que est strictement homologue à la trajection qui, dans l’écoumène, institue 244, Werner HEISENBERG, La nature dans la physique contemporaine (Das Naturbild der beutigen Physik, Paris, Gallimard, 1962, p. 33-34,

138

1955),

RECONCRÉTISER

Sen tant que P; par exemple, à celle qui, d’une étoile parmi des milliards d’autres,

et antérieurement

à l’abstraction

radicale du ren versement copernicien, fait concrètement /e soleil qui se lève à l’horizon de 刃 Terre. - Dans ce lever de soleil, où est la méthode ? - Dans le fonctionnementobjectifde la trajectionqui a permis,moyennant quatre milliards d’années d’ajustements évolutifs, que ce fait nous apparaisse tel qu’il nous apparaît.

En somme,

dans ce Paysage et cette historicité.

- Il n’est pas un peu spécieux, ton argument ?Dans cette « méthode »-là, qui serait le sujet, l’agent qui l’applique ? - La nature, bien sûr! Mais à une échelle de subjectité, et corrélativement une échelle d’espace-temps, qui n’est pas la nôtre, à nous autres cogitos. Cette idée bizarre, je vais essayer de la construire dans la troisième partie de ce livre. En attendant, revenons au lever du soleil. Pour la physique, c’est un effet de mouvement relatif : je bouge avec la Terre, donc pour moi elle ne bouge pas, et c’est le soleil qui paraît se lever. Elementary, my dear Watson ! Le problème, c’est qu’avec ce principe abstrait, l’on ne fera jamais la réalité concrète d’un lever du jour. Jamais non plus celle du Morger im Riesengebirge (Le matin sur les monts des Géants}*. Jamais, non seulement parce que l’aller-avec de tous les éléments d’une telle scène est infiniment trop complexe pour qu’on l’en déduise, mais surtout parce que cet aller-avec ne relève justement pas de la consécution déductive ou causale. Dans la scène d’un lever du jour, il y a infiniment trop de contingence, à commencer par le fait que je sois là, moi, qui pourrais être ailleurs, ou ici à un autre moment. Essaye donc voir de numériser ceci : «Je me souviens d’avoir passé une nuit délicieuse hors de la ville, dans un chemin

qui côtoyait le Rhône ou la Saône, car je ne me rappelle pas lequel des deux. Des jardins élevés en terrasse bordaient le chemin du côté opposé. Il avait fait très chaud ce jour-là, la soirée était charmante ; la rosée humectait l'herbe flétrie ; point de vent, une nuit tranquille ; l’air était frais, sans être froid ; le soleil, après son coucher, avait laissé des vapeurs rouges dont la réflexion rendait l’eau couleur de rose : les arbres des terrasses étaient chargés de rossignols qui se répondaient de l’un à l’autre. Je me promenais dans une sorte d’extase, livrant mes sens et mon cœur à la jouissance de tout cela, et soupirant seulement un peu du regret dans la d'en jouir seul. Absorbé dans ma douce rêverie, je prolemgezl fort avant Je nuit ma promenade, sans m’apercevoir que j'étais las. Je m'en aperçus sir me couchai voluptueusement sur la tablette d’une espèce de niche ou de fausse ˊ





de 1810 ou 1 811, ce tableau de Caspar David Friedrich est aujourd’hui à l’Alten Nationalgalerie de Berlin.

245, Daté

4

139

S



① ②

*







, POÉTIQUE DE LA TERRE

porte enfoncée dans un mur de terrasse ; le ciel de mon lit était formé par Îes têtes des arbres ; un rossignol était précisément au-dessus de moi ; je m’endormis à son chant; mon sommeil fut doux, mon réveil le fut davantage. Il était grand jour: mes yeux, en s’ouvrant, virent l’eau, la verdure, un paysage admirable, Je me levai, me secouai, la faim me prit, je m’acheminai gaiement vers la ville, résoly de mettre à un bon déjeuner deux pièces de six blancs qui me restaient encore, J'étais de si bonne humeur que j’allai chantant tout le long du chemin » 46, Et encore, ce ne sont là que des mots tirés d’un vieux manuel !Bien loin d’un vrai lever du jour. Mais on y voit bien que, du cours du fleuve au chant du rossignol, sans oublier la rotation de la Terre ni le cœur de Jean-Jacques, fout ici se répond dans #ne expérience : les pensées, les images, les sensations multiples, les cœnesthésies et les synesthésies en ourobore qui font une seule ambiance. Alors, où sont les causes ? Nulle part, puisque partout à la fois… C’est dire que que la ce ne sont pas des causes! Dans cette concrète harmonie, qui n’est autre répondent à réalité, chaque chose est plutôt la condition des autres, et toutes se

la fois. Elles se co-suscitent. _ «Co-suscitent»!!!Où est-cequetu nousemmènes? n’aie crainte!Et même,nonsanstabler ﹣En terrainbalisédepuislongtemps, sur la révolution copernicienne…

littéraire, 246. André LAGARDE et Laurent MICHARD, XVUF siècle, Les grands auteurs français. Anthologie et histoire Jean-Jacques Rousseau ; Paris, Bordas, 2003 (1948). Extrait, p. 324-325, du Livre IV des Confessions de (il avait alors dix-ne Chambéry, en 1731 lequel parle ici de son dernier grand voyage à pied de Paris à ans). 140

贖,

CHAPITRE VII

Admettr e le tiers

﹩30. Le retour d’unLivre ancien Le présent livre est né de la contingence. Que celle-ci est féconde, autrement

dit poétique, c’est aussi l’une des thèses que j’y soutiens. Effectivement, ç’aurait pu être un autre livre, s’il n’en avait rencontré un troisième. Celui-là, je l’avais acheté à Sendai peu après sa parution, à l’automne 1974, mais en avais aban-

donné la lecture au bout de quelques pages ; c’était Rogos to renma (Logos et lemme), de Yamauchi Tokuryt247. Bien qu’attiré par son thème, j'étais à l’époque trop vert intellectuellement pour en saisir le propos, et a fortiori la portée. Ce dont je pouvais alors m’occuper, c’était plutôt de ma thèse 刃une thèse de géographie portant sur les campagnes de Hokkaidé, où il était question de rizières et de banquise plus que du tétralemme et de Nägärjuna. Trop vert pour Logos et lemme, je le suis resté de longues années encore ; au point que, pourtant sûr que ce livre avait un sens pour moi, jen avais repoussé la lecture jusqu’à le perdre au fil de mes multiples déménagements - chacun l'occasion d’abandonner une partie de ma toujours trop grande bibliothèque. Or, telle la queue du lézard, les bibliothèques repoussent : ne voilà-t-il pas que (rente-six ans plus tard, ledit livre, entre-temps devenu introuvable au Japon, je l’ai inopinément reçu par la poste à Palaiseau, envoyé par le paysagiste Nakamura

247.YAMAUCHI Tokuryt,Rogoswto renma,Tokyo, Iwanami, 1974. De nombreux auteurslisent山 内得立 «y manouchi Tokury», ce qui est effectivement possible, et plus classique. Je m’en tiens à la lecture “Tamauchi», qui est spécifiée à la fin de l’ouvrage en question.

S

n

es

141

OS POÉTIQUE DE LA

TERRE

Yoshio… Lui l’avait découvert à Kanda chez un bouquiniste, et à le feuilleter avait été fasciné ; puis, pour quelque raison étrangère au calcul, il avait jugé que c’était à moi d’en tirer parti. papier en avait C'était bien le même livre, et en parfait état, hormis que le sérieusement bruni sur les bords. Dorures toujours superbes. Si intact, à vrai dire qu’il y avait même l’intérieur, oubliées entre les pages, deux traces de la vie d'un précédent possesseur de ce livre. D'abord une carte postale, qui avait été timbrée destinataire à deux confé. le 16 octobre 1979 à Kyôto, Sakyô-ku. Elle invitait le rences organisées le 2 novembre suivant par la Société de philosophie de Kyôto: nippon». Avec l’une sur «Les deux processus de la mémoire», l’autre «Sur l’État Yamauchi cette carte postale se trouvait un feuillet annonçant un séminaire de Tokuryû, prévu du 29 juillet au 刃août d’une année non précisée, dans une station Hirayu. S'il thermale au fond des monts Hida (les « Alpes japonaises»), Shin s’agissait bien de la même année que celle du cachet de la carte postale, Yamauchi, qui vécut de 1890 à 1982, devait alors être âgé de quatre-vingt-neuf ans. Le bas du feuillet, un coupon-réponse, avait été coupé. Le haut disait : Annonce d’un séminaire d’été autour du philosophe Yamauchi Tokuryû professeur honoraire à l’Université de Kyôto Organisé par le groupe de recherches philosophiques de l’Université Waseda, bâtiment 3, domaine principal Le Dr Yamauchi honorera de sa présence un séminaire organisé autour de lui, pour les personnes intéressées par la philosophie, dans un site superbe des Hida postérieurs, Alpes du Nord. Le contenu des exposés portera sur la philosophie nishidienne, non seulement du point de vue de sa réception et de ses suites, mais en visant à la développer systématiquement, en lien étroit avec « de chose en fait, le problème de la causalité »°*$, À commencer par ses recherches en histoire de la philosophie, le Professeur Yamauchi a fait œuvre de pionnier dans de nombreux et vastes domaines par ses travaux de philosophie comparée entre l’Orient et l’Occident, et a ouvert en outre un champ philosophique original par sa théorie de l’objet. Il à récemment publié un ouvrage d’un grand retentissement, Logos el lemme. Les personnes s'intéressant à la philosophie sont cordialement invitées à ce séminaire, où nous vivrons avec lui au quotidien.

248.

Mono kara koto e to yue to no mondai

.Ce fut là le titre et sans doute le véritable 刃 刃刃 刃刃刃 刃刃刃 刃 刃

thème du séminaire.

142

RECONCRÉTISER

Ouvrages du Professeur Yamauchi : Genshé (Introduction ウ àグ ⑥⑦ ん Z josetsu ⑥ s ﹒ la phénoménoM 刃 du béton (Formes no genshô keitai Sonzai logie), 4 ) 刃) Taikei to tens6 (Système et

刃mA 5I

déploiement), Girisha mo tetsugaku: (La philosophie grecque, 5 volumes)? (Existence et possession), Rogosu to renma (Logos et lemme), et beaucoup dautres

[suivaient des précisions sur l’organisation matérielle du séminaire] Il cs CUTIEUX 刃 dans Unie humaine, se soit présentée deux fois la même Cceaslon à plusd’une génération d'écart,et aux antipodesl’une del’autre. Si, jadis, plutôt que sur les grandes terres de Hokkaidô, j’étais venu au Japon faire une thèse sur la philosophie nishidienne, peut-être, de fil en aiguille et jusqu’au fond des monts Hida, aurais-je suivi ce séminaire sur la causalité autour de Yamauchi Tokuryû, car celui-ci fut l’un des disciples attitrés du maître à penser de l’école de Kyôto ; mais j'étais géographe, et son nom m'était inconnu. Ce qui avait amorcé un lien, ce n’était que le titre du livre Logos et lemme, repéré un jour d’automne sur les rayons de la librairie coopérative de l’Université du Tôhoku, dont la faculté des sciences m’accueillait en ce temps-là. En ce temps-là, si je l’avais lu, ce livre, sans doute aurais-je exploré plus vite un mot dont je n’ai longtemps connu que l’usage populaire : engi, dans des expressions telles que eng: ga 刃(warui), «c’est de bon (mauvais) augure», ou engi Rien wo katsugu, littéralement «porter de l’engi», c’est-à-dire «être superstitieux». présent qui pût allécher mon positivisme… Or comme on le verra au cours du 刃est en chapitre, ce mot d’engi, prononciation japonaise du chinois ywangt 刃 刃 Véhicule, où il a traduit fait l’un des piliers conceptuels du bouddhisme du Grand notre langue par des le sanskrit 刃 刃 samutpäda. Celui-ci a été rendu dans production en conséexpressions aussi variées que : coproduction conditionnée,

conditions, production en relation cution, interdépendance, production par convergence allant en fonction mutuelle, événement dépendant, production en " conditionnelle, co-avènement dépendant, genèse dépendante, origination de, le contingence, mot SUT lequel s’est ouvert par voire co-émergence.… par être | 刃 刃 刃 souvent. rra l’on reve que et chapitre, présent ① 《 au calcu , samutpäda - quelque raison étrangère prairlya quelque effet Il y a en 9mais nonpo⑤③①⑤① pTeSSent1 jeunessepres ma Jeu! dans ma j'avais dans dont avais livre qu’un ① peut-être, à ce per 刃 pendant trois décennies jusqu à m négligé j'avais que puis l’intérêt, capa poste à un âge où 刃étais entn la par revenu matin beau trace,》me soit un K

A

A

y

/



e

3

n’étaitcertes

ーde ⑲④④à 1960. Yamauchi fut 刃刃s’il刃était d'abord germaniste (il 249.NDLA. La publication 刃 刃刃 刃刃orte, 刃 unive lesquels Philosophe sur venu ! inois et sanskrits, pas le premier hellénisteHusserl), il lisait aussi dans le tex de l’élève directement 《

テャー ト decescinq épaisvolumess ョ ﹢

s'appuie en particulier

Logos

U

e lemme.

