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Du même auteur
Petite Vie d'Agnès de Langeac, Desclée de Brouwer, Paris, 1994. Lumières et ténèbres dans l'expérience mystique de sainte Véronique Giuliani (1660-1727), dans La Nuit, collectif, éditions Jérôme Millon, Grenoble, 1995.
Les Stigmatisés, collect. « Bref », Le Cerf, Paris, 1996. Les Apparitions de la Vierge, Calmann-Lévy, Paris, 1996. Un signe dans le Ciel — Les apparitions de la Vierge (en AS avec Ph. Boutry), Grasset, Paris, 1997.
Une stigmatisée contemporaine, Theres Neumann de Konnersreuth (1898-1962), Éditions du Rocher, Paris, 1999.
Encyclopédie des phénomènes extraordinaires dans la vie mystique, t. 1, F.-X. de Guibert, Paris, 1992; rééd. 2002,
Jardin des Livres, Paris. Chez le même éditeur
Faussaires de Dieu, 2000. Edith Stein, 1998 ; rééd. 2002.
Joachim BOUFLET
Padre Pio Des foudres du Saint-Office à la splendeur de la vérité
PRESSES DE LA RENAISSAN
Ouvrage réalisé sous la direction éditoriale d'Alain NOËL
Si vous souhaitez être tenu(e)
au courant de nos publications, envoyez vos nom et adresse, en citant ce livre, aux Éditions des Presses de la Renaissance, 12, avenue d'Italie, 75013 Paris. Et, pour le Canada, à Vivendi Universal Publishing Services Canada Inc., 1050, boulevard René-Lévesque Est, Bureau 100,
H2L 2L6 Montréal, Québec. Contactez notre site Internet : www.presses-renaissance.fr
ISBN 2.85616.798.5 © Presses de la Renaissance, Paris, 2002.
À mes filleuls. Pour Jean-Baptiste Galy.
Sources consultées
AAS — Acta Apostolicae Sedis. Périodique officiel du SaintSiège depuis 1908, publiant les textes officiels du Souverain Pontife, ainsi que les actes législatifs, juridiques et disciplinaires émanant des dicastères ete ACG
tions) romains. -— Archivio Curia Generale dei Cappuccini (Archives
générales des Capucins“*), Rome. Ces archives comportent sept fonds relatifs à Padre Pio, regroupant de multiples documents depuis 1887 jusqu’à la clôture de la phase diocésaine de la procédure en vue de la béatification et canonisation de Padre Pio (21 janvier 1990). Quelques documents ostérieurs à cette date les complètent. Par ailleurs,
À copie dactylographiée authentique de l’ensemble des écrits de Padre Pio y est également conservée. ACP — Archivio Curia Provinciale dei Cappuccini (Archives de la Curie Provinciale des Capucins de Fogpgia), Foggia.
Ce fonds d’archives recoupe en partie le précédent et couvre à peu près la même période : originaux de documents relatifs à la Province, nombreuses copies de documents conservés aux Archives générales. APG — Archivio Postulazione Generale dei Cappuccini (Archives de la Postulation Générale des Capucins), Rome. Ce fonds d’archives rassemble tous les documents relatifs à la cause de béatification et canonisation de Padre Pio, ainsi que les Positiones* sur la vie et les
vertus du serviteur de Dieu, puis bienheureux Pio da Pietrelcina, et sur les miracles qui lui sont attribués
depuis sa mort (1983-2002).
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PADRE PIO
APP — Archivio Padre Pio (Archives Padre Pio), San Gio-
vanni Rotondo. Ce fonds d’archives est constitué pour la plus FR part des originaux de la correspondance de Padre Pio (1910-1922, avec de très rares textes antérieurs et postérieurs à ces deux dates), et de divers témoignages
inédits de ses confrères, jusque quelques années après sa mort (1973).
Epistolario (correspondance de Padre Pio) : ce sont les
seules sources éditées, hormis quelques rares textes souvent fragmentaires. L’Epistolario comprend quatre volumes : Epistolario X : échange de correspondance entre Padre Pio et ses directeurs spirituels, les pères Benedetto da San Marco in Lamis et Agostino da San Marco in Lamis (1910-1922). Publié en 2000 (quatrième édition revue
et corrigée). Epistolario I] : échange de correspondance entre Padre Pio et Raffaelina Cerase (1914-1915). Publié en 2000 (troisième édition).
Epistolario TI : lettres de Padre Pio à ses filles spirituelles (1915-1923). Publié en 1977. Epistolario XV : lettres de Padre Pio à diverses personnes (1901-1968). Publié en 1998 (troisième édition).
Les quatre volumes ont été publiés à San Giovanni Rotondo, Edizioni Padre Pio da Pietrelcina, par les soins du père Gerardo di Flumeri, postulateur de la cause de béatification de Padre Pio. * Les termes signalés dans le texte par un astérisque renvoient au glossaire en fin de volume.
Avant-propos
Padre Pio est un saint. Un élu dont l'Église catholique, le canonisant le 1G juin 2002, atteste qu'il jouit dans la gloire éternelle de la vision faciale de Dieu. Pourtant, nombreux sont ceux — croyants ou non — à qui la figure de Padre Pio pose question, quand elle ne les met pas mal à l'aise : une existence comme la sienne, marquée de signes prodigieux, est pour le moins déroutante. En quoi est-elle imitable, ou simplement exemplaire ? Quel sens peuvent avoir les merveilles cs l'on en rapporte, et qui semblent issues tout droit de la gende dorée ? Quelle image de la sainteté peut donner ce moine capucin, prêtre, dont la vie entière — dit-on — est maruée au coin de l'extraordinaire ? Il est d'abord un témoin du Christ susceptible de nous rendre moins âpre et moins conflictuelle lImitation de JésusChrist — pour reprendre le titre d'un remarquable traité de spiritualité qui a formé des générations de dire — ét de nous aider à cheminer dans notre pèlerinage ici-bas. Car telle est la signification de l'acte que pose l'Église en canonisant un de ses enfants : proposer un exemple de vie en qui chaque fidèle, d'une façon ou d'une autre, se retrouve. À ce titre, il se situe entre des figures de sainteté plus imitables parce que plus proches de notre réalité quotidienne : Thérèse de l'Enfant-Jésus, Charles de Foucauld, Mère Teresa, et même les moines martyrs de Tibhirine, dont il a été à un moment ou un autre de sa longue existence le contemporain. Alors, quel sens donner à sa propre sainteté? Par ses stigmates, il est ensuite celui qui nous montre le réalisme de l'Incarnation du Fils de l'homme et de sa Passion salvatrice. Icône du Crucifié, il est également témoin de sa gloire dans la Résurrection et messager de sa Parole. S'il dit 11
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le mystère du Salut dans son corps, bien plus le proclame-t-il dans son ministère sacerdotal — eucharistie et réconciliation en faisant entrevoir à l'humanité souffrante les sources de la Miséricorde jaillissant des plaies du Rédempteur. Sa vie est un hymne à la Miséricorde divine parce qu elle est un témoignage de la splendeur de la Vérité. Padre Pio est saint parce qu'il s'est laissé saïsir par le Verbe incarné, la Vérité. Parce que, dans sa conformation à Jésus souffrant et portant le péché de l'humanité, il a montré le salut que Dieu propose en son Christ à tout homme de bonne volonté. À l'instar de son séraphique* père, le Poverello d'Assise — lui aussi marqué des stigmates de la Passion — il a chanté la joie parfaite ” celui qui, se sachant l'objet de la dilection divine, peut en toute vérité la faire connaître et la communiquer à ses frères. Ses stigmates, loin d'être le signe d'un malheur, sont les signes de la Rédemption, « comme des bouches qui en disaient trop » (Julien GREEN, Frère François, Paris, Seuil, 1983, p. 294) ; . durant un demi-siècle ont répété inlassablement au monde e trop-plein, la surabondance de la Miséricorde de Dieu. À ce titre, la vie de Padre Pio est un message d'espérance, écho fidèle de celui-là même que Jésus de Nazareth — le Christ Sauveur — est venu apporter à l'humanité et que depuis vingt
siècles l'Église s'efforce de transmettre par les voix de ses saints.
Paradoxe
Un bel après-midi de juin 1923. Les moines sont réunis autour de É table commune dans la salle de récréation. Pourtant l'heure n’est pas à la détente. À ses confrères stupéfaits, le père gardien* Ignazio da Ielsi lit à mi-voix un décret du Saint-Office* transcrit dans les Analecta de l'Ordre et concernant un des leurs, qui justement vient de s’absenter pour quelques instants : La Suprême Congrégation du Saint-Office, préposée à la défense de l'intégrité de la foi et des mœurs, après avoir mené une enquête sur les faits attribués au Padre Pio da Pietrelcina, des frères mineurs capucins habitant au monastère de San Giovanni Rotondo, dans le diocèse de Foggia, déclare au terme de ladite enquête que le caractère surnaturel de ces faits n’a pas été constaté et exhorte les fidèles à conformer leurs actes à la présente déclaration. Rome, du Palais du Saint-Office, 31 mai 1923. Luigi Castellano, notaire de la S.C. du Saint-Office!,
La stupéfaction est telle que passe inaperçue l'erreur situant le couvent dans le diocèse de Foggia alors que San Giovanni Rotondo relève de celui, voisin, de Manfredonia. Mais nul n’a le loisir de risquer un commentaire, car des pas résonnent dans le couloir : Padre Pio arrive. Le père gardien s’empresse de refermer l’opuscule, le glisse parmi d’autres revues sur un coin de la table. À peine entré, l’in-
téressé se dirige vers le meuble, prend le bulletin et l’ouvre à la page qui le concerne : Il lut le texte en silence, sans qu'aucun muscle de son visage trahît la moindre émotion. Après quoi, il tourna la 19
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page et engagea la conversation sur un tout autre sujet. Quand vint l'heure de la sieste, il se retira?.
Emmanuele Brunatto, un de ses disciples résidant sur place en qualité de simple laïc, l'accompagne jusqu'à sa cellule. Sans rien dire, Padre Pio gagne la fenêtre. Il contemple le paysage déployé à perte de vue, du village somnolent à l’heure de la méridienne, avec ses maisons badigeonnées d’ocre et de blanc étagées en contrebas à flanc de colline, jusqu’à la plaine poudrée de soleil qui étale vers la ville des champs de blé déjà mûr piquetés çà et là de bosquets sombres, des bandes argentées d’olivaies coupées par le vert tendre des vignobles. Terre de Capitanate naguère désertique, foulée par d'immenses troupeaux de moutons, qu’en quelques décennies le labeur des hommes a transformée en une des régions les plus opulentes du sud de l'Italie. Padre Pio rabat les volets : Tout à coup, il se retourna, éclatant en sanglots. Me jetant à ses pieds, je lui enserrai les genoux : « Père, vous
savez combien nous vous aimons! Notre vous réconforter. » La réponse fut rude, tel « Ne comprends-tu pas, mon fils, que je ne moi ? J'aurai moins de travail et davantage
affection doit un reproche : pleure pas sur de mérite. Je
pleure sur toutes ces âmes qui sont privées de mon témoi-
gnage par ceux-là mêmes qui devraient le défendre’. »
Toujours agenouillé, Brunatto enfouit son visage dans les plis de la bure monastique. Plus qu’un autre, il est à même de comprendre : c’est, trois ans auparavant, ce témoignage précisément qui a changé sa propre existence. Jeune noceur ruiné par le jeu et les affaires louches — « Les femmes, dira-t-il plus tard, m’attiraient plus que le travail, et la nuit plus que le jour » —, il était venu à pied de Naples pour voir ce moine dont les journaux commençaient à parler. Padre Pio l’avait repéré parmi les pèlerins et, l’ayant amené à une confession générale de sa vie, l’avait réconcilié avec Dieu et avec lui-même. Alors il était resté auprès de celui qu’il considérait comme son père spirituel. 14
PARADOXE * + *%
Rome, le 2 mai 1999. Une foule de fidèles venus du monde entier — les estimations les plus modestes l’évaluent à 150000 personnes — remplit la place Saint-Pierre. Quelques heures plus tard, ils seront davantage encore (plus de 200 000) sur le parvis de la basilique Saint-Jean de Latran, où le pape ira réciter le Regina Cæli. Jamais peut-être on n'aura vu semblable affluence à l’une des nombreuses cérémonies de béatification que préside Jean-Paul II depuis le début de son pontificat. Il célèbre la messe en plein air, le temps s’y prête, les micros portent jusqu'aux extrémités de l'immense esplanade les premiers mots d’une homélie très attendue : [...] de nombreux fidèles [...] depuis longtemps
atten-
dent l'élévation aux honneurs des autels du Padre Pio de Pietrelcina. Cet humble frère capucin a étonné le monde par sa vie entièrement consacrée à la prière et à l'écoute
de ses frères“,
Aura-t-on bien entendu ? Celui que le souverain pontife propose à la vénération du peuple de Dieu n’est autre que le moine qui, soixante-quinze ans auparavant, se désolait de ne pouvoir remplir son ministère auprès des âmes parce qu'il avait fait l’objet d’une des plus sévères condamnations publiques de la part du Saint-Office. Comment, en moins d’un siècle et à trente ans seulement de sa mort le 23 septembre 1968, le regard de l’Église sur Padre Pio a-t-il pu changer du tout au tout ? Comment, malgré les sanctions rises à son encontre, fut-il capable de consacrer sa vie à Péoue de ses frères ? C’est d’autant plus remarquable u’au décret du 31 mai 1923 succédèrent au fil des années dites mesures plus sévères encore, évoquées par le pape : Dans l’histoire de la sainteté, il arrive quelquefois que l'élu, par une permission spéciale de Dieu, soit l'objet d’incompréhensions. Quand cela se vérifie, l'obéissance devient pour lui un creuset de purification, un chemin d’assimilation progressive au Christ, un affermissement de la sainteté authentique”. 15
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L’obéissance est le mot clef de cette existence : davantage que les faits surnaturels dénoncés dès 1923, elle permet 4 comprendre comment, durant plus de cinquante ans, Padre Pio s’est élevé jusqu’à la sainteté, c’est-à-dire la conformité à Celui qui s’est fait obéissant jusqu'à la mort, et la mort sur une croix (Ph 2,8).
Le saint du Gargano Voici mon serviteur que je soutiens, Mon élu en qui mon âme se complaît.
J'ai mis sur lui mon esprit. (Is 42, 1.)
Chaque jour depuis quelques années, des fidèles de toutes conditions frappent par centaines à la porte du couvent des capucins à San Giovanni Rotondo. Dans les premiers temps, c’étaient surtout les habitants de la région :
Ils attendaient jusqu’à dix et quinze jours, dormant sur la terre nue dans les champs autour du couvent, n’en demeurant pas moins contents, bien qu’il leur fallût se détacher de leurs intérêts matériels en ces mois de juin,
juillet et août où les paysans sont obligés de s’occuper de la moisson et du battage du blé,
Puis d’autres ont afflué, non seulement des provinces les plus lointaines de l’Italie, mais des pays limitrophes, et bientôt du monde entier. Que viennent-ils chercher dans ce coin perdu des Pouilles en retrait du Gargano, promontoire rocheux appelé communément l'éperon de la botte? Le tourisme balnéaire n’existe pas encore, qui aujourd’hui investit les villages de pêcheurs aux murs blancs et aux venelles tortueuses suspendus à flanc de falaise au-dessus de l’'Adriatique, seul le sanctuaire dédié dès l’époque médiévale à saint Michel — le grand archange — attirait 17
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jusque-là quelques pèlerinages considérés en ce début du xx° siècle comme de véritables expéditions tant la contrée est sauvage, isolée du reste du pays par l'épaisse forêt d'Umbra, repaire de brigands dit-on. En réalité, l’âpre beauté de ces terres presque inhabitées nourrit bien des légendes. Jadis, les croisés tenaient pour étape obligée sur la route de la Terre sainte la grotte sacrée où le prince de la milice céleste se manifesta en 490 à l’évêque de Siponte, lui promettant assistance contre les assauts de l’enfer et ceux, PE redoutables 4 priori, des pirates. Aujourd’hui, les fidèles pressentent que, sur le chemin de la Jérusalem céleste, leur est ménagé à San Giovanni Rotondo un nouveau havre de salut : il suffit d’y approcher Padre Pio, un moine en lequel le sensus fidelium a d'emblée reconnu un authentique disciple de Jésus-Christ. Jeune encore — trente-six ans —, il a
la réputation d’être fort avancé dans les voies spirituelles ; aussi vient-on de loin entendre sa messe, recevoir de lui
un conseil ou une orientation de vie, se réconcilier sacra-
mentellement avec Dieu. Peut-être même faire auprès de lui /z confession salutaire, celle qui récapitule les précédentes et qui est susceptible d’éclairer les suivantes, voire de susciter la conversion propre à transfigurer toute une existence : la même conviction, moins d’un siècle auparavant, poussait par milliers les fidèles vers le confessionnal du saint curé d’Ars. L’affluence chez les capucins du Gargano a nécessité l’instauration du four, liste d’attente avec des numéros d’appel, d’où est bannie toute préséance : chacun s’y soumet, qu’il soit italien ou étranger, prêtre, laïc, célèbre, anonyme.
Parfois les carabiniers paradent,
pour calmer par leur simple présence les tensions qu’inévitablement engendre une telle situation.
Un moine dérangeant En 1923, Padre Pio est à San Giovanni Rotondo depuis sept ans. Il y est arrivé le 28 juillet 1916 du couvent Sant’ Anna de Foggia où il résidait après une longue période d'exclaustration* et un premier passage dans l’armée. Appelé 18
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sous les drapeaux le 22 mai 1915, puis mobilisé le 6 novembre suivant et affecté à la 10° compagnie sanitaire de Naples, il avait été renvoyé dans ses foyers six semaines plus tard avec une permission exceptionnelle d’un an, après s'être heurté aux lenteurs de l’administration militaire : Quant à la visite médicale que j’ai demandée, elle m’a été accordée le jour de la fête de l’Immaculée Conception. Elle a été effectuée par le commandant de la compagnie, qui est un simple lieutenant. Il m’a exprimé sa compassion pour mon déplorable état de santé ; mais, soit qu’il n’ait pu rien faire, soit qu’il n’ait voulu prendre aucune responsabilité, il m'a renvoyé au médecin-chef, un capitaine. Celui-ci étant très occupé, l’examen est repoussé de jour en jour, et jusqu'à présent il ne m’a pas encore reçu, qui sait combien de temps cela durera’.
Dès le jour où, tout jeune encore, il a pris l’habit chez les capucins, une longue errance l’a ballotté d’un couvent à l’autre et même l’a tenu plusieurs années éloigné de sa famille religieuse. La conscription durant la guerre en est pour partie responsable, mais surtout une santé défaillante : il souffre des poumons. Pendant longtemps on a craint qu'il ne fût tuberculeux et les médecins ont préconisé son exclaustration, moyen assuré d’éviter la contagion parmi ses confrères et peut-être d'obtenir une amélioration, dès lors qu’il profiterait de l’air tonique de son village natal — Pietrelcina, sis aux contreforts des monts du Samnium — et des soins attentionnés de sa mère. Enfin, presque rétabli, il a reçu de ses supérieurs l’obédience*
pour le plus modeste monastère de la province*, deux bâtisses enserrant une chapelle où se conserve l’image miraculeuse de la Madone des Grâces. Cette toile du xIv° siècle est originale : à la Vierge assise dans une nuée peuplée d’anges et posant sur celui qui la contemple un regard à la fois doux et triste, l'Enfant qu’elle tient sur le bras gauche dénude et presse le sein comme pour en répandre le lait sur les fidèles. Les murs conventuels abritent une poignée de frères et les élèves de l’école séraphique, pensionnat de jeunes aspirants à la vie religieuse. L'endroit est 19
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calme, isolé à quelque distance de la localité au milieu d’étendues rocailleuses que se disputent une lande sauvage et des parcelles de terres cultivables où de maigres bosquets posent de-ci de-là une touche de verdure. Jusqu’à la guerre, le monastère n’était connu que des habitants
de la région, malgré ses origines vénérables.
Fondé en 1540, il s’est maintenu contre qe tremblements de terre — les moines relevaient les ruines — et contre les entreprises des hommes : au début du xx siècle, Joseph Bonaparte a fait expulser les capucins et ses troupes ont mis à sac les bâtiments. Les lois antireligieuses de 1867 ont de nouveau dispersé la communauté, qui entre-temps avait réintégré les lieux. En 1909 seulement a été reconstituée une fraternité, en vue de stimuler la dévotion à la Madone des Grâces, et par là d’évangéliser les populations rurales du Gargano, disséminées dans de petites localités et des fermes isolées à l’écart des centres urbains de la plaine. S’il n’est pas prouvé que François d’Assise a fait halte à San Giovanni Rotondo à la faveur d’un pèlerinage au sanctuaire de saint Michel — la tradition affirme qu’il aurait béni l'emplacement de la future chapelle et prédit que ses disciples s’y établiraient —, il est assuré, en revanche, que Camille de Lellis est monté jusque-là quand il était manœuvre chez les capucins de Manfredonia : c’est devant le tableau de la Madone que, le 2 février 1575, il reçut l’illumination intérieure qui l’amena à fonder l’ordre des clercs réguliers ministres des infirmes®. Le souvenir s’en est depuis longtemps perdu chez les fidèles qui, hormis le is annuel à la Vierge, ne sont guère nombreux à réquenter le couvent : quelques pieuses femmes seulement y montent chaque matin pour entendre la messe des pères. Un frère malade
Le bref séjour de Padre Pio sous l’uniforme n’a pas amélioré une santé passablement délabrée. Il s’est d’autant plus réjoui de revenir à la vie civile et d’être accueilli par la communauté de Foggia :
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Tout content, il avait repris sa place de religieux parmi ses frères, avec lesquels il se montrait toujours joyeux et plein d’entrain?,
Pourtant, son état laissait encore à désirer, de soudaines nausées accompagnées de fièvre l’obligeaient à s’aliter fréquemment. Guère rassuré, car le médecin traitant suspectait une tuberculose ; Le Dr Del Prete le suivit régulièrement et mit en évidence des foyers infectieux au sommet du poumon droit, avec de légers souffles au poumon gauche. Il ordonna un isolement absolu. Il prescrivit quelques médicaments, palliatifs bien sûr, parce que les médecins savent bien qu’il n'est point de remède à ce mal. Chaque soir, il venait ausculter le malade, mais cela se limitait à prendre sa température!,
le père gardien avait fait appel au Dr Tarallo, pneumologue renommé qui, ayant observé les mêmes symptômes que son confrère, était parvenu à des conclusions différentes : C’est une maladie particulière, qui apparaît et disparaît.. Des souffles au poumon, oui, mais pas de phtisie!!,
Comme le supérieur manifestait sa perplexité face à des diagnostics tranché :
si contradictoires,
l’homme
de l’art avait
C’est pourtant ainsi, et la science médicale n’est pas encore en mesure d'appréhender ce genre de pathologies'?,
Cela n’avait pas empêché que, par crainte de la contagion, on prit les mesures qui s’imposaient alors :
À table, rapporte le père Nazareno, je lui faisais donner des mets spécialement préparés pour lui (comme il est d’usage dans notre ordre), mais il ne faisait que toucher la nourriture et passait le plat à ses voisins. Or, d’aucuns s’en plaignirent auprès du supérieur qui — à cause du diagnostic 21
PADRE PIO
de tuberculose — lui interdit pour des raisons d’hygiène et de santé de passer le plat à ses confrères".
La chaleur accablante de l'été faisait craindre une aggravation du mal. En cette saison, une chape de moiteur écrase la plaine, et Padre Pio était oppressé, affaibli au point que parfois il lui arrivait de s’assoupir en célébrant la messe du matin. Son aspect impressionnait ses confrères et les hôtes de passage : Je l'ai trouvé assis sur son lit. Ses traits marqués par la maladie, la barbe noire dévorant le visage émacié, me
frappèrent!.
C’est dans cet état que l’a vu le père Paolino da Casacalenda, gardien du couvent de San Giovanni Rotondo, venu en juillet 1916 prêcher une neuvaine en l’honneur de sainte Anne : Il gagnait sa chambre et allait s’asseoir sur un vieux divan P poussé Pen près du balcon principal hp de cette vieille l demeure transformée en couvent. Fréquemment aussi, en
particulier après le repas, il allait s'étendre sur le canapé .
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de la chambre du P provincial*, dont la P porte ouvrait à côté
du divan du balcon. On voyait qu’il souffrait de ne pas trouver de fraîcheur!;.
Pour lui procurer quelque soulagement, il lui a proposé d'effectuer un séjour sur les hauteurs du Gargano, où le souffle de la brise marine rend l'air plus respirable. Ayant obtenu l’accord de son supérieur, Padre Pio y a passé une semaine et son état s'est nettement amélioré. Mais à peine revenu à Foggia, une rechute s’est amorcée, dont il a rendu
compte à son provincial, le père Benedetto da San Marco in Lamis, qui depuis une dizaine d’années est aussi son directeur spirituel : Quant à moi, je me sens très mal, à bout de forces. Je suis en proie à une prostration extrême, qui ne cesse d’empirer. La douleur que je ressens dans la région du cœur et dont je vous ai parlé, augmente de plus en plus. La cani22
LE SAINT DU GARGANO
cule, Es ne semble pas devoir diminuer, m’exténue toujours davantage et depuis dimanche, jusqu’à l’heure où je vous écris, j'ai été pris de fièvres dont je crains qu’il ne s'agisse d’une fièvre de malaria, car elle est accompagnée de frissons!f,
Aussi lui a-t-il demandé l’autorisation de prendre un temps de repos, afin de se refaire une santé. Malgré les difficultés de l'heure — soixante capucins de la province de Foggia étant alors sous les drapeaux —, le provincial lui a accordé l’obédience requise : Lundi prochain, le 4 courant, j'irai, plaise à Dieu, à San Giovanni Rotondo pour y prendre un peu l’air de la montagne. J'espère par là recouvrer quelques forces, parce que ici, outre les maux qui m’accompagnent partout et
toujours, je dois accomplir de nombreuses tâches pour le bien des âmes, qui ne me laissent pas un moment de liberté!”,
Agitateur malgré lui Dans l'esprit de Padre Pio, comme dans celui de ses supérieurs, il n’était question que d’une absence temporaire : nullement prévue, son affectation définitive à ce couvent sans éclat est le résultat d’un concours de circonstances qui, d’un simple congé dans une maison jouissant d’un climat bénéfique, a fait une résidence à demeure. Du moins l’aura-t-on cru jusqu’à ce jour fatidique du décret du Saint-Office, car voici que circulent des rumeurs de
transfert. Le 25 juin 1923 — moins d’un mois après la publication du document -, les fidèles ont la surprise de se voir privés de la messe de Padre Pio. Alors qu'ils arrivent à l'église, il
en est déjà à la fin de la liturgie, qu'il a célébrée seul et portes closes dans le chœur des moines, conformément à un ordre du Saint-Office notifié à la curie généralice des capucins quelques jours auparavant :
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Qu'il célèbre la messe non plus en public, mais dans la chapelle interne du couvent. Il n’est permis à personne d'y assister!$, .
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Quand le père gardien vient en informer l’assemblée, c’est la consternation, puis la colère : il doit se replier en clôture sous les huées, tandis que la foule grondante se déverse sur le parvis pour se masser devant la porte du couvent. Des dévotes descendent en hâte donner l'alerte au village, la nouvelle se propage par-dessus les rues d’un balcon à l’autre, les habitants ferment leurs maisons et leurs échoppes, envoient les gamins aux champs pour alerter les paysans qui y travaillent, et se mettent en route pour aller chez les capucins. En quelques minutes, la localité entière s’est mobilisée, sous la conduite du conseil
municipal venu à son tour soutenir la manifestation, et un Comité San Giovanni Rotondo constitué sur-le-champ adresse à la curie généralice de l'Ordre à Rome un télégramme exigeant la levée des mesures de coercition contre Padre Pio. Au fil des heures, la foule grossit, la tension monte, de toutes parts fusent des invectives contre les moines, et bientôt le tumulte est à son comble, la population menaçant de donner l'assaut aux bâtiments conventuels : Une foule de trois mille personnes, précédées par la fanfare et les autorités civiles et militaires, est montée jusqu’au couvent pour exiger l’assurance que Padre Pio ne serait pas déplacé, et qu’il continuerait de célébrer la messe en public. Le maire et les autres autorités de la localité sont venus au couvent pour me persuader de suspendre l’exécution de l’ordre!?,
Depuis quatre ans court le bruit d’un déplacement. Les villageois évoquent de nouveau la rumeur, persuadés que l’on a empêché le capucin de dire la messe à l'heure habituelle pour faciliter son transfert dans une autre maison de l'Ordre. Le maire, Francesco Morcaldi, sait qu’il ne s’agit point de racontars : les supérieurs ont déjà envisagé par le passé d'envoyer Padre Pio dans un ermitage lointain pour 24
LE SAINT DU GARGANO
couper court à l’élan de ferveur éclos autour de lui mais, craignant les débordements de la piété populaire, ils y ont renoncé. Soucieux d'éviter tout incident, il harangue la foule : au premier mouvement suspect dans le couvent, il démissionnera — il n’est élu que DE quelques mois — et se battra avec ses concitoyens pour empêcher le départ programmé. Ensuite, ayant obtenu d’être reçu par les capucins, il les persuade d'intervenir : qu’ils donnent des garanties à la population, faute de quoi il ne répond plus de rien ! Le père gardien se montre à la fenêtre dominant l'entrée de l’église conventuelle et promet aux manifestants d'en référer au provincial, ce qui ne fait qu’attiser leur colère : ils le conspuent, dressent le poing, font mine de lui lancer des pierres, l’obligeant à battre en retraite. Alors Padre Pio apparaît à son tour. Le silence se fait soudain, puis on l’acclame, on scande son nom, on agite des mouchoirs. L’enthousiasme est tel qu’il doit gagner le sanctuaire pour donner sa bénédiction à la foule. Tout à la joie de lavoir retrouvé et de le voir bien présent parmi eux, les fidèles se bousculent autour de lui pour le toucher, lui baiser la main. Ils remarquent à peine qu’il a les yeux rougis, gonflés de larmes. | À la nuit tombée, le calme est revenu. Par petits groupes, les villageois redescendent chez eux, assurés que
tout rentrera dans l’ordre : le Comité y veille, qui organise
aux abords du couvent un tour de garde,
en alerte de jour et de nuit, de crainte que Padre Pio ne soit enlevé?°,
Ils savent aussi pouvoir compter sur l'appui du préfet de Foggia : à peine informé des troubles de la journée, celui-ci a télégraphié aux supérieurs de Padre Pio, les conjurant de permettre à Luna de célébrer à l’heure habituelle,
afin de ne pas provoquer de nouveaux troubles de l’ordre public’,
Aussi, le lendemain, le père gardien prend-il sur lui de rétablir l’ancien horaire de la messe, ce qui fait retomber 25
PADRE PIO
définitivement la tension. Le père provincial approuve l'initiative, puis il expose au ministre* général de l'Ordre combien sa situation est délicate, entre .
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CC
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le devoir d’exécuter l’ordre reçu et l'impossibilité d’affronter le fanatisme d’une population unanime, prête à toutes sortes de violences [...] J'attends des ordres et des
conseils?
Mais il ne reçoit d’autre directive que celle d’éloigner dans les meilleurs délais ce confrère par trop dérangeant : Usez de prudence et de résolution, ne craignez pas les difficultés et usez de tous les moyens pour les surmonter. Procédez avec circonspection et énergie, de façon que si, pour une raison quelconque, le AR souhaité ne es s'effectuer, il apparaisse clairement de toute cette affaire qu’elle n’est pas imputable à la faiblesse ou à des atermoiements de l'Ordre. C’est plus facile à écrire de loin qu’à réaliser sur place,
quand bien même des dispositions ont été prises avec le provincial d’Ancône : On l’assignera à la province des Marches, qui a des maisons à l'écart des grandes villes, où ledit Padre Pio pourra être surveillé et où l'accès aux curieux sera rendu impossible’.
Les supérieurs envisagent de le reléguer dans l’ermitage de Cingoli, austère bâtisse perdue en pleine forêt dans les hauteurs dominant la cité, avec une vue incomparable sur l’Adriatique : il y sera le confesseur des pensionnaires du collège séraphique. Mais il y a fort à parier que les foules s'y porteront autant, sinon plus, qu'à San Giovanni Rotondo, car la région — le balcon des Marches — est prisée pour la beauté de ses paysages et l'agrément de ses villégiatres. et comment les empêcher d’y accéder ?
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LE SAINT DU GARGANO
Fils de l'obéissance
Si les fidèles ont obtenu le rétablissement de la messe, c'est en vain qu'ils attendent un document officiel annulant le décret. Aussi, le 1* juillet, Morcaldi se rend-il à
Rome avec une délégation de villageois décidés à intervenir en faveur de Padre Pio. Le petit groupe est reçu avec bien-
veillance par le cardinal Gasparri, secrétaire d'État. L’ac-
cueil du cardinal Sbarretti, secrétaire au Saint-Office, est plus réservé : jamais la Suprema* ne revient sur une décision qu'elle a énoncée publiquement. Découragé, Morcaldi s'en ouvre dès son retour à Padre Pio qui, loin d’être troublé, trouve les mots pour l’apaiser. Pourtant, un mois plus tard, il lui écrit sur un tout autre ton : Les faits survenus en ces journées m’ont profondément ému et me préoccupent immensément parce qu'ils me font craindre que je pourrais être malgré moi la cause d'événements funestes pour ma chère petite ville. Je prie Dieu de bien vouloir éloigner un tel malheur, en faisant retomber sur moi n’importe quelle mortification. Toutefois, si mon transfert a été décidé, comme vous me le faites savoir, je vous prie de mettre en œuvre tous les moyens pour que s’accomplisse la volonté de mes supérieurs, qui est la volonté de Dieu, et à laquelle j’obéirai aveuglément. Je me souviendrai toujours dans mes pauvres prières de cette population généreuse, implorant pour elle la paix et la prospérité. En signe de prédilection à son égard — ne pouvant rien faire d’autre -, j’exprime le désir, si mes supérieurs ne s’y opposent pas, que mes os reposent dans un petit coin tranquille de cette terre”.
En effet, la nouvelle d’un départ imminent a pris consistance, ravivant une fois de plus l'agitation dans la localité. Le 8 août, l’ordre de transfert signé le 30 juillet par le ministre général des capucins à la requête du Saint-Office est parvenu au provincial de Foggia, mais aussi à la préfecture, sollicitée de favoriser par tous les moyens l'opération. Morcaldi en a été informé en sa qualité de maire et l’a fait 26
PADRE PIO
savoir à Padre Pio. De son côté, le provincial a envoyé sur place son vicaire*, le père Luigi d’Avellino ue trouve en son confrère un esprit d’obéissance propre à lui faciliter la tâche : Tard dans la soirée, je fis venir Padre Pio dans ma chambre. Je lui présentai et lui lus l’obédience, lui demandant de se mettre à ma disposition. Il inclina la tête et, les bras croisés, me répondit : — Je suis à vos ordres, partons tout de suite. Quand je suis avec mon supérieur, je suis avec Dieu. Alors je suggérai : — Tu viendrais sur-le-champ avec moi ?Mais la nuit est avancée, où irions-nous ?
— Je l’ignore, mais je vous accompagnerai quand et où le voudra Votre Paternité. Il était minuit*,
Le sort en est donc jeté. Comme le Comité n’a pas relâché sa vigilance, la visite ne passe pas inaperçue et suscite de nouvelles alarmes : on aurait, à ce qui se dit, imaginé en haut lieu faire évader le moine dans un tonneau que l’on eût dissimulé sur une charrette au milieu d’un chargement de vin. Le père gardien s’y. serait opposé avec indignation, ignorant sans
doute que jadis le stratagème a réussi avec la nb Lucie Brocadelli, soustraite à la vénération des habitants de Viterbe par Ercole d’Este, qui désirait avoir dans sa cité ducale de Ferrare cette santa viva : elle s’y était pliée sur ordre du pape”. Des centaines de personnes stationnent en permanence aux abords du couvent, menaçant à tout instant d’en venir
aux mains avec quiconque s’aviserait d'emmener Padre Pio. Un matin, après la messe, Morcaldi le rejoint dans la sacristie :
— Alors, partir! A Père, tu vas donc ; — Si c'est un ordre, je ne peux faire autrement que d'accomplir la volonté de mes supérieurs. Je suis fils de l’obéissance. — Et tu abandonneras ton peuple? 28
LE SAINT DU GARGANO ,\
À ce moment, l'émotion nous submergea et, sans mot dire, nous nous donnâmes l’accolade de la séparation’,
Dans sa lettre, le père en avait appelé à ses responsabilités d’élu, s'adressant par lui à toute la cité. À présent il parle au fils spirituel : Morcaldi ne peut que s’incliner devant une motivation d’ordre surnaturel, peut-être même sera-t-il en mesure de calmer quelque peu les esprits. Pourtant, au bout d’une semaine, le vicaire repart seul
du couvent. Il s’en expliquera cinq ans plus tard : Alors que j'avais déjà exposé au père général mon plan pour le transfert de Padre Pio, la voie à suivre, les moyens déjà envisagés, ainsi que ma disponibilité et mon inébranlable volonté d’obéir, et bien que j'aie subi trois agressions de la part de la population de San Giovanni Rotondo, le père provincial Pietro d’Ischitella m’interdit pendant un an et demi de remettre les pieds à San Giovanni Rotondo à cause des menaces qu’on lui rapportait quotidiennement en ces jours-là, et parce que j’y étais montré du doigt comme « le sous-fifre chargé par l'autorité ecclésiastique de tenter le coup »7,
Plus réaliste que les autorités romaines, qui ignorent combien la situation sur place est explosive, le provincial
sait que les villageois sont prêts aux pires excès dès lors qu'on s’aviserait de leur ôter celui qu'ils considèrent comme un vivant palladium. Et les pèlerins se joindraient à eux sans hésitation, ils l’ont déjà montré par le passé. Le chassé-croisé entre le Saint-Office, la curie généralice des capucins et la province de Foggia n’altère en rien la sérénité de Padre Pio. Il se veut avant tout et uniquement fils de l'obéissance : Il n’est nul besoin, je crois, de vous dire combien grâce à Dieu je suis disposé à obéir à quelque ordre qui me serait notifié par mes supérieurs. Leur voix est pour moi celle de Dieu, à qui je veux garder ma confiance jusqu’à la mort, et avec son aide, j'obéirai à tout commandement, si pénible soit-il à ma misère,
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PADRE PIO
sans toutefois se leurrer sur les obstacles auxquels se heurte sa volonté d’obéir : Dans le cas où, par ordre des supérieurs, je devais partir de ce couvent, je prévois avec la plus grande certitude que,
si Dieu ne nous assiste d’une manière particulière et mira-
culeuse, il se produira des troubles contre les prêtres, mes
confrères, et contre les églises, comme maintenant en menace et s’y prépare cette population excitée. Et dans ces
circonstances, il n’écoute ni mes paroles, ni celles de mes supérieurs”.
Ainsi, poursuivant sa lettre au définiteur* provincial, il lui rappelle un incident survenu quelque temps auparavant : Même ma vie court un sérieux danger, ce ne sont pas
de vains mots. Cette crainte est justifiée par le fait que vous connaissez bien et qui remonte à deux ans, lorsqu'un individu (il n’était pas de San Giovanni Rotondo, mais de San Marco) sortit un pistolet et, tandis que je présidais la neuvaine à la Madone des Grâces devant le Saint Sacrement exposé, le pointa vers moi en s’écriant : « Plutôt mort parmi nous que vivant pour d’autres!» Cela est arrivé parce que se propageait la rumeur selon laquelle c'était moi qui voulais partir. Je vous prie donc de tenir compte de ce précédent qui démontre clairement qu’il ne s’agit point de craintes illusoires, mais de menaces très sérieuses qui, à moins d’un miracle, seront mises à exécution. Ma vie est depuis longtemps immolée au Seigneur, et je n’en fais pas plus de cas, car mon désir serait d’aller très vite vers Dieu. Mais je ne puis vouloir que mon âme
se présente à son tribunal en ayant à répondre du sang des autres‘!,31 Après la visite du vicaire provincial, on reste sur le statu guo. En effet, il n’avait d’autre mission auprès de Padre Pio
que de [te] faire connaître l’obédience. Celle-ci ne sera
exécutive que lorsque j'aurai reçu de Rome dispositions? 30
d’autres
LE SAINT DU
GARGANO
La rumeur d’un transfert resurgira çà et là dans l'avenir, sans pour autant que l’ordre en soit signifié à l’intéressé, comme celui-ci l’affirmera plus tard à son ami d’enfance, le prêtre Giuseppe Orlando : Peppino, je te jure sur ce crucifix posé sur ma table LR be RARES que» je n'ai jamais reçu un tel ordre. Si. mes/ supérieurs . m'ordonnent de me jeter par la fenêtre, j'exécute%,
Les dispositions ultérieures de Rome, auxquelles faisait allusion le vicaire provincial, ne se limiteront jamais qu’à un ordo suspendatur donec alter (que l'exécution de l’ordre soit suspendue jusqu’à nouvel avis), qui sera transmis aux capucins à la mi-août 1932.
Un frère parmi les siens Le bras de fer engagé au sujet d’un pauvre moine entre les plus hautes instances romaines et les habitants d’un village perdu au fin fond de l'Italie a quelque chose de surréaliste. Il le paraît encore davantage quand on en considère les protagonistes. Une population rien moins que pieuse — « abrutie par le soleil et les fatigues du travail dans la plaine, une localité où l’on ne voit ni toit ni clocher d'église, une populace corrompue par la propagande bolchevique et par le mauvais exemple des prêtres” » — se dresse pour disputer Padre Pio à de puissants ecclésiastiques qui exigent son départ de la localité. Elle est prête pour cela à prendre les armes. Les habitants de San Giovanni Rotondo ignorent la teneur du décret du Saint-Office : ils réagissent à ses effets,
telles la suppression de la messe publique du capucin ou les démarches amorcées en vue de l’éloigner. Sur ceux qui ont pu s’en procurer le texte, la sécheresse du document
romain, qui ne s’encombre pas d’orientations pastorales et moins encore de considérations d’ordre pédagogique, a eu l'effet inverse de celui escompté : non seulement on n’en fait point de cas, mais le peuple de Dieu se ligue pour 41
PADRE PIO
défendre Padre Pio et par là préserver le renouveau spirituel que les villageois attribuent à sa présence et à son rayonnement charismatique. Beaucoup, parmi ceux qui viennent manifester devant le couvent, sont des pratiquants occasionnels, voire des incroyants : chez eux, le sentiment ‘d’être tenus pour quantité négligeable par ceux de Rome — ravivant la sourde rivalité qui, dans l'Italie unifiée depuis à peine un demi-siècle, oppose la capitale et le Mezzogiorno — le dispute à l’indignation face à des mesures qu'ils jugent arbitraires. Partageant ce point de vue, la plupart des pèlerins emboîtent le pas à la population locale dans sa résistance. La mobilisation des villageois, en cet été 1923, n’est qu’un signe avant-coureur — et, somme toute, le moins grave — des tribulations auxquelles Padre Pio sera soumis jusqu’à sa mort : nonobstant sa volonté d’obéir à ses supérieurs, il est devenu l’otage d’une population déterminée à le soustraire aux mesures disciplinaires édictées par des autorités religieuses dont elle ne comprend pas les motivations. Il est vrai que les initiatives de Rome ont de quoi surprendre. Elles surviennent tardivement — il y a cinq ans au moins que Padre Pio est connu comme une figure de prêtre charismatique -, et de surcroît on ne peut absolument rien avancer contre lui : religieux exemplaire, de mœurs irréprochables, très engagé dans un apostolat de proximité, il est à l’origine d’une véritable renaissance spirituelle de la localité et de la région. Tous le tiennent pour un véritable saint, à commencer par ses confrères.
Joie séraphique Les six religieux qui vivaient en 1916 au couvent SainteMarie des Grâces ont salué comme une bénédiction l’arrivée de Padre Pio, ainsi que l’atteste une lettre écrite à l’époque par son supérieur au provincial : Ici, nous allons tous bien. Imagine la joie qu’est pour nous la présence de Padre Pio ! Lui aussi est content de nous, de l'air, de la maison, du calme, de la solitude, de s,4e
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D
LE SAINT DU
GARGANO
tout. Et, à part les peines intérieures par lesquelles le Seigneur daigne l’éprouver, il pourrait se dire vraiment heureux. Ce qui compte le plus est que nous nous entendons très bien avec lui’’,
Il s’est parfaitement intégré à la communauté éprouvée par la guerre, et chacun a été bientôt conquis par sa personnalité. À une solide piété, à un sens aigu de l’observance religieuse, à un esprit de pénitence que ne refrènent en rien les fréquents malaises auxquels il est sujet, il allie une inaltérable jovialité qui fait de lui un vrai disciple du Poverello d'Assise, le chantre de la joie parfaite. Son affabilité n'a rien de composé, elle affleure dans chacun de ses gestes, se traduit en gaieté communicative à la faveur des récréations ; Il se trouvait très bien parmi nous, et jamais la note de joie franciscaine ne lui fit défaut. Il était si heureux de pouvoir nous régaler de quelque trait d’humour qu’il ne s’en lassait jamais, et ce d'autant moins que nous-mêmes éprouvions du plaisir à l’entendre#é,
En dépit d'épreuves physiques et morales peu communes, jamais il ne se départira de cette joie. Ses confrères le décrivent « vif et in d'humour, brillant et disert », prompt à la repartie, riant de tout et surtout de lui-même d’un rire spontané, contagieux. Même lorsque le frappe le décret du Saint-Office, il conserve sa bonne humeur, ainsi que le relève un familier du couvent :
Lors de mes séjours au couvent, je l'ai vu plus d’une fois prendre part aux mots d’esprit et aux joyeuses plaisanteries de ses confrères, mais toujours avec une réserve, une mesure et un sens profond du respect dû à tous, qui susci-
taient l’admiration de quiconque l’observait alors’.
Cette cordialité se double d’une grande délicatesse. Ainsi, soucieux de manifester sa gratitude au père chargé de l’abondante correspondance que vaut au couvent sa célébrité, il saisit l’occasion de sa fête pour faire un geste, sans manquer au vœu de pauvreté : 33
PADRE PIO
J'étais à mon travail quand, à l’improviste, il me sembla que quelqu'un s’arrêtait à la porte et frappait délicatement. Sans bruit, je me levai et allai ouvrir. C'était lui. IL se tenait Là, souriant et un peu embarrassé, comme un enfant surpris par sa mère à se livrer à quelque gaminerie. Bonne fête, me dit-il, et, la sortant de sa poche, où il l’avait placée avec soin, il me donna une petite fleur... Je conserve cette
fleurette parmi mes souvenirs les plus chers’.
Innombrables, de tels traits trahissent une vive sensibilité, exprimée d’autant plus librement dans ses lettres à ses
intimes qu'il veille avec soin à la celer à son entourage. Jeune prêtre, n’écrivait-il pas à son confesseur, le père Agostino da San Marco in Lamis :
Et maintenant, adieu, mon cher et bon père, qui sait s’il me sera accordé la grâce de vous revoir bientôt ? Je ne vous embrasse pas, ce serait trop peu pour les fatigues que je vous occasionne, mais je vous envoie tout ce que j'ai dans le cœur pour vous, c’est-à-dire une tendresse infinie*? ? c
Et, si depuis des années il poursuit avec lui un échange épistolaire suivi, dans lequel tous deux traitent de l’avancement de leurs âmes dans les voies de Dieu, les fêtes liturgiques lui sont autant d’occasions pour redire à la faveur de brefs billets son affection filiale à celui qui le guide et le soutient depuis avant même son ordination sacerdotale. Malgré un ministère dévorant, il trouve le temps — souvent pris sur les heures du repos nocturne — d’entretenir une correspondance fraternelle avec plusieurs membres de sa famille religieuse, ne manquant jamais d’ajouter un mot à l'attention des communautés dans lesquelles ils résident. À son ami et compatriote Bernardo da Pietrelcina qui, venant de perdre sa mère, s'inquiète de son salut éternel, il adresse ces lignes de réconfort : Mon frère, aie confiance pour le salut de ta maman. Oh, si toutes les mères chrétiennes étaient comme nos le fut la tienne, l’enfer ne pourraitSR jamais chanter victoire sur
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LE SAINT DU GARGANO
aucune mère. Je pleure de consolation en pensant à cette chère femme entièrement dévouée à sa famille et adonnée à la piété. Sois donc en paix, et tiens pour une véritable tentation toute pensée contraire. Jamais je ne cesse d’élever vers Jésus ma pauvre prière en suffrages pour cette sainte âme, afin que, purifiée de ces taches dont aucun n’est exempt, elle puisse aller jouir de Jésus dans sa gloire‘.
Ses lettres ne sont pas motivées uniquement par des circonstances ponctuelles, elles expriment le plus souvent un élan spontané, non dépourvu d’humour :
L’habileté du maître tailleur a rendu parfaitement inutilisable l’habit que tu m’as envoyé : court, étroit, et si serré au thorax que j'ai l’impression d’être mis dans une camisole de force. Le seul à qui il convenait tant soit peu est le révérend père lecteur* Luigi, aussi le lui ai-je bien volon-
tiers refiléfi,
Reflétant l’affection qu’il porte à ses frères, sans jamais se départir de la déférence qu’il leur doit dès lors qu’ils sont ses supérieurs, cette correspondance — on a retrouvé
quelque cent cinquante lettres — constitue une véritable somme sur l'amitié spirituelle. Si les destinataires y sont particulièrement sensibles, jusqu'à en être parfois touchés aux larmes, c’est parce qu'ils savent la profondeur et la sincérité des sentiments qui l’inspirent. Bien plus tard, après la mort de Padre Pio, un de ses proches témoignera : Il avait un cœur d’or. Il aura été un éternel enfant, manifestant sa joie à chaque attention à son égard, qu'on lui proposât une prise de tabac ou qu’on lui offrît un chocolat. Il goûtait le délicat plaisir de l’amitié, purifiée et garantie par la sainte pauvreté. Extrèmement ému par la
moindre marque de politesse qu’on lui témoignait, il y répondait par la promesse de prières et de suffrages pour notre vie éternelle. Son esprit était d’une remarquable pénétration, son cœur d’une délicatesse de mimosa, il percevait intuitivement à distance les desiderata de chacun,
répondant à qui l’aimait par une disponibilité immédiate. Il est difficile de préciser par des mots la profondeur de son humanité et de sa bonté, qui éclairait son regard”. 35
PADRE PIO
Cette fraîcheur d'âme, acquise très tôt dans sa vie religieuse, lui vaut non seulement l'attachement de ses frères en religion, mais leur respect admiratif, car ils y discernent les indices d’une authentique sainteté : On voit bien qu’il se comporte avec la plus grande simplicité et le plus grand naturel. C’est ce qui m’a le plus convaincu de sa sainteté. Les saints sont humains, ils ont leurs défauts et leurs faiblesses. Ils ne sont pas en réalité comme nous les imaginons, ni formalistes, ni d’un pointillisme byzantin, ni baroques. Ils sont simples, tout d’un trait, spontanés. Et c’est ainsi que m'est apparu Padre PIS
Avec lui, ses confrères expérimentent en vérité les paroles du psaume que la communauté entonne lorsque, accueillant en son sein un nouveau membre, elle le salue en l’assurant gw%l est bon, qu'il est doux d'habiter en frères tous ensemble (Ps. 133).
La prière faite homme De saint François d’Assise, son biographe Thomas de
Celano a écrit qu'il était un homme
fait prière“. Un
contemporain de Padre Pio a inversé la proposition au sujet de ce dernier : 7] est la prière faite homme. En effet,
si les capucins s’émerveillent de la joie sereine qui émane de leur confrère, ils ne sont pas moins impressionnés par sa ferveur et, vivant avec lui en permanence, s’en édifient chaque jour davantage. À leurs yeux, il est l’homme de la prière, qui adore Dieu et marche en sa présence sans pour autant négliger ses frères. Au contraire, ils se sentent enveloppés dans son oraison continuelle : Il priaït toujours, nuit et jour. Sa première chaire pour nous était le chœur, où il passait de longues heures de la journée à genoux, fidèle adorateur de Jésus au SaintSacrement. Lorsqu'il était parmi nous, il priait et répondaïit, tenant toujours la couronne du chapelet à la main
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LE SAINT DU
GARGANO
droite. Au réfectoire, après avoir pris en hâte et sans complaisance quelques bouchées, il se remettait à prier... Il avait coutume de dire : Je voudrais que le jour ait quarante-huit heures !De fait, il ne quittait jamais le chœur avant minuit. Quand il regagnait sa cellule pour se coucher, nous sentions toujours qu’il veillait encore. Sa journée était un continuel colloque avec Dieu“. Avant toute chose, il est un orant. Souvent, il dira de lui-même :
Je veux être seulement un frère qui prie“.
Cet attrait pour la prière remonte à son enfance : Durant l'été, j'étais toujours aux champs et mes parents, oncles et cousins, m’édifiaient une cabane ou abri Lepaille au pied d’un orme, pratiquement appuyée à l’arbre. C’est là que je restais nuit et jour, au frais, pour respirer un air
pur et salubre. Dans cette cabane, devenue pour moi une véritable petite chapelle, je m’adonnais nuit et jour à la prière et à toutes les pratiques de piété”,
et n’a fait que croître avec les années, surtout depuis qu'il est prêtre, ainsi qu'il l’a confié à son directeur spirituel quelques mois après son ordination. Alors en
proie à
de vives tentations, il ne se laissait pas pour autant
détour-
ner de l’oraison :
Que de larmes et de soupirs, mon père, j'ai adressés au ciel pour en être délivré! Mais he importe, je ne me lasserai pas de prier Jésus, quand bien même il est vrai que mes prières sont dignes de châtiment plutôt que de récompense, parce que j'ai trop offensé Jésus par mes innombrables péchés ;mais à la fin, il sera ému de pitié envers moi et, ou bien il me retirera du monde pour m’appeler à lui, ou bien il me libérera ; et si aucune de ces râces ne m'est accordée, j'espère qu’au moins il voudra Fe continuer de m’accorder celle de ne point céder aux tentations“,
Il prie à tout instant, particulièrement durant la messe — la prière la plus sublime —, durant la confession, dans la 37
PADRE PIO
sacristie, dans les escaliers et les couloirs,
durant
les
moments de repas sous la véranda, dans le chœur où il reste tard le soir. Un jour, deux évêques de passage l’entendront — sans le voir, et sans qu’il se doute de leur Re sence — adresser de la tribune une louange à la Madone des Grâces : Comme Padre Pio priait bien ! On sentait qu’il y mettait tout son cœur, toute son âme... Il détachait chaque mot, le formulant avec un tel accent que l’on en était ému au point d’avoir les yeux embués“?.
Le père Paolino, qui fut un de ses intimes, a tenu durant un demi-siècle — de novembre 1911 à novembre 1961 — un journal dans lequel, évoquant celui qu’il appelle l’homme avec Dieu, les annotations les plus nombreuses concernent la prière de Padre Pio. De la même façon, son confesseur insiste dans son diaire sur cette prière permanente : La pensée de Dieu lui est habituelle. Quand on lui parle et quand il parle, on s'aperçoit que son cœur et son esprit ne s’écartent jamais de la pensée et du sentiment de Dieu [...] Il vit la vie intérieure comme l’ont vécue les saints.
Même quand il converse avec quelqu’un, on remarque que son esprit s’élève en Dieu’. Un de leurs confrères résumera le sentiment de tous :
Jusqu'à présent, je n’ai connu personne qui, davantage que Padre Pio, puisse offrir l’exemple d’une âme immergée dans un recueillement continuel, dans la prière « sans interruption » que ne troublent point les échanges quotidiens avec ses frères, des premières heures du matin jusqu'aux ultimes heures du soir. En le regardant, j'ai pu comprendre comment notre Séraphique Père commun, saint François, a pu être « plus qu'un homme priant : la prière faite homme »°.
Cette ferveur sans ostentation, perçue par ses proches comme un silencieux mais éloquent témoignage, 38
LE SAINT DU GARGANO
n'échappe pas non plus aux fidèles ni aux visiteurs qui ont l’occasion de l’approcher. La prière permanente est le sceau de loblation qu’il a faite de lui-même à Dieu, offrande intérieure qu il renouvelle à chaque messe et dont nul ne manque de percevoir le rayonnement, comme le soulignera plus tard le cardinal Lercaro : Je l'ai trouvé dans le petit chœur de l’antique église [de Sainte-Marie] des Grâces, à l’endroit où il a l'habitude de
prier. J'en fus très content, quand bien même cela retardait mon entretien avec lui car, objectivement, je ne voulais pas l’arracher à son colloque avec Dieu. Il me semblait que c’est là justement, en prière, qu’on devait le trouver. La messe de l’aurore avec cette assemblée se pressant autour de lui et en même temps si recueillie, comme en extase, et l’oraison silencieuse dans le petit chœur désert, étaient en fait les racines de cette force surnaturelle qui donnait toute sa vigueur à sa parole illuminée, bourrue, parfois dure, mais si persuasive et si réconfortante??,
Aussi est-ce dans la célébration du sacrifice eucharistique, prière par excellence, que culmine sous une forme presque tangible cette oraison ininterrompue : La messe est un des moments les plus saillants de la vie claustrale du bon frère. Le recueillement austère et la ferveur qui transparaissent de son regard et de son visage durant le déroulement du rite mystique, la parfaite abstraction de son esprit au moment solennel de la consécration, le ton sur lequel il prononce les saintes invocations pour offrir à l'Éternel le sublime holocauste exercent une action suggestive si puissante, une fascination si profonde sur l’âme des personnes présentes, que plus d’une fois j'ai vu moi-même couler sur les joues des moins croyants et des plus défiants les larmes rédemptrices de la commotion, du repentir et de l’amour*.
Dès les tout premiers temps de son séjour à San Giovanni Rotondo, ses confrères, mais aussi les fidèles et des prêtres étrangers, sont bouleversés par la messe de Padre Pio : 09
PADRE PIO
Ce qui a le plus touché mon esprit est la manière dont il célébrait la sainte messe. Moi aussi, j’offre à Dieu chaque jour depuis de nombreuses années le divin sacrifice, mais
je confesse que jamais mon cœur ni mon esprit n'ont été pénétrés aussi bien de sa merveilleuse grandeur, que lors-
que j'ai vu célébrer Padre Pio. Et, pendant qu’il célébrait et que j'étais agenouillé au pied de l'autel, les fibres les plus intimes de mon être vibraient d’un sentiment de commotion et de douceur que je n’avais jamais eu l’occasion d’éprouver par le passé’.
Il en est ainsi depuis sa première messe, le 14 août 1910. Déjà à cette époque, sa façon de célébrer l’eucharistie impressionnait et déconcertait ses concitoyens de Pietrelcina : Sa sainte messe était un mystère incompréhensible... Au memento, Padre Pio était à ce point absorbé dans la prière qu’il se passait plus d’une heure avant qu’il poursuivit. Sa messe était si longue que les gens l’évitaient car, devant aller travailler aux champs, dans ce pays agricole, ils ne pouvaient rester des heures durant à prier avec lui.
Depuis que les foules viennent à lui, il a dû en vertu de l’obéissance en écourter la durée. Mais la célébration n’a rien perdu en intensité, et même ceux qui y assistent ne fût-ce qu’une fois en conservent un souvenir inoubliable. Éducateur d'âmes
Connaissant depuis plusieurs gardien Paolino da Casacalenda par la sainteté de sa vie depuis nence à San Giovanni Rotondo. le même âge, il se place sous sa
années Padre Pio, le père est de plus en plus édifié qu’il le côtoie en permaBientôt, bien qu'ils aient direction spirituelle :
Padre Pio est d’un puissant réconfort pour moi, il me pousse à la vertu. J'espère tirer profit de sa compagnies,
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LE SAINT DU GARGANO
Aux liens d’une ancienne amitié, à ceux, fraternels, que
noue entre eux la vie commune, s'ajoute ainsi une solide
affection surnaturelle qui ne se démentira jamais et dont leur échange épistolaire nous a conservé l'écho. S'il sait que Padre Pio n’a guère de talent oratoire, il est convaincu
en revanche de ses qualités pédagogiques, de la valeur que peut avoir son exemple auprès des jeunes, et il n’a pas hésité à lui confier la formation des aspirants à la vie religieuse qu'héberge le collège séraphique du couvent. Il ne peut que se féliciter de cette initiative : Ils se confessaient à lui bien volontiers et prêtaient une oreille attentive à ses conférences, toutes d’un grand esprit
d'amour envers le Seigneur et de la plus grande ferveur”,
Pour la plupart petits ruraux mal dégrossis quand bien même di lne de générosité et de bonne volonté, ils connaissent par moments la nostalgie de leurs champs et de la vie au grand air. Padre Pio, lui-même fils de paysans, revoit en eux l'adolescent qu'il a été ; aussi trouventils auprès de lui d'autant plus de compréhension et de sollicitude : Padre Pio était notre père spirituel et notre confesseur. Il s’occupait de nous avec un soin méticuleux, de façon vraiment émouvante. Et je me rappelle que, dans nos confessions hebdomadaires, il nous parlait toujours de Jésus crucifié et de la Madone [...] Comme il savait péné-
trer nos cœurs lorsque, avec une infinie douceur, il nous disait que « Jésus est la lumière, la voie et la vie»! Il y avait dans ses paroles quelque chose de transparent qui,
en même temps, transparaissait dans sa vie’,
Dans ses causeries spirituelles, il veille avec un soin tout particulier à se mettre à leur portée : Il faisait ponctuellement la conférence hebdomadaire,
parfois la dédoublait. Il la préparait et la rédigeait tout en surveillant nos heures d'étude. À l’origine, les sujets étaient d'ordre général : la sainte messe, la Vierge Marie, la prière, la méditation, la vocation. Puis, à mesure qu'il nous 41
PADRE PIO
connaissait mieux, il adaptait ses propos à nos besoins particuliers et à nos tempéraments””.
Se fondant sur son expérience, il s'attache à leur faire partager l'idéal contemplatif de la famille capucine. Son enseignement ne s’encombre pas de spéculations abstraites mais insiste en termes simples et réalistes sur l’importance de la relation personnelle de l’âme avec Dieu : Efforcez-vous de marcher en présence de Dieu, selon que je vous l’ai enseigné et os aux moyens que vous
connaissez : gardez-vous de l’angoisse et de l'inquiétude car il n’est rien qui, davantage que les troubles, inquiétudes et anxiétés de conscience, empêche le cheminement vers la perfection. Reposez doucement vos cœurs dans les plaies de Notre-Seigneur, mais non à la force du poignet. Ayez en sa miséricorde et sa bonté une grande confiance, assurés qu’il ne vous abandonnera jamais, sans vous dispenser pour autant d’embrasser étroitement sa croix,
Rien que de classique dans cette conduite fondée sur l'exercice fidèle de la présence de Dieu, à la faveur d’une oraison affective plus qu’intellectuelle en quoi il voit la source de grâces toujours renouvelées. Son confesseur, qui se trouve ie sur le front près d’Udine, l’a encouragé dans ce ministère auprès des jeunes : À San Giovanni, je te souhaite de développer ton œuvre our le bien de nos garçons. Avec la grâce de Dieu, rendsFe bons, afin de préparer pour notre chère province de belles et solides plantest!.
Il formera ainsi une génération de moines, leur inculquant la note caractéristique de sa spiritualité, où l’austère mystique de la croix propre à l'Ordre capucin est tempérée par un joyeux et paisible abandon à la miséricorde divine, qui n'est pas sans rappeler la voie d’enfance spirituelle de Thérèse de l’Enfant-Jésus. Cela n’a rien de surprenant, car les écrits de la jeune carmélite française, alors vénérable, l’ont soutenu dans l’épreuve de la maladie et de l’exclaustration. Peut-être lui ont-ils également inspiré le vœu d’offrande qu’il prononcera en faveur de ses élèves : 42
LE SAINT DU GARGANO
Je viens aussi vous demander une permission, bien assuré que vous ne me la refuserez pas. Jai le vif désir de m'offrir au Seigneur comme victime pour le perfectionnement de ce collège, que j’aime tendrement et pour lequel je ne veux ménager aucun effort personnel. Certes, j'ai de grands motifs de remercier notre Père du ciel pour le changement opéré chez la plupart des collégiens, mais je n’en suis pas encore pleinement satisfait. Aussi vous supplié-je de ne pas me refuser ce que je vous demande. Jésus me donnera la force de supporter ce nouveau sacrifice®?.
Quelques mois plus tard, ses supérieurs lui ont confié un ministère supplémentaire : Nos garçons sont partis pour le noviciat et ont pris l’habit le 6 de ce mois. Le maître des novices est extrêmement content d'eux et veut que je leur écrive souvent afin de les guider spirituellement. Vous-même, qu’en dites-vous ? Faites-le-moi savoir et je vous obéirai exactement. Je ne
refuse pas le labeur, si Dieu le veut, car il n’est jamais superflu de travailler pour les âmes.
Comme les religieux, les étudiants dont il a la charge pressentent la haute vertu de leur maître. Beaucoup conserveront de leurs années au collège séraphique un souvenir ému, se rappelant ses enseignements
et son
exemple, mais aussi les jeux auxquels il participe avec entrain, et sa sévérité ue : il a la main leste, n’hésitant pas à donner une paire de taloches à un garçon insolent ou indiscipliné. Certains évoqueront une équipée au mont Sant’ Angelo, à travers les collines escarpées du Gargano. Sur des charrettes brinquebalantes tirées par des mules,
qu'ont prêtées des fermiers amis du couvent, on s’est mis en route de grand matin et, entre deux moments consacrés à la prière, Padre Pio a raconté avec humour les origines du sanctuaire, veillant à restituer sa fonction pédagogique au récit de la Zégende dorée, qu'il émaille de ses commentaires :
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PADRE PIO
Un taureau s'étant échappé d’un troupeau, on le retrouva agenouillé devant une caverne. Au lieu de se demander pourquoi il priait, les gens voulurent le capturer et, n’y parvenant pas, ils lui décochèrent une flèche : mais elle revint contre eux. Quand on prie, rien ne peut nous faire de mal. Alors ils allèrent informer l’évêque, qui leur ordonna ce que le taureau leur enseignait : prier pendant trois jours, et jeûner, pour connaître la volonté de Dieu.