143

POÉTIQUE DE LA TERRE

d’en tirer profit. Contingence, oui, de «ce qui peut être ou ne pas être»… Entre le hasard et la nécessité, entre la mécanicité des causes et les foulibrances de l’imaginaire, il y a, dans ce qui fait exister les choses de notre monde, un champ moyen que la pensée occidentale a laissé en friche, mais qui pourtant fait le tissu de la réalité humaine, et même - du moins est-ce la thèse que je soutiendrai en

IN partie 刃celui des réalités de la biosphère en général. C’est ce domaine de relations que, ci-après, le présent chapitre entend explorer quant au monde humain. Le propos est mésologique, mais, dans une sorte _ de dialogue, il s’éclairera systématiquement de références au livre de Yamauchi, S’il est inconnu hors du que je tiens pour l’un des grands textes du xx“ siecle刃刃0. Japon, ou peu s’en faut, et peu connu au Japon même, la faute en revient à l’histoire. Celle-ci a rattaché institutionnellement Yamauchi à l’école de Kyôto (il ne fut pas seulement l’élève de Nishida, mais après la guerre occupa la première chaire du département de philosophie où celui-ci avait enseigné), alors que sa pensée n’en relevait nullement. Il n’a donc pas bénéficié de l’éclatant regain de faveur que Nishida et ses héritiers ont connu depuis les années quatre-vingts, après quarante années de bannissement pour cause de compromission avec l’ultra-nationalisme. En quelque sorte, Yamauchi est resté ostracisé alors que sa pensée n’avait rien à voir avec le « dépassement de la modernité» ($ 11). Au contraire, il a cherché, tout particulièrement dans Logos et lemme, à opérer une synthèse du mode de pensée occidental, qu’il voyait dans le logos, et du mode de pensée oriental, qu’il voyait dans le lemme. Autrement dit, alors que le dépassement de la modernité s'était conçu comme une revanche visant à renverser la suprématie intellectuelle de l’Occident, Yamauchi a voulu faire mentir le fameux adage de Kipling, Oh, East is East, and West is West, and never the f 刃 shall meet, / Till Earth and Sky stand presently at God's great Judgment Seat, Toutes proportions gardées, c’est dans ce même esprit que, trente ans après le séminaire «De chose en fait, le problème de la causalité», j'ai tenu à organiser, avec l’aide de la Maison franco-japonaise (alors dirigée par Marc Humbert), autour de la mémoire de Yamauchi, dans la même auberge de la même station thermale, un séminaire au thème presque similaire : « De chose en fait, la question du milieu»??, Il ne fut pas possible de tenir cette rencontre exactement aux mêmes ーーニー ニ ーペー デー一 : Logos园 en français decetouvragesurla Toile en tapant« Mésologiques 250.On trouveraun condensé lemme». Clarence STEDMAN, À Victorian 251. Rudyard KIPLING, The Ballad of East and West, recueilli dans Edmund certes que l’estime est possible poème montre La suite du anthology, New York, Bartleby. Com, 2001 (1895). mais n’infirme en rien l’idée, contenue dans de chevaux afghan, anglais et un voleur entre un officier pas se comprendre. vers, que l’Orient et l’Occident ne peuvent deux premiers 刃 刃 刃. 252. Mono kara koto e to fûdo no mondai 刃 刃刃 刃刃刃 刃 刃 ⑭④

RECONCRETISER

Pourquoi jet? Parce que Ja septième nuit du septième mois, c’est la fête de Tanabata ceci : des quatre saisons au Japon®* nous rappelle

mais à la place, symboliquement, fut choisie celle du 7 juillet 2011. Fêtes et rites

que la nuit du 7 du septième

«Selon une légende d'origine chinoise, ce n’est mois que les deux étoiles de la Tisserande (Véga de la constellation du Cygne) de l’Aigle) peuvent se rencontrer sur les et du Bouvier (Altair de la constellation eaux de la Rivière du ciel (la Voie lactée), sur le pont formé par l’aile d’une pie254.

est l'empereur du ciel qui, il y a bien longtemps, dut faire couler cette rivière que leur passion avait au milieu du ciel pour séparer les étoiles amoureuses troupeau et la tisserande son entraînées à la paresse, le bouvier abandonnant son rencontrer une fois ouvrage. Toutefois, ému par leur chagrin, il les autorise à se d’été». l’an, en cette nuit

quatre Ce 7 juillet 201 1, donc, sept personnes“ - trois pour la Tisserande, entre Orient et Occident pour le Bouvier - se réunirent sur ce «pont des pies» ambition : faire que symbolisa l’œuvre de Yamauchi Tokuryû, et avec la même en garde l’écho. mentir l’adage de Kipling*. Ce chapitre, à sa manière,

﹩31. L’affranchissementdu logos n’a du Mais d’abord, qu’est-ce qu’un lemme ? Le vénérable Lalande“ (qui reste pas d'entrée pour /ogos) définit ce terme comme suit: de Laurence CAILLET, Paris, Publications orientalistes de France, 1981, p. 272. l’expression japonaise traditionnelle kasasagi no 刃 刃 254. NDLA. Bien que sa morphologie ne l’indique pas, en fait entenchinois que qiao 刃 刃刃cst (lue également kasasagibashi ou 刃刃刃, directement calquée sur le et heureuse», son sens originel, elle veut dire «union due au pluriel : «le pont des pies». Tout en gardant longtemps l e bonheur très au mariage.En Chine,la pie symbolisedepuis I iconographiepopulaire[「associe Paris, l’HarL'imaginaire et la symbolique dans la Chine ancienne, TOURNIER, conjugal (刃Maurice-Louis mattan, 1991, p. 173-175). de jouer, sous les cryptomères des monts Hida, aux 255. Sept va bien sûr avec Tanabata, mais il s’agissait aussi que causeries» (gingan 刃 刃刃des Sept Sages de la Bambousaie (Zhulin Qi Xian 刃 刃刃刃刃 刃qui vivaient ans la Chine du III siècle. Lesdites causeries sont l’une des origines de ce que Yamauchi appeller ala mon Histoire de l'habitat idéal, pensée du lemme, Sur cette époque où allait naître la notion de paysage, v 7, au ⑥ “ Op. cit. une partiedes communications de cetterencontre, De chose en fait:la questiondu milieu, 圏ト m titre 0 spécial de la revue de la Maison dur français, ont été recueillies dans un dossier Te ー ャ Les sois par AugustinBERQUE ; 2013(Présentation, 5⑥kgina49, printemps-été lemmique, par KIOKA Nobuo ; Tétralemme M logique de la milieu hu par EGUCHI Kumi; L’horizon raison-coeur choses, parFrédéricGIRARD ; La parAugustinBERQUE ; La raisondes desae Yoshio). 257, André 刃刃刃 刃 刃刃 paysagères, par NAKAMURA 1956 (1902-1923), p. de la philosophie, 7 éd, Paris, PUF, et critique technique Vocabulaire LANDE, 556, 253. Sous la direction

145

POÉTIQUE DE LA

TERRE

«LEMME, G. Mpupo, ce que l’on prend (pour accordé), assomption ; quelquefois, thèse, Se dit en particulier des prémisses du syllogisme (Topiques, VIII, 1; 156a21), D. Lebnsatz®8 ; E. Lemma; 1. Lemma. Proposition préliminaire dont la démonstration préalable est nécessaire pour démontrer la thèse principale qu’on se

propose d'établir. […]

».

Quant à logos, ce n’est pas le lieu de reprendre toutes les définitions de ce terme polysémique, et qui, dès Héraclite, a innervé la pensée européenne. Le Vocabulaire européen des philosophies en énumère ces traductions possibles : «discours, langage, langue, parole, rationalité, raison, intelligence, fondement, principe, motif, proportion, calcul, rapport, relation, récit, thèse, raisonnement, argument, explication, énoncé, proposition, phrase, définition, compte/ conte…». Rappelons ici simplement, à la suite de l’article «Logos» qu’Anne Hourcade a rédigé pour le Dictionnaire des concepts philosophiques dirigé par Michel Blay?, ses trois principales acceptions : parole ; pensée ou faculté de penser; raison au sens de principe. Le terme dérive d’une racine gréco-latine LE G (cueillir, choisir), d’où le verbe grec legein, qui a signifié d’abord «rassembler», «compter», puis «dire, raconter», et de là engendré le substantif logos. Dans la perspective de Yamauchi, dès le temps d’Héraclite et de Parménide, quelque chose s’est passé, entre l’Ionie et la Grande Grèce, qui à terme allait conduire le logos à s’affranchir des contraintes de l’être (je dirais plus volontiers de l’existence, mais le fait est qu’en japonais, les deux notions ne sont pas séparables)?!, Si Héraclite (-576/-480), à Éphèse, a le premier parlé du logos, Ce qui signifie littéralement «proposition (Saz) sur laquelle on s'appuie (lebnen) ». 259. Op. 刃au 8 2, p. 727. 260. Paris, Larousse/CNRS, 2006, p. 479 刃 261.Je traduis ici sonzai TF1 par «être», parce que le langage philosophique actuel le donne pour l'être par 刃mais en fait, sonzai ne peut pas ne pas connoter un là, c distinction avec l’existence, jitsuzon 刃 刃 exprime donc une sorte d’estar qui serait en même temps qu’être comme le castillan ser, sonzai Æ. Plutôt un se-garder-là-dans-une-identité. En somme, un être-existence. Zai 刃estun locatif d'usage courant dans la langue chinoise moderne, l'équivalent du français «à»; par exemple dans zai jia, «à la maison», Z刃 zher, «ici», zai zhuozi shang, «sur la table», etc. On le rapprochera volontiers du da (là) de Dasein, mot qui en allemand signifie «existence» mais dont Heidegger, comme on le sait, a fait un concept particulier, parfois traduit par «être-là» mais souvent laissé tel quel par les philosophes dans sa forme originale «Dasein». Un tel rapprochement va en effet au delà de l’analogie formelle, comme le montreront exemples suivants. En japonais, en lecture # (sémantique), aussi bien son 刃que zai % peuvent se lire aru, mot que les dictionnaires donnent comme l’équivalent d’«être», mais qui en réalité se traduirait plus fidèlement par «y avoir», ce qui suppose un lieu («y»). Hon ga aru, c’est «il y a un livre» (p. ex. 5UI2 table). La particule ga indique le rapport du sujet (hon) au verbe qui le prédique (ar), comme dans 刃# ga boeru, «un chien aboie». Pourtant, si l’on veut dire «c’est un livre» (bon de arw), il faut en quelque sorte vider g de sa spatialité en la déléguant à la particule de, qui est locative (par exemple dans heya de 刃 刃 «dormir dans la chambre»). Pourvu cette délégation, dont le principe est totalement étranger à celui la copule *être» en français, aru peut alors effectivement devenir l’équivalent de cette copule ; par exemple dans Mari wa kirei de aru, «Mari est jolie». Aru garde sa spatialité et signifie «se trouver quelque part, 7 avoir», sauf dans cette construction-là, qui du reste fonctionne en fait comme si le sujet (Mari) était 刃 c 258.

NDLA.

⑭⑥

国“ _ RECONCRÉTISER

énide (-544/-450), à Élée, a le premier parlé de l’être. Ce contraste, c’est parm le logos et l'être. La logique fut d’abord déploiement de Pêtre car celui entre père du principe d'identité (l’être est l’être), comme son migls Témoin l’être et lapensées’identifient. luide contradiction②⑥②, Zénon le fut de ce 34 : moins fameux qu’obscur Fragment VIII,

le Parménide, our

je

non

Tauton d ‘esti

Penser, et

NOein le kai houneken 刃 刃 noëma

cette pensée, sont identiques à l’êtreé

rapprochecommunémentdu FragmentIII qui, lui, énonceclai﹍ce quel’on 刃te rement qu’«en effet, penser et être, c’est la même chose» (fo gar auto noein 刃刃 fascinante du Arnaud Villani en a récemment tiré une interprétation kai einai).

: point de vue de la mésologie

au fragment IV, il ne «Mais dès lors, et voilà semble-t-il la solution de l’énigme, absentes par la pensée qui les s’agit pas avant tout de la représentation des choses

même muet, en mots pensés, c’estrend présentes, mais surtout de leur prononcé, régressivement, il vient que penser à-dire ‘entendus’. Et, en continuant à travailler dans les mots. Sans mots, pas et être sont le même parce que tous deux se rencontrent qui se croit purement repréd’être, pas de pensée non plus. Même une pensée

de Parménide, bien avant la sentative parle, phrase. Voilà une belle découverte comme universel chez Hegel »**, “certitude sensible’ et la conception du langage vue de la mésologie, c’est que, si Si cette perspective me fascine du point de mots », cela n’est autre que le principe l’être et la pensée «se rencontrent dans les du sujet S (l’être) et du prédicat P (la pensée aw sujet de l’être) de la trajection

Autrement dit, dans la catégorie des jolies femmes, ily a Mari. Ces caractéristiques du lieu» z 刃o contribué à inspirer à Nishida Kitarô sa «logique de la langue japonaise ont sans doute logique du sujet aristo«logique du prédicat» ( 刃刃刃g0no ronri), qui renversait la no Tonri), également dite Lakoff et Johnson : par de cette « métaphore primaire» découverte souvenant qu’Aristote télicienne ($ 11). On les rapprochera en se 51), tout contenants, op. cit au S 9, p. Categories are containers (Catégories sont verbe katégorein, nous appellerions l’attribut ou le prédicat ; du ce que appelle katégoria ou katégoroumenon quelque chose sur l’agora», i.e. en public. abrégeant kata tinos agorenein, «dire à propos de être et ne pas car celui-ci est, contradictoirement, à la fois 262. Comme on le sait, Zénon niait le mouvement, aberrant qu’il en a l’air, puisqu'il n’existe pas de mouveêtre en un même lieu (sophisme qui n’est pas si _ est comme rien 刃 chose ; ;刃 Galilée : «Le mouvement quelque rapport à par sinon うと en soi, 考えると い 26 ment traductionde Yamauchi lui-même (op.cit.»p.3): き キ コcettetraduction4 partirde la Holzerny, TS suivi Arnaud Villant,avec la collaboration de Pierre Le poème.Nouvelle traductionpar 一am 刃 刃 1 201 刃P. 刃 a par Arnaud VILLANI, Paris, Hermann, rome cas 刃 , VIII, 刃 刃 刃 刃 刃 a et ce en foncti p. 107 la traduction suivante : «Penser 8 E c'est une de P p des'exprimer,tu netrouveras . Car, sansun êtrequilui permette dans le prédicat (kire;).

陽Sr

147

司 POÉTIQUE DE LA

TERRE

dans la réalité S/P Toutefois, quant à savoir qui prononce cet être-pensé, un abîme s’ouvre que l’humanimal®S5, ce zôon logon echôn (animal possédant la Parole) aurait tort de négliger. C’est justement devant cet abîme que le présent Ouvrage se conclura ; mais en attendant, revenons au propos de Yamauchi. Celui-ci souligne qu’en deux siècles, le différend d’Héraclite et de Parménide, du logos et de l’être, allait se résoudre avec Aristote en une émancipation du logos, rendant possible une logique formelle reposant sur les trois principes d’identité (A), de contradiction (non-À) et du tiers exclu (l’impossibilité d’être à la fois À et non-A), Yamauchi schématise comme suitce «déploiement du logos» (p. 40 544). Dans un premier stade, l’être et le logos se confondent. C’est le monde de la diversité, reposant sur le principe de la privation (sterésis), qui permet la différence (avoir ou ne pas avoir tel caractère), Dans un second stade, celui de l’opposition (enantia), affirmation et négation s’écartent de l’être, mais celui-ci subsiste tel quel. Le même et l’autre sont antagonistes, mais tous deux sont compatibles, et relatifs l’un à l’autre. Par exemple, la femme et l’homme sont de sexe opposé (plutôt que difrérent), mais leur relativité suppose l’être de l’un comme de l’autre. Ce n’est plus le cas dans la contradiction (antiphasis), troisième stade dans le déploiement du logos, Là, deux termes contradictoires étant incompatibles, un seul des deux peut exister. Le logos se donne ainsi libre cours, il transcende l’être. Alors que le monde de la réalité est à la fois être et non-être, celui du logos exclura catégoriquement leur coexistence. C’est ce principe de contradiction qui structurera la logique. Chez Hegel, dans un retournement spectaculaire, il deviendra la dynamique de l’être lui-même. La contradiction détruit l’être, mais de ce fait même l’être se meut, se déploie et s’élève, Elle est donc le principe de l’être. Pour Yamauchi, ce renversement par Hegel du principe de contradiction est à la fois l’aboutissement et le sommet du déploiement du logos. Cependant, Hegel n’a pas touché au troisième principe de la logique formelle : l’exclusion du tiers. Dès avant Aristote, et jusqu’à nos jours, celui-ci n’a cessé de régir le logos②⑥⑥. Or la logique orientale,exprimée dans le Traitédu Milieu (Madhyamakashästra) attribué à Nagärjuna (Ir-nresiècle) et sur lequel repose la doctrine de l’école de la Voie moyenne (Madhyamika), ou plus largement le bouddhisme du Grand Véhicule (Mahäyäna), renverse ce 3° principe aussi. Affirmer qu’il n’y a pas de logique en dehors du logos, c’est l’arrogance et l’abus de us

suivre Jean-Baptiste de PANAFIEU, Hwmanimal, notre zoo intérieur, Saint-Herblain, Gulf Stream,

266. Yamauchi semble ne pas avoir eu connaissance des travaux de logique suscités en Occident par la physique quantique, tels ceux de Lupasco (1900-1988) avec sa logique dynamique du contradictoire, qui est fo ité 2 刃 ol de sur le principe du tiers indus; cf Basarab Nicolescu, Qu'est Stéphane Lupasco, Montréal, Liber, 2009. y cnguolanini espuaurwr1

148

贖 RECONCRÉTISER

ouvoir dela penséeoccidentale (p. 67). Il y a dansla penséeorientaleuneautre まique,celledu lemme, laquellen’est pas seulement un idéal-type des cultures 哂 is bien«une aile mondial»2#7,[ devraitêtre ! MAI , . .du systèmedepensée q'Orient, ossible decompléter celui-ci enla reconnaissant, ettel estbienle proposde り

。 : ルのがlonme. ‘ Nous examinerons bientôt 刃 33) la manière dont Yamauchi construit ce propos : mais auparavant, Je voudrais revenir sur l’idée qu’avec le principe de contradiction, le logos s’est donné libre cours par rapport à l’être, ou, comme je le

dirais plus volontiers, par rapport à l’existence. Pareille idée n’est pas sans

lien, me semble-t-il, avec une caractéristique de la langue japonaise que nous

avons déjà vue au 刃4 : dans cette langue-là, vous ne pouvez pas dire «Hanako est triste», vous devez dire

«Hanako semble triste»; c’est-à-dire que vous êtes

obligé de rapporter l’énoncé à l’existence concrète du locuteur, vous-même en

l'occurrence, qui n’êtes pas Hanako et ne pouvez donc en fait rien affirmer de son intimité?, Par contraste, vous ne pourrez pas ne pas remarquer qu’en français en revanche, comme dans toutes les grandes langues européennes, vous pouvez fort bien dire «Julie est triste». Vous le pouvez parce que dans ces langues-là, le logos s’est donné libre cours par rapport à l’existence : vous avez beau ne pas

Julie, et donc en toute rigueur être incapable de dire qu’elle est triste, le logos (votre langue maternelle) vous permet de vous abstraire de cette incapacité concrète. En somme, dans le plus banal des énoncés, vous pouvez transcender l’existence ! Du reste, la même tendance à l’abstraction s’exprime plus encore, mais à l’envers, dans l’énoncé fameux de Descartes, «Je connus de là que j'étais une substance […] qui, pour être, n’a besoin d’aucun lieu, ni ne dépend d’aucune chose matérielle» ($ 1) : cette fois, le locuteur est bien dans son énoncé, mais ce couple n’est nulle part ; il s’est abstrait de toute circonstance existentielle, être

comme va justement le faire le regard scientifique moderne.

la Quune telledispositionlangagiereaitpu engendrerlalogiqueformelle, de SClence ou le cogito,cela ne relèvecertespasdela causalité,maisassurément l’histoire et de sa contingence. Disons, à tout le moins, que c’est un aspect de la concrescence du bagage occidental, et que soutenir le contraire serait pure ー







__

pee

⑳一 界的思想体 系 D一诊 p诊67诊

est etletantqu’elle i sur l'omoiyar comme ceÎle deHanako nacoenl'accent parce que cela concerne votre existence, “ St justement Même et pas vous, que la même culture doxal nce en appare peut- paradoxalement 、 诊 attention, compassion),autrementditlefaitdevous mettreà laFlyer de S 津り(prevenance, 刃 9 partagez un m la preuve que vous c’est au contraire entrefi Est pas contradictoire, ensemble, co en (aidagara间 柄, ﹩20)où l'existencede Hanakoet la vôtre,croissant Mpte l’une de l’autre !

149

POÉTIQUE DE LA TERRE 。

① ①ぅ



,

abstraction - cela précisément que le logos autorise ! Or s’il l’autorise, ne serait. ce pas justement parce qu’en revanche, il exclut le tiers ? H

ˊ

。/

﹩32. Le bannissement du troisième genre Réaffirmons d’abord, en SapirWhorf tempéré ($ 6), que ce n’est pas sous le signe de la causalité, mais sous celui de la concrescence et de la contingence (de contingere : se co-toucher, cum et tangere), que je place le lien entre langue et pensée. Le sanskrit est une langue indo-européenne, mais c’est en sanskrit que s’est écrit le Traité du Milieu, où s’affirme une pensée qui, selon Yamauchi, relève du lemme et non pas du logos. Y a-t-il là contradiction ? Non, parce que ce rapport n’est pas, abstraitement, une simple affaire de logos, mais, concrètement, une affaire complexe de milieu et d'histoire. D’une histoire qui remonte fort loin dans le passé, bien avant les Présocratiques. Dès le II* millénaire avant notre ère, les hymnes védiques révèlent en effet une conscience de la langue dont les principes sont étrangers au logos. La petite introduction au sanskrit de Filliozat rapporte par exemple la strophe suivante (Reveda VIII, 11): «Les dieux ont engendré la déesse Parole (väcam). Les créatures de toutes formes la parlent. Puisse cette Parole, aimable, vache nous donnant son lait de force et de sève, bien louée, venir près de nous» 6, Ladite «parole» (väc) est rituelle. Sa valeur religieuse met en ordre le monde, le cosmise. Elle vient d’une racine indo-européenne, WEK, indiquant l’émission de la voix, qui a par ailleurs engendré notamment le grec epos et le latin vox; d’où le français épique, épopée, voix, vocable, avocat, aveu, révoquez, etc. Réalités humaines s’il en fut… Or que nous dit l’hymne en question ?Que cette parole, toutes les créatures la parlent! Que toutes, en somme, sont des z0z logon echonta — des animaux possédant la parole, si une telle chose pouvait se penser en grec, hormis dans les

fables… Cette lointaine prémonition de ce que la biosémiotique mettra en lumière à la fin du xx siècle, à savoir que la transmission de sens est coextensive à la vie ($ 27), ne fait pas que rapprocher l’humain des autres vivants (ce qui, à n’en pas douter, entretiendra quelque rapport avec l’idée de transmigration) ; c’est aussi, plus particulièrement, refuser d’abstraire la parole du reste des phénomènes”. 269. Pierre-Sylvain FILLIOZAT, Le sanskrit, Paris, PUF, 2010 (1992), p. 17. 270. La même disposition s'affirme dans la poétique japonaise, qui entend ne pas séparer le w 刃z (« poésie japonaise») des autres manifestations de la vie, comme en témoigne la fameuse introduction de Ki no