L'animal n’était pas tenu au jeûne, qui est un précepte évangélique. Mais en s’agenouillant, il rendait sans le savoir hommage à son Créateur. Dieu voulait par là rappeler à ces gens — et à nous — que notre premier devoir, à nous qui sommes ses plus belles créatures, est de l’adorer. Au bout des trois jours, l’archange est apparu à l’évêque pour lui dire que Dieu prenait la région sous sa protection et qu'il lui en confiait à lui, saint Michel, la garde. Alors l’évêque et le peuple allèrent en procession à la caverne. Puis ils oublièrent. Nous aussi, nous oublions souvent les promesses et les dons de Dieu. Il a fallu que le Seigneur envoie l’archange deux autres fois à l’évêque pour que celui-ci élève le sanctuaire actuel. On y adore Dieu, et on prie saint Michel de nous protéger‘,
Arrivés à la basilique, au-dessus du village, les garçons se sont extasiés devant la beauté grandiose du site, des falaises blanches plongeant dans la mer — que la plupart n’ont jamais vue —, puis le petit groupe s’est enfoncé avec un respect mêlé d’appréhension jusque dans les entrailles de la terre, dans l’ample caverne abritant la statue de l’archange tutélaire. Après la messe et les prières, on a pique-niqué dans un bois voisin et joué au ballon; enfin, au terme
d'un dernier chapelet au sanctuaire, on a pris la route du retour. Recrus de fatigue et de grand air, la plupart des jeunes pèlerins ont somnolé tout le long du trajet, au thme cahotant des charrettes. Le lendemain, la vie régulière a repris son cours, stimulée par le souvenir de cette escapade. D’autres semblables initiatives de Padre Pio, et surtout son exemple, encoura-
gent les élèves du collège séraphique : 44
LE SAINT DU GARGANO
Alors se vérifiait pleinement l'influence fraternelle qu’il
exerçait sur ses petits enfants. Ceux-ci n’osaient point cependant franchir la barrière mystérieuse qu’il mettait entre eux et lui. Ils y étaient attentifs, mais jamais ils ne s’en seraient aperçus s’ils n'avaient, en lui, touché du doigt un mystère, Sensibles à ses attentions à leur égard, les moinillons ne
le sont pas moins à la déférence et à la délicatesse dont il fait preuve à l’égard de ses frères en religion : avec lui, ils apprennent à voir en ces derniers non point de simple instructeurs, mais des pères aimants quand bien même exigeants. L'unité de la communauté s’en trouve renforcée, dans un climat de ferveur et de charité fraternelle chaque jour renouvelées qui doit beaucoup à Padre Pio.
Un maître de vie spirituelle Saluée avec joie par ses confrères, l’arrivée de Padre Pio est en revanche passée presque inaperçue en dehors des murs : l'isolement du couvent, situé à flanc de colline en dehors du bourg, et surtout l'indifférence religieuse de la population ne favorisaient guère les échanges entre moines et villageois. La communauté vivait un peu repliée sur ellemême, dans des conditions de pauvreté aggravées par la guerre. De plus, le nouveau venu a dû s’absenter du couvent trois mois plus tard pour retourner sous les drapeaux à la fin de son congé de maladie : après quinze jours d’observation à l’hôpital militaire de Naples, on l’a renvoyé dans ses foyers le 2 janvier 1917 avec une permission supplémentaire de six mois, car les médecins ont diagnostiqué
«une infiltration pulmonaire aux deux sommets et un catarrhe chronique diffus des bronches ». Au retour, il est passé par Pompéi pour vénérer la Madone du très Saint Rosaire dans la basilique que lui ont élevée le zèle de l’avocat Bartolo Longo et la générosité des fidèles*f, mais aussi par Pietrelcina — c’est sur la route — pour saluer son vieux curé et sa parentèle. Tout fiers de leur petit moine, matricule 12094/14883
du 44 régiment d'infanterie, ils ont
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PADRE PIO
insisté pour le voir en uniforme : une photo le montre
amaigri et le visage émacié, engoncé dans une vareuse trop
grande pour lui. $e sentant un peu ridicule dans cet accoutrement, il a dit en plaisantant : « Ma mère m'a fait homme, saint François m’a fait femme (allusion à sa bure
monastique), le gouvernement m'a fait clown.» Puis il s’est hâté de reprendre son habit religieux et a regagné son couvent. À peine rentré, il s’est alité, terrassé par la fièvre durant neuf jours : Ces jours-ci, j'ai été malade : pneumonie, avec une température très élevée ; mais à présent, Dieu merci, jai quitté
le lit depuis lundi. Je me sens néanmoins très faible. J'espérais cette fois atteindre mon idéal, mais ce fut une véritable illusion. À dire vrai, j'éprouvais quelque crainte à partir, car je n'aurais pas voulu me présenter devant Jésus avec un péché de désobéissance. Je l’ai prié à cette intention, lui disant que, si le supérieur y était encore opposé, je préférais volontiers l'exil à la patrie. Après cette prière, mon état s’est amélioré, et mon beau rêve s’est évanoui. Fiat !
La grande question reste sa santé, toujours chancelante : âme de prière, religieux humble et observant, Padre Pio est également un homme que la maladie à familiarisé avec la souffrance physique et les peines morales qui accompagnent celle-ci. En mai, quand il a été rétabli, ses supérieurs l'ont chargé d'accompagner sa jeune sœur Grazia à Rome, où elle devait entrer chez les moniales brigidines$. Resté une semaine dans la ville, il n’a absolument rien confié de ce séjour qui sans doute a beaucoup compté pour lui, dont le sensus Ecclesiae était si profond. Le 18 août, un télégramme du commandant du 44 régiment d'infanterie de Naples lui intimait l’ordre de se présenter le lendemain sur place. Arrivé devant l'officier, il s'est entendu signifier qu’il était porté déserteur, car son temps de permission expirait en juin. C'était, en cette année cruciale de la guerre, le peloton d’exécution assuré. Sans se démonter, Padre Pio a tendu sa feuille de permission : « Congé de convalescence de six mois, puis attendre 46
LE SAINT DU GARGANO
les ordres. » Et d'ajouter que les ordres ne lui sont parvenus que la veille. Pendant plus d’un mois, une série de quiproquos a fait rechercher par l'autorité militaire le soldat Francesco Forgione à San Giovanni Rotondo, où personne ne le connaît sous ce nom, tandis que dans son village de
Pietrelcina il était depuis longtemps introuvable, et pour cause ; mais — lenteurs et étroitesse d’esprit de l’administration — nul ne s’était avisé de pousser plus loin l'enquête. Le déserteur n’a pas eu de mal à convaincre les autorités militaires de sa bonne foi, et tout est rentré dans l’ordre.
Après trois semaines d'attente, singulièrement pénibles parce qu'il ne pouvait pas célébrer la messe, il a été déclaré apte au service auxiliaire. Il a fait ses classes dans des conditions difficiles : à la promiscuité, inévitable, parfois éprouvante pour ce jeune prêtre contemplatif, s’est ajoutée une aggravation de son état de santé, la fièvre l’a repris et il s’est mis à cracher le sang. Aussi l’a-t-on de nouveau rendu à la vie civile, pour quatre mois supplémentaires de convalescence, et le 12 novembre 1917 il a regagné son couvent dépeuplé par la guerre : il n’y restait que le père Paolino. Les deux religieux ont fait face à la situation, le supérieur se réservant les tâches matérielles tandis que Padre Pio était chargé de la surveillance et de la direction spirituelle des élèves : Lorsque, en ce temps de crise, j'étais obligé de faire la classe et de m’occuper de la cuisine, mais aussi de confesser durant la matinée les personnes qui venaient au couvent, une grande angoisse oppressait ma conscience, à laquelle s’ajoutait une immense fatigue. Alors Padre Pio me réconfortait et, par ses paroles, il ramenait le calme dans mon
cœur meurtri®.
En effet, le père gardien se faisait scrupule de devoir parfois sacrifier les cours des élèves au ministère de la réconciliation, mais son confrère le rassurait :
Sois tranquille, car tu ne manques à aucun devoir! Comment pourrais-tu laisser sans confession les âmes qui
ont fait tant de chemin du bourg au couvent pour se 47
PADRE PIO
mettre en règle avec Dieu ? S’il s’en trouve une qui a sur la conscience des péchés mortels, et qui n’a confiance qu’en toi, rentrera-t-elle chez elle avec l'enfer dans le cœur parce que tu ne l’auras pas entendue en confession”? ?
Cette période difficile a été pour Padre Pio l’occasion de se dévouer davantage encore aux garçons du collège séraphique, et plusieurs se rappelleront par la suite que, sous prétexte d'assurer la lecture au réfectoire, il ne prenait
point place à la table commune et faisait passer sa part du repas à l’un ou l’autre des jeunes, constamment affamés à cause des rationnements de nourriture. Surtout, ils se souviendront, comme les religieux, de son rayonnement spirituel dont, au bout de trois ans à ee le provincial Pietro da Ischitella notait déjà l’exemplarité : Les confrères qui le connaissent intimement attestent dans les termes les plus formels la qualité de son esprit. Bien que rien n’en apparaisse à l’extérieur, sinon un air de
profonde sérénité et l’ingénuité d’un ange, le surhumain se révèle en lui, notamment dans la Lie d'âme avec laquelle il subit-un martyre continuel ; depuis des années, il souffre sans jamais se plaindre, parvenant même à celer
ses peines intérieures et extérieures. Sa vie n’est que prière
et union intime, directe, je dirais quasi ininterrompue, avec Dieu’!,
Instrument de la grâce divine
En dépit de sa santé fragile, et malgré l'isolement du couvent, Padre Pio s’est adonné dès les tout premiers temps de son séjour à San Giovanni Rotondo à une activité apostolique intense, quand bien même ses fréquents déplacements, ses absences prolongées et ses maladies menaçaient de la faire tourner court d’un moment à l’autre. Loin de se limiter aux exigences des ministères que lui confiaient ses supérieurs auprès des élèves du collège séraphique, il n’a pas hésité à répondre aux besoins qu’il pressentait chez certains fidèles de la localité. 48
LE SAINT DU GARGANO
Chaque matin depuis des années, un groupe de femmes gravissait le chemin abrupt menant chez les capucins afin d'entendre la messe et se confesser, croisant parfois l’un ou l’autre des frères quêteurs qui descendait à dos d’Âne vers les villages et les fermes de la plaine pour y mendier un peu d’huile ou de blé, quelques olives, mais surtout pour visiter les malades et les personnes âgées, souvent seules parce que le reste de la famille travaillait aux champs. Quand le couvent s’est trouvé dépeuplé par la guerre, elles se sont adressées à Padre Pio, plus disponible que son supérieur. Bientôt elles ont pris l'habitude de recourir à ses conseils, n’hésitant pas à affronter deux fois par semaine la bise glacée de l’hiver, la canicule en été, afin de profiter de sa direction et des conférences spirituelles qu’il leur dispensait le jeudi et le dimanche dans une salle de l’hôtellerie du couvent : Hormis les frères, le père suivait les âmes qui, de San Giovanni Rotondo et de villages voisins, montaient jusqu’au couvent. Il en guidait d’autres par la correspondance épistolaire. Nous connaissons les noms de plusieurs d’entre elles, pour la plupart institutrices, qui formèrent bientôt autour du père un petit cénacle : Lucia Fiorentino et sa sœur Giovanna, Rachelina Russo et ses nièces, les sœurs Vittorina, Elena et Filomena Ventrella, Nina Campanile, Maria
et Antonietta
Pompilio,
Filomena
Fini,
Assunta di Tommaso”?.
Il se montre exigeant dans leur conduite : si pieuses qu’elles soient, elles n’en sont pas moins enclines entre elles aux petites rivalités, aux querelles et aux jalousies. II y a mis aussitôt bon ordre, leur proposant un programme de prière et d’ascèse fondé sur l’exercice de la charité fraternelle, sur une pratique sacramentelle régulière et l'examen de conscience quotidien, sur la méditation de l'Évangile et
celle des mystères du rosaire. Simple mais rigoureuse, sa direction marquée au coin du bon sens a ouvert de nouvelles perspectives à ces filles qui, empêchées d'entrer en religion par manque de dot ou absence de vocation, n'en aspirent pas moins à une vie consacrée : à son école, elles 49
PADRE PIO
apprennent qu’elles peuvent être des contemplatives dans le monde. Plusieurs d’entre elles atteindront une sainteté peu commune, telles Lucia Fiorentino, une authentique mystique qui mourra prématurément en 1934, et l’humble Assunta Di Tomaso, sœur du père Paolino, qui s’établira à San Giovanni Rotondo pour s’y consacrer à la prière et à la catéchèse des enfants. Après quelques semaines déjà, elles ne se faisaient pas faute de chanter auprès de leurs proches les louanges du jeune prêtre, aussi les fidèles sont-ils venus de plus en plus nombreux se confesser à lui. Il a le don d’accueillir les âmes et, précurseur en la matière, il les éduque à ne plus tenir le sacrement pour un seul précepte rituel, voire une
corvée nécessaire, mais à y découvrir l’occasion d’une véritable rencontre avec le Dieu de bonté qui renouvelle en profondeur la vie de la grâce : Nul n’a jamais été déçu. Aucune personne, ayant parlé au père, ne m'a dit n'avoir trouvé en lui ce qu’elle cherchait. Il possède cette capacité vraiment surprenante de donner à chacun ce que celui-ci attend. Ceux qui repartent après l'avoir rencontré sont satisfaits, sereins, spirituellement plus forts’,
Cette sollicitude de Padre Pio pour les âmes s'étend à quiconque monte au couvent, notamment les pèlerins qui, aux fêtes mariales, affluent en nombre, et de loin parfois, pour prier devant l’image miraculeuse de la Madone des Grâces. Padre Pio entoure d’une tendre vénération la Mère de Dieu, c’est à elle qu’il confie ses pénitents, c’est vers elle qu’il les envoie après leur avoir donné l’absolution sacramentelle, éveillant ainsi la dévotion mariale là où elle est absente, la confortant là où elle est déjà enracinée. C’est à ses pieds qu’il a rencontré la tertiaire Rachelina Russo, une de ses toutes premières filles spirituelles : très proche des capucins, qu’elle a aidés matériellement lorsqu'ils ont repris possession de leur couvent en 1909 — ils la nomment leur procuratrice —, elle s’est confiée à sa direction et l’a fait connaître à ses proches et à ses amies. Le jeune moine dirige d’abord les personnes pieuses de 50
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la localité et des environs, les regroupant à intervalles réguliers en un cénacle dont il instruit les membres pour les conduire dans les voies de la perfection : Un cercle restreint de personnes, de toutes classes sociales, s'était réuni autour de lui, attiré par l’inexprimable fascination qu’exerçait sa parole/f,
D'autres ensuite, informées par le bouche-à-oreille, sont accourues de régions plus éloignées pour rencontrer ce
confesseur dont il se dit tant de bien. Plusieurs, venus par curiosité, sont repartis déçus ; mais la plupart, séduits à leur tour par sa ferveur contagieuse, ont constitué l’ébauche des groupes de prière qui, aujourd’hui bien structurés, se comptent par milliers non seulement en Italie, mais dans le monde entier. Padre Pio s’est mis à les diriger à la faveur d’échanges épistolaires au fil desquels il éclaire, encourage, conseille, réconforte. Chacune de ses lettres constitue un véritable petit traité de vie spirituelle. Cette correspondance, à laquelle il est assidu, s'ajoute à celle qu’il entretient avec ses confesseurs et, depuis qu’il est prêtre, avec diverses personnes éprises de perfection qui ont recours à sa direction. Pour chacune, il trouve le mot
juste, les accents appropriés : il réconforte l’institutrice Erminia Gargani, dont le fiancé s’est suicidé parce que ses parents s’opposaient à leur mariage, la soutenant dans son désir de se consacrer dès lors entièrement à Dieu, tandis qu’il refrène l’impétuosité de sa sœur cadette Maria afin de la former à sa future tâche de fondatrice ; en revanche, il encourage Margherita Tresca, de Barletta, à s'affranchir
de la tutelle paternelle pour entrer chez les brigidines de Rome, et éclaire les jeunes Paolo Bavassano et Elisa Devoto, de Gênes, au fil d’un accompagnement qui les conduira au mariage en 1924. Frieda Folger, tertiaire franciscaine suisse, lui doit d’avoir su donner corps à ses intuitions relatives à la création de l’Œuvre séraphique des messes, tandis que bénéficient de ses conseils paternels le joaillier d’origine autrichienne Giuseppe De Paoli et sa famille. Nombre d’autres personnes de toutes conditions reçoivent dans les lettres qu’il leur adresse de précieuses 51
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orientations pour leur vie, un stimulant dans leurs aspirations à la perfection, des consolations dans l'épreuve, une lumière sans concession en vue de leur avancement spirituel : On se met en présence de Dieu dans l’oraison pour lui parler et entendre sa voix dans les inspirations et illuminations internes qu’il nous accorde, et cela se fait d’ordinaire avec un goût très vif, parce que c'est pour nous une grâce signalée que de parler à un Seigneur si éminent, lequel, lorsqu'il répond, répand sur nous mille baumes et onguents précieux qui procurent une grande suavité à l’âme dès lors qu’elle est à l'écoute de ses commandements’.
Mais Padre Pio ne reste pas au couvent à attendre que
l’on monte jusqu’à lui, ou à écrire à ses dirigés : fidèle au charisme de miséricorde de la famille séraphique, il se rend au village dès qu’il en a l’occasion, pour visiter quelque malade, réconforter telle personne dans l'épreuve, apporter une aide financière discrète à une famille dans le besoin. Il touche ainsi du doigt toutes sortes de détresses matérielles, mais aussi morales et spirituelles, et devient une figure familière aux habitants de San Giovanni Rotondo.
L'apôtre de la réconciliation Après la guerre, de véritables foules gravissent les flancs du Gargano pour se rendre à San Giovanni Rotondo, malgré la précarité des voies de communication : une route défoncée et tortueuse, et quelques sentiers muletiers qui, serpentant le long de la pente rocailleuse, se rejoignent au col des chèvres, le bien nommé. À partir de là, un raidillon fouetté par le vent et la neige en hiver, empoussiéré et écrasé de soleil en été, mène au village, d’où l’on doit parcourir encore deux kilomètres en pente avant d’arriver au couvent des capucins. Padre Pio consacre tout son temps disponible à cette multitude qui, chaque jour plus dense, lui laisse à peine le temps de retrouver ses frères pour les 52
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offices au chœur, les repas et la récréation en communauté. L'oraison quotidienne et la correspondance sont reportées
tard le soir, parfois bien après minuit, et avant que le jour
se lève, lorsque tout dort encore. Lui se contente de quelques heures de sommeil, plus exactement de repos. Il confie à son ancien maître d’école Angelo Càccavo : Je vais bien, mais suis surchargé à cause des centaines et des milliers de confessions que j'entends jour et nuit. Je n'ai pas un instant à moi, mais rendons grâces à Dieu qui m'aide efficacement dans mon ministère”6,
Et il supplie son directeur spirituel d’intervenir auprès du père provincial, non pour être déchargé, mais pour que
tous puissent bénéficier du sacrement de la réconciliation : Qu'il envoie de nombreux ouvriers dans la vigne du Seigneur, car c’est une véritable cruauté et une tyrannie que de renvoyer des centaines et même des milliers d’âmes qui, chaque jour, viennent de localités lointaines dans le seul but de se laver de leurs péchés, sans qu’elles aient pu l'obtenir, par manque de prêtres pour les confesser’7,
En vain. Sur lui seul pèse l’écrasante responsabilité de dispenser le pardon de Dieu parce que tous, clercs et laïcs, ont perçu intuitivement chez lui l’exceptionnelle dimension charismatique du ministère de la réconciliation : On avait communément l’impression que les confessions faites auprès de lui nous apportaient une aide extrèmement précieuse. Je ne me tromperais pas en définissant cette éducation humaine et religieuse comme éducation sacramentelle, qui relançait notre âme dans le Christ et dans la vie de la grâce. Sa tâche consistait à intégrer notre nature dans le surnaturel, par la sublimation de celle-ci. Il démontrait, par ses paroles et dans les faits, que la vie de l’éducateur et celle de ses disciples doit être ordonnée au saint sacrifice. Quelle solennité et quelles actions de grâces que les siens, quand il célébrait la sainte messe !Et il en
exigeait autant de nous pour la sainte communion’i,
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PADRE PIO
Un prêtre qui l’a bien connu a finement analysé sa méthode, fondée sur une cordialité sans complaisance : Le sourire du père est encourageant, mais la distance est trop grande entre l’homme de Dieu et le pénitent, qui voit plus clairement que jamais ses péchés. On voudrait dire tant de choses, mais on reste comme paralysé. Moments de paradis et de sincère douleur pour les fautes commises. Peu de paroles, il est bref, succinct dans ses demandes... Dans sa fièvre de rédemption, il prodigue de suaves conseils aux âmes, les incitant fraternellement à la patience, à la constance et à une plus grande générosité en vue d'atteindre la perfection’?.
Cette douceur n’est pas exempte d’une sévérité propre à rappeler à ses pénitents les exigences du message évangélique : D'une part, il était dur avec quiconque n’était pas convaincu de la nécessité de fuir le péché, d’autre part il était paternel, accueillant, compréhensif, encourageant à l'égard de qui s’employait de toute sa bonne Bite à lutter contre sa faiblesse et sa fragilité humaine pour progresser en paix dans les voies de oh de Dieu’,
Même des pécheurs endurcis renouent grâce à lui une relation avec Dieu brisée parfois depuis de nombreuses années. Il ne nourrit aucune illusion sur leurs dispositions intérieures : La pitié de Dieu à leur égard ne les émeut pas, la perspective des bienfaits d’une bonne confession ne les séduit pas, celle des châtiments ne les ramène pas à la raison ; si l’on montre quelque douceur à leur égard, ils se font insolents, et dès qu'on leur manifeste quelque rigueur, ils deviennent pervers, et dans l’adversité ils se désespèrent. Et sourds, aveugles, insensibles à tout ce qui pourrait les faire ne les plus graves avertissements comme les plus fortes exhortations ne font que redoubler les ténèbres de lesquelles ils se tiennent et endurcir leurs cœurs. Est-il dureté plus monstrueuse que celle-ci8! ?
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LE SAINT DU GARGANO
Cependant, il n’en est pas moins convaincu que la miséricorde divine peut venir à bout des plus âpres résistances, et il ne ménage aucun moyen pour y contribuer, tant il a foi en la bonté infinie de Dieu : Que vive à jamais la miséricorde divine ! Comme Jésus est bon envers ses créatures, que de victoires peut énumé-
rer son serviteur, toutes dues à son puissant secours ! Jésus a voulu faire de moi un exemple “ grâce et me donner comme modèle à tous les pécheurs, afin qu'ils ne désespèrent pas de leur salut.
De cette miséricorde, il sait être le premier bénéficiaire, aussi n’a-t-il de cesse que toutes les âmes ne s’y livrent. À eine ordonné prêtre, son principal souci a été de réconciles hommes avec leur Dieu, il a entrevu dans cette tâche la srès grande mission qu’il lui faut remplir parce qu’il s’en sait investi par le sacerdoce. Ce ministère absorbe après la messe du matin le temps que lui laissent libre l’observance de la règle monastique et la récitation de l’office divin : En fait, le temps me manque tout simplement, car en pratique, les heures de la matinée entendre les confessions®.
s’écoulent
toutes
à
Il en vient à demander à son père spirituel de ne pas lui imposer le surcroît d’activité que constituerait un échange épistolaire avec d’autres pieuses âmes désireuses de rallier le groupe déjà important de ses philotées : Je n’ai pas une minute de libre. Tout mon temps est consacré à délier nos frères des rets de Satan. Dieu en soit béni !Aussi vous prié-je de ne pas m’accabler davantage en faisant appel pour d’autres à ma charité, car la plus grande des charités consiste à arracher à Satan les âmes qu'il s’est attachées, pour les gagner au Christ. Et c’est justement cette tâche que je poursuis assidûment, de jour et de nuit... Il vient ici d'innombrables personnes de toutes conditions et des deux sexes, dans le seul but de se confesser, et je ne suis sollicité qu’à cet effet. Il se produit de splendides conversions#,
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PADRE PIO
Il n’est pas exaucé. Ne s'est-il pas, l’année même de son ordination sacerdotale, donné sans réserve à Jésus pour les pécheurs ? Depuis un certain temps, je sens en moi le besoin de m'offrir au Seigneur en victime pour les pauvres pécheurs et pour les Âmes du purgatoire. Ce désir n’a cessé d’aller croissant dans mon cœur, jusqu’à devenir à présent — je dirais — une forte passion. Il est vrai que, plus d’une fois, jai fait cette offrande de moimême au Seigneur, le conjurant de bien vouloir répandre sur moi les châtiments que se sont attirés les pécheurs et les peines des âmes du purgatoire, me les accordant au centuple, pourvu qu’il convertisse et sauve les pécheurs, et qu’il admette bien vite dans le paradis les âmes du purgatoire. Mais aujourd’hui, c’est entre vos mains que je voudrais en faire le vœu au Seigneur, dans l’obéissance. Il me semble que Jésus lui-même le veut. Je suis assuré que vous ne ferez aucune difficulté à m’accorder cette autorisation,
Son directeur lui rappelle qu’il lui a alors accordé la permission requise : Accomplis donc l’offrande dont tu m’as parlé, que le Seigneur accueillera avec grande faveur. Étends toi aussi tes bras sur la croix, et, offrant au Père le sacrifice de toimême en union au très doux Sauveur, souffre, gémis et prie pour ceux qui sur terre commettent l’iniquité, et pour
les pauvres âmes dans l’autre vie, si dignes de notre compassion en leur patiente et ineffable anxiétéff, 4
et que, dès cette heure, il a fait de son existence une constante immolation au Christ Sauveur : culminant chaque jour dans le sacrifice eucharistique, l’oblation se prolonge au confessionnal, mais aussi dans la direction des âmes. Alors il s’y consacre sans réserve, par amour pour Dieu et pour ses frères : J'aime les âmes comme j'aime Dieu,
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LE SAINT DU GARGANO
Objet du premier et plus grand commandement donné par Jésus à ses disciples — « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton Âme et de tout ton
esprit [...] tu aimeras ton prochain comme
toi-même »
(Mt 22, 37-39) -, ce double amour qui n’en fait qu’un est
le creuset dans lequel s’élabore toute sainteté, et Padre Pio
y approfondit en permanence vocation :
le sens profond de sa
Tout se résume en ceci : je suis dévoré de l’amour de Dieu et de l’amour de mon prochain. Pour moi, Dieu est toujours présent à mon esprit et gravé dans mon cœur. Jamais je ne le perds de vue, ému d’admirer sa beauté, ses sourires, et ses souffrances, ses miséricordes, sa vengeance ou, mieux, les rigueurs de sa justice [...] Quant à mes frères ? Oh, que de fois, pour ne pas dire toujours, il m’arrive, tel Moïse, de dire à ce Dieu de justice : « pardonne à ce peuple, ou bien efface-moi du livre de la vie »#f.
Cette abnégation se traduit dans les faits. Ses confrères en sont témoins : non seulement ils bénéficient des attentions les plus délicates de sa charité, mais encore le voient se prodiguer jusqu’à l’épuisement aux milliers de fidèles qui se pressent à son confessionnal. Tous l'entourent d’une estime proche de la vénération, le tenant pour un véritable saint, ainsi que le rapporte l’évêque de Melfi, familier du couvent : Les religieux — et ils sont nombreux — qui sont en contact permanent avec lui, entendent ses paroles et scrutent sa vie et ses actions dans les détails les plus infimes,
ont la conviction de vivre auprès d’une âme privilégiée de Dieu ; et tous, sans exception, parlent de lui comme d’un saint, tous ont quelque trait remarquable à raconter, tous admirent le comportement et les vertus de leur confrère”.
Aussi le décret romain les a-t-il d’autant plus bouleversés. On le leur reprocherait presque à présent.
57.
PADRE PIO
Digitus Dei est bic
Si les humbles ne savent exprimer ce qu’ils ressentent au contact de Padre Pio — sauf à dire : C'est un saint —, des dignitaires ecclésiastiques se montrent plus prolixes. Déjà en août et en septembre 1919, Mgr Alberto Costa, évêque de Melfi, a effectué en voisin une retraite chez les
capucins. Édifié, il s’est fait un devoir d'adresser un compte rendu à leur provincial : Mes impressions se réduisent à une seule : celle d’avoir parlé et conversé avec un saint.
Après cette appréciation lapidaire, il a énuméré les fruits spirituels dont il a été témoin : des âmes innombrables revenant à Dieu, le réveil de la foi, la réforme des mœurs, la fréquentation des sacrements — notamment de la part d'hommes qui, depuis des années et des années, s’en étaient éloignés ; et des personnes qui, chaque jour, écrivent à Padre Pio non seulement de toutes les provinces d'Italie, mais de l’étranger, pour le remercier de faveurs obtenues et pour se recommander à son intercession afin d’obtenir de nouvelles grâces, de nouvelles faveurs,
pour conclure : Daigne le Seigneur nous conserver longtemps cet Ange incarné, pour le bien des âmes et pour la confusion des impies !Qu'il continue de répandre au cœur de ce siècle qui se paganise la bonne odeur de la sainteté, car seul un saint pourra restaurer les ruines morales de la société actuelle,
D'autres n'hésitent pas à rendre publiques leurs impressions d’une visite à Padre Pio. Le 27 mars 1920 — trois jours après l'avoir rencontré —, Mgr Anselme Kenealy, archevêque de Simla, dans les Indes orientales, affirmait à la presse britannique : 58
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L'interrogatoire que j'avais préparé avec tant de soin fut réduit à néant par la simplicité de ses réponses inspirées, et, au terme de cinq heures de colloque dans sa cellule, moi qui suis très attaché à la grandeur de la livrée épiscopale — non pour moi en tant que personne, mais à cause
de la dignité dont je suis investi —, je me retrouvai pratiquement sans men rendre compte agenouillé devant lui, le priant de me bénir’!.
Et le prélat, dont il se murmure non sans quelque soupçon de vraisemblance qu’il aurait été mandaté par le pape Benoît XV en personne, de résumer ainsi leur entrevue : L’agneau de San Giovanni a vaincu le lion de Simla”2,
Ces déclarations ont eu chez les catholiques anglosaxons un retentissement d'autant plus grand que Mgr Kenealy, forte personnalité réputée pour son érudition et son esprit critique, n'est pas homme à s’en laisser conter. Quelques mois plus tard, le souverain pontife recueillait un écho identique auprès de Mgr Giuseppe Angelo Poli, évêque d’Allahabad :
Veni, vidi et victus sum... Digitus Dei est hic. En face de Padre Pio, on se sent écrasé par la présence du surnaturel”,
Appartenant eux-mêmes à l’Ordre séraphique, les deux po soulignaient surtout les vertus monastiques de eur jeune confrère : Il est observant et laborieux. Comblé de grands dons ar le Seigneur, il n’en reste pas moins très naturel, dans femeilleur sens du terme ; et s’il connaît la souffrance, il sait également sourire’#,
Il importait néanmoins au souverain pontife d'entendre une voix que l’on ne pût taxer tant soit peu de partialité, aussi a-t-il envoyé en juillet 1921 dans les Pouilles le père Besi, procureur général des passionistes, et le Pr Bastianelli, 59
PADRE PIO
éminent médecin de Rome. Après leur retour, il confiait à un consulteur du Saint-Office : Je constate que Padre Pio conduit des âmes au Seigneur. Tant que ce sera sa mission, la mienne consiste à me tenir à ses côtés”,
Il n'ignorait pas non plus que Mgr Ceretti, secrétaire pour
les Affaires
ecclésiastiques
extraordinaires,
avait
séjourné en mars 1920 à San Giovanni Rotondo ; et que son secrétaire d’État, le cardinal Pietro Gasparri, entretenait des relations épistolaires avec les capucins. Tenu par son devoir de réserve, ce dernier ne s'était pas rendu sur place, mais sa nièce Antonia Peda avait entrepris le voyage, lui faisant part au retour de l’impression très favorable qu’elle conservait de l’atmosphère de ferveur qui régnait làbas et de sa rencontre avec Padre Pio. Lui-même écrivait, le 19 novembre 1919, au père gardien du couvent :
La famille Rossi vous apportera ce billet, car elle m'est fort amie, et jem'intéresse beaucoup à elle. Elle se rend R-bas, attirée par la renommée de sainteté de Padre Pio ; tous désirent se confesser à lui et recevoir de ses mains la sainte communion. Je me permets de vous recommander
chaleureusement leur désir, mon très Révérend Père, ainsi qu'à Padre Pio. Ils m'ont promis de prier pour le SaintPère et pour moi, qui en ai tellement besoin; raison de plus pour seconder leur désir, Deux choses encore : 1) Dites à Padre Pio que, chaque jour, durant la Messe, il prie avec ferveur pour le Saint-Père et pour moi, afin qu'Il nous éclaire et nous soutienne au sein de si nombreux malheurs, parmi lesquels nous nous trouvons. 2) Une mienne nièce (Antonia Peda), qui est allée visi-
ter Padre Pio, désire avoir un quelconque objet personnel du Père ; qu’il me l’envoie au moyen de la famille Rossi. Memento mei. Hommages choisis,
D’autres prélats rapportent de San Giovanni Rotondo de semblables impressions, mais c’est le cardinal Silj, préfet de la Signature Apostolique et délégué pontifical pour le 60
LE SAINT DU GARGANO
sanctuaire de Pompéi, qui a gagné définitivement Benoît XV à la cause de Padre Pio, après avoir visité celuici en octobre 1921 avec son assistant Mgr De Angelis; sans doute aura-t-il développé pour le Saint-Père les lignes qu'il a écrites dans le registre mis à la disposition des pèlerins : C’est avec une profonde satisfaction spirituelle que j’ai visité le Révérend Padre Pio au couvent de San Giovanni Rotondo. Je recommande à ses prières toutes mes intentions, que je lui ai exposées de vive voix, et je remercie le très révérend père gardien de la courtoise hospitalité qu’il nous a accordée, à moi et à mon compagnon de voyage, Mgr Giuseppe De Angelis. 25 octobre 1921 — Augusto, cardinal Silj”.
Aussi le pape ne se faisait-il pas faute d’assurer à ses visiteurs, tel Mgr Fernando Damiani, vicaire général de Salto en Uruguay, qui à son tour revenait bouleversé d’une visite au Capucin : En vérité, Padre Pio est un de ces hommes extraordinaires que Dieu envoie de temps à autre sur la terre pour convertir les hommes”.
C’est contre cet homme extraordinaire qu’à présent le Saint-Office met la chrétienté en garde! Certes, entretemps Benoît XV est mort et Padre Pio a perdu en lui son plus puissant appui. Le changement de pontificat suffit-il à expliquer ce soudain revirement à l'encontre d’un humble moine jusque-là tenu pour un saint par une portion non négligeable du peuple de Dieu? À l'évidence, la sourcilleuse Inquisition s’est émue non pas tant du cas lui-même — connaissant depuis ses origines la dimension charismatique que revêt parfois l’expérience spirituelle de certains de ses membres, l’Église en a toujours su contrôler les effets —, mais de l’audience qu’il a acquise jusque dans les sphères ecclésiastiques les plus élevées, et du mouvement de piété populaire qu'il suscite : 61
PADRE PIO
De nombreuses personnes qui l’ont rencontré directement ou indirectement ont retrouvé la foi ; à son école, dans tous les coins du monde, les « groupes de prière » se sont multipliés. Aux personnes qui accouraient vers lui, il proposait [a sainteté”.
Il n’est rien de répréhensible en cela, au contraire. Alors, quelles motivations, quels ges peut-être, auront été assez graves pour déterminer le suprême tribunal de l’Église à édicter un avertissement solennel contre ce jeune religieux dont la réputation de sainteté s’est répandue dans le monde entier?
Notes 1. AAS, XV, p. 356. 2. Emmanuele BRUNATTO, Padre Pio, Genève, AID, 1963, p. 7. 3. Ibid., p. 8 4. La Documentation catholique, n° 2205, 6 juin 1999, p. 501. 5. Ibid., p. 502. 6. P. Paolino da CASACALENDA, Le mie memorie intorno a Padre Pio, a cura di padre Gerardo da Flumeri, Testimonianze n. 7, San Giovanni Rotondo, 1978, p. 132. 7. PADRE PI, lettre du 12 décembre 1915 au P. Agostino da San Marco in Lamis, Epistolario 1, p. 696. Les lettres à ce correspondant seront désormais simplement référencées : lettre [...] au P. Agostino.
8. Saint Camille de Lellis (1550-1624), ancien soldat quelque peu brigand, voulut entrer chez les capucins après sa conversion. Deux essais dans l'Ordre séraphique — dont il prit l’habit — se soldèrent par des échecs, à cause d’une plaie variqueuse incurable à la jambe, qui s’avivait et s’infectait au contact de la bure. Finalement, il se dévoua au soin des malades et fonda une congrégation de religieux soignants. Il a été canonisé en 1746. 9. P. Nazareno D'ARPAISE, Motizie su Padre Pio da Pietrelcina, cité in
Francobaldo CHiocci et Luciano CIRRi, Padre Pio. Storia di una vittima, Rome, 1967, vol. I, p. 84.
10. 11. 12. 13.
Jbid., Jbid., {bid., Jbid.,
p. 85. p. 85. p. 85. p. 85.
14. P. Damaso da SANT'ELIAA PrANIsI, Ricordi su Padre Pio, ms., DA
in APG.
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LE SAINT DU GARGANO
15. P. Paolino da CASACALENDA, Le mie memorie.., op. cit., p. 61. 16. PADRE PI0, lettre du 13 août 1916 au P. Benedetto, Epistolario I, pp. 797-798. Les lettres à ce correspondant seront désormais simplement référencées : lettre [..] au P. Benedetto.
17. PADRE PI0, lettre du 1* septembre 1916 au P. Agostino, Epistolario
I, pp. 812-813.
18. Francesco MORCALDI, San Giovanni Rotondo nella luce del Francescanismo, Parma [1960], p. 208.
19. P. Ignazio da IELSI, gardien du couvent de San Giovanni Rotondo, lettre du 28 juin 1923, au P. Pietro da Ischitella, ms., 1 APG, P 2. 20. Ibid, £ 1.
21. 22. 23. lettre
Jbid., f 3. IPS: P. Giuseppe Antonio da PERSICETO, ministre général des capucins, du 31 juillet 1923 au P. Luigi d’Avellino, vicaire provincial des
capucins de Foggia, ir APG, P 1.
24. P. Giuseppe Antonio da PERSICETO, lettre du 31 juillet 1923 au provincial d’Ancône, i# Giuseppe SANTARELLI, Mel 1923 padre Pio fu destinato a un convento cappuccino delle Marche, in Voce 3 (1972), 5, p. 10.
25. PADRE PI0, lettre du 12 août 1923 à Francesco Morcaldi, Epistolario IV, p. 734. Ce texte, témoignant de l’attachement de Padre Pio à la population de San Giovanni Rotondo autant que de son esprit d’obéissance, est aujourd’hui gravé sur la paroi de la crypte qui abrite son tombeau. 26. P. Luigi d’AVELLINO, lettre du 6 novembre 1928 à Francesco Morcaldi, in Francesco MORCALDI, op. cit, p. 216.
27. Lucie Brocadelli, plus connue sous le nom de Lucie de Narni (1476-1544),
mystique dominicaine,
est une des sante vive (saintes
vivantes) de la Renaissance italienne qui exercèrent une grande influence sur les chefs d’État, dont elles furent les conseillères avisées. Le pape — Alexandre VI Borgia — n’avait rien à refuser à Ercole d’Este, sa fille
Lucrèce Borgia ayant épousé Alfonso, fils et héritier du duc. 28. Francesco MORCALDI, op. cit., pp. 212-213. 29. Ibid, pp. 216-217.
Le père Pietro d’Ischitella a succédé en 1919
au père Benedetto de San Marco in Lamis. 30. PADRE P10, lettre du 27 août 1923 au père Luigi d’Avellino, Episto-
lario IV, p. 398. 31. Zbid., pp. 398-399. L’incident a eu lieu durant l’été 1921,
32. Francesco MORCALDI, op. cit, p. 216. 33. Giuseppe ORLANDO, Padre Pio profeta, texte dactylographié, À 28, in APG. 34. (sous le nom de) Francesco MORCALDI (en réalité Emmanuele BRu-
NATTO), Lettera alla Chiesa, Lipsia, 1929, cité par Luigi PERONI, in Padre io, le saint François du XX siècle, Saint-Maurice (Suisse), Éditions Saint-
Augustin, p. 113. 35. P. Paolino da CASACALENDA, lettre du 11 septembre 1916 au père Benedetto, Epistolario I, p. 821, note 1.
63
PADRE PIO
36. P. Nazareno d’ARPAISE, Notizie su padre Pio da Pietrelcina, in Francobaldo CHiocci et Luciano CiRRi, Padre Pio. Storia di una vittima, 2
op. cit, vol. I, p. 86.
37. Giorgio FESTA, Misteri di scienza e luci di fede, Rome, 1949, 2° édi-
tion
p4133.
38. Gerardo da DELICETO, Un fiore nella toppa, in Testimonianze (témoignages de diverses personnes, regroupés sous le titre Padre Pio da Pietrelcina), in APP, San Giovanni Rotondo, 1970, p. 129. 39. PADRE PI0, lettre de janvier 1912 au P. Agostino, Epistolario I, 15256: É 40. PADRE PI0, lettre du 23 juillet 1922 au P. Bernardo da Pietrelcina, Epistolario IV, p. 334.
41. PADRE PI0, lettre au P. Ignazio da Ielsi, s. d., Epistolario IV, p. 422. 42. P. Pellegrino da SANT'ELIAA PIANISI, Aveva un cuore d'oro, in Testi-
monianze, p. 111.
43. P. Giovanni da BAGGIO, Padre Pio visto dall'interno, a cura dell’ar-
chivio provinciale del Cappuccini di Firenze, Firenze, 1970, p. 29. 44. Thomas de CELANO, Vita seconda, n. 95.
45. P. Federico da MACCHIA VALFORTORE, Un ricordo ai novizi in morte
di padre Pio da Pietrelcina, ms., f 3, in APG.
46. P. Eugenio da MONTEFUSO, 1! Signore abbia misericordia di me!
in Zestimonianze, p. 85, in APG, sec. V.
47. P. Raffaele da SANT’ELIAA PIANISI, Appunti su Padre Pio da Pietrel-
cina in riguardo all'origine delle stimmate, ms., f 3, in APG.
48. PADRE P10, lettre du 20 décembre 1910 au P. Benedetto, Epistola-
rio I, p. 209.
49, Mgr Paolo CARTA, ancien évêque de Foggia, 1 miei incontri con
Padre Pio, Sassari, 1972, p. 8.
50. P. Agostino da SAN MARCO IN LAMISs, Diario, a cura di Padre Gerardo di Flumeri, Testimonianze n. 2, 2° édition, San Giovanni Rotondo, 1975, pp. 159, 164. Désormais, cet ouvrage sera référencé sous le seul titre Diario. 51. P. Gerardo da DELICETO, Un fiore.., in Testimonianze, pp. 127128.
52. Cardinal Giacomo LERCARO, S% féce povero per aiutare gli altri, discours tenu à Bologne le 8 décembre 1968, in La Casa 20 (1969) 6,
p°7. 53. Giorgio FESTA, op. cit., pp. 135-136. 54. Ibid, pp. 135-136. Témoignage de don Luigi Ripoli, s.d.b. 55. Témoignage de son ami d’enfance Giuseppe Orlando, Diario, ms., in Francobaldo CHiocci et Luciano CIRRI, Padre Pio. Storia di una vittima, op. cit, vol. 3, p. 19.
56. P. Paolino da CASACALENDA, lettre du 27 septembre 1916 au
P. Agostino, Epistolario I, p. 826, note 3. 57. P. Paolino da CASACALENDA, Le mie memorie., op. cit., p. 79. 58. P. Emanuele da SAN MARCO LA CATOLA, rapporté par Alessandro le pat Padre Pio da Pietrelcina, ms., ff. 309-310, in APG. . Ibid,
64
LE SAINT DU GARGANO p.
p.
Fe PADRE PI0, lettre du 18 janvier 1918 aux novices, Epistolario IV,
441. . P. Agostino, lettre du 3 janvier 1917 à Padre Pio, Epistolario 1,
p. 874.
854. PADRE PO, lettre du 6 mars 1917 au P. Benedetto, Epistolario I,
63. PADRE P10, lettre du 10 août 1917 au P. Agostino, Epistolario I, pp. 926-927.
64. Fr. Giovanni di SANTA MARIA, Relazione, À 2, in APG. 65. P. Emanuele da San MARCO LA CATOIA, in Alessandro da RIPABOTTONI, Padre Pio da Pietrelcina, ms., in APG, f 310. 66. Bartolo Longo (1841-1926), avocat napolitain libre-penseur, anticlérical, il se convertit en 1872 et se consacre à la promotion de la dévotion à Notre-Dame du Rosaire, qui devient la mission de toute sa vie. Répondant ainsi aux aspirations de la piété populaire locale, il est à l’origine du sanctuaire marial de Pompéi et des œuvres de miséricorde qui lui sont attachées. Il a été béatifié le 26 octobre 1980. 67. PADRE PI0, lettre du 8 février 1917 au P. Agostino, Epistolario 1, pp. 866-867. Il y fait allusion à son vif désir de mourir, pour être uni à jamais au Christ, désir que ses supérieurs ont toujours refréné. 68. La congrégation des sœurs du Très Saint-Sauveur et de sainte Brigitte, communément appelées brigidines, venait d’être restaurée en Italie par Marie Elisabeth Hesselblad (1870-1957), une Suédoise convertie au
catholicisme, béatifiée le 9 avril 2000. La sœur de Padre Pio y fit profession sous le nom de Pia dell’ Addolorata, et elle y mourut le 30 avril 1969.
G9. P. Paolino da CASACALENDA, Le mie memorie..., op. cit., p. 90. 70. Ibid., p. 91. 71. P. Pietro da ISCHITELLA, lettre du 27 novembre 1919 au P. Édouard d’Alençon, ir APP, sec. V, cart. 1.
72. P. Fernando da RIEsE PO X, Padre Pio da Pietrelcina, crocifisso senza croce, San Giovanni Rotondo, Ed. Padre Pio da Pietrelcina, 1998, 6° édition, p. 111. 73. Fernanda BIANCO, L'uomo che bussa alla porta di Dio, Foggia, 1968, 2° édition, p. 47. 74. Giorgio FESTA, op. cit., p. 196. 75. PADRE PI0, lettre du 23 août 1918 à Nina Campanile, Epistolario TI, p. 982.
76. PADRE PI0, lettre du 11 août 1919 à Angelo Cäccavo, Epistolario IV, p. 702. 77. PADRE PI0, lettre du 14 juin 1919 au P. Agostino, Epéstolario 1, . 1147.
È 78. Témoignage du P. Emanuele da SAN MARCO LA CATOLA, in Alessandro da RIPABOTTONL, op. cit., p. 310 79. Alessandro LINGUA, Credo.., Foggia, 1955, 4° édition, pp. 36-37. 80. P. Carmelo da SAN GIOVANNI IN GALDO, £” sorto il gruppo « Santa Maria delle Grazie », in La Casa, 20 (1969) 1, p. 5.
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PADRE PIO 81. PADRE PI0, lettre du 10 septembre 1915 au P. Benedetto, Epistola-
rio I, p. 645. 82. PADRE PI0, lettre du 8 décembre 1914 au P. Agostino, Epistolario I, 112. k 83. PADRE PI0, lettre du 29 juillet 1918 au P. Agostino, Æpistolario I, 1055. : 84. PADRE Pi, lettre du 3 juin 1919 au P. Benedetto, Epistolario I, pp. 1145-1146. 85. PADRE P10, lettre du 29 novembre 1910 au P. Benedetto, Epistolario I, p. 206.
86. P. BENEDETTO, lettre du 1‘ décembre 1910 à Padre Pio, Epistola-
rio I, p. 207.
87. P. Tarcisio da CERVINARA, Padre Pio confessore, in Atti del 1° conveLRO Dr 239: 88. PADRE PI0, lettre du 20 novembre 1921 au P. Benedetto, Epistolario I, p. 1247. 89. Mgr Alberto Cosra, lettre du 14 septembre 1919 au P. Pietro da Ischitella, :7 APP, sec. XIIL, cart. I.
90. Zbid. 91. Cité par Giorgio FESTA, in Mister... op. cit., p. 237.
92. Ibid, p. 237.
93. Je suis venu, j'ai vu et j'ai été vaincu... Le doigt de Dieu est là. Cité par Giorgio FESTA, op. cit., pp. 237-238 et 304, doc. 12. 94. Mgr Anselme KENEALY, Relazione, in APP, sec. XIII, cart. 2. 95. Cité par Giorgio FESTA, op. cit., p. 212. 96. Cité par Ennemond BONIFACE, Padre Pio le crucifié, Paris, Nouvelles Éditions Latines, 1971, pp. 78-79.
97. Registro dei visitatori, f 7, in APP, Documentazione 1921. 98. Cité par Giorgio FESTA, op. cit., p. 304, doc. 10. 99. Homélie de la béatification, La Documentation catholique, n° 2205, 6 juin 1999, p. 502.
Il
Des faits surnaturels ?
Mais lui, il a été transpercé à cause de nos crimes Ecrasé à cause de nos fautes. Le châtiment qui nous rend la paix est sur lui, Et dans ses blessures nous trouvons la guérison. (Is 53, 5.)
Alors que, déjà durant la guerre, la réputation de sainteté de Padre Pio commence à franchir les limites de San Giovanni Rotondo, il n’est nullement question des faits
surnaturels qu’évoquera le décret de 1923. Certes, plusieurs pénitents affirment leur conviction que le jeune moine, au fil de leurs aveux en confession, sonde les replis les plus intimes des consciences et qu'il est capable de scruter le secret des cœurs ; aussi n'est-il pas surprenant que son renom de confesseur éclairé attire à lui — surtout pendant la belle saison, de mai à septembre — un nombre croissant de fidèles qui aspirent à la perfection ou simplement recherchent un temps fort de rencontre avec Dieu. Ce ne sera pas la première fois qu’une personne créditée de charismes insolites aura été à l’origine d’un mouvement de piété d’une relative ampleur et, sans remonter à la figure emblématique de celui qui n’est encore que le bienheureux curé d’Ars (il sera canonisé en 1925), sans même quitter
l'Italie méridionale, les exemples ne manquent pas de saints personnages qui, tenus de leur vivant déjà pour des intercesseurs auprès de Dieu, attirent par milliers les âmes en quête de conseils et de réconfort. 67
PADRE PIO
Depuis quarante ans, la tertiaire franciscaine Maria Landi promeut à Naples le culte de Marie, Mère du Bon Conseil, Reine de l'Église catholique, dont elle a fait peindre l'icône. Elle vient d'entreprendre l’édification d’une église destinée à abriter le tableau, réputé miraculeux et jusquelà exposé dans un oratoire qui ne suffit plus à accueillir le flot des pèlerins. Ces derniers, s’ils viennent prier la Mère de Dieu, ont également recours aux lumières surnaturelles dont la rumeur crédite Madre Landi : ne se dit-il pas qu’elle lit dans les consciences et qu’elle revit chaque Vendredi Saint la Passion du Sauveur? Les manifestations extraordinaires dont elle serait l’objet, non plus que l’atmosphère de merveilleux qui, de notoriété publique, entoure son existence, ne lui ont valu les foudres du SaintOffice. Bien plus, le pape Pie X de sainte mémoire a béni son œuvre — soutenue, il est vrai, par les successifs archevêques de Naples — et lui a concédé en 1911 le privilège du couronnement canonique de sa Madone!, À Pompéi, l'avocat Bartolo Longo consacre les dernières années d’une longue vie aux œuvres caritatives écloses autour du sanctuaire dont il a eu l’intuition en 1872 : depuis un demi-siècle, les fidèles affluent par dizaines de milliers devant l’autel de la Reine du très Saint Rosaire, à qui sont attribuées des grâces de conversion et de guérison à vrai dire stupéfiantes. On parle même d’apparitions, la vox populi enjolive la réalité en faisant de lavocat un voyant doublé d’un thaumaturge. Sans s'arrêter à cette legenda aussi tenace qu’erronée — dont l'intéressé a depuis longtemps renoncé à se défendre -, les autorités ecclésias-
tiques ont canalisé la dévotion populaire en accordant à l'image sainte les honneurs du couronnement canonique (1887), puis en autorisant l’érection d’un lieu de culte plus
vaste que la modeste église paroissiale : consacrée en 1891, la basilique est à présent un haut lieu marial qui rivalise avec le célèbre sanctuaire de Lorette. Là non plus, la Suprema n'a pas estimé devoir sévir contre le promoteur de la dévotion, malgré les inévitables excès et débordements auxquels donne lieu sa réputation de confident de la Madone,
68
DES FAITS
SURNATURELS ?
Et en cette année 1923, avant même la publication du décret contre Padre Pio, une jeune femme calabraise a fait la une des journaux de la péninsule : Elena Aiello, novice des Sœurs du Précieux-Sang renvoyée dans sa famille à cause d’un grave accident de santé, a présenté le Vendredi Saint une stigmatisation des plus spectaculaires, en présence de dizaines de personnes venues la contempler sur son lit de douleurs. La presse s’est emparée de l’événement, des photos ont été publiées, à la consternation de l’intéressée et de l’évêque de Cosenza impuissants à endiguer le flot de curieux et de pèlerins qui depuis ce jour assiège la maison de la santa. Face à l'émergence de ce courant de dévotion populaire, et malgré le retentissement que connaît ce cas sensationnel, les plus hautes autorités de l’Église restent étrangement silencieuses?. Prêtre stigmatisé Le décret du 31 mai 1923 porté à la connaissance du public — et, par la même occasion, des moines de San Giovanni Rotondo — est suivi d’une note de caractère confidentiel communiquée une semaine plus tard à la curie généralice des capucins et transmise aussitôt aux supérieurs de Padre Pio. Ce texte rappelle les dispositions édictées l’année précédente sous la signature du cardinal Merry del Val, secrétaire du Saint-Office, et adressées privatim aux
mêmes instances. À l’époque, tous s'étaient soumis à ces mesures disciplinaires approuvées le 11 mai 1922 par le pape Pie XI (élu trois mois auparavant), que l’on pensait propres à refréner un enthousiasme tenu par d’aucuns pour déviation du sentiment religieux : la Syprema demandait qu’on évitât autour de Padre Pio toute singularité et toute rumeur ; qu'il fût en toutes choses réduit aux pratiques de la vie commune ; qu’il célébrât la messe non plus à heure fixe et tardive, mais indifféremment
à n'importe
quel
moment de la journée, de préférence très vite et privément; qu'il ne donnât pas sa bénédiction au peuple et que, pour aucun motif, il ne montrât ses stigmates, n'en parlât ou ne les fit baiser’, 69
PADRE PIO
Les stigmates ! Le terme avait été lâché, comme à regret, la question étant abordée au détour de diverses prescriptions, sur le même plan que ces dernières. Voici donc les faits évoqués mezz0 voce par le décret officiel, dont «la surnaturalité n’a pas été constatée » et qui semblent constituer le premier motif des mesures prises contre Padre Pio. Pourtant, l'Église est familiarisée avec le phénomène de
la stigmatisation depuis saint François d’Assise : lors d’une retraite dans la solitude du mont Alverne en septembre
1224, il eut en extase la vision d’un séraphin aux six ailes
embrasées portant entre elles l’image du Crucifié qui dardait sur lui des traits de feu et, revenu à lui, il découvrit à ses mains, ses pieds et son côté, les plaies sanglantes de la Passion du Sauveur. Pendant deux ans, il dissimula tant
bien que mal cette grande merveille que la chrétienté entière accueillit comme une nouvelle sensationnelle uand elle fut rendue publique après son décès, le À octobre 1226 : un sim femortel avait été trouvé digne de porter dans sa chair les signes mêmes de la Rédemption! Ensuite, au fil des siècles, divers mystiques — des
femmes surtout — ont présenté semblables marques corporelles, signe de leur intime communion aux souffrances de Jésus.
Si la plupart réelle notoriété, frances et leurs stigmatisées du
vécurent cachées, certaines connurent une attirant des foules édifiées par leurs soufextases sanglantes, telles au xIx° siècle les Tyrol que des paroisses entières vinrent,
sous la conduite de leurs curés, visiter en procession, ban-
nières et crucifix en tête. D’aucunes menèrent une vie assez
exemplaire pour être élevées aux honneurs des autels, en particulier, dans la famille capucine justement, les moniales Veronica Giuliani (1650-1727) et Maria Madda-
lena Martinengo (1687-1737), la première canonisée en 1839, la seconde béatifiée en 1900. Et, à l’époque où est révélée la stigmatisation de Padre Pio, le phénomène n’appartient pas au passé ni ne ressortit à la légende, puisqu’on travaille à la cause de béatification de Eat Galgani, morte à Lucques en 1903 âgée de vingt-cinq ans à peine, dont les plaies mystérieuses ne sont plus un secret pour personne. 70
DES FAITS
SURNATURELS ?
Si tu savais quelle humiliation…. Ébruitée à la fin de l’année 1918, la nouvelle de la stig-
matisation de Padre Pio suscite l’émerveillement davantage que la surprise, car la réputation de sainteté du jeune moine est déjà à ce point établie qu’on ne s'étonne guère outre mesure du prodige. On n’en parle d’abord qu’à mots couverts, les capucins se montrant fort chatouilleux dès qu'ils ont vent du moindre conciliabule de dévotes à ce sujet. Padre Pio, de son côté, tente d’imposer silence à ses
filles spirituelles, les premières à avoir percé son secret : Le 20 septembre 1918, ma sœur Filomena se rendit au couvent et elle fut la première à découvrir que le Père avait reçu les stigmates, car elle aperçut sur ses mains des signes rouges semblables à ceux que l’on voit aux statues du Sacré-Cœur. Revenue à la maison, elle nous fit part de la joyeuse nouvelle. Les jours suivants, nous allâmes le voir. Il s’efforçait de cacher ses plaies et nous dit : Gare à vous, si vous en parlez à quelqu'un ! Je répliquai : Que dites-vous là, Père?J'ai prié le Seigneur de vous accorder quelque signe pour augmenter la foi chez les autres. Pourquoi donc ne pas en parler ? Le Père n’ajouta pas un mot, mais il me lança un regard d’une extrême sévérité. Dans les premiers temps, il cherchait à dissimuler les signes de la Passion sous les manches de son habit, ou en tenant ses doigts dans les plis d’une écharpe qu'il prenait, croyions-nous, pour se protéger du froid. Plus tard, on lui permit de porter des gants, et finalement les mitaines dont il use toujours à l'heure actuelle,
Si les sœurs Ventrella obtempèrent.. durant quelques jours, Nina Campanile ne se fait point scrupule de répandre la nouvelle : Le 18 septembre, m'étant rendue au couvent, j'avais parlé avec le Père. Je lui avais baisé la main en arrivant et
lorsqu'il me congédia, mais il n'y avait aucun signe sur ses mains.
Fa
PADRE PIO
J'y retournai seulement le samedi 21 septembre dans l'après-midi, fait insolite car, après l’école, j'y allais chaque jour (de plus, nous étions encore en vacances à cette époque, à cause de l’épidémie de grippe espagnole qui sévissait alors). Je n’y étais pas allée du mercredi 18 au samedi 21 septembre après-midi, parce que toute ma famille était touchée par la maladie, quand bien même ce n’était que sous une forme bénigne. Seuls mon père et moi étions préservés, et nous avions bien à faire pour assis-
ter nos parents. Ma
sœur
Vittoria
Campanile,
épouse
Fabrocini,
enceinte de sept mois, était atteinte plus gravement. Plusieurs femmes enceintes du pays y avaient laissé la vie. Dans la nuit du 20 septembre, l’état de ma sœur ayant empiré, elle demanda les sacrements. Ma mère, épouvantée outre mesure, me dit : Wa voir le Père, apporte-lui une offrande pour qu'il dise une messe et parle-lui de la gravité de l'état de ta sœur. Je me rendis au couvent dans l'après-midi. Peut-être le Père m’attendait-il, parce que, pénétrant dans le corridor, je le vis debout sur le seuil qui donne accès à la sacristie. À peine me vit-il, qu’il me reprocha avec douceur : Tu 4s été absente pendant trois jours, alors que je t'attendais, ainsi que Maria, pour que vous mapportiez une parole de réconfort. Lui ayant présenté mes excuses, je me justifiai en évoquant la nécessité de ma présence auprès de tous mes malades. Puis nous nous assîimes à l’angle de la sacristie où se trouve un prie-Dieu qui sert aux prêtres du couvent pour se préparer à la messe et faire leur action de grâces. J'exposai aussitôt au Père l’état critique de ma sœur. Mais lui, sur un ton catégorique, affirma : Écoute, quand bien même tu la verraïs expirer, tu dois croire qu'elle guérira! Je respirai profondément, l’âme libérée de toute appréhension, n’attendant plus que le moment où je reviendrais à la maison pour annoncer la bonne nouvelle à tous les miens, surtout à ma mère. Au moment où je lui remettais l’offrande pour la messe, je vis sur le dos de sa main droite, au centre, un stigmate. Cela ressemblait à une brûlure. Je compris aussitôt, mais fis mine de rien et m’exclamai : Oh, Père ! Vous vous êtes brûlé à la main !
72
DES FAITS
SURNATURELS ?
Il pâlit et cacha ses mains derrière son dos. Nous continuâmes de parler de diverses choses ; vers la tombée du jour, nous sortimes de la sacristie. Une de mes cousines, Nunziatina Campanile, nous rejoignit, et le Père nous accompagna jusqu'à la petite chapelle de saint François, située alors à mi-chemin sur la route qui menait à l’auberge de Villa Pia. L’Angélus sonna, et le Père s’exclama : Ave Maria, frères, que vous soyez en cellule ou sur la route! Il récita avec nous l’Angélus, puis nous nous séparâmes.
En prenant congé, je cherchai à lui baiser la main précisément sur le stigmate, mais il s’écria sur un ton douloureux : Si tu savais quelle humiliation tu me causes ! Je lui répondis sitac au tac : Père, pour Noël, en vertu de ces stigmates, le Seigneur nous accordera de nombreuses grâces!
Serons-nous encore ici, à Noël ? Et il ajouta : Je prierai tant le Seigneur qu'il fera disparaître cette chose ! Puis il retourna seul vers le couvent. À peine rentrée à la maison, j’annonçai à ma mère que le Père avait donné l’assurance dela guérison de Vittorina, ce qui se réalisa en effet : le 13 novembre, elle mit au monde sa quatrième fille, dans des conditions normales. Je lui dis ensuite que le Père avait reçu les stigmates comme saint François, et j'en fis part également à ma sœur Lucietta.
En peu de temps, la nouvelle des stigmates se répandit dans la région. Les premières à accourir au couvent furent les filles spirituelles du Père, puis d’autres âmes‘.
C’est elle qui informe le père Paolino da Casacalenda, absent de San Giovanni Rotondo du 20 au 22 septembre : Quand et comment ai-je su que Padre Pio avait reçu les stigmates ? Si je me rappelle bien, il s’était déjà écoulé huit ou dix jours, quand une de ses philothées (de celles qui venaient écouter ses causeries date
une certaine
Nina Campanile, me croisa dans le couloir de la porterie et me dit, souriant d’un air entendu : Père Paolino, savezvous que Padre Pio a reçu les stigmates ? À ces mots, je partis d’un éclat de rire, non parce que j'aurais estimé alors la chose impossible, mais parce que je ne pouvais absolument pas croire que cela fût arrivé. Je pensai : serait-il donc possible que Padre Pio ait reçu les stigmates et que, étant
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PADRE PIO
en permanence auprès de lui, je ne m’en sois pas aperçu ?
Mais elle poursuivit : Ne riez pas, ce que je dis correspond
à la réalité. Vous n'avez qu'à le lui demander vous-même, ou trouver un moyen de connaître la vérité !— Demander à Padre Pio, lui répondis-je, pour nen recevoir aucune réponse, ou bien une A évasive ?Cela n'en vaut pas la peine, ajoutai-je, je tâcherai de m'informer autrement. Comme je l'ai dit ailleurs, j’entrais toujours dans la chambre de Padre Pio avant le début des cours pour m’entretenir quelques minutes avec lui. Aussi, le lendemain
matin, y allai-je bien décidé à découvrir ses stigmates, si effectivement 1l les avait. Cette fois, j’entrai chez lui sans frapper et le trouvai assis à sa table, en train d'écrire. Il se leva aussitôt et, m’ayant rendu ma salutation, il resta debout, les stigmates cachés. Mais, voulant à tout prix voir les plaies, non seulement je l’invitai à se rasseoir, mais j'ajoutai : Continue donc d'écrire, je t'en prie, parce que je n ai rien de particulier à te dire ce matin. Je suis venu simplement te saluer et passer quelques instants avec toi avant que tu commences le cours. Alors il se remit à écrire et,
m'approchant de lui, je pus voir d’abord les plaies du dos et ela paume de la main droite, puis celle du dos de la main gauche. Je ne réussis pas à voir la paume de la main gauche, qu’il appüyait sur la feuille de papier afin de la maintenir’.
Quelque peu mortifié de n’avoir rien remarqué précédemment, il eût souhaité surtout éviter toute indiscrétion. Aussi ne décolérera-t-il de longtemps : J'ai recommandé à la Campanile le plus grand silence, la priant de dire à toutes les filles spirituelles de Padre Pio que si vraiment elles aimaient celui-ci, elles ne devaient révéler à personne ce qui s'était passé. Mais dès lors que la demoiselle m'avait relaté la chose, il était évident que ma recommandation était superflue. En règle générale, les femmes ne sont pas faites pour garder un secrets.
À peine a-t-il constaté de visu l’existence des plaies aux mains de Padre Pio, qu’il écrit au provincial. Celui-ci n’est autre que le père Benedetto da San Marco in Lamis, direc-
teur spirituel de Padre Pio.
74
DES FAITS
SURNATURELS ?
La prudence des supérieurs Les pieuses filles ne sont pas les seules à avoir découvert le secret avant le père Paolino, les élèves du collège séraphique ont également observé quelque chose d’insolite : Le matin du 21 septembre 1918, dès que nous nous approchâmes de notre cher Padre Pio, nous nous aperçûmes qu'il avait une plaie dans les paumes des mains, qu'il marchait avec une certaine difficulté et qu’il avait le visage rouge, chose tout à fait inhabituelle. Commençant à chercher le pourquoi de tout cela, nous apprîmes quelques jours plus tard seulement du père Paolino que notre Padre Pio avait reçu du crucifix du chœur les plaies du Seigneur, c’est-à-dire les stigmates de Jésus, au cœur, aux mains et aux pieds. À la fin, le père Paolino nous recommanda de garder le silence sur cela entre nous et de ne le dire à personne d’autre, et de nous montrer vraiment bons avec le Padre qui souffrait beaucoup”.
Persuadé que ces signes vont disparaître et que l’on finira bien par n’en plus parler, Padre Pio n’a pas informé son directeur spirituel. Par pudeur — oserait-il se prévaloir d’une grâce si inouïe, dont il se sait indigne ? —, mais aussi
par délicatesse : il n’a pas voulu ajouter à la tâche du père Benedetto qui, achevant son quatrième triennat, est engagé
dans la difficile restauration de la province capucine de Foggia, très éprouvée par la guerre. D’autres raisons, en ces jours cruciaux, l’ont empêché de tenir à jour une correspondance jusqu’alors régulière : le 20 septembre 1918, date à laquelle il a reçu les stigmates, il relevait à peine de la grippe espagnole et se trouvait dans un état d'extrême faiblesse. Puis, au stress provoqué par la stigmatisation s’est ajoutée, cinq jours plus tard, la douleur de perdre sa sœur cadette Felicita, suivie aussitôt dans la tombe par son fils. Surmontant l’état de prostration dans lequel il se trouvait alors, il a pris la plume pour consoler ses parents : C’est le cœur brisé par la plus vive douleur que je vous écris ces lignes. Que vous dirais-je, dès lors que toute
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PADRE PIO
parole se noue dans ma gorge, tant est cruel le chagrin? Très chers, dans la rigueur et l’amertume de la peine, il ne me reste de force que pour m’écrier : « Tu es juste, Ô Seigneur, et tes jugements sont droits ! »
Dieu m’a donné ma pauvre sœur et Dieu me l’a reprise, que son saint nom soit béni ! Dans ces exclamations résignées, je trouve la force suffisante pour ne pas succomber sous le poids de la douleur, vous exhortant également à vous soumettre à la volonté divine : vous y trouverez, comme moi, un soulagement à votre peine. Je suis très affligé et profondément contrarié de ne pouvoir venir quelques jours auprès de vous afin qu’ensemble nous mêlions nos larmes et notre douleur, mais je me sens bien mal et dans l’incapacité d’entreprendre un voyage si long et si pénible. Je vous prie cependant d’être tranquilles à mon sujet, car je suis à présent hors de danger. Ne vous alarmez pas au sujet de ma santé, mon état a été exceptionnel, et en comparaison de mes confrères résidant ici avec moi, je vais aujourd’hui bien mieux qu’eux/°.
C’est la seule lettre qu’il a écrite dans les jours suivant sa stigmatisation, à laquelle il ne fait aucune allusion. * + *%
Alerté par le père Paolino, le provincial a aussitôt demandé à son fils spirituel une relation détaillée de l’événement. En même temps, il a tracé au supérieur la ligne de conduite à suivre jusqu’à son passage à San Giovanni Rotondo : que nul dans le couvent ne cherche à voir les
plaies, et que l’on observe sur les faits un silence rigoureux afin d'éviter toute publicité. D’emblée, son unique souci a été d'éviter tout débordement susceptible de porter préjudice à Padre Pio, à l'Ordre séraphique et à l’Église. N’ayant pu venir sur place qu’au début de l’année 1919, il s’est longuement entretenu avec son fils spirituel et a examiné les stigmates :
Ce sont en lui non pas des taches ou des empreintes, mais deSS véritables plaies qui perforent les mains et les . A 2 pieds. J'ai également observé celle du côté : une vraie. bles-
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DES FAITS
SURNATURELS ?
sure, qui émet continuellement du sang ou un liquide sanguinolent. Le vendredi, c’est du sang. Je l'ai trouvé qui se tenait à grand-peine sur ses pieds; mais je lui ai permis de célébrer, puisqu'il le peut, et quand il dit la messe, le don est exposé au public, puisqu'il doit tenir les mains élevées et dénudées!i.
Il a pris soin également d’informer le ministre général de l'Ordre, le père Venance de Lisle-en-Rigault, un capucin français d’une solide piété et d’une grande rigueur morale, lui demandant quelle attitude adopter. La consigne a été limpide : silence et prudence. Enfin, il a fait part de la nouvelle au définitoire* provincial : Le Père Provincial a rapporté au définitoire qu'il a constaté de ses propres yeux les stigmates dans les mains et au côté de notre cher et Saint fils Père Pio de Pietrelcina, et qu'il en a rendu compte au très Révérend Père Général'?,
L’obéissance impose la discrétion aux moines — sur ce point, le père Benedetto se montre inflexible —, mais elle ne saurait obliger ceux qui n’y sont point soumis, il en est bien conscient : comment empêcher de parler les fidèles qui, assistant à la messe de Padre Pio, sont témoins de visu
de ses stigmates ? Il opte pour la transparence : Même des informations confidentielles parviennent aux séculiers, dont nous devons craindre les indiscrétions. Dès lors que nous avons fait preuve de la diligence nécessaire pour ne pas permettre et vouloir que les choses divines soient portées sur la place publique, et moins encore jetées en pâture aux journaux — spécialement la presse profane -, nous pouvons néanmoins accepter et adorer la permission du Ciel, comme et quand il veut, dans la divulgation de ce qui sert à la gloire du Créateur et de la créature",
Tout en multipliant les recommandations de prudence à ses confrères, il n'entend pas nier la réalité. Cela permettra peut-être d'éviter la divulgation d'informations erronées et de couper court, s’il est possible, aux méfaits de PP
PADRE PIO
la rumeur, d’autant plus que la presse s’est emparée de l'événement : Bien qu’il ne parlât point de ses plaies, Padre Pio finit par nous permettre au bout de quelques jours de baiser avec respect les paumes de ses mains blessées. Nous, les élèves di collège, restâmes discrets. Mais — je ne sais comment —, il ne s’écoula guère de temps que les stigmates reçus par Padre Pio ne fussent connus, et la nouvelle devint rapidement publique. Les journaux envoyèrent à San Giovanni leurs eue collaborateurs qui, durant plusieurs jours, écrivirent des pages entières sur Padre Pio et San Giovanni Rotondo. C’est ainsi que naquit, très tôt, le phénomène du « saint frère du Gargano », et la petite église du couvent devint rapidement le but de pèlerinages qui venaient de toutes les régions de l'Italie et du monde“.
Mais lorsque se répand le bruit qu’une commission de médecins militaires va venir à San Giovanni Rotondo pour constater la « réalité du prodige », le père Benedetto se montre catégorique : Je ne crois pas à ces racontars, mais si cela se produisait,
qu’on les mette gentiment à la porte ! Qu'est-ce que l’autorité militaire a à faire avec Padre Pio! ?
Arrivé en juin 1919 au terme de son mandat, le père Benedetto est remplacé à la tête de la province par Pietro da Ischitella, qui aussitôt rend hommage à sa fermeté : Il n’a rien négligé pour que l’on mît fin à une publicité qui lui était extrêmement déplaisante. Il a ordonné aux religieux de se taire avec tout le monde, si on les interrogeait, surtout avec les journalistes, interdisant rigoureusement de leur accorder le moindre entretien. Il leur a également commandé de refuser l’accès du couvent au correspondant local du quotidien 7] Martino, et de cesser toute relation avec lui s’il publiait encore dans son journal la moindre relation sur les faits. Pour preuve de sa volonté de ne pas contribuer à augmenter l'enthousiasme public, après le bruit que fit la révélation des stigmates, je souligne 78
DES FAITS
SURNATURELS ?
qu'il refusa toujours de céder à quiconque l'unique photographie qui en existait, malgré des offres financières considérables et de pressantes requêtes de la part d’éminents personnages!6,
Il adopte la même conduite et édicte dans une circulaire cosignée par ses conseillers une série de mesures concrètes : fermeture des portes du couvent et de la chapelle après l’Angélus du soir, interdiction de s'approprier les objets personnels de Padre Pio, plus encore
de les donner à
d’autres, à l'exception des images pieuses au dos desquelles il a l'habitude d’écrire quelque maxime pour satisfaire la dévotion des fidèles. En même temps, il invite les religieux
de San Giovanni Rotondo à faire montre de la plus grande délicatesse à son égard en s’abstenant de l’interroger ou de porter à sa connaissance des faits susceptibles de le blesser ou de froisser sa modestie!7,
Interventions de la presse Le premier article, paru le 9 mai 1919 dans le quotidien romain // Giornale d'Italia, est un texte anonyme de vingtcinq lignes intitulé Les « miracles » d'un capucin de San Giovanni Rotondo'. Plutôt favorable, l’auteur souligne les charismes que la vox populi attribue à Padre Pio et conclut : Les personnes cultivées et le clergé gardent une rigoureuse réserve en attendant le jugement autorisé de l’Église. Puis c’est, le 25 mai, une communication dans la feuille
locale d'informations // Foglietto : un certain Argo y dresse un portrait honnête de Padre Pio intitulé Le « saint » de San Giovanni Rotondo, non sans insister sur les dons extraordinaires dont on le crédite. Une semaine plus tard, il récidive, faisant la part belle au merveilleux : les dévotes
pronostiquent la mort du stigmatisé pour l’année suivante il aura trente-trois ans, comme le Christ au moment de sa Passion -, et une fillette de Barletta a été guérie d’un
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PADRE PIO
mal incurable à la suite d’une vision du capucin stigmatisé. Le même jour (1® juin 1919), Z/ Giornale d'Italia publie un article mentionnant un nouveau prodige survenu l’avantveille : Antonio Colonello, un jeune soldat d’Orsara blessé au pied par des éclats de grenade durant la guerre, traînait depuis ce temps des plaies purulentes déclarées incurables par tous les médecins qu’il avait consultés. Sa famille l’a emmené à San Giovanni Rotondo où, après avoir reçu la bénédiction de Padre Pio, il s’est trouvé instantanément guéri. Après celui de Barletta, le « miracle » d’Orsara éta-
blit définitivement la réputation de thaumaturge du stigmatisé du Gargano, quand bien même le père Benedetto se montre fort circonspect : Quand les faits eurent acquis une notoriété publique, il dut convenir, auprès de ceux qui sollicitaient une information, de la réalité objective de faits historiquement établis, tels les plaies, la température extrêmement élevée qui montait jusqu’à 48 °C, deux cas de scrutation des cœurs qui avaient permis à deux âmes de se libérer d’une vie sacrilège, etc. Mais il attestait la réalité de ces faits objectivement, sans les commenter, et jamais il ne confirma les rumeurs de guérisons miraculeuses, ne les ayant pas personnellement constatées!?,
D’autres journaux — // Corriere delle Puglie (5 juin), La Nazione (7 juin) — ont repris l'information. Dans sa livraison des 20-21 juin 1919, le grand quotidien de Naples 7/ Mattino
relate
une
troisième
guérison
extraordinaire,
publiant en pleine page et sur six colonnes un reportage de son envoyé spécial Renato Trevisani, dont le titre ne peut plaire ni à l’autorité ecclésiastique, ni aux capucins, ni surtout au principal intéressé : Padre Pio, le « saint » de San Giovanni Rotondo, opère un miracle en la personne du chancelier du village. I s’agit de la soudaine guérison de Pasquale Di Chiara qui, bien qu’habitant à San Giovanni Rotondo, n’est jamais monté chez les capucins jusqu’au jour où, devenu boiteux à la suite d’un accident, il est allé
s'adresser à Padre Pio : celui-ci lui a ordonné de jeter ses béquilles. On est en plein dans l’ambiance des Évangiles ! 80
DES FAITS
SURNATURELS ?
Trevisani, qui a pu parler au stigmatisé, lui a celé sa qualité de journaliste : Faute de quoi il m'aurait été extrêmement difficile de l’approcher’?.
Il est reçu avec une courtoise réserve par le stigmatisé, preuve s’il en fallait, que celui-ci n’a pas en permanence la connaissance des choses cachées, comme le prétendent les exaltés. En effet, Padre Pio est allergique à toute publicité :
On relève dans son attitude et dans son discours qu’il aime fort peu la réclame : il ne cherche nullement à attirer sur lui la curiosité du public, il n’est heureux qu'avec les âmes simples qui viennent à lui mues par une foi sincère, harassés par une épreuve, confiant à la divinité chacun de leurs souhaits et reposant en elle toute leur espérance!, et n'hésite pas à le manifester vigoureusement :
En 1919, le père Paolino présenta à Padre Pio des journalistes qui avaient insisté pour avoir un entretien. Ce que
n’était pas parvenu à obtenir le père gardien, Padre Pio l’obtint d’un geste très énergique, les renvoyant à leurs affaires?2,
Trevisani
souligne également l'extrême retenue
des
capucins, rapportant la déclaration du père gardien à la presse :
Je ne peux rien dire, jen ai reçu l'interdiction formelle de mes supérieurs. Nous nous trouvons dans une situation extrêmement délicate : toute avance de notre part, une parole jetée au hasard, une pensée manifestée avec sincérité, pourraient donner lieu à des équivoques qui n'ont aucune raison d’être. Nous ne sommes rien d’autre que des spectateurs, comme le sont tous les fidèles qui affluent ici, de ce qu’opère Padre Pio. Nous constatons ce qui se passe, mais il ne nous est pas donné de dire ce que nous
en pensons”, 81
PADRE PIO
L'article est précédé d’un éditorial où le journaliste, évo-
quant les stigmates, pose la question sont-ils authentiques, ou s'agit-il d’une en y répondant lui-même, il devance le rité ecclésiastique, fort chatouilleuse en
capitale : les faits supercherie ? Mais, jugement de l’autola matière :
L'absurdité d’une telle hypothèse (la supercherie) apparaît d'emblée, dès lors que l’on a observé le frère, et les
hommes et les choses qui l’entourent”.
Une semaine plus tard, dans le même
journal, le
Pr Enrico Morrica, médecin réputé, avance une explication
toute théorique fondée sur un postulat depuis longtemps dépassé, celui du magnétisme animal dont Franz Mesmer
s'était fait le chantre au xvur' siècle : à l’en croire, les « mi-
racles de Padre Pio» sont un « dangereux phénomène morbide de psychologie collective » réductible à des « rapports A ea », et Padre Pio n’est autre qu'un « bon médium qui sait utiliser cette force psychique et la croit d’origine surnaturelle ». Là encore, c'est — de la part d’un praticien qui n’a pas eu l’occasion d’examiner les stigmates — aller un peu vite, et dans une voie de surcroît fort contestable. Tandis que la presse religieuse italienne reste silencieuse, un article paraît en France dans Le Rosier de saint François, bulletin des capucins de Chambéry : deux pages intitulées
Vers un stigmatisé, dues au père Bernardin d’Apremont, ancien directeur spirituel du collège international San Lorenzo da Brindisi, à Rome. Reprises par les Annales franciscaines et par L'Écho de St. François, elles font connaître en France le « cas Padre Pio », lui assurant une audience
internationale que plus rien n’enrayera. Conscient de l’impact que cette publication ne manquera pas d’avoir dans les milieux catholiques, le père Pietro da Ischitella — il vient de succéder au père Benedetto à la tête de la province de Foggia — déplore cette initiative et fait part de ses réticences au père Édouard d'Alençon, capucin français, ancien directeur des Analecta Ordinis Cappuccinorum et spécialiste de l’histoire de l'Ordre, qui lui a demandé un complément d’informations : 82
DES FAITS
SURNATURELS ?
Je ne puis souscrire pleinement à l’article du père Bernardin, car ces choses ne devaient pas être écrites, à mon
avis, et par ailleurs c’est très incomplet. Jusqu’à présent, la presse catholique italienne s’est tue : je l’ai voulu ainsi, ayant décidé de ne favoriser aucune publicité et de ne pas permettre que des hommes incompétents soient amenés à porter un jugement sur ce fait qui est certainement extraordinaire. La diffusion de la nouvelle est l’œuvre, en premier lieu, de journaux qui assurément ne sont pas cléricaux. Je vous envoie un numéro de la Mazione de Florence, afin que vous puissiez vous faire une idée de ce qui
a été publié sur la question, vous priant cependant d’avoir la bonté de me le retourner. Peut-être les relations de tels journaux ont-elles davantage d’impact sur le public, et plusieurs grâces attribuées aux prières du bon religieux nourrissent la confiance des croyants. et le reste suit de lui-même,
Le reste a suivi. En 1923, cinq ans après la stigmatisation, le capucin Padre Pio da Pietrelcina est connu dans le monde entier comme /e prêtre thaumaturge qui porte dans son corps les plaies du Crucifié. Entre foi et raison
À l’époque où les faits sont divulgués dans les journaux — sans précaution, car on y use inconsidérément des termes
saint et miracles —, huit mois se sont écoulés depuis l’apparition des stigmates. Les articles de la presse ont eu pour effet d’attirer sur Padre Pio l’attention d’un large public et d’amplifier le flux des fidèles vers San Giovanni Rotondo. Ils ont également incité les supérieurs de l'Ordre capucin à renforcer les mesures de prudence et de discrétion autour de leur confrère, dans le couvent où il vit, comme dans ses contacts avec l’extérieur, c’est-à-dire avec les personnes qui chaque jour assistent à sa messe et se confessent à lui. Si quelques proches ont entrevu les plaies que présente Padre Pio aux mains, si les fidèles les aperçoivent durant la célébration eucharistique, seul le père Benedetto a pu 83
PADRE PIO
les examiner attentivement ; cela n’a pas été sans réticence de la part de l'intéressé qui, répugnant à les montrer, s’efforce de les dissimuler sous les manches de sa bure, quand
il ne les couvre pas d’un bandage destiné à contenir leur
saignement. Mais le provincial, esprit pratique autant que directeur spirituel avisé, estime nécessaire d’en faire établir
la réalité objective. Assurément, ces marques corporelles peuvent être les signes d’un mystère relevant de l’ordre de la foi ; elles n’en constituent pas moins un fait vérifiable
par la science médicale : celle-ci est à même d’en constater la matérialité, d’en étudier l’étiologie et de déterminer s’il s’agit de lésions relevant d’une pathologie connue, voire provoquées par le sujet lui-même (serait-ce inconsciemment), ou bien si les plaies, persistant telles quelles sans évoluer vers un processus de cicatrisation ou de nécrose, présentent les caractéristiques d’authentiques stigmates d’origine surnaturelle — inexplicables en l’état actuel des connaissances médicales -, tels que les connaît la tradition de l’Église depuis saint François d’Assise. Cependant, l’époque ne se prête pas à une étude sereine du phénomène par les hommes de science. Confortée par les théoriciens de l’école allemande — tenants de la force de l’idéoplastie? — et par les expérimentateurs de l’école de la Salpêtrière, à Paris, qui étudient les manifestations de l’hystérie, prévaut l'hypothèse d’une production non surnaturelle des stigmates : Vers 1890, le monde savant, ce qui ne veut pas dire le monde des savants, semblait croire que rien ne s’opposait à ce que, par le truchement de l’hypnose, de la suggestibilité hystérique ou de telle autre disposition psychophysiologique que l’on voudrait imaginer, une idée, une représentation, un état émotionnel pouvaient donner naissance à ce que nous appelons les stigmates mystiques de même qu'aux manifestations corporelles équivoques des grands hystériques?5.
Pourtant, l’Académie royale de médecine de Belgique avait engagé sur la question — à propos de la stigmatisée Louise Lateau (1850-1883) — un débat largement ouvert, 84
DES FAITS SURNATURELS ?
devenu bientôt une enquête officielle dont les conclusions avaient été des plus nettes : La stigmatisation et l’extase de Louise Lateau sont des faits réels, purs de toute fraude ; la science médicale n’en fournit pas l'explication rationnelle??.
Sans doute le père Benedetto — qui ne semble pas avoir eu connaissance de ce cas — pense-t-il que la science médicale, n'étant pas en mesure de fournir des stigmates de Padre Pio une explication rationnelle, laissera le champ libre à une lecture du phénomène à partir d’une cause surnaturelle,
La réalité des faits Le provincial a prié un de ses amis, le Dr Luigi Romanelli, chef de service à l'hôpital de Barletta, de venir examiner Padre Pio. Le père Paolino avait entrepris semblable démarche auprès du médecin traitant de la communauté, le Dr Angelo Maria Merla, qui était également le maire de la commune ; ce dernier, socialiste et libre-penseur pré-
venu contre la religion, s'était contenté de soumettre Padre Pio à un examen de routine : En septembre de cette même année [1918], on a dit
qu’étaient apparues aux mains et aux pieds de Padre Pio des taches de forme pratiquement circulaires, de couleur jaune sombre (comme celles que produit la teinture d’iode), taches qui avaient l’aspect de stigmates et qui furent tenues pour tels. Le Dr Merla, maire de la commune, aurait eu en sa qualité de médecin ordinaire du couvent l'opportunité de visiter ledit frère, ainsi que me l’a rapporté le Dr Dello Russo, conseiller adjoint: il aurait pu seulement constater que ces marques pouvaient difficilement être classées comme lésions tuberculeuses, et n’en aurait pu dire la nature, même si, faute d’avoir pu procéder à un examen approfondi, il n'exclut pas, à titre d’hypothèse, que ces marques aient pu être provoquées artificiellement”, 85
PADRE PIO
Déjà, sur la base d’une investigation des plus superficielles, le soupçon pèse sur Padre Pio. Il ne se dissipera jamais totalement et sera pour le capucin stigmatisé l'occasion de rudes humiliations. Accompagné du père Benedetto, le Dr Romanelli arrive à San Giovanni Rotondo le soir du 14 mai 1919. Le lendemain, il se confesse à Padre Pio, s’entretient avec lui, assiste à sa messe et communie de sa main. D’emblée, le courant est passé entre les deux hommes, le médecin — croyant convaincu — ayant opté pour une approche qui ne fût pas seulement celle du praticien confronté à un cs, mais la rencontre avec une personne qu’il convenait de prendre en compte dans ses dimensions humaine et spirituelle. Il reste au couvent pendant deux jours, participant à la vie de la communauté et ayant tout loisir d'observer Padre Pio dans ses relations avec ses confrères et avec les fidèles. II procède également à deux examens cliniques approfondis, dont il laisse un compte rendu détaillé : Ayant eu l’occasion d’examiner Padre Pio de Pietrelcina, j'ai pu voir sur son corps des lésions que je me sens le devoir de décrire sommairement, à partir de mes modestes observations. Le patient, de constitution très frêle, présente une extrême pâleur de la peau, tandis que les muqueuses, notamment celles des lèvres, ont une couleur rouge vif qui offre un grand contraste avec le teint de la peau et l’état de dénutrition dans lequel il se trouve. L'examen débute par les plaies des mains, les seules que
peuvent voir les proches de Padre Pio et les fidèles : Dans la région palmaire de chaque main, plus précisément au niveau du troisième métacarpe, on note de prime
abord une pigmentation humide de la peau, de couleur rouge, qui a la taille d’une pièce de monnaie de bronze de 5 centimes à la main droite, et de deux centimètres à la gauche ; de forme quasi circulaire, elle a les bords légèrement effrangés. 86
DES FAITS
SURNATURELS ?
En observant bien, on note que cette zone est, contrairement à la peau, un tissu épithélial ou, plus exactement, une membrane luisante quelque peu soulevée au centre et formant un tout petit bouton d'où partent de multiples stries extrêmement fines de couleur noirâtre. Toute cette zone est soulevée au-dessus des tissus voisins, qui sont intacts et normaux.
À la palpation, effectuée avec délicatesse, on ne perçoit au-dessous aucune résistance osseuse ni musculaire, on note au contraire que cette membrane est nettement élastique et qu'il n’y a ni trou ni écoulement de liquide. Dans la région dorsale des deux mains, et à l'endroit correspondant pratiquement aux précédents dans les paumes, la peau présente des propriétés identiques, mais sans soulèvement ni stries. En appliquant le pouce dans la paume et l'index sur le dos de la main de or à pincer les deux endroits décrits, et en exerçant une pression, qui s’avère
extrêmement douloureuse, on a une perception très nette du vide existant entre les deux doigts, qui sont juste séparés par les membranes et par des tissus fins et mous qui, à la pression, donnent la sensation du sable, alors qu’on ne perçoit aucune résistance des os non plus que des tissus mous qui existent dans cette partie de la main. Tous les mouvements actifs et passifs des mains n’en sont nullement affectés et sont parfaitement physiologiques. Il en résulte donc que ces zones pigmentées ne sont autres que des membranes qui recouvrent un vide s'étendant entre elles, ce qui indique une discontinuité des tissus dans l’épaisseur de la main.
L'observation des plaies aux pieds met en évidence les mêmes caractéristiques, il s’agit de lésions perforantes recouvertes d’une fine membrane : Sur le dos de chaque pied, on note également une zone de forme circulaire de la taille d’une pièce de cinq sous, recouverte elle aussi d’une membrane rouge vif, d'aspect brillant et aux contours nets et précis, entourée de tissus normaux. À la palpation, cette membrane aussi est élastique et permet de sentir le vide qu’elle recouvre. Dans la région plantaire, on observe les mêmes zones avec des caractéristiques identiques. En les comprimant ensemble sur le dos et à la plante du pied, on perçoit à l'évidence qu’il y a entre elles un espace vide et que le pied 87
PADRE PIO
est perforé, le trou étant recouvert de part et d’autre par la membrane décrite plus haut. Aux pieds comme aux mains, tous les mouvements des articulations et des doigts sont normaux et ne provoquent aucun dysfonctionnement.
L'aspect et les particularités de la plaie du côté permettent également, semble-t-il, d’exclure tout soupçon d’automutilation : À l’hémithorax gauche, précisément entre la ligne mammaire et la ligne axillaire antérieure, correspondant pratiquement au 6° espace intercostal gauche, on observe une plaie tranchante, linéaire, qui suit la direction des côtes, longue de 7 cm environ, aux bords nets et légèrement recroquevillés, qui intéresse les tissus mous. À l'inspection, la plaie est tracée de bas en haut, comme causée de l'extérieur, et elle répand du sang artériel. Comme dans toutes les blessures thoraciques, le sondage de la plaie n’a pas pu être effectué, aussi est-il difficile d'estimer jusqu'où elle s’étend en profondeur et dans quelle direction vers la cavité thoracique. Les caractéristiques de cette plaie sont celles d’une blessure faite par un objet tranchant. Toutes ces lésions datent, ainsi que le rapportent ses supérieurs, de septembre 1918.
Impressionné, le praticien arrive au terme d’une rigoureuse analyse à la conclusion que la production des plaies ne relève pas d’un processus pathologique connu : A
À mon jugement, ces plaies ne peuvent être classées parmi les lésions communes, qu’elles soient d’origine infectieuse ou traumatique. Pour les premières, la caractéristique principale est la suppuration qui, d’une part entrave le processus de guérison, d’autre part est toujours l'effet de l’action locale de quelque micro-organisme, éléments absolument absents des lésions décrites, comme peut l’observer même un profane en matière de science médicale. Pour les secondes, surtout en ce qui concerne celles des mains et des pieds, il est logiquement absurde 838
DES FAITS
SURNATURELS ?
qu'un traumatisme, de quelque nature qu’il soit et quelle qu'en soit la cause, puisse léser les tissus profonds sans léser les tissus superficiels, si fragiles et peu résistants qu’ils soient, comme c'est le cas aux mains et aux pieds. On ne pourrait — en excluant la plaie thoracique — expliquer les lésions des mains et des pieds en invoquant une guérison déjà advenue qui aurait laissé des ecchymoses résiduelles, car il est connu que dans les guérisons de cette seconde sorte, ce sont toujours la peau et l’épithélium qui se reconstituent en dernier lieu, après que les plaies sont en voie de guérison par les processus de granulation et de néoformation des tissus : or, aux mains et aux pieds, la formation des téguments n’a pas été précédée par la reproduction des tissus, puisque ceux-ci manquent. À la plaie du thorax, quoique sans aucune médication adaptée, comme j'ai eu loisir de l’observer par deux fois et à des heures diverses, il n’y a pas l’ombre d’une suppuration, au contraire, il en coule un sang rouge et physiologique. L’automutilation ne saurait non plus en rendre compte :
Il est vrai que l’on a constaté des cas d’autolésions dues à un état morbide du système nerveux, dans lesquelles on pourrait classer celles que j'ai décrites. Mais avant d'émettre un tel jugement, il convient de considérer que même ces lésions connaissent une évolution identique à celle de toutes les autres, soit qu’elles présentent des complications diverses, soit qu’elles guérissent ; et on ne saurait oublier non plus que, quel que soit l’état nerveux, il n’est pas possible de léser des tissus profonds sans avoir auparavant lésé les tissus superficiels, de même qu’il est impossible malgré tous les efforts de maintenir dans un état immuable une blessure, si légère soit-elle. Ces autolésions connaissent un processus de guérison identique à celui des autres plaies. À l'encontre de tous ces arguments, il existe le fait assuré que les lésions de Padre Pio ont conservé le même aspect depuis septembre jusqu’à ce jour, et qu'elles se maintiennent dans le même état ; et, plus merveilleux, elles ne produisent aucun trouble ni aucune difficulté dans les fonctions des membres, comme c’est le cas lorsqu'il s’agit de plaies communes. Il faut donc exclure que l’étiologie 89
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des lésions de Padre Pio est d’origine naturelle, et on doit donc sans crainte d’erreur en rechercher l’agent producteur dans le surnaturel, arrivant à la conclusion que le fait constitue en soi un phénomène que n’est pas capable d'expliquer la seule science humaine. Dr Luigi Romanelli, de Barletta. N.B. — Les lésions ont été examinées à des jours et des heures différents, sans présenter la moindre modification”.
Ayant remis copie de ce texte au supérieur du couvent, le médecin repart très édifié par la personnalité de Padre Pio et intimement convaincu de l’origine surnaturelle des plaies.
Suspicions et début de polémique Le rapport strictement confidentiel du Dr Romanelli est reproduit en partie par deux journaux, 2] Tempo et La Nazione della sera. À l'évidence, l’auteur de l’article — qui signe A.F. et qui par ailleurs connaît fort bien les capucins de San Giovanni Rotondo — a bénéficié de complicités dans le couvent même. Indigné, le père Benedetto en écrit aussitôt au père Paolino : Je note avec affliction que les indiscrétions ont été commises, non sans faute de la part de cette communauté. Je sais que, directement, vous ne vous serez pas prêtés à la
curiosité du correspondant de presse, mais certains faits particuliers n'auraient pu être connus s'ils n’avaient été confiés par des religieux aux personnes de l’extérieur. La reproduction quasi littérale des constatations faites par Romanelli indique clairement que l’on a manifesté peu ou pas du tout de prudence, et j’en dois déduire qu’on en a effectué la copie conforme pour la communiquer à quelqu'un. Il y a là une offense faite à Dieu, parce que l’on contrevient à la volonté du Père Général et à la mienne?.
Un peu plus tard, ayant découvert d’où vient la fuite, il développe sa mercuriale dans un sévère post-scriptum : 90
DES FAITS
SURNATURELS ?
J'apprends que le père Raffaele, allant jusqu’à invoquer mon nom et à se prévaloir de mon autorisation, a recopié abusivement le rapport de Romanelli. Je réprouve et condamne ces agissements qui sont une violation du secret réservé. Le père Raffaele mériterait d’être chassé sur-lechamp. Vous qui connaissez la confusion et la répulsion qu'éprouve Padre Pio à la seule idée de devoir subir l’examen de ces choses, vous qui savez avec quelle force j'ai dû invoquer l’autorité pour l’amener à faire acte d’obéissance et à accepter que j'entre dans sa cellule, arguant de n’agir ainsi que pour la pure gloire de Dieu, vous osez dérober à une âme son secret, avec toute sa délicatesse, pour le livrer en pâture aux chroniqueurs de presse ? C’est énorme ! Aussi interdis-je dès à présent s4b gravi de communiuer à qui que ce soit et pour quelque motif que ce soit, one renseignements AT relatifs aux faits — ceux qui pourraient se produire comme ceux qui sont déjà advenus —, car je retiens pour préjudiciable à l’honneur de l’habit religieux et à la cause de notre cher Padre toute divulgation qui émanerait de nous ou dans laquelle on pourrait relever une intervention de notre part*.
C’est le père spirituel qui parle, autant que le supérieur. Il ne décolère pas, craignant une réaction des autorités romaines qu’exaspère le battage médiatique autour de Padre Pio. Effectivement, le Saint-Office intime aux supérieurs majeurs l’ordre de faire examiner celui-ci par le Pr Amico Bignami, titulaire de la chaire de pathologie interne à l’Université royale de Rome. Le praticien, esprit brillant mais nourrissant un préjugé positiviste, accepte à contrecœur : « J'irai, mais que nul ne soit informé de la mission dont on me charge’ ! » Pendant les deux jours qu'il passe à San Giovanni Rotondo les 12 et 13 tuillet il ie ds constatations
différentes de celles du Dr Romanelli :
Dans la paume de la main droite, on observe une escarre noirâtre de forme arrondie, en partie détachée de la peau sous-jacente; très fine, elle comprend l’épiderme et peut-être la partie la plus superficielle du derme. Elle présente un tracé et des contours nets. La peau tout autour A1
PADRE PIO
est d'aspect normal, non infiltrée, d’une couleur intense due à l'application de teinture d’iode. La région de l’escarre et la peau environnante sont douloureuses à la pression. Une escarre identique se trouve au dos de la main, à l'endroit correspondant à celle de la paume, précisément au niveau des 3° et 4 métacarpiens, à leur niveau médian. Cette escarre et la peau tout autour sont aussi très colorées par la teinture d’iode, Des lésions semblables et parfaitement symétriques se trouvent à la main gauche. À la palpation, on sent les os du métacarpe, parfaitement normaux quant à leur volume et leur forme, à droite comme à gauche ; on peut dire la même chose des parties molles (tissu sous-cutané, muscles, etc.). Comme je lai signalé, il y a à la pression une évidente hyperesthésie de la peau des mains, mais aussi des muscles.
Il n’est plus question de blessures perforantes, mais d’ulcérations superficielles. De même aux pieds : Sur le dos du pied droit, correspondant au 2° métatarse, on observe une petite escarre arrondie très superficielle et sombre, intensément colorée, comme un mince cercle de la peau tout autour, par la teinture d’iode. À la plante du pied, une petite zone arrondie de la peau est fortement teintée par l’iode et ne présente aucune altération, hormis la couleur de l’iode. Au pied gauche, altérations identiques et parfaitement symétriques quant à leur extension, leur position et leurs caractéristiques. Tout comme il a été dit au sujet des mains, le dos et la plante des pieds présentent une hyperesthésie superficielle. Il n’y à pas, sur la peau entourant les lésions décrites, d’altérations qui soient perceptibles à l’œil nu et à la palpation.
Enfin, l’examen de la plaie du côté montre également de notables différences Dr Romanelli :
d’avec
les
conclusions
du
Sur le côté gauche du thorax, entre les lignes axillaires antérieure et médiane, on observe une figure de croix dont
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DES FAITS SURNATURELS ?
la branche la plus longue, disposée en oblique, va de la 5° à la 9° côte et rejoint la bordure costale, tandis que la branche transversale est environ de moitié plus courte. Correspondant à cette figure, la peau est sèche, d’aspect variable rouge-brun, et elle présente l'aspect que l’on observe dans les abrasions superficielles de l’épiderme ; elle a une teinte soutenue due à la teinture d’iode. La peau n'est pas infiltrée de façon reconnaissable ; très sensible au toucher, elle ne saigne pas durant l’examen, Le Pr Bignami admet le caractère insolite des lésions,
qui semblent présenter la particularité de ne pas évoluer vers l’infection ou la nécrose des tissus, ce qu’il convient de vérifier :
Ce qu’il est impossible d’expliquer à partir des connaissances que nous possédons relativement aux nécroses névrotiques est la localisation parfaitement symétrique des lésions décrites, et leur persistance sans A iteaton notable, au dire du maladeff, Tout en reconnaissant l’entière bonne foi de Padre Pio,
il le tient néanmoins pour un sujet pathologique et cherche aux plaies une explication rationnelle :
L'expression de son visage, toute de bonté et de sincérité, inspire la sympathie [...] L’impression de sincérité que m'a faite Padre Pio m'empêche sans aucun doute de penser à une simulation de sa part [...] Quant à la nature des
lésions décrites, on peut affirmer qu’elles représentent une production pathologique dont la genèse est susceptible de s'expliquer par les hypothèses suivantes : a) elles ont été produites artificiellement et volontairement. b) elles sont la manifestation d’un état morbide.
c) elles sont pour partie le résultat d’un état morbide, pour partie artificielles’.
Après avoir développé successivement ces hypothèses, il se range à la dernière : Nous pouvons effectivement penser que les lésions décrites ont débuté comme des productions pathologiques
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PADRE PIO
(nécroses névrotiques multiples de la peau) et qu’elles ont
été, peut-être inconsciemment et par un phénomène de
suggestion, complétées dans leur symétrie et maintenues artificiellement par un moyen chimique, par exemple par de la teinture d’iode. J'ai déjà souligné qu’il n'existe à la plante des pieds aucune altération nécrobiotique de la peau, mais seulement une pigmentation brune due à la teinture d’iode appliquée sur la région correspondant aux lésions très superficielles du dos des pieds. Il est bien connu que la teinture d’iode vieillie, en raison de l'acide iodhydrique qu’elle développe, devient fortement irritante et caustique : cette réalité n’est guère répandue dans le public, peut-être même est-elle ignorée de quelques médecins. Aussi est-il naturel que l’application de la même teinture d’iode durant des mois ait rendu plus intenses d'éventuelles altérations cutanées préexistantes, et même en ait produit dans des tissus normaux. Cela me semble l’interprétation la plus recevable des faits que j'ai observés. On peut, de toute façon, assurer qu'il n'est rien, dans les altérations de la peau que j'ai décrites, qui ne puisse être le produit d’un état morbide et de l’action d’agents chimiques connus’.
On aurait donc affaire à un malade qui se livrerait à une fraude inconsciente. À l’appui de sa thèse, le Pr Bignami préconise deux mesures qui, pense-t-il, en démontreront le bien-fondé : il invite Padre Pio à ne plus faire usage de teinture d’iode pour badigeonner ses plaies — un remède populaire contre les saignements de blessures courantes -—, et prescrit des soins propres à en favoriser la cicatrisation : Il ordonna de bander les plaies et de sceller les pansements en présence de deux témoins, et de contrôler les sceaux en présence des mêmes témoins, durant huit jours d'affilée, afin que l’on pât avoir la certitude que les plaies n'auraient pas été touchées, et encore moins soignées. Au terme des huit jours, il faudrait faire une relation consciencieuse, pour dire si les plaies étaient cicatrisées ou non’,
Avant de quitter San Giovanni Rotondo, il procède au premier pansement : 94
DES FAITS
SURNATURELS ?
Il a soigné les plaies comme il l’entendait, en présence du supérieur, du Dr Angelo Maria Merla et d’autres médecins de San Giovanni Rotondo, puis il a bandé les plaies et a apposé sur les pansements un cachet de cire, faisant jurer sur l'Évangile à toutes les personnes présentes de ne pas rompre les sceaux avant 15 jours. À cette date, suivant
sa théorie, les lésions seraient cicatrisées. Au bout de 15 jours, le professeur n’ayant pu revenir à San Giovanni Rotondo, on brisa les sceaux en présence de tous les intéressés et les plaies furent trouvées plus ensanglantées
encore qu'auparavant“.
Le témoignage, tardif, est erroné. En réalité, conformément aux indications données par le Pr Bignami aux capucins, ceux-ci procèdent à l'inspection quotidienne des pansements et des plaies : Ainsi, durant huit jours, on ôta chaque matin les bandages de la veille, après en avoir vérifié les scellés, pour les remplacer par de nouveaux. Le Pr Bignami croyait que, par ce moyen, les plaies cicatriseraient ou du moins évo-
lueraient vers la guérison‘,
Trois des quatre moines chargés de renouveler chaque jour les bandages ont laissé une relation de la mission qui leur a été confiée : Nous, soussignés, attestons sous serment que, ayant reçu du très Révérend Père Pietro da Ischitella l’ordre de panser les plaies de Padre Pio da Pietrelcina, prêtre capucin, nous avons constaté ce qui suit : 1° L'état des plaies, durant les huit jours, est resté identique, excepté le dernier jour où elles ont pris une teinte
d’un rouge vif. 2° Chaque jour, comme on peut le constater sur les bandages que nous conservons, toutes les plaies ont donné du sang; le dernier jour, il coula encore plus abondamment, au point que, pendant que Padre Pio célébrait, nous dûmes lui apporter un mouchoir afin qu'il pût éponger le sang qui ruisselait au dos de ses mains.
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PADRE PIO
Nous précisons que, en faisant ses pansements, nous
n'avons utilisé aucun remède et que, bien qu'ayant une entière confiance en Padre Pio, nous avons ôté également le flacon de teinture d’iode qu’il conservait dans sa chambre, et ce afin d’éviter tout soupçon”,
Les plaies n’ont pas évolué comme l’envisageait le Pr Bignami. Pour en fixer la réalité, le provincial Pietro da Ischitella autorise le père Placido da San Marco in Lamis, condisciple et ami de Padre Pio, à prendre une photo de ce dernier avec les mains nues, les plaies bien visibles :
Je n'étais pas à San Giovanni quand Padre Pio a reçu les stigmates. Je me trouvais à Florence où, aumônier militaire de l'hôpital Marco Foscarini de Venise, je m'étais replié après la retraite de Caporetto. En mai 1919, je fus rendu à la vie civile et, ayant regagné San Giovanni en qualité de vicaire, j'y retrouvai Padre Pio et notre vieille intimité de condisciples. Je voulus le photographier, pour la première fois depuis dix mois qu'il avait les stigmates. À contrecœur, il ôta ses gants et, comme s’il voulait me faire plaisir, il se tint devant l’objectif. Le père provincial Pietro da Ischitella prit le négatif sur verre, et si je n'en avais pas tiré une copie pour moi, il aurait été perdu, car la plaque se brisa pendant le voyage de retour à Foggia. Quand je fus envoyé comme enseignant à Chiaravalle Centrale, en Calabre, je fis reproduire la photo à Catanzaro, puis en fis réaliser de nombreuses copies pour mes
confrères et mes amis,
Prise le 19 août 1919, cette photographie montre les lésions, bien nettes, au dos des mains croisées de Padre Pio. Elle est la première de centaines d’autres qui permettront aux fidèles du monde entier de mettre un visage sur le nom désormais universellement connu du capucin stigmatisé,
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DES FAITS
SURNATURELS ?
Des plaies « vivantes » Alors que la presse multiplie les articles à sensation et que les médecins poursuivent leurs investigations, les habitants de San Giovanni Rotondo se divisent : si la plus grande partie de la population ne doute nullement de la haute vertu de Padre Pio non plus que de l’authenticité de ses stigmates, un groupe d'opposants mené par le Dr Ortensio Lecce, socialiste anticlérical, se plaint dès le début de l’été 1919 au préfet de Foggia du désordre causé par « cette sale affaire qui commence à devenir louche », ne reculant pas même ie le ridicule lorsqu’il dénonce le fanatisme des croyants qui font une cohue énorme autour du moine atteint d’une grave tuberculose pulmonaire, et qui recueillent les crachats sanguinolents qu’il émet“,
Il exige que l’on soumette le malade à une visite médicale dont les résultats seront rendus publics, et que des mesures prophylactiques soient prises contre la contagion ! Au terme d'une rapide enquête, le préfet De Fabritiis envoie dès le 19 juin un rapport au ministère de l’Intérieur, soulignant qu'il n'appartient pas aux autorités civiles de s’immiscer dans les affaires religieuses. Il estime suffisant, pour le moment, de renforcer l'effectif des carabiniers à San Giovanni Rotondo afin d’assurer l’ordre public : Il s'agissait de milliers de personnes qui dormaient où elles pouvaient, car il n’y avait, évidemment, ni hôtels, ni
restaurants, ni maison du pèlerin. Il fallut que le maréchal des carabiniers dépêchât au couvent deux ou trois carabiniers pour mettre un peu d'ordre parmi ceux qui voulaient
se confesser#, Afin
aussi
de
préserver
les
pèlerins
de
certains
agissements :
Les pickpockets non plus ne faisaient pas défaut qui, profitant de la grande confusion qui régnait dans l’église
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PADRE PIO
et sur la petite place, faisaient leurs affaires, tout heureux de cette occasion qui s’offrait à eux et qui ne pouvait être meilleure,
Le 28 juin, après concertation avec le sous-préfet auquel il a demandé une information détaillée, De Fabritiis adresse un second rapport au ministère. Il note l’affluence des pèlerins — plusieurs centaines par jour —-, et surtout précise : Les moines ne font rien ou n’ont rien fait ou mis en œuvre pour la divulgation des phénomènes qui concernent
Padre Pio, au contraire ils ne cessent de déplorer la publicité qui est faite dans ce sens‘.
Il signale également que l’ordre public n’est troublé d'aucune manière, mais que si l’on s’avise d’éloigner Padre Pio de son couvent, on pourra craindre de vives réactions de la part des habitants de San Giovanni Rotondo et des pèlerins. Enfin, pour réduire au silence le Dr Lecce et ses partisans, il suggère : Que l’on prenne les mesures hygiéniques qui s’imposent, à cause de l’affluence de tant de personnes qui viennent de divers villages où sévissent la variole, et même le typhus.
Mesures qui ne seront pas appliquées...
4# En juillet, les supérieurs de Padre Pio et le Saint-Office
ont connaissance du rapport du Pr Bignami. Quelque peu troublé par le diagnostic de l’illustre praticien, et inquiet
de la suite que lui réservera la Suprema, le ministre général Venance de Lisle-en-Rigault fait appel au chirurgien Giorgio Festa, médecin traitant des capucins de la maison généralice à Rome. Ce dernier, catholique convaincu, se montre pourtant réticent à aller examiner le moine aux stigmates : Bignami fait autorité dans le monde médical, les réserves 98
DES FAITS
SURNATURELS ?
qu’il a émise sont pertinentes, elles doivent être nécessairement envisagées par l’un ou l’autre des praticiens ; et qui sait $’il n’a pas raison lorsqu'il subodore quelque manipulation dans la production des plaies ? Finalement, il se résout, par amitié pour les capucins et par scrupule professionnel, à se rendre à San Giovanni Rotondo, où il arrive
le 9 octobre :
Ma visite avait été annoncée à Padre Pio quelques jours auparavant et, quand je le rencontrai, je compris Huile ne lui était pas agréable : nature simple et très timide, il n’avait de désir que de se soustraire à l’attention d’autrui ; et les signes mêmes qu'il porte, loin d’être à ses yeux un motif de satisfaction, constituent pour lui une véritable source de mortification, à laquelle il paraît se soumettre uniquement par esprit d’humilité. Et, si j’ai pu non seulement le visiter comme un simple prêtre, mais l’examiner comme un sujet digne de l'attention et des investigations d’un médecin, ce fut seulement parce que la volonté des supérieurs l’'amenait à l’obéissance. Du reste, une fois dépassé ce premier instant de contrariété, qui s’harmonise si bien avec sa nature humble, bonne et discrète, il est venu de lui-même, avec un geste très doux et un sourire sur les lèvres et dans les yeux, se mettre à mon entière disposition.
Une relation de confiance s'établit entre le moine et le médecin, permettant à ce dernier de procéder en toute liberté aux investigations nécessaires : La paume de la main gauche présente, à peu près à la moitié du 3° métacarpe, une lésion de forme circulaire d’un peu plus de 2 cm de diamètre. Cette lésion, comme toutes les autres que l’on peut observer sur lui, a une couleur rouge-brun et est recouverte d’une escarre noirâtre, dont la superficie est sillonnée de stries disposées selon un tracé pratiquement en rayons qui, selon toute probabilité, résulte du dessèchement du sang qui en coule. Il affirme que de temps à autre cette escarre tombe, se décollant en premier lieu des bords de la lésion, puis peu à peu vers le centre, jusqu’à se détacher complètement ; et alors le fond
de la plaie apparaît, lisse et de couleur rouge-brun. La profondeur de la lésion décrite ne semble pas très impor-
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PADRE PIO
tante, quand bien même elle atteint certainement, et même pénètre, l'épaisseur du tissu sous-cutané*,
Plus remarquable est le résultat de l’examen des pieds : Pour observer également les lésions des pieds, je l’ai aidé moi-même à ôter ses chaussettes, remarquant qu'elles étaient trempées d’une sérosité pas Sur le dos de chaque pied, et précisément à la hauteur du 2° métatarsien, j'ai relevé une lésion circulaire, de couleur rougebrun, recouverte d’une très fine escarre noirâtre, qui reproduit exactement les caractéristiques des plaies aux mains que j'ai décrites [...] À la plante des pieds, et à un point correspondant à peu près aux lésions du dos, on observe 2 autres plaies, l’une sur chaque plante, aux contours bien nets et parfaitement identiques aux précédentes’!.
Quant à la plaie du côté, elle se présente comme une croix oblique, telle que l’a vue précédemment le Pr Bignami ; mais cette fois, elle saigne abondamment :
Bien que la lésion soit superficielle, des gouttes de sang en ont suinté sous mes propres yeux en quantité plus remarquable que des autres plaies ; quand j’ai examiné
pour la première fois Padre Pio, vers 9 heures du soir, j'ai ôté un pansement qui était appliqué sur cette lésion : à peu près de la dimension d’un mouchoir commun, il était tout trempé d’une sérosité sanguine. Je l’ai remplacé par un autre mouchoir, blanc, afin de pouvoir observer le lendemain matin le sang dont il serait imprégné ; de fait, en reprenant mes observations vers les 7 heures, donc à 10 heures seulement d’intervalle, jai constaté que ce mouchoir aussi, de même qu’un pansement d’égale grandeur qu'y avait ajouté Padre Pio durant la nuit, étaient complètement imbibés de la même sécrétion séro-sanguinolente??,
Le Dr Festa passe trois jours à San Giovanni Rotondo. Il a tout loisir d’examiner les stigmates, mais aussi d’étudier le comportement et la personnalité du stigmatisé : Le parfait équilibre qui existe entre les fonctions de son système nerveux et ses facultés mentales, l'harmonie et la 100
DES FAITS
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cohérence qu’exprime chacun de ses actes, chacune de ses paroles, son entière consécration à la prière, à la méditation et au bien de ceux qui l'entourent, ne permettent d'aucune façon — même du point de vue clinique — de classer le cas de Padre Pio parmi ceux-là [qui présentent des nécroses cutanées d’origine névrotique]#,
Au terme de ses observations, il rédige un rapport circonstancié dont les conclusions Dr Romanelli :
rejoignent celles du
Les lésions que présente Padre Pio, et les hémorragies dont elles sont le siège, ont une origine que nos connaissances sont bien loin de pouvoir expliquer. Leur raison d’être se situe bien au-delà que ce que la science médicale est en mesure d’en atteindre. Et si l’on pense à la bonté, à la douceur, à la mansuétude de son caractère ; à sa vie toute tissée de sacrifice et de bien en faveur de ceux qui ont recours à lui ; à ses longues veilles de méditation et de prière, il n’est guère difficile de comprendre comment son esprit a pu devenir un véritable centre d’attraction de la grâce divine, et comment celle-ci
a pu imprimer en lui les signes de sa prédilection là où précisément Notre Seigneur a souffert le plus cruel des martyres’f,
Le Dr Festa aura l’occasion d’examiner Padre Pio le 15 juillet 1920 avec son confrère Romanelli qui, dans une
lettre au père provincial Pietro da Ischitella, soulignera les lacunes du rapport du Pr Bignami : celui-ci, tout en admettant le caractère insolite et sur certains points inexplicable des plaies, leur trouve néanmoins une explication scientifique des plus contestables. En effet,
la conviction que Padre Pio était un névropathe (lisons : hystérique) présentant des autolésions, indique qu'il [Bignami] ne connaissait pas les travaux de Bernheim, pour qui l’hystérie est une maladie inexistante, ni les résultats du congrès de Lausanne (1908), où il avait été affirmé
que l’hystérie 7 4 jamais provoqué de lésions . ni le point de vue de Babinski lui-même je déclarait n'avoir jamais vu de lésions cutanées d'origine hystérique *. 101
PADRE PIO
Le provincial est d'autant plus convaincu qu'il a constaté lui-même tout autre chose que les lésions superficielles signalées par l’illustre professeur : À l’occasion d’un des examens auxquels nous avons soumis Padre Pio en 1919, je lui ai fait poser la main ouverte sur une table couverte d’un journal. Quand j'ai ôté sa mitaine, l’escarre recouvrant la plaie est tombée, et j'ai vu le trou qui traversait la main de part en part, à tel point que je pouvais distinguer les grosses lettres du journal à travers la plaie. Si mes supérieurs me le demandent, je l’attesterai sous serment.
Le Dr Festa reverra les stigmates en 1924 et, pour la dernière fois, en 1925. Chaque nouvelle observation le
confortera dans sa conviction : les plaies du capucin ont une origine que la science ne peut expliquer. Peu soucieux de s'engager au grand jour dans la polémique, le Pr Bignami se désintéressera de l’affaire et ne rencontrera plus jamais Padre Pio. Quant aux Drs Romanelli et Festa, ils auront l’occasion de contrôler l’évolution des stigmates,
ces plaies vivantes signalées au siècle précédent par le Dr Imbert-Gourbeyre, qui les avait longtemps étudiées’. Le secret du Roi
Des stigmates de Padre Pio, les médecins n’apprendront jamais qu'une chose : les plaies sont apparues ensemble, spontanément, le matin du 20 septembre 1918, alors que le jeune moine — il avait trente et un ans — se trouvait dans le chœur de l'église conventuelle, et l'événement n’a eu aucun témoin. En effet, si attentifs à sa personne que soient les hommes de l’art, si respectueux qu’ils se montrent à son égard, il veille jalousement à ne rien leur dire qui ne concerne strictement le champ de leurs compétences : le secret de son âme ne leur appartient pas. De même, c'est avec réticence qu’il consent à s'ouvrir, à son
confesseur comme à son directeur spirituel, de son expé102
DES FAITS
SURNATURELS ?
rience intérieure. Non par manque de confiance ou défaut de transparence, mais parce qu’il ne trouve pas les termes propres à traduire ce qu’il ressent, et surtout parce que son humilité souffre d’avoir à révéler les grâces dont il est favorisé : il sait qu’on les interprétera comme autant de signes d’une vertu dont il est persuadé être totalement dépourvu. Dès lors qu’il s’agit de décrire, au nom de l’obéissance, les opérations de la grâce dans son âme, sa correspondance s'encombre de formules embarrassées et, prenant Dieu à témoin de sa misère, il multiplie les protestations d’indi-
gnité quand il doit signaler quelque nouvelle faveur divine. Ces incises brisent le rythme de ses lettres, alourdissant un
style qui, par ailleurs spontané et plein de fraîcheur, rend la lecture de ses écrits agréable ; elles n’en sont que plus précieuses pour nous faire entrevoir sa précoce sainteté. Ce n'est que bien plus tard, dans les ultimes années de sa vie, qu’il consentira — toujours au nom de l’obéissance — à répondre aux questions de ses supérieurs relatives à sa vie intérieure, et ce ne sera jamais sans un violent effort sur
lui-même : souvent, les larmes et les sanglots l’interrompront, au point de l'empêcher de poursuivre son récit.
Mise à rude épreuve par les supérieurs ecclésiastiques,
cette réserve de Padre Pio l’est aussi par les fidèles et les pèlerins qui, non contents de scruter chacun de ses gestes durant la célébration eucharistique pour tenter d’apercevoir les plaies, n’hésitent pas à poser des questions indiscrètes. Si, le plus souvent, il fait mine de ne pas avoir entendu, il ne peut parfois retenir un mouvement d’impatience, voire un mot sec qui remet vertement à leur place les importuns. Progressivement, il se détendra quelque peu, au point de répondre avec humour à tel ou tel curieux : Évidemment, ça fait mal, les stigmates !Jésus me les aurait peut-être attribués comme décoration” ?
Comment expliquer que ce sont de véritables plaies, qu’ils n’éclosent pas spontanément, telles les roses vermeilles évoquées par une certaine littérature pieuse? Qu'ils sont les signes d’une réalité mystérieuse, l’affleurement d’une 103
PADRE PIO
expérience intime — la rencontre personnelle avec le Crucifié — qui bouleverse non seulement son être jusqu'au plus profond, mais son existence entière, et dont il ne peut rendre compte, sinon par l’exemple d’une vie toute donnée ? Un long chemin de croix
Lorsque Padre Pio reçoit les stigmates, mesure-t-il la route parcourue depuis le jour où, âgé de seize ans à peine, il est entré dans l’Ordre séraphique ? Sans doute pas, quand bien même il regarde le temps écoulé comme le déroulement d’un chemin de croix où culmine aujourd’hui, station douloureuse s’il en est, sa configuration au Christ souffrant. En effet, depuis son entrée en religion, il chemine dans l’obscurité de la foi, comme en une nuit profonde où les grâces dont il est favorisé one d’un bref éclat après lequel les ténèbres semblent plus impénétrables encore, augmentant ses peines intérieures. Et, si loin qu’il remonte dans ses souvenirs, il se heurte à l’in-
compréhensible. Il s'appelle alors Francesco Forgione, fils de paysans établis à Pietrelcina, une bourgade isolée dans les monts du Samnium. À sa prise d’habit, le 22 janvier 1903, on le place sous le patronage du pape martyr Pie If, dont les restes sont conservés dans son village natal sous l’autel de l'église Sant’ Anna, et de saint Pie V, le pontife de la Contre-Réforme catholique, et on y accole suivant l’usage
le nom de son lieu de naissance : il devient F4 Pio da Pietrelcina. L'année de noviciat à Morcone, localité sise à vingt-cinq kilomètres de son village natal, constitue le prélude d’une vie nouvelle, serein malgré les détachements et les purifications exigés par ce temps d'initiation à la vie religieuse. Le cadre — un antique bâtiment de pierre blonde posé sur une colline à l'écart de la localité, au milieu d’un parc verdoyant — se prête à la vie contemplative, le silence y est rendu plus sensible encore par le bruissement de la brise dans les arbres, le murmure des fontaines dans le cloître et le jardin. Rien ne trouble le fil de rudes journées 104
DES FAITS
SURNATURELS ?
rythmées par l'office liturgique et le travail manuel. Padre Pio n’a guère évoqué cette époque qui « reste dans le souvenir des anciens comme un lieu d’une austérité et d’une rigueur incroyables” ». Ses condisciples ont souligné à l'envi la rigueur de la formation des novices dans ces premières années du xx° siècle. Aux sévères exigences de la Règle — l'Ordre capucin est une réforme franciscaine dans une perspective pénitentielle — s'ajoutent les désagréments consécutifs à la rudesse des temps : les nombreux jeûnes de précepte®® sont rendus plus austères encore par une frugalité permanente, car les couvents sont très pauvres et il n'est pas rare qu’on y souffre de la faim; le sommeil arcimonieux sur une feuillée de maïs, interrompu par le
a de nuit pour la prière chorale, est rendu difficile en hiver par le Éoid de la cellule monacale et les courants d’air du cloître, troublé en été par la chaleur accablante et les moustiques. S’essayant à la régularité monastique sous la conduite du maître Tommaso da Monte Sant’Angelo, religieux d’un abord sévère, mais compréhensif et attentionné à ses novices‘!, fra Pio impressionne jusqu'aux anciens par son esprit religieux et son observance de la Règle et des constitutions ; Il fut toujours un novice exemplaire, ponctuel dans l’observance et exact en toutes choses, au point de ne jamais donner lieu à la moindre remontrance, contrairement aux autres®?,
Il se plie aux mortifications propres à l'Ordre séraphique avec une générosité que l’on attribuerait à la fougue et à l'idéalisme propres à l’adolescence, n’eût été un esprit de prière des plus remarquables : Il demandait fréquemment laes d’être dispensé de la récréation, de la promenade et même du repas, pour se retirer au chœur ou dans sa cellule, Très vite, cette ferveur s’est intensifiée, tous notent son
attrait pour l’oraison et l'émotion qui accompagne celleCi :
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PADRE PIO
Après la lecture du point de méditation, qui portait toujours sur la Passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ, il se tenait à genoux durant tout le temps réglementaire et même après, quand il en avait la possibilité, versant d’abondantes larmesff.
Ses compagnons confirment l'existence dès cette époque du don des larmes chez le jeune novice : Sa méditation portait toujours sur les peines du Crucifié. Durant l’oraison au chœur, il pleurait à grosses larmes, au point que celles-ci laissaient leurs traces sur le plancher.
Même les années d’études, propices à la dispersion et à un fléchissement de la vie spirituelle au profit de l'effort intellectuel, n’altèrent pas son égalité d'humeur non plus que sa ferveur : J'ai eu Padre Pio comme étudiant en théologie à Mon-
tefusco. Il ne brillait pas par des talents hors du commun — c'était une intelligence moyenne -, il se distinguait par son comportement. Parmi ses condisciples rieurs et parfois exubérants, il était calme, discret même durant la récréa-
tion, toujours humble, doux, obéissantf.
Ses confrères ratifient l’appréciation du professeur : D'intelligence moyenne, il n’en savait pas moins toujours sa leçon, quand bien même j'avais l'impression qu’il étudiait peu [...] Entrant souvent dans sa cellule, je le trouvais presque toujours agenouillé en prière, les yeux baignés de larmes. Je pourrais dire qu’il fut un étudiant adonné à l’oraison, une oraison faite de larmes, car il suffisait de regarder ses yeux pour comprendre que les larmes lui étaient chose ordinaire‘.
Déroutés par cette émotivité, les uns le considèrent avec perplexité, d’autres ne peuvent réprimer un sourire gêné ; lui-même, pour éviter les railleries, étale sur le sol à ses 106
DES FAITS
SURNATURELS ?
genoux un mouchoir qu’il ramasse trempé, évitant ainsi de tacher les lattes du parquet. La communion aussi est l’occasion de larmes abondantes. Lui en demande-t-on la raison, il rougit, se tait, jusqu’à ce qu’un de ses supérieurs finisse par lui arracher, sous le sceau du secret, cet aveu :
Je pleure mes péchés et les péchés de tous les hommes.
Il pleure tant qu’il contracte une conjonctivite chronique, au point que l’on craint pour sa vue. Cela lui vaut d’essuyer de la part du ministre général de l'Ordre un refus catégorique lorsque, à l’occasion d’une visite de celui-ci au studium, il sollicite la faveur d’être envoyé en mission « pour évangéliser les pauvres et les conduire au salut ». Il se soumet sans un murmure, concluant quelques années plus tard : Dieu me réservait pour des choses plus pesantes?.
Nul n’en aura su davantage sur ces larmes. Torturé par le sentiment de son indignité, le jeune clerc entrevoit en même temps de façon confuse sa vocation future, comme il le confiera plus tard à une de ses filles spirituelles : Mais toi, Seigneur, qui as fait expérimenter à ton petit
enfant tous les effets d’un véritable abandon, dresse-toi
enfin, tends-moi la main et conduis-moi là où tu m'avais appelé initialement. Que te soient rendues louanges et
actions de grâces à l'infini, ô mon Dieu, à toi qui, m'ayant caché aux yeux de tous, as dès cette heure-là confié une très grande mission à ton enfant, mission que toi et moi seuls connaissons, Ô mon Dieu, mon Père ! Comment ai-
je répondu à cette mission ? Je l’ignore. Mais je sais que peut-être je devais faire davantage encore”,
Durant une année, il approfondit dans la prière le sens de cette très grande mission et, quand il prononce ses vœux simples, le vendredi 22 janvier 1904, il adresse à Dieu une requête qui lève un peu le voile sur son secret : Fais-moi la grâce d’être un fils de saint François moins indigne, qui puisse être un exemple pour ses confrères, 107
PADRE PIO
afin que la ferveur se maintienne et s’accroisse toujours en moi, jusqu’à faire de moi un capucin parfait",
À l'épreuve de ne pas correspondre encore pleinement au dessein de Dieu sur lui, s’ajoute celle de la maladie. En
entrant à Morcone, il ne jouissait pas d’une santé florissante, et le rude régime du noviciat a ébranlé sa fragile constitution : il est fébrile, tourmenté par la toux, sujet à des douleurs thoraciques, à des évanouissements, à des sueurs froides. Après le noviciat, les transferts d’un couvent à l’autre lui permettent d’autant moins de refaire ses forces qu’il connaît durant ses études scolastiques une crise de scrupules lancinants, relatée plus tard à la troisième personne dans une lettre adressée à son directeur spirituel : Ce martyre fut très douloureux pour cette pauvre âme, et par son intensité, et par sa durée. Il a débuté, si je ne me trompe pas, quand elle allait sur ses dix-huit ans, et il se prolongea jusqu’à ses vingt et un ans accomplis. Mais c'est dans les deux premières années qu'il fut quasi insupportable’?,
Cela coïncide avec les premières manifestations surnaturelles qui, le rassurant et le réconfortant sur le moment, lui font ensuite redouter d’avoir été dans l'illusion. Longtemps, cette peur le hantera :
Examinez, je vous en prie, la présente lettre, et si vous y trouvez quelque duperie du démon, n’hésitez pas à m'éclairer. Cette seule pensée me fait trembler, je ne voudrais pas être victime du démon’i,
x À la maladie, à l'angoisse qu’elle génère — la crainte d'être renvoyé à cause de sa santé médiocre —, s'ajoute donc un stress beaucoup plus profond. C’est dans ces conditions qu’il a prononcé ses vœux perpétuels le dimanche 27 janvier 1907, au couvent de Sant’Elia a Pianisi où, après un bref séjour à San Marco la Catola, il a
achevé son cursus philosophique :
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DES FAITS SURNATURELS ?
Lié à jamais par les vœux dans l'Ordre des capucins, sous la Règle du séraphique père saint François d'Assise, avec pour seule et unique fin de [s’Jappliquer au bien des
âmes et de [se] consacrer entièrement au service de Dieu’#,
Puis il entreprend ses études de théologie à Serracapriola, les poursuit à Montefusco et, le 21 décembre 1908, il reçoit dans la cathédrale de Benevento le sous-diaconat des mains de Mgr Paolo Schinosi, archevêque de Marcianopoli. Mais, peu après, ses forces l’ont trahi :
Il était maladif, très délicat, souvent sujet à la fièvre et à de vives douleurs... Il y eut une époque où les assauts de la fièvre l’affaiblirent considérablement. Le médecin lui prescrivit divers remèdes et le repos absolu, mais ces soins n'eurent aucun effet. Voyant que son état ne s’améliorait pas à Montefusco, les supérieurs de l'Ordre le renvoyèrent dans sa famille, espérant qu’il s’y rétablirait grâce à l'air du pays natal et aux soins de sa mère”.
Il doit renoncer à la vie conventuelle, interrompre ses études et par là même voir sérieusement compromis son cheminement vers la prêtrise, sinon sa vocation religieuse, Prêtre saint, victime parfaite
Accompagné par le père Agostino da San Marco in Lamis, son premier professeur de théologie, fra Pio est retourné à Pietrelcina en mai 1909. Il espère bien n’y effectuer qu’un bref séjour : est-il pensable que Dieu lui ait inspiré un si puissant attrait pour les capucins, un si brûJant désir du sacerdoce, et qu’en même temps il lui ôte tout moyen de répondre à sa vocation ? De fait, ayant recouvré un semblant de santé, il peut, le 18 juillet 1909, être ordonné diacre par Mgr Della Camera, évêque de Termopoli, dans la chapelle
du couvent de Morcone. Mais il
lui faut bientôt déchanter car, à peine l’été passé, il rechute gravement, si bien que son provincial, le père Benedetto da San Marco in Lamis, lui recommande : 109
PADRE PIO
Si vous éprouvez une notable amélioration de votre santé en respirant l'air natal, continuez à demeurer chez vous, priant le bon Dieu qu'au moins il vous rende capable d'étudier un peu et de faire le nécessaire pour que vous puissiez accéder au sacerdoce, suivant les récentes
prescriptions. Quels sont les desseins de Dieu lorsqu'il vous veut quasi absolument dans votre famille, je lignore ; mais je les adore pourtant, espérant avec confiance que la crise se dénouera”f.