150

RECONCRÉTISER

mpg 刃 ja concrescence, | p

pmpêcher par

le logos de se donner libre cours,et parier plutôt sur des mots et des choses… p’une foulée téméraire, Je rapprocherai donc ladite strophe de l’une des stances les plus fameuses du Traité du Milieu (II, 8), Dans la traduction de Guy ﹕ Bugault000 celle-ci﹩enoncc «Tout d’abord, celui qui marche ne marche pas, pas davantage celui qui ne marche pas». Que « celui qui marche ne marche pas», ganfà na gacchati??, voilà qui répugne au logos. À juste titre, du moins dans la dimension régalienne que celui-ci s’est arrogée. Mais qu’en est-il si vous considérez l’ensemble unitaire du phénomène de la marche ? Autrement dit, la réalité ? Pouvez-vous y distinguer - y discrétiser - l’agent de mouvement du mouvement lui-même ? Non. L’absurdité apparente de ce paradoxe, «celui qui marche ne marche pas», ne se définit qu’à partir du

moment où, de cette concrescence qu’est le phénomène de la marche, la langue abstrait d’une part un sujet (le marcheur), de l’autre un verbe (marcher) ; puis, à son image, la logique un sujet d’une part (le marcheur), de l’autre un prédicat (marcher) ; soit, se donnant libre cours, les structures mères du logos, SVC刃 et SP (刃4). C’est justement cette «fiction logico-grammaticale» (l’expression est de Bugault, p. 55) que Nägärjuna entend défaire. Or comment ne pas voir que son intention s’apparente au parti susdit : refuser d’abstraire la parole du reste des phénomènes, et parier sur la concrescence de la réalité ? Dire que le logos discrétise (décompose analytiquement) la concrescence de la réalité, c’est dire du même pas qu’il dénoue l’aller-avec des mots et des choses, autrement dit qu’il désymbolise7*, Au fil de l’histoire, cette tendance finira par

Tsurayuki au Recueil de poèmes anciens et modernes (Kokin 刃刃刃-刃刃 compilé duichanteparmilesfeurs oulagrenouillequigitedansleseaux,on voitvers 905): «À c 刃 刃刃 qu’il n’est pasd’être

刃qui vivant chant./ne compose de poème. (iki toshite ikeru mono izure ka uta 000 yomazarikeru)» 刃 刃 刃T Jacqueline PIGEOT, Questions de poétique japonaise, Paris, PUB 1997, P. 9). Le ka 刃de waka 刃 刃se lit également #Zzet signifie à la fois «chant» ou «poème». 271. NAGARJUNA, Stances du milieu par excellence. Traduit de l'original sanskrit, présenté et annoté par Guy Bugault, m 刃e Gallimard, 2002, p. 61. allemand) Four le texte sanskrit, je me réfère skrit, tibétain, chinois, japonais, de Teramoto, Chdron 刃 刃(Traité du à milieu, l’éditionTokyo, quintilingue 1977 (1937), (san p. 40, qui刃écrit Le, 0 刃 刃 am écrit ici 刃 mais on cite plus couramment la forme ganta. Le mot est de même racine que l’alleman 刃 80; d’où les traductions habituelles der Geher g nicht, et a goer does not go. V aussi plus 刃aut, 8 刃 oi. 273.11 n’y acertes pas ici de complément (C), mais cela n’affecte pas la structure, qui est prête à en ri 刃刃 274. Ce qui, en l’occurrence, donne au logos un je-ne-sais-quoi de dia-bolique… Mais ne rentons H pas ce qui a fait la modernité ! Quant à l’Asie, le taoïsme, tout autant quegrand le bout} (mea T, le petit savoir “cCom-préhension » ; témoin ce passage du Zhwangzi (Qéronlun, 11, 1) : «Le Savoir sépare » (da zhi xianxian, xiao zhi jianjian 刃 刃 刃 刃刃刃 刃刃 刃刃 ne chante son

151

POÉTIQUE DE LA TERRE

engendrer le TOM et la décosmisation moderne ; notamment la disjonction, par le capitalisme, entre le travailleur et le travail, qui est strictement homologue à celle, dénoncée par Nägärjuna, entre le marcheur et la marche. Comme l’écrit Alain Supiot : ˊ

«Le travail est inséparable de celui qui travaille et c’est pourquoi, jusqu’à l’avè. nement du capitalisme, son régime juridique avait toujours dépendu du statut personnel de ce dernier. Pour que le travail, et non son produit, puisse être traité comme l’objet d’un contrat, autrement dit pour instituer un marché du travail, il faut disjoindre le couple psyché/soma pour y introduire un rapport de propriété de l’homme sur son propre corps» /.

Mais à quel moment cette disjonction a-t-elle commencé à se manifester? À celui où Parménide a posé le principe de l'identité de l’être ? C’est la vue courante, mais Villani, voici peu, l’a radicalement contestée : «Et si, tout compte fait, Parménide ne présentait pas du tout la figure traditionnelle qu’on lui prête ?Et s’il n’était pas le logicien du principe d'identité que l’on croit? Et si l’Être était un «tenir ensemble» et la Sphère un monde bien tenu, respectant la Vérité de la Déesse sans exclure en rien le Sensible ? [...] Je soutiens donc que l’intention de Parménide, même si elle n’apparaît qu’en filigrane et comme par clins d’œil, est de nous mettre dans la confidence d’un système duel (certes en perte de vitesse, à mesure qu’en disparaît le cas grammatical) de pièces qui ne vont que par deux et dont l’effet est de renforcer l’unité. Ce que l’on nomme tant en ethnographie qu’en philosophie : pensée symbolique. Je vais jusqu’à penser qu’il s’agit, pour Parménide comme pour Héraclite, d’un même combat, déjà perdu. Ils entendent avertir une dernière fois, au moment où le Logos prend décidément le pas sur le mythos, que la symbolicité n’est pas démodée et qu’elle devrait demeurer une pièce maîtresse de la pensée, Tandis que l’unilatéralité qu’apporte dans ses bagages le Logos triomphant en sa radieuse jeunesse, est mère de tous les dangers si on ne sait plus en retenir la tendance hégémonique dans la limite impérative du symbole »?76, La thèse de Villani est donc que «les Présocratiques ne sont pas l’embryon balbutiant de la philosophie platonicienne et aristotélicienne. Ils constituent un autre début de la philosophie

occidentale » (p. 5), qu’il va jusqu’à rapprocher du

taoïsme. 275, Op. cit au $24, p. 32. 276, Villani, op. cit au $ 31,



de couverture et p. 65-66.

152

RECONCRÉTISER

Quoi qu’il en soit, c’est le logos qui l’a emporté ; ce jusqu’à entraîner l’impossipilité de penser le symbolique, où le duel estun, où À est toujours aussi non-À, et où les mots ont du sens parce qu’ils vont Concrétement avec les choses. Dans Je Timée, cette

impuissance est manifeste à propos de la chôra; ce qui nous concerne ici tout particulièrement, puisque, dans la pensée européenne, cet notion est l’ancêtre de la problématique des milieux, donc de la mésolo 刃 que le propos blatonicion S'agissant de la chôra, le moins qu’on puisse dire est

n'est pas clair. Cela sans doute pour deux raisons, qui sont au fond contradictoires ;contradiction e le texte du Timée ne surmonte justement pas, et qui va sceller le sort de la chôra pour les siècles à venir dans la pensée européenne. En un mot, celle-ci va l'oublier - elle va oublier, en somme, la question : «pourquoi faut-il que les êtres aient un où ? » -, pour s’en tenir à la claire définition qu’Aristote, en revanche, lui aura donnée de la notion de topo - i.e. s’en tenir, en somme, à la question : «oë sont les êtres ? » ; ce qui, on le verra, est précisément forclore (lock out) la chôra de la question de l’être. Or si dans le Timée cette forclusion n’est pas encore accomplie, puisque Platon justement s’interroge sur la chôra, son ontologie en revanche, dont le principe est l’identité à soi-même de l’«être véritable» (ontôs on, i.e. l’eidos ou idea), exclut toute saisie logique de ladite notion de chôra, en tant que celle-ci échappe mystérieusement à ce principe d'identité, Elle lui échappe à tel point que Platon n’en donne aucune définition, se contentant de la cerner au moyen de métaphores ; 刃刃 50 lesquelles, en outre, sont contradictoires. Il la compare ici à une mère (刃 d 2), ou à une nourrice (tithéné, 52 d 4), c’est-à-dire en somme à une matrice, mais ailleurs à ce qui est le contraire d’une matrice, c’est-à-dire à une empreinte à ce (ckmageion, 50 c 1). Empreinte et matrice à la fois, la chôra l’est par rapport que Platon appelle la genesis, c’est-à-dire le devenir des êtres du monde senfible (kosmos aisthétos) ; lesquels, dans l’ontocosmologie du Timée, ne sont pas l'être

, véritable, mais seulement son reflet ou son image (eikôr). la chôra contraire, et son Ainsi donc empreinte et matrice, à la fois une chose faireidée.PlatonEE L'onnepeutpas s’en pas didentite﹒ n alittéralement duunetellechoseest « difficilementcroyable»(mogispiston,2 b 弧 弛弛、關 rêve en la voyant» (oneiropoloumen blepontes, 52 b 3); vas i insiste Ta P dm ﹣ il y abien, c tence:dansla miseen ordre(la cosmisation)de l’être, 、【tte etlemilieuoù ’に véritable, sa projectionen existants, M à lafois,l’être devenir, c’est-à-dire la chôra. Soit da en concrètement s'accomplit son ・

dk passagesdemonarticle« La chôra chezPlaton», quelques d'AlbertRivaud, et à quelquesdétailsprèsla traduction je suis l’édition

C Platon, 1985

(1925),

153

e

POÉTIQUE DE LA

TERRE

platonicien : on te kai chôran te kai genesin einai, tria triché, kai prin OUTANON Benestha; (52 d 2), «il y a et l’être, et le milieu et l’existant, tous trois triplement, et qui sont nés avant le ciel» (c’est-à-dire avant la mise en ordre du kosmos, que le Timée identifie à l’ouranos). Ce «tous trois triplement», fria triché, n’est pas sans poser problème. Triché, cela veut dire « en trois, en trois parties, de trois manières différentes ». Pourquoi ce redoublement avec 刃, le neutre de 刃e刃刃qui pour sa part veut simplement dire «trois» ? Pas question, évidemment, d’y chercher quelque anticipation de la sainte Trinité; car si l’on pourrait, à la rigueur, voir dans l’incarnation historique du Père dans le Fils quelque analogie avec la projection de l’idea dans la genesis, la chôra quant à elle n’a rien à voir avec le Paraclet. Bien trop charnelle ! La «nourrice», cette tithéné à laquelle Platon la compare, c’est un mot de même racine que le français féter ou que l’anglais ?it (nichon). La chôra, c’est clair, donne le sein à ce nouveau-né qu’est la genesis, mot dont le sens premier veut dire «naissance». Du reste, en 50 d 2, le texte du Timée compare l’être absolu à un père, le milieu à une mère, et le devenir à leur enfant. Cet enfant, il faut bien le nourrir! Nous avons donc là deux pistes de recherche. L’une sera d’éclaircir cette idée de maternité que connote la chéra. La deuxième, d'approfondir ce thème de la trinité de l’être, du milieu et du devenir. Quant au premier thème, outre les images que contient le texte de Platon lui-même (la mère, la nourrice…), il nous faut revenir au sens le plus général et le plus concret que pouvait avoir la chôra dans la cité grecque. Pour les citoyens de la polis, la chôra, c’était la campagne nourricière dont tous les jours ils voyaient, au delà des remparts de l’astæ, les collines couvertes de blé, de vigne et d’oliviers. De là, quotidiennement, leur venaient ces nourritures terrestres qui leur permettaient de vivre. Dans ce monde-là, pas d’astæ sans chôra! Or astu - le centre urbain de la polis -, c’est un mot dont la racine indo-européenne WES veut dire «séjour, séjourner». Cette racine se retrouve dans le sanskrit vasati (il séjourne) ou ozs (emplacement). En allemand, elle a donné Wesen (être, nature, essence), war et gewesen (Formes de sein, Être) ; en anglais, was et were (formes de fo Ve). L’astu, en somme, et dans la mesure où il s’agit d’un Hellène comme Platon, c’est par essence le séjour de l’être (on dirait en castillan : la estancia del ser) ; cependant, ce dernier ne peut concrètement exister sans ce milieu nourricier : la chôra qui entoure l’astx. Ce rapport concret - ce croître-ensemble - n’a nulle part été mieux éclairé que par l’archéologie russe en Crimée, terre dont l’histoire a permis que les structures de la chôra propre à la cité grecque de l’Antiquité (la Chersonèse 154