Persuadé de l’imminence de sa fin, fra Pio lui fait part de son vœu le plus cher : être ordonné dans les meilleurs délais. Il ne craint point la mort, mais il voudrait mourir prêtre, pour consommer le sacrifice de sa vie dans une union plus étroite avec le Christ souverain prêtre éternel : Depuis longtemps je m’efforce d’étouffer en mon cœur un désir extrêmement vif mais, je le confesse, tous mes efforts ne sont point parvenus à d’autre résultat que l’attiser davantage encore. Aussi souhaité-je confier ce désir à quelqu'un qui puisse le satisfaire. Plusieurs personnes, dont je crois qu’elles sont informées des dernières décisions du Saint-Siège, m'ont assuré que si je sollicitais auprès de vous une dispense pour mon ordination, en exposant mon état de santé ps) je pour-
rais l’obtenir. Si donc, & père, tout dépend de vous, ne me faites pas désirer davantage ce jour ! Alors, si le Dieu souverain a décidé en sa miséricorde
de me faire grâce des souffrances du corps en abrégeant mon exil sur cette terre, comme je l’espère, je mourrai comblé de contentement, car il n’est aucun autre désir qui me retienne ici-bas/?,
Il n’a pas vingt-trois ans et l’âge canonique requis pour l'accès au sacerdoce est de vingt-quatre. Mais, dans l'espoir d’une réponse positive, et encouragé par son supérieur, il poursuit sa formation théologique auprès de don Pannullo, le curé archiprêtre de Pietrelcina, et du vicaire don Orlando. Cependant la maladie ne lâche point prise : 110
DES FAITS
SURNATURELS ?
L'estomac, grâce au ciel, ne rejette plus rien depuis Noël, alors qu’il ne retenait jusque-là que de l’eau pure. Je sens aussi que mes forces sont un peu revenues, au point que je puis marcher sans en être incommodé. Mais ce qui ne veut pas me quitter, c'est la fièvre qui, tous les jours pratiquement, vers le soir, vient me rendre visite, suivie d'abondantes sueurs. La toux, et des douleurs au thorax et
à la colonne vertébrale sont ce qui me fait souffrir le plus, et continuellement’#,
Dans ces toutes premières lettres, motivées par les circonstances, transparaît le désir que ressent alors le jeune religieux d’une direction spirituelle. Timidement, en effet,
il commence à ouvrir son âme au provincial :
Je ne saurais trop rendre grâces au Seigneur de me donner la force de supporter avec résignation et patience tous ces maux. Depuis un certain temps déjà, il me semble qu’il n'est plus rien ici-bas qui m’attire ; l’idée de la guérison, après toutes ces tempêtes que le Très-Haut envoie sur moi,
me semble un songe, et même le mot me paraît vide de sens ; au contraire, la pensée de la mort exerce sur moi un puissant attrait, je suis très près d’y adhérer. De tout cela, j'ignore la cause, et c’est afin d’en obtenir l’explication que je me suis tourné vers vous’.
L'épreuve physique se double de peines morales, mais aussi d’un sentiment aigu d’indignité en face de Dieu et d’une amère déréliction qui l’amènent à s’en remettre au seul vouloir de Dieu, prononçant à l’exemple de la Vierge Marie un fat radical, sans pour autant qu'il perde de vue l'appel de Dieu sur lui : Il me semble que mon état de santé en général est stationnaire, avec la seule différence pourtant que, depuis quelques jours, les douleurs dans la poitrine se sont intensifiées. J'ignore la cause de tout cela, et en silence j'adore et baise la main de Celui qui me frappe, sachant en vérité que c’est lui qui d’une part m’éprouve et d’une autre me console. Il me déplaît seulement, mon père, de ne pouvoir remercier suffisamment notre belle Vierge Marie, à l’intercession de qui je ne doute point d’avoir reçu du Seigneur 111
PADRE PIO
tant de force pour supporter avec une sincère résignation les nombreuses mortifications auxquelles je suis soumis de jour en jour°.
À ces souffrances s'ajoutent bientôt des crises de à
L]
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scrupules: Depuis plusieurs jours, je suis en proie à un continuel trouble de conscience à cause de ma vie passée, si mal employée. Mais ce qui martyrise plus particulièrement mon cœur, m'affligeant outre mesure, est la pensée que je
n'ai pas confessé tous les péchés de mon existence passée, et je ne sais si j'ai confessé les autres bien ou mal. Mon père, j'ai besoin d’un secours qui apaise les hésitations de mon esprit car, vous devez m'en croire, c’est une pensée qui me tue ; je ne sais quel parti prendre. Je voudrais faire une confession générale, mais j'ignore si cela me fera du mal ou du bien. Aidez-moi, ô père, ne m’abandonnez pas, pour l’amour de notre cher Jésus ! Je suis disposé à faire tout ce que vous m'indiquerez.
Je me sens aussi parfois tenté de renoncer à la communion quotidienne, mais je me suis jusqu'à présent vaincu sur ce point. Que-tout soit pour la gloire de Jésus. Et comment donc, mon père, pourrais-je vivre sans m’approcher de Jésus chaque matin, ne fût-ce qu’une seule fois ? En même temps, je ne puis comprendre comment de tels craintes et inconforts peuvent subsister dans un cœur qui préférerait mille fois la mort plutôt que de se résoudre à pécher. En ces tortures du cœur, je ressens une plus grande confiance en Dieu, et je suis à ce point rempli de douleur à cause de mes péchés, que je connais des moments de martyre continuel.
Il ne me reste, au milieu de cette douleur que je dirais quasi infinie, d’autre réconfort que de pleurer, c’est tout à la fois une consolation et un soulagement pour moift,
Le père Benedetto prodigue à celui qu’il considère désormais comme son fils spirituel des paroles d’apaisement. Il l’exhorte à ne tendre plus que vers le sacerdoce dans l'attente paisible d’une réponse de Rome à la demande d’exemption®?, mais les tentations se font plus violentes encore, en même temps que s'aggrave la maladie : 112
DES FAITS
SURNATURELS ?
Depuis quelques jours, une nouvelle douleur à la base du poumon gauche est venue me tourmenter. Peut-être cette fois Jésus en finira-t-il avec moi. Cette nouvelle souf-
france est plus aiguë que toutes les autres, elle me rend incapable de faire quoi que ce soit, et c’est à peine si par-
fois je parviens à articuler un mot.
Que soit bénie la main de notre cher Jésus, qui me frappant, me rend digne — bien que je n’en aie aucun mérite — de souffrir quelque chose pour son amour, en réparation de mes nombreuses fautes !
Fautes qui ne sont que certaines aspérités de caractère
mais qui, pour cette âme scrupuleuse et torturée par l’angoisse de ne pas correspondre à la volonté de Dieu, prennent — et pour longtemps encore — des proportions dramatiques : Je regrette seulement qu’il m'arrive parfois, sans le vouloir et sans que je puisse alors me dominer, d’élever un peu la voix en ce qui regarde la correction. Je sais bien que c’est une faiblesse répréhensible, mais comment faire pour l’éviter dès lors que cela se produit sans même que je m'en rende compte ? Pourtant, je prie, je gémis, je men
lamente auprès de notre Seigneur, mais il ne m’exauce pas encore pleinement. Et, malgré toute la vigilance à laquelle je m'efforce sur ce point, je fais parfois ce que justement
j'abhorre le plus et voudrais éviter,
C’est aussi la crainte que connaissent les âmes éprises de Dieu, celle de ne pas lutter suffisamment contre les tenta-
tions, qui le torture particulièrement au moment où il va communier : J'ai reçu votre dernière petite lettre, qui a été d’un grand réconfort pour mon esprit si agité. Mais hélas, mon père, les jours ne sont pas tous semblables pour moi ! Un nouveau petit nuage est venu assombrir l'horizon de mon âme,
une nouvelle guerre m'a été déclarée par le prince des ténèbres. Ce dernier, vaincu en partie parce que je vous ai
obéi — j'avoue que je n’en ai aucun mérite —, me livre à présent une autre bataille non moins acharnée que la précédente. F15
PADRE PIO
Après les innombrables tentations auxquelles je suis soumis de jour en jour, un doute me reste, qui va jusqu'à bouleverser même mon esprit : est-ce que vraiment je les ai repoussées ? À cause de cela, je pleure et gémis beaucoup
aux pieds de Jésus au Saint Sacrement, et souvent il me
semble en être réconforté; mais j’ai l'impression aussi qu’en même temps Jésus se cache à mon âme. La plume est impuissante à décrire ce qui se passe en mon Âme dans ces moments où Jésus se dérobe. Cette
incertitude dans laquelle je me trouve de savoir si j'ai ou non écarté les tentations, l’insidieux Malin me la fait ressentir lorsque je m’approche de la sainte communion. Ce sont, mon père, des moments de très grand combat, et alors, quel effort je dois accomplir pour ne pas me priver d’un tel réconfort ! Vous-même, père, que pensez-vous de
cela? Est-ce le démon qui suscite un tel trouble, ou bien ne seraient-ce qu'’illusions de ma part? Dites-moi donc comment je dois me comporter. Mon père, je veux vous redire que je préférerais mille
fois la mort plutôt que de consentir à offenser un Dieu si bon. Volontiers, je ferais en une seule fois, si cela était en mon pouvoir, une gerbe de toutes mes mauvaises inclina-
tions, que je porterais à Jésus afin qu’il daigne toutes les consumer par les flammes de son divin amourff. Le jour même où il se confie ainsi au père Benedetto,
celui-ci lui a écrit pour lui annoncer que Rome ayant accordé la dispense d’âge, il pourra être ordonné prêtre un mois plus tard. Loin de pacifier fra Pio, la bonne nouvelle
exacerbe ses tourments, au point que le père spirituel doit hausser le ton : Sois consolé et chasse les tentations et les scrupules que
l'ennemi s’efforce de susciter. Ta crainte pour tes péchés est sans fondement, parce que Dieu et la Vierge te protègent dans les épreuves. Je te le répète, je te dis la vérité, moi qui parle dans le plein exercice de mon autorité, et ta pensée, obscurcie qu'elle est par les ténèbres de l’ennemi, ne peut connaître les choses telles qu’elles sont en réalité devant Dieu.
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DES FAITS
SURNATURELS ?
Enfin, au terme de six mois d’une attente anxieuse, fra
Pio est ordonné prêtre le 10 août à Benevento par Mgr Schinosi. Padre Pio — on l’appellera désormais ainsi — aurait voulu se Re par une retraite à Morcone, mais, aussitôt y était-il arrivé qu'une fièvre brûlante accompagnée de vomissements le terrassait, incitant ses supérieurs à le ren-
voyer à Pietrelcina.. À peine avait-il trouvé la force de se rendre quelques jours plus tard à Benevento pour y subir un dernier contrôle de ses connaissances en théologie. L’incident avait quelque peu irrité le père Benedetto : Et à présent, comment allez-vous ? Cela me déplaît, mais ère les décrets du Très-Haut qui, par un effet de son ineffable pitié, assurément, ne vous permet pas de demeurer dans ce couvent où lui-même vous avait appelé avec tant de bienveillance. Peut-être vous veut-il rejeté dans l’exil du monde, afin que vous puissiez reposer en lui seul toutes vos espérances et délices. Qu'il soit béni$ !
Ce mouvement d’humeur — souligné par le voussoiement, et signe avant-coureur de futures incompréhensions — est bientôt oublié. Le jeune prêtre ne veut se rappeler que le jour béni entre tous, dont il a fixé le souvenir sur l’image commémorant son ordination et sa première messe le lendemain à Pietrelcina, dans l’église Sant’ Anna où il avait été baptisé : O rex, dona mihi animam meam pro qua rogo et populum meum pro quo obsecro (Est 7, 3). Souvenir de ma première messe. Jésus, mon souffle et ma vie,
aujourd’hui en tremblant je r'élève dans un mystère d'amour, qu'avec toi je sois dans le monde
Voie, Vérité, Vie, et pour toi is saint, victime parfaite”,
Venu, en sa qualité de délégué du provincial, tenir l’homélie d’usage, le père Agostino da San Marco in Lamis a formulé un vœu :
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PADRE PIO
Tu n’as guère de santé, tu ne peux être un prédicateur.
Je te souhaite donc d’être un grand confesseur‘,
Intuition prophétique, dont nul n’entrevoit la portée.
Les voies de l'expérience mystique Padre Pio connaît la joie que ressent tout nouveau prêtre. Pourtant, les tentations de tout genre redoublent de violence et, une semaine à peine après son ordination, il écrit à son père spirituel : Mon cœur est débordant de joie et se sent toujours plus fort pour affronter toutes sortes d’afflictions, dès lors qu’il s’agit de plaire à Jésus. Il n’en est pas moins vrai que le démon ne se donne aucun répit pour me faire perdre la paix de l’âme et ébranler en moi cette immense confiance que j’ai en la miséricorde divine. Il s’y efforce principalement au moyen de continuelles tentations contre la sainte pureté, les suscitant dans mon imagination et parfois même à l’occasion d’un simple regard que je pose sur Les choses, non point saintes, mais pour le moins indifférentes®”, Ces obsessions sont exacerbées par une vive crainte d’of-
fenser Dieu, qui lui fait souhaiter la mort plutôt que le péché : Je ne sais comment rendre grâces à notre cher Jésus, qui me donne tant de force et de courage pour supporter non seulement les nombreuses souffrances qu’il m’envoie, mais encore les continuelles tentations qu’il permet de surcroît, et qui vont se multipliant de jour en jour. Ces tentations me font trembler de la tête aux pieds, dans la crainte d’offenser Dieu. J'espère que l’avenir sera au moins semblable au passé, à savoir Fe je ne succomberai pas. Mon père, cette peine est trop forte pour moi. Je me recommande au Seigneur afin qu’il daigne la changer contre quelque autre, quitte à redoubler celle-ci. Je dois pourtant confesser que je suis 116
DES FAITS
SURNATURELS ?
content même au cœur de ces afflictions, parce qu’elles sont encore bien grandes les douceurs que notre bon Jésus me fait savourer pratiquement tous les jours.
Dites encore à Jésus, mon père, qu’il me libère bien vite des lacets de ce corps mortel. Écrivez-moi, car vos conseils me font tant de bien, et dites-moi encore ce que Dieu attend de l’ingrate créature que je suis”,
Comme s’il était pris au mot, sa peine est changée en une autre, et il retombe malade : Par la volonté de en point. Ce qui me leurs fortes et aiguës elles me causent une
Dieu, je continue de me sentir mal tourmente le plus, ce sont des doudans le thorax. À certains moments, souffrance telle, qu’il me semble que
ma poitrine et mon dos vont éclater. Jésus ne manque pas
cependant d’adoucir de temps à autre mes peines d’une autre façon, en me parlant au cœur. Oh oui, Père, comme
Jésus est bon envers moi! Quels précieux moments que ceux-ci, une félicité que je ne saurais comparer à rien, un
bonheur qu’en ces nié instants d’affliction Jésus me donne à savourer’,
Quelle est cette étrange maladie ? Durant son noviciat et ses études, les médecins pensaient se trouver devant un cas de phtisie, mal fréquent à l’époque. Mais à Pietrelcina, le Dr Cardone, appelé en consultation, a été d’un tout autre avis : Les médecins lui avaient trouvé une tuberculose pulmonaïire et ne lui laissaient, plus ou moins, que quelques mois à vivre. Mais lorsque je nets je fus aussitôt, et non sans raison, d’un avis contraire. Fragile, il l'était, certes, en
proie à un dépérissement invincible dû au jeûne, au manque de sommeil, à ses pratiques ascétiques, à ses péni-
tences. Il souffrait aussi d’une bronchite tenace contractée dans les champs, dans la cabane de Piana Romana où il se retirait pour prier. Mais c’est là un tout autre discours, qui
n’a rien à voir avec la tuberculose. Cela est si vrai qu'après chaque injection de tuberculine, les cuti-réactions étaient toujours négatives, et qu'il suffisait, pour le remettre d’aplomb, des potions et des décoctions qu'il avait coutume de prendre”?, 117
PADRE PIO
D’autres praticiens ont confirmé le diagnostic de bron-
cho-alvéolite chronique. En réalité, on n’en sait rien, d’autant plus qu’il n’a nullement l'air malade : .
.
,
.
.
®
2
Son visage rose ne laissait rien transparaître de la maladie dont il était affecté”.
Et lui-même reconnaît :
La peine principale de ma maladie était le fait qu'apparemment je ne présentais aucun symptôme, ce qui en ame-
nait certains à douter qu’effectivement je fusse souffrant”#.
Complexe dans ses causes, déroutante par ses effets, cette pathologie semble être le cadre clinique dans lequel Dieu à voulu inscrire les opérations de sa grâce en l’âme de Padre Pio, en vue de la mission qu’il lui a fait entrevoir déjà dès les premiers temps de sa vie religieuse. Telle est la lecture qu’en fera Padre Pio tout au long de sa vie : à l’école de la souffrance, le jeune moine approfondit la science de la croix dont la lumière salvatrice éclairera désormais au fil de sa longue existence les âmes qui auront recours à son ministère sacerdotal.
En vertu de ce que les théologiens nomment la d'adaptation divine”, la grâce se fraie un chemin dans les limites de notre nature et de notre condition humaines, en vue de les transfigurer : c’est ainsi que la stigmatisation survient presque toujours, chez le sujet, dans un tableau clinique très lourd, comme s’il fallait que l’homme fût allé au plus profond de la souffrance, en explorant jusqu'aux abîmes les plus vertigineux, pour être en mesure d’accueillir et d'assumer sans en mourir ce paroxysme du pâtir qu'est la configuration jusque dans la chair à l'Homme des douleurs. Les exemples de Theres Neumann ou de Marthe
Robin® — pour ne citer qu’elles — l’illustrent à l’évidence : avant d’être des stigmatisées, elles ont été, à l’instar de Padre Pio, de grandes malades que les tortures physiques, les angoisses psychologiques, les peines morales et spirituelles, ont familiarisées avec la souffrance. Et, partant, 118
DES FAITS
SURNATURELS ?
avec le mystère du mal : par la foi rejoignant à travers leurs épreuves le Christ humilié, flagellé, couronné d’épines et crucifié, communiant à sa Passion dont ils retrouvent dans leur vécu comme un reflet dès lors qu’ils acceptent de compléter dans leur chair ce qui manque aux épreuves du Christ pour son Corps, qui est l'Église (cf. Col. 1, 24), ces
mystiques de la croix « réalisent » qu’à l’origine de l’agonie et de la mort de Jésus est le mal, le péché. Et que leur union à son sacrifice rédempteur par l’offrande de leurs propres tourments les associe à son œuvre de salut, ouvrant leur propre cœur à la compassion envers les pécheurs, comme le cœur de Jésus est ouvert sur eux-mêmes. Ils sont
ainsi élevés à la participation au plus grand attribut de Dieu, la miséricorde. Dans ce cheminement douloureux, l’âme craint avant tout d’être livrée à elle-même, aussi éprouve-t-elle le besoin
d’être guidée et accompagnée. Ferme autant que délicate, fondée sur la seule référence à la personne et aux actes de Jésus, la direction du père Benedetto — à laquelle Padre Pio se soumet filialement — amène celui-ci, avec la grâce du sacerdoce, à dépasser ses scrupules, à vaincre sa peur être dans l'illusion, à éviter l’écueil du repli sur luimême ; son âme connaît dès lors un élan nouveau, fondé
sur l'abandon inconditionnel au seul vouloir de Dieu, et si l’épreuve ne cesse pas pour autant, elle revêt une signification nouvelle : Ma mauvaise santé suit son cours, avec ses hauts et ses
bas. Je souffre, c’est vrai, et je souffre beaucoup, mais je suis très heureux car même au milieu de la souffrance le Seigneur ne cesse de me faire sentir une joie inexprimable. Ne serait-ce, mon père, la guerre que le démon me livre continuellement, je serais comme en paradis ; je me trouve entre les mains du démon, qui s'efforce de m'arracher aux bras de Jésus. Quelle guerre, mon Dieu, me livre celui-là! À certains moments, il s’en faut de peu . je perde la tête, à cause de la violence que je dois me faire en permanence. Que de larmes, que de soupirs, mon père, j’adresse au ciel pour en être libéré! Mais peu importe, je ne me lasserai jamais de prier Jésus”.
M9
PADRE PIO
Souffrances et tentations lui deviennent autant de gages de son union à Jésus crucifié, le signe d’une prédilection divine dont il s’estime totalement indigne, noircissant — trait fréquent chez les authentiques spirituels — le tableau de son âme : Il est vrai que mes prières devraient m’attirer des châtiments plutôt qu’une récompense, tant a dégoûté Jésus par mes innombrables péchés. Mais il finira par s’émouvoir et par me prendre en
pitié, soit en me retirant du
monde et en m'appelant à lui, soit en me délivrant [de l'épreuve] ; et s’il ne daigne m’accorder aucune de ces deux grâces, j'espère au moins qu’il voudra bien continuer de me concéder la grâce de ne pas céder aux tentations. Jésus n’a point mesuré son sang pour le salut de l’homme, voudrait-il donc mesurer mes péchés pour me perdre ? Je ne le crois pas. C’est par son amour sacré que, rapidement et saintement, il exercera sa vengeance sur la plus ingrate de ses créatures’,
Loin de le pousser au désespoir, ce sentiment d’indignité augmente sa confiance en la miséricorde divine, lui faisant
désirer ardemment de n’accomplir en toutes choses que la seule volonté de Dieu : En ce qui concerne les afflictions et combats spirituels, je vous assure qu'ils vont de pair avec les souffrances du corps. La multiplication de ces dernières est suivie de l'augmentation des autres. Je ne sais jusqu'où cela ira, ni s’il en sera toujours ainsi. Mais je rends grâces au Seigneur car, bien qu’en certaines circonstances je souffre cruellement de moments de véritable angoisse, je conserve la joie de l’âme, quand bien même je dois me faire grande RO ce ; et il me semble qu’un courage nouveau descend doucement dans mon cœur. Alors je me jette avec confiance dans les bras de Jésus, et qu’il advienne alors ce qu’il a décrété : nous devons penser avec assurance que c’est pour m'aider”,
Avec les purifications passives que constituent souffrances physiques, tentations et épreuves spirituelles, le dépouillement de toute volonté propre dispose son âme à 120
DES FAITS SURNATURELS ?
l’action de la grâce divine, l’élevant peu à peu dans les voies de l’oraison unitive : Tous les phantasmes grossiers qu’insinue l'ennemi dans mon esprit disparaissent d’un coup lorsque je m’abandonne avec confiance dans les bras de Jésus. Dès que je suis avec Jésus crucifié, c’est-à-dire que je médite ses peines, je souffre immensément, mais d’une douleur qui me fait beaucoup de bien. Je jouis d’une paix et d’une tranquillité qui ne se peuvent expliquer. Mais ce qui me cause la plus vive blessure, mon père, c'est la pensée de Jésus dans l’eucharistie. Mon cœur se sent comme attiré par une force supérieure, avant même de le recevoir sacramentellement. J’ai une telle faim et soif
avant de communier, qu’il s’en faut de peu que je ne meure de cette torture!®,
L’attraction divine s’intensifie au point de reléguer en quelque sorte à l'arrière-plan tout ce qui par ailleurs pourrait troubler l’âme : Cette faim et cette soif, loin d’être assouvies lorsque je l'ai reçu dans la communion, toujours plus. Alors que je suis déjà en possession de ce Souverain Bien, l’impétuosité de la douceur est telle que j'en arrive presque à dire à Jésus : « Assez, je n’en puis plus ! » J’oublie pratiquement que je suis en ce monde, l'esprit et le cœur ne désirent plus rien, et parfois durant un long moment,
j'en suis
réduit à ne désirer autre chose, fût-ce par un acte de la volonté!1, À la fois suaves et douloureux, ces élans d’amour n’em\
L1
pêchent pas pour autant que Dieu continue de purifier son Âme au creuset de la souffrance :
Parfois, cependant, à cet amour tout de suavité vient se mêler le sentiment d’être à ce point pénétré de douleur à cause de mes péchés, qu’il me semble que je doive en mourir de chagrin. Et même là, le démon cherche souvent, bien souvent, à tourmenter mon cœur par les habituelles pensées qui m'affligent?,
121
PADRE PIO
Sans bien le comprendre, le jeune prêtre est progressivement élevé aux sommets de la contemplation mystique.
La lutte pour le Souverain Bien Plus l’âme s’abandonne à l’action de la grâce divine,
plus elle est confrontée aux assauts du Mal qui, exceptionnellement,
peuvent
revêtir des formes
extraordinaires.
D'’octobre à décembre 1911, Padre Pio effectue un séjour au couvent de Venafro, bâtisse du xvr° siècle accolée à la basilique dédiée aux saints martyrs Nicandre, Daria et Marcia, dans le cadre verdoyant des collines de la Molise. Il y a été envoyé avec d’autres confrères pour étudier, sous la direction du père Agostino, l’éloquence sacrée en vue de la prédication aux masses populaires, un des charismes de l'Ordre capucin; or, à peine arrivé, il tombe malade. Le père gardien l’emmène en consultation à Naples : une fois de plus, les médecins sont incapables de porter un diagnostic, et le Pr Cardarelli, pneumologue réputé, ne lui donne
qu’un mois à vivre. Aux accès fébriles, nausées et douleurs dans la poitrine s'ajoute une totale inappétence : Il y a un mois et demi qu’il est ici, et je peux dire sincèrement que jamais il n’a pu retenir de nourriture ne fât-ce qu’un quart d’heure ; et depuis 16 ou 17 jours, il est alité, incapable même de garder une cuillerée d’eau!%5.
Ce jeûne hors du commun, contrôlé par le Dr Nicola Lombardi, médecin traitant des capucins de Venafro, s’ac-
compagne dès la fin du mois de novembre de ce que l’on prend d’abord pour des accès de délire au cours desquels le malade parle à haute voix. Après un premier moment d’anxiété — on a craint une aggravation fatale du mal -, le père Agostino, puis le praticien réalisent qu’ils se trouvent en présence de ravissements, au cours desquels Padre Pio dialogue avec l’Invisible : Ces extases survenaient deux ou trois fois par jour, elles duraient une heure, parfois jusque deux heures et demie!°4. 122
DES FAITS
SURNATURELS ?
Exigeant sur les faits la plus rigoureuse discrétion de la part de la communauté, le père Agostino en informe aussitôt le père Benedetto. et prend soin de noter les paroles — prières et invocations tour à tour joyeuses, suppliantes et douloureuses — de l’extatique, qui lèvent un peu le voile sur ce que celui-ci vit alors. Ainsi, le 3 décembre 1911 : Que de profanations dans ton sanctuaire !Mon Jésus,
pardonne, abaisse ce glaive, et s’il doit s’abattre, que ce soit sur ma tête. oui, je veux être la victime. aussi,
punis-moi, ne châtie pas les autres. et même envoie-moi en enfer, pourvu que je puisse t’aimer et que les autres se sauvent... Châtie-moi, mon Jésus sauve-les tous. Mon Jésus, je m'offre en victime pour tous!®,
Les extases alternent avec d’autres manifestations, plus inquiétantes : À Venafro, en novembre
1911, moi-même et le père
Evangelista avons constaté les premiers phénomènes surnaturels. Jai assisté à plusieurs extases et à de multiples vexations diaboliques. J'ai alors écrit tout ce que j'ai entendu de sa bouche durant les extases, et comment s'étaient produites les vexations sataniques!%,
Non content de s’en prendre à Padre Pio par des tentations ou des phantasmes, le démon lui apparaît à présent sous les figures les plus diverses, accompagnées de bruits — perçus parfois par son entourage —, de cris effroyables, de gestes obscènes, de crachats : Il se montrait sous la forme d’un horrible chat noir...
de jeunes femmes nues qui dansaient lascivement... d’un bourreau qui le flagellait. du Crucifié... d’un adolescent,
familier des frères. du père spirituel, du père provincial, de Pie X. D’autres fois, sous l’aspect de son ange gardien, de saint François, de la très Sainte Vierge... Enfin, sous ses traits véritables, hideux, escorté d’une armée d’esprits infernaux!°.
123
PADRE PIO
C’est à Venafro, selon toute vraisemblance, que se produit l'incident relaté par la plupart des biographes de Padre Pio : il voit un jour le père provincial entrer dans sa cellule et, étonné déjà de sa présence — il réside habituellement à Morcone -, il est plus surpris encore de l'entendre insinuer, puis déclarer ouvertement que lui, pauvre frère si malade, ne s’adaptera jamais à la vie austère des capucins, surtout avec les exigences du ministère sacerdotal. Il vaut mieux qu'il quitte Roue auquel il cause un grand tort par ses histoires de diableries et autres, qui ne sont que le fruit de son imagination... Il se sanctifiera tout aussi bien parmi les séculiers. Sidéré par ce discours si peu conforme à la pensée de son supérieur, Padre Pio a une soudaine inspiration : profitant d’une pause de son interlocuteur, il se déclare prêt à faire la volonté de Dieu et lui demande de dire avec lui « Vive Jésus ! ». Aussitôt l’étrange visiteur s’évanouit en fumée, laissant derrière lui une odeur nauséabondel'#, Jusqu’alors, il n’a jamais été question, dans les lettres de Padre Pio à son directeur spirituel, d’apparitions non plus que de sévices diaboliques. L'épisode antérieur — très connu aussi — du chien noir reste un fait isolé, qui a été
relaté plus tard par ses confrères :
Une nuit de septembre 1905, à S. Elia a Pianisi, Fra Pio était en prière dans sa petite cellule, la fenêtre et la Per ouvertes à cause de la canicule. De la pièce voisine ui parvenaient un bruit de pas, la rumeur d’allées et venues sans fin. Croyant qu'il s'agissait de Fra Anastasio, occupant de cette cellule, il se pencha par la fenêtre et l’appela par son nom. Mais sur l'appui de l’autre fenêtre, toute proche, ce n’est pas Fra Anastasio qui apparut, mais un chien noir, monstrueux, la tête énorme et les yeux rougeoyants. D’un bond, l'animal sauta jusque sur le toit du bûcher, distant de quatre mètres, et disparut. Saisi de crainte, Fra Pio resta en prière. Le lendemain, il apprit que depuis plus d’un mois cette cellule était inoccupée, car Fra Anastasio avait été transféré dans une autre pièce!°?.
Padre Pio quitte Venafro le 7 décembre. À peine rentré à Pietrelcina, il retrouve instantanément ses forces, au 124
DES FAITS SURNATURELS ?
point d’être en mesure dès le lendemain, solennité de l’Immaculée Conception, de célébrer à pleine voix la messe chantée, « comme s’il n'avait jamais rien souffert!10 », Cela n'est qu’un répit, bientôt sa vue se met à baisser de façon alarmante :
Quant à la santé, grâce à Dieu, je vais à peu près bien, mais ma vue, qui ne veut pas revenir, me préoccupe un
peu. Pour célébrer la messe, je suis obligé le plus souvent d'allumer les lampes, ce que, grâce à la bonté de l’archiprêtre, personne ne me refusel!1,
À cause de cette infirmité, la Congrégation des Religieux lui concède le 21 mars 1912 la faculté de célébrer chaque jour la messe votive de la Vierge ou des défunts, et de remplacer la récitation de l’office par celle des quinze mys- tères du rosaire. De surcroît, les vexations diaboliques vont s’amplifiant : Barbe-Bleue [un des surnoms qu’il donnait au démon] ne veut pas s’avouer vaincu. Îl a revêtu pratiquement
toutes les formes. Depuis plusieurs jours, il vient me visiter avec d’autres de ses satellites armés de bâtons et d’instruments de fer, et, pire encore, il se présente sous son propre visage!!?,
Il souffre aussi de son éloignement forcé de sa famille religieuse et des réserves de son père spirituel : celui-ci ne saurait oublier qu’il est également provincial, donc responsable de la situation canonique du jeune moine, et il s’impatiente de le voir prolonger son séjour à Pietrelcina. Padre Pio ouvre son cœur au père Agostino — plus à même de le comprendre depuis qu’il a été témoin des extases et des sévices diaboliques -, qui lamène progressivement à s’épancher aussi auprès du père Benedetto, les deux prêtres ayant estimé opportune une direction spirituelle conjointe. Lui-même cherche un sens à ces contradictions rythmées par les hauts et les bas de sa santé, mais aussi par les mystérieuses opérations qui se déroulent en son âme au gré des vexations de l'enfer, des apparitions célestes, des extases 125
PADRE PIO
tour à tour consolantes et douloureuses. Les mois s’écoulent, interminables, dans la prière, la souffrance, la lutte
contre les tentations, les joies du ministère, celles plus
intimes de l’union à Dieu :
La vie m'est devenue un cruel martyre, et je n’éprouve de réconfort qu’en me résignant à vivre pour l'amour de Jésus, et pourtant, hélas ! mon père, même en ce réconfort, la peine que j’éprouve à certains moments est insupportable [..] Même
les actions les plus naturelles, comme
manger, boire, dormir, me sont un fardeau écrasant. En cet état, l’âme gémit, parce que les heures s’écoulent trop lentement pour elle : au terme de chaque journée, elle se sent comme allégée d’un poids accablant, et soulagée; mais aussitôt, elle retombe dans une profonde tristesse à la pensée que lui sont encore réservés de nombreux jours d’exil, et c’est en ces instants justement qu’elle est encline à s’écrier : « © vie qui ne m'est plus vie, mais tourment ! O mort, j'ignore qui peut te craindre, puisque par toi nous est ouverte la vie!" ! »
De cette longue w4 crucis, il se remémore parfois tel moment fort, telle étape significative, mais la cohérence lui en échappe, au point qu'il n'hésite pas à écrire à son confesseur : Qu’elle est grande, mon infortune, ô père ! Qui pourra la comprendre ? Je connais, ô combien, quel mystère je suis à moi-même, incapable de me comprendre moi-
même!lf,
Plus d’une fois, il revient sur ce thème :
Je voudrais vous dire tant de choses, 6 père, mais je ne le peux : je reconnais être un mystère pour moi-même. Quand le moment viendra-t-il où les brumes se lèveront de mon âme ? No le soleil poindra-t-il en moi ? Oserai-je seulement l’espérer en ce monde ? Je ne puis croire que cela arrivera jamais. Mais coupons court : je m’aper-
çois que ma façon de m’exprimer pourrait vous sembler un manque de foi, aussi la crainte de vous choquer me fait-elle préférer le silence. Mais vous, recommandez-moi sans relâche au Seigneur, et suppliez-le de ne pas rendre si difficile ma foi en lui!5, 126
DES FAITS
SURNATURELS ?
Sans qu'il en ait conscience, il est — dans l’obéissance à ses supérieurs et sous la conduite assurée des prêtres à qui il a confié la direction de son âme — élevé d’épreuve en épreuve, de purification en purification, jusqu'aux sommets de l’union à Dieu.
Notes 1. Maria Landi, en religion Maria di Ges (1861-1931), fonda égale-
ment une communauté religieuse attachée au sanctuaire. Sa cause de béatification a été introduite en 1986. 2. Elena Aiello (1895-1961), fondatrice des Sœurs Minimes de la Pas-
sion de Jésus, déclarée vénérable le 22 janvier 1991. 3. Cf. cart. Prouvedimenti su Padre Pio, in APG.
4. Ce sont des laïques du tiers-ordre franciscain, notamment Domenica Lazzeri (1815-1848, dont la cause de béatification a été introduite en 1995), et Maria von Môrl (1812-1868), qui firent l’objet d’une bien-
veillante attention de la part de leur ordinaire, Mgr de Tschiderer, évêque de Trente (1777-1860, béatifié en 1995). Plus obscures, Kreszentia Nierklutsch (1815-1855) et Margarethe Gschirr (1798-1869) sont aujour-
d’hui totalement oubliées.
5. Vittoria VENTRELLA, MNotizie su Padre Pio (1955), ms., pp. 50-61, APP, cart. I (manuscrits), n° 10, San Giovanni Rotondo.
6. Nina CAMPANILE, Memoria sul Padre Pio (1968), premier cahier, ms., pp. 72-77, APP, cart. I (manuscrits), n° 94. 7. P. Paolino da CASACALENDA, Le mie memorie.., op. cit, pp. 111112:
8. Ibid., p. 117. 9. P. Emilio da MATRICE, 1 ricordi del cuore, APP, sec. II (textes dactylographiés), n° 6, p. 7. Élève au collège séraphique, il avait alors quinze ans.
10. PADRE PI0, lettre du 26 septembre 1918 à ses parents, Epistolario IV, pp. 940-941. 11. P. BENEDETTO, lettre du 5 mars 1919 au P. Agostino, Epistolario 1,
p. 1129, note 4. 12. Libro delle Determinazioni Provinciali della Provinzia dei Cappuc-
cini di S. Angelo, dal 1840 al 1961, À G4 v°, in ACP. 13. P. BENEDETTO, lettre du 5 juin 1919 au P. Paolino, APP, sec. V, cart.'L.
14. P. Emilio da MATRICE, op. cit., p. 7. 15. P. BENEDETTO, lettre du 10 juin 1919 au P. Paolino, APP, sec. V, cart. I.
127
PADRE PIO
16. P. Pietro da ISCHITELLA, Relazione, APP, sec. V, cart. I. 17. Ibid. 18. La matière de l’article a sans doute été fournie au journal par le chanoine Giovanni Miscio, de San Giovanni Rotondo, si ce n’est luimême qui l’a rédigé. 19. P. Pietro da ISCHITELLA, Relazione, APP, sec. II, tit. IL, cart. I. 20. Renato TREVISANI, L'uomo che fa i miracoli.., in Il Mattino, Napoli,
20-21 juin 1919. 21. Ibid.
22. APG, 23. 24. 25.
P. Damaso da SANTELIA A Pranist, Ricordi su Padre Pio, ms., in 5.
Renato TREVISANI, art. cit. ; Ibid. Cf. P. Fernando da RIESE PIO X, op. cit., p. 131. Le Rosier de saint François, 19 (1919), pp. 215-216 ; Annales fran-
ciscaines, 58 (1919), pp. 261-262 ; et L'Écho de St. François, 8 (1919), pp. 372-373.
26. P. Pietro da ISCHITELLA, lettre du 29 novembre 1919, APP, sec. V, cart, E 27. Avancée au milieu du xIx° siècle par le philosophe allemand Joseph von Gôürres, la théorie d’une production des stigmates mystiques par ce qu’il nomme idéoplastie a trouvé une large audience chez les médecins de l’école allemande : la stigmatisation serait l’effet d’un mécanisme psychophysiologique induit par la force plastique — plus exactement plasmatrice — de l’âme, qui modèlerait le corps pour le configurer à l’objet qu’elle contemple, en l’occurrence Jésus crucifié. 28. Pr Jean LHERMITTE, « Le problème médical de la stigmatisation », Études carmélitaines, numéro spécial intitulé « Douleur et stigmatisation », t. XXI, 20° année, vol. IL, octobre 1936, Paris, Desclée de Brouwer, pp. 60-61. 29. Bulletin de l'Académie, Bruxelles, 1875, vol. IX, p. 1001. 30. Gerardo di FLUMERI [a cura di], Le stigmate di Padre Pio da Pietrel-
cina. Testimonianze, relazioni, San Giovanni Rotondo, Ed. Padre Pio da Pietrelcina, 1985, p. 75, note 2. 31. Jbid., pp. 151-155. 32. P. BENEDETTO, lettre du 5 juin 1919 au P. Paolino, APP, sec. V., cart. 1.
33. Ibid. L'auteur de l’indiscrétion est le pèré Raffaele da San Giovanni Rotondo, ancien gardien du couvent de Sant’ Elia a Pianisi. L'auteur des articles incriminés est le maître d’école Adelchi Fabrocini, cousin de Nina Campanile, qui a obtenu du père Raffaele une copie du document, 34. P. Gerardo di FLUMERI, op. cit, p. 177, note 1. 35. Copia autografa delle perizia del prof. Bignami, APP, sec. XV, cart. 3, texte reproduit dans Le stigmate di Padre Pio da Pietrelcina. Testimonianze, relazioni, op. cit., pp. 178-180. 36. P. Gerardo di FLUMERI, op. cit, p. 182,
37. Ibid, pp. 178, 181. 38. Ibid., pp. 182-183.
128
DES FAITS
SURNATURELS ?
39. P. Paolino da CASACALENDA, op. cit, p. 170. 40. Fortunato da SERRACAPRIOLA, lettre du 16 septembre 1932 au P. Luigi d’Avellino, 7 APP, sec. X, cart. 8. Le père Fortunato n’est pas un témoin direct, il rapporte ce qu’il a entendu dire, et qu’il a sans doute mal compris. 41. P. Paolino da CASACALENDA, op. cit., p. 173. 42. Relazione sulle stigmate, in Gerardo di FLUMERI, op. cit, pp. 6869. Le document, rédigé en juillet 1919, est signé des pères Paolino da Casacalenda, supérieur, Basilio da Mirabello Sannitico et Ludovico da San Marco in Lamis. Le quatrième capucin qui participa au protocole — le père Placido da San Marco in Lamis — avait dû s’absenter de San Giovanni Rotondo le dernier jour, ce qui explique qu’il n’ait pas signé le document. 43. P. Placido da SAN MARCO IN LAMIs, Cronaca su Padre Pio, & 4,
APP, sec. II, cart. 14.
44. Dott. Camillo DE FABrITIIS (préfet de Foggia), Verbale n. 764 du 19 juin 1919, adressée au ministère de l'Intérieur, cité 7 Enrico MALATESTA, op. cit., p. 135. 45. P. Paolino da CASACALENDA, op. cit., p. 132. 46. Ibid., p. 131. 47. Dott. Camillo DE FABRITUS, Verbale, op. cit., p. 135. 48. Ibid. 49. Giorgio FESTA, {| Padre Pio da Pietrelcina. Impressioni e deduzioni scientifiche, Rome, 28 octobre 1919, texte autographe, ë7 APG, sec. XV, cart. 4. Publié dans Le stigmate di Padre Pin da Pietrelcina.…., op. cit., pp. 186-187. 2 50. Zbid., p. 191. À la suite d’investigations ultérieures, le Dr Festa nuancera cette dernière affirmation : « Compte tenu de la présence de l'escarre qui la recouvre, il n’est pas facile d'évaluer la profondeur de la lésion. Toutefois, le provincial de l’époque, qui l’a vue quelques mois après que l’événement s’est produit, a eu l’impression très nette que les plaies observées dans les paumes de l’une et l’autre mains traversent l'épaisseur de celles-ci, de sorte qu’elles rejoignent les plaies situées à la même hauteur sur les faces dorsales. Dans une conversation que nous avons eue à ce sujet, il m’a déclaré textuellement : “Si j'étais interrogé
par l’autorité supérieure sur ce point particulier, je me sentirais tenu de répondre et d’affirmer sous serment — tant est certaine l'impression que j'en eus alors —, que, regardant les plaies des paumes de ses mains, il aurait été facile de distinguer dans leurs détails un écrit ou un objet disposé au préalable contre la face dorsale de la main” » (Giorgio FESTA,
Misteri di scienza e luci di fede, op. cit., pp. 165-166).
51. Lbid,, p. 192. 52. Ibid, p. 194.
53. Ub1d:;p1199.
54. Ibid, pp. 200-201. 55. Dr Michele CAPUANO, Le visite mediche alle stimmate di Padre Pio,
in Ari del convegno di studio sulle stimmate del Servo di Dio Padre Pio da
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PADRE PIO Lietrelcina (San Giovanni Rotondo, 16-20 settembre 1987), San Giovanni
Rotondo, Ed. Padre Pio da Pietrelcina, 1988, pp. 289-290. 56. Témoignage du P. Pietro da Ischitella, 7 Francobaldo CHiocct et Luciano CIRRI, op. cit, vol. I, p. 252. 57. Auteur de La Stigmatisation — L'extase divine et les miracles de Lourdes — Réponse aux libres-penseurs, Clermont-Ferrand, Bellet, 1894. Une réédition critique du tome I a été publiée en 1996 par Jérôme Millon, Grenoble. 58. Lorenzo PATRI, Cenni biografici su Padre Pio da Pietrelcina, Rocca S. Casciano, 1955, 3° éd., p. 64. 59. Gherardo LEONE, Padre Pio, infanzia e prima giovinezza (18871910), San Giovanni Rotondo, La Casa Sollievo della Sofferenza, 1973,
pp. 125-126.
60. On jeûnait alors tous les vendredis de l’année et durant le carême. Mais il y avait également le jeûne en l’honneur de la Sainte Vierge, cher à saint François (du 30 juin au 15 août), et celui de Noël (du 2 novembre
au 25 décembre). On mangeait agenouillé par terre aux fêtes de la Vierge et les vendredis du mois de mars. 61. Cf. Diario, p. 197. 62. P. Raffaele da SANT'ELIA À PIANISI, Accenni su episodi pit rilevanti riguardanti la vita del Padre Pio da Pietrelcina, ms., À 21, in APG. 63. P. Guglielmo da SAN GIOVANNI ROTONDO, Cenni sulla vita di padre Pio, ms., f 1, in APG. 64. Ibid., & 1. 65. P. Placido da SAN MARCO IN LAMIS, Cronaca su Padre Pio, ms.,
P 2, in APG. 66. Témoignage du P. Bernardino da San Giovanni Rotondo, cité par Giovanni da BAGGIO, Le mie visite a Padre Pio, ms., f 31, in APG. 67. Témoignage du P. Leone da San Giovanni Rotondo, ibid., f 31, 68. Elio Russo, Diario, ms., À 5. 69. Libro delle Determinazioni provinciali della Provinzia de’ Cap.ni di : Angelo. (Lucera, 11 novembre 1840 — Foggia, 24 lugilo 1961), ms. 45. 70. PADRE PI0, lettre de novembre 1922 à Nina Campanile, Epistolario II, p. 1009.
71. Ibid, p. 1010. _ PADRE P10, lettre du 17 octobre 1915 au P. Agostino, Epistolario I,
p. 679.
73. PADRE P10, lettre du 7 juillet 1913 au P. Benedetto, Epistolario I,
p. 385.
74. Note manuscrite de Padre Pio, publiée dans F. CHiocct et L. CIRRI, op. cit, vol. 3, p. 14. 75. Ilario da TEANO, ]/ mio pensiero su Padre Pio da Pietrelcina, ms.,
P 1, ir AGP.
76. P. BENEDETTO, lettre du 2 janvier 1910 à Padre Pio, Epistolario 1,
p. 177. Le 7 septembre 1909, la Congrégation des Religieux avait déclaré que, dans des cas particuliers, les études ecclésiastiques accomplies privé-
130
DES FAITS
SURNATURELS ?
ment en des circonstances déterminées pouvaient suffire et être valides pour l’accès au sacerdoce. 77. PADRE PI0, lettre du 22 janvier 1910 au P. Benedetto, Epéstolario I, pp. 178-179. 78. PADRE PI0, lettre du 14 mars 1910 au P. Benedetto, Epistolario I, . 180.
; 79. Ibid. 80. PADRE PI0, lettre du 26 mai 1910 au P. Benedetto, Epistolario I,
p. 182.
81. PADRE PI0, lettre du 20 juin 1910 au P. Benedetto, Epistolario I,
pp. 185-186.
82. Cette lettre ne nous est pas parvenue, mais nous pouvons en entre-
voir le contenu grâce aux réponses de fra Pio. 83. PADRE PO, lettre du 14 juin 1920 au P. Benedetto, Æpistolario I, PS 1170 84. PADRE PO, lettre du 6 juillet 1910 au P. Benedetto, Episrolario I,
pp. 186-188.
85. P. BENEDETTO, lettre du 14 juillet 1910 à Fra Pio, Æpistolario 1, pp. 189-190. 86. P. BENEDETTO, lettre du 26 juillet 1910 à Padre Pio, Epistolario 1,
RC à 87. Epistolario IV, p. 1031. — Le texte latin se traduit par : « Ô roi, accorde-moi la vie, voilà ma demande, et la vie de mon peuple, voilà mon désir. » 88. Diario, p. 252.
89. PADRE PI0, lettre du 17 août 1910 au P. Benedetto, Epistolario I, 196: is90. PADRE PIO, lettre du 1° octobre au P. Benedetto, Æpistolario I, . 200.
à 91. PADRE PI0, lettre du 4 septembre 1910 au P. Benedetto, Epistolario, p. 197. 92. Certificat médical du 11 décembre 1923, :# APP, sect. XIL, cart. 3.
93. 94. 95. SG
P. Paolino da CASACALENDA, op. cit, p. 41. Ibid, p. 44. Laurent VOLKEN, Les Révélations dans l'Église, Mulhouse, Salvator, pr I57.
96. Theres Neumann (1898-1962), paysanne allemande, et Marthe Robin (1902-1981), fille de fermiers français, toutes deux tertiaires capu-
cines, constituent avec Padre Pio la triade des grands stigmatisés du xx° siècle. 97. PADRE PI0, lettre du 20 décembre 1910 au P. Benedetto, Epistolario I, pp. 208-209. 98. Ibid.
99, PADRE P10, lettre du 24 février 1911 au père Benedetto, Epistolario I, p. 214. 100. PADRE P10, lettre du 29 mars 1911 au P. Benedetto, Epistolario I,
p: 217.
131
PADRE PIO
101. Jbid. 102. Zbid.
103. P. Evangelista da SAN MaRCO IN LaMïs, lettre du 3 décembre 1911 au ministre général de l'Ordre, ms., 7 APG. 104. Diario, p. 269, 105. Zbid., p. 35. 106. Jbid., p. 269. Le père Evangelista da San Marco in Lamis était le gardien du couvent de Venafro. 107. Jbid., pp. 56-58, 87, 255, 256, 259. Cf. Fernando da RIESE S. PIO X, op. cit, p. 82.
108. Cf Ennemond BONIFACE, Padre Pio da Pietrelcina. Vie — Œuvres — Passion, Paris, La Table Ronde, 1966, p. 60. Le récit a été reproduit par Yves CHIRON, cf. Bibliographie, qui situe l'épisode à Gesualdo avant l’ordination sacerdotale de Padre Pio, et qui écrit que le démon aurait pris l’apparence du père Agostino. Ennemond BONIFACE localise l’incident à Sant Elia a Pianisi, en 1906, « ce qui est impossible puisque Padre Pio ne connut le père Agostino qu’en 1907 à Serracapriola » (Yves CHIRON, p. 47, note 1) ; en revanche, il cite nommément le père Benedetto dans son précédent ouvrage Padre Pio le crucifié, essai historique, Paris, Nouvelles Éditions Latines, 1971, p. 264). Padre Pio a
fait allusion à ce subterfuge diabolique dans une lettre à sa fille spirituelle Raffaelina Cerase : « Ce misérable apostat est capable de se camoufler sous les dehors d’un capucin, et il joue fort bien sa partie. Croyez-en, je vous prie, celui qui a été l’objet d’une semblable expérience » (Epistolario IL, p. 139). :
109. P. Raffaele da SANT'ELIAÀ PIANISI, Acceni.…., ff. 9-12, in APG.
110. Diario, p. 255.
US PADRE PI0, lettre du 28 février 1912 au P. Agostino, Epsstolario I, p. 260. 112. PADRE P0, lettre du 18 janvier 1912 au P. Agostino, Epéstolario 1,
p. 252. 113. PADRE Pi0, lettre du 7 juillet 1913 au P. Benedetto, Epistolario I, pp. 383-384. 114. PADRE PI0, lettre du 17 octobre 1915 au P. Agostino, Æpistolario I, p. 674. Pe PADRE P10, lettre du 17 mars 1916 au P. Agostino, Epistolario I,
p.
769.
IT
L'enquête Yahvé m’a appelé dès le sein maternel, Dès les entrailles de ma mère il a prononcé mon nom, Il a fait de ma bouche une épée tranchante, Il m'a abrité à l'ombre de sa main ; Il a fait de moi une flèche acérée, Il m’a caché dans son carquois. Il m'a dit : « Tu es mon serviteur, Israël, Toi en qui je me glorifierai. » (Is 49, 1-3.)
Les stigmates de Padre Pio sont un fait. Nul ne saurait le contester, qui a assisté à sa messe, leur réalité est de surcroît attestée par les médecins qui l'ont examiné à loisir. Non moins réel, le courant de prière drainant les foules vers San Giovanni Rotondo se signale par des fruits indéniables : outre le réveil spirituel d’une région entière, on ne compte plus les grâces de paix et de réconciliation relatées par d'innombrables visiteurs, la presse ouvre une large tribune aux conversions éclatantes et aux guérisons insolites attribuées à la prière du thaumaturge. Face à des événements aussi bien établis, les appréciations du SaintOffice et les mesures coercitives qu'il préconise apparaissent à proprement parler outrancières, et même scandaleuses, non seulement à la population locale mortifiée qu'on s’en prenne à son saint, et aux pèlerins à qui l’on prétend ôter la possibilité de recourir au ministère d'un prêtre d’exception, mais encore aux capucins de la pro-
195
PADRE PIO
vince de Foggia. Ces derniers néanmoins, soucieux d’obéissance ecclésiale et désireux de préserver leur confrère du fanatisme des foules autant que d’injustes sanctions, adoptent une attitude d’extrême discrétion dont ils ne se départiront plus jamais. Or, le public souhaite en savoir davantage. En voulant imposer le silence sur le cas Padre Pio, les autorités ecclésiastiques n’ont fait qu’attirer l'attention sur lui et, loin d’avoir un effet dissuasif, les dispositions prises à son
encontre éveillent la curiosité dans de larges cercles de la catholicité, et même chez les non-croyants : de quoi donc s'agit-il, que le suprême tribunal de l’Église intervienne lie et avec une telle rigueur en ce qui, pour les premiers, n’est somme toute qu'affaire de dévotion, et pour les autres une manifestation parmi d’autres de la superstition à laquelle se réduit tout fait religieux ? Aux rodiges allégués, chacun entend bien adapter la grille de re qui lui convient, n'étant par ailleurs pas exclues diverses pistes d’explication qui ne sont pas aussi contradictoires qu’elles le semblent de prime abord : événement surnaturel, sinon miraculeux, expression de croyances propres à la culture d’un groupe socio-religieux spécifique, produit de dispositions d’ordre psychologique, voire pathologique, chez l’intéressé. À l'attente du public répond le zèle des journalistes — pendant longtemps encore, l’histoire du stigmatisé alimentera des articles propres à augmenter les tirages des quotidiens et des revues — mais nul ne saurait espérer obtenir la moindre confidence des capucins, encore moins de l'intéressé que l’on ne peut plus approcher, sinon en assistant à sa messe ou en se confessant à lui, démarche qui décourage toute curiosité : on vient pour parler de soi et non pour l'entendre parler de lui. Pour leur part, les habitants de San Giovanni Rotondo ont déjà fait état de ce qu'ils savent ou croient savoir, et Les témoignages des pèlerins qui acceptent d'évoquer leur expérience finissent par devenir répétitifs. Aussi n’est-il de solution, pour glaner sur Padre Pio de l’inédit, voire du sensationnel, que d’aller enquêter sur le terrain encore vierge de ses origines et de son enfance à Pietrelcina. 134
L'ENQUÊTE
Giuseppe Cavaciocchi, une des meilleures plumes du Messagero, est le premier à se rendre jusqu’à ce bourg perché dans les collines au bout d’une route en cul-de-sac à treize kilomètres de la ville de Benevento. Chroniqueur doublé d’un chercheur rigoureux, il entend brosser du stigmatisé un portrait fidèle, et ce d’autant plus que, l'ayant rencontré personnellement, il a été impressionné par sa vérité, À la recherche de l'enfant
Au fil de ses investigations, il recueille des informations d'ordre général sur l’histoire de la région : Benevento fut dans l’Antiquité une place forte du Samnium, avant de devenir au Moyen Âge la capitale d’un duché lombard, uis l’ombrageuse vassale des rois de Naples. En dépit du ustre que lui valut, après la conquête de la péninsule par Napoléon, la création en faveur de Talleyrand de l’éphémère principauté de Bénévent, la cité n’a conservé de cette époque prestigieuse que la nostalgie : Garibaldi en fit en 1860 la capitale d’une province, mais l’unification de l’Italie en 1871 profita à la turbulente métropole parthénopéenne, isolant davantage encore une région déjà repliée sur elle-même et en proie à de graves dficulrés économiques. Quant à Pietrelcina, elle s’enorgueillit d’un passé glorieux. C'était, à l’origine, une baronnie défendue par une forteresse bâtie à la fin du x° siècle sur un piton rocheux appelé Morgione, dont les seigneurs résistèrent avec succès aux invasions musulmanes, aux ambitions du
duc normand Roger II de Sicile, à la convoitise des papes, aux appétits des empereurs germaniques. Plus d’une fois démantelé, le château fut détruit en 1349 par un séisme qui rasa les habitations alentour. La localité, réédifiée sur les ruines, s’étendit vers la vallée du Tàmmaro : la partie haute garda le nom de Castello, tandis que les cupaUe bordés de champs et de vergers formaient le quartier de la Valle. Constitué en apanage, passé par le jeu des successions d’une famille à l’autre, le fief fut élevé en 1623 au rang de principauté par Philippe IV d’Espagne, qui était 195
PADRE PIO
aussi roi de Naples ; l'ultime prince, Francesco Carafa, duc de Forli, s’en vit déposséder en 1806 par Napoléon qui le donna à son frère Joseph Bonaparte, puis à leur beau-frère Joachim Murat, souverains de Naples durant moins de dix ans. Après le bref intermède français, la cité et son territoire furent rattachés à la principauté d’Avellino et, en 1860, à la province de Benevento. En 1887, année de la naissance du futur Padre Pio, ce n'étaient plus que vagues souvenirs, car la furia francese n'avait pas eu le temps de marquer de son empreinte le pays : loin de la mer, à l’écart des grands axes routiers, Pietrelcina était dans le jeune État italien une modeste bourgade du Mezzogiorno à tant d’autres semblable, isolée dans une région peu urbanisée, sous-développée, jalouse de ses traditions, confrontée à la pauvreté, à l’illettrisme et
au chômage. Et ces réalités-là, Padre Pio les a bien connues durant son enfance. C’est le seul élément relatif au stigmatisé que peut recueillir Cavaciocchi : pour le reste, se dit-
il, il lui eût suffi de consulter un livre d’histoire..
En effet, les habitants de Pietrelcina — si fiers soient-ils de leur compatriote — sont peu diserts, ils n’énoncent que des banalités : c'était un bon enfant, comme tant d’autres,
plus mûr et moins turbulent que ses compagnons. Ils ne savent ni ne veulent savoir rien de plus. Ceux qui pourraient parler de lui se dérobent : ses parents, le vieux curé don Pannullo, et même les commères du village se réfu-
gient dans un silence réprobateur dès lors qu’on les interroge. Quelque trente ans plus tard, le prêtre américain Charles M. Carty fera la même expérience lorsqu’il enquétera sur place : On a peu de renseignements sur l'enfance de Padre Pio. Les vieilles gens s’accordent à dire qu’il était bon, estimé de tous, qu'il ne pouvait entendre blasphémer et que, si l’on faisait devant lui mauvais usage du nom de Dieu, de Jésus ou de Marie, il s’enfuyait en pleurant, se cachait et priait dans son coin!,
Un gamin fervent, d’une vive sensibilité, tel est le portrait esquissé par les personnes qui, l’ayant connu de près, 136
L'ENQUÊTE
veulent bien répondre aux questions des étrangers. En revanche, les moins informées contribuent, par le récit de pieuses fictions, à l'élaboration d’une /egenda appelée à connaître ses développements les plus extravagants juste après la mort de Padre Pio, lorsqu'il ne pourra plus démentir des faits controuvés, et avant la publication de ses écrits, puis des témoignages les plus autorisés, dans le cadre de la procédure de béatification.
Aux sources de la légende Au-delà de la curiosité suscitée par l’extraordinaire, certains créditent Padre Pio d’un passé marqué au coin du merveilleux, qui linscrit dans une tradition locale. En ces terres mystiques que sont depuis la nuit des temps les provinces méri rie — la Campanie fut dans l’Antiquité la patrie de la célèbre Sibylle de Cumes —, le Suntone ou la
Santarella à sa fonction dans la société, on lui attribue au sein de la communauté humaine un rôle d’intercession : doté de pouvoirs singuliers, gratifié parfois d’authentiques charismes, ce personnage est tout à la fois craint et respecté, surtout
s'il bénéficie
de l’attention de l’autorité
ecclésiastique ; un dire l’auréole qui, étayé au présent par des signes mystérieux, s’invente des prémices dans une enfance prédestinée, voire une naissance prodigieuse, sur le modèle des récits apocryphes de la Légende us Parce qu’il porte les marques del crucifixion, Padre Pio a connu auparavant, à coup sûr, une histoire RS à celle de tel de ses compatriotes semblablement blessé de ces blessures miraculeuses, qui a laissé un souvenir dans la mémoire collective : il ne saurait en être autrement. On évoque d'emblée le Poverello d'Assise. Mais, hormis ses stigmates et ses vertus, il n'est guère d'élément de sa legenda, trop ancienne, qui contribue à l'élaboration de celle de Padre Pio. En revanche, qui ne se rappelle la beta Palma d’Oria, morte un an en
naissance de ce dernier
et dont la notoriété est parvenue jusque dans la région? Retirée dans sa maison, on racontait qu’elle portait les plaies sanglantes du Sauveur et ne mangeaït rien à l’exception de la sainte hostie ; le feu intérieur qui la consumait 137
PADRE PIO
était intense au point de brûler visiblement sa chemise et de lui faire rendre bouillante l’eau glacée qu’elle buvait à longs traits pour en catmer l’ardeur ! Le pape Pie IX avait eu beau protester que ce n'étaient là que simulacres diaboliques, on la tenait pour sainte, de tout le pays et même de l’étranger on venait la visiter, elle qui voyait les choses cachées et lisait l’avenir, et dont il se disait que des fleurs éclosaient sous ses pas quand elle était fillette et que les anges l’aidaient à garder ses brebis, tandis qu’elle conversait
avec les habitants du Ciel. Même les murs des cloîtres sont impuissants à celer les terribles et merveilleux secrets d’Âmes victimes en qui se reflète sous des formes paroxystiques l'éternel combat entre le Bien et le Mal. Malgré de strictes consignes de discrétion, la réputation n’est plus à faire de l’attachante Maria della Passione, morte dix ans auparavant, à laquelle, sous l'aspect de féroces corbeaux, les âmes damnées voulaient arracher les yeux, et que les puissances infernales rouaient de coups au point de la laisser presque morte sur le pavé, le corps couvert d’ecchymoses et même les os fracturés,
tandis que le Seigneur h comblait de dons inouïs : dans
leur couvent
de San Giorgio a Cremano,
au pied du
Vésuve, ses sœurs la surprenaient parfois soulevée du sol par une force mystérieuse ou environnée de lumière, chaque vendredi elles assistaient à ses extases de la Passion, voyant s'ouvrir à ses mains et à ses pieds des plaies vives, et couler de son front le sang de la couronne d’épines. Elle aussi avait été prévenue dès son plus jeune âge ï sa VOCation expiatrice, dans une vision de l’Enfant Jésus aux mains percées par les clous de la crucifixion. Plus près encore de San Giovanni Rotondo, Maria Maddalena della Passione a connu
un cheminement
semblable,
sous des formes
paroxystiques faisant appel aux manifestations les plus extraordinaires — sinon les plus extravagantes — de la phénoménologie mystique, ce qui ne l’a pas empêchée de gouverner avec sagesse et prudence la congrégation des religieuses servites de la Compassion de Marie qu’elle a instituée, multipliant les fondations dans la Campanie et les Pouilles, et d’exercer sur ses filles et sur nombre de fidèles une influence spirituelle des plus fécondes. Morte 138
L'ENQUÊTE
en 1921, son souvenir auréolé de surnaturel est encore bien vivant. Les modèles d’extatiques stigmatisées ne manquent donc pas, dont on peut mutatis mutandis — il est un homme et un prêtre — adapter tel ou tel élément de la legenda à celle que d’aucuns élaborent autour de Padre Pio’. Et si l’on cherche des précédents sacerdotaux aux expériences que vit le stigmatisé du Gargano, diverses figures s'imposent d’elles-mêmes, dans l’ordre capucin comme ailleurs : les extatiques qu'ont été Carlo Maria da Abbiategrasso, le thaumaturge de Casalpusterlengo près de Milan, mort en 1859 à l’âge emblématique de trente-trois ans, et le grand pénitent bergamasque Innocenzo da Berzo,
rappelé à Dieu en 1890, sont d’autant plus vivants dans la mémoire collective que, leur cause de béatification ayant été introduite, une littérature populaire florissante véhicule leur histoire, aussi prodigieuse qu’elle est édifiante. Du premier il se dit que des fidèles l’ont vu couronné d’épines et pleurant des larmes de sang pendant qu’il célébrait la messe, de l’autre que son étroite union à la Passion du
Sauveur se manifestait par d’âpres visions et de douloureux ravissements au cours desquels il s'élevait du sol. Cavaciocchi se refuse à entrer dans ce jeu : Pour atteindre cet objectif, en réalité aussi éloigné de la propension du peuple à affabuler que de l’exagération rhétorique, il souligne avec un sens critique évident tous les événements que l’on fait passer pour surnaturels, créés et racontés à dessein [...] : histoires, historiettes et même
parfois purs ragots, propres seulement à semer la confusion, à distraire et surtout à altérer cette grande vérité qui, unique et majestueuse, émerge de la vie même de l’homme, du moine et du prêtre marqué des blessures de la Croix qui la reflète,
Il n’en est pas moins impressionné par quelques témoignages qu'il recueille, et il conclut : De quelque façon que l’on veuille juger, fût-ce à l’aune de la science, les phénomènes peu communs que, chaque jour depuis des années, on constate en lui et qu'on lui attribue, il ne donne prise à aucune suspicion ou accusa159
PADRE PIO
tion — larvée ou explicite — de simulation, et sa personnalité s'impose d’elle-même, entourée d’une incomparable auréole de noblesse devant laquelle les fronts s’inclinent, les pensées se rassérènent et les cœurs se font meilleurs’.