RECONCRÉTISER

Taurique, en l’occurrence) subsistent clairement dans | 2 e 78. et corrélatiyement, la dalle de marbre blanc du «Serment de Chcr de chose près du temps de Platon, nous révèle que cha onése », qui date à peu engageait sa R vie pour la défense de ce territoire : «Je jure par Zeus c Flélios, la Vierge (la Parthénos), les dieux et déesses de l’'Olymp cet les héros 刃 0 etlespostesfortifiés […] » 7, qui possèdentlapolis,la

uant à lui, le thème de la trinité où interv; 刃 a concerme, qu'elle nest ni bol double,aa) en Ni ceci, ni cela, mais quelque chose qui, nous dit Platon est Fi

de

lt

(ann

qui

autre genre» (triton allo genos, 48 e3), Autre que quoi ? M

les d On 刃 “ ve 7 Ceux cidé dont 1刃e刃 l’on et la gemesis,‧ Eidé,・c刃e Timée vient ﹒ de parler, g でestle dueld’eidos, espèce(mot issu du latin species, vue, regard, aspect), forme dans l’esprit, que l’on voit en idée : le mot est parent du latin videre, voir, et du sanskrit véda, je sais, védah, aspect, Tous ces mots viennent de la racine indo-européenne WEID, indiquant la vision qui sert à la connaissance. Dans l’absolu, pour Platon (et c’est pour cela que l’on parle de son «idéalisme»), l’eidos ou idea, c’est l’être véritable ;mais on voit ici que la genesis peut aussi, à l’occasion, être comptée comme eidos. En somme, comme être ; ce qui ne change rien au fait qu’il y a pour Platon deux ordres ontologiques : le premier, c’est «l’espèce du Modèle, qui est intelligible et toujours identique à elle-même» (paradergmatos eidos 刃..] 刃刃o刃kai aei kata tauta on, 48 e 4), l’autre, «l’espèce seconde, copie du Modèle, qui naît et que l’on voit» (miméma de paradeigmatos deuteron, genesin echon kai horaton, 49 a 1). La troisième espèce, cela va être la chôra, qui certes, comme les deux précédentes, est elle aussi «présence» (paron, 50 c 7); mais comme espèce, en revanche, est «difficile et indécise» (chalepon kai amudron eidos, 49 a 3). Peut-on, du reste, en dire vraiment que c’est un eidos? Voire. Elle ne se laisse approcher que par des métaphores, dont nous avons déjà vu quelques unes, et dont en fin de compte ne ressort aucune définition ; il faudra se contenter de savoir que la chôra est «une espèce invisible (anoraton eidos [ce qui est un oxymore, puisque l’eidos est un aspect qui

puisque l’eidos est suppose une vue]) et sans forme (amorphon [second oxymore, une forme]), qui reçoit tout (pandeches) et participe de l’intelligible de quelque | manière fort aporétique (metalambanon de aporôtata pê tou noëlou, 刃刃b1) , aporie ;un obstacle Ainsi donc, le «troisième genre» de la chôra demeure une

cit genre, se trou ve sans : i infranchissable au logos ; lequel, devant ce troisième

CHTCHEGLOV, Polis et chôra, Cité et territoire dans versité de Besançon, Paris, Les Belles Lettres, 1992.

278.V. Alexandre

279.Chtcheglow, op. cit.,

p. 17. 155

lePont-Euxin, Annales littéraires

de l’Uni-

CR POÉTIQUE DE LA

TERRE

ressources, et ne peut pas passer (aporei)”*. Pourquoi donc ? La question a bien entendu rapport avec la capacité du logos lui-même, c’est-à-dire en somme avec la logique. Il faudra certes attendre Aristote pour que celle-ci se construise, Mais nous en avons 刃 virtuellement les trois actants principaux : le principe d’identité (A : 1e Modèle, qui est toujours identique à soi-même), le principe de contradiction (non-AÀ : la copie, qui n’est pas le Modèle), et le principe du tiers exclu ; car la chôra, qui n’est ni le Modèle ni sa copie, est d’un (lambanein, d’où lémma), de le com-prendre concrètement ? C’est bien là ce qu’entend montrer Logos et lemme, dans un propos serré de près de 400 pages qu’il n’est évidemment pas question de résumer ici. N’en que ce verbe n’est pas expressément utilisé par le texte de Platon (qui l’utilise cependant ailleurs) ; mais l’idée d’aporie, elle, est ici bien présente, et même au superlatif aporétatos. L’aporie, c’est proprement là où il n’y a pas (a-) de passage (poros) pour la pensée ; d’où aporein, être dans le besoin, être dans l’embarras, ne savoir pas. Cf l’expression aporô bo ti lexô (Sophocle, Œdipe roi, 486) «je ne sais que dire (legein)» : devant la chôra, le logos reste coi…

280. J'avoue

281.

Alain BOUTOT, Heidegger et Platon. Le problème du nibilisme, Paris, PUF, 1987, p. 224. 282. Comme on l’a vu au $ 20, «contréité» (soit en allemand Gegendheit) est l’une des deux traductions possibles du japonais ffdosei, l’autre étant médiance,

156

RECONCRÉTISER

gardons que ce qui peut le plus directement concerner la mésologie?3, D'abord ・ 9 1 le fait ま que l’argumentation “ de

Yamauchi est dans une assez large mesure mg commentaire du Traité du milieu, de Nägärjuna. Certes, l'emploi de ce mot de «milieu» (madhya)?*, en l’occurrence, ne correspond pas ipso facto à ce qui fait l’objet de la mésologie ; le Traité du milieu n’est pas un traité de mésologie ; mais il y a un rapport, qui éclaire justement la mésolOgle, et cela dès la première stance dédicatoire :

«Sans rien qui cesse ou se produise, sans rien qui soit anéanti ou qui soit éternel,

sans unité ni diversité, sans arrivée ni départ, telle est la coproduction conditionnée »°85, A-nirodham an-utpadam / an-ucchedam a-çaçvatam / an-chartham a-nänärtham / an-dgaman a-nirgamam / yah pratitya

samutpädam”,

On voit que le texte commence par une succession de quatre couples de dénégations, ce que la glose chinoise a appelé les « huit négations» (ba bu, jp A め /.Bugault (p.35) lesinterprète comme «un rejetde lapensée dualisante et des dichotomies mentales». Yamauchi (p. 71 sqq), lui, souligne plutôt le fait que la binégation (ni À, ni non-À, ni affirmation ni négation) se trouve là placée en ouverture. Pour lui, cela manifeste l’importance toute particulière que le Traité accorde à la binégation : cela signifie que celle-ci est la clef du raisonnement nagarjunien, qui repose sur le tétralemme. - Qu'est-cequele tétralemme ? - Un raisonnement en quatre lemmes, qu’on présente habituellement dans l’ordre suivant : 1. affirmation (A); 2. négation (non-A); 3. biaffirmation (à la fois Aet non-A) ; 4. binégation (ni A, ni non-A). Or pour Yamauchi, dans un tel ordre, le tétralemme ne mène à rien. C’est un bouclage indéfiniment répété, sans aucun développement de la pensée. Pour lui, c’est la binégation qui est décisive. Elle doit donc occuper la position nodale du 3° lemme, qui rend possible le 4e (désormais la biaffirmation). C’est à la lettre l’ouverture, le point un panorama plus équitable de la pensée de Yamauchi, v l’article de Kioka cité au $ 30, « L’horizon de la logique lemmique». 刃 , 刃 刃 , 刃 le grecarchaïquemethyos,d OÙ mesos, MEDHYO, « quiestaumilieu» ; d’où 284.Dela racineindo-européenne « situé au milieu, moyen» (d’où le français mésologie), et le latin medius (même rm d où medietas (qui m’a donné médiance), etc. Le nom du Madhya Pradesh (capitale Bhopal), en Inde, tat situé entre la mg indo-gangétique et le nord du Dekkan, veut très exactement dire « État du Milieu 刃 C’est en = per e synonyme de Zhongguo 刃 刃,]e nom que s’est donné la Chine. Cf aussi le titre de la traduction chinoise du Traité du milieu : Zhonglun 刃 刃(jp Châron). 285. Traduction de Bugault, op. cit. au 刃32, p. 35. 286﹒B 2 dansl’édition deTeramoto,op. cit. au$ 32. 283. Pour

157

POÉTIQUE DE LA TERRE

de départ du bouddhisme du Grand Véhicule, dont Nägärjuna est le fondateur. | La binégation ne niant pas seulement l’affirmation (A), mais aussi la négation (non-A), elle est négation absolue. Dans le tétralemme, le 3° lemme introduit donc une césure, un écart décisif par rapport aux deux premiers lemmes. Alors que ceux-ci relèvent de l’usage mondain ou du monde profane (vyavahära, ip sezoku 刃 刃),le 3: et le 4° relèvent de ce que le Grand Véhicule appelle la vérité suprême (paramärtha, jp shôgi 刃 刃).C’est sur cette vérité suprême, donc au-delà du monde profane, que le Traité du milieu ouvre d’emblée avec les huit négations, La logique mondaine s’en tient à la bivalence des deux premiers lemmes - ou bien A ou bien non-À -, sans tiers terme qui serait à la fois À et non-À. C’est le principe du tiers exclu, que du reste le Traité n’ignore nullement. L'on en a une preuve éclatante dans la stance II, 8, déjà citée ($ 32). Dans son entier, celle-ci nous dit en effet : « Tout d’abord, celui qui marche ne marche pas, pas davantage celui qui ne

marche pas. Et quel tiers, autre que l’acteur de la marche et son non-acteur, pourrait bien marcher ? »°#7, Il s’agit bien de transcender, pas d'ignorer ce principe du tiers exclu. Pour atteindre à la vérité suprême, il faut donc d’abord dépasser ce principe ; et c’est justement, selon Yamauchi, ce qu’effectue la binégation, comme négation absolue rendant dès lors possible la biaffirmation, i.e. le 4e et dernier lemme. - «Mondeprofane»,«véritésuprême»,c’est de la religion, ça, pas dela logique! - Effectivement,dansle Traité dumilieu, il s’agit biende religion.La stance dédicatoire que l’on a vue plus haut se termine sur ces mots : «Celui qui nous l’a enseignée [i.e. la coproduction conditionnée], l’Éveillé parfait, le meilleur des instructeurs, je le salue» (zhid.). Cela s’adresse évidemment au Bouddha, et c’est à lui qu’est ainsi dédié l’ensemble du traité. Ce n’est pas un ouvrage de logique, mais de pensée religieuse, argumentant pour ou contre des positions religieuses, même si cela repose sur une armature mentale rigoureuse : celle du tétralemme. - Alors, en quoi est-ceque cettereligion, le bouddhisme,concernela mésologie ? 287. Trad. Bugault, p. 61. Ce que Bugault rend par «quel tiers pourrait bien marcher? » est dans le texte sanskrit (Teramoto, p. 40) kas tritiyo hi gacchati. Au niveau des vérités profanes, i.e. dans le domaine du logos (lemmes 1 et 2), le tiers (tritiyo) est bien exclu.

158

RECONCRÉTISER

tétralemme, et justement parce qu'il permet de dépasser le prinpar leexclu.