Il a mesuré, en recoupant les rares confidences sérieuses glanées au fil de son enquête, que l’ascendant de Padre Pio sur son entourage remonte à ses jeunes années et
que, au-
delà du récit folklorique nourri de merveilleux, son
histoire
actuelle s’enracine — comme celle de tout homme — dans un atavisme, une culture et une éducation : le moine stigmatisé d'aujourd'hui est-il si différent de l'enfant Francesco Forgione de naguère ? Publiés nee tard, les souvenirs évoqués par ses parents et ceux qu'il relatera vers la fin de sa vie au nom
de l’obéissance, s’ajoutant aux anecdotes
qu’il aura contées à ses frères en religion lors des récréations de communauté, permettent de tracer des premières années de son existence un tableau objectif et très éclairant, encore que bien incomplet. Traumatisme libérateur
Francesco est le quatrième enfant de Grazio Forgione — un gars de la Valle, nommé communément Zr Orazio — et de Maria Giuseppa Di Nunzio, issue d’une famille établie depuis plusieurs générations au Castello. Paysans pieux, ils l’ont fait baptiser le lendemain de sa naissance dans l’église paroissiale Sainte-Anne. Conviction religieuse, mais aussi vague crainte entachée de superstition : l’eau lustrale écarte le mauvais œil. Après les relevailles, Giuseppa s'est hâtée, comme toutes les jeunes mères de la bourgade, d’aller présenter son fils au Beppe Faiella que chacun, croisant Fe doiots derrière le dos, appelle à mivoix « le sorcier » : il ne. le ciel et scrute les étoiles pour en tirer le rutilio, l'horoscope de toute une vie. La prédiction aurait été aussi lapidaire qu’obscure, et peutêtre trop belle pour être authentique, selon laquelle l’enfant serait un jour honoré dans le monde entier : des fortunes lui passeraient dans les mains, mais il ne posséderait jamais rien, 140
L'ENQUÊTE
Dans cette terre héritière de cultes chtoniens remontant à la nuit des temps, les rites chrétiens font bon ménage
avec les pratiques magiques et il ne serait pas venu à l'esprit de Giuseppa de mépriser ces dernières. Déjà pour son
mariage, le 8 juin 1881, n’a-t-elle pas observé à la lettre les prescriptions que lui susurraient les vieilles ? Arborant sur son corset rouge soutaché d’or un scapulaire sur lequel étaient brodées treize figures de saints — tous des hommes —, elle cachait dans la poche de son tablier bleu une paire de petits ciseaux : qui se fût alors avisé de couper son ménage? Avant quiconque, elle s'était signée en entrant dans l’église : pour que nul ne l'ensorcelât en la devançant, on avait couvert le bénitier d’une pièce de lin. Enfin, elle avait glissé prestement un pan de sa jupe de soie rouge plissée sous le genou d’Orazio lorsque celui-ci était venu prendre place à côté d’elle devant l’autel, signe de paix conjugale et de prospérité censé éloigner les male cose, le mauvais sort :
Mais dans ce dernier geste, il y a aussi, peut-être inconsciemment, une claire signification de soumission. Et Giuseppa fut soumise avec un total dévouement à son homme, comme peu d’autres épouses,
Fervente, elle entendait se conformer aux exigences d’une union qu’elle tenait pour une vocation : l’amour ni l'intérêt n’y ont eu, de son côté, beaucoup de part. Si elle a accepté d’épouser Orazio — un peu plus jeune qu’elle, et assurément De épris —, si elle a appris à l’estimer, c’est parce qu’elle appréciait sa droiture, son ardeur au travail. Par sa douceur, par le charme dont elle n’est point dépourvue, elle a su l’apprivoiser, venir à bout de ses sautes d’humeur, trop-plein d’une rudesse non exempte de cordialité. Quant à lui, il entoure depuis ce jour d’une tendresse mêlée de respect, presque de vénération, cette belle épouse aux traits délicats et aux pieds menus dont on admire le port de reine, que d’aucuns même lui envient en secret : femme sérieuse, respectable, d’une profonde religiosité, comme tant d’autres femmes de bon renom... silhouette 141
PADRE PIO
souple dans son chemisier blanc, les épaules parfois enve-
loppées d’un châle, suivant les saisons, la tête couverte
suivant la coutume du pays d’un foulard blanc toujours repassé de frais’,
d'autant plus qu’elle lui a apporté en dot la Piana Romana, terre à blé d’un hectare sise vers les collines, à une heure de marche du village. Sans être riche, le jeune couple jouit d’une relative aisance : le fond lui appartient, propre à faire vivre une
famille moyenne, et les murs aussi, dans lesquels le père Forgione a installé fils et belle-fille après la naissance de Michele, leur premier enfant. C’était en 1882, l’année de la grande sécheresse qui a brûlé sur pied la récolte espérée, avant qu'un hiver d’une extrême rigueur n’ajoutât encore à la détresse des paysans. Beaucoup d’entre eux, ruinés, ont alors quitté le pays pour émigrer en Amérique. Orazio, tenté de les imiter — à son retour, fortune faite, il serait en
mesure de pourvoir aux besoins des siens —, en a été dissuadé par son épouse : avant tout, elle voulait avoir de beaux enfants, bons chrétiens, parmi lesquels Dieu peutêtre se choisirait un prêtre, une religieuse... s’il daignait les conserver en vie. En effet, si Michele est un bambin alerte et vigoureux, le second — baptisé sous les auspices de Francesco di Paola, l’austère thaumaturge cher à la piété des Italiens du Sud — n'a guère vécu, non plus que la petite Amelia, emportée à l’âge de vingt-deux mois : Dieu a donné, Dieu a repris. Et Giuseppa s'interroge : le Ciel refuserait-il ses bénédictions à leur a ? Elle tremble pour le petit dernier, placé cette fois sous le patronage de son saint de prédilection, le doux et séraphique Poverello d'Assise. Assurément, il protégera l’enfant qui lui est confié, elle en a la conviction. Les premières années, pourtant, ne sont point exemptes d’angoisses. Francesco est frêle, délicat, il pleure la nuit durant des heures. Alors, tremblant de le perdre comme les deux aînés, sa mère redouble de prières, tandis quOrazio bougonne parce que les vagissements du bébé troublent son repos et l'empêchent de récupérer après sa journée de labeur aux champs : 142
L'ENQUÊTE Il lui arrivait d’élever la voix et de proférer des paroles peu amènes contre le bambin.. mais sa mère, comme toutes les mamans, faisait preuve de patience et, à force de douceur, parvenait à le calmer”. Un soir, excédé, il l’a saisi dans son berceau et lancé sur
le lit conjugal en criant : « Mais c’est le diable qui est né sous mon toit ! Il ne mourra donc jamais ! » Sans un mot,
levant vers lui ses yeux clairs, Giuseppa a pris dans ses bras le petit et, tandis que son mari quittait la chambre pour s’en aller dormir dans la remise, de l’autre côté de la rue, elle l’a bercé longuement, jusqu’à ce que cessent les pleurs. Jamais plus Orazio ne portera la main sur son fils, mais il lui arrivera encore de tempêter, menaçant même un jour de le jeter par la fenêtre ! Il s’en faudra encore de quelques années pour qu'il ne hausse plus le ton. Dès que le bambin est en âge de s'exprimer, sa mère parvient à force de douceur et de patience à lui arracher le secret de ces nuits agitées : dans l'obscurité zébrée d’éclairs, il voit d’horribles bêtes féroces qui le terrorisent, hurlant et faisant mine de s'emparer de lui comme d’une balle, s’'évanouissant dès qu’on fait la lumière. Qui ne tiendrait ces rêves pour les effets d’un traumatisme remontant à la petite enfance ? Mais aux yeux de Giuseppa, ces phan-
tasmes ne sauraient être que l’œuvre du démon. Divers biographes, et même ses confesseurs, déduiront de cette interprétation des faits que, dès ses plus tendres années, Padre Pio fut l’objet de vexations diaboliques : Vers cinq ans débutèrent également les apparitions diaboliques et, durant vingt années environ, elles se manifestèrent toujours sous des formes très obscènes, humaines et surtout bestiales. Le diable se présentait sous l’aspect de figures d’une rare laideur, souvent menaçantes, propres à inspirer l'horreur et l’épouvante. C'était un tourment continuel, même de nuit, ce qui l’empêchait de dormir!°.
Quand bien même, tributaire de mentalités promptes à accueillir l’intrusion du merveilleux dans la vie quoti143
PADRE PIO
dienne, Padre Pio aura cru peu ou prou que ces mauvais rêves étaient suggérés ou plutôt utilisés par le démon pour
l’effrayer, jamais il ne se laissera aller à avaliser les légendes
colportées sur son compte, où l’on faisait à tout propos intervenir le diable dans sa petite enfance. Sujet plus tard aux assauts sensibles de celui que Jésus nomme l'ennemi, il fera l'expérience de l'affrontement direct avec le Mal et saura en mesurer l'horreur, dont ses lettres à ses confesseurs
nous renvoient l'écho : jamais il ne lui assimilera ces « faits » raisonnablement « invraisemblables », nés probablement de l’imaginaire enfantin. Quand il évoquera son enfance, il se gardera bien de gloser sur ce qui n’était que simples cauchemars : Ma mère éteignait la lumière et des monstres s’approchaient, et je pleurais ; elle allumait la lampe, et je me taisais parce que les monstres disparaissaient. Dès qu’elle éteignait de nouveau, je me remettais à pleurer à cause des monstres!!,
La piété de Francesco — celle des siens, frottée de croyances ancestrales — ne s’embarrasse point de fioritures, non plus que de difficultés. Il n’a pas tenté d’analyser ses cauchemars d’enfant, ni de leur chercher une explication
au-delà de ce que lui a dit sa mère quand il a été en âge de le comprendre : tout bien vient de Dieu, tout mal est imputable à l’Adversaire qui, omniprésent, s’agite sans cesse afin de nuire aux hommes, de les tourmenter par le mauvais œil, les torturer par de sombres rêves ; aussi convient-il de prier sans trêve pour mettre en fuite ces fantômes menaçants. Telle est, formulée en termes simples, la conviction des croyants du Mezzogiorno, qui
rejoint la foi de l’Église :
Que nous le voulions ou non, que nous nous en rendions compte ou non, chacun de nous est terre de conquête. Il est impossible de rester neutre. Si nous nous tenons loin de Dieu, si nous refusons la liberté qu’il accorde à ses enfants, nous sentons aussitôt sur notre cou le souffle polluant de l’Usurpateur, nous nous retrouvons
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L'ENQUÊTE esclaves, parés d’abondantes chaînes. Si notre visage cesse de ressembler à celui de Dieu, inévitablement il emprunte le masque du démon. Ou bien notre personne est le temple de l'Esprit, ou bien elle devient un champ de ruines, l’immonde pâturage d’animaux prédateurs. La bouche qui refuse la prière et la louange, finit par proférer des blasphèmes. Le genou qui ne se nie pas dans l’adoration de Porte nous porte à ramper devant mille idoles écœurantes, tandis que notre être subit la désintégration la plus totale. Ne pas reconnaître « un seul Seigneur », ne as se donner exclusivement à lui, signifie perdre la ibertét,
En le confrontant à un Âge précoce et par le biais de cauchemars au mystère du Mal, le traumatisme initial a été pour Francesco l'instrument de la plus grande liberté intérieure. Les travaux et les jours Au fil des années, la famille s’est accrue de trois fillettes : Felicità, puis Pellegrina, et enfin Graziella, née quand Francesco avait sept ans. Celui-ci est alors un garçonnet fluet, par bien des aspects déconcertant : il dort peu, d’un
sommeil agité, ne mange guère, souvent ses grands yeux noirs sont trop brillants. Pourtant, il ne se plaint jamais. Inquiète, Giuseppa harcèle le docteur du village qui, à chaque visite, diagnostique invariablement une poussée de croissance accompagnée d’accès fébriles : « Ce n'est rien, il
est frais comme un gardon! Simple question de constitution. » Sa mère n'est qu'à demi rassurée. Un jour, au terme d’une auscultation de routine, le praticien sursaute : Francesco accuse une fièvre de plus de 40 ! Pourtant, il ne
tousse pas, ne présente aucun signe de fatigue. Affolés, les parents consultent d’autres médecins, qui n'y voient guère plus clair. Comme le phénomène se reproduit de temps à autre, sans la moindre incidence sur la santé de l’enfant,
on finit par sy habituer : «Ce gamin pense trop», concluent les hommes de l’art. Il est vrai qu'il n’est guère causant, presque toujours il semble absorbé dans ses 145
PADRE PIO
réflexions. Dans sa famille, à qui parler ? Michele, de cinq ans son aîné — déjà un grand —, accompagne dès l'aube leur père aux champs et, Le soir, il rejoint quelques gars de son Âge pour s'exercer, sous la férule d’un maître d’école improvisé, aux rudiments de la lecture et du calcul ; et les filles sont. des filles, leurs poupées et leurs chiffons ne
l’intéressent pas, non plus que leur incessant babillage. Il lui arrive néanmoins de leur faire des niches : Notre mère me grondait parfois : « Viens ici, polisson ! » C'était à cause de petites disputes avec mes sœurs?
Affairée aux tâches domestiques et au soin des plus jeunes, Giuseppa lui réserve toutefois quelques moments le matin, lorsqu'il l'accompagne à la messe. Elle répond à ses questions, l’instruit des vérités de la foi, lui raconte les Fioretti de saint François d’Assise, qu’il ne se lasse pas d'entendre. Pour rien au monde, il ne manquerait ce rituel, non plus que les deux stations quotidiennes qu’il fait à l’église paroissiale : En devenant grand, il ne commettait aucune bêtise ni ne faisait de caprices, il nous obéissait toujours, à moi et à Orazio ; chaque matin et chaque soir, il allait à l'église rendre visite à Jésus et à la Madone, comme il disait!#.
Padre Pio nuancera cette image qu’idéalise la tendresse maternelle, en relatant avec humour telle ou telle espièglerie dont, comme tous les gamins, il se sera rendu coupable et qui nous le rend soudain si vrai, si attachant. Un jour, alité depuis plus d’un mois à cause d’une mauvaise gastroentérite, il entend de grand matin sa mère préparer un mets dont l’agréable odeur emplit la maison. À peine estelle sortie pour se rendre aux champs — c’est le temps de la moisson —, qu’il quitte son lit, se glisse en catimini dans la cuisine et va soulever le couvercle du pot de terre posé, encore tiède, près du foyer : des poivrons frits!Baignant dans l’huile d’olive parfumée au romarin, ils sont bien appétissants. S'il en prend un, nul n’y verra rien. C’est exquis, un second ne serait pas malvenu, d’ailleurs on ne 146
L'ENQUÊTE
remarque pas la disparition du premier... ni même celle du deuxième. Pourquoi se priver d’un troisième ? Finalement, tout le contenu du récipient y passe, et quand Francesco regagne son lit en proie à une vague nausée, il ne sait pas très bien si son cœur se soulève à cause de la quantité de nourriture ingurgitée, ou s’il se serre à la perspective de la réaction de sa mère : une bonne algarade de Giuseppa à son polisson. Curieusement, la cure de poivrons aura eu un effet bénéfique, puisque dès le lendemain Francesco sera sur pied. Hormis quelques vétilles de ce genre, on ne peut rien lui reprocher. Simplement, son extrême réserve est dérangeante : contemplatif par tempérament, il déconcerte ses proches par son goût pour la solitude et le silence. Sa façon de prier impressionne son entourage : il se tient immobile, les yeux grands ouverts ou au contraire mi-clos sur un monde intérieur à lui seul perceptible. Assurément il se démarque des dévotes du village qui tout au long de la journée et jusque pendant la messe marmonnent d’interminables litanies, ou de ses camarades qui ânonnent les formules apprises au catéchisme : Il aimait se tenir à l’écart de tous et, souvent, quand il
était au village, il allait se recueillir dans la chapelle de saint Pie martyr. Quand le sanctuaire était fermé, il s’as-
seyait sur une pierre près du seuil, et là, il priait de la même façon, y restant très souvent jusqu'à ce que sa mère
lappelât'°.
Lorsqu'il a huit ans, son père lui confie deux brebis qu’il est fier, dès les beaux jours, de mener paître dans les environs de Piana Romana, sur la lande voisine de Santa Barbara, à une heure de marche du village. Avec d’autres
gamins, chacun poussant devant soi ses quelques animaux bélants, il parcourt de grand matin le sentier qui, au-delà
des jardins potagers et des labours, va se perdre dans une campagne au sol ingrat piquetée çà et là d’arbustes, brûlée en été par un soleil implacable, battue en hiver par la pluie, la bise et parfois la neige. 147
PADRE PIO
Les Forgione possèdent à Pizna Romana une grange aux murs de pierres sèches où l’on dort quand la moisson mobilise te plusieurs jours d’affilée toute la famille dans les champs environnants : oncles, tantes et cousins viennent prêter main-forte, à charge de revanche ; à petits coups secs de leurs faucilles, les hommes coupent le blé très haut sur les chaumes, battent les épis au fléau sur une aire rocheuse, au fur et à mesure les femmes recueillent le grain et le vannent, faisant voler d’un geste adroit la balle dans la brise du soir. Il faut encore glaner les brins oubliés,
et faucher la paille pour en faire des ballots, et brûler l’éteule pour amender quelque peu la terre. Rudes travaux qui ploient les corps vers la terre et tendent jusqu’à la crampe les muscles des bras. La récolte du maïs est plus pénible encore, avec la cueillette des épis que l’on dépouille et que l’on, ébarbe avant de les égrener, pour cribler le grain doré. À midi, quand sonne l’angélus, on fait la pause, on déjeune d’un morceau de fromage avec un quignon de pain et un oignon, les femmes rameutent les enfants qui toute la matinée ont joué à chat perché ou à cache-cache, les hommes boivent une rasade du vin gardé au frais dans les outres entreposées à l’ombre, l’un ou l’autre prolonge la détente en fumant. Un jour, l'oncle Pellegrino s'aperçoit qu’il n’a plus de cigarettes ; appelant Francesco, il lui donne quelques sous et l'envoie au village acheter un cigare et des allumettes. Tout content d'échapper à l’agitation et au bruit, le gamin ne se le fait pas dire deux fois. Sur le chemin du retour, il lui vient l’idée de « savoir ce qu’est fumer » : il considère le cigare, en hume l’odeur épicée et, comme il l’a vu faire,
il le porte à sa bouche, l’allume, en tire la première bouffée.
Il tousse, crachote, les yeux lui piquent. Mais il ne sera pas
dit qu’il n’est pas un grand! Vaillamment, il insiste, sent la tête lui tourner et le sol se dérober sous ses pieds, si bien qu'il arrive à Piana Romana l'estomac au bord des lèvres et les jambes flageolantes, accueilli par les quolibets des adultes. Ce n’est pas ce soir-là qu’il se régalera de grain nouveau grillé par sa mère dsY'atre de la grange ! Plus tard, il évoquera en riant cet épisode : 148
L'ENQUÊTE . De ce jour, il y a eu entre moi et le tabac un mur infranchissable!S !
Heureusement le temps de la moisson ne se prolonge guère, le plein été lui succède, avec ses journées figées dans une interminable torpeur, celles que préfère Francesco : tandis que ses camarades somnolent dans un coin d'ombre en surveillant d’un œil les brebis accablées par la canicule, il savoure le silence, se ménage des moments de solitude à l'abri d’un vieil orme, d’où il peut contempler la campagne étale uniformément sous un ciel frémissant de brumes de chaleur. Le premier dimanche d’août, la fête de la Libera — la Madone des Grâces dont l’intercession a fait cesser le choléra de 1854 — clôt la saison du grain et ouvre celle du pacage : Pour la grande fête du mois d’août, [Giuseppa] habillait
ses enfants de neuf, avec le pécule qu’elle avait mis de côté peu à peu grâce à la vente de ses œufs et aux petites économies qu’elle avait faites. Grazio lui aussi arborait quelque nouveau vêtement/”,
Ils prennent part à la procession qui escorte la statue de la Vierge parée d’étoffes précieuses et de bijoux d’or, puis vont à Péglise ouverte aux fidèles durant deux jours et deux nuits, pour implorer leur céleste protectrice et déposer à ses pieds les prémices de la moisson : les prêtres les distribueront aux nécessiteux et aux couvents. La localité vit ainsi au rythme des saisons, que scandent les fêtes religieuses ; En novembre, pour la neuvaine des morts, [Giuseppa] apportait son offrande : un plein tablier de blé ou de maïs qu'elle versait dans le coin prévu pour la circonstance où se trouvaient deux cuves, l’une pour le froment, l’autre pour le maïs. Chaque soir, le sacristain allait recueillir les deux tas. Et le be nos Domine que le curé chantait le lendemain était appliqué aux défunts de la famille des donateurs!#.
Avec l’automne, les pluies sont revenues, et quand les garçons mènent les brebis paître, ils restent de longues 149
PADRE PIO
heures à l’abri de la grange. Francesco en profite, avec son ami Luigi Orlando, pour préparer la crèche de Noël. Ils recueillent de l'argile au bord d’un ruisseau et, durant des
heures, façonnent des santons qu’ils mettent à cuire le soir dans le foyer domestique : ils en peupleront un paysage de cailloux, de mousse et de brindilles reconstitué dans une niche du mur de la cuisine. Un jour, ils ont l’idée d’agrémenter l’ensemble d’un éclairage adéquat. Ils se mettent en quête d’escargots. Luigi extrait sans état d’âme les mollusques de leurs coquilles, tandis que Francesco, un peu écœuré, nettoie ces dernières : on les remplira d'huile prélevée sur la réserve familiale, on y mettra de petites mèches de laine, et elles feront des lumignons fort présentables. Si
les garçons se félicitent de leur trouvaille, Giuseppa est plus réticente, l'huile est une denrée coûteuse... Mais, indults elle ne les privera pas pour autant des joies de la êtes L’avant-veille de Noël, elle faisait frire une énorme quantité de beignets pour célébrer les récoltes de l’année. Les enfants en mangeaient autant qu’ils voulaient”.
Auparavant, les labours, puis les semailles, auront occupé de nouveau les hommes aux champs. Francesco en est dispensé, il est trop fluet. Son père s’est résigné à n’en pas faire un paysan.
Le pâtre écolier Depuis longtemps Orazio ne hausse plus le ton quand il est déconcerté ou irrité par son fils. Non parce que Giuseppa prend le plus souvent sa défense — toutes les mères ne le font-elles pas? -, mais parce que l'enfant lui en impose : son égalité d'humeur et sa réserve contrastent trop avec son propre tempérament. Et que peut-on lui reprocher, hormis quelques espiègleries, contrepoints rassurants à une précoce maturité ? Obéissant et travailleur, il n'est pas le dernier à mettre la main à la pâte, prenant son lot des tâches quotidiennes qui mobilisent la maison150
L'ENQUÊTE
née. Il y a toujours quelque chose à faire, même durant la mauvaise saison, quand les brebis restent au bercail à Piana Romana : elles n’hibernent es pour autant et il faut aller s’en occuper, un aussi les quelques canards, poules et lapins qu’on y élève, ramasser les œufs du jour. Le soir, après la station à l’église pour réciter l’Angélus en famille, Francesco donne un coup de main à ses parents en attendant le repas : il aide son père à aiguiser les lames des faucilles, à nettoyer et à graisser les outils, puis il occupe les petites sœurs pendant que Giuseppa fait dîner son mari et leur aîné. Tandis que son fils s’affaire en silence, Orazio se prend parfois à le considérer pensivement : qu’adviendra-t-il de cet enfant? S’il ne peut être paysan, il serait temps qu'il apprenne à lire et à compter, écrire est tenu pour un luxe : il suffit d’une croix pour signer contrats et reçus. Or, ses parents ne se sont guère souciés jusque-là de le scolariser. À quoi bon? Illettrés l’un et l’autre, ils n’en mènent pas moins une existence décente, sans grave souci. De surcroît,
ils ont été échaudés avec leur aîné, Michele : celui-ci n’a presque rien tiré des quelques mois où il a suivi les cours du soir, non par paresse ou mauvaise volonté, mais parce qu’il n’est pas doué, il préfère les travaux agrestes. Les honoraires versés au maître ont été vraiment de l’argent jeté en l'air... Un soir, Orazio demande à brûle-pourpoint : « Franci, aimerais-tu aller à l’école ? — Bien sûr, j'aimerais y aller! » Puis on n’en parle plus. Cela ne trouble pas le garçonnet, il continue de se rendre à Piana Romana pour garder les brebis, cinq ou six à présent. De temps à autre, il parle de se faire moine. Rien de surprenant, compte tenu de sa piété. Mais on verra plus tard. Un jour pourtant, ses parents se concertent et décident de l'envoyer à l’école : Orazio a pris l'initiative d’en discuter avec son épouse, qui s’est empressée d’acquiescer. Est-ce la détermination de Francesco à poursuivre malgré son jeune âge — il n'a pas dix ans — son idéal de vie religieuse, qui a vaincu les
ultimes réticences paternelles, ou bien le secret que partagent le père et le fils depuis quelques semaines, et qu'ils n’ont plus jamais évoqué ? 151
PADRE PIO
Le miracle d'Alravilla
Le futur Padre Pio n’est ni ne sera jamais un causant. Pourtant, au soir de sa vie, il confiera au père Raffaele da Sant’ Elia a Pianisi un épisode de son enfance qui l’a bouleversé, retrouvant pour la circonstance le talent de conteur qui — trop rarement au gré de ses frères — enchantait les récréations conventuelles. Le père Raffaele écoutera avec émotion le récit de ces souvenirs, ramené soixante-dix ans en arrière par le narrateur, âgé d’à peine neuf ans à l'époque. Francesco serre fort la main de son père. La foule l’effraie, mais il ne perdra rien de la fête : ne sont-ils pas venus
à Altavilla Irpina pour cela davantage que pour la foire de printemps qui se tient en ce même jour? Répondant à l'invitation de lointains cousins, ils sont partis à l’aube et ont parcouru quelque trente kilomètres, tantôt à dos d’âne,
tantôt marchant pour laisser leur monture folâtrer à sa guise au bord de la route en quête de quelque touffe de chardons. À l’arrivée, ils n’ont eu que le temps de saluer leur parentèle et, le baudet attaché au fond de la cour, les cousins les ont entraînés dans les rues de la cité envahies par des centaines de personnes. Marchands et pèlerins se croisent, se hèlent à grands cris, se bousculent en un flot
qui a tôt fait de les engloutir, les emportant derrière la statue du bienheureux martyr Pellegrino, qui tangue sur les épaules des masti efesta. On conduit le saint à l’église paroissiale, où l'évêque va célébrer la messe solennelle. La procession sinue bruyamment entre les façades ornées de bouquets et de draps de couleur jusqu’à s’éployer sur la place de l’église dans un nuage de poussière, tandis que la récitation du rosaire et des litanies alterne avec les mélopées au rythme syncopé charriant toute la nostalgie de la Grande-Grèce qui, telle une mer étale, s’en vint mou-
tir jadis au pied des monts irpiniens. Ni l'invasion romaine, ni l'occupation lombarde ne sont parvenues à étouffer le chant des temps anciens, aux accents tour à tour plaintifs et éclatants qui, plus que des gorges des chanteurs, semblent monter des entrailles de la terre. Les théories 152
L'ENQUÊTE
d’adolescentes pâles sous leurs voiles noirs, d'hommes et de vieilles aux traits tannés par le soleil, burinés par le labeur, pénètrent dans le sanctuaire, tandis que sur la place les voix éraillées portent d’un écho à l’autre les cantiques au-dessus des collines proches. On se bouscule dans la nef pour être au plus près du saint que les porteurs ont posé avec respect sur un autel latéral, et de l’évêque vêtu et mitré d’or qui, dans le chœur, attend la fin de l’Asperges pour commencer la célébration des saints mystères. Bientôt le tumulte s’apaise, un bruissement s'élève de l'assemblée soudain assagie. Serré contre son père, Francesco s'efforce de suivre la messe. Son regard s'élève vers la voûte badigeonnée d’azur où volent des anges, revient se poser sur la fresque qui domine l’autel : dans la clarté ambrée des cierges, légèrement voilée par les volutes de l’encens consumé à profusion, la Mère douloureuse se tient debout au pied de la croix sur laquelle agonise son Fils. L'enfant scrute le visage de la Madone aux yeux remplis de larmes et son cœur se serre, il finit par se détourner, revient à l’autel vers le célébrant entouré de
clercs habillés de rouge et de blanc, ses yeux se fixent sur le tabernacle. Plus rien n'existe alors, sinon l’ineffable Présence. La cérémonie est interminable. Francesco n’en a cure,
non plus que de la touffeur qui baigne le sanctuaire, lourde des effluves musqués de l’encens et de la senteur douceâtre de la cire chaude. Immobile, il se laisse bercer par la paix qui, comme toujours, s'écoule du tabernacle jusqu’au plus intime de son âme. Un jour, bientôt, il recevra la source même de cette paix, Celui qui sur la croix s’est fait pain de vie et qu’à présent l’évêque élève à la vue des fidèles,
dans un tintement de clochettes. C’est la consécration. La messe à peine achevée, l'assemblée redevenue d’un coup bruyante s’écoule en un double mouvement contraire vers la porte et vers la statue du bienheureux Pellegrino : si la plupart ont hâte de se retrouver au-dehors, dans la
lumière de l’été imminent et la rumeur joyeuse de la foire, beaucoup aussi veulent approcher l’image sainte, déposer à ses pieds une fleur, un lumignon, avec un peu de chance
l'effleurer du bout des doigts ou simplement toucher le 155
PADRE PIO
socle, l'autel. Venus des localités voisines, parfois de plus loin, les pèlerins entendent bien établir avec le bienheureux martyr cette relation de proximité spatiale à la faveur de laquelle ils se sentent plus à même de lui exposer leurs besoins, de l’apitoyer sur leurs maux, comme si d’être près de lui les assurait d’être mieux entendus, et lui permettait de mesurer plus justement l'étendue de leurs misères, la profondeur de leurs détresses. On se bouscule, la presse est d’autant plus forte que la travée est encombrée par les brancards sur lesquels on porte des malades, par les chaises roulantes et les béquilles des infirmes. Francesco serre plus fort la main de son père, qui volontiers gagnerait la sortie de l’église : aura-t-on seulement le temps de déjeuner avec les cousins ? Il faut repartir tôt pour éviter d'être surpris par la nuit. Mais, avec détermination, l'enfant le tire dans la direction opposée, vers le flot humain qui les happe, les amène jusqu’à la balustrade devant la statue du saint. Plaintes et invocations s’élèvent,
se croisent en une cacophonie dominée soudain par des cris stridents. On proteste, on se retourne : cherchant à se frayer un passage dans la foule, une jeune femme tend à bout de bras un être difforme qui vagit des sons gutturaux et, le visage baigné de larmes, elle implore à haute voix le
bienheureux Pose ; — Guéris-le-moi, guéris mon fils ! D'aucuns se détournent, gênés à la vue du petit handicapé. D’autres, considérant la mère avec une mine apitoyée, hochent la tête. La malheureuse gémit, supplie de plus belle. Francesco la regarde, il revoit sur ses traits bou-
leversés l'expression de la Mère au pied de la croix, cette douleur qui lui fait si mal à lui-même. À ce moment, la femme s'adresse avec véhémence au bienheureux : — Tu ne veux pas me le guérir, dis, tu ne veux pas? Alors prends-le ! Et, dans un geste insensé, avant qu’on ait pu la retenir, elle lance son enfant sur l'autel, au pied de la statue. Un cri d’effroi s’élève de l’assemblée, suivi aussitôt d’un silence pesant, puis d’une explosion de clameurs enthousiastes : retombé sur ses pieds, le bambin s’est redressé, il esquisse quelques pas maladroits, agite les mains en gazouillant. Il 154
L'ENQUÊTE
marche, il est guéri. On le remet dans les bras de sa mère qui, abasourdie, n’en croit pas encore ses yeux, la foule en délire les entoure au risque de les étouffer, les pousse vers l'extérieur du sanctuaire aux cris de « miracle ! miracle ! », tandis que le sacristain fait sonner les cloches à toute volée. D'une main étonnamment ferme, Francesco entraîne son père que paralyse la stupeur. Plus tard, chez les cousins, les conversations vont bon train. En sirotant la srega, les hommes commentent le prodige. Francesco ne dit rien : Ce fut comme l’annonce de tant de choses mystérieuses que, par la suite, Dieu opéra par celui qui serait Padre Pi02
Le miracle d’Altavilla est une des rares manifestations surnaturelles dont, évoquant bien plus tard son enfance, Padre Pio ait jamais fait mention. Les premières biographies du stigmatisé n’en soufflent mot. Comme il narrait l'épisode au père Raffaele, il se mit à pleurer, en proie à une vive émotion qui l’empêcha de poursuivre plus avant.
Le prix d'une vocation Revenus à Pietrelcina, père et fils gardent le silence sur l'événement. Il est probable que l’enfant n’en a pas même parlé à sa mère, il conserve ces choses en son cœur. Quant
à Orazio, impressionné plus qu’il ne le laisse paraître, il regarde Francesco avec d’autres yeux : le garçonnet se meut dans un univers mystérieux qui lui semble familier et auquel lui-même n’a point de part. Peut-être cette histoire de vocation est-elle chose sérieuse... Dans un premier temps, l’enfant est envoyé chez maestro Cosimo Scocca, un paysan instruit qui possède son certificat d’études et qui, moyennant une somme modique, réunit le soir, au retour des champs, quelques garçons pour leur inculquer les rudiments de la lecture et du calcul : au bout d’un an, ses élèves ânonnent un texte qu'ils sont capables de déchiffrer, comptent jusqu’à cent, effectuent 155
PADRE PIO
les opérations les plus simples. D’emblée, Francesco manifeste un vif intérêt pour les études, et bientôt il prend
l'habitude d’emporter un livre où qu’il aille, pour s’y plonger avec délices dès qu’il en a l’occasion : À l’âge de neuf, dix et onze ans — raconte une voisine — il jouait peu, mais il lisait des livres de piété. Il entendait la messe et, s'étant mis d'accord avec le sacristain 240 Michele (surnommé Peruto), il se faisait enfermer dans l’église, le
suppliant de n’en rien dire à personne, et il lui indiquait lheure où il devait venir lui ouvrir la porte?!,
Il lit, dans le silence paisible de l’église, ou en surveillant du coin de l’œil les brebis placides confiées à sa garde à Piana Romana, il n’est trop de moments libres pour s’adonner à cette passion nouvelle qui nourrit sa méditation. Plus tard, au fil de ses lettres de direction, il reviendra fréquemment sur l'importance de la lecture spirituelle pour la vie d’oraison. Les rudiments d'instruction que dispense msestro Scocca ne répondent bientôt plus à la soif d’apprendre de l'enfant. Comme il persiste dans son désir d’étudier et dans sa vocation, ses parents envisagent de le confier à l’instituteur Domenico Tizzani. Cet ancien prêtre revenu à la vie civile jouit d’une excellente réputation de pédagogue et d’enseignant, mais ses leçons coûtent cher : cinq lires par mois, l'équivalent d’un demi-sac de blé. Il faudra le rémunérer, il y a également une vieille dette de cent lires à éteindre et l'avenir à assurer, car Giuseppa est de nouveau enceinte. Orazio voit là l’occasion de réaliser son vieux rêve : travailler en Amérique. Il y gagnera plus d’argent qu’au pays, peut-être même fera-t-il fortune. Les circonstances s’y prêtent, les ÉtatsUnis en plein essor économique, mais aussi le Brésil et l'Argentine, ouvrent leurs frontières à la main-d'œuvre étrangère, les bureaux de placement se multiplient dans toute l'Italie. Cette fois, Giuseppa ne s’y oppose pas, et même elle encourage son mari à partir : leur aîné prendra en main l'exploitation familiale, Francesco poursuivra ses études, et les petites non plus que le bébé à venir 156
L'ENQUÊTE ne manqueront de rien. À la fin de l’année 1898, Orazio
embarque à Naples pour New York, après avoir inscrit son fils chez don Tizzani : celui-ci est chargé de lui apprendre à écrire et à parler correctement l'italien, et de lui inculquer les
premières notions du latin, à raison
de quelques heures a soirs de semaine. Il est inconcevable, en effet, de sacrifier aux études les travaux agrestes et, durant la journée, Francesco continuera de faire le
berger avec ses camarades ;
Avant que nous quittions la maison pour aller paître les brebis, nos mamans nous donnaient pour le déjeuner une belle tranche de pain et quelque chose avec, quand c'était possible. Nous autres, nous mettions ce casse-croûte dans nos poches, mais Francesco ne le faisait pas : Mamma Giuseppa enveloppait le repas de son fils dans une serviette propre. Souvent nous mangions en chemin, plongeant la main dans notre poche et mordant à belles rs dans le pain. Francesco n’agissait pas ainsi : c'était pour lui tout un cérémonial, il s’asseyait par terre, dénouait les coins de sa serviette et l’étendait sur ses genoux, il regardait autour de lui, puis levait les yeux. Alors il se mettait à manger avec modestie et, si quelque miette venait à tomber par terre, il la ramassait, la baisait et la mangeait. Ce n'était pas là un geste extraordinaire : à l’époque — je ne sais si cela se fait encore aujourd’hui -, on nous apprenait à respecter le pain, car i est grâce de Dieu. Nous autres, en voyant Francesco manger avec une serviette blanche, nous l’appelions le monsieur??,
Après ce repas frugal, les garçons se mettent à jouer. Parfois Francesco se joint à eux, mais le plus souvent il révise la leçon de la veille : Vous devez savoir que, le soir, nous allions à l’école, Sur sa serviette pliée, Francesco posait son livre et étudiait. Pendant qu’il travaillait, nous le provoquions, lançant des mottes de terre sur son livre, sur sa casquette ou, venant à pas de loup par-derrière, nous lui rabattions son couvrechef sur les yeux. Lui ne disait rien, ne réagissait pas, ne
nous lançait pas d’insultes’,
157
PADRE PIO
Même lorsqu'il n’a pas de cours le soir, ou lorsqu'il ne garde pas les brebis durant la journée, il préfère les études aux jeux : Que de fois l’ai-je vu assis à son pupitre, penché sur ses livres ! J'allais l’appeler : Franci — lui criais-je du seuil -, tu viens faire une partie de billes ? I levait la tête, me souriait et m’adressait un signe pour me faire comprendre : Plus tard, plus tard ! Je revenais, et de nouveau il faisait le même geste, toujours avec le sourire. J’insistais plusieurs
fois, parfois jusqu’au soir.
Sa mère aimerait bien le voir se détendre, se dépenser à l'extérieur : Jamais, au cours de la journée, il ne sortait faire du chahut avec les autres garçons. Parfois, je lui disais : Franci, sors un peu pour jouer avec tes camarades ! Mais il refusait, répondant : Mon, je ne veux pas aller avec eux, parce qu'ils blasphèment* !
De cette extrême délicatesse, Luigi Orlando fait un jour une expérience inoubliable. Quand ils paissent leurs brebis, les deux garçons s’amusent parfois à se mesurer à la lutte : De trois ans plus âgé que moi, Francesco avait presque toujours le dessus. Un jour, comme nous nous amusions,
nous tombâmes et il me plaqua les épaules au sol. Malgré tous mes efforts pour le LÉ basculer et renverser la situation, je n’y parvins pas et un juron m’échappa. La réaction de Francesco fut immédiate, se relever et s'enfuir ne furent qu'une seule et même chose, parce que jamais il ne proférait de grossièretés ni ne voulait en entendre. C’est pourquoi il évitait les camarades 2 l'œil faux, c’est-à-dire les garçons au langage vulgaire, ceux qui n'étaient pas sin-
cères, ceux qui n'étaient pas des enfants corrects et bien éduqués’6,
Il n'hésite pas, à l’occasion d’un malentendu entre eux, à remettre par écrit les choses au point et à le prémunir contre les agissements de ces mauvais camarades : 158
L'ENQUÊTE
Mon cher Luigi, Si tu aperçois en moi quelque défaut, je te prie de me le faire savoir. J'ai bien remarqué qu’hier soir tu me faisais la tête. Je n'en devine pas la raison, car il me semble ne t'avoir rien fait de mal. C’est pourquoi je t'écris ce mot, te demandant au nom de notre amitié la cause de ce comportement si nouveau à mon égard. Je suis certain que tu m’en donneras l’explication, car je veux être ami avec tous.
Adieu pour aujourd’hui, au revoir à l’école ou à l’église, et j'espère que tu ne te comporteras pas de la même a avec moi. Si tu es fâché à cause de l'affaire d’hier soir, ce n'est pas moi, sache-le, qui ai incité Sagginario à te jeter par terre, mais ton camarade Bonavita.
Salut, je t'embrasse de tout cœur. Ton ami qui t'aime, Forgione Francesco. P.-S. Cher Luigi, je te prie de ne pas fréquenter Coteca, tu sais bien que... de même que le sieur Bonavita.
Si introverti qu’il soit, Francesco n’est pas pour autant un rabat-joie et, quand bien même il ne se mêle pas toujours aux divertissements de ses camarades, il ne les dédaigne ni ne s’ennuie : J'aimais bien jouer, mais je préférais regarder les autres jouer, cela me faisait autant plaisir”.
Jusque dans sa vieillesse, il se rappellera avec précision les jeux d’antan, les règles et les expressions propres à chacun, les noms de ses partenaires d'alors.
Comment s'écrivent les légendes En glanant telle ou telle anecdote, Giuseppe Cavaciocchi découvre un garçonnet qui tranche sur ses camarades par sa gravité, un vif attrait pour l’étude, une piété solide et sans ostentation favorisée par le climat familial : rien d’extraordinaire, encore moins de miraculeux, chez celui qui plus tard, évoquant ses jeunes années, se qualifiera lui159
PADRE PIO
même en souriant de maccherone senza sale (une nouïlle insipide). À s’en tenir aux souvenirs empreints de discrétion de ses proches, Francesco fut un enfant plutôt sage et sérieux, mais il n’est pas né avec une auréole sur la tête : Quand il était avec nous, il ne priait pas, on ne remarquait en lui rien de particulier : il était un garçon comme les autres, de ceux qui ont de l’éducation, et plutôt réservé... Francesco a toujours été #4 lup” surd (un loup sourd), je veux dire qu’il était peu loquace, et il ne manifestait jamais ses sentiments’,
Pourtant, le journaliste relève chez diverses personnes - celles en particulier qui ont peu connu l'enfant — une ropension à en rajouter : un événement des plus insigniEos est TE d’être relu 4 posteriori dans une perspective tout à fait extravagante, au risque de fausser la physionomie spirituelle du futur Padre Pio, et la légende s'emploie à combler les lacunes des premières années d’une biographie placée tout entière sous le signe de la discrétion, comme plus tard elle- déploiera ses arabesques autour des manifestations insolites qui affleureront dans sa longue existence. L’hagiographie de son enfance s’épelle dans le droit-fil de croyances et de superstitions qui, de nos jours encore, trouvent un écho dans la religion populaire du Mezzogiorno où le ciel et l'enfer sont ouverts en permanence sur la terre, et où le prédestiné se doit d’entretenir avec leurs habitants des relations concrètes : Plus d’une fois en venant à l’école, Francesco m’a dit que lorsqu'il rentrait chez lui, il trouvait sur le seuil de la maison un homme habillé comme un prêtre qui lui refusait le passage. Alors Francesco s’arrêtait, et une créature
(un jeune garçon) pieds nus arrivait, faisait un signe de croix, le prêtre disparaissait et Francesco entrait tranquillement dans la maison?”
L'épisode a été relaté par Nicola Caruso, vicaire à Pietrelcina. Or, il est improbable que le garçonnet, si secret, se soit confié à ce prêtre envers qui il n'éprouvait guère de sympathie, comme il le rappellera plus tard dans une 160
L'ENQUÊTE
lettre*, Cela n’a pas retenu tel de ses biographes de réécrire sur un mode emphatique ce récit controuvé, précisant que l'enfant n’en parlait même pas et ajoutant le plus sérieusement du monde que « personne ne savait que dès l’âge de cinq ans, il se battait avec les démons et qu’il jouissait de la vision de la Vierge Marie »!, Le plus merveilleux est que Francesco ne parlait pas de ces prétendues expériences, que personne ne savait, et que pourtant il s’est toujours trouvé quelqu'un pour en faire état. La légende, il est vrai, n'est point à une contradiction près, et Cavaciocchi aura
encore plus d’une fois l’occasion de s’en apercevoir. Avec son nouveau
maître, Francesco
fait des progrès
réguliers et l’argent qu'Orazio envoie chaque mois des tats-Unis couvre largement les frais d’études, si bien que Giuseppa, soucieuse ïrprocurer à son fils une instruction aussi complète que possible, fait appel à deux autres précepteurs,
le vicaire Nicola Caruso et un certain Mennato
Saginario, qui a ouvert une classe du soir :
Le soir nous avions école dans une petite pièce aménagée à cet effet, mais sans bancs pour les élèves, sans estrade pour le maître, qui était un paysan, instruit par rapport aux autres qui ne savaient ni lire ni écrire, et qui gagnait
dix sous par mois pour chaque élève. Le maître, ïe livre ouvert sur les genoux, en couvrait les pages de ses mains et attendait la réponse aux questions quilposait à l'élève, mais souvent en vain. Seul Francesco répondait, parce qu’il avait étudié durant la journée, alors que nous chahutions ; c’est pourquoi Padre Pio a poursuivi ses études,
tandis que nous avons continué à faire les bergers et sommes restés ignorants”?,
Ces cours supplémentaires s’avérant bientôt superflus, Francesco retrouve avec plaisir l'unique férule de don Tizzani. Or, brusquement, l’écolier re devient rétif, il ne travaille plus, se désintéresse des études, au point que le maître Aa Giuseppa : «Il ne tire plus profit de mes leçons. » Les hagiographes s’empareront de cet incident pour forger la légende d’un Francesco jouissant d’un don de double vue, voire d’un précoce charisme de lecture des cœurs en vertu duquel il aurait mis à nu l’âme de l’ancien 161
PADRE PIO
prêtre vivant en état de péché, présenté de surcroît comme injuste et violent. Des auteurs parmi les plus sérieux avalisent ce récit fantaisiste, d’autres le développent sur le mode mélodramatique, jusqu’à la caricature. Plus simple, plus prosaïque aussi, la réalité n’a se l’heur de plaire à ceux qui, non contents de faire du futur Padre Pio l’innocente victime de démons acharnés à sa perte dès son jeune âge,
voudraient aussi qu’il eût été précocement l’objet de persécutions de la part des hommes. Lorsque Francesco connaît ce passage à vide dans ses études, il est dans sa quatorzième année et il y a près de trois ans qu'il suit les cours de don Tizzani. Jusque-là tout s’est bien passé, hormis en latin, langue pour lui rébarbative. Peut-être éprouve-t-il alors quelque découragement,
un moment de lassitude, car il aborde en proie à de soudains scrupules la période délicate de l’adolescence : son père s’est expatrié à cause de lui, sa mère se tue à la tâche et elle vient de perdre son dernier-né, Mario, qui a vécu un an à peine. Sans doute vient-il également d’apprendre à la faveur de quelque commérage que son maître est un ancien prêtre. Or il lui est fort attaché : C'était un maître très bon, qui faisait bien la classe [...] délicat et réservé, il ne laissait jamais entrevoir à ses élèves la situation navrante dans laquelle il se trouvait.
Cette révélation heurte sa sensibilité et déroute sa piété, l’amenant bon gré mal gré à faire siennes les réticences des adultes bien-pensants à l'encontre d’un défroqué : Personne, pas même les prêtres, n’osait entrer dans la maison de don Tizzani, que l’on regardait de travers, la tenant pour excommuniéeÿf,
Quelles que soient les causes de cette crise passagère, Cavaciocchi sait à quoi s’en tenir sur un point au moins car, plusieurs années auparavant, Padre Pio a fait justice de la légende d’un don Tizzani tyrannique et mauvais, confiant à son fils spirituel Emmanuele Brunatto et à d’autres personnes : )
162
L'ENQUÊTE Don Tizzani m’aimait beaucoup. Il causait peu avec sa femme et, plus d’une fois, ils avaient tenté de mettre un terme à teur malheureuse relation. Il ne parlait jamais de religion. Il restait toujours enfermé dans sa maison, n'osant en sortir par honte.
Par ailleurs, nombreux sont dans le village ceux qui se rappellent sa profonde et durable affection surnaturelle pour don Tizzani : Il était prêtre depuis peu de temps et se trouvait à Pietrelcina. Passant devant la maison de son vieux maître Tizzani, il en vint à savoir par la fille de ce dernier que celui-ci était au plus mal. Il se hâta au chevet du mourant. Tous deux restèrent seuls, avec Dieu. Tizzani se confessa, pleurant ses fautes et versant des larmes de reconnaissance pour avoir trouvé un prêtre qui venait lui
apporter la miséricorde de Dieu. Il mourut peu après. Ce fut, pour tous les habitants de Pietrelcina, une véritable joie de savoir que le maître était mort réconcilié avec Di
Padre Pio n’en fait pas mystère, se plaisant à raconter ce souvenir à ses intimes pour les inviter à adorer avec lui les desseins de la divine Providence : Toutes les fois qu’il évoquait cet épisode, Padre Pio levait les yeux vers le ciel, en proie à une vive émotion, au point de ne plus pouvoir prononcer une parole, et implorant la miséricorde de Dieu‘.
Ce lui est également l’occasion de couper court, autant qu’il est en son pouvoir, aux fables qui se colportent sur ses précoces pouvoirs extraordinaires et qui, par ricochet, ternissent la réputation de son défunt maître.
163
PADRE PIO
Au-delà de l'enquête Francesco
quitte don Tizzani
pour un
autre
maître,
Angelo Cäccavo. Celui-ci a fait ses études secondaires au séminaire diocésain de Benevento et il est instituteur dans les écoles publiques de Pietrelcina et des localités voisines, ce qui lui vaut une réputation de franc-maçon anticlérical. Il est vrai qu’il fait ouvertement profession d’agnosticisme, «une subtile incrédulité à fond scientifique », écrira plus
tard Padre Pio. Giuseppa, ayant obtenu par lettre l'accord de son mari toujours expatrié en Amérique, lui a demandé de compléter l’instruction de leur fils. Cäccavo ne s’est point montré enthousiaste : l’excessive timidité de Francesco n’inspire guère confiance à cet homme bourru et volubile, il croit y déceler quelque lenteur d’esprit impropre à des études plus poussées. Tel est, du moins, le prétexte qu’il avance pour dissuader Giuseppa. En réalité, il n’a guère apprécié que l’on fasse appel en premier lieu à don Tizzani, auquel de surcroît il doit depuis longtemps cent lires : petites intrigues et rivalités du village, que colportent les commères. Finalement, tout s'arrange. à l’italienne, entre femmes : Giuseppa est liée d'amitié avec la sœur de Càccavo, et celle-ci envoie son mari dire à son frère qu’elle ne mettra plus les pieds chez lui s’il n’accepte pas Francesco parmi ses élèves. Le maître ne regrettera pas d’avoir cédé à ce singulier chantage, car l’adolescent se remet avec ardeur au travail.
Il passe ses moments de liberté enfermé dans la Torretta, modeste dépendance de la demeure familiale, dont il fait
à la fois son lieu d’étude-et son oratoire : c’est une pièce unique, carrée, bâtie sur une saillie rocheuse, à laquelle on
accède par un petit escalier de pierre aux marches raides ; une fois qu’il en a franchi le seuil après avoir écarté les branches d’un figuier voisin qui retombent devant la porte, il est dans son univers, où le silence est rendu plus palpable encore par les bruits qui, de l’extérieur, lui parviennent assourdis, rires des enfants jouant dans les ruelles, chuchotements des femmes qui se croisent près du mur en contre164
L'ENQUÊTE
bas, carillon lointain de la cloche de l’église qui rythme le temps. Après quelques semaines de labeur assidu, Francesco s'impose à la tête de la classe. Il restera le premier jusqu’au terme de ses études. Surpris par sa vive intelligence, maestro Câccavo est également impressionné par sa gravité, sa réserve qui adoucit un caractère déjà bien trempé, volontaire, exigeant vis-à-vis de soi-même, mais affable envers tous, et d’une inlassable générosité. Il se prend pour lui d’une affection teintée d’admiration, qui au fil des années se muera en vénération. Plus tard, il se rendra souvent à San Giovanni Rotondo pour s’entretenir avec son ancien élève, lui demandant conseil et se confiant à sa prière, jusqu'à amorcer une sincère démarche de conversion. Ils échangeront une correspondance, dont il reste une lettre du capucin où affleurent ses sentiments à l'égard du vieux maître : Ma santé est bonne, mais je suis très occupé de jour et de nuit par les centaines, voire les milliers de confessions que j'entends quotidiennement. Je n’ai pas un moment libre, mais gloire à Dieu qui m’assiste en permanence dans l'exercice du ministère. Je vous présente toujours au Seigneur dans mes pauvres prières, et Dieu seul sait combien je l’importune pour votre entière conversion ! Je m'estimerais très heureux si je pouvais vous retrouver, vous embrasser ici une dernière pa car il est absolument impossible que je revoie mon pays natal. Je salue tous vos proches et vous embrasse de tout cœur, priant la grâce divine de vous garder et de vous soutenir”,
Billet écrit à la hâte, que Càccavo montre avec émotion au journaliste venu pour connaître mieux la vérité de Padre Pio.
Histoires, historiettes et ragots Cavaciocchi
a su interroger assez adroitement
divers
habitants de Pietrelcina pour recueillir pêle-mêle histoires, historiettes et ragots qui, confrontés les uns aux autres, lui 165
PADRE PIO
permettent d’en dégager un profil assez véridique du futur Padre Pio jusqu’à son entrée chez les capucins. Il n’est pas dupe de la propension qu’ont certaines personnes à broder sur la réalité et même à affabuler, pour se donner de l’importance face au monsieur de la ville, ou tout bonnement pour le plaisir de s'évader du monotone quotidien, rêvant que l’on est pour un instant introduit dans le monde merveilleux qu’ouvrent aux imaginations les stigmates de l’enfant du pays. Il apprend ainsi que maestro Càccavo — point tant
mécréant qu'il se dit — a emmené ses jeunes élèves en excursion à la chapelle de la Libera, la Madone champêtre ui a mis fin à l'épidémie de choléra de 1854. Aux yeux de Francesco, c'était un pèlerinage, aussi en a-t-il profité pour s’écarter discrètement de ses compagnons afin de se ménager un moment de recueillement. Il a trouvé, non loin du sanctuaire, une antique citerne à l'ombre de laquelle il peut s’isoler et réciter paisiblement son chapelet. Au moment du départ, il manque à l’appel. On le cherche partout, en vain. Finalement, quelqu'un s’avise de pousser jusqu’à la ruine, où on le retrouve agenouillé dans l’herbe, à l'abri d’un pan de mur. Surpris de l’émoi qu'a suscité sa disparition, il rejoint le groupe sans dire mot. Mais, l’épisode à peine connu à Pietrelcina, les dévotes s’émerveillent : cet enfant doit avoir un don de double vue, car il est allé justement au vieux puits maçonné qu’a creusé autrefois un saint ermite pour procurer aux paysans une eau miraculeuse, fraîche et limpide, mais depuis longtemps tarie. Cavaciocchi hausse les épaules, à entendre de telles sornettes. En revanche, il prête la plus grande attention à un autre récit de pèlerinage, conduit re par Maestro Càccavo, à la Madone de Pompéi, cette fois. C'était une belle expédition, on avait dû s’y rendre en charrette et dormir deux nuits sur place, et Francesco en a profité pour satisfaire sa piété, achetant un cierge par-ci, un lumignon
par-là, qu'il a disposés devant l'effigie de la Vierge miraculeuse. Pendant ce temps, les brebis n'étaient pas gardées, et Giuseppa s’en est plainte dans une lettre à son mari (dictée au curé, car elle ne sait pas écrire), soulignant au passage que son polisson s'était montré quelque peu pro166
L'ENQUÊTE
digue du petit pécule qu’elle lui avait confié. D’outreAtlantique, Grazio a adressé par retour de courrier des remontrances à son fils, qui s’est empressé de lui répondre : Au sujet des doléances de maman relatives à mon voyage à Pompéi, vous avez mille fois raison ; mais vous devez pen que l’année prochaine, s’il plaît à Dieu, toutes les fêtes et tous les divertissements seront finis pour moi, parce que j'abandonnerai cette vie pour en embrasser une autre, meilleure. Il est vrai que j’ai dépensé quelques lires, mais je vous promets de les rembourser par mon travail. En effet, maintenant que je me trouve sous la direction du nouveau maître, je me rends compte que je fais des progrès de jour en jour, ce dont maman et moi sommes très contents”?
Et d’ajouter quelques nouvelles de la famille, propres à rassurer son père : Pour mon frère, n’ayez aucune crainte : il fait son devoir et il n’y a pas lieu de s'inquiéter. Non plus que pour nos sœurs, car elles sont surveillées en permanence par maman et par notre frère [...] Le maïs, comme vous pouvez l’imaginer, a produit bien peu, parce qu’il a manqué d’eau en temps OPpOItun : nous n'en avons récolté que quatre sacs",
À quatorze ans, Francesco est sérieux et réfléchi, conscient de ses responsabilités, de ses devoirs filiaux et du rôle de médiateur que lui confère, au sein de sa famille, son instruction. Cette maturité déconcerte parfois sa mère. Un jour, comme ils reviennent de Piana Romana, ils lon-
gent un champ de navets de printemps, légumes juteux et croquants à souhait, dont la fraîcheur serait bienvenue après une journée de travail harassant sous un soleil déjà estival. Giuseppa ralentit le pas : — Quels beaux navets, j'en mangerais bien quelquesuns! — Mais on n’a pas le droit. ce serait un péché! Quelques jours plus tard, empruntant une autre route, ils passent devant un figuier qui, sur le talus, croule de 167
PADRE PIO
fruits mûrs. Tout joyeux, Francesco en fait une abondante cueillette. Interloquée, sa mère le reprend :
— Eh quoi ! pas les navets, mais les figues oui ? Et lui, plus surpris encore, de se dire que les adultes décidément ne comprennent rien, et d’expliquer à sa mère que prendre des légumes dans un champ appartenant à autrui n’est ni plus ni moins qu’un vol, alors que profiter des fruits d’un arbre poussant sur la voie publique n’a rien de répréhensible. Giuseppa soupire, émerveillée et inquiète : que réserve l’avenir à ce garçon si transparent et
si grave à la fois? Elle ne peut confier à personne son désarroi, sinon au curé. Mais don Pannullo ne fait que l'écouter et, s’il prononce çà et là quelque parole d’apaisement, elle n’en est pas rassurée pour autant : l’âme de son fils lui est close, recelant quelque secret qui l’angoisse d’autant plus qu’elle en entrevoit incidemment la profondeur. Alors elle se tait. Elle s’épanchera, bien plus tard, à la veille de mourir, pour rendre justice à son fils devenu prêtre capucin et condamné par le Saint-Office. Aujourd'hui, elle suit avec plaisir les progrès qu'il accomplit dans ses études et se réjouit de le voir persévérer dans sa vocation. L’attrait de Francesco pour les capucins remonte à sa rencontre avec fra Camillo, un moine qui quêtait dans les villages de la plaine, prenant le temps de s'arrêter dans chaque maison, où il apportait aux malades une parole de consolation ou d’encouragement, réconfortait les personnes âgées et seules, priait avec qui le désirait. Il rejoignait aux champs les gamins chargés de la garde des brebis, les réunissant pour les catéchiser, leur raconter les Fioretti de saint François, distribuer images et médailles,
et il ne rechignait pas à donner un coup de main aux paysans à l’époque de la moisson. Fasciné par sa bonté et sa piété, Francesco avait découvert alors la voie que Dieu lui ouvrait : La barbe de fra Camillo s'était fichée dans ma tête, et
rien ne put m'en faire démordre‘!,
Boutade qui lui permettra plus tard d’éluder toute question sur sa vocation. En réalité, l'attrait de Francesco pour 168
L'ENQUÊTE
les frères à barbe n’a fait que donner forme à un appel plus ancien, à cette époque encore entouré de mystère pour lui. Sans doute, comme beaucoup de garçonnets pieux, a-t-il pensé se faire prêtre plus tard. Puis il a approfondi, au fil de ses « réflexions », cet élan initial jusqu’à y percevoir cet appel de Dieu qu’est la vocation : LT
À l’âge de cinq ou six ans, il ressentit le besoin de se donner tout à Dieu [...] Il éprouva combien cet appel était fort et sentit croître en lui l’ardeur de L’aimer et de se donner tout à Lui’?
L'appel s'étant précisé, son oncle — agissant en lieu et place du père absent — confie l’adolescent à don Pannullo qui, en sa qualité d’archiprêtre et curé de Pietrelcina, sollicite en 1902 auprès des capucins l’admission de « Francesco Forgione, quinze ans, un enfant de chœur assidu à la fréquentation des sacrements de la confession et de la communion, fidèle au service de l'autel et aux pratiques de piété, »
Mais le noviciat est complet. On tente alors d’orienter l'adolescent vers les bénédictins du sanctuaire marial de Montevergine, vers les rédemptoristes de San Giovanni a Cuopolo, les franciscains de Benevento.. À chaque proposition, il oppose un non catégorique : ce seraient les capu-
cins ou rien. Quand enfin le provincial annonce que l'Ordre accueillera le jeune aspirant, un scandale éclate : une lettre anonyme a informé le clergé de Pietrelcina que le moine en herbe flirte avec la fille ï chef de gare ! Stupeur de don Pannullo, qui séance tenante et sans autre forme de procès, exclut le drôle du groupe des petits clercs et met un terme à toutes les démarches, d’autant plus qu'un incident du même ordre s’est produit quelques semaines auparavant : #aestro Càccavo n’a-t-il pas trouvé
dans une poche de Francesco un billet doux que lui avait adressé une écolière ? Certes, il s’est avéré ensuite que c'était une blague de ses camarades, qui se sont dénoncés.. après que le maître eut rossé d'importance celui que toute la classe accusait à mi-voix de jouer à l'amoureux. Mais le curé se demande s’il n’y a pas, somme toute, quelque fond 169
PADRE PIO
de vérité dans ces histoires, qui constituerait un sérieux obstacle à l'admission de l’adolescent chez les capucins, comme d’ailleurs dans toute autre maison religieuse. Durant un mois, Francesco se demande ce qu’il a bien pu faire pour s’attirer les foudres du curé. Finalement, après enquête, on découvre le pot aux roses : un servant de messe, jaloux de la bienveillance des prêtres à l’égard de son camarade, a inventé de toutes pièces la romance. Réhabilité, Francesco passe en paix les fêtes de Noël, avec en prime la consolation de voir la paroisse prendre à sa charge, à titre de réparation, les frais de timbre aux divers registres administratifs et canoniques. L'histoire d'une âme
Luigi Cavaciocchi a tout lieu d’être satisfait. Quelques jours passés à Pietrelcina lui ont permis d’entrevoir quel enfant, singulier assurément, mais non extraordinaire, a été le capucin stigmatisé du Gargano. Cependant, il est un domaine qui lui est resté totalement impénétrable : l’âme de Francesco. Comme toutes les personnes de son entourage, même les plus
proches, il n’a connu de son chemine-
ment intérieur que fe effets dans l'existence quotidienne. Jamais l'enfant ne parlait de son expérience spirituelle ni même de sa prière, et plus tard il n’y fera que de fugaces allusions. Même de sa première communion, on ne sait rien, sinon qu'il l’a désirée vivement : il a pleuré quand le curé s'est montré intransigeant sur la coutume de n’admettre les enfants au sacrement de l’eucharistie qu’à l’âge d’onze ans“. Sans doute s'est-il approché de la sainte table pour la première fois le 27 décembre 1899, jour où il a été confirmé par l’archevêque de Benevento, mais il n’en fera aucune mention lorsque, incidemment, il évoquera sa confirmation : Je pleurai de consolation en mon cœur lors de cette sainte cérémonie, parce que je me rappelaï ce que m'avait
fait sentir le très Saint Esprit Paraclet le jour où je reçus le sacrement de la confirmation, jour très particulier que 170
L'ENQUÊTE
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je n’oublierai de toute ma vie. Que de douces motions me
fit sentir en ce jour cet peu consolateur !Au souvenir
de ce jour, je me sens brûler entièrement d’une flamme très vive, qui embrase et torture sans causer de peine#.
Seules ses lettres de direction lèvent quelque peu le voile sur ce que fut sa prière d’enfant, car c’est — il le souligne — à partir de sa propre expérience qu’il éclaire et encourage ses filles spirituelles : Garde-toi, ma fille très chère, de délaisser la sainte oraison et toutes les autres pratiques de piété, parce que alors tu ferais le jeu de l’adversaire ; mais persévère avec courage et constance dans ce saint exercice, et attends que Dieu te parle, parce qu’un jour il te dira des paroles de paix et de consolation, te faisant connaître que tes souffrances auront été utilisées pour ton plus rl bien et que ta patience aura porté ses fruits“.
En quelques mots, il indique les dispositions indispensables à l’oraison, la fidélité et la régularité, que recommandent tous les maîtres spirituels et que lui-même a observées dès ses jeunes années, lorsqu'il imaginait un stratagème pour se ménager à l'insu des siens de longs moments de recueillement dans l’église close. Que faisait-il durant ces heures, quelle était alors sa prière ? Il n’en a rien révélé,
mais les conseils qu’il prodigue à ses disciples permettent de l’entrevoir :
Il me tient beaucoup à cœur que tu consacres un peu
plus de temps à la méditation et aux bonnes lectures, spécialement pendant la période des vacances, car ce sont là des moyens très efficaces de tenir l'esprit dans un recueillement plus grand et de le recentrer en Celui qui est tout pour nous“.
Celui qui est tout pour nous. Au fil des récits de sa mère et des sermons du curé, Francesco a appris très tôt à connaître et à aimer Jésus. L'objet ultime de ses lectures et de la méditation qu’elles nourrissent est la Personne de
Jésus, contemplée immédiatement à la lumière des textes 171
PADRE PIO évangéliques et considérée dans la relation qu’entretien-
nent avec elle les saints, à commencer par la Vierge Marie.
La spiritualité du futur Padre Pio est d'emblée christocentrique, elle s’approfondira toujours plus dans cette je tive qui donne sens et force aux aspects particuliers de sa piété, et la remarquable dévotion qu’il professera jusqu'à la fin de sa vie envers la Mère de Dieu, les anges et les saints, son amour inconditionnel de l’Église, sa pénétrante intuition du mystère de la Miséricorde divine ne se comprennent qu'à partir de ce premier amour auquel fait allusion l’Apocalypse : J'ai contre toi que tu as perdu ton amour d'antan (Ap 2, 4), dit le Seigneur à l’Ange de l’Église d’Éphèse. Jamais Francesco ne se départira de cet amour initial, grâce motrice de toute son existence : Que le Seigneur soit toujours votre pensée, votre vie,
votre tout, comme il l’est pour les âmes qui entendent l’aimer et jouir un jour de sa présence‘,
Constamment, il revient sur l’importance de la lecture spirituelle. Les livres ont tenu une grande place dans sa PSS
constituant sa première école d’oraison : liseur
assidu dès son enfance, il a — comme nombre de saints — appris à prier à partir des bons livres :
Ne me dites pas trop exigeant dès lors que je viens encore vous prier d'amasser un grand trésor en lisant autant qu'il vous est possible de saints livres. La lecture spirituelle nous est aussi nécessaire que l'air que nous respirons. Lisez, lisez beaucoup, et qu’il ne manque jamais à cette bonne lecture une fervente et humble prière“.
Ne séparant jamais lecture spirituelle et prière : Ayez grand soin de vos cœurs pour les purifier, suivant le nombre et les grandeurs des inspirations que vous recevez. Élevez fréquemment vos âmes vers Dieu ; lisez de bons livres le plus souvent que vous le pourrez, mais avec beaucoup de dévotion ; soyez assidus à la méditation, à la prière et à l'examen de conscience plusieurs fois par jour‘,
172
L'ENQUÊTE
il insiste sur la complémentarité des deux exercices,
termes du colloque d'amour entre Dieu et l'âme qu'Il aime! qu'est l’oraison :
Veille à faire l’oraison mentale, c’est-à-dire la méditation, et qu’elle porte habituellement sur la vie, la Passion et la mort de Jésus. Fais également la lecture spirituelle,
parce que, si dans la méditation c’est l’âme qui parle à Dieu, dans la lecture spirituelle c’est Dieu qui parle à l’âme à travers les pages de ces bons livres’?