- De cipe du tiers

- Mais ce n’est plus de la logique, ça! - Effectivement, ce n’est plus de la logique, parce que le logos s’arrête devant le mur du 3° lemme. Il ne passe pas, c’est l’aporie. Mais s’il ne passe pas, c’est dans le domaine qu’il s’est arrogé lui-même en se donnant libre cours, c’est-àdire en s’abstrayant de la réalité concrète. Dans ce domaine-là, celui du logos, pas moyen de surmonter la double aporie du 3° et du 4° lemmes. L’un et l’autre sont absurdes. Maintenant, revenons à la stance IL, 8, celle du marcheur qui ne marche pas. Ce qu’elle veut dire, on l’a vu, c’est que le logos est incapable de saisir la réalité unitaire de ce phénomène, parce qu’il le décompose nécessairement en sujet et en prédicat. L'idée va bien au delà de cet exemple particulier. Du point de vue de la mésologie, cela implique que le logos ne peut pas saisir la trajectivité (S/P) qui est celle de tout phénomène, dans la mesure où le phénomène implique à la fois la chose et notre existence (l’instance prédiquant l’en-soi en une certaine chose), au lieu, comme le logos, d’abstraire cette réalité de notre existence et de la dichotomiser en agent d’une part, action de l’autre, ou en sujet et prédicat. Dans cette mesure-là, effectivement, il ne s’agit pas de logique, mais de lemmique, reposant sur le tétralemme. C'est ce qu'illustrent particulièrement les prises de l’écoumène ($ 26), qui sont littéralement des lemmes (de lambanein : prendre) - du moins, plus exactement, des 4° lemmes, puisqu’elles sont à la fois actives et passives, empreintes et matrices. Ce sont des syllemmes?* (de sullambahein : prendre ensemble), qui «prennent ensemble» et donc littéralement com-prennent À et non-À. - Tu es sûrquec’est cequeveutdireYamauchi? - Non, ce n’est pas ce qu’il veutdire,lui; c’est ce que celaveutdirepour la mésologie. Du point de vue de Yamauchi, qui là n’est autre que l’orthodoxie du Grand Véhicule, il y a deux vérités, l’une profane (les lemmes 1 et 2), l’autre suprême (les lemmes 3 et 4). Pour la mésologie, il n’y en a rune g qui a une tierce vérité, De ce point de vue, le tétralemme permet non pas d'atteindre 3 une “Vérité suprême», transcendant le monde profane, mais tout au cantraire de Comprendre la pleine réalité profane, c’est-à-dire tout simplement celle où nous existons : notre milieu. Celui-ci est éco-techno-symbolique, les choses y sont trajectives ; ce qui signifie que rien n’y est réductible wi à l'identité simple d’un objet 刃 qui serait Aou bien non-À, ni à celle d’un pur prédicat P, qui à son tour serait Aou bien non-A. Une chose concrète est toujours S/P Elle est S en tant PTT



s

g





288. La linguistique a utilisé ce terme dans un autre sens, Je lui donne ici tout simplement le sens (lambanein) ensemble (sun)» à la fois À et non-À, ie. le 4e lemme.

159

de « prendre

POÉTIQUE DE LA

TERRE

que P, c’est-à-dire qu’elle n’est réductible ni à S, ni à P Elle n’est ni S 刃P ni A

ni non-A, autrement dit ni un simple objet ni une simple représentation de cet objet. Elle n’est aucun de ces deux termes, dans lesquels le logos discrétise les phénomènes. «Aucun des deux termes», ça, c’est de la binégation. C’est le 3 lemme, celui qui selon Yamauchi permet le 刃 (la biaffirmation). Effectivement, c’est parce que la chose est irréductible tant à un pur objet (S) qu’à un pur prédicat (P) qu’elle acquiert sa réalité concrète 刃Sen tant que B c’est-à-dire à la fois S et P Et non seulement elle est à la fois substance (S) et insubstance (P), à la fois À et non-À, mais elle suppose en outre, contrairement au dualisme, le tiers terme qu'est l’instance prédicatrice pour et par laquelle il peut y avoir S en tant que P; autrement dit une existence (la nôtre au premier chef), intriquée dans son milieu. C’est bien le 4° lemme: la biaffirmation. Et c'est ça la réalité, qui, comme le 4* lemme, com-prend (prend à la fois) notre existence et celle des choses, que le dualisme, fils du logos, décompose en sujet et objet, sujet et prédicat, chose et mot, signifiant et signifié, etc. - Ça me rappellevaguementla différenceentrela sémiologiebinairedes saussuriens et les triades sémiotiques des peirciens… ー Effectivement, etce n’est pas un hasardsilabiosémiotiques’est inspirée de Peirce en même temps que de l’Unreeeltlebre d'Uexküll, c’est-à-dire de la mésologie. Nous y viendrons plus en détail au chapitre suivant; mais on peut déjà dire ces choses de façon moins savante. Dans un milieu humain, tout ce qui nous entoure relève nécessairement, et simultanément, d’une triple dimension écologique, technique et symbolique. La dimension écologique, cela veut dire que toutes les choses y sont fonction les unes des autres ; aucune ne peut s’abstraire des écosystèmes de la biosphère. Même les plus artificielles ont besoin d'y puiser leur matière première, et ne peuvent pas ne pas y exercer d’effet. La dimension fechnique, cela veut dire que toutes les choses, de manière ou d’autre, ont un sens qui est toujours fonction de nos systèmes techniques ; sens qui donc évolue au fil de l’histoire. Le vent nous servait hier à moudre le grain, il nous détourne aujourd’hui du tout-nucléaire. La dimension symbolique, cela veut dire que toutes les choses, en dépit de leur identité physique, peuvent différer en fonction de nos systèmes symboliques, à commencer par nos langues : le même déplacement d’air qui est ici «le vent» est ailleurs o iento, encore ailleurs 刃 刃 etc. Tout cela signifie que les choses sont toujours à la fois et indissolublement S et P, substanceetinsubstance, A et non-À,motet objetreprésenté par le mot. Elles incarnent donc nécessairement le 刃 lemme du tétralemme qui reste une aporie pour le logos ˉ une aporie dont en retour 1l frappe, en le décomposant (en signifiant et signifié, etc.) le langage, autrement dit le symbolique, et « fortiori 160

RECONCRETISER

刃刃car le logos, lui, ne peut s'occuper que d’objets abstraits (S, en prin必 pas des chosesconcrètes(S/P,en fait)?®, - En somme, la réalité concrète qui est celle des milieux humains repose sur le tétralemme et relève de la lemmique, pas de la logique. La concrétude est jemmique, l’abstraction est logique. C’est ça, ta «tierce vérité» ? - Oui, et elle est «tierce» dans la mesure où, néanmoins, elle reconnaît l'existence des deux premières 刃la vérité «profane», qui repose sur les lemmes 1 et 2, parce qu’avec le principe du tiers exclu, elle permet l’abstraction (le recul) propre aux constructions rationnelles qui fondent et la logique, et la science, et la technologie moderne ; mais aussi ce qui, dans le bouddhisme du Grand Véhicule, est appelé la «vérité suprême», et qui repose sur les lemmes 3 et 4, parce que cette dimension-là existe effectivement et universellement dès lors que l’on admet la phénoménalité des phénomènes, c’est-à-dire le fait que les choses soient à la fois, et en réalité, ce qu’elles ont en propre (S) et la manière dont elles nous apparaissent (P). Cela suppose nécessairement la symbolicité, car il y a symbole dès lors qu’un existant, quel qu’il soit, entrant en relation avec un objet quelconque (S), l’interprète en tant que quelque chose (S/P). L'existant, donc l’existence de notre monde sensible 刃pas d’un univers étranger à nous-mêmes -, c’est le tiers symbolisant que l’on exclut, que l’on forclôt quand on discrétise S et P et que l’on s’en tient à cette dualité, comme le fait le logos avec le principe du tiers exclu ; mais il y a non moins nécessairement symbole parce qu’il y a médiance, c’est-à-dire que S/P veut dire la même chose dans le même corps médial, au delà de l’individualité de chacun de ses membres ; et il y a médiance universellement dès qu’il y a existence, car il y a nécessairement espèce?*, l’individuel, qu’il soit objet ou sujet, et en particulier l’individu (sujet humain), ce n’est jamais qu’une abstraction par discrétisation de la réalité concrète ; car il n’y a pas d’humain sinon dans un milieu et en tant que société, pas de société sinon dans l’écoumène et en tant qu’humanité, mais pas d’humanité non plus sinon en tant qu’espèce, ni d’espèces, en fin de compte, sinon en tant qu’il y a de la vie sur la Terre, dans la biosphère ; etc. C’est là-dessus Je médial

,

que porte la IIIepartie de ce livre.

289.Cet«enfait» n’est passansrapportavecle proposde BrunoLATOUR dansNousn'avonsjamaisété modernes, Paris, La

290.

Découverte, 1991.

sens général (i.e. pas seulement les espèces biologiques, mais comme moyen terme entre le singulier et l’universel) dans lequel ce mot est utilisé par l’autre grand représentant (après Nishida) de l’école de Tokyo, Iwanami,2010 a no 79777種 必論理(Logique de l'espèce), Kyôto, TANABE Hajime (1885-1962), ぶヵ terme concrètement nécessaire entre la société, est le moyen (1934 sqq). Pour la mésologie, l'espèce, ou individuel, ou l’individu humain). Tanabe quant vie, ou l’humanité) et le singulier (le vivant l’universel (la à lui, dans l'esprit général de l’école de Kyôto, assimilant l'espèce à l’État, aboutit comme Nishida à légitimer philosophiquement l’ultranationalisme. Il s’en repentit après 1945, Au

161

閲s POÉTIQUE DE LA

TERRE

- OK. En attendant, voilàbeaucoup d’en-tant-que, ettune nous as toujour rien dit de cette «coproduction conditionnée», pralitya samulpada, que Naggju 刃 invoque dès la première phrase du Traité du milieu, et qu’il associe donc mani, festement au 刃clemme… - Justement ! Du point de vue de la mésologie, cela concerne directement cet en-tant-que, qui n’est pas un « parce que». Il ne s’agit pas là de causalité (A entraîne B), mais de concrescence (A et B vont ensemble), et même de co-suscitation (A et B se font mutuellement exister). - Je demande à voir…

﹩34. En deçà du bond mystique L'expression sanskrite pratitya samutpada est aujourd’hui habituellement traduite, comme le fait Bugault, par «coproduction conditionnée ». Roger-Pol Droit l’introduit en ces termes : «Cette expression est compliquée. On traduit communément par ‘coproduction conditionnée’ (on parle aussi de ‘production en dépendance’, d’‘interdépendance’), Le mot sanskrit est ainsi composé :

- カ②が‘en fonction’ ; - ya, gérondif de 刃 aller*!, donc ‘allant en fonction de’ ; - sammarquela convergence ; - utpâdasignifie ‘production’. Nous sommes donc face à un terme technique, qui peut se rendre littéralement par ‘production en convergence allant en fonction de’. Il renvoie à une élaboration théorique centrale de la doctrine bouddhiste, dont il faut rappeler les points principaux. La formulation de base se trouve dans le Canon Pâli des Theravädin, qui date des premiers siècles avant notre ère. Il s’agit sans doute de la première formulation d’une loi de conditionnalité des phénomènes, mais aussi, comme l’a souligné Guy Bugault, de l’idée même de fonction 2292, Du point de vue strictement grammatical, l’analyse varie quelque peu selon les auteurs ; et cela peut aller avec des interprétations fort différentes. Yamauchi (p. 145 sqq), citant la Prasannapada de Candrakirti (VII s.) et les commentaires

qu’en a faits Yamaguchi Susumu, indique que le mot pratityasamutpada se 291. NDLA. Même racine EI que notre j'irai, le grec ienai (aller), le latin ire (aller). 292. Roger-Pol DROIT, Le silence du Bouddha, et autres questions indiennes, Paris, Hermann, 2010, p. 44.

162

RECONCRÉTISER

compose de praiitya et sam-utpada, 刃刃刃gse

composant de prati et itya, où

it; est eti (aller)?** et prati atteindre ; prati + 刃 forman t le sens«alleret atteindre» ; sam (un ensemble) se composant avec 刃(pada (se produire, se manifester); d’où

pratitya-sam-utpada, ie. l’idée que

«les choses, se coattendant par cause et lien, adviennent ; soit la co-suscitation shohô ga in to en to ni sôdai shite shôki suru 刃0ga engi de aru

諸法 が因 と縁 と に相 待 し て生起す る の が縁起で あ る ヶ (p.146) - Coattente ?Co-suscitation ?