L’oraison ne saurait se limiter à un simple exercice intellectuel, voué tôt ou tard à s’assécher ou s’égarer dans une spéculation abstraite : dialogue avec la vivante Personne de Verbe incarné, elle le révèle présent actuellement dans notre existence. La contemplation de Jésus, la considération des actions qu'il a accomplies durant son séjour ici-bas, la méditation de ses paroles rapportées par les Évangiles amènent l’âme à s'engager dans A sequela Christi par une imitation effective de Celui qui se fait notre unique modèle : Le prototype, le modèle que nous avons besoin de refléter en modelant notre vie sur la sienne est Jésus-Christ. Mais Jésus a choisi pour étendard la croix, et c’est pour-
quoi il veut que tous ses disciples le suivent sur la voie du Calvaire, portant la croix pour finalement expirer sur elle. C’est en suivant cette voie seulement que l’on parvient au salut,
Déjà dans son enfance il a mis en pratique ces lignes écrites plus tard, comme le démontrent les formes concrètes que revêt alors son désir d’imiter Jésus.
Un jour, sa mère le surprend agenouillé derrière son lit, se frappant les épaules avec une chaîne de fer. Bouleversée, elle le conjure de mettre un terme à cet exercice : —
Mais pourquoi, mon enfant, te bats-tu ainsi ? Cette
chaîne de fer te fait mal! — Je dois me frapper comme les Juifs ont frappé Jésus, jusqu’à faire couler le sang sur ses épaules! Malgré son jeune âge — neuf ans à peine ! —, il entrevoit que limitation de l'Aimé s’épanouit dans l'identification 173
PADRE PIO
avec celui-ci : il s’agit non seulement de faire comme Jésus mais de l’aimer jusqu’à le rejoindre dans la communion de la souffrance. Mois ne trouvant personne qui le flagellerait pour le rendre semblable à l'Homme des douleurs, il se fait son propre bourreau afin d’atteindre au plus près la ressemblance avec son divin modèle. La pénitence corporelle n'entre pas pour lui dans la catégorie des Dee non plus que les longues heures qu’il consacre à l’oraison. Si ces dernières comblent les attentes de son tempérament méditatif, la souffrance, en revanche, ne correspond nullement à une inclination tant soit peu masochiste : il ne goûte ni ne goûtera jamais l'épreuve — physique ou spiri-
tuelle — pour elle-même. Il se trouve simplement que Celui qu’il aime est Jésus, réduit par le paroxysme de sa dilection pour les hommes à la condition du Serviteur souffrant : aussi, en sa Passion et sa mort sur la croix, n’en est-il que
plus aimable. C’est dans cet excès du plus grand amour que le découvre Francesco, c’est là que le contemple au lus intime son cœur d’enfant exempt de tout regard sur Lee : voyant en Jésus crucifié Celui qui a le plus aimé, il ne peut réporidre à son amour qu’en le rejoignant dans sa souffrance pour l’en consoler en la partageant. Dans ces mortifications, Padre Pio ne se su pas luimême, il aspire à retrouver celui vers qui tout son être le porte. Ces pénitences précoces, traduisant sa sensibilité au réalisme de l’Incarnation, prolongent jusque dans son corps la science de la croix que lui révèle son oraison d’enfant et qui sera la ligne maîtresse dé sa vie spirituelle : déjà s’esquisse avec une étonnante justesse sa vision théologique de la croix dans l’économie de la grâce. Elles ne passent pas toujours inaperçues autant qu'il le souhaiterait : intrigués par son attrait pour la solitude, ses camarades l’épient de derrière une fenêtre de la maison Forgione et, plus d’une fois, ils l’entendent se flageller avec une corde dechanvre. Un jour, Giuseppa alerte le vicaire : son fils dort à même le sol avec une pierre pour oreiller, à côté du lit non défait ! Le prêtre intervient discrètement, mais l’enfant le renvoie à la parole de Jésus : Le Fils de l'homme, lui, n'a pas où reposer la tête (Mt 8, 20 b). Désormais, il veillera à défaire 174
L'ENQUÊTE
le lit... et poursuivra avec détermination la voie dans 1 laquelle il s’est engagé. * + *
De qui Francesco tient-il le secret de l’ascèse ? Nul dans son entourage ne se livre à de semblables macérations, et les rumeurs qui courent sur telle ou telle âme mystique de la région — à supposer qu’il en ait eu connaissance, ce qui est loin d’être assuré — font état de charismes extraordinaires davantage que de mortifications. Il aura pu relever dans les vies des saints quelque épisode suggestif, mais c’est peu probable : à l’âge où il commence à se flageller et à dormir
semble
terre, il ne sait pas encore vraiment lire. Il
bien que son attrait pour la pénitence corporelle
découle de sa méditation de l'Évangile, dont il se sera
remémoré les passages les plus bouleversants exposés par le curé à l’occasion de l’homélie dominicale ou des leçons du catéchisme. Il est significatif que, lorsqu'il est surpris, il
fasse toujours référence à la seule personne de Jésus pour justifier son comportement. Plus tard, dans ses lettres de direction, il insistera fréquemment sur la nécessité d’imiter
concrètement le Seigneur, on y retrouve plus d’une fois mot à mot le même conseil prodigué à ses fils et ses filles spirituels : Afin qu’il y ait imitation, il est nécessaire de méditer chaque jour sur la vie de Celui qui s'offre à nous comme modèle. De cette réflexion naît en nous l'estime de ses actions, et de cette estime le désir de cette imitation et le réconfort que nous y trouvons”.
Ce n’est pas un mimétisme théorique, idéal, qu'il Pa pose, mais bien une démarche ininterrompue d’identification à l’Aimé :
Étudie avec assiduité Jésus-Christ, sa divine doctrine, et
recopie en toi ses exemples lumineux, dont il se propose comme modèle dans la divine écriture ; et ne crains pas le rugissement des tempêtes, qui sont permises par Dieu
comme contreseing de sa prédilection pour ton âme’.
175
PADRE PIO
Dès son jeune Âge, Francesco sait fort bien ce qu’il veut : aimer Jésus qui, par amour pour les hommes, a donné sa vie sur la croix. Il s’y applique autant qu’il le peut, fait siennes les exigences de cet amour dont il se sait aimé et auquel il veut répondre sans réserve aucune, quitte à repousser aussi loin que possible les limites que sa faiblesse naturelle prétendrait opposer à sa générosité : Dieu nous fait un commandement de l'aimer non autant et comme il le mérite, parce qu’il sait bien où s’arrétent nos limites, aussi n’exige-t-il ni ne requiert-il point de nous ce que nous sommes dans l'incapacité de faire; mais il nous demande de l’aimer à la mesure de nos forces, de toute notre âme, de tout notre esprit, de tout notre COCHE
Ce n’est point là abstraction, son imagination lui représente Vobjet de son amour, le faisant entrer ainsi de plain-pied dans l'aire du surnaturel, là où l’objet de sa foi se fait tangible, là où Pactivité naturelle des sens est requise par la grâce divine pour donner corps aux mystères qu’appréhende l'esprit ; par la méditation, Francesco se pénètre de la réalité invisible, puis il l’évoque sous une forme imagée, évoluant dans un monde visionnaire subjectif quant à sa formulation, mais tout à fait objectif dans son objet : les grandes vérités que lui enseigne la religion, et particuliè-
rement la valeur rédemptrice de la Passion du Sauveur. Il ne s'agit pas pour autant d’autosuggestion, encore moins
d’auto-hallucination : le regard de la foi précède toujours la vision, qui n’en est que la traduction. C’est dans cette perspective qu'il convient d'apprécier les visions de Padre Pio dans ses années d’enfance, perspective qui lui permettra de préciser — non sans répugnance — à son père
spirituel :
Par votre première question, vous me demandez à partir de quand Jésus a commencé à favoriser sa pauvre créature de ses célestes visions. Si je ne me trompe, celles-ci ont dû débuter peu après le noviciat®8, 176
L'ENQUÊTE
Les visions et apparitions célestes n’ont débuté pour lui qu après sa seizième année, quand il était déjà jeune religieux : auparavant, ce n'aura été — à l'exception de quelques faits précis qu’il décrira en termes explicites — que de vives représentations intérieures favorisées par un recueillement remarquable. C’est ainsi que l’on doit comprendre le témoignage d’un de ses directeurs spirituels : Les extases et les apparitions débutèrent dans la cinquième année de son âge, quand il eut l’idée et le désir de se consacrer pour toujours au Seigneur, et furent conti-
nuelles. Quand je lui demandai comment il avait pu les tenir cachées si Pr [jusqu’en 1915], il me répondit avec candeur qu’il n’en avait pas fait état parce qu’il croyait qu'il s'agissait là de faits ordinaires arrivant à toutes
les Âmes””,
En effet, comment concilier ces paroles avec l’affirmation précédente de l'intéressé lui-même? On ne prête qu’aux riches. Des grâces extraordinaires qui auraient jalonné ses jeunes années, on sait peu de choses assurées.
Plus tard, devenu le Padre Pio, marqué par les stigmates du sceau d’une dilection divine, il sera inconcevable pour ses contemporains qu'il n’ait point connu dès ses plus tendres
années
d’insignes
faveurs
de la part du Ciel,
comme de rudes assauts de la part des forces des ténèbres. Mais les rigoureuses enquêtes menées dans le cadre des procédures en vue de la béatification des serviteurs de Dieu permettent de cerner de plus près la réalité, nous faisant découvrir qu’à l'instar d’autres mystiques du xx° siècle telles Theres Neumann ou Marthe Robin, il fut un enfant équilibré, quand bien même singulièrement introverti et d’une piété peu commune se traduisant par des actes qui a priori ne paraissent pas normaux. Cette piété, les formes qu'elle revêt dans l'existence du jeune Francesco ae puis dans sa vie de prêtre et son ministère sacerdotal, permettent de comprendre mieux la figure spirituelle du capucin stigmatisé. 177
PADRE PIO
Les trois visions
Francesco n’a pas encore seize ans quand il prend congé de sa famille pour entrer au noviciat des capucins à Morcone. Malgré son attrait pour la vie religieuse, il ressent douloureusement la perspective de la séparation : sa mère restera seule car Grazio est toujours en Amérique, et il quittera à jamais son pays natal, auquel il est fort attaché. Plus tard, à la demande de son confesseur, il relatera — à la troisième personne, par souci d’humilité et de discrétion — les dispositions dans lesquelles il se trouvait alors : Il ne faut pas croire que, devant laisser ses proches auxquels elle était très affectionnée, cette âme n’eût point eu à souffrir en sa partie inférieure : elle se sentait broyée jusqu'aux os à la perspective d'abandonner les siens, et la douleur qu’elle en ressentait était si vive qu’elle était sur le point de s’évanouir. Au fur et à mesure que s’approchait le jour du départ, ce tourment allait croissant‘?. “
C’est à ce moment crucial que se situent trois visions,
isolées, les toutes premières dans son existence auxquelles il fera explicitement référence lorsque l’obéissance l’exigera : Un jour, alors que cette âme méditait sur sa vocation et sur la façon dont il lui fallait se résoudre à dire un adieu
définitif au monde afin de se consacrer entièrement à Dieu dans une sainte retraite, elle fut soudain ravie hors des sens et portée à considérer avec l’œil de l'intelligence des réalités autres que celles qu’appréhendent les yeux du corps. Elle vit à ses côtés un homme majestueux d’une rare beauté, resplendissant comme le soleil qui, la prenant par la main, lui dit : «Viens avec moi, parce qu'il te faut combattre un valeureux guerrier. » Il la mena dans une très vaste plaine où se tenait rassemblée une grande multitude divisée en deux groupes. D’une part étaient des hommes au visage fort beau, vêtus de robes blanches, pures comme la neige; de l’autre, le second groupe était composé d'hommes à l'aspect horrible, habillés de noir, telles des ombres obscures. 178
L'ENQUÊTE Entre ces deux grandes troupes de personnages s’étendait un large espace où l’âme fut conduite par son guide. Comme elle était occupée à admirer les deux troupes, voici que s’avança à l’improviste — au milieu de l’espace qui les séparait — un homme d’une taille démesurée dont le front touchait les nuages : son visage était si effrayant qu’il ressemblait à celui d’un Éthiopien. À cette vue, la pauvre âme toute déconcertée sentit comme sa vie s'arrêter. L'étrange personnage s’avançait toujours plus vers elle, et son guide lui dit qu’elle devait se battre contre lui. À ces paroles, la pauvre pâlit, se mit à trembler et fut près de tomber à terre sans connaissance, tant était vive la terreur qui la saisit alors. Son guide la soutint par le bras et, quand la pauvre eut surmonté quelque peu son épouvante, elle se tourna vers lui et le pria de lui épargner la confrontation avec la fureur de cet étrange personnage, car elle n'était pas en mesure de le vaincre : d’ailleurs, même les forces réunies de tous les hommes n’y parviendraient pas. « Toute résistance de ta part est vaine, tu dois l’affronter. Courage, entre avec confiance dans la lutte, avance hardiment, je me tiens à tes côtés ; je t'aiderai et ne permettrai pas qu'il t'abatte. Pour prix de la victoire que tu remporteras, je te donnerai une splendide couronne qui te ceindra le front. » La pauvre âme s’enhardit alors à affronter en combat singulier ce terrible et mystérieux personnage. Le choc fut formidable, mais grâce à l’assistance qu’elle reçut de son guide — qui jamais ne la quitta d’un pouce -, elle finit par l'emporter : elle l’abattit et, victorieuse, le contraignit à la fuite. Alors, fidèle à sa promesse, son guide tira des plis de son vêtement une couronne d’une rarissime beauté, qu’il serait vain de prétendre décrire, et la lui posa sur la tête avant de l’en retirer tout aussitôt, ajoutant : « J'en ai une autre, plus belle encore, qui t'est réservée si tu es capable de lutter avec succès contre le personnage que tu viens de combattre, Il reviendra toujours à l’assaut pour réparer son honneur perdu. Sois valeureux au combat et ne doute jamais de mon aide. Garde les yeux grands ouverts, car ce personnage mystérieux s’efforcera d'agir contre toi par surprise. Que ses attaques ni sa formidable présence ne
t'effraient jamais, rappelle-toi ce que je t'ai promis : je 179
PADRE PIO
serai toujours à tes côtés, je t’assisterai toujours, afin que tu parviennes toujours à le vaincre.» À peine le personnage mystérieux eut-il été vaincu, que la foule des hommes à l'aspect horrible s’enfuit dans un concert de hurlements, d’imprécations et de cris assourdissants, tandis que des applaudissements s’élevaient des rangs de la multitude aux vêtements lumineux : ils chantaient les louanges de l’homme splendide et plus éclatant que le soleil qui avait assisté si vaillamment la pauvre âme dans son rude combat. Sur ce, la vision cessaf!,
Francesco est si réconforté qu’il lui semble devoir attendre encore mille ans avant de rompre définitivement avec le monde. Une deuxième grâce, d’un ordre plus élevé - une vision intellectuelle —, l’éclaire sur le sens de sa
vocation : C'était en la fête de la Circoncision de Notre-Seigneur, cinq jours avant le départ de la maison paternelle. Elle avait communié et, pendant qu’elle s’entretenait avec son Seigneur, elle fut instantanément investie par une lumière surnaturelle intérieure. Par le moyen de cette lumière d’une extrême pureté, elle comprit en un éclair que son entrée en religion pour se consacrer au service du Souverain céleste ne signifiait rien d’autre que s'engager à lutter contre le mystérieux personnage infernal contre lequel elle avait soutenu le combat dans la vision précédente, Elle comprit également — ce qui l’encouragea — que, quand bien même les démons assistaient au combat dans l'espoir de se rire de ses défaites, elle n’avait par ailleurs rien à craindre car ses anges aussi se pressaient pour venir
applaudir à la défaite de Satan. Les uns et les autres étaient symbolisés par les deux groupes d'hommes qu’elle avait vus dans la précédente vision. Elle comprit en outre qu’elle ne devait point craindre l’ennemi contre lequel il lui fallait lutter, si terrible qu’il fût, car Jésus-Christ lui-même — sous la figure du guide lumineux — l’assisterait toujours : sans cesse il se tiendrait à ses côtés pour l’assister, jusqu’à la récompenser au paradis de toutes les victoires qu’elle aurait remportées dès lors que, s’en remettant entièrement à lui, elle aurait combattu avec générosité®?, 180
L'ENQUÊTE Ces lumières surnaturelles, stimulant la détermination
de Francesco, ne l’empêchent pas de souffrir dans sa sensibilité à la perspective de quitter son village et sa famille : Le jout du départ approchant, cette tristesse se faisait de plus en plus vive. Durant la dernière nuit qu’il passa parmi les siens, le Seigneur le conforta par le moyen d’une autre vision : il vit dans toute leur majesté Jésus et sa Mère
venant l’encourager et l’assurer de leur prédilection. Enfin, Jésus lui posa une main sur la tête, ce qui suffit à le rendre fort dans la partie supérieure de l’âme, de sorte qu’il ne versa pas une larme au moment de la séparation, malgré le douloureux martyre qui lui broyait l’âme et le corps®.
Et le G janvier 1903 de bon matin, après la messe de l’Épiphanie, il prend congé des siens et quitte son village, le cœur gros. La séparation est douloureuse, chacun s’efforçant de retenir ses larmes : J'ai su combien ma mère a souffert. Je me rappelle que, le matin où je dus partir, maman me dit : « Mon fils, je me sens le cœur déchiré, mais saint François l'appelle, et
tu dois y aller‘, »
Le bon maestro Càccavo l'accompagne, ainsi que don Nicola Caruso, qui s’est muni du te.
du maire attes-
tant « la bonne conduite morale et politique de Francesco
Forgione », et surtout de la lettre testimoniale de la curie épiscopale de Benevento, arrivée la veille,
Notes 1. Charles Mortimer CARTY, Padre Pio le stigmatisé, Paris, La Colombe,
Éditions du Vieux Colombier, 1953, p. 12. 2. Palma Maria Matarelli (1825-1888), la béate d'Oria, tertiaire franciscaine stigmatisée (très contestée). — Maria della Passione Tarallo (18661912), des Sœurs crucifiées adoratrices de la Sainte Eucharistie, Servante de Dieu (cause de béatification introduite en 1928). —- Maria Maddalena della Passione Starace (1845-1921), fondatrice des Sœurs servites
181
PADRE PIO
compassionistes, Servante de Dieu (cause de béatification introduite en 1943). 3. Carlo da Abbiategrasso Vigevano (1825-1859), prêtre capucin, Ser-
viteur de Dieu (cause de béatification introduite en 1903). — Bienheureux Innocenzo da Berzo Scalvinoni (1844-1890), prêtre capucin (béatifié le 12 novembre 1961). 4. Enrico MALATESTA, La vera storia di Padre Pio, Casale Montferrato,
Piemme, 1999, p. 124. S. Ibid., p. 131. 6. Gherardo LEONE, op. cit., p. 15. 7. Mary PyLE, Mamma Giuseppa, ms, $ 12. // Alessandro da RIPABOT-
TONI, o.f.m. cap. : Pio da Pietrelcina. Infanzia e adolescenza, San Giovanni Rotondo, 1970, 3° édition, p. 24. 8. Francesco d’Alessio (1416-1507), né à Paola, en Calabre, et mort à
Plessis-lès-Tours, où l'avait fait venir le roi de France Louis XI, est le fondateur des Minimes. Canonisé en 1519, il est connu dans les pays francophones sous le nom de saint François de Paule. 9. P. Raffaele da SANT'ELIAÀ PIANISI, Acceni su episodi pià rilevanti riguardanti la vita del Padre Pio da Pietrelcina, ms., in APG, s.d., À 3 v.
10. P. Agostino da SAN MARCO IN LAMIs, Notizie su Padre Pio, I, $ 16 r°., ms. imprimé sous le titre Dario, Foggia, 1971 ; puis 2° édition (a cura di padre Gerardo di Flumeri), Testimonianze, n. 2, San Giovanni Rotondo, 1975, p. 58. // Benedetto da SAN Marco IN LAMis, Note su Padre Pio, ms., © 1, in APG.
11. Renzo ALLEGRI, L'Évangile de Padre Pio, Paris, Médiaspaul, 2000,
p. 120.
12. Alessandro PRONZATTO, Farsi portare dalla croce, Torino, Gribaudi, 1984, pp. 93-94. 13. P. Marcellino da CASACALENDA, o.f.m. cap, Appunti su Padre Pio, ms., août 1964, APG, fondo V. 14. Jbid., p. 17. 15. P. Raffaele da SANT’ELIAÀ PIANISI, Acceni.., op. cit., fe 14 v. 16/1142 F7 IT. 17. Gherardo LEONE, op. cit., p. 58.
18. Jbid., p. 58.
19. Jbid., p. 57. 20. P. Raffaele da SANT’ELIAÀ PIANISI, o.f.m. cap., op. cit., G. 21. Témoignage de Fra Luca da Pietrelcina, 7 Alessandro da RiPABOTTONL, op. cit., p. 91, note 30.
22. Témoignage d’Ubaldo Vecchiarino, ibid., pp. 46-47.
23. Ibid., p. 47.
24. Témoignage de Vincenzo Salomone, ibid, p. 63.
25. Ibid, p. 17. 26. 27. 28. 29. cenza,
Témoignage de Luigi Orlando, ibid, p. 31. Ibid., p. 44. Ibid., p. 43. Alessandro da RIPABOTTONI, Pio da Pietrelcina, infanzia e adolesSan Giovanni Rotondo, 1970, 3° édition, p. 65.
182
L LINQUL IL
30. PADRE PI0, lettre du 13 février 1922 à don Salvatore Pannullo, Epistolario IV, p. 551. 31. Jean DEROBERT, Padre Pio, transparent de Dieu. Portrait spirituel &ne Pio au travers de ses lettres, Marquain, Presses Éditions Hovine, 7, p.28.
32. Témoignage d’Ubaldo Vecchiarino, in Alessandro da RIPABOTTONI, op. cit, pp. 47-48. 33. Alessandro da RIPABOTTONI, op. cit, p. 53. 34. P. Raffaele da SANT'ELIAÀ PIANISI, Acceni..., À 2. 35. Giuseppe De Rossi (Emmanuele BRUNATTO), Padre Pio da Pietrelcina, Rome, 1926, p. 7.
36. P. Raffaele da SANT’ELIAÀ PIANISI, Acceni.., f° 2-3. 37. Ibid., 3. [/ Alessandro da RIPABOTTONI, Pio da Pietrelcina. Infanzia e adolescenza, San Giovanni Rotondo, 1970, 3° édition, pp. 53-54. 38. PADRE PO, lettre du 11 mai 1919 à Angelo Càccavo, Epistolario IV, p. 702. 39. PADRE PI0, lettre du 5 octobre 1901 à son père, Epistolario IV, pp. 933-934. 40. Ibid. 41. Alessandro da RIPABOTTONI, op. cit, p. 44. Fra Camillo da Sant’ Elia a Pianisi (1871-1933) vint pour la première fois à Pietrelcina durant l’été 1898. II était alors âgé de vingt-sept ans, et n’avait pas encore prononcé ses vœux solennels. 42. P. Benedetto da SAN Marco IN LaMis, Note su Padre Pio, ms., in APG, P 1. 43. P. Raffaele da SANT'ELIAA PIANISI, op. cit., $ G v et 10 v, 44. P. Benedetto da SAN MARCO IN LAMIS, op. cit., À 1. 45. PADRE PI0, lettre du 12 mai 1914 au P. Agostino, Epistolario I, . 471. é 46. PADRE PI0, lettre du 26 janvier 1919 à Erminia Gargani, Epistola-
rio IL, p. 765. 47. PADRE PO, lettre du 27 juillet 1917 à Maria Gargani, Epistola-
rio IL, p. 282.
48. PADRE P10, lettre du 18 avril 1916 au P. Paolino da Casacalenda, Epistolario IV, p. 178. 49. PADRE PI0, lettre du 23 mai 1915 à Raffaelina Cerase, Epistolario IL, p. 433. 50. PADRE P10, lettre collective aux novices capucins de Morcone, s.d. (1918-19), Epistolario IV, p. 458.
51. Sainte Thérèse d’Avila, Vie écrite par elle-même, VIII. Littéralement : «un commerce intime d’amitié où l’on s’entretient souvent seul à seul avec ce Dieu dont on se sait aimé ». 52. PADRE P10, lettre du 14 décembre 1916 à Erminia Gargani, Epistolario I, p. 557. 53. PADRE PI, lettre du 4 septembre 1916 à Maria Gargani, Epistola-
rio IL, p. 243. 54. Pour les témoignages sur ces pénitences, cf: Fernando da RIESE PIO X, op. cit, pp. 43-44.
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55. PADRE Pi0, lettre du 27 février 1918 au P. Agostino, Epistolario I, p. 1000. // Lettre du 26 février 1918 au P. Basilio da Mirabello Sannitico, o.f.m. cap., Epistolario IV, p. 250.
56. PADRE PI0, lettre du 17 janvier 1921 à Erminia Gargani, Epéstolario
III, p. 787.
57. PADRE PI0, lettre du 3 juin 1917 à une fille spirituelle (Giuseppina Villani ?), Epistolario II, p. 919. 58. PADRE PI0, lettre du 10 octobre 1915 au P. Agostino da San Marco
in Lamis, Epistolario I, p. 669. 59. Diaro, p. 58.
60. PADRE PIO, Cenni autobiografici, s.d., Epistolario 1, p. 1283.
61. lbid., pp. 1280-1282. 62. Ibid, p. 1283. 63. Ibid., p. 1284.
64. P. Marcellino da CASACALENDA, Appunti su Padre Pio, ms., 2 septembre 1955, 7 APG.
IV
Une très grande mission Moi, Yahvé, je t'ai appelé dans la justice, Je t'ai saisi par la main, et je t'ai modelé, D
.
ERP
OR
TE
J'ai fait de toi l'alliance du peuple,
La lumière des nations, Pour ouvrir les yeux des aveugles, Pour extraire du cachot le prisonnier, Et de la prison ceux qui habitent les ténèbres. (Is 42, 6-7.)
La retraite à Venafro, durant l’automne 1911, a été pour Padre Pio comme pour ses supérieurs le révélateur des formes singulières que revêtait sa vie intérieure. Aussi, dès son retour forcé au pays natal, a-t-il brûlé les étapes, se livrant sans réserve à l’action divine et se laissant conduire dans un cheminement où alternaient les moments de quiétude et les phases de déréliction, et où il expérimentait dans un paroxysme de douleur et d’amour les exigences de la miséricorde divine, passant tour à tour d’une véritable
agonie de l’âme aux suaves impétuosités de l’union extatique. Sa correspondance des années 1911-1915 avec le père Benedetto et avec le père Agostino — devenu son confesseur extraordinaire — est sertie de relations d’une richesse et d’une profondeur incomparables, qui en font un joyau de la littérature mystique du xx* siècle. Dans les premiers temps, son ministère à Pietrelcina a
été fort réduit. Il menait une existence presque érémitique*, rythmée chaque jour par les mêmes tâches. À la 185
PADRE PIO
célébration, très longue, de la messe le matin — le plus
souvent sans assistance, car les paysans se rendaient tôt aux champs, d’autres l’évitaient par crainte d’une possible contagion —, succédaient ponctuellement la préparation des grandes fêtes liturgiques, les visites aux malades, et, dès lors que leurs parents n’y voyaient pas d’inconvénient, le catéchisme aux enfants du village et la formation des petits clercs. Apparente monotonie, dans laquelle chaque instant
de la journée, chaque geste — fût-il le plus pauvre, le plus insignifiant en apparence — était vécu avec intensité, dans un total engagement. Il lui restait de longues heures de solitude, qu’il mettait à profit pour lire et prier. Depuis qu’un matin le sacristain l'avait trouvé étendu inconscient sur le pavé devant l’autel et que, ignorant ce qu'était une extase, il avait failli clamer à tous vents que X moine était mort, le curé don Pannullo lui avait confié une clef de l'église afin qu'il pût s’y enfermer à loisir. Il aimait aussi se retirer dans le silence de la Torretta ou sous l’orme de Piana Romana, pour y méditer le sens des paroles mystérieuses qui, depuis son noviciat, résonnaient au plus intime de lui-même et qui, tel un leitmotiv, l’accompagneraient jusqu’au terme de son existence ici-bas :
J'entends une voix en moi qui sans cesse me répète :
sanctifie-toi et sanctifie. Eh bien, ma très chère, je le veux, mais je ne sais par où débuter!.
Quand il écrit ces lignes à Nina Campanile, il y a presque vingt ans qu'il s'efforce de répondre à cet appel, convaincu de n'avoir pas même encore entrepris de le faire, alors que depuis bien des années il en a la claire vision : La sainteté consiste à nous dépasser nous-mêmes, elle est la victoire parfaite sur toutes nos passions : cela veut dire nous mépriser nous-mêmes en vérité et constamment,
et dédaigner les choses du monde au point de préférer aux richesses la pauvreté, à la gloire l’humiliation, au plaisir la souffrance. La sainteté, c’est aimer notre prochain comme nous-mêmes pour l'amour de Dieu. La sainteté, sur ce point, nous fait aimer celui qui nous maudit, qui nous 186
UINVE 1KLS GRANDE MISSION
haït, qui nous persécute, et elle nous amène jusqu’à lui faire du bien. La sainteté signifie que nous vivions humbles, désintéressés, prudents, justes, patients, remplis de charité, chastes, débordants de mansuétude, laborieux et fidèles à remplir nos devoirs, dans le seul but de ne plaire qu’à Dieu, et pour ne recevoir que de lui la juste récompense. Bref, la sainteté, Raffaelina, porte en ellemême la capacité de transformer l’homme en Dieu, suivant l’expression des livres saints.
Il y voyait l'essence de la très grande mission dont il avait eu l'intuition dès ses premiers pas dans la vie religieuse. En mai 1956, convié à prendre la parole sur le thème de la mission, il évoquera brièvement la sienne : Que vous dirai-je ? Comme moi, vous êtes venus au
monde avec une mission à remplir. Moi, religieux et pe j'en ai une à accomplir : comme religieux capucin, ’observance parfaite et aimante de ma règle et de mes vœux ; comme prêtre, j'ai une mission de propitiation : je
dois incliner Dieu à regarder avec faveur les besoins de la famille humaine*.
Cette mission de propitiation* n’est autre que celle du Christ, celle-là même qu il confie à chaque baptisé : « Pour
eux je me sanctifie moi-même, afin qu'ils soient, eux aussi, sanctifiés dans la vérité» (]n 17, 19). Se sanctifier est la
fin même de la grâce baptismale, le devoir de tout chrétien.
C’est s'identifier au Christ Sauveur, adorateur du Père et sauveur des hommes, et être ainsi en mesure de participer
à sa mission rédemptrice. C’est accueillir le commande-
ment de son amour : « Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu,
de tout ton cœur, de toute ton Âme, de toute ta force et de tout ton esprit; et ton prochain comme toi-même » (Le 10, 27), et le mettre en pratique dans la vie de tous
les jours. Tout jeune encore, Padre Pio l’a compris, il a saisi dans sa grandeur, dans ses exigences, la vocation de
chaque baptisé à la sainteté, et il a fait de celle-ci l'enjeu de sa vie entière, « extraordinaire réponse humaine à une non moins extraordinaire vocation divine“ ». L’extraordinaire n’est pas la sainteté — elle devrait être le fait de tout chrétien —, maïs sa rareté. 187
PADRE PIO
Sanctifie-toi
Dans son long séjour à Pietrelcina — sept ans —, Padre Pio a appris à voir un noviciat de surcroît à la faveur duquel il était invité à se pénétrer toujours davantage de sa « très grande mission ». Îl souffrait de vivre exclaustré, mais chacune de ses tentatives pour regagner tel couvent que lui indiquait son père spirituel entraînait une rechute de sa santé, ou bien se soldait par l'apparition de nouveaux malaises invalidants. Il s’est résigné : Quelle douceur de vivre toujours à l’ombre du Seigneur, là-bas, dans le saint cloître ! Peut-être me suis-je rendu très indigne de trouver mon repos dans cette enceinte sacrée, où le Seigneur m'avait appelé avec tant de tendresse. Or voici qu’il veut m'en éloigner, presque par force, à cause de mon ingratitude. Que sa volonté soit
faite, car tout ce qu’il fait est juste ! Il veut mettre la fidélité de son serviteur à l'épreuve, jusqu’à l'extrême. À mon grand détriment, le Seigneur accepte de prêter l'oreille aux prières de toute cette pieuse population qui, à ce qu'il paraît, entend bien, fût-ce par la force, me garder au milieu d'elle, élevant des prières vers Dieu et lui faisant presque violence pour voir satisfait son grand désir’,
Il a compris que le Seigneur a voulu le mettre à l’école de la croix en premier lieu parmi les siens, dans une situation douloureuse à tout point de vue : aux souffrances corporelles s’ajoutaient l’épreuve morale de se voir tenu à l'écart de sa famille religieuse et les peines spirituelles qui en résultaient, l’incompréhension que sa situation suscitait auprès de ses supérieurs, et les scrupules et angoisses qui
en découlaient pour lui. Il fallait qu’il fût pauvre, dépossédé de tout, à l’exemple de son séraphique père, le Poverello d'Assise, afin de n’être riche plus que de Dieu. Il fallait qu’il apprît la pauvreté au contact des plus démunis, ces paysans analphabètes, superstitieux davantage que vraiment pieux, occupés souvent à des choses bien petites et des affaires bien mes188
UNL 1RLS GRANDE MISSION
quines, mais si laborieux, si généreux, si dépourvus de
malice, que Dieu, se penchant avec dilection sur leur
détresse — « J'ai vu, j’ai vu la misère de mon peuple... » (Ex 3, 7) — l’envoyait tel un nouveau Moïse suscité parmi
eux, en pleine pâte humaine, afin qu’il y prît la mesure de l’Incarnation du Verbe, afin qu’il y sondât les abîmes de la miséricorde divine éployée en surabondance sur le plus rude et le plus ingrat de l’humanité. À Pietrelcina, il a connu au contact des humbles les trésors de la grâce divine. Dans le bruit et l'agitation, il a trouvé le silence en quoi Dieu se révèle à l’âme. Dépassant dans l’oraison le sempiternel pourquoi? des hommes, il a fait sienne l’unique question qu’il convient de poser à Dieu, celle-là même que la Vierge de Nazareth adressa à l’ange Gabriel : « Comment cela se fera-t-il ? » (Le 1, 34), et qui sera le
leitmotiv de sa quête spirituelle :
Je suis grandement obligé à Marie, notre mère commune, qui m'aide à repousser les assauts de l'ennemi. Je la remercie également, cette bonne mère, pour tant de grâces particulières qu’elle m’obtient à tout instant, me suggérant en même temps quelque nouveau moyen de plaire en toutes choses à cette Mère bénief,
La dimension mariale est un des éléments fondateurs de la mystique de Padre Pio : c’est Marie qui l’aide à répondre à Jésus, c’est elle qui lui fait savoir comment il doit agir
pour que, suivant la parole du Seigneur, se réalisent les demandes de la prière que celui-ci nous a enseignée : « Que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne, que ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel. » La méditation du Pater fut pour Thérèse d’Avila la ligne directrice de son expérience mystique, exposée dans le Chemin de la Perfection. Elle l’a été aussi pour Padre Pio, ainsi qu'il ressort de son abondante correspondance avec ses supérieurs et ses filles spirituelles.
189
PADRE PIO
Que ton nom soit sanctifié Sanctifier le nom de Dieu, c’est l’adorer. Enracinée dans
un solide héritage chrétien de catéchèse, de vie liturgique et sacramentelle, mais aussi de dévotion populaire, la prière de Padre Pio est simple : depuis son enfance, il vit dans l’'adoration émerveillée de Dieu, qui se traduit dans le dia-
logue confiant d’un enfant avec son Père du ciel, dans le colloque intime avec la personne de Jésus considéré dans les actes et les paroles que rapportent les Évangiles, dans l’invocation aimante de leur Esprit d'amour, afin d’en recevoir lumière et pureté d'intention. C’est une A trinitaire classique qui n’a cessé de s'enrichir par la lecture de la Parole de Dieu, mais aussi des maîtres spirituels qu’il a découverts au fil de sa formation scholastique. Les allusions et citations que recèlent ses lettres nous font savoir
qu’il a lu les Pères, assurément les Confessions de saint
Augustin, sans doute le De virginibus de saint Ambroise,
probablement quelque traité de saint Jérôme. Il est familiarisé avec les écrits et la pensée d’un Bernard de Clairvaux, d’une Gertrude, d’une Catherine de Sienne, des maîtres du Carmel, Thérèse d’Avila et Jean de la Croix. Dès 1913,
le père Agostino lui a fait connaître l'Histoire d'une âme de Thérèse F l’Enfant-Jésus, alors vénérable, qui a été publiée dans sa traduction italienne trois ans plus tôt. Peut-être a-t-il eu en main des textes de la mystique lucquoise Gemma Galgani, et il n’ignorait certes pas les biographies et les écrits de saint François d’Assise et de sainte Claire. Il s’est également plongé dans les conférences du père Monsabré, o.p., rassemblées en dix tomes sous le titre Introduction au dogme catholique, et éditées en italien à partir de 1889. À Pietrelcina, il ne lisait plus guère, à cause de l’affaiblis-
sement de sa vue, mais aussi parce que, sous l’action de la grâce divine, sa prière se faisait plus contemplative : Il meAO semble que le temps . s'enfuit rapidement et que je , . n'en ai jamais assez pour prier. Je me sens très\ porté aux bonnes lectures, pourtant je lis très peu, parce que mon 190
UNE TRES GRANDE MISSION
infirmité m’en empêche, et aussi parce que à peine ai-je ouvert le livre, je me trouve, après une brève lecture, si profondément recueilli que la lecture se mute en oraison’.
Alors il s’est appliqué à une oraison simplifiée. Dans le silence et la solitude que lui imposait sa situation, il s’est attaché à la méditation de la Parole de Dieu, apprenant ainsi à connaître de plus en plus la Personne du Verbe Incarné. Purifiée de toute considération intellectuelle, désencombrée d’un travers propre à l’époque où, même chez de nombreux prêtres, « la piété [...] s’alimentait davantage
aux livres de commentaires qu'aux sources mêmes de Îa Révélation® », sa prière l’a amené à la considération paisible
de la Sainte Humanité de Jésus, voie assurée de l’union de
l’âme avec Dieu dans l’oraison :
En regardant le divin Maître qui prie dans le jardin, nous découvrirons la véritable échelle qui relie le ciel et la terre, et nous verrons que la contrition, l’humilité et la prière font disparaître la distance entre l’homme et Dieu, et font en sorte que Dieu descende jusqu’à l’homme et que l’homme s'élève jusqu’à Dieu. Si bien que l’on finit par s'entendre, par s'aimer et se posséder mutuellement. Tel est le grand secret’.
Comme Thérèse de l’Enfant-Jésus, dont il souligne çà et là dans sa correspondance l'influence — discrète mais indéniable — qu’elle exerça sur lui à cette époque, il s’est
engagé résolument dans les voies de l'abandon, surtout au cœur de l’épreuve. Plus tard, il se le rappellera, conseillant fréquemment à ses proches : Quand on se laisse prendre par la méfiance, par le doute, par l'angoisse, par la douleur, il nous faut plus que jamais recourir au Seigneur dans la prière et trouver en elle soutien et encouragement. La prière est la meilleure arme que nous ayons. C’est la clef qui ouvre le cœur de Dieu!,
Il parlait d'expérience. L’inconfort de sa condition lui pesait, toutes sortes de questions torturantes — sursauts de 191
PADRE PIO
sa nature scrupuleuse — lui faisaient redouter d’avoir offensé le Seigneur, ou de lui déplaire. Alors il redoublait de confiance en ce Dieu dont il découvrait les exigences : Il est des moments où se présente à mon esprit la sévérité de Jésus, et je suis sur le point de m’en affliger ; mais je me mets à considérer sa bonté, et j’en reste tout consolé. Je suis incapable de ne pas m’abandonner à cette douceur, à cette félicité... Qu’en est-il donc, mon père ? J'ai en Jésus
une telle confiance que, même si je voyais l’enfer ouvert devant moi, même si je me trouvais au bord de l’abîme, je ne m'inquiéterais pas, je ne désespérerais pas, j'aurais confiance en lui!!, Faisant siennes les réflexions de la carmélite de Lisieux,
à coup sûr il se retrouvait dans ses paroles : Pour moi, la prière est un élan du cœur, un simple regard jeté vers le ciel, un cri de gratitude et d’amour dans l'épreuve comme dans la joie.
Si théologale qu’elle fût, l’oraison de Padre Pio n'a jamais été — même aux heures de l’aridité et du combat spirituel — une abstraction, un exercice ramené à la seule réflexion intellectuelle. Christocentrique, elle restait, dans la nuit qui parfois accablait son âme et enserrait son cœur, un dialogue avec l’Aimé se faisant silencieux, se dérobant, mais que dans la foi il savait présent, et auquel il exposait humblement sa détresse : Mon Dieu, quelle a été ma vie en ta présence, en ces
jours où les ténèbres les plus épaisses m’ont entièrement investi ! Et que sera encore mon avenir ? J'en ignore tout,
absolument tout. Cependant, je ne cesserai, la nuit, de lever mes mains vers toi dans ton sanctuaire, et tant qu’il me restera un souffle de vie, je te bénirai à tout instant?
Ce colloque d'amour avec Dieu en la personne de son Christ, poursuivi fidèlement
à la faveur d’une retraite
qu'imposaient les circonstances, lui a permis de sonder les exigences d’'humilité requises par l’oraison, mais aussi d’ex-
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UINE 1KÈS GRANDE MISSION
périmenter leur efficacité ne le progrès de l’âme engagée dans le chemin de la perfection : Ok ! si tous les hommes, à limitation du publicain dans le temple, de Zachée, de la Madeleine, de saint Pierre et de tant d’illustres pénitents et très fervents chrétiens, faisaient en eux-mêmes l'expérience de ce grand secret de la vie chrétienne
qui nous a été enseigné par Jésus en paroles
et en actes, ele abondance de fruits de sainteté ils expérimenteraient en eux ! Ils connaîtraient bien vite ce secret : par ce moyen, ils parviendraient bien vite à vaincre la justice de Dieu, à la désarmer quand elle est indignée contre eux, à la désirer avec des sentiments d'amour et de piété, à obtenir tout ce dont ils ont besoin, le pardon des péchés, la grâce, la sainteté, le salut éternel, et le pouvoir de se combattre et de se vaincre eux-mêmes, ainsi que tous leurs
ennemis!?,
Se reconnaissant pécheur, il se savait exposé aux rigueurs de la justice divine, qui n’est point colère aveugle ou vengeance, mais communication
amoureuse
Dieu de sa
propre sainteté à l’âme qu’il aime et dont il entend consumer les imperfections dans le feu de son amour afin de se l'unir pleinement :
La puissance de Dieu triomphe de tout. Mais la prière humble et souffrante triomphe de Dieu lui-même. Elle arrête son bras, elle éteint ses foudres, elle le désarme, elle le vainc, elle le terrasse et nous le rend, pour ainsi dire,
dépendant et ami!f,
Dans cette perspective, Thérèse de l’Enfant-Jésus ne craignait pas d'écrire : C’est cette justice qui effraie tant d’âmes, qui fait le sujet de ma joie et de ma confiance”.
De même, quelques années plus tard, Marthe Robin s’écriera : « La justice de Dieu... j'en raffole'f ! » De telles âmes savent que cette justice divine ne châtie point tant
qu’elle ne purifie, afin de les disposer à accueillir en vérité sa Parole : 193
PADRE PIO
Le don sacré de la prière est dans la droite du Verbe, notre Sauveur. Selon que vous viderez votre moi de luimême, c’est-à-dire de l’attachement des sens et de votre volonté propre, vous enracinant en la sainte humilité, le Seigneur parlera à votre cœur”. Dans ce nécessaire travail de purification, et dans les
souffrances qui en résultaient, il avait recours à l’intercession de la Madone :
La très Sainte Vierge nous obtient l’amour de la croix, des souffrances et des douleurs. Comme elle a été la première à mettre en pratique l'Évangile dans toute sa perfection, dans toutes ses exigences, et ce avant même qu'il fût publié, qu’elle nous obtienne et nous donne d’elle-même cet élan qui nous porte immédiatement vers elle. Efforçons-nous aussi, comme tant d’âmes élues, de nous tenir toujours derrière cette Mère bénie, de marcher toujours à ses côtés, car il n’est d’autre chemin qui mène à la vie que celui qu’a emprunté notre Mère : ne refusons pas de nous y engager, nous qui voulons parvenir au terme!f.
Icône maternelle, la Vierge Marie s'inscrit tout naturellement dans son expérience spirituelle. Il lui voue une tendre dévotion, favorisée par la piété mariale propre à l'Italie méridionale, où la Mère de Dieu est présente partout, depuis les temps les plus anciens. À Pietrelcina, dans un oratoire du Castello, son image protectrice s'inscrit entre celles de saint Antoine de Padoue et de l’archange saint Michel : c'est la Morgia, fruste mais attachante reproduction sur céramique de l’exquise Libera de Cercemaggiore. Enfant, Padre Pio allait en pèlerinage dans cette dernière localité située à une demi-journée de marche de son village natal, pour vénérer dans son église la belle statue de bois au visage très doux qui, lors de son invention* au xIV° siècle, a fait jaillir une source d’eau claire. Il s’est rendu aussi plus d’une fois à Pompéi où, exposée depuis 1876 à la vénération des foules, l’image de la Madone du Rosaire multiplie depuis lors conversions et guérisons prodigieuses, comme si elle n’avait de cesse qu'elle inter-
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vienne en permanence en faveur des plus pauvres, se portant avec une particulière dilection à la rencontre des pécheurs, des exclus, des laissés-pour-compte. Il en a conservé une vive dévotion pour cette Vierge miséricor-
dieuse, lui adressant ses invocations filiales et multipliant en son honneur — surtout à l’heure où la souffrance se faisait plus vive, plus lancinante — les neuvaines de chapelet :
LÉbEe à laquelle me soumet Jésus, dépasse de loin mes forces ! Dieu et notre Mère très aimée de Pompéi, à qui j'ai adressé neuvaine sur neuvaine depuis plus de trois ans maintenant, savent ce que j'ai bien pu faire pour être frappé si rudement! Eux seuls sont en mesure de comprendre la douleur qui serre et oppresse mon cœur!” !
Point trop loin de Pietrelcina, l’antique et solennelle image de Montevergine attirait alors dans le site grandiose des monts du Partenio, d’où la vue embrasse au-delà du Vésuve les baies de Naples et de Salerne, des foules si
denses que la basilique ne pouvait les contenir ; il n’est pas exclu que le futur Padre Pio y ait accompagné l’un ou l’autre pèlerinage de sa paroisse. Mais les plus modestes sanctuaires n’exerçaient pas un moindre rayonnement auprès des populations rurales, tel celui de la Madone de Carpignano, chère au cœur des paysans et à laquelle on recourait avec confiance en cas de sécheresse depuis qu’elle avait obtenu en 1859 une pluie providentielle. Le peuple de Dieu savait que Marie n’hésitait pas à intervenir pour lui auprès de son divin Fils et que, proche de lui, elle prenait part à ses peines, à sa détresse : n’en avait-elle pas donné la preuve lorsque, en 1886, un tableau la représentant dans l’église San Giovanni de Foggia comme Mère des Douleurs et Libératrice, s’était soudain animé, promenant sur l'assemblée des fidèles un regard rempli de compassion, puis abaissant et relevant par trois fois les paupières ? Et à Castelpetroso, aux confins septentrionaux de la Campanie, l’Addolorata ne se montrait-elle pas depuis 1888 à des dizaines de fidèles de toutes conditions pour les ramener à son Fils crucifié que, Pietà éplorée, elle tenait 195
PADRE PIO
mort sur son giron? Même l’évêque de Boiano l'avait vue, Si Padre Pio a connu ces miracles — c’est possible —, ils n’auront fait que conforter sa conviction de la présence de la Vierge Marie auprès de ses enfants. Confiant en sa puissance d’intercession, jamais il n’a manqué de lui témoigner en toute occasion son amour filial, de l’invoquer dans ses nécessités et de s’en remettre à elle sans réserve : Combien de fois ai-je confié à cette mère les pénibles angoisses de mon cœur agité et combien de fois m’a-t-elle consolé ! Dans les plus grandes afflictions, il me semble n'avoir plus de mère sur la terre, mais d’en avoir une très miséricordieuse dans le ciel?!,
C’est à elle qu’il attribue la fidélité dont il a fait montre dans l'épreuve quand il était reclus à Pietrelcina : Il me déplaît seulement, mon père, de n’avoir assez de moyens pour remercier notre belle Vierge Marie, à l’intercession de qui je ne doute pas d’avoir reçu du Seigneur tant de force pour supporter avec une sincère résignation les multiples mortifications auxquelles jai été successivement soumis de jour en jour??,
En effet, plus rude devenait le combat, plus présente se faisait la Madone, comblant son âme de grâces de force, de paix et de persévérance : Je vous disais il y a peu combien est terrible la force de Satan, qui me combat. Mais Dieu soit loué, parce qu’il a remis la cause de mon salut et l’heureuse issue de la victoire entre les mains de notre Mère du ciel. Protégé et guidé par une mère si tendre, je persévérerai dans le combat aussi longtemps que Dieu voudra, rempli de confiance envers cette Mère et assuré de ne jamais succomber”,
Jamais il n’a douté de sa sollicitude, et son cœur
déborde envers elle d’une gratitude qui s'exprime en termes enflammés dans sa correspondance : 196
UNE TRÈS GRANDE MISSION
Cette très chère petite Maman a coutume de m’accorder avec beaucoup d’attention ses soins maternels, en particulier ce mois-ci. Ses attentions envers moi confinent au raffinement [...] Que lui ai-je donc fait pour mériter tant de délicatesse ?Ma conduite n’a-t-elle pas été un continuel démenti, je ne dis pas même de mon état de fils, mais aussi du nom même de chrétien? Pourtant, cette mère très tendre, en sa grande miséricorde, sagesse et bonté, a
voulu me punir d’une façon tout à fait magnanime, en versant dans mon cœur tant et tant de grâces?“ !
La dévotion de Padre Pio pour la Vierge Marie n’a rien de mièvre, quand bien même elle est formulée sur un mode affectif, propre en partie à la sensibilité de la piété méridionale, mais surtout traduisant l’authenticité de sa tendresse filiale à l’égard de celle qui est Mère entre toutes les mères : il croit en vérité, dans la lumière de la foi, que Marie de Nazareth est sa mère, instituée comme telle par Jésus lui-même. Mourant sur la croix, le Sauveur a confié à Marie — dans la personne de l’apôtre Jean — chacun de nous, l'Église et l'humanité entière : « Femme, voici ton
fils. voici ta mère» (Jn 19, 26.27) ; à l'exemple du disciple bien-aimé, Padre Pio « l’accueillit chez lui » (Jn 19,
27), il l’a reçue dans son cœur et dans sa vie. Il a compris qu’en Jean chacun de nous est devenu l'enfant bien-aimé de Marie, Comment n’eût-il pas répondu à cet amour? Dans ses extases à Venafro, des effusions lui avaient échappé, notées par le père Agostino : Écoute-moi, petite maman... Je t’aime plus que toutes les créatures du ciel et de la terre... après Jésus, bien sûr... mais je t'aime” !
Après Jésus. Celui-ci reste l’unique Bien-Aimé, source et fin de tout amour. Padre Pio aime d’autant plus Marie qu’elle l’aide à aimer Jésus, à pénétrer le mystère de l'amour divin : Le Mère de Jésus, qui est aussi la nôtre, nous obtient de son Fils la grâce de mener une vie selon le cœur de
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PADRE PIO
Dieu, une vie toute intérieure et toute cachée en lui. Cette Mère si bonne nous unit à Jésus si étroitement, qu’il n'est plus rien de ce bas monde qui ravisse ou séduise nos âmes. Elle nous tient toujours en présence de Jésus, amour infini,
Cette solide dévotion mariale évite à Padre Pio l’écueil d’une vision dualiste du mystère de la Rédemption : Marie lui rappelle, par sa sollicitude et sa tendresse à son égard, par sa proximité avec son divin Fils souffrant, mais aussi et surtout glorifié, et par le souverain pouvoir qu'elle a reçu de lui contre les forces de l’enfer, que la grande affaire du salut des âmes — c’est son expression — se joue toujours à trois, et que, laissé libre à tout instant d’opter pour Dieu ou pour le mal, l’homme n’en est pas aux yeux de son Créateur un moindre partenaire. Que ton règne vienne Padre Pio a mené à Pietrelcina une existence retirée,
toute consacrée à l’exercice de la présence de Dieu, à la correspondance avec le père Benedetto et le père Agostino, et aux quelques actes du ministère sacerdotal que lui permettait sa santé délabrée : la célébration quotidienne de la messe, de rares mariages et obsèques. Mais, si attaché qu'il fât à son village natal, Padre Pio n’en a point posé les limites comme celles de sa prière : universelle, elle portait et enveloppait les intentions de l’Église, elle embrassait les besoins du monde. Il se rappelle que, comme Thérèse de l’Enfant-Jésus une vingtaine d’années plus tôt, il a rêvé d’être missionnaire et en a gardé la nostalgie. Aussi n’estil pas surprenant qu’à l'instar de la carmélite de Lisieux, il ait fait des missions une des priorités de sa prière : L'âme peut propager la gloire de Dieu et travailler au salut des âmes par une vie vraiment chrétienne, priant le Seigneur que « son règne vienne », que son nom très saint « soit sanctifié », qu’il ne « nous soumette pas à la tentation » et qu'il nous « délivre du mal ». C’est ce que vous 198
UNE TRÈS GRANDE MISSION
devez faire, vous aussi, vous offrant continuellement au a à cette fin. Priez pour les perfides, priez pour les tièdes, priez pour les fervents, mais priez particulièrement pour le Souverain Pontife, pour tous les besoins spirituels et temporels de la Sainte Église, notre mère très tendre, et ayez une prière spéciale pour tous ceux qui travaillent au salut des âmes et à la gloire de Dieu dans les missions, parmi les infidèles et les incroyants?.
Jamais il n’a oublié le premier élan qui, dans le temps lointain de son noviciat, l'avait fait se proposer à ses supérieurs en vue de l’évangélisation des contrées lointaines : Comme je désirerais me trouver dans votre mission, content de pouvoir moi aussi apporter là-bas ma petite contribution pour la croissance de la foi! Mais cette chance ne m’a pas été donnée, elle a été réservée à des âmes plus nobles et plus chères à Jésus. Alors j’exercerai ma mission par une fervente prière, humble et assidue. Oui, père, je suis ici avec mon corps, mais proche de vous par l'esprit, et étroitement uni à vous’#, Et, s’il était dans l’incapacité d’exercer effectivement un
apostolat aussi vaste qu’il l’eût voulu, il entendait pour le moins seconder par la fidélité et la ferveur de son oraison les efforts de ceux qui, dans la catholicité, œuvraient à l'expansion du royaume de Dieu. C’était sa contribution, silencieuse et cachée, à leur labeur :
Qu’une fois pour toutes prenne fin l’apostasie de tant d’âmes du troupeau de Jésus-Christ !Que vienne bientôt
le règne de Dieu, que ce Père très saint sanctifie son Église, qu’il fasse pleuvoir en abondance sa miséricorde sur les âmes qui jusqu'alors ne l'ont pas connu. Qu'il détruise le règne de Satan, qu’il dévoile — pour la confusion de cette bête infernale — tous ses artifices !Qu'il fasse connaître à toutes les âmes esclaves de ce triste cosaque combien il est menteur. Que notre Père si tendre illumine l'intelligence de tous les hommes, qu’il touche leurs cœurs, afin que les fervents ne se refroidissent pas et ne se relâchent pas dans les voies du salut ; afin que les tièdes s’enflamment, et que ceux qui sont loin de lui reviennent à lui. Qu'il disperse
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et confonde tous les sages de ce monde, afin qu'ils ne causent pas de guerres et n’empêchent point la propagation de son règne. Qu’enfin ce Père trois fois saint écarte de l'Église toute cause actuelle de division, qu'il en empêche d’autres de naître, afin qu’il y ait un seul troupeau et un seul Pasteur. Qu'il multiplie au centuple le nombre des âmes fidèles, qu’il nous envoie de nombreux saints et des ministres zélés, sanctifiant ceux qui déjà sont là, et qu’il fasse grâce à eux revenir la ferveur dans toutes les âmes chrétiennes. Qu'il augmente le nombre des missionnaires catholiques, car une fois de plus nous nous lamentons avec le divin Maître de ce que «la moisson est abondante, mais peu nombreux les ouvriers »??,
La prière pour les prêtres est la première de ses intentions — jusqu'à la fin de sa vie, il la recommandera sans relâche à ses fidèles —, quand bien même par délicatesse sa correspondance développe peu ce thème : écrivant à ses filles spirituelles, et même à ses directeurs, il préfère évo-
quer la sanctification du clergé dans le contexte plus large des besoins de l’Église, dans la perspective de la mission. Il lui arrive très rarement de laisser échapper au fil de la plume une allusion aux imperfections de certains de ses frères dans le sacerdoce, et si cela se produit parfois, c’est sur le mode de la compassion davantage que sur celui de la critique : Combien de nos malheureux frères répondent à l'amour de Jésus en se jetant à bras ouverts dans l’infime secte maçonnique ! Prions pour eux, afin que le Seigneur illumine leur esprit et touche leur cœur’,
La franc-maçonnerie fait alors des ravages dans les rangs du clergé — en Italie plus qu’en France, et surtout dans les provinces méridionales à cause de ses accointances avec la camorra, équivalent napolitain de la mafia — et il en est bien conscient. Peut-être est-ce dans une perspective de réparation sur ce point qu'il s'est inscrit à la Ligue des prêtres adorateurs, fondée au xIX° siècle par Pierre-Julien Eymard®". La dimension réparatrice de sa prière est soulignée plus d’une fois dans ses lettres : 200
UNE TRES GRANDE MISSION
En cet état d’affliction, continue de prier pour tous, surtout pour l’exaltation de notre sainte Mère, l'Église ; et pour les pauvres pécheurs, pour réparer tant d’offenses qui se font à ce divin Cœur’?
Il ignore, à l’époque, reprendre presque mot à mot les paroles que la Vierge Marie a adressées à trois pastoureaux portugais à qui elle s’est manifestée un an auparavant : « Priez beaucoup et faites des sacrifices pour les pécheurs [...] Que l’on n’offense pas davantage Dieu, Notre-Seigneur, car il est déjà trop offensé !# » Si les apparitions de Fâtima sont déjà connues en Italie (ce qui est loin d’être assuré), le message de Notre-Dame de Fâtima ne l’est pas, mais, dans le secret de son oraison, Padre Pio rejoint les
grandes intentions de la Mère de Dieu. C’est à Pietrelcina aussi qu’il a vécu les années de la Première Guerre mondiale, dont il a pressenti l’imminence. À cause des lumières qu’il recevait dans son oraison,
ce fut pour lui une période singulièrement douloureuse. Un moment, il a espéré qu’elle pourrait être évitée si les fidèles parvenaient à fléchir le cœur de Dieu : Prions avec confiance le Père céleste pour une heureuse issue de la situation, car les choses vont plutôt s’embrouillant et si lui-même n’y porte pas remède, toute cette affaire ira au plus mal. Nous ne méritons pas l'assistance divine, car nos cœurs se sont détachés de l’amour de Jésus, au
point qué nous avons fermé les fenêtres au divin Soleil, jusqu’à ne plus sentir les effets bénéfiques de ses rayons brûlants ; mais que, du moins, il nous soit permis d’espérer en l’infinie providence de Dieu. Que le très tendre Père de Jésus exauce les prières qu’élèvent vers lui tant d’âmes généreuses !Qu'il soit ému de pitié face à notre
indigence, qui devient extrême” !
Inlassablement, il a adressé au ciel ses supplications, redoublant de prière après le début des hostilités, suivi
presque aussitôt par la mort du pape Pie X® : 201
PADRE PIO
Qu’une infinité de grâces soient rendues à Jésus qui, dans sa pitié, a séché les larmes de son Église et a mis un terme à son veuvage, lui envoyant un nouveau chef. Et que tout se fasse selon le cœur de Dieu !Souhaïtons à ce nouveau pontife d’être vraiment un digne successeur de ce grand pape que fut Pie X. Ame noble et sainte en vérité, dont Rome n’a jamais eu légale. Né dans le peuple, il n’a jamais démenti l’humilité de sa condition. Il fut vraiment le pasteur d’une bonté suprême, le souverain extrêmement ami de la paix, le doux et aimable Christ en terre. Oh! comme nous nous souviendrons de lui, pontife plein de bonté, davantage pour avoir un intercesseur auprès du Très-Haut, que pour faire monter de la terre une fervente prière pour le repos de sa grande âme. Il a été la première, la plus grande et la plus innocente victime de la guerre qui, assourdissant du fracas des armes et des armées l’Europe entière, la remplit de terreur. Il n’était plus en mesure de résister au déchaînement de cette épouvantable tempête, et son cœur, qui durant toute sa vie n'avait été que la source d’un apostolat de paix pour le monde entier, s’est brisé dans un paroxysme de douleur. Vraiment, il en est arrivé à être retiré de ce monde à cause uniquement du grand amour qui embrasait son cœur. Prions, mon père, pour la cessation des hostilités : désarmons le bras de la justice divine, irritée contre les nations qui ne veulent rien savoir de la loi de l’amour”f,
Voyant dans la guerre un châtiment que s’attiraient les nations par leur infidélité à la loi divine de la charité, il y
découvrait dans toute leur cruauté les conséquences du péché, et sa souffrance s’en trouvait décuplée. Du moins, Dieu épargnerait-il l'épreuve à l'Italie, il l’en suppliait : Avant tout, que nos prières s'élèvent pour désarmer la colère de Dieu contre notre patrie. Elle aussi a de nombreux comptes à rendre à Dieu. Qu’au moins elle apprenne des épreuves des autres pays, surtout de celles de sa sœur la France, combien il est dommageable pour une nation de s'éloigner de Dieu, et qu’elle sache entonner à temps son « miserere »?7, 202
UNE TRÈS GRANDE MISSION
Mais, éclairé surnaturellement, il a dû bientôt se rendre es : ; à à l’évidence et, le cœur brisé, communiquer à son directeur
ce que Jésus lui faisait entendre dans l’oraison :
« L'Italie, mon enfant, n’a pas voulu entendre la voix de l’amour. Qu'’elle sache pourtant que, depuis longtemps, je retiens le bras de mon Père, qui veut déverser sur cette fille adultère les foudres de sa colère. On eût espéré que les malheurs des autres nations l’auraient fait rentrer en elle-même, l’auraient amenée à temps à entonner le miserere. Mais elle n’a pas même su apprécier ce dernier trait de mon amour, et son péché n’en est devenu que plus abominable devant ma Bee À elle aussi est réservé un sort comparable à celui qui frappe ses sœurs5, »
Sa douleur a été si vive qu’il eût tenu la mort pour une délivrance : Les horreurs de la guerre, mon père, me tiennent en permanence dans une mortelle agonie. Je voudrais mourir, pour ne point voir une telle hécatombe, et si le bon Dieu voulait m'’accorder cette grâce, comme je lui en serais reconnaissant ! Vous aussi, priez afin qu’il plaise au Seigneur d’exaucer nos vœux communs”,
Les paroles prophétiques de Jésus ont vu leur accomplissement un mois plus tard quand, le 24 mai, l'Italie s’est à son tour engagée aux côtés des Alliés. Padre Pio s’est ressaisi, se résignant à voir en cette épreuve supplémentaire une permission divine, cherchant à en comprendre la ane spirituelle pour servir davantage encore les desseins de Dieu, si incompréhensibles fussent-ils à la raison et aux calculs humains : Depuis plusieurs jours, je suis en proie à des maux de tête d’une extrême violence, qui me rendent incapable de toute occupation. Les horreurs de la guerre me bouleversent dent le cerveau, mon âme est plongée dans la plus profonde désolation. Bien que j'y aie été ee cela n’a pas empêché la terreur et la déréliction dans lesquelles se trouve broyée mon âme, 203
PADRE PIO
Cette guerre bénie, oui, sera pour notre Italie, pour l'Église de Dieu, une purification salutaire : la foi se réveillera dans les cœurs des Italiens, où elle se trouvait rencognée, comme assoupie et étouffée par les pires dispositions. Elle fera pousser dans l’Église de Dieu, d’un terrain devenu aride et sec, les plus belles fleurs. Mais, mon Dieu !, avant que cela arrive, quelle rude épreuve nous est réservée|
Il nous faut traverser toute une nuit des ténèbres les plus épaisses, une nuit comme notre patrie n’en a jamais vue de pareille jusqu’à ce jour. S’il est vrai que cela sera pour beaucoup une pierre d’achoppement, ce sera pour le plus grand nombre un remède efficace qui les aidera à retrouver les voies du salut“,
Dans la seule province capucine de Fogpia, treize prêtres et huit novices ayant déjà été appelés sous les drapeaux, le chapitre provincial n’a pas pu avoir lieu. Padre Pio s’est employé à réconforter et à encourager ses supérieurs, et à les amener au dépassement de leurs préoccupations immédiates : L'épreuve est dure pour tous, et pour nous plus que jamais. Mais élevons nos cœurs vers Dieu. C’est de lui que nous viendront la force, la paix, le réconfort. Tous, nous devons en ces heures graves coopérer au bien commun et, par une prière humble et fervente, par la réforme de notre vie, nous rendre propice la miséricorde du Seigneur“.
Sensible aux difficultés que connaissait sa famille religieuse et aux angoisses bien compréhensibles qu’elles entraînaient chez ses supérieurs, il n’entendait point pour autant que l’on se désintéressât du sort de tous et du bien commun. Lui-même a redoublé de prières, certes, mais aussi il s’est engagé concrètement pour venir en aide aux familles éprouvées par le départ au Fees d’un père ou d’un mari — un homme de moins pour travailler aux champs -, et il a mobilisé les bonnes volontés : Pendant que nos valeureux soldats combattent au champ d’honneur et accomplissent leur devoir, nous ne 2
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204
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UNE TRÈS GRANDE MISSION
devons pas éprouver pour eux seulement une admiration stérile et creuse, mais il nous faut leur être proches par la pensée, avec une affection reconnaissante, les réconfortant par notre aide et notre prière. Il faut assister et consoler toutes ces épouses, toutes ces mères, tous ces enfants qui ont leurs proches sous les drapeaux, afin que leur douleur soit atténuée, afin que les souffrances de tous soient soulaées. Tous, nous y sommes appelés et tenus, nous pouvons aire beaucoup de bien dans ce domaine, c’est pourquoi nous devons répondre à cet appel, même au prix de sacri-
fices personnels’.
|
L'heure était, plus que jamais, à la confiance en Dieu, mais aussi à une solidarité effective dans l'effort de guerre : L'heure que tous traversent est solennelle. Jusqu'à
pré-
sent, nous sommes restés étrangers à cette guerre doulou-
reuse, et il y a maintenant presque une année que se poursuivent je combats. Mais nous sommes tous appelés — par ceux qui, représentant l'autorité constituée, dirigent en ces moments graves les destinées de notre patrie — à accomplir le pénible devoir que représente la guerre.
Tous, nous devons faire notre devoir, à la mesure de nos forces, et nous répondrons d’un cœur serein et avec courage aux ordres qui nous viendront d’en haut. Si la patrie nous appelle, nous devons obéir à sa voix. Si cet appel nous impose de douloureuses épreuves, acceptonsles avec résignation et force d’âme. Certes, nous verserons des larmes ee la souffrance qui nous déchire, mais que ce soient des larmes résignées“,
Comme
ses compatriotes, comme
les Français et les
Allemands l’année précédente, il avait cru que le conflit serait bref, et il le voyait avec horreur s’engager irréversiblement dans le long terme. Ce n'était pas le moment de perdre courage. De tous ses vœux, avec la force d’une foi et d’une espérance indéfectibles qu’il s’efforçait de communiquer à ses proches, il a supplié Dieu de mettre un terme à l'épreuve ; et, bouleversé par les vicissitudes que connaissaient l’Église et le monde, il a élargi davantage encore sa rière, car il ne perdait pas de vue le caractère universel de A guerre et le sort des millions d’âmes entraînées dans la tourmente qui ravageait l'Europe entière : 205
PADRE PIO
Jésus ne me permet pas, en cette heure solennelle pour notre Italie, pour l’Europe, pour le monde entier, de bénéficier d’un quelconque réconfort spirituel. Il n’est pas juste qu’en un temps de deuil non seulement national, mais mondial, il y ait une âme qui, du fait qu’elle ne se trouve pas sur le champ de bataille, aux côtés de ses frères, puisse vivre dans la joie, serait-ce un seul moment. Le bon Jésus a établi mon esprit dans une désolation extrême. À grandpeine, je m’efforce de partager la vie des enfants de Dieu. En ces moments d’inquiétude et d’espérance, tout n'est pour l’âme que désert et abattement“.
Assurément, il souhaitait la victoire de son pays, mais c’est avant tout pour la paix qu’il adressait à Dieu ses prières et lui offrait ses souffrances : Approchons-nous, remplis de foi, de ce cœur paternel et, avec un abandon filial, prions pour la victoire sur nousmêmes et pour la victoire de notre nation. Oui, prions,
car la prière ardente et fervente comporte en soi un gage divin. Et pendant que par la pensée, l'affection et la prière
j'envoie mes vœux les plus cordiaux à notre souverain et
à nos frères qui se battent au champ d’honneur, je vous exhorte à avoir toujours confiance en Dieu, et à le prier avec moi pour qu'il nous donne rapidement la victoire et la paix®.
Si légitimement patriote qu’il fût, il n’oubliait pas que, l'Église étant catholique, c’est-à-dire universelle, sa vie devait être offerte à Dieu dans l’Église en vue du salut universel, en vue du règne de Jésus, prince de la paix (Is 9, 5), sur toutes les nations.
Que ta volonté soit faite Lapis grande épreuve qu’a connue Padre Pio à Pietrelcina fut d’être tenu éloigné de sa famille religieuse. Dans un premier temps, le père Benedetto s’est montré compréhensif, mais, tempérament pragmatique et quelque peu 206
UNE TRES GRANDE MISSION
autoritaire, il a bientôt perdu patience, car le séjour prolongé du jeune prêtre dans son village présentait des inconvénients au regard de la législation de l'Ordre capucin. Il n'a pas mâché ses mots pour le lui faire savoir : Quand te reverrai-je au couvent? Si le séjour dans la maison paternelle ne te guérit pas, je te rappellerai à l'ombre de saint François. Même si le Seigneur entend l'appeler à la gloire, il vaut mieux que tu meures dans le cloître où il t'a fait entrer“.
Avec la fougue de son âge, Padre Pio a répondu aussitôt à son supérieur : Vous pouvez imaginer mon désir de revenir au couvent. Le plus grand sacrifice que j'ai fait au Seigneur est précisément de n'avoir pu vivre dans le cloître. Je ne puis absolument pas croire que vous voulez à tout prix que je meure.
Certes, à la maison, j’ai souffert et je souffre encore, mais pas au point d’être incapable de remplir mon office, chose qui n’a jamais été possible au couvent. S’il s’agit de souffrir seul, c’est très bien. Mais être pour les autres un poids et un embarras, sans autre résultat que celui de mourir, je ne sais qu’en penser. Du reste, il me semble aussi que j'ai le devoir et le droit de ne pas me priver directement de la vie à 24 ans. Le Seigneur paraît le vouloir ainsi. Mais, considérant que je suis plus mort que vif, faites ce que vous croyez bon, je suis disposé à tous les sacrifices dès lors qu’il s’agit d’obéissance“’.
Ayant pour toute réponse reçu l’ordre de se rendre à Venafro, il s’est exécuté, ce qui n’a rien arrangé, au contraire! Il ne s'agissait plus seulement de maladies — pour étranges qu’elles fussent —, mais de phénomènes d’un autre ordre. Aux yeux du provincial, il n’était pas concevable
pour autant qu’un religieux profès demeurât si longuement extra muros, quand bien même le père gardien de Venafro se montrait plus réaliste : Malade depuis trois ans désormais, il n’a jamais pu garder la moindre
nourriture
207
dans son
estomac,
excepté
PADRE PIO
quand il était dans son pays natal. Pendant près de deux ans, il a respiré l’air du pays natal et il n’a jamais été sujet ‘aux vomissements, alors que chaque fois qu’il est revenu dans un couvent, ne fût-ce que pour une journée, il a été en proie à des troubles graves, en particulier de douloureux vomissements
[...] Serait-ce la volonté de Dieu, que ce
pauvre père doive demeurer toujours dans sa maison? Tous attestent qu’il est un excellent prêtre, et qu’il n’y a en lui pas même l'ombre de vouloir rester dans la maison paternellefé,
Dans ces conditions, était-il opportun de vouloir brusquer les choses ? Appuyé par le père Agostino, il s’était efforcé d'éclairer les supérieurs majeurs de l'Ordre, afin qu’une solution fût trouvée : Je m’y sens poussé en conscience, car il me semble que ce serait tenter Dieu que de prétendre qu’un frère pût rester dans un couvent et y vivre sans rien manger“.
Humilié et meurtri, Padre Pio avait regagné Pietrelcina pour y aider don Pannullo en visitant les malades, en catéchisant les enfants. Encore cela n’allait-il pas sans difficultés, car certains paroissiens — le tenant pour tuberculeux — l’évitaient ouvertement. Même le curé, poussé par d’autres prêtres de la paroisse, n’avait pu se retenir de prendre des précautions : Depuis le jour de mon ordination, connaissant ma maladie contagieuse, il a mis à ma disposition exclusive un calice, avec tous les ornements‘.
Parfois, il arrivait que la maladie l’empêchât de célébrer la messe. De plus, le père Benedetto lui refusait la faculté de confesser :
Je ne peux t’accorder le pouvoir de confesser, car j'ignore tes capacités et tes connaissances en théologie morale. Vois à soutenir un quelconque examen à la curie épiscopale, j’aviserai ensuite dans le Seigneur ce qui est le mieux, L'autre motif de mes réticences est ma crainte que 208
UNE TRÈS GRANDE MISSION ce ministère te soit nuisible parce que tu souffres de la poitrine. Mais si j’ai quelque preuve de ta science doctrinale, je t’autoriserai au moins à confesser les malades, comme tu me le demandes’!,
En réalité, il estimait prématuré l'exercice de ce ministère qui, compte tenu de l’état spirituel de Padre Pio, eût ajouté à ses tourments. Celui-ci, après avoir longuement sollicité l’autorisation — dix-huit fois entre avril 1911 et avril 1913 —, a fini par renoncer, y voyant la volonté de Dieu. Cela augmentait le sentiment qu'il avait d’être inutile, et il n’en aspirait que davantage à regagner une maison de l'Ordre. Mais la maladie ne cessait de le tourmenter. Résigné, il a appris à abdiquer toute volonté propre, à ne s’en remettre qu'au vouloir divin, même s’il ne le comprenait pas : à la faveur des purifications passives que constituaient ses maux
et les effets qui en découlaient,
il a
découvert l’exigence d’un abandon radical à la conduite de Dieu. Jusqu’alors subissant sa situation, il s’est évertué à la prendre en main, en quelque sorte, pour en faire le champ d'action de la volonté de Dieu : sainte Thérèse d’Avila voyait son Âme comme un château, Padre Pio la considérait plutôt comme un paysage, terrain d’affrontement entre Dieu et les forces du mal. Cette ascèse radicale de l’immolation de sa volonté, de ses goûts propres et de ses aspirations les plus légitimes a été jusqu'au terme de son existence une permanente mort à SOI-MÊME : En Padre Pio, ce zèle dans l’ascèse fut constant et,
comme chez l’apôtre Paul, il fut marqué du sceau lumineux de la croix’?,
La direction sans concession du père Benedetto lui a permis de progresser rapidement dans les voies austères de la contemplation. Homme d’une vaste culture, prêtre nourri des maîtres spirituels, le provincial était un direc-
teur réputé pour son expérience et la sûreté de sa doctrine, et Padre Pio s’est imposé à son égard une transparence inconditionnelle. Il écrira plus tard :
209
PADRE PIO
Jamais je ne me suis fié à moi-même, et je puis dire en conscience que jamais je n’ai fait un pas sans prendre conseil. Et sur certains pas déjà effectués, nous sommes toujours revenus, car je demandais toujours de nouvelles lumières”. Extrêmement consciencieux dans l'exercice de sa charge,
le père Benedetto a exposé la situation au ministre général, et il n’a guère été rassuré :
Depuis l’an dernier, le père général voit d’un mauvais œil un si long séjour dans le siècle, et bien que j'aie avancé tous les arguments pour ta défense, il n’a pas été convaincu et a répondu : Alors, il vaut mieux qu'il soit prêtre séculier et qu'il demande un bref de sécularisation. Du reste, cette longue permanence dans ta famille excède mes compétences, et il est nécessaire de régulariser d’une façon ou d’une autre la situation’.
Aussi, peu soucieux de voir Padre Pio quitter l'Ordre, a-t-il insisté auprès de. lui assez rudement : Peut-être sommes-nous entrés dans l'Ordre séraphique pour y bien vivre et nous y bien porter, n’ayant fait . sion d’y rester seulement si nous ne devons pas tomber malades et mourir? Dans ce cas, tous devraient s’en retourner dans leur famille quand ils sont malades, et plus personne ne devrait mourir dans l'Ordre ! Je voudrais justement que tu te rendes à Morcone pour y faire un peu le vice-maître des novices : charge peu fatigante, car il suffit du bon exemple, et si la mort t'y rejoint, qu’elle soit la bienvenue ! Les liens du corps n’en seront que plus vite rompus. J'attends une réponse pour t’envoyer l’obédiences.
Padre Pio lui a répondu aussitôt : Vous qui me connaissez à fond, et à qui tant de fois jai ouvert mon cœur, vous pouvez imaginer avec quelle joie je volerais au couvent ! Mais comme ma maladie ne cesse
de s’aggraver, au point qu’à grand-peine seulement je puis me traîner, je serais pour la communauté un poids et un 210
UNE TRÈS GRANDE MISSION
embarras, incapable d'apporter la moindre aide et ne faisant plus que me hâter vers ma fin5é.
Et, à la stupéfaction du provincial, il s’est rangé à l’avis du supérieur majeur, le ministre général de l'Ordre, et a décidé de solliciter sa sécularisation : Cher père, je voudrais vraiment revenir au couvent, mais
puisque toutes les preuves ont été données que ma
maladie va s’aggravant sans cesse [...], ayant présente à l'esprit la réponse du père général à mon sujet, c’est l’âme littéralement déchirée que je me décide à demander le bref, reconnaissant dans la voix de mes supérieurs la voix de Dieu”.
Déchiré entre le devoir d’obéissance auquel il entendait se soumettre, et l’appel de sa conscience qui exigeait qu’il restât à Pietrelcina, il s’est résolu, la mort dans l’âme, à
effectuer la seule démarche propre À concilier les contraires. Dérouté, le provincial a appelé à la rescousse le père Agostino qui, moins impulsif, plus affectif, savait mieux s’y prendre avec cette nature scrupuleuse et sensible à l'extrême : Si le provincial te rappelle au couvent, je pense que c’est la volonté de Dieu : si Dieu ne le veut pas, il fera connaître au supérieur sa volonté. Te rappelles-tu ce qui s’est passé à Venafro ? Si Dieu ne te veut pas au couvent, il accomplira les mêmes prodiges. Tu dois donc obéir, et ne demander ni bref ni rien d’autre. Tu dois dire au Seigneur : voici ma vie, mon âme, mon corps, que ta sainte volonté soit faite en moi. Ne crois-tu pas en effet que tout n’arrivera que pour la gloire de Dieu et le salut du prochain? Alors, que cette douce pensée te réconforte. Ne te préoccupe pas de savoir si tu seras un fardeau pour la communauté, si tu abrégeras tes jours. Dieu pourvoira à tout. Ce dernier sacrifice sera ton paradis”.
Dès que sa santé s’est quelque
peu améliorée — six mois
plus tard —, Padre Pio s’est rendu à Morcone..
rechuté, plus gravement encore qu'auparavant : .
211
où il a
PADRE PIO
Je suis parti pour Morcone, conformément à la volonté du père provincial et du très révérend définitoire, mais au bout de cinq jours, j'ai été contraint, à ma grande confusion, de revenir ici. Je suis retombé malade dès le premier
jour où j'ai mis le pied au couvent et, en très peu de temps, jai été réduit à la dernière extrémité. Cette nouvelle rechute a ébranlé ma personne bien plus qu'à Venafro. Cette fois, c’est la poitrine qui a été le plus atteinte. Alors, je vous en prie, ne vous irritez pas contre moi, je ne savais plus, mon père, à quel saint me vouer. J'aurais voulu vous épargner cette nouvelle peine, j'aurais voulu porter seul le poids de ce nouveau désastre, mais cela ne m'a pas été accordé. Que la volonté de Dieu soit faite, tout ce qu'il ordonne est juste ! Face à tant de malheurs, je me sens abattu et avili, et pour cela j’inclinerais volontiers à désirer la mort, car je ne vois d’autre issue ni d’autre soulagement à toutes les humiliations auxquelles me soumet le Seigneur plein de compassion. Ne suis-je pas le plus malheureux de tous les hommes”? ? +
Il ne pouvait manifester davantage son esprit d’obéissance. Pourtant, inflexible, le père Benedetto a exigé qu’il
réitère l’expérience : Le provincial veut absolument que vous retourniez à Morcone, il avait souhaité d’abord que vous veniez ici [à San Marco la Catola], et j'aurais eu un immense plaisir à vous avoir auprès de moi. Mais je lui ai fait remarquer combien le voyage serait désastreux pour vous, et c’est pourquoi il veut à présent que vous retourniez à Morcone,
où je vous accompagnerai le lendemain de la fête. Dans cette ferme volonté du supérieur, je vois la volonté de Dieu, et je vous exhorte à accomplir la sainte obédience, en demandant pour vous la force au Seigneur. N’ayez peur de rien, parce que tout tournera à la gloire de Dieu et pour notre salut®,
Pour aplanir les difficultés, le père Agostino est allé à Pietrelcina. Il y a trouvé son jeune confrère à bout de 212
UNE TRÈS GRANDE MISSION
forces. S’étant entretenu longuement avec lui, il a admis qu'il était tenu en conscience de rester sur place. Or, comme ils en parlaient en faisant quelques pas dans la rue, les pieuses femmes de la paroisse sont venues à leur rencontre, conduites par Giovannina, l'épouse du cordonnier, qui s'était munie d’un gros bâton : elles entendaient
bien retenir de force leur santariello (petit saint). Celui-ci
est intervenu pour les calmer, puis il a pris congé du père Agostino en pleurant : Je pleure parce qu’elles vous ont menacé et mortifié à cause de moi!,
L'incident a achevé de convaincre le père Agostino. Il en a fait part au provincial, et celui-ci a envisagé une issue autre que la sécularisation, qui eût définitivement écarté Padre Pio de l'Ordre séraphique : un bref pontifical pouvait légitimer l’exclaustration sans remettre en question une éventuelle réintégration dans une maison de l’Ordre. Peu après une lettre du père Agostino l’a informé des dispositions du provincial à son égard : Quand je racontai au supérieur votre état et tout ce que
vous me dites à vive voix, il me dit ces précises paroles : « Alors je lui obtiendrai le bref 44 tempus et je ne croirai plus à sa sainteté ; je ne lui enverrai plus de messes, ni habit ni manteau ni autres choses. » Donc le père provincial n’a plus l'intention de vous rappeler au cloître, mais à contrecœur il demandera pour vous le bref. Cependant priez le bon Dieu afin qu’il le rende vraiment intelligent de tout à votre égard°?,
La rupture était consommée entre Padre Pio et son directeur : pendant cinq mois, ce dernier a suspendu toute correspondance, comme s’il avait voulu mettre un terme à une affaire qui l’irritait au plus haut point. En réalité, il se tenait informé par le père Âgostino. Profondément déconcerté par son fils spirituel, dont il connaissait l’éminente vertu et auquel le liait une profonde affection surnaturelle, il souffrait de la situation et s’employait à lui trouver une 215
PADRE PIO
solution, sans pour autant perdre de vue son objectif : il fallait que Padre Pio reprît la vie commune. Fort opportunément, une visite à Morcone du nouveau ministre général de l'Ordre a permis de clarifier les choses : Le provincial avait déjà parlé de ta situation au père général — je ne saurais te dire la bonté vraiment paternelle du supérieur de l'Ordre : il est véritablement un ange envoyé par le Seigneur —, et je lui en ai parlé aussi. Rendons grâces à Dieu que le provincial soit également persuadé à présent, car le général a dit : « Puisque c’est la volonté de Dieu, qu’elle soit faite ; et nous lui obtiendrons le breve ad tempus, habitu retento, et le bon père priera toujours pour l'Ordre, auquel il appartient toujours, »
Le père Benedetto a tout lieu d’être satisfait : l'attente du bref d’exclaustration a permis au provincial de n’avoir pas à envoyer à Padre Pio l’ordre formel de rentrer au couvent. et a donné au directeur spirituel l’occasion de renouer le contact : Comme je devais régler votre situation avec le très révérend père général, il m’a suggéré que l’on vous obtienne un bref durante necessitate et retento habitu [...] Très déçu
de ne pouvoir encore vous voir parmi nous, je vous bénis et vous souhaite de recevoir de l'Enfant Jésus toutes sortes
de grâces de choix£f,
Pourtant, la nouvelle a plongé Padre Pio dans la perplexité. Il aurait dû s’en réjouir, mais épuisé physiquement, éprouvé psychologiquement et spirituellement, il en a subi le contrecoup, y voyant soudain comme un signe de rejet : Quelle humiliation pour moi, mon père, de me voir pratiquement coupé de l’Ordre séraphique! Douleur si vive qui s’abat sur moi bien que jy aie été préparé, à peine m'est parvenue la lettre du provincial me communiquant les décisions qui ont été prises.
Le père Agostino a réagi aussitôt :
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UNE TRÈS GRANDE MISSION
Je te prie de ne pas te laisser aller à la pensée que tu serais comme coupé de notre Ordre : cela me semble être une tentation. Le père général a vu la volonté de Dieu et il r'accorde le bref 44 tempus, avec l'habit séraphique : donc, tu es toujours des nôtres, et plus encore, des fils de
notre séraphique pèreff,
Parole de supérieur, volonté de Dieu : Padre Pio a retrouvé la paix de l’âme. Mais la relation avec le père Benedetto ne s’est vraiment rétablie qu’en mars 1915, quand celui-ci a profité de l’arrivée du bref pour donner à sa lettre un caractère plus intime : Le bref durante infirmitate et retento habitu est arrivé, qui vous permet de rester dans le siècle. Que Dieu m’accorde de vous voir revenir dans l’Ordre [...] Je traverse
une période de douloureuses mortifications qui, s’ajoutant aux soucis habituels, m’oppriment quelquefois. Je crois
parfois que je suis abandonné par Dieu, et toutes les
prières me semblent inutiles. Assurément, je mériterais cette épreuve, mais serait-il possible que la pitié de Dieu fût lassée par ma méchanceté ? Recommandez-moi à lui avec insistance.
La correspondance à repris, plus affectueuse et confiante que jamais de la part de Padre Pio, plus détendue de la part de son directeur spirituel. Sanctifie
Au plus fort de la crise, Padre Pio a entrevu dans une lumière fugace quelle perspective s’ouvrait à lui : Je vous confesse, mon père, que dans toutes ces luttes, bien que je me voie faible au ee qu’il me semble devoir succomber d’un moment à l’autre, je tiens pour assuré — quand bien même j'attends et espère la mort — que je ne serai confondu en rien : j'ai la certitude que comme toujours, comme à présent aussi, Jésus-Christ sera glorifié dans mon esprit et dans mon corps, et que nous n'en serons pas déçus. 215
PADRE PIO
De cette gloire qu’il apporterait à Dieu, il a eu la claire
vue «au plus secret de l'esprit [...] dont l'entrée est inter-
dite à toute créature, qu’elle soit infernale ou diabolique ». Extraordinaire intuition prophétique d’une totale évidence, cette grâce d’un ordre très élevé n'en était rendue
que plus douloureuse par les contradictions auxquelles semblait devoir se heurter son accomplissement, et elle ajoutait aux tourments de Padre Pio. S'il a pu finalement régulariser sa situation grâce à l'initiative du ministre généch il n’en souffrait pas moins de rester à l'écart de sa famille religieuse. Mais pour rien au monde il ne se serait dérobé à l’ordre reçu de Dieu et, l’eût-il tenté, qu’une rechute aurait eu raison de ses velléités. Il était déterminé à remplir sa mission à Pietrelcina, dans l’obéissance et dans un total abandon au vouloir divin : Ma position hors du couvent remplit d’amertume toute ma vie. Jamais je ne me suis appuyé sur ce point sur mon propre sentiment. J'ai exposé mon cas à des personnes
doctes et bien éclairées dans les voies de Dieu, et elles m'ont répondu que, compte tenu de ma situation exceptionnelle et tout bien pesé, je ne peux me permettre de m'établir dans un couvent sans concourir directement à un suicide pur et simple. Raffaelina, j'ai hâte de quitter bientôt cet exil, mais jamais je n’en voudrais sortir ne fûtce qu'une seconde avant que Dieu lait voulu, et encore moins avec un péché et un remords dans l’âme”.
Durant cette période dramatique, le père Agostino a été le soutien fidèle, parfois l’arbitre entre directeur et dirigé. Plus intuitif que le provincial, il a compris que leur jeune confrère devait — suivant une voie mystérieuse que la Providence traçait à travers sa maladie et son exil loin du cloître — se sanctifier parmi les siens, mais aussi les sancti-
fier par sa prière, par son exemple, qu’il avait une wission à accomplir sur place :
Assurément, la maladie était mystérieuse, comme fut mystérieux le séjour à Pietrelcina. Un jour, comme je l’interrogeais à ce sujet, il me répondit : « Père, je ne peux 216
UNE TRÈS GRANDE MISSION
dire la raison pour laquelle le Seigneur m’a voulu à Pietrelcina : je manquerais à la charité. » Je ne lai jamais plus questionné/’!,
Il serait vain de chercher à savoir quelle fut cette mission : respectueux du secret des âmes, up Pio n’en a rien laissé
transparaître, pas même à son directeur spirituel. Plus encore que l’incompréhensible évolution de sa maladie, ce silence a été source de malentendus et de conflits entre le père Benedetto et lui : ne pouvant faire état de l'impératif qui le retenait malgré lui dans son village natal, il était dans l'incapacité de justifier sa situation. À chacune de ses tentatives pour réintégrer, dans l’obéissance, une maison de l'Ordre, le brusque effondrement de sa santé constituait un signe pour lui autant qu’une alerte pour ses supérieurs, mais ceux-ci n'étaient pas à même d’en mesurer la portée car ils ne connaissaient pas l'enjeu surnaturel de cette exclaustration forcée. Lui-même ne comprenait pas, sinon qu’il devait obéir à Dieu, à sa conscience et à ses supérieurs, le premier voulant qu’il restât sur place, les derniers qu’il revint à la vie régulière, et sa conscience se trouvant déchirée entre ces exi-
gences contradictoires.
Prophète en son pays Longtemps Padre Pio a pensé qu’il remplirait sa mission dans le cadre de son village, peut-être un jour dans quelque couvent, mais il était loin d’imaginer qu'elle s’étendrait bien au-delà des limites de son exil. Depuis qu'il était prêtre, la connaissance qu’il avait des siens, de ce peuple dont il était issu et dont il partageait la vie, avec ses difficultés, ses joies et peines quotidiennes, prenait une tout autre signification : à la faveur de rencontres où l’un ou l’autre se confiait à lui, il découvrait — au-delà de la misère matérielle et des vicissitudes de l’existence — le mystère des âmes, leurs détresses cachées, leurs combats secrets, leurs
pauvretés et leurs richesses intérieures, leur soif de paix, de bonheur, de considération aussi. Dans ses contacts avec le prochain, il apprenait chaque jour davantage la compas217.
PADRE PIO
sion, son cœur s’y ouvrait de toute sa sensibilité et de toutes ses forces, conformément au grand commandement de l'amour évangélique : Il ne se tenait pas pour un moine qui avait quitté le monde afin de s'éloigner de la condition des hommes. Il avait choisi la vie religieuse pour s’immerger dans le monde. Il était épris du monde, des âmes. Un amoureux fou, qui affrontait souffrances, désagréments, luttes et privations pour ceux qu’il aimait [...] Il s’identifiait aux personnes, s’efforçait de s’immerger dans leurs problèmes, d’être un membre à part entière de cette pauvre humanité désorientée, souffrante, en proie à d’effrayants vides intérieurs, sujette aux illusions et aux chimères”?.
Il regardait ces hommes comme ses frères rachetés par le TS du Christ, quand bien même ils l’ignoraient ou ne le voulaient savoir, brûlant tout à la fois de lé rappeler la bonne nouvelle du salut et de coopérer, autant qu'il le pouvait, à cette rédemption qu’ils avaient perdue de vue, engoncés qu'ils étaient dans la routine des jours, dans les soucis matériels, ce que saint François de Sales appelle
l’hommerie : l’horizontalisme, l'évacuation ou l'oubli de toute dimension verticale, transcendante, dans l’existence de l’homme. Non qu'ils fussent plus mécréants ou plus mauvais que d’autres, mais, courbés vers la terre pour en tirer leur maigre pitance, ils ne prenaient plus le temps de lever les yeux vers le ciel, sinon pour le prendre à partie dans leurs peines comme dans leurs joies : Padre Pio revenait chez lui, vers midi, par une petite allée bordée d’arbustes. Un fort brouhaha parvenait jusqu à lui malgré l'air étouffant et raréfié. C’était des paysan qui, admirant la récolte qui s’annonçait abondante et belle, manifestaient leur joie en paroles. Malheureusement, parmi les expressions de joie, un des Pa ar vraiment enthousiaste de voir une telle récolte de eaux grains, laissa échapper un blasphème contre la Sainte Vierge. Padre Pio en fut consterné et s’enflamma d’une juste colère et en fut vraiment indigné. Il était Jà, à
deux pas du groupe, et il avait repéré le blasphémateur qui, excité, continua de crier. 218
UNE TRÈS GRANDE MISSION
: « À peine fus-je auprès de lui, nous disait Padre Pio, je lui administrai une gifle de toute la force de mon bras. Celui-ci, surpris, me demanda : Quel mal ai-je fait? Et moi : Ne vois-tu pas que pour un peu tu allais à nouveau blasphémer’* ? »
Lorsque la récolte se faisait par trop mauvaise, ils se souvenaient de se tourner vers Dieu. Ils allaient voir le prêtre, lui exposaient leur infortune, quémandaient prières et bénédictions. Un matin, un pauvre hère nommé Domenico Fucci — rentré d'Amérique aussi pauvre qu’il était parti de Pietrelcina onze ans auparavant — est venu à lui, le chapeau à la main, pour le prier timidement d’exorciser son champ de fèves envahi par les pucerons. Volontiers il a accédé à sa requête et, au F. et à mesure qu'il aspergeait d’eau bénite les jeunes pousses, les bestioles tombaient mortes sur la terre, foudroyées. Il ne s’en étonnait pas, il eût pu dire au paysan ce qu’il écrirait quelques années plus tard à un de ses confrères : Comme le saint ange bienfaisant de la foi nous le conseille et nous y encourage, forts toujours de la promesse du divin Maître — « Demandez et vous recevrez, cherchez et vous trouverez, frappez et on vous ouvrira » -, recourons à Dieu par une humble et confiante prière’, Peut-être
l’a-t-il
dit.
Émerveillé
Domenico
s’est
empressé d’aller relater le prodige à ses voisins qui d’abord ne l’ont pas cru, puis, convaincus par les faits, ont couru à leur tour solliciter la bénédiction de leurs cultures. Le miracle s’est reproduit. Peu après, ayant eu vent de la nouvelle, l'épouse du cordonnier est arrivée à l’église, son bébé
dans les bras : « Baptisez-le, il est mourant ! » Depuis longtemps, elle ne pratiquait plus, contrainte par un mari si farouchement anticlérical que, pour éviter ses sarcasmes et ses insultes, les prêtres évitaient de passer devant son échoppe. Seul Padre Pio affrontait l'artisan, le désarmant
d’un sourire, d’une parole aimable ;mais hasardait-il une allusion à la nécessité de baptiser cet enfant souffreteux, que l’autre explosait, donnant libre cours à sa haine de 219
PADRE PIO
l'Église, à son désespoir d'homme meurtri dans sa paternité, Ému par l'angoisse de la jeune mère — « Mon mari ne sait as que je suis venue » —, il a passé son étole, a versé l’eau fiératé sur le front du bébé, puis est resté recueilli dans l’église durant toute la journée. Le soir même, l’enfant était guéri. Le lendemain, son père est venu en larmes se jeter
aux pieds du thaumaturge pour lui dire sa reconnaissance et demander le sacrement de la réconciliation. Confronté à de telles détresses, comment ne se fût-il rappelé en permanence la parole de Jésus : « J'ai pitié de cette foule » (Mc 8, 2) ? De cette foule, il voulait partager
la condition, participant autant que le lui permettait sa santé à ses réjouissances, faisant siens ses deuils et ses malheurs, se rendant disponible en permanence : Le prêtre devrait être, et Son plus que jamais, accessible à tous ; mais, mon frère, il nous faudrait pour cela posséder un bon patrimoine de vertu” !
Vertueux, il l’était, quand bien même convaincu du contraire. Dès les premiers temps de son sacerdoce, il a perçu les exigences de la vocation du prêtre : Jésus se choisit des âmes et, parmi elles, il a aussi choisi la mienne — bien que je ne le mérite nullement — pour l’assister dans la grande affaire du salut des âmes. Et plus ces âmes souffrent sans aucun réconfort, plus elles allègent les douleurs du bon Jésus. C’est toute la raison pour laquelle je désire souffrir toujours davantage, et souffrir sans Phene j'en fais toute ma joie. Malheureusement, j'ai besoin de courage, mais Jésus ne me le refusera pas’,
La grande affaire du salut des âmes! C'était celle de Jésus, ce devait être la sienne. Il savait depuis toujours que la rédemption s’est réalisée sur la croix, que le Seigneur qu'il aimait était un Dieu crucifié, que les âmes qu’il voulait aimer de toutes ses forces étaient rachetées sur la croix. Dénominateur commun de ces deux amours inséparables. Parce qu'il aimait le Sauveur et parce qu’il aimait les Âmes, il aimait la croix : 220
UNE TRÈS GRANDE MISSION
Je souffre, et souffre beaucoup, mais grâce au bon Jésus, je sens qu'il me reste encore quelque force ; et de quoi ne serait capable la créature qu’aide Jésus ? Je ne désire guère que la croix se fasse moins pesante, parce qu’il m’est cher de souffrir avec Jésus : lorsque je contemple la croix sur les épaules de Jésus, je me sens toujours plus réconforté, et j'exulte d’une sainte joie”.
Non qu'il fût le moins du monde enclin au masochisme. I] mesurait l’âpreté de la souffrance, il en éprouvait l’horreur jusque dans sa chair, son être entier y répugnait : J'ai un grand désir de souffrir pour l’amour de Jésus.
Alors comment se fait-il que dans l’épreuve je cherche, contre ma volonté, du soulagement ? Comme je dois me forcer, me faire violence en ces épreuves pour réduire au silence la nature — appelons-la ainsi —, qui réclame à grands cris d’être réconfortée. Je ne voudrais pas connaître cette lutte, elle me fait souvent pleurer comme un enfant, parce qu’il me semble manquer d’amour pour Dieu et ne pas correspondre à son amour’?,
Mais l’amour était plus fort que les craintes, la compassion l’emportait sur toute autre considération : Si je sais qu’une personne est affligée, que ce soit dans son âme ou dans son corps, que ne ferais-je auprès du Seigneur pour la voir délivrée de ses maux ? Volontiers je prendrais sur moi toutes ses afflictions, pour la voir partir soulagée, et je lui céderais de surcroît le fruit de mes souffrances, si le Seigneur le permettait’?.
Incapable de détacher son regard de Jésus et des âmes, il découvrait dans l’oraison le sens de ses souffrances, en méditant la Parole de Dieu : « Que jamais je ne me glorifie, sinon dans la croix de notre Seigneur Jésus-Christ, qui a fait du monde un crucifié pour moi et de moi un crucifié pour le monde » (Ga 6, 14). Etre crucifié pour le monde,
sur la croix du Christ, telle était sa joie, parce qu'il l'y rejoignait dans l’acte rédempteur même : 221
PADRE PIO
Réjouissez-vous, mon père, parce que je suis content plus que jamais dans le pâtir : si je n’écoutais que la voix de mon cœur, je demanderais à Jésus de me donner toutes les tristesses des hommes ; je ne le fais pas, cependant, de crainte d’être trop égoïste en souhaitant pour moi le meilleur : la souffrance. Dans la douleur, Jésus est plus proche, il me regarde, c’est lui qui vient mendier peines et larmes. il en a besoin pour les âmes°°.
Il savait que la Passion salvifique de Jésus n’était point close et que «le Christ est en agonie jusqu’à la fin des temps ». [l savait que la croix est une réalité actuelle et non seulement un point dans le temps, qu’elle enveloppe l'éternité. Que chacun de nous est rejoint, où qu'il se trouve dans l’histoire, par le Sauveur se livrant pour lui sur le Calvaire un certain vendredi de l’an 28 ou 30. Que chacun de nos jours est mystérieusement inscrit dans cette date, et que chacun de nos actes est assumé dans la mort du Crucifié. Très tôt, il a perçu que celui-ci l’appelait à coopérer à son œuvre rédemptrice, à prendre sa part de la croix — du plus grand amour : Jésus a fait entendre très souvent sa voix à mon cœur :
« Mon fils, c’est dans la douleur que l’on connaît l’amour, tu l’éprouveras au plus intime de ton esprit, et davantage
encore dans ton corpsfl, »
Il reconnaissait que ce n’était point chose facile; mais, épris de Dieu et des âmes, il en avait au fil du temps découvert les chemins : Pour être de bons serviteurs de Dieu, il importe d’être remplis de charité à l’égard du prochain, de conserver dans la partie supérieure de l'esprit une inviolable résolution d'accomplir la volonté de Dieu, d’avoir une profonde humilité et simplicité, afin d’être en mesure de se confier à Dieu et de se relever autant de fois que l’on sera tombé ; d'accepter la souffrance causée par nos propres chutes et abjection, et de supporter avec une âme tranquille les autres et leurs défauts? 222
UNE TRÈS GRANDE MISSION
En vrai fils de saint François, c’est dans la joie qu’il s’est engagé toujours plus avant dans cette voie, même s’il se trouvait exclaustré à Pietrelcina. Ses concitoyens étaient impressionnés par sa sérénité, son allant, le sourire un peu grave derrière lequel il leur cachait avec soin ses souffrances, la sollicitude dont il faisait montre à leur égard,
les accompagnant dans la prière, bénissant leurs travaux, se rapprochant d’eux dans l'épreuve. Le soir, pour l’Angélus, il regroupait les hommes de retour des champs, où parfois il était allé les saluer dans la journée, pour les inviter à rendre grâces à Dieu, leur communiquant par sa
parole persuasive un peu de la joie séraphique qui débordait de son cœur : Remplie de gratitude envers Dieu pour les multiples victoires qu'il dispense à chaque instant de la vie, mon âme ne peut se retenir d'élever sans fin des hymnes de reconnaissance à un Dieu si grand et si libéral. Qu'il soit béni, le Seigneur de tant de bontés ! Que soit bénie une miséricorde si étendue !Louange éternelle à une dilection si douce, si aimante® !
Aux fêtes mariales, il réunissait les fidèles devant l’oratoire de la porte Madonella pour y réciter le chapelet et chanter des cantiques en l’honneur de la Morgia. Quand des noces étaient célébrées, il prenait sa part de la liesse générale, accueillant avec affection les jeunes mariés qui venaient lui demander sa bénédiction, s’accoudant à minuit à la fenêtre de la Torretta pour écouter la sérénade — toujours la même — que, suivant une vieille tradition, le meilleur chanteur du pays venait donner sous le balcon des épousés : Mari, voglio cantà puri Pe te chesta canzone, Scritta con sentimento € passione,
Pecché te voglio bene Come tu me vu bene, Mari.
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PADRE PIO
Marie, je veux pour toi chanter cette chanson écrite avec sentiment et passion,
parce que je t'aime comme toi aussi tu m'aimes, Marie.
En guise de remerciement, on faisait descendre du balcon, au bout d’une corde, un panier rempli de victuailles. Que de fois, lorsqu'il était enfant, il avait vu son père rentrer à la maison avec cette « corbeille du mariage », dont
on faisait profiter les voisins ! Il priait pour les nouveaux époux, rendant grâces à Dieu :
C’est la vie, Seigneur, cette vie que tu connais bien, cette vie que tu nous as donnée. Ce sont tes enfants, aideles, aime-les, aide-moi à les aimer...
Il les invitait à prier, à confier leur bonheur à Jésus et à la Madone, comme il le faisait pour les âmes qui voulaient se consacrer à Dieu : Rendons vivement grâces au Père du ciel par notre Seigneur Jésus-Christ pour les faveurs toujours nouvelles dont il enrichit en permanence votre âme. Oh, qu'il soit à jamais béni par toutes ses créatures® !
Il y avait les deuils aussi, occasion de méditer sur le mystère de la mort : Voici qu’une autre année s’en est allée dans l'éternité avec le poids des péchés que j'ai commis durant ce temps! Combien d’âmes plus chanceuses que moi saluent en elle une aurore et non une fin! Combien d'âmes sont entrées dans la maison de Jésus pour y demeurer à jamais, combien d’âmes — je les envie — sont passées très heureusement dans l’éternité avec la mort du juste, embrassées par Jésus, réconfortées par les sacrements, assistées par un ministre de Dieu, un sourire
céleste sur les lèvres en dépit des torturantes douleurs physiques qui les oppressaient$ !
224
UNE TRÈS GRANDE MISSION
Occasion aussi de réconforter les familles éprouvées, quand il n'avait pas assisté et préparé personnellement les mourants : .
,
.
.
Si le cher souvenir de vos défunts se présente à votre esprit, recommandez-les tous au Seigneur et allez de l'avant, sans vous arrêter à vos pensées [...] Ces jours-ci,
un enfant de mon frère est mort; priez Jésus de nous consoler, surtout les parents du bambin, qui sont inconsolables, et par-dessus tout ma pauvre belle-sœur, si
affligée®”,
Malgré sa vie retirée, malgré sa mauvaise santé, il était née aux besoins de tous, se rendait disponible à tous,
amenant insensiblement ses concitoyens à renouveler en
profondeur leur vie chrétienne dans la prière et dans la pratique d’une charité effective, incarnée. Et si quelqu'un d’entre eux le tenait tant soit peu pour un magicien, à cause des grâces insolites que parfois sa prière obtenait de Dieu, la plupart s'étaient bientôt convaincus de sa sainteté, les dévotes ne se privaient point de la proclamer, n’ayant plus à la bouche que ce mot : U” santariello nuostro è grande, notre petit saint est grand ! Lui en était rien moins qu'assuré : Tout ministre du Seigneur devrait travailler sans relâche au salut des âmes, jamais il ne devrait connaître de lassitude dans ce ministère, jamais il ne devrait dire : « J'ai trop fait pour les âmes. » Tel est le modèle du vrai prêtre catholique. Pourrais-je dire, sans crainte de mentir, que jy corresponds ? Hélas, je me connais trop bien moi-même, j'occupe dans la maison du Seigneur une place sans utilité pour les Âmes des autres, et Dieu me garde que cela ne soit pas de surcroît pour elles l’occasion de se perdre ! Certes, je m'emploie au salut de toutes les âmes que me fait rencontrer le Seigneur, mais j’ai la conviction que je ne leur suis peu ou point utile. Que le Seigneur m'aide dans l’accomplissement de mon devoir®...
Il s’effarouchait quelque peu de l’attachement des villageois à sa personne, depuis son retour de Morcone : 225
PADRE PIO
À peine étais-je rentré dans le pays, ils sont tous sortis de leurs maisons, ajoutant à leurs remerciements au Seigneur des vivats et des cris de bienvenue”. L
à
LA
LA
.
Depuis ce jour, il savait qu’ils ne le laisseraient plus repartir de sitôt, que sa mission de salut des âmes débutait
ici, qu’elle s’y prolongerait plus que, dans sa nostalgie du cloître, il ne l’eût désiré. Alors il s’est résigné, voyant en cela la volonté de Dieu, s’efforçant d’y correspondre sous la conduite austère du père Benedetto et celle, plus souple, du père Agostino. Le père de ses pères
Initialement, fra Pio a fait appel au père Benedetto comme au supérieur ecclésiastique auprès duquel il devait solliciter la dispense d’Ââge canonique pour son ordination sacerdotale : se voyant à toute extrémité, il souhaitait mourir prêtre. À la faveur de leur échange épistolaire, il s’est ouvert de ses craintes et de ses espérances au provincial,
ui bientôt a été convaincu de l'authenticité et de la prods de cette expérience spirituelle purifiée par la souffrance. Au fil de lettres de plus en plus fréquentes et longues, le jeune moine se confiait à lui, lui exposant en toute simplicité les appréhensions, les scrupules, les tentations, qui accablaient son âme. Le père Benedetto pacifiait, encourageait, éclairait. C’est seulement quand il a été prêtre, que Padre Pio a fait allusion, à demi-mot, aux grâces d'ordre sensible qu’il expérimentait : Cependant, Jésus ne manque pas de temps en temps d’adoucir mes souffrances d’une autre façon, c’est-à-dire en me parlant au cœur”. >
°
.
D'une autre façon... Effectivement, s’il a été auparavant l’objet de manifestations extraordinaires — en particulier des visions imaginaires”! —, son cheminement dans les voies mystiques a débuté après son ordination. Prudent, guère 226
UNE TRÈS GRANDE MISSION
crédule, quelque peu allergique au merveilleux, le père Benedetto à adopté une conduite des plus classiques en pareil cas : stimuler l'exercice des vertus, apaiser les angoisses de l’âme, relativiser les faits pour n’en retenir que la cause surnaturelle et les effets bénéfiques dans le progrès spirituel. Padre Pio s’est soumis sans réticence, plutôt rassuré par cette direction à la fois exigeante et réaliste. Après l'épisode de Venafro, il a pris l'habitude de se confier aussi au père Agostino. Mais il est resté longtemps très discret quant au mode des communications surnaturelles dont il était favorisé, tantôt parce qu’il en était empêché par sa condition physique : Vous me dites de faire appel à quelque personne de confiance pour lui confier mon état intérieur, dès lors que je ne peux vous l'écrire à cause de ma vue déficiente ; mais je vous en supplie, ne m'obligez pas à cela, parce que je ne peux m'en ouvrir à personne ici”?,
tantôt parce qu'il ne trouvait pas les mots pour le formuler : L'âme établie par le Seigneur dans cet état, enrichie de tant de célestes connaissances, devrait être loquace ; pourtant non, elle est devenue quasi muette. J’ignore si c’est Là un phénomène qui m'est particulier”. Si Padre Pio était un mystère à lui-même, il ne l'était
pas moins à ses guides spirituels qui, dans les lettres qu'il leur adressait, découvraient une succession d’expériences mystiques : assauts diaboliques presque continuels, participations aux douleurs du Sauveur en sa Passion, interventions sensibles de Jésus, de la Madone, de saints et d’anges,
paroles intérieures. Tout s’imbriquait étroitement, plus exactement les manifestations extraordinaires s’inscrivaient dans la double trame de souffrances physiques et spirituelles constamment renouvelées, se succédant en permanence, comme se bousculant les unes les autres.
Les deux directeurs s’efforçaient d’y voir clair. Ils se référaient aux traités classiques du discernement des esprits,
227
PADRE PIO
recouraient aux textes de Jean de la Croix et de Thérèse d’Avila. Ils parvenaient tant bien que mal à situer cette expérience hors du commun dans le cadre des cinquièmes demeures — l’union extatique — décrites par la réformatrice du Carmel, mais en même temps étaient déconcertés par la richesse et la profusion des phénomènes, par l’apparente contradiction que soulignait la simultanéité de grâces d'union des plus élevées et d’épreuves intérieures d’une telle âpreté qu’elles occasionnaient de véritables agonies dont les répercussions somatiques étaient parfois d’une violence extrême. Surtout, ils admiraient, confondus, les effets de la grâce divine dans l’âme du jeune prêtre : une docilité et une humilité croissantes, alliées à une force d'âme peu commune, à une assurance surnaturelle qui se heurtait aux réalités humaines sans en être le moins du monde ébranlée, une charité brûlante se traduisant en actes, une paix et une joie de l'esprit que ne troublaient point les turbulences de la sensibilité, de l’imaginaire, non plus que le souvenir parfois obsessionnel de fautes et de manquements anciens auxquels une mémoire tantôt défaillante, tantôt exacerbée, conférait une gravité hors de propos. Il semblait que cette âme dût être éprouvée et purifiée dans le creuset de la douleur, afin d’être en même temps enrichie des dons les plus éclatants de la grâce. Immergé dans ce combat spirituel, Padre Pio n’était pas en mesure d'analyser ce qui se passait en lui ; quand il lui arrivait de s’y essayer, tout lui devenait incompréhensible ou angoissant. Il vivait au présent la nuit de Gethsémani, Sa parfois des fulgurances du Thabor, se refusant à s'attacher à ces dernières. Bien conscient du caractère exceptionnel de ce qu’il expérimentait, il n’y voyait que le moyen par lequel Dieu réalisait son dessein d’amour non seulement en lui, mais par lui en tous ses frères : « Sanctifie-toi et sanctifie ! » Détaché des formes extraordinaires “ur revêtaient les opérations divines, il n’aspirait qu’au épouillement de l'amour substantiel des authentiques chercheurs de Dieu : Sachez, père, que je n’accorde aucune importance à cet état extraordinaire qu'est le mien : aussi ne cessé-je de dire 228
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à Jésus de me conduire par la voie commune aux autres âmes, ne sachant si la voie par laquelle me mène la divine miséricorde convient à mon âme encore habituée à des nourritures fort matérielles’,
Il savait ne devoir qu’à Dieu les faveurs dont il était comblé, au regard desquelles il ne voyait en lui-même que péché et ingratitude : Je reconnais clairement n’avoir rien fait pour la gloire de Dieu, rien pour le salut des âmes, auxquelles au contraire je n’ai causé que trop de tort à cause de ma vie scandaleuse. Enfin, je reconnais n’avoir rien fait pour moimême, sinon m'être à moi-même procuré la mort un nombre incalculable de fois. Oh, mon père, ne croyez pas que c’est l’humilité qui me dicte cela, oh non! c’est la vérité, c’est l'évidence”,
Pieuses hyperboles, dira-t-on. Non, il était convaincu de son néant et en souffrait cruellement : En cet état, tout n’est pour la pauvre âme que tour-
ment. La pauvrette est tenue en permanence dans une contemplation extrêmement douloureuse de Dieu, en laquelle, par une admirable opération, ne se faisant voir que de loin, il éveille en elle une douleur si vive que celleci la réduit à une agonie de mort”,
Malgré les ténèbres dans lesquelles il s’enfonçait toujours FRE — étape non seulement fréquente, mais nécessaire, de l’âme dans la voie unitive —, il conservait sur lui-même et sur les autres surtout une lucidité étonnante,
au point que le père Agostino, puis le père Benedetto ont pris l'habitude de rechercher dans ses lettres des orientations pour leur propre cheminement spirituel. Puis ils lui ont confié des intentions de prière, lui ont posé quelques questions, en apparence anodines, sur la conduite des âmes, et finalement se sont placés dès 1915 sous sa direc-
tion spirituelle. Cela ne s’est pas fait sans difficultés : les deux prêtres étaient non seulement les supérieurs ecclésiastiques de Padre Pio, mais ils exerçaient sur lui un discerne229
PADRE PIO
ment, et ils étaient plus âgés que lui. Le jeune moine leur a exprimé son embarras lorsqu'ils ont fait appel à ses lumières explicitement, et en vertu de l’obéissance. Tout
d’abord au père Agostino, le premier à avoir accompli cette démarche : Vous me faites un reproche paternel parce que je ne vous parle pas dans mes lettres de votre esprit, et vous avez bien raison. Mais, que voulez-vous ? Il me semble vraiment déplacé que, tandis que le malade recourt au médecin pour être soigné, il se permette par la même occasion de dévoiler au médecin ses propres infirmités. Mais, passant outre cette extravagance, pour ne pas vous contrarier et seulement par obéissance, je me permets de vous dire ce que le Seigneur m’autorise à vous manifester, assuré par là de faire quelque chose qui vous est agréable et qui me vaudra votre pardon pour mon impudence”.
Mêmes réticences à l'égard du père Benedetto, qui s’est également mis en tête — à la même époque — de se placer sous la direction spirituelle de son pénitent. Celui-ci a résisté au point de s’attirer des remontrances : La lecture de votre paternelle admonition me confond,
j'en ai le rouge au front : vous me reprochez de vouloir pour moi des assurances dont j'ai besoin, de désirer que vous m'écriviez fréquemment pour me consoler, et en même temps d'être si parcimonieux à l'égard des autres, et spécialement pour vous. C’est, de votre part, un doux reproche, mais il m'est assez amer pour me tirer des larmes, parce que je vois combien vous avez raison. Mais est-il donc possible qu’un malade prescrive des remèdes à son médecin ? Et ne serait-ce pas présomption que de se faire le médecin de son médecin ? $i je suis si réservé avec autrui, C'est parce que je crains que trop parler ne
m'amène à me tromper”,
Bon gré mal gré, il a dû se soumettre à la volonté de ses supérieurs. Leur correspondance s’est enrichie d'échanges où, au-delà des différences de tempéraments et parfois des incompréhensions, nous pouvons suivre l'avancement du 230
UNE TRÈS GRANDE MISSION
jeune religieux dans les voies intérieures, non seulement comme dirigé, mais comme maître de vie spirituelle. À la faveur de cette direction, Padre Pio se révèle jusqu’au plus intime de lui-même, assoiffé du salut des âmes, très proche de ceux qui lui sont confiés, les conduisant vers la perfec-
tion dans une progression harmonieuse où l'affection surnaturelle vient en permanence adoucir la radicalité des exigences divines :
Rapports d’affection filiale quand il éclaire et corrige; conscience de communiquer des normes et une doctrine qui ne résultent pas de la seule expérience humaine ou d’une dialectique froide et abstraite, mais de motions divines entraînant des décisions précises, assurées et catégoriques ; application inspirée des principes généraux aux cas particuliers ; clarté, sincérité, franchise, aussi bien lorsu'il reprend que lorsqu'il conseille et encourage ; proonde et cordiale participation aux angoisses, aux peines, aux croix et aux difficultés d’autrui, mais aussi à ses joies, à ses progrès personnels dans la voie du bien, à ses satisfactions””.
Cet exercice de direction mutuelle l’a préparé à aider d’autres personnes dans leur avancement spirituel, en l’amenant à se détacher toujours plus de ses propres vues pour ne se fier plus qu'aux seules motions de la grâce, dans l'unique perspective de la sanctification des âmes. Si les pères Benedetto et Agostino se sont mis à son école, lui-
même a tiré profit de leur expérience de confesseurs et de prudents conseillers : il a su, à la lumière de ce qu'il vivait et n'ayant en vue que le vouloir divin, affiner son discernement, le purifier ss toute subjectivité, l’affranchir des sys-
tèmes alors en vogue et de méthodes d’ordre général qui ne prenaient pas en compte le caractère particulier, unique, de farelation de chaque âme avec Dieu.
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Donna Raffaelina Ayant discerné en Padre Pio un exceptionnel charisme
d'accompagnement spirituel, ses supérieurs ont soumis à son appréciation les difficultés qu’ils rencontrent dans le discernement des voies de Dieu sur certaines âmes. Impressionnés par sa lucidité et les conseils judicieux qu’il leur prodiguait, ils lui ont adressé des fidèles qu’eux-mêmes
dirigeaient. Il est ainsi devenu l’initiateur d’une véritable école de spiritualité, dont les membres ne cesseront de se multiplier, tant s’est répandue dans les cercles proches de l'Ordre capucin sa réputation de confesseur avisé. Ne se contentant pas de simples orientations ponctuelles, les personnes étaient de plus en plus nombreuses qui, recherchant un véritable suivi dans la direction, se sont adressées à lui, assurées qu’il s’y donnerait sans réserve : comme il n’exerçait pas un ministère contraignant, il avait le temps — et le prenait — de leur écrire souvent et longuement. La première de ses filles spirituelles a été Donna Raffaelina Cerase, une tertiaire franciscaine de Foggia. Issue d’un
milieu aisé, intelligente et cultivée, elle menait avec sa sœur Giovina une existence retirée. Toutes deux partageaient leur temps entre la prière, un engagement dans l'Action catholique,et la lecture. Le père Agostino, qui connaissait bien les deux sœurs, les a recommandées à la prière de Padre Pio en 1913, alors qu’elles devaient faire face à de pénibles dissensions familiales, puis surmonter l’épreuve du suicide d’un neveu. Les paroles de réconfort et d’encouragement qu'il leur a transmises de la part de son jeune confrère ont été suivies, à la demande de Raffaelina, d’un échange épistolaire avec ce dernier, au fil duquel elle s’est placée sous sa direction, en tirant le plus grand profit pour son avancement spirituel. L'échange n’a pas été des plus facile. Chacun avait son tempérament et une vive sensibilité, et en eux se rencontraient — parfois s’affrontaient — deux univers différents : celui de l’aristocrate de Foggia, qui régentait sa maison, et celui du jeune prêtre, de vingt ans son cadet, qui faisait fi de tout préjugé d’ordre en et n'avait en vue que le bien 292
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des âmes, à ses yeux toutes égales, celles des servantes comme celle de leur maîtresse. Dans un premier temps, il s’est efforcé de détacher celle-ci de l’ascendant, indéniable-
ment bénéfique, qu’elle exerçait sur les femmes de sa maisonnée, mais également sur les amies qui partageaient ses aspirations à la vie parfaite. Non qu'il redoutât cette influence : il entendait simplement la purifier de toute complaisance, d’un certain autoritarisme involontaire aussi, qui entravait à leur insu la liberté spirituelle de ces âmes. Dans le sillage de Raffaelina, sa demoiselle de compagnie Annita Rodote a eu recours à la direction de Padre Pio : elle connaissait une expérience mystique signalée par des locutions de Jésus et de Marie et souhaitait se faire
religieuse, mais se défiait de ses voix. Dès 1915, il l’a guidée dans un cheminement difficile, qui l’amènerait enfin, en 1920, à entrer en religion après deux tentatives sans lendemain. Une autre tertiaire s’adressa à lui, une catéchiste dont n’est parvenu jusqu’à nous que le prénom : Francesca. On ne sait d’elle rien d’autre, sinon qu’elle était célibataire et très liée aux sœurs Cerase. En elle, Padre Pio a trouvé une âme sœur qui, assurément, fut proche de lui, bien qu'ils ne se soient jamais rencontrés et quil ne lui ait écrit qu’une fois. Elle était dirigée par le père Agostino, mais celui-ci, absorbé par les obligations du ministère, ne pouvait lui accorder que peu de temps ; or, écrit sa confidente Raffaelina à Padre Pio :
La pauvrette est assoiffée de lumière, de réconfort ; elle a besoin d’un guide qui la conseille, parce que c’est une âme remplie de doutes. Elle est incomprise des confesseurs, hormis votre saint père spirituel [le père Agostino], mais celui-ci ne fait qu’apparaître et disparaître comme un météore!00,
Par l'entremise de Raffaelina — délicatesse pour ne froisser ni celle-ci, ni le père Agostino -, Padre Pio s’est rendu disponible à la pieuse femme, répondant à ses interrogations et l’encourageant dans le chemin de la perfection, 295
PADRE PIO
jusqu’à sa mort survenue le 17 décembre 1915. Lui-même, ayant trouvé en elle une discrète attention à sa mission, soutenue par une prière aussi désintéressée que fidèle, écrira d’elle le plus bel éloge funèbre : J'ai appris la disparition de notre très chère Francesca avant que vous me l’annonciez, et j'ai versé d’abondantes larmes à cause du départ de cette âme si rare. Ces larmes n’ont été causées et ne le sont toujours que fe que je
considère la perte qu’a faite en elle l’Église militante. Face à cette personne à présent disparue, je me sens rempli d’une immense vénération et, sans même m'en apercevoir, je me sens poussé à tomber à ea
comme devant une
figure de sainteté. En elle se reflète la perfection qui a fait d'elle une image des plus parfaites et des plus aimables de Dieu. Vous qui avez eu le bonheur enviable d’approcher cette Âme vraiment sainte, vous me donnerez raison en
lisant ce que je dis d’elle!°!.
Au fil d’une correspondance nourrie, il a amené Donna Raffaelina à se détacher de ses derniers attraits pour le monde. Elle résista quelque peu — était-ce donc chose coupable que d’aimer encore les livres modernes, euphémisme par lequel elle désignait les lectures frivoles ? —, puis s’abandonna aux exigences d’une direction spirituelle qu’ellemême avait souhaitée : Vous trouverez toujours en moi une confiance inaltérable, immuable et filiale, à vous exposer ce que je vis intérieurement, à vous relater les circonstances qui contribuent plus ou moins à me convertir [...] Vos lettres me
rappellent à mon devoir. Vous faites bien, faites-le toujours, vous avez pour cela le droit et toute autorité : ne me ménagez point. Je vous prie de ne pas m’abandonner. Je suis toujours la même, me confiant à vous sans réserve
[..] Mon pauvre esprit a constamment besoin de vous, quand la lutte se fait âpre, quand l’âme est fatiguée, abattue, mais aussi quand l'esprit jouit d’un calme relatif : chez moi ou ailleurs, çà et là, toujours et partout, vos saintes paroles me sont force, lumière et consolation!©2,
Il Ja guidait depuis plus d’un an quand elle capitula, s’'abandonnant sans réserve à la conduite de Dieu sur son 234
UNE TRÈS GRANDE MISSION
âme. Padre Pio entendait aussi l’affranchir des conventions d’un certain milieu à l’époque : durant l’été 1915, ressentant les premiers symptômes du mal qui l’emporterait, elle ne pouvait, par un excès de pudeur, se résoudre à s’en remettre aux médecins. Padre Pio a été catégorique : Je ne suis pas peu affligé de la façon dont vous vous êtes jusque-là comportée, en ce qui concerne cette nou-
velle épreuve à laquelle le Seigneur a voulu vous soumettre. Eh quoi !Ne savez-vous pas que celui qui refuse de recourir aux remèdes humains court le risque d’offenser Dieu ? Et ignorez-vous que Dieu nous invite, dans les saintes Écritures, à aimer les médecins pour l'amour de lui ? je n’entends point vous faire un reproche, mais assurément cette né de votre part à ce sujet me déplaît. Sachez que je veux vous voir consulter sans plus tarder, sous peine d’en charger ravement votre conscience. Si vous refusez d’obéir, c’est l’âme brisée que je devrai m’op-
poser à vous, et alors je ne saurais plus que faire de vous. Aussi, obéissez et soyez dans la paix, car seul celui qui obéit chantera victoire. Consultez et faites-moi connaître le diagnostic des médecins!®,
Un autre sujet de tension surgit entre eux. Raffaelina rencontra le père Benedetto et, sur ce point, se montra fort évasive dans ses lettres à son directeur, au point que celuici la soupçonna d’être de mèche avec le provincial pour organiser son retour dans une maison de l’Ordre. Bien qu'elle protestât de sa bonne foi, Padre Pio resta dubitatif. Une intervention du père Agostino le rassura sur la sincérité de sa fille spirituelle : La pauvrette m’a dit avoir fait tout son possible pour t’obéir et, en conscience, elle ne voit rien à se reprocher. Moi-même, j'ai examiné la chose, et je la trouve très simple, il n’y a là rien d’alarmant. Aussi te conseillé-je de calmer tes angoisses sur ce point!#,
Il n’était pas dupe pour autant — non sur l’indéniable bonne foi de Raffaclina — mais du dessein du père Benedetto... et du père Agostino, ce que vint lui confirmer une lettre de ce dernier : 225
PADRE PIO
Écoute, mon enfant : c’est un principe inaliénable dans l’économie de notre salut, que l’obéissance doit prévaloir sur toutes les raisons du monde. Voici que l'autorité a parlé clairement au sujet de ton retour au couvent : donc, toute autre considération, de quelque personne que ce soit, ne peut constituer une exception. L'autorité pes se tromper, l’obéissance ne se trompe jamais. Dieu lui-même n’a jamais dispensé aucun saint de l’obéissance à l'autorité. Le provincial, dans ton cas, est porté à croire que ton
esprit est victime d’une illusion diabolique, et que tu devrais la surmonter. Je te fais remarquer que lui-même, le provincial, tient pour authentiques 1e grâces que Jésus t'a accordées ; il reconnaît ton état extraordinaire, que seule la grâce divine t'a concédé. Mais en ce qui concerne ton séjour hors du cloître, il est convaincu que c’est un piège de l’ennemi, parce que le supérieur doit être obéi envers et contre toutes les raisons contraires.
Pour ma part, je te dis que l’autorité doit prévaloir non seulement dans les ordres, mais aussi dans les conseils : alors, pourquoi crois-tu que tu n’as pas la force d’accomplir la volonté expresse du er RE à
Ce n’est pas l’argument sur l’obéissance — inspiré par le provincial — qui décids Padre Pio, d’autant As que le père Agostino était convaincu de la nécessité qu’il restât à Pietrelcina, mais le commandement de la charité. Quand il a appris au début de l’année 1916 que Raffaelina était au plus mal, après l’échec d’une intervention chirurgicale,
et qu'elle avait un vif désir de rencontrer enfin le père de son âme et de se confesser à lui, il n’a pas hésité un instant : le 17 février au matin, il était à Foggia, parmi ses confrères du couvent Sant’ Anna, et le jour même il allait rendre visite à sa fille spirituelle, dans le palazzo qu’elle habitait via Manzoni, C'était la première fois qu'ils se rencontraient,
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UNE TRÈS GRANDE MISSION
Sanctifié par Dieu
Padre Pio ne pensait effectuer à Foggia qu’un bref séjour. Or, les semaines passèrent sans que se fût manifestée la cohorte des malaises qui jusqu’à présent avaient signalé chacune de ses tentatives pour réintégrer une maison de l'Ordre. Avec l'autorisation de ses supérieurs, il visitait chaque jour les sœurs Cerase et leur camériste Annita Rodote : il célébrait la messe pour elles dans l’oratoire domestique, puis consacrait à la malade la plus grande partie de son temps, en de longs colloques spirituels. Un mois exactement après son arrivée, il informait le père Agostino de l’état de santé de Raffaelina, que minait un cancer du sein : Raffaelina est sur la croix du Bien-Aimé, elle supporte ses souffrances avec une admirable résignation. J’ai le cœur brisé de la voir ainsi. Peut-être devrais-je lui permettre de chanter son Nunc dimittis!%6...
Le père Agostino attendait un miracle. Pour peu, il eût
rendu Padre Pio responsable de ne l'avoir pas obtenu du Ciel :
J'ai su que tu as administré toi-même l’extrême-onction à Donna Raffaelina. Quel est le dessein du Seigneur ? Pour ma part, j'espérerais un miracle à la gloire de Dieu, pour le réconfort et le salut de tant d’âmes ; et, si le Seigneur le veut, demande ce miracle, toi. Sinon, far...
Avec une extrême sollicitude, Padre Pio a préparé sa fille spirituelle à la mort qui, très sereine, est survenue à l'aube du 25 mars 1916, en la fête de l’Annonciation : Ce matin à quatre heures, nous avons acquis auprès du trône du Très-Haut une autre Âme qui intercède pour
nous. noces gneur reuse
Raffaelina a accompli son parcours, elle a célébré les avec l’Époux divin. Elle s’est endormie dans le Seiavec un sourire de dédain pour ce monde. Bienheuest-elle ! 207
PADRE PIO
Je vous laisse imaginer ce qui se passe dans mon cœur. Depuis le moment où, il y a seize jours, le Seigneur a voulu nous manifester, à vous et à moi, ce qui est arrivé ce matin, je me suis efforcé de me disposer à ce divin vouloir. J'envie son sort et, plaise à Dieu, par l’intercession de cette Âme sainte, me ds également le repos des justes. Je suis fatigué, mon père, de la vie. J'abhorre ce monde
pour autant
qu’une âme toute donnée à Jésus
puisse abhorrer le péché. Les combats spirituels, loin de s’apaiser, ne font qu'augmenter. Les ténèbres succèdent aux ténèbres!®8..
S'il a beaucoup apporté l’amenant en moins de trois teté, elle-même a exercé sur fréquence de leurs échanges
à Donna Raffaelina Cerase, ans à s’élever jusqu’à la sainlui une réelle influence. La épistolaires, mais aussi leur
transparence, la profonde amitié spirituelle qu’ils tradui-
sent, ont parfois quelque peu inquiété le père Agostino : trop de sensibilité, de confidences mutuelles. Pourtant, jamais le jeune capucin ni Donna Raffaelina ne se sont complus à la moindre concession à l’affectif, encore moins à l’imaginaire : ils se sont encouragés l’un l’autre à se détacher de tout ce qui n’était pas Dieu seul. Padre Pio a été le prêtre et le père vénéré, respecté, écouté; Raffaelina a été la fille attentive et aimante, qu’il a conduite avec patience et détachement jusqu’à l’abnégation d’elle-même, dans le plus grand respect de sa liberté intérieure et de son cheminement propre, et par là jusqu’à la joie parfaite. Leur relation est — mutatis mutandis — tout à fait analogue à celle qui unissait François et Claire d’Assise, Jean de la Croix et Thérèse d’Avila, François de Sales et Jeanne de Chantal. Et ce n’est certes pas un hasard si Raffaelina a été, à l'heure de Dieu et au prix du sacrifice de sa vie, l'instrument de son retour à la vie monastique, qui marquerait le début d’une mission étendue à l’Église universelle : Elle avait offert sa vie pour que Padre Pio revint dans un couvent, afin d’y faire, par le ministère de la confession, le plus grand bien aux âmes!°?.