-Jereviensdans un instantsurle conceptde coattente(sédai1815). La co-suscitation, c’est ma façon de lire les sinogrammes 刃 刃 (cn ywanqi, jp engi), qui, pour l’Asie orientale, sont devenus la traduction canonique du sanskrit pratitya samutpada”*. Le premier ( 刃刃signifie «lien, en lien», et le second (Æ) «soulever, susciter». Doh ma traduction par «co-suscitation» ; autrement dit, c’est l’effet mutuel que les choses exercent les unes sur les autres, y compris par rétroaction. Cela va beaucoup plus loin que la seule causalité, que cela n’exclut d’ailleurs nullement ; et c’est là que nous rencontrons l’autre concept, la coattente. Yamauchi introduit ce concept?* à l’occasion d’un commentaire de la négation absolue que représente le 3° lemme. Il écrit p. 102: «La position de la Voie du Milieu [Madhyamaka, jp Châgan 刃 刃, Le, ce que professait l’école fondée par Nägärjuna] ne consiste pas à nier obstinément tout à propos de tout. Elle est de nier chacun des deux termes de ce qui est en relation®6, À propos de la naissance et de la disparition, elle nie la naissance en niant 293.

Cf le français itinéraire, transition, initiale…

se en a 刃 d’autres, évidemment. Teramoto (op. cit. au $ 32) par ere 刃p 刃 498) wa darent à a 刃 - = ( L刃 nous avons déjà citée, traduit ce même 刃刃刃刃刃samutpada pa ee (tel Frédéric GIRARD, Vocabulaire du bouddhisme japonats, … plutôt comme la traduction de 刃 刃 刃 刃刃刃 « causation. Causes et con 刃 gonsw刃On voit que,刃pour NDLA.

294.11 y

our

devenir

vraiment

itation. t la CO-SUSC a

, inoisa 295.相 待 (cn xiangdai,jp sédai)estla traductionquele 0 le dansle Oéeulun 斉 物論 ( de prendre en compte), en empruntant ce terme au “ ル ーマ la traduction pr s la mise à plat qui rend les choses équivalentes» 刃 刃 刃 se trouve dans ce passage (II, 34) : bua sheng zhi 。 ﹢ ﹨ ]e 。 。 y ne sont qu刃absence 刃 不相 刃待 1 oPPositions discursives de: la pensée chinoise, Fos Paris,i Seuil, 。 1997, p.f 刃、若 其 , *les 5 w , 哉 唯 ト トーさ 1“ーー キ パ se nourrissentm 嘴 余 … ー dai,den re l'opposition ». 刃 刃刃 刃刃 Pie introduite par le langage, git un fond d 刃m刃 P 刃 刃刃 り

コーpas. C'est la mêmecritique quefondéesur rm / i we tétr 深alemme,no y 1 le ーche leVerbe (bo Logos) », vue avec le paradoxe n N lp commencemen cident, «Au radicale des prétentions du logos : si, pour loc (Dao ke dao fei chang Dao 刃 刃 刃 刃 toujours» le Dao de pour l’Orient, «le Dao qui peut se dire n’est pas のである ), premièrephrase du Laozi. 常 道 ②⑨⑥.相 対 するものに ついてその いず れをも 否 定 す るも “

163

POÉTIQUE DE LA

TERRE

la disparition, elle ne prétend pas nier et la naissance et la disparition“, Naissance et disparition sont des changements, changements qui sont des réalités et qu’il n’y apas à nier. Dire que le mouvement, unissant l’être au non-être, ne peut pas

decouler.On aurabeau pas le ventdesoufflerni l’eau exister298, cela n'empêche argumenter, ces réalités, on ne peut pas les nier. Les nier, ce serait pour le coup du nihilisme. La négation dans la Voie du Milieu nie la naissance en niant la disparition, mais ce n’est pas pour autant nier la naissance et la disparition. Si elle nie la naissance comme elle nie la disparition, c’est plutôt pour affirmer la non-naissance comme la non-disparition. Naissance et disparition se répondent, et ce qui nie cette correspondance (sôtai 刃 刃刃c’est la négation absolue. Car justement ce qui coupe (zessuru 刃 刃刃) la corresponl’absolu (zettai 刃 刃),c刃est dance. Cependant, naissance et disparition sont en outre coattentives (sédaiteki 相 待的﹚﹒ La naissanceest naissanceenfonctiondela disparition,la disparition attend la naissance pour pouvoir être disparition. Dans la mesure où ce serait abtention (zetsudai 刃 刃)2“que de nier cette coattente, la non-naissance-nondisparition doit bien être abtention. Ce qu’est l’abtention, c’est le vide ( 刃刃) Si l’absolu est négation de la correspondance, la négation de la coattente doit Je discuterai en détail dans le chapitre suivant la différence entre être le vide300刃 correspondance et coattente, mais il faut d’ores et déjà savoir que l’absolu relève de la logique du logos, tandis que l’abtention relève du point de vue du lemme».

On voit que Yamauchi fait intervenir le concept de vide, qui est un thème central du bouddhisme. Son raisonnement s’y réfère dans la mesure où aussi, comme on l’a vu, le domaine qui s’ouvre au 3° lemme est pour lui - comme pour Nägärjuna - celui d’une vérité suprême. Or, la mésologie ne considère pas ce domaine comme relevant d’une telle vérité, mais tout simplement de la réalité profane qui nous entoure ($ 33). Alors, à quoi pourrait bien y correspondre un concept comme la «coattente » ? Précisons d’abord que le raisonnement de Yamauchi ne se borne pas à des abstrusions du type de celles que je viens de traduire. Il abonde en exemples faciles à comprendre. Tel, pour expliquer la coattente, celui du parent et de l’enfant. Le parent ne peut pas être parent sans enfant, l’enfant ne peut pas être ②⑨⑦. 生滅につい て生を否 定し滅を否定するものであって、単に生 滅を否定 せんとす るものではない。 298.NDLA. On reconnaitra ˍbien entendule sophismede Zénon. 299. On aura compris que ces termes ont été formés en jouant sur le parallèle entre «couper la correspondance» (zettai 刃 刃 刃1e刃l’absolu) et «couper l'attente» (zetsudai 刃 刃 , 1刃e刃 l’abtention). Pour les traduire, j’utilise le suffixe ab (marquant l’éloignement, l’écart, la séparation) à la place de «couper» (zessuru 刃 刃刃). Coupé (ab) de toute correspondance, l’absolu est seul (so/us) ; et l’abtention, c’est être coupé de toute attente, de toute o on vers (ab-tendere, l'opposé virtuel d’attendere : ad-tendere, qui a donné le français attention et attente).

③00.絶 対 は相 対の否定であ る が、相 待 の否 定は空でなけれ ばならぬ。 ⑯④

RECONCRÉTISER

enfant za

parent. L'un et l'autre existent comme tels uniquement dans cette relation ; c’est-à-dire que pour “te ce qu’ils sont respectivement, ils doivent s’attendre mutuellement. Comme dit le bouddhisme, aucun des deux termes de cette relation n 刃de tut propre ou d’être en soi (svabkäva, dtman, jp 刃刃刃 WE). L'un n'acquiert son être-tel que du moment où l’autre acquiert aussi le sien. Pour la même raison, toute chose est donc toujours «en attente » des autres choses pour être ce qu’elle est; et elle le devient de par cette «tension vers»*!, C’est cela, la coattente ; et, pour Yamauchi comme pour le Grand Véhicule, cela relève de la vérité suprème, dont le motif central est le vide, et qui, selon Yamauchi, se manifeste d’abord dans la binégation qu’effectue le 3° lemme - soit, dans l’exemple susdit, nier le parent (ri À) et nier l’enfant (ni non-AÀ), puisque ni l’un ni l’autre n’existe en soi. Croire à de telles existences n’est que l'illusion des vérités profanes. Il y a toutefois un hic dans cette absolutisation de la relativité (ce qui, du point de vue de la mésologie, se ramène à une absolutisation du phénoménal). Si toute chose attend toute chose pour être quelque chose, ne s’ensuit-il pas que rien n'arrive jamais ? Or, les choses existent bien, et des faits se produisent ! Le bouddhisme a résolu ce problème à l’aide d’un concept que Yamauchi utilise à son tour: le calage (ni$raya, jp 刃 刃 刃lu également esh:). Girard刃0刃 en donne les traductions suivantes : appui ; prendre appui sur un maître, une personne vertueuse ; résider chez un maître, Il ajoute cette citation du Mahüyänasatralamkära"" : «C’est parce qu'ils sont sans nature propre que [tous les dharma] s’érigent / L’antérieur est le point d’appui du postérieur»*%*, En somme, pour s’établir, une relation se cale sur une autre, qui la précède, et toutes se calent mutuellement, sans qu’il y ait besoin d'en substantifier les termes. 刃 Or on voit que ce n’est là que repousser à l’infini la question de l’origine des choses ; et c’est bien pourquoi le bouddhisme, comme toutes les religions, se doit d’avoir des absolus (le vide, les vérités suprèmes…) pour pouvoir commencer à dire quelque chose aux gens 刃aux deux sens du terme «dire»: avoir à leur raconter quelque chose, et les attirer de quelque manière. done les religions doivent absolument effectuer ce bond mystique vers l’absolu, qu'il soit substance ou insubstance, être, vide, néant, etc; mais en tout cas, au delà du profane. Là 。

3 ・ omomuki) que l’on 301.On rapprochera (jp a vu à propos de Zong Bing au $ 14, =cette «tension vers» du qu 刃 C ” ˍ | 302. Vocabulaire op. cit, vol. 1, p. 212

M

3V 303,

wtcena H :

! fondateurs du bouddhisme du Grand l’un textes fond éhicule», i Maitreya, : desdont ddia il existe unetraductionpartn A , rééd. système yogacara, Paris, Champion, n刃刃 Z du Grand Véhicule selon le la 刃 e コdu刃race 刃

(1883-1935), Exposé de Kyoto, Rinsen Books, 1983.

刃 故成、 前 為後依止。 304咬 ziti qucheng,qianweibouyizhi 無 自體 165

﹒ POÉTIQUE DE LA

TERRE

où la mésologie ne peut pas suivre Yamauchi, non plus que le bouddhisme où toute autre religion, c’est dans ce bond mystique au delà duquel certaines vérités deviennent suprêmes. Elle renversera même la perspective, en posant que si religions, bonds mystiques et «vérités suprêmes » il peut y avoir, ce n’est que et que parce que la dimension symbolique est inhérente aux milieux humains, le symbolique transcende toujours le physique (à l’échelle du monde sensible, De ce fait même, du reste, la mésologie ne contestera nullement en tout cas)刃0刃. la relation S/P -, qu’il s’agisse bien là de réalités - puisque ce n’est autre que mais de réalités humaines (5 25) ! ne relèveraitquedu logos,etquelui échapperait quela mésologie - S’ensuit-il à jamais le domaine du lemme ?

avec desconceptscommela dépasser, - Ce que prétendla mésologie,c’est médiance et la trajection, l’alternative entre l’en-soi et le pour-soi, entre la Terre qui tourne et celle qui ne tourne pas. Or, dans l’intention de Logos et lemme, apparaît meut pas : situer le une analogie profonde avec celle de Husserl dans La Terre ne se profond et plus champ du logos (où la Terre se meut) au sein d’un champ plus le lemme. vaste, que Husserl appelle l’arché-originaire (Ur-Arche), et Yamauchi peuvent coexister, Pour la mésologie, c’est le champ trajectif, ou champ lemmique, où qu’établit croître ensemble à la fois l’en-soi qu’objectifie le logos, et le pour-soi nécessairement le fait objectif que nous existons. C’est le champ de la pleine réalité, les confondre, celui qui enfin peut com-prendre (comprehendere, sullambanein), sans Cela, à la fois l’objet et le sujet, notre existence et ce que la science nous dévoile. c’est le syllemme, la «prise-ensemble» que symbolise le 4° lemme. devant le Cette prétention n’est pas un chant du cygne de la subjectivité tsunami de l’objectivité scientifique, c’est bien au contraire la volonté de prendre pleinement en compte l’évidence qui s’est dégagée de la physique elle-même après trois siècles de modernité :comme, mieux que tout autre, l’a exprimé Heisenberg ($ 29), l’emploi de la méthode transformant son objet, la méthode ne peut plus se séparer de l’objet. Or cela, c’est le principe même de la trajecti-

vité !Voire de la co-suscitation… ﹣Oui mais, entrela longueurde Planck®et ce donttu nousparlesavec tes levers du jour, est-ce qu’il n’y aurait pas un petit problème d'échelle ? exclure que | a 305. J’introduis cette restriction d'échelle parce que, à l’heure actuelle, nul ne saurait

non-sépy

est Un rabilité quantique (celle de deux particules qui ont interagi dans le passé, v supra, 刃 27), qui phénomène physique, ait quelque chose à voir avec la symbolicité. L'hypothèse d’un lien entre la physique quantique et les phénomènes de conscience a été faite, entre autres, par Roger PENROSE, Les ombres de | l'esprit. À la recherche d’une science de la conscience, Paris, Interéditions, 1995, de milliardièmede demilliardième de milliardième unmillionième (105 cm, i.e. longueur d e Planck 306﹒La superpositions d’états,par manifester des laquelle peuvent se centimètre) est la grandeur au-dessous de ‘illustre non-réduction du paquet d’ondes et coexistence de deux courbures de l’espace-temps, comme

166

RECONCRÉTISER

- Justement, ce problème d’échelle, c’est ce que supprime le bond mystique dont je parlais à l'instant. Ce bond permet d’a Ppliquer à tous les phénomènes,

d'échelle, le principe du chat de Schrôdinger, autrement dit le 4e lemme (la biaffirmation ou le syllemme : à la fois A et non-À). Prétendre n'importe quoi et en même temps le contraire. Par exemple, comme Nishida avec son concept d’«auto-identité absolument contradictoire »307, prétendre que faire la guerre, c’est nier la guerre. Voilà ce qui arrive quand, faute d’échelle, on absolutise ce qui ne devrait pas l’être. Mais la mésologie étant nécessairement géographique puisqu'elle s’occupe de l’écoumène, elle tient de la géographie le souci primordial de l’échelle. De l’échelle concrète des phénomènes, qui vont toujours ensemble, c’est-à-dire jamais dans l’absolu ; et cela non seulement dans l’espace, mais aussi dans le temps, c’est-à-dire, concrétement, dans l’histoire, Si la mésologie, se refusant ainsi à tout bond mystique, est donc un agnosticisme, elle doit en revanche à Logos et lemme de multiples inspirations quant à la réalité profane. Certes, ce n’est ni dans l’absolu ni dans le vide, serait-il abtentif (eetsudaiteki 刃 刃 刃),quellefonde la médiance et la trajection ; mais seulement, obstinément, dans l’occurrence concrète des phénomènes au sein de l’écoumène. N'ayant pas participé, voici plus de trente ans, au séminaire de Shin Hirayu autour de Yamauchi ($ 30), et puisqu’il n’en reste pas de trace publique®®, je ne saurai jamais ce qu’il entendait par l'expression mono kara koto e 刃刃刃 刃刃, 刃刃刃. «chiffre spectaculaire de 1,93% qui prétend quantifier la différence génétique entre l’humain et le chimpanzé»*” ; car il s’agit d’une différence qualifiante, responsable entre autres de la disproportion de notre cerveau selon la norme de nos cousins les plus proches : «nous [en] avons 900 centimètres cubes ‘de trop’. Sur 1400, ce n’est pas rien »°78, Effectivement : comparé à 1,93 % d’altérité génomique, en tirer deux tiers de cervelle en plus 刃et pas n’importe laquelle : les 376. Titre du chapitre 5 de son 377. Op. cit, p. 87. 378. Op. cit, p. 86.

Qu'est-ce que le vivant, Paris, Seuil,

204

2012.





RÉEMBRAYER

aires corticales du langage anzé 刃 Ce n'est pas ass,

par w qui sont quasi absentes chez le chimMais écrire, comme Prochiantz, que «les animaux nesontpas dessujets»*”,c’est R resterau «Je» du cogitoet à sonmonded'objets. L mésologie,quantà elle, suive plutôt Uexküll (⑥35) et l’enseignement des dochettes à vent ($ 刃 :la subjectité n'est en rien l’apanage de « je ». Même si la subjectité humaine résulte, en son état actuel, d'une accélération spectaculaire depuis que le genre Homo a divergé des singes, elle s’est construite strate après strate, par une chaîne trajective qui remonte à 3,8 milliards d'années, et dont la base concerne la totalité des espèces vivantes.

$ 41, Hasard,

contingence,

nécessité

Avec la vie apparait l'interprète

qui non seulement cherchera, mais donnera du sens à ce qui l'entoure. Il ne se contente pas de percevoir cet entourage, il agit dessus, le faisant ainsi doublement exister comme son milieu propre. Dès lors apparaît aussi la contingence, qui n’est ni le hasard, ni la nécessité. La différence entre hasard et nécessité ne se résout pas en une alternative, que seul le calcul stochastique permettrait de surmonter, comme dans le cas de la probabilité quantique. Le hasard, c’est n'importe quoi n’importe quand n’importe où ; la nécessité, c'est la répétition du même toujours et partout. La contingence est entre les deux : les choses pourraient toujours être autrement qu’elles ne sont, mais elles sont concrètement ce qu'elles sont en fonction d’une certaine histoire et d'un certain milieu, qui ont du sens pour et par un certain interprète: un sujet, qu'il soit individuel (par exemple le «je» du cogito) ou collectif (par exemple la société biotique dans son ensemble). Le dualisme en l’affaire consiste à trancher cette réalité en deux domaines inconciliables : d’un côté l’objectif, qui relève soit du hasard, soit de la nécessité ; de l’autre le subjectif, qui relève d’une dimension sui generis: l’arbitraire. C’est justement cet arbitraire qui rendra compte du rapport entre le sujet et l’objet (par exemple : Mme Cogitans-Loquens a décidé «cet objet s’appellera ‘table’ »), tandis que le rapport entre l’objet et le sujet relèvera soit du hasard, soit de la nécessité, catégories objectives (par exemple «la chute de ce rocher a écrasé Mme Cogitans-Loquens qui passait là par hasard, mais ce en vertu des lois de la chute des Corps»). Attendu néanmoins le nombre des sujets, les effets de leur arbitraire Se ramènent en fin de compte soit au hasard des petits nombres, soit à la nécessité “grandsnombres(ie. aux lois de la statistique). ーー

7



Op. cit,

p. 132. 205

POÉTIQUE DE LA TERRE

C'est ce cadre mental qui a produit l’essai fameux de Jacques Monod, Le hasard et la nécessité**°, où celui-ci manie par exemple le concept de «téléonomie, pour rendre compte scientifiquement de cela où la mentalité préscientifique - le vitalisme, l’animisme®8!… - voyait une finalité. Rejetant l’alternative entre hasard et nécessité, au moins pour ce qui concerne la vie, la mésologie quant à elle parie pour ce troisième et autre genre qu’est la contingence. Deux exemples, un poème et un calcul, me permettront de résumer ce parti : Caminante, no hay camino

Toi qui chemines, il n’y a pas de chemin

Todo pasa

y todo queda, pero lo nuestro es pasar pasar haciendo caminos caminos sobre el mar [.…]

Tout passe et tout reste, mais il nous revient de passer passer en faisant des chemins des chemins sur la mer [...]

Caminante, son tus huellas,

Toi qui chemines, ce sont tes traces,

nada mds ; caminante, no hay camino, se hace camino al andar.

le chemin et rien de plus; toi qui chemines, il n’y a pas de chemin, le chemin se fait en marchant.

Al andar se hace camino y al volver la vista atrds se ve la senda que nunca

En marchant le chemin se fait et quand on se retourne pour voir on voit le sentier que jamais l’on n’aura plus à fouler [...]

el camino y

se

ha de volver a pisar [… P*

Et quant au calcul, le voici : «Que l’évolution soit due exclusivement à une succession de micro-événements, à des mutations survenant chacune au hasard, le temps et l’arithmétique s’y opposent. Pour extraire d’une roulette, coup par coup, sous-unité par sous-unité, chacune des cent mille chaînes protéiques qui peuvent composer le corps d’un mammifère, il faut un temps qui excède, et de loin, la durée allouée au système solaire»*. … ce qui, une génération plus tard, s’est précisé comme suit : 380. Jacques MONOD, Le hasard et la nécessité. Essai sur la philosophie naturelle de la biologie moderne, Paris, Seuil, 1970. Pour une discussion récente de ces thèses, SATONaoki, 40 nen go no ‘Ghzen to bitsuzen’. Monod ga kaita seimet, shinka, jinrui no mirai (Le hasard et la nécessité quarante ans après. La vie, l’évolution et l’avenir de l'humanité selon Monod), Tokyo, Tôkyô Daigaku Shuppankai, 2012. 381, On y ajouterait aujourd’hui le «dessein intelligent», pour ne rien dire du créationnisme.

382, J'ai copié ce poème célèbre d'Antonio MACHADO (1875-1939) sur Internet à «Caminante, no hay

camino».

383. François JACOB, La

logique du vivant. Une histoire de l’hérédité, Paris,

206

Gallimard, 1970, p. 329-330.

謙“_ REEMBRAYER

uLes moléculesresponsables a la presquetotalitédesfonctionsbiologiques, les enzymes, sont des protéines, c’est-à-dire des chaînes d’au moins une centaine d'acides aminés mis bout à bout. Les protéines naturelles utilisent une vingtaine d'acides aminés. Il y a au minimum 10 possibilités de protéines différentes. Supposons que chaque atome de l’Univers observable (il y en a environ 10°) soit un ordinateur, et que chacun énumère mille milliards de combinaisons par seconde - ce qui dépasse les capacités actuelles des ordinateurs. Il faudrait mille vingt-et-une fois l’âge de l’Univers pour terminer la tâche d’énumération ! Or, seule une infime fraction de ces possibilités est compatible avec la vie telle que nous la connaissons. L'Univers est donc beaucoup trop jeune pour que ce processus se soit uniquement déroulé par un mécanisme d'essais aléatoires systématiques explorant la totalité des possibilités » 384, La mésologie faisant la sourde oreille aux braiements du créationnisme ou de sa cagoule scientiste, le «dessein intelligent», que veut dire un tel calcul ? Justement ce que signifie le poème qui précède ; à savoir que

la vie n’a certes

de but, sinon de vivre, mais qu’elle a un sens - un sens qui ne lui est pas donné par un chemin tracé d’avance, mais qu’elle définit progressivement de par sa propre évolution, celle-ci forclosant au fur et à mesure les possibles qui ne relèvent pas des mondes qu’elle se donne d'elle-même, par et pour elle-même

pas

- ziran 刃 刃 , kdesoi-même ainsi», comme dirait le taoisme刃Autrement dit, de par la subjectité qu’elle élabore en évoluant, la vie crée un sens qu’on peut ‘onstater rétrospectivement (c’est ce que font paléontologues

et historiens), mais

dont personne ne saurait dire où il mène. Et ce, à toutes les échelles de la subjec-

tité, de cet inconscient hypercollectif qu’est la société biotique jusqu’à la Conscience individuelle.

Ce sens n’est donc inscrit nulle part, mais il s’écrit en s’écrivant dans l’évo-

lution et dans l’histoire de tel ou tel milieu ; et c’est dans ce sens que nous, au Point actuel du chemin, nous interprétons la réalité. Il n’est pas arbitraire, il est Contingent ; car si divers possibles ne cessent de s’y ouvrir (il n’y a donc pas de

nécessité), en revanche d’autres possibles lui sont fermés au fur et à mesure 5nyadoncpas depurhasard),ce quilui fait poursuivrede plusenplussingu-

Pure

: entendaitdalle 一 propre trace. C’est ce que Cuvier A lorsqu ⑤ 刃 créa, en w # termed’embranchement. Desembranchements, ①en EERT quatreC n ﹁Mollusques,rayonnés,vettkbrks385, Cetteterminologie a évolué,mais \dée reste la même : une fois engagée dans l’une de ces voies, la vie ne peut plus Tr

Sa

Herve

184. 385. Selon Le

國 誠、_

A

,