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UNE TRÈS GRANDE MISSION
C'est elle aussi qui lui a obtenu de ses supérieurs la faculté canonique de confesser. Sa mort l’a bouleversé : il était triste, certes, mais surtout il se sentait plus seul que jamais, en proie à une profonde déréliction qui était son lot depuis plusieurs années déjà, et que le ministère de la réconciliation, en le confrontant directement aux ravages causés dans les âmes par le Mal, ne ferait qu'accroître.
Anges et démons Autant Padre Pio bénéficiait, pour les âmes que lui confiaient ses supérieurs et pour celles qui avaient recours à lui, d’un remarquable don de pénétration, doublé de profondes intuitions psychologiques et de lumières surnaturelles, autant il était désorienté en ce qui le concernait.
Depuis toujours enclin aux scrupules, doté à la fois d’une sensibilité à fleur de peau et d’un sens aigu de la vérité, il
connaissait — depuis son ordination sacerdotale notamment — un cheminement intérieur singulièrement douloureux. Les hauts et les bas de sa santé ajoutaient à l'épreuve, de même que les interventions immédiates du démon. Ce dernier point est peut-être un des aspects les plus déconcertants, pour nous, de l’expérience spirituelle de Padre Pio. Il a soulevé les mêmes interrogations à propos du saint curé d’Ars, au xx° siècle, et plus récemment de Marthe Robin (1902-1981), par exemple. Les Évangiles nous montrent le Seigneur tenté au désert par le diable,
qu’il nomme Satan, et la Tradition chrétienne tient pour possible que le démon intervienne de façon sensible dans la vie de certains saints pour tenter de les détourner de Dieu en les confrontant sur un mode paroxystique au mystère du Mal, non seulement par des tentations inouïes,
mais par des sévices physiques destinés à les décourager, à les pousser au désespoir. Dès les toutes premières années de sa vie sacerdotale,
Padre Pio fait souvent mention, dans ses lettres à ses directeurs spirituels, d’agressions du diable qui semblent avoir débuté lors de son séjour à Venafro en 1911 :
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PADRE PIO
Qui sait combien de fois il m’a jeté bas du lit pour me traîner à travers la chambre. Mais patience! Jésus, notre Petite Maman, mon ange gardien, saint Joseph et notre
père saint François sont pour ainsi dire tout le temps avec
moi. L’archiprêtre m'aime plus qu’un père et, je vous le dis sincèrement, ce qui m'afflige beaucoup est de ne pouvoir l'aider! 10...
L'archiprêtre Don Pannullo fut le témoin de vexations diaboliques, qui prenaient parfois une forme singulière :
les lettres que Padre Pio recevait du père Agostino étaient maculées d’encre, quand les feuillets n'arrivaient pas tout simplement sans trace d'écriture. Pour contrôler la réalité de ces phénomènes, l’archiprêtre se faisait remettre dès le assage du facteur les plis encore fermés, et Padre Pio et fi les ouvraient ensemble : un signe de croix ou un peu d’eau bénite suffisaient à effacer la tache d’encre, à restituer le texte. À ces tracasseries grotesques, le jeune moine répondait par l’humour, ce qui avait pour effet de déchatner la fureur de l’Ennemi sous des formes beaucoup moins anodines : J'ai passé une très mauvaise nuit. Vers les dix heures, moment où je me couchai, ce cosaque n’a rien fait d’autre, jusqu’à cinq heures du matin, que me molester continuellement. Nombreuses furent les suggestions diaboliques u'il présenta à mes yeux : pensées de désespoir, de éfiance envers Dieu. Mais, vive Jésus! j'ai pu m'en défaire en répétant avec Jésus : vulnera tua, merita mea. En réalité, j’ai cru que c'était vraiment la dernière nuit de mon existence ; ou bien, si je n’en mourais pas, que je
perdrais la raison. Béni soit Jésus, rien de cela n’est arrivé. À cinq heures du matin, alors que ce cosaque disparaissait, toute ma personne fut saisie d’un froid si intense que j'en tremblai de la tête aux pieds, comme un roseau exposé au vent le plus impétueux. Cela dura quelques heures, je rendais du sang par la bouche!!!,
De ces violences, les habitants de Pietrelcina étaient parfois les témoins indirects, quand ils entendaient, au profond de la nuit, un vacarme soudain qui semblait venir de la Torretta, où habitait leur santariello. 240
UNE TRÈS GRANDE MISSION
Dans ce combat contre les forces du mal, Padre Pio était souvent assisté par son ange gardien qui, se rendant visible, lui prodiguait consolations et encouragements. Qui lui donnait la faculté de comprendre — mais aussi d'écrire ! — le français et le grec, langues dans lesquelles le père Agostino rédigeait parfois ses lettres, pour « piéger » l’Adversaire, ce qui nous vaut de part et d’autre quelques épîtres dans notre langue, avec de charmants italianismes : J'ai cherché soigneusement les lettres, mais je ne les ai as trouvées. Comment cela est-il arrivé? Se sont les ettres perdues ou bien sont-elles auprès de vous ? Priez pour moi, puisque celle-ci est l'heure des ténèbres!!2,
Il s’agit de missives que Padre Pio a reçues et qui, de façon incompréhensible, se sont volatilisées. Quant à ce petit mot, il est parvenu au père Agostino avec les cachets de poste de Foggia, Rome et San Marco in Lamis rendant
presque illisible celui de Pietrelcina. Le père Agostino y a répondu en grec, et Padre Pio en a donné la traduction à don Pannullo, qui y a ajouté le post-scriptum suivant : Je, soussigné, atteste sous le serment le plus sacré, que Padre Pio, après avoir reçu la présente, m'en a donné la traduction littérale. L’ayant interrogé pour savoir comment il avait pu la lire et la comprendre, lui qui ne connaît pas même l'alphabet grec, il m’a répondu : « Vous le savez bien ! L'ange gardien m'a tout expliqué!®, » Padre Pio attribuait à son ange gardien cette faculté :
Les personnages du ciel ne cessent de me visiter me faire savourer d’avance l'ivresse des bienheureux. la mission de notre ange gardien est grande, celle du est assurément plus grande encore, puisqu'il se fait
et de Et si mien mon
professeur pour m'expliquer des langues étrangères! !f,
Ange gardien et autres personnages célestes étaient présents, tels des témoins, jusque dans ces scherzi* qui ne traduisaient que l’aspect le plus anodin de la lutte implacable, sans trêve ni répit, entreprise par lJ'Ennemi contre Padre
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PADRE PIO
Pio. Le combat revêtait néanmoins un aspect plus dramatique et, se poursuivant sous des formes aussi variées que subtiles, il ne cesserait qu'avec la mort du capucin. Les premiers jours après l’arrivée de Padre Pio à Foggia furent marqué par un baroud d’honneur du diable : des détonations suivies d’un bruit de tonnerre se faisaient entendre dans sa cellule, si impressionnantes qu’elles inspiraient une vive frayeur aux religieux. Ces derniers échafaudaient mille et une hypothèses sur l’origine de ce fracas dont, par obéissance, Padre Pio fournit l'explication au père gardien : Il me dit que le démon le tentait de toutes ses forces, et qu’il s’ensuivait entre eux une lutte violente. Et il ajouta : et moi, par la grâce de Dieu, j'en sors toujours vainqueur!5,
Au terme de ces luttes, Padre Pio était à ce point trempé de sueur qu’on devait lui changer ses vêtements. Les déflagrations qui les accompagnaient eurent plus d’un témoin, notamment le père Paolino, quand il vint prêcher à Foggia — d’où il amènerait Padre Pio à San Giovanni Rotondo — et Mgr Andrea D’Agostino, évêque d’Ariano Irpino : ce dernier, fortement commotionné, refusa de rester une nuit de plus dans les murs ! Finalement, le supérieur en écrivit au père Benedetto qui, au nom de l’obéissance, obtint que cessât ce vacarme. Mais la lutte se poursuivit, plus acharnée et insidieuse encore, sur un tout autre plan : jusque-là, les sens et l'imagination étaient visés, parce que plus vulnérables que l’esprit. Désormais, dans le silence, l’âme ellemême jusqu'en son plus intime fut la cible des assauts démoniaques ; il fallait, en cette dramatique divine qu'est, comme l’a écrit le théologien Hans Urs von Balthasar,
l’histoire de chaque homme, que Padre Pio fût mis à l’épreuve dans les puissances supérieures de son âme : Dans la seconde période, au contraire (1916-1922) — quand bien même ne disparurent pas totalement ces sortes d’infestations diaboliques —, les attaques furent dirigées contre la partie supérieure de son âme : les assauts s'orientèrent vers les puissances (intelligence et volonté),
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UNE TRÈS GRANDE MISSION
dans le but précis d'empêcher l'exercice des vertus théologales et le progrès dans l'amour de Dieu. C’est en cette seconde phase, en particulier, que se révèle le sens purificateur de l'intervention diabolique!'6.
. Les vexations sataniques qui, après avoir duré plus de cinq ans, atteignirent leur paroxysme à Foggia, constituaient une purification, mais aussi l’ultime tentative du démon pour briser la résistance physique et psychologique de Padre Pio : l’'Ennemi devait jouer son va-tout, s’il entendait mettre obstacle à la mission du jeune capucin avant que celui-ci fût investi du pouvoir de confesser et donc de réconcilier les âmes avec Dieu, les soustrayant par
R à l'empire du péché.
Haï du diable parce que fidèle à Dieu Après la disparition de Donna
Raffaelina, Padre Pio
espérait à son tour accueillir la mort, après laquelle il soupirait, tant son existence lui paraissait dénuée de sens. De surcroît, il se sentait à charge pour ses frères : si les nausées non plus que les syncopes n'étaient revenues, son corps était terrassé par de soudains accès de fièvre d’une telle intensité qu’ils le rendaient incapable de rien, dans l’humiliation de se voir incompris de ses confrères autant que des médecins. C'était la répercussion somatique de grâces d'union à Dieu qu'il expérimentait depuis quelques années, et que la théologie mystique connaît sous le nom de blessures d'amour : Écoutez donc ce qui m'est arrivé vendredi dernier. J'étais à l’église à faire mon action de grâces après la messe, quand tout à coup je me sentis blesser le cœur par un dard de feu si vif et si ardent que j'ai cru en mourir. Les paroles me manquent, qui seraient propres à vous
faire comprendre l'intensité de cette flamme : en effet, je suis incapable de l’exprimer. Le croiriez-vous ? L'âme, victime de ces consolations, devient muette. Il me semblait u’une force invincible m’immergeait tout entier dans ce eu. Mon Dieu, quel feu ! Quelle douceur !
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PADRE PIO
De ces transports d'amour, j'en ai éprouvé nn
et je suis resté pendant un certain temps comme hors de
ce monde. Les autres fois, ce feu était cependant moins
intense ; mais cette fois, au contraire, un instant, une
seconde de plus, et mon âme se serait séparée du corps...
serait allée avec Jésus.
Oh, quelle belle chose que de devenir victime d’amour ! Mais à présent, comment se trouve mon âme ? Mon cher
ère, à présent Jésus a retiré son javelot de feu, mais la lessure est mortelle!!.
Ces expériences, difficilement communicables, se succédaient sans relâche : Souvent il m'arrive, tandis que je suis tout recueilli en moi, d’être effleuré par la pensée que la mort pourrait tarder à venir pour m’unir à Dieu ; alors, soudain, sans que je sache ni d’où ni comment, je me sens frappé d’un coup par un éclair et comme transpercé par une flèche de feu. Hélas, la blessure que j'en reçois est autrement plus pénétrante que celle que pourrait occasionner la foudre sur mon corps! Cette blessure, je sens bien qu’elle est ouverte non pas en cette partie où se ressentent les douleurs ordinaires, mais au plus vif de l’âme. Lorsque je suis dans cet état, il m’est impossible de penser à des choses regardant ma propre personne. Dès le premier instant, les puissances de mon âme restent suspendues, au point de n’accorder aucune liberté pour les choses d’ici-bas, hormis celles qui servent à augmenter et à exacerber plus encore mon tourment!!#,
Il se demandait parfois s’il n’était pas le jouet d'illusions ou, pire encore, du démon. Ce dernier avait dû, en quelque sorte, renoncer aux sévices corporels les plus spectaculaires, mais il ne lâchait pas prise : Les démons DA vraiment et ils me frappent, au point que pendant quelques jours j’en garde les plaies et les marques sur mon corps!?,
Surtout, il multipliait les tentations les plus pernicieuses, la moindre étant celle contre l’espérance : 244
UNE TRÈS GRANDE MISSION
Il n’est de trêve ni de jour, ni de nuit. Rien, vraiment rien ne me soustrait à cet esprit infernal qui me torture. Ce qui me broie le plus l'âme, est que peut-être mes épreuves ne sont pas acceptées par Jésus, parce qu’elles proviennent d’un vase d’ignominie, pour ne pas dire un vase de fureur. Mon Dieu ! Sera-t-il donc vrai que je doive descendre dans la tombe en emportant le grand secret qui m'entoure et le grand mystère qui m’opprime, l’incertitude quant à ma destinée éternelle!20 !
Mais l’union avec Dieu se faisait plus forte, douloureuse au point de devenir un véritable martyre, car l'excès de jubilation qui l’accompagnait n’était pas plus supportable que la douleur, dont il amplifiait les effets sur le corps :
Je sens mon cœur et mes entrailles tout absorbés par les flammes d’un très grand feu, qui va sans cesse redoublant d'intensité. Ces flammes arrachent à la pauvre âme des soupirs plaintifs. Et qui le croirait ? Dans le même temps, l’âme ressent, avec le martyre atroce que lui occasionnent les susdites flammes, les excès d’une suavité extrême, qui
m'embrase d’un immense amour pour Dieu. [...] Qu'il est triste, mon père, l’état d’une âme que Dieu a rendue malade d'amour pour Lui! Par charité, priez le Seigneur de mettre un terme à mes jours, car je ne me sens plus la force de continuer dans un pareil état. Je ne vois d’autre remède à la maladie de mon cœur que d’être une fois pour toutes consumé par ces flammes qui brûlent sans jamais consumer. Ne croyez pas que seule l’âme doive participer à un tel martyre ; le corps aussi en a sa part, quand bien même indirectement, à un degré fort élevé. Tant que dure cette opération divine, le corps est réduit à l'impuissance en toutes choses!?!,
Le plus éprouvant était l’alternance des embrasements de l’amour divin et des attaques du démon, qui ne lui laissaient aucun répit : Les ennemis, mon père, se soulèvent en permanence contre le petit vaisseau de mon esprit et, tous ensemble,
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PADRE PIO
me crient : abattons-le, écrasons-le, parce qu’il est faible et qu'il ne pourra résister longtemps. Ah, mon père, qui me délivrera de ces lions rugissants, prêts à me dévorer’? ?
Nul, hormis ses directeurs spirituels, n'avait connaissance de ces choses. Il partageait la vie de la communauté, et ses confrères attribuaient à la maladie sa fatigue et ses yeux brillants de fièvre, sans en soupçonner la véritable cause. Sa messe quotidienne attirait quelques fidèles, édifiés par la ferveur de ce jeune moine au visage émacié, mais déconcertés parfois par la longueur de la célébration. Le père gardien de Foggia dut intervenir : La messe de Padre Pio était un peu longuette, et je dus le prier d’être un peu plus rapide, me permettant même parfois de le tirer par son habit. Piuccio obéissait aussitôt#.
Padre Pio restait avant tout, et malgré tout, « un frère qui prie » : Je prie continuellement, mais jamais ma prière ne s’élèvera de ce bas monde! Le ah mon père, me semble devenu de bronze, une main de fer est posée sur ma tête, qui me repousse toujours plus loin. À certains moments, il me semble que l’âme est près de saisir l’objet de ses désirs. Mais qui le croirait ?L'objet de ses tourments d’un coup se dérobe à elle et, d’une main que je dirais cruelle, il me repousse loin de luil,
Il entretenait également une correspondance assidue, avec ses directeurs, avec ses premières filles spirituelles : Giovina Cerase et Annita Rodote, qu’il continuait de voir depuis la mort de Raffaelina, et Margherita Tresca, une jeune fille de Barletta recommandée par le père Benedetto. En même
temps, il connaissait un redoublement de ses
épreuves intérieures et, tenté contre l'espérance, il le fut bientôt contre la foi, de façon obsessionnelle : Une infinité de craintes m’assaillent à tout instant. Ten-
tations contre la foi, qui voudraient m’amener à tout 246
UNE TRÈS GRANDE MISSION
renier. Mon père, comme il est difficile de croire ! Que le Seigneur m'aide à ne pas obscurcir de l’ombre de la suspicion ce qu il lui a plu de nous révéler. Je demande la mort, pour être soulagé de mes afflictions. Que le Seigneur Dieu me l’accorde rapidement, car vraiment je n’en peux plus'#.
Aux personnes qu’il dirigeait, il demandait de prier pour que Dieu le rappelât, se lamentant de ce qu’elles n’y consentissent point : Mon père, qu’elles sont nombreuses les âmes qui, sous prétexte de piété, s’obstinent encore à demander à Jésus que je ne parte pas! Elles sont en vérité mes ennemies, que Dieu les prenne en pitié! Car je ne parviens pas à pardonner à celles qui, déjà en possession du bonheur éternel, n’en vont pas moins à l’encontre de mes désirs : elles sont pour moi de véritables traîtres. Je ne puis les regarder autrement, parce qu'elles se sont faites parjures même auprès de mon Dieu ! Que Jésus leur fasse miséricorde!26...
Allusion à Raffaelina Cerase — qu’il avait chargée de lui obtenir de Dieu, quand elle serait dans la gloire, une mort rapide —, véhémence d’une âme broyée par l'épreuve. Déjà,
il avait demandé à son père spirituel le même service :
Priez pour ma propre disparition, car je n’en peux vraiment plus. Je sens continuellement le sang affluer au cerveau et crains fortement une catastrophe, c’est-à-dire que cela me fasse perdre la tête. Que, par un miracle, le Seigneur me libère d’un désastre si horrible pour moi ! Je ne peux plus vivre dans cet état, seul un miracle est propre à me maintenir en vie, comme d’ailleurs c’est un miracle que je sois encore vivant”. Excès de jubilation et abîmes de déréliction. Padre Pio était comme entraîné dans un maelstrôm de doutes, luttant pied à pied pour rester fidèle à Dieu, malgré les
ténèbres dans lesquelles il était immergé : Il est des moments où je suis assailli de violentes tentations contre la foi. Je suis certain que la volonté ne s’y 247
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prête pas ; mais l'imagination est à ce point excitée et pré-
sente sous des couleurs si claires la tentation, qu’elle s’agite dans mon esprit, me présentant le péché non seulement comme quelque chose d’indifférent, mais d’agréable. C’est de là que naissent toutes les pensées de découragement, de défiance, de désespoir, jusqu’à même — par charité, ne soyez pas horrifié, mon père — des tentations de blasphème. Je suis saisi d’épouvante quand je dois faire face à de telles luttes, je tremble et toujours me fais violence pour ne point céder, et je suis assuré que c’est par la grâce de Dieu seulement que je ne succombe pasl#,
Les anciens scrupules remontaient, mais, résolu plus que jamais à ne faire que la volonté de Dieu, il eût pu reprendre mot à mot une lettre écrite cinq ans auparavant : Vous savez combien les combats spirituels sont nombreux. Assurément, cela ne m'affligerait pas si je savais qu’elles ont été exemptes de toute offense à Dieu. Mais ce qui me tourmente le plus, c’est de n'être pas en mesure de savoir si j’ai consenti à la tentation ou non. En vérité,
ma volonté est telle à présent, que je me soumettrais volontiers au fait d’être brisé en mille morceaux, plutôt que de me déterminer à offenser Dieu ne fût-ce qu’une seule fois!22,
Aussi suppliait-il le père Benedetto de l’éclairer sur ce qu'il vivait : Comment dois-je me comporter pour sortir d’un état aussi déplorable ? Est-ce Dieu qui opère en moi, ou bien un autre agit-il en moi ? Parlez-moi clairement, comme toujours, et faites-moi savoir comment il me faut procéder!??,
Guidé par l’obéissance à son père spirituel, il s’enfonçait toujours plus avant dans les voies de la nue foi, exemptes de toute consolation sensible : Mon esprit est toujours environné de ténèbres, qui se font toujours plus denses. Les tentations contre la foi vont augmentant. Je vis donc toujours dans l’obscurité, je 248
UNE TRÈS GRANDE MISSION
cherche à voir, en vain. Mon Dieu, quand poindra, je ne prétends pas le soleil, mais au moins la lueur de l’aurore ? La seule chose qui me soutienne est la parole de l'autorité. Fiat voluntas De*1 /
Cette nuit intérieure, tous les mystiques l’ont connue, Saint Jean de la Croix lui a consacré ses plus belles pages, sous le titre La Nuit obscure. I] n’est à cette épreuve purifiante aucun dérivatif, les circonstances extérieures ne font que la rendre plus douloureuse. Même la venue de Padre Pio à San Giovanni Rotondo ne lui apporta aucun adoucissement dans son épreuve spirituelle : Encore une fois en ces jours, mon Âme est descendue en enfer, encore une fois le Seigneur m'a exposé aux fureurs de Satan. Les assauts de ce dernier sont violents et continuels. Il s’agit pour cet apostat de m’extirper du cœur ce qu'il y a de plus sacré : la foi. Il m’assaille à chaque heure du jour, il trouble mon repos durant les heures de la nuit. Jusqu'à ce moment où j'écris, j'ai pleinement conscience de ne lui avoir pas accordé la victoire, mais
qu’en sera-t-il à l’avenir ? Je sens combien ma volonté est fortement attachée à son Dieu, mais je dois encore confesser que les forces physiques et morales, à cause de la lutte qu'elles doivent soutenir, vont s’amenuisant toujours davantagel?... C’est dans ces conditions qu’il aborda l’année 1918,
après avoir effectué un dernier — et très éprouvant — séjour à l'hôpital militaire de Naples : le pays devait faire face sur ses frontières septentrionales à une formidable pression austro-allemande, s’efforçant de stabiliser sa ligne de front sur l’Isonzo, et on avait rappelé tous les réservistes et permissionnaires.
Configuré au Christ Sauveur Libéré définitivement de ses obligations militaires, Padre Pio suivait avec d’autant plus d’anxiété l’évolution du conflit que le père Agostino était aumônier militaire sur le 249
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front du Nord. Nul doute que la situation lui ait inspiré les images propres à traduire ce qui se passait dans son âme : La faiblesse de mon être me fait craindre au point de m’occasionner des sueurs froides. Satan, avec ses artifices pervers, ne se lasse pas de me faire la guerre pour faire tomber la petite forteresse, en s’efforçant de la conquérir par quelque endroit que ce soit. En somme, Satan est pour moi comme un puissant ennemi qui, résolu à enlever une
lace, ne se contente pas de l’assaillir par un fortin ou un astion, mais l’entoure de toutes parts, l’attaque de toutes parts, la tourmente de toutes parts. Mon père, les malices de Satan me remplissent d’épouvante, mais c’est de Dieu seul, par Jésus-Christ, que j'espère obtenir la victoire, et jamais la défaite!#.
Au plus profond de cette tourmente intérieure, il expérimenta, le 30 mai 1918, fète du Corpus Domini, une grâce qui le dérouta quelque peu par sa nouveauté : Le matin de ce jour-là, à l’offertoire de la sainte messe,
un souffle de vie me fut offert; je ne saurais dire, pas même vaguement, ce qui s’est passé en moi en cet instant
fugace, je me sentis tout ébranlé, rempli d’une extrême frayeur, au point qu’il s’en fallut de peu que la vie ne vint à me manquer ; puis un calme complet, comme jamais je
n'en avais expérimenté par le passé. Tout cela — terreur, secousse et calme succédant l’un à l’autre — fut causé non par la vue mais par la sensation de quelque chose qui touchait mon âme en sa partie la plus intime, la plus secrète. Je suis incapable de dire autre chi de cet événement!#,
Suivant le mode douloureux qui lui était propre, il éprouvait ce que les auteurs spirituels nomment souche substantielle, une des grâces les plus élevées de l’union mystique. Réalité indicible, d’un ordre mystérieux, où l’âme
sent Dieu la toucher dans sa substance même — comme l’attestent ceux qui en ont fait l’expérience — et qui suscite dans l’âme une crainte révérencielle face à la sainteté de Dieu :
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UNE TRÈS GRANDE MISSION
Pendant que cela se passait, j’eus le temps de m’offir entièrement au Seigneur aux intentions du Saint-Père, quand il a recommandé à toute l’Église d’offrir à Dieu prières et sacrifices. À peine eus-je terminé de le faire, que je me sentis tomber dans cette si rude prison et que j’en-
tendis le fracas de la porte du cachot qui se refermait derrière moi. Je me sentis chargé de fers, je me sentis mourir.
Depuis ce moment, je me sens en enfer, sans aucune pause, ne fût-ce qu’un instant!#,
Quelques mois plus tard, Padre Pio était toujours en proie à ce tourment intérieur : Mon Dieu, mon Dieu ! Je ne sais dire autre chose que : pourquoi m'as-tu abandonné? Ils ont été vains, les modestes efforts que j’ai accomplis pour tenir bon dans cette féroce tempête : je n’ai plus de vie pour supporter cela et résister, il est urgent que je vive ou que je meure. O vie, ô mort ! Cette heure m'est terrifiante, et je ne sais, mon père, comment m'en sortir, et qui sait pour combien
de temps encore il me faudra rester dans cet état d’extrême martyre! ! C’est dans cet état de radical abandon au vouloir divin
qu'il reçut, le 5 août, une nouvelle grâce connue sous le nom de transverbération :
J'étais en train de confesser nos garçons dans la soirée du 5, quand d’un coup je fus rempli d’une extrême terreur à la vue d’un personnage céleste qui se présenta à l'œil de mon intelligence. Il tenait à la main une sorte d’instrument pareil à une très longue lame de fer, avec une pointe bien effilée dont il semblait sortir du feu. Embrasser tout ceci du regard et observer ce personnage lançant à toute violence cet instrument dans mon âme, fut une seule et même a ‘émis à grand-peine une plainte, je me sentais mourir. Je dis au garçon que je confessais de
se retirer, parce que je me trouvais mal et ne me sentais plus la force de continuer. Ce martyre dura, sans interruption, jusqu’au matin du 7. Ce que j'ai souffert durant cette période si douloureuse, PA
PADRE PIO
je suis incapable de le dire. Je voyais même que mes entrailles étaient comme arrachées et tirées hors de moi par cet instrument, tout était à fer et à feu. Depuis ce jour, et jusqu’à présent, je suis blessé à mort. Je sens au plus intime de mon âme une blessure qui, toujours ouverte, me fait atrocement souffrir sans répit.
N'est-ce pas là une nouvelle punition que m'inflige la justice de Dieu ? Jugez-en, quant à la vérité de ce que je vous dis, et dites-moi si je n’ai pas toutes les raisons de craindre et d’être dans une angoisse extrême*”.
Conformément à sa #rès grande mission, il vécut cette expérience sur un mode paroxystique de douleur et d’agonie intérieure. Sainte Thérèse d’Avila, qui connut également cette grâce — traduite dans le marbre par le Bernin — en expose dans un texte désormais classique de son autobiographie, le déroulement et les effets : écrivant avec un recul de plusieurs années, elle insiste sur « l’excessive sua-
vité de cette indicible douleur », due à ce qu’elle nomme blessure d'amour. I] est vrai qu’elle n’en eut point de trace corporelle, alors qu’une plaie vive s’ouvrit à la poitrine de Padre Pio, du côté droit : Depuis ce jour, la blessure du cœur ne s’est plus fermée et, chaque matin, il doit changer le linge qu’il pose sur la plaie, parce qu’il est tout imbibé de sang'*,
La douleur physique, la souffrance morale, le tourment spirituel de l’âme qui, si vivement touchée par Dieu, n’aspirait plus qu’à s’unir à lui, exacerbaient en Padre Pio le désir de mourir, qui s’exprimait dans ses lettres en termes véhéments : Je me vois submergé par un océan de feu, la plaie qui a été rouverte en moi saigne et saigne continuellement. À
elle seule, elle suffirait à me donner la mort mille fois et plus. O mon Dieu, pourquoi ne meurs-je pas? ou bien
ne vois-tu pas que la vie même est un tourment pour cette âme que tu as blessée? Es-tu donc si cruel, que tu restes sourd aux plaintes de celui qui souffre et ne veuilles le réconforter ?Mais que dis-je ?.. pardonnez-moi, père, je 292
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suis hors de moi, je ne sais pas même ce que je dis. L’excès de douleur que me cause cette plaie toujours ouverte me rend furieux malgré moi, me fait sortir de moi-même et me porte au délire, et je me vois impuissant à y résister!#.
Un mois s'était écoulé depuis la transverbération lorsque Padre Pio dut s’aliter, terrassé par la grippe espagnole qui, en cet automne 1918, décimait l’Europe. Il en réchappa et n'en conserva point de séquelles, et le 17 septembre — fête, pour l'Ordre séraphique, des stigmates de saint François —, il reprit malgré sa faiblesse ses activités auprès des élèves du collège séraphique. Il passait la plus grande partie de son temps libre en prière dans la tribune de la chapelle, face au crucifix qui domine les stalles du chœur monastique. C’est là que, trois jours plus tard, il reçut les stigmates. Tout d’abord, humilié, meurtri dans son âme comme dans sa chair, il ne dit rien. Quand le fait s’ébruita,
il fallut que le père Benedetto lui demandât expressément une relation de l’événement :
Mon fils, dis-moi tout, clairement et non par allusions. Quelle fut l’opération du personnage [céleste que tu as vu] ? D’où coule le sang, et combien de fois par jour ou par semaine ? Que t'est-il arrivé aux mains et aux pieds,
et comment ? Je veux savoir fout par le menu détail, en vertu de la sainte obéissance!1,
En vertu de la sainte obéissance. Padre Pio dut se rappeler la parole de l’Apôtre : « [Le Christ] s’humilia plus encore, obéissant jusqu’à la mort, et à la mort sur une croix » (Phil 2, 8), crucifixion dont il portait désormais les marques. Alors il écrivit : Que vous dire, regardant ce que vous me demandez quant à la façon dont s’est produite ma crucifixion ? Mon Dieu, quelle confusion et quelle humiliation j'éprouve à devoir manifester ce que tu as opéré en ta misérable créature! C'était le matin du 20 du mois dernier, au chœur, après la célébration de la sainte messe. Je fus alors surpris par un repos semblable à un doux sommeil. Tous mes sens 253
PADRE PIO
internes et externes, ainsi que les puissances mêmes de
mon âme, se trouvaient dans une quiétude indescriptible, accompagnée d’un silence total autour de moi et en moi ; une grande paix lui succéda aussitôt et je m’abandonnai à la complète privation de tout, il y eut une pause jusque dans ce total dépouillement. Tout cela advint en un éclair. Pendant que se réalisaient ces opérations, je me vis devant un mystérieux personnage, semblable à celui que j'avais vu le soir du 5 août, à la seule différence qu'il avait les mains, les pieds et le côté ruisselants de sang. Sa vue m'atterra : ce que je ressentis en moi en cet instant, je ne
saurais le dire. Je me sentais mourir, et je serais mort si le Seigneur n’était intervenu pour soutenir mon cœur, que
je sentais battre comme s’il voulait bondir hors de ma poitrine. Le personnage se retira, disparaissant à ma vue, et je m'aperçus que mes mains, mes pieds et mon côté étaient
transpercés et saignaient abondamment. Imaginez la torture que j'éprouvai alors, que je continue d’éprouver presque tous les jours!#!.
Tout s'était passé dans le silence et la solitude, sans témoin : Dieu opère dans le silence de l’amour, ce silence
qui jusqu'au terme enveloppera Padre Pio. Aussitôt, malgré la douleur, il avait savouré une joie indicible, ainsi qu'il le confia plus tard à son ami don Giuseppe Orlando : Étant dans le chœur à faire l’action de grâces après la messe, je me suis senti doucement élevé à une suavité toujours croissante qui me comblait de joie dans ma prière,
et plus je priais, plus cette joie augmentait. Tout à coup, une vive lumière frappa mon regard, et au milieu de cette intense clarté m’apparut le Christ avec ses plaies. Il ne dit rien. Il disparut. Quand je revins à moi, je me trouvai à terre, blessé. Les mains, les pieds et le côté saignaient, ils étaient si endoloris
que je n'avais plus la force feme relever. Alors je me suis traîné à quatre pattes depuis le chœur jusqu’à ma cellule, parcourant entièrement
le long couloir. Les pères étaient
tous à l’extérieur du couvent. Je me suis mis au lit et j'ai prié pour revoir Jésus, mais quand je suis revenu à moi, j'ai avisé avec étonnement mes plaies et j’ai fondu en larmes, balbutiant des hymnes d’action de grâces et des prières!#2, 254
UNE TRÈS GRANDE MISSION
Puis la confusion l’a emporté, à la vue de ces marques qui, ne s’effaçant pas, allaient le désigner au monde, et il .
,
.
pe
.
s'en est ouvert au père Benedetto :
La plaie du cœur saigne en permanence, spécialement du jeudi soirJe samedi. Mon père, je meurs de douleur à cause de ce martyre et de la confusion qui en résulte au plus intime de mon âme. Je crains de mourir exsangue, si le Seigneur n’écoute pas les plaintes de mon pauvre cœur et ne fait cesser en moi cette opération. Jésus me
fera-t-il cette grâce, lui qui est si bon ? Au moins m'ôtera-t-il la confusion que j’éprouve à cause de ces signes extérieurs ? J’élèverai fort ma voix jusqu'à lui, le conjurant inlassablement de me retirer, par sa miséricorde, non pas le supplice, non pas la douleur — je
vois bien que cela est impossible et qu’il veut m’enivrer de souffrance —, mais ces signes extérieurs qui me causent
une confusion et une humiliation indescriptibles, insoutenables. Le personnage dont je vous parlai dans ma précédente lettre n’est autre que celui-là même que j’évoquai dans une autre correspondance et que j’ai vu le 5 août. Il poursuit son œuvre sans trêve, pour la plus grande torture de mon âme. Je sens en moi un grondement continuel, tel celui d’une cascade, jetant du sang en permanence. Mon Dieu, tes châtiments sont justes, et droits tes jugements, mais use envers moi de miséricorde. Domine, te dirai-je toujours avec ton prophète, ze in furore tuo arguas me, neque in ira tua corripias me ! Mon père, à présent que tout mon inté-
rieur vous est connu, ne dédaignez pas de me faire parvenir une parole de réconfort, au milieu d’une si horrible et rude amertume!#,
Certes, contemplant le crucifix, il avait demandé à Jésus de l’associer à sa Passion, comme il l’a précisé, bien plus tard et toujours par obéissance, à un de ses confrères :
Il a répondu que les flammes ou flèches lumineuses sont parties des plaies mêmes du crucifix transformé en un grand personnage, et qu’elles sont venues le blesser aux mains et aux pieds. Tout s’est produit dans un profond
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PADRE PIO assoupissement ou extase d'amour dans laquelle, considé-
rant en ce Christ ce que Jésus a souffert pour nous, il
lui a demandé avec humilité de participer vivement aux douleurs de sa crucifixion et de souffrir dans son corps tout ce qu'il a enduré, afin de devenir lui-même un second crucifié!#4,
Ce 20 septembre 1918, Padre Pio fut, par pure grâce de Dieu, rejoint au plus bas de son humanité par Celui vers lequel tout son être le portait depuis son jeune âge : Jésus crucifié. À la joie par la croix
L'impression dans sa chair des plaies du Crucifié fut pour Padre Pio un choc d’autant plus rude qu’elle survint au profond de la nuit intérieure dans laquelle il était mené par la grâce divine, tantôt luttant pour recouvrer les forces qui lui permettraient d’aller plus avant, tantôt suppliant Dieu de le rappeler à lui. Quelques semaines après la stigmatisation, il avait du mal à en admettre le caractère permanent, d'autant plus que Dieu réitérait au plus intime de son âme les blessures d'amour, qui, par leurs répercussions sur son corps, lui faisaient entrevoir que les plaies étaient destinées à perdurer : Je n’ai su faire un bon usage de tes si hautes faveurs, et voici que je me trouve condamné à vivre seulement dans mon incapacité, replié sur moi-même, me détournant tandis que ta main s’appesantit sur moi toujours plus. Hélas, qui me libérera de moi-même ? Qui me tirera de ce corps de mort ? Qui me tendra une main, afin que je ne sois pas submergé et englouti par le vaste et profond océan? Sera-t-il nécessaire que je me résigne à être englouti par la tempête qui me harcèle toujours plus ? Sera-t-il nécessaire que je prononce le fat en contemplant ce mystérieux personnage qui ne cesse de m'infliger ses blessures et qui jamais ne donne trêve à sa dure et âpre opération, si aiguë
et pénétrante, et qui, venant de temps à autre cicatriser les anciennes plaies, n’a de cesse qu’il n’y ait aussitôt ouvert 256
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de nouvelles, causant à la pauvre victime un supplice qui n'en finit pas ? Ab, mon père, venez à mon aide, par charité !Tout à l’intérieur de moi est pluie de sang, et plus d’une fois mon œil doit se résigner à Le voir s’écouler aussi à l'extérieur. Ah, que cesse cette torture, cette réprobation, cette humilation, cette confusion en moi! Mon cœur n’a plus le courage de résister, je ne peux plus, je ne sais plus!#,
Sa plus grande souffrance était bien le caractère visible de la grâce, en quoi il voyait un châtiment de son indignité, et se R mesurait la distance qui — croyait-il — le séparait de ce Dieu vers lequel tout son être était tendu. La tentation du désespoir se profilait, aussi le père Benedetto le reprit-il avec vigueur : À qui tes plaintes s’adressent-elles, sur quoi se fondentelles ? Comment peux-tu dire que Dieu est inconnu à ton esprit, alors que ton cœur saigne d’un amour aussi fort dans sa suavité, et aussi doux dans sa violence? Et comment peux-tu te dire abandonné de lui, dès lors qu’il te torture d'amour ? Réponds-moi et dis-moi toutes choses!#,
Il importait désormais d'amener Padre Pio à accepter cette christomorphose* qui, à la suite du Poverello, l'inscrirait parmi les figures les plus éminentes de la mystique séraphique, ce dont le directeur spirituel avait déjà quelque pressentiment : ayant accompagné presque pas à pas son
cheminement intérieur, il était en mesure d’en apprécier le caractère exceptionnel et l'originalité. S’il est vrai que Dieu ne conduit pas deux âmes de la même façon, la voie qu'il semblait ouvrir à ce jeune capucin — Padre Pio n'avait que trente et un ans — laissait présager tout autre chose qu’une expérience d’union à Dieu calquée sur celle des modèles classiques, tels Thérèse d’Avila et Jean de la Croix : il n’y avait aucun mimétisme, fût-il inconscient. Ses lectures n’ont guère influencé Padre Pio. Le père Benedetto était, plus que tout autre, convaincu que jamais son fils spirituel n'aurait imaginé, encore moins désiré, que les signes de son union au Crucifié fussent 257.
PADRE PIO
visibles. Un incident survenu peu de temps après l’ordination sacerdotale de Padre Pio l’avait bien montré, lorsque, | en 1911, il écrivait de Pietrelcina : Hier soir, il m’est arrivé une chose que je ne sais m’expliquer ni ne comprends. Au milieu de la paume des mains est apparue une petite rougeur à peu près de la forme d’un sou, accompagnée aussi en son centre d’une douleur forte et aiguë. Cette douleur était plus sensible à la main gauche, au point qu’elle dure encore. Sous les pieds aussi je ressens quelque douleur. Ce phénomène se répète depuis une année à peu près,
mais cela fait un certain temps qu’il ne s'était pas manifesté. Ne vous inquiétez pas, toutefois, si je vous l’écris aujourd’hui pour la première fois : c’est parce que, jusqu’à présent, je me suis toujours laissé vaincre par cette maudite honte. Et même à présent, si vous saviez quelle violence j'ai dû me faire pour vous le dire !J’aurais beaucoup de choses à vous raconter, mais les mots me manquent ; sachez simplement que, lorsque je me trouve auprès de Jésus dans le très Saint-Sacrement, les battements de mon
cœur sont très forts : parfois, il me semble qu’il veut tout bonnement sortir-de ma poitrine.
À l'autel, quelquefois, je ressens un embrasement de ma personne tel qu’il m'est impossible de le décrire. Le visage surtout me paraît être tout en feu. Ce que sont ces signes, mon père, je l’ignorel?.
La disparition de ces marques rouges, justement, quand bien même subsistait la douleur, avait rassuré le directeur autant que le dirigé. Celui-ci n’aspirait qu’à partager les souffrances de Jésus, non d’en porter les signes à l'instar de saint François, car il s’en estimait indigne : Vous me demandez, en deuxième lieu, si Jésus m’a
accordé le don ineffable de ses saints stigmates. Je dois vous répondre par l’affirmative, et la première fois que Jésus a daigné m’honorer de cette faveur, ils furent
visibles, surtout à une main ; comme mon âme restait fort
terrifiée par un tel phénomène, j'ai prié le Seigneur de retirer ce signe visible. Depuis lors, il n’est plus apparu; mais si les marques des blessures se sont effacées, la dou258
UNE TRÈS GRANDE MISSION
leur extrêmement aiguë n’en a pas disparu, se faisant sentir spécialement en certaines circonstances et à des jours
déterminés!#8,
Certes, Padre Pio avait compris que cette réaction soma-
tique correspondait à une expérience spirituelle profonde. Mais loin d’y attacher une quelconque importance, il avait obtenu aisément par la prière la disparition de ces signes. Jamais par la suite il ne ferait allusion à cet épisode, et, au soir de sa vie, quand le père Raffaele da Sant’Elia a Pianisi l’interrogea sur ces « stigmates invisibles non permanents, mais seulement transitoires, suivant les méditations qu’il
faisait® », il répondit catégoriquement que cela n’avait pas grand-chose à voir avec les plaies reçues le 20 septembre 1918:
Questionné sur les stigmates invisibles reçus à Pietrel-
cina, il a dit que cela ne correspondait pas à la vérité, mais que tout est arrivé ici, à San Giovanni Rotondo, et je le lui ai fait répéter bien à trois reprises [...] Alors j’ai repris l'argument des stigmates invisible à Pietrelcina, précisément sous le fameux arbre du champ nommé « Piana Romana », propriété de son père. Ii a répondu encore que tout était faux, et que tout est arrivé ici, à San Giovanni Rotondo!?,
Non qu’il ne se fût rien passé alors, mais avec le recul Padre Pio était en mesure de souligner l’abîme séparant deux phénomènes très différents, l’un d’ordre psychosomatique — fût-il causé par une authentique communion aux souffrances du Christ -, et l’autre d'ordre purement mystique, surnaturel, provoqué par la rencontre immédiate avec la personne du Crucifié qui avait lui-même imprimé en son corps les plaies de sa Passion : Entre 9 et 10 h, je fus saisi d’un profond assoupissement et, du crucifix du chœur, qui s’est transformé en un grand personnage tout ensanglanté, sont partis des traits de lumière, telles des flèches de feu, qui sont venus me blesser les mains et les pieds, car le côté était déjà ouvert depuis le 5 août de la même année. J'étais seul”.
259
PADRE PIO
Il entendait également tordre le cou à certains récits des plus fantaisistes qui depuis longtemps circulaient sur cette « stigmatisation invisible » de Pietrelcina, qu’il s’en voulait
peut-être de n’avoir pas dénoncés. La rencontre avec Jésus crucifié n’avait pas dissipé la nuit de l’âme, au contraire, et Padre Pio le déplorait auprès du père Benedetto : Je reviens à vous, l’âme débordant d’une amère douleur. Un feu dévorant m’investit et me tient tout entier dans
une douloureuse défaillance. D’épaisses ténèbres m'entourent; l'effort extrême que je fais pour être quasi invisible me disperse, et pendant que je tente de recueillir les débris éparpillés de mes facultés, tout s’égare de nouveau et se trouve comme pulvérisé et complètement anéanti.
Mon Dieu! Je suis pour toi cause d’une profonde confusion, à toi qui es Celui qui est ! Moi... rien misérable,
digne seulement de ton mépris et de ta commisération;
mais. je réfléchis à ce que je dois faire avec Dieu, qui est mon Dieu ! Ah ! oui, et qui me le disputerait ? En relisant, mon père, vos assurances et exhortations répétées, je me demande, étant dans l'impossibilité de pénétrer en moi-même
comme
je le voudrais, je me
demande si dans le fait de croire en Lui sans le sentir il pourrait se trouver quelque chose de nuisible pour mon esprit, S'il y a manquement à cette uniformité voulue par Dieu.
Hélas ! les sentiments qui s'élèvent en moi à ce sujet touchent les deux extrêmes, ils sont contradictoires et réduisent l’âme à une quasi-impossibilité de réagir, la tenant de jour et de nuit dans le plus dur martyre. Hélas, où me trouvé-je? Que se passe-t-il en moi ? Et Dieu, ou pourrai-je le trouver? Mon Dieu, où est-il? C’est un cercle illimité qui toujours me ramène au début comme à la fin. Quant à votre suggestion de laisser faire même ce que je ne voudrais pas laisser faire, je ne le comprends pas, aites-moi la charité de me l’expliquer!*?,
Le père spirituel le lui expliqua : il fallait en toutes choses ne vouloir que ce que Dieu voulait, si pénible et douloureux que ce fût. Et s’il n’était pas rejeté par Dieu, 260
UNE TRÈS GRANDE MISSION
contrairement à ce qu'il pensait, la grâce ne l’avait pas non plus établi de plain-pied avec le Ciel, mais bien au point d’intersection, d'interaction, entre le Ciel et la terre : en l’élevant sur la croix, elle le plaçait au sommet du mystère
de l’Incarnation par lequel le Verbe de Dieu a voulu revêtir la nature de l’homme afin d'inscrire ses opérations dans la pâte humaine,
afin de réaliser le salut de l'humanité.
N'était-ce pas là le sens de la #rès grande mission qu’il avait jadis entrevue? Si les stigmates n'étaient pas un signe de sainteté, ils n’en étaient pas moins invitation à se sanctifier
dans la redécouverte permanente et la contemplation du visage du Tout Autre, défiguré à chaque instant par le péché et la malice des hommes. Padre Pio pouvait d’autant mieux le comprendre, qu’il approfondissait de façon vertigineuse le mystère de cette nuit en laquelle Le faisait marcher le Seigneur : Père, la torture que j’éprouve dans l’âme et le corps à cause des opérations qui se sont produites et qui ne cessent de se prolonger, quand aura-t-elle un terme ? Mon Dieu, mon père, je n’en peux plus. Je me sens mourir de mille morts à chaque instant. Je me sens dévoré par une force mystérieuse, intime et pénétrante qui me tient toujours dans une douce, mais extrêmement douloureuse
défaillance. Qu'est donc ceci ? Se lamenter avec Dieu pour tant de dureté, est-ce une faute ? Et si c’est une faute, comment étouffer ces plaintes quand une force à laquelle on ne peut résister m'oblige, sans que je puisse d’aucune façon l’entraver, à gémir avec mon doux Seigneur ? Depuis plusieurs jours, je sens en moi quelque chose de semblable à une lame de fer qui, de la pointe du cœur me traverse jusqu’à l'épaule droite en ligne transversale. Elle m'est cause de douleurs aiguës et ne me permet pas de prendre le moindre repos. Qu'est-ce donc ? J'ai commencé à ressentir ce phénomène nouveau après une autre apparition de ce même personnage mystérieux
que j'ai vu les 5 et 6 août, puis le 20 octobre [en fait, le 20 septembre], et dont je vous ai parlé, si vous vous le rappelez, dans d’autres de mes lettres*,
261
PADRE PIO
Les assurances que lui donnait le père Benedetto l’aidaient à pénétrer le sens de ce mystère de crucifixion, et, progressivement, à en découvrir la joie tout intime, cellelà même qui sous-tend le discours que Jésus adressa à ses apôtres avant de s'engager dans sa Passion (cf: Jn 13-17).
Padre Pio expérimentait, par touches successives, la joie de la croix : Ab, quelle épine acérée je sens au centre de mon esprit, qui me cause jour et nuit une torture d'amour ! Quelle souffrance aiguë j'expérimente aux extrémités et du côté du cœur, douleur qui me tient dans une continuelle défaillance ! Si douce que soit celle-ci, elle n’en est pas moins vivement douloureuse. Au milieu d’un tel supplice, tout à la fois d’amour et de douleur, deux sentiments contraires se font jour : par le premier, je voudrais repousser de moi la douleur, tandis que l’autre me la fait désirer. Et la simple pensée de vivre durant quelque temps privé de ce martyre d’amour si douloureux me terrifie, m'épouvante, me fait agoniser. Au milieu d’un tel supplice, je me sens la force de prononcer le fat douloureux. Oh, fat! comme tu es doux et amer à la fois, tu’ blesses et guéris, tu ouvres les plaies et les refermes, tu donnes la mort et en même temps tu prodigues aussi la vie !Oh, doux tourments ! Pourquoi êtesvous tout à la fois si intolérables et si chers ? Oh, suaves blessures ! Pourquoi, étant si douloureuses, vous faitesvous en même temps onction pour l'esprit, le préparant ainsi à se soumettre encore aux coups de nouvelles épreuves ? Ah, mon père, dites-moi, n'est-ce pas là l’état de celui qui, reconnaissant la justesse de sa condamnation, bien méritée, se soumet à l'épreuve en espérant par Là s’attirer un soulagement à ses propres maux ? Ah, mon père, ditesmoi tout, par charité ! Ne me cachez rien : vous ne sauriez me punir davantage qu'en me disant que vous ne pouvez répondre positivement et directement à mes
interrogations!%f,
Le fiat qu’il devait prononcer était celui de Jésus à Gethsémani : « Père, si tu veux, éloigne de moi cette coupe! Cependant, que ce ne soit pas ma volonté, mais la tienne
qui se fasse ! » (Le 22, 42). Tenant les yeux levés vers le 262
UNE TRÈS GRANDE MISSION
Crucifié, il contemplait au-delà des traits meurtris du servi teur souffrant la beauté du Verbe Incréé ; en même temps, lui étaient montrées, comme par réflexion, en ce vivant miroir de la divine justice qu'est Jésus crucifié, la laideur du monde et la misère des hommes, en qui se trouve bafouée, flétrie, l’image originelle de l'Amour. Il était prêt
désormais
à mettre
tout en œuvre
pour restituer en
l’homme l’image de Dieu, pour le ramener à sa source
éternelle, en rejoignant à chaque instant le Sauveur, instrument de la miséricorde du Père, dans cet éternel présent . il est en agonie jusqu’à la fin du monde pour chacun e nous.
Notes 1. PADRE PI0, lettre du... novembre 1922 à Nina Campanile, Epistola-
rio TL, p. 1010.
:
2. PADRE PI0, lettre du 30 décembre 1915 à Raffaelina Cerase, Epistolario 1, p. 541. 3. La citià posta sul monte, numéro spécial de La Casa, 5 mai 1957, É 27 : 4. P. Fernando da RIESE P10 X, {] mistero della croce in Padre Pio, in Atti del 1° convegno di studio sulla spiritualità di Padre Pio, a cura di padre Gerardo di Flumeri, San Giovanni Rotondo, 1973, p. 95. 5. PADRE PI0, lettre du 15 juin 1914 à Raffaelina Cerase, Epistola71011, DL L2.
6. PADRE PI0, lettre du 2 juin 1911 au P. Benedetto, Zpistolario I,
. 224.
Ë 7. PADRE PI0, lettre du 1* novembre 1913 au P. Benedetto, Epistolario I, p. 422. 8. Guy GAUCHER, Histoire d'une vie — Thérèse Martin, Paris, Cerf, coll.
« Foi Vivante », 1993, p. 130. 9. PADRE P10, lettre du 27 août 1915 à Annita Rodote, Epistolario II,
: 96, j 10. Renzo ALLEGRI, op. cit., p. 157.
11. PADRE Pi0, lettre du 3 décembre 1912 au P. Agostino, Epistola-
rio I, p. 317.
12. PADRE PI0, lettre du 8 novembre 1916 au P. Benedetto, Epistolario I, p. 837. 13. PADRE P10, lettre du 7 septembre 1915 à Raffaelina Cerase, Epistolario U, p. 487. 14. PADRE PI0, lettre du 27 août 1915 à Annita Rodote, Epistolario IL, p. 95. |
263
PADRE PIO
15. Correspondance générale, 648. Citée par Guy GAUCHER, op. cit, 151,
S 16. Pièces 17. PADRE . 606. , 18. PADRE p. 602. 19. PADRE
| du procès de béatification, Passions, ms. 1942, f. PI0, lettre du 10 juillet 1915 au P. Agostino, Epistolario I, Pi0, lettre du 1° juillet 1915 au P. Agostino, Epistolario I, Pi0, lettre du 24 janvier 1915 au P. Benedetto, Æpistola-
110 2 D 221.
20. L'Addolorata Liberatrice a été couronnée canoniquement en 1887, tandis qu’une splendide basilique a été édifiée par Gualandi à Castelpetroso. 21. PADRE PI0, lettre du 1* mai 1912 au P. Agostino, Æpistolario I, p. 276. 22. PADRE PI0, lettre du 26 mai 1910 au P. Benedetto, Æpistolario I, p. 182.
23. PADRE PI0, lettre du 9 mai 1915 au P. Agostino, Epistolario I, p. 576. 24. PADRE PI0, lettre du 6 mai 1913 au P. Agostino, Epistolario 1, pp. 356-357. 25. Extase du 29 novembre 1911. Diario, p. 48. 26. PADRE PI0, lettre du 10 juillet 1915 au P. Agostino, Epistolario 1, p. 606.
27. PADRE PI0, lettre du 11 avril 1914 à Raffaelina Cerase, Epistolario IL, p. 70.
28. PADRE PI0, lettre du 1° février 1922 à Mgr Angelo Poli, o.f.m. cap., évêque d’Allahabad (Hindoustan), Epistolario XV, pp. 42-43. 29. PADRE PI0, lettre du 8 mars 1915 à Annita Rodote, Epistolario II, pp. 61-62. Le cosaque est l’un des sobriquets dont il affuble le démon. 30. PADRE PI0, lettre du 7 avril 1913 au P. Agostino, Epistolario 1, p- 221 31. Pierre-Julien Eymard (1811-1868), prêtre, fondateur de la Congrégation des Prêtres du Saint-Sacrement et des Ancelles du SaintSacrement, canonisé en 1963. Les prêtres qui faisaient partie de la Ligue des Prêtres Adorateurs prenaient l'engagement de consacrer une heure par semaine à l’adoration du Saint-Sacrement, notamment en réparation des blasphèmes et des sacrilèges contre l’eucharistie. L'inscription de Padre Pio nous est connue par la lettre que le père Agostino lui écrivit le 18 mai 1916.
32. PADRE PO, lettre du 4 juin 1918 à Antonietta Vona, Epistolario IL, p. 862. 33. Paroles de la Vierge à Fâtima, les 19 août et 13 octobre 1917. Cf Lucie raconte Fâtima, Paris, Desclée de Brouwer, 1975, pp. 165 et 167. 34. PADRE PIO, lettre du 4 mai 1914 au P. Benedetto, Epistolario ,
p. 468. 35. Pie X (1835-1914) est mort le 20 août 1914. Ayant pressenti le conflit mondial, il s'était offert à Dieu en victime propitiatoire pour que
264
UNE TRÈS GRANDE MISSION
le fléau fût détourné. Il a été béatifié en 1951, puis canonisé en 1954 par
son troisième successeur, le pape Pie XII. Benoît XV (1854-1922) a été
élu le 4 septembre 1914. 36. PADRE PI0, lettre du 7 septembre 1914 au P. Agostino, Æpistolario I, pp. 494-495. 37. Ibid.
. PADRE PI0, lettre du 21 avril 1915 au P. Benedetto, Epistolario I,
p- 570.
2 PADRE PI0, lettre du 20 mai 1915 au P. Agostino, Epistolario 1,
p. 580.
p. 583.
PADRE PI0, lettre du 27 mai 1915 au P. Benedetto, Episrolario I,
41. PADRE PIO, lettre du 31 mai 1915 au P. Agostino, Epistolario 1,
p. 587.
42. PADRE PO, lettre du 8 juin 1915 à Raffaclina Cerase, Epistolario IL, pp. 441-442.
43. PADRE PI0, lettre du 31 mai 1915 au P. Agostino, Epistolario I, p. 587. 44. PADRE Pi0, lettre du 20 juin 1915 au P. Agostino, Æpistolario 1, pp. 594-595. 45. PADRE PI0, lettre du 28 juin 1915 au P. Evangelista da San Marco in Lamis, Epistolario IV, pp. 144-145. 46. P. BENEDETTO, lettre du 5 septembre 1911 à Padre Pio, Epistola-
rio I, p. 233.
47. PADRE PI0, lettre du 8 septembre 1911 au P. Benedetto, Epistolario I, pp. 234-235. 48. P. Evangelista da SAN Marco IN LAMis, lettre du 3 décembre 1911 au ministre général de l'Ordre, ms., 7 APG, publié dans Voce 4 (1973)
4, p. 7. 49. Ibid. 50. PADRE PI0, lettre du 13 janvier 1912 au P. Benedetto, Epistolu-
rio I, p. 250. 51. P. BENEDETTO, lettre du 16 mars 1913 à Padre Pio, Epistolario 1,
. 348. j 52. Cardinal Giacomo LERCARO, op. cit, p. 7. 53. PADRE PI0, lettre du... (fin janvier) 1916 au P. Agostino, Epistola-
rio I, p. 725.
54. P. BENEDETTO, lettre du 28 mai 1913 à Padre Pio. Ce document
ne nous est pas parvenu, mais Padre Pio en a retranscrit ce passage dans
une lettre du 20 décembre 1913 au P. Benedetto, Epistolario I, p. 444. 55. P. BENEDETTO, lettre du 17 décembre 1913 à Padre Pio, Epistolario I, pp. 438-439. 56. PADRE P10, lettre du 20 décembre 1913 au P. Benedetto, Epistola-
rio I, p. 444. 57. PADRE P10, lettre du 10 janvier 1914 au P. Agostino, Epistolario 1, pp. 447-448. 58. P. AGOsTINO, lettre du 14 janvier 1914 à Padre Pio, Epistolario T,
p. 449.
265
PADRE PIO
59. PADRE PI0, lettre du 22 juin 1914 au P. Agostino, Epistolario I, pp. 481-482. 60. P. AGosTINO, lettre du 24 juillet 1914 à Padre Pio, Epistolario I, pp. 488-489. 61. Costantino CAPOBIANCO, Paroles et anecdotes de Padre Pio, Montsûrs, Résiac, 1986, p. 11. 62. P. AGOSTINO, lettre du 9 septembre 1914 à Padre Pio, Æpistolario I, p. 496. La lettre est écrite en français — un jeu entre le père Agostino et Padre Pio -, ce qui explique la maladresse de certaines expressions. 63. P. AGOSTINO, lettre du 6 décembre 1914 à Padre Pio, Epistolario I, pp. 510-511. Le ministre général est un Français, le père Venance de Lisle-en-Rigault, qui a été élu au mois de mai précédent. 64. P. BENEDETTO, lettre du 14 décembre 1914 à Padre Pio, Epistolario I, pp. 515-516. 65. PADRE Pi0, lettre du 19 décembre 1914 au P. Agostino, Epistola-
rio I, p. 518.
66. P. AGOSTINO, lettre du 21 décembre 1914 à Padre Pio, Epistolario I, p. 519. 67. P. BENEDETTO, lettre du 7 mars 1915 à Padre Pio, Epistolario I,
pp. 538-539. Par rescrit du 25 février 1915, le pape concédait à Padre Pio « petitam facultatem manendi extra claustra durante necessitate, retento habitu » (« la faculté sollicitée de rester exclaustré tant que cela sera nécessaire, avec l’autorisation de porter l’habit »). Le père Benedetto avait reçu le document le 1% mars. 68. PADRE P10, lettre du 30 octobre 1914 au P. Agostino, Epistolario 1, p. 498. ;
69. Ibid. 70. PADRE PI0, lettre du 30 décembre 1915 à Raffaelina Cerase, Epistolario I], p. 543. 71. P. Agostino da SAN MARCO IN LAMIs, Notizie su padre Pio, IV, R 2 tv. // Diario, p. 255. 72. Renzo ALLEGRI, La vita…., pp. 144-145. 73. Costantino CAPOBIANCO, Paroles et anecdotes de Padre Pio, op. cit., pp. 8-9. 74. PADRE P10, lettre du 28 juin 1915 au P. Evangelista da San Marco in Lamis, Epistolario IV, p. 144. 75. PADRE PI0, lettre du 9 février 1916 au P. Basilio da Mirabello Sannitico, Epistolario IV, p. 237. 76. PADRE P10, lettre du 20 septembre 1912 au P. Agostino, Epistolario I, p. 304.
77. Ibid. 78. PADRE PI0, lettre du 21 avril 1915 au P. Agostino, Æpistolario I,
p. 572. Fe PADRE P10, lettre du 26 mars 1914 au P. Benedetto, Epistolario 1, p.
463. 80. PADRE PIO, lettre du 2 avril 1912 au P. Agostino, Epistolario 1,
p. 270.
266
UNE TRÈS GRANDE MISSION
ES FURRE PQ, lettre du 29 décembre 1912 au P. Agostino, Epistolario » p.
"
328.
82. PADRE P10, lettre du 4 août 1917 à une fille spirituelle non identifiée, Epistolario IL, p. 924. 83. PADRE PO, lettre du 25 septembre 1915 au P. Agostino, Epistolario I, p. 654. 84. Renzo ALLEGRI, La vita... p. 145. 85. PADRE PI0, lettre du 8 mars 1915 à Annita Rodote, Epistolario HMpU GI
86. PADRE PI, lettre du 29 décembre 1912 au P. Agostino, Epistolario L pp. 327-328. 87. PADRE P10, lettre du 10 octobre 1914 à Raffaelina Cerase, Epistolario II, pp. 191-192. 88. PADRE PI0, lettre du 21 décembre 1915 à Raffaelina Cerase, Epistolario IL, p. 538.
89. PADRE PI0, lettre du 15 juin 1914 à Raffaelina Cerase, Epistolario II, p. 112. 90. PADRE PI0, lettre du 4 septembre 1910 au P. Benedetto, Epistolario I, p. 197. 91. Suivant la terminologie mystique classique, les visions imaginaires (sous forme d’images appréhendées par la faculté de représentation de l’imagination) se distinguent des visions corporelles ou apparitions, et des visions intellectuelles, qui sont une connaissance plus élevée et sans image des vérités de la foi, des attributs de Dieu, etc. 92. PADRE PI0, lettre du 13 janvier 1912 au P. Benedetto, Epistolario I, p. 250. 93. PADRE PI0, lettre du 26 mars 1914 au P. Benedetto, Epéstolario 1,
p. 462. 94. PADRE Pi0, lettre du 7 avril 1915 au P. Benedetto, Epistolario I,
p- 558.
95. PADRE PI0, lettre du 7 juillet 1913 au P. Benedetto, Epistolario I, p. 384. 96. PADRE PI0, lettre du 9 mai 1915 au P. Agostino, Epistolario I,
p27.
97. PADRE PI0, lettre du 9 mai 1915 au P. Agostino, Epistolario 1, p. 576. 98. PADRE PI0, lettre du 1“ juin 1915 au P. Benedetto, Epistolario I,
pp. 589-590. 99, Avant-propos au tome I de l’Epistolario, chapitre : La Direzione spirituale. Il direttore, p. 93. 100. Raffaelina CERASE, lettre du 23 février 1915 à Padre Pio, Epistolario IL, p. 358. 101. PADRE P10, lettre du 30 décembre 1915 à Raffaelina Cerase, Epis-
tolario II, p. 542. 102. Raffaelina CERASE, lettre du 20 mai 1915 à Padre Pio, Epistolario IX, p. 426.
267
PADRE PIO 103. PADRE P10, lettre du 7 septembre 1915 à Raffaelina Cerase, Epis-
tolario I, p. 493. Il fait allusion aux passages de 5, 38, 1 et de Pr 21, 28.
104. P. AGOSTINO, lettre du 29 juin 1915 à Padre Pio, Epistolario I, 3599,
( 105. P. AGOSTINO, lettre du 29 janvier 1916 à Padre Pio, Epistolario 1,
pp. 727-728.
106. PADRE PI0, lettre du 17 mars 1916 au P. Agostino, Æpéstolario I, 709: à 107. P. AGOSTINO, lettre du 22 mars 1916 à Padre Pio, Epistolario I, . 772. É 108. PADRE PI0, lettre du 25 mars 1916 au P. Agostino, Epistolario 1,
p. 773. 109. Dario,p. 70. 110. PADRE 4 lettre du 18 janvier 1912 au P. Agostino, Epistolari014;:p 252; 111. PADRE Pi, lettre du 28 juin 1912 au P. Agostino, Epistolario I, p. 292. Vulnera tua, merita mea :Tes plaies sont mes mérites. 112. PADRE PI0, lettre en français du 4-5 septembre 1912 au P. Agostino, Epistolario1, p. 301. 113. Epistolario I, p. 302. 114. PADRE PI0, lettre du 20 septembre 1912 au P. Agostino, Epistolario I, p. 304. 115. P. Nazareno d’ARPAISE, Notizie su Padre Pio..., in F. CHIOCCI et L. CIRRI, op. cit., p. 87. 116. Epistolario I, p. 129. 117. PADRE PI0, lettre du 26 août 1912 au P, Agostino, Epistolario I,
pp. 299-300.
118. PADRE Pi0, lettre du... juin 1913 au P, Benedetto, Epsstolario I, pp. 366-367. 119. Giuseppe ORLANDO, op. cit., $ 19.
2 PADRE PI0, lettre du 4 août 1915 au P. Agostino, Epéstolario 1,
p. 623
121. PADRE Pi0, lettre du 30 janvier 1915 au P. Agostino, ÆpistolarioI, pp. 525-526.
PADRE PI0, lettre du 9 mai 1915 au P. Agostino, Epistolario I, p972,
123. P. Nazareno d’ARPAISE, Motizie su Padre Pio..., in F. CHIOCCI et L. CIRRI, op. cit., p. 88.
L . PADRE PI, lettre du 27 février 1916 au P. Agostino, Epistolario HA
PADRE PI, lettre du 8 mars 1916 au P. Benedetto, Epistolario I,
P: : + Pro, lettre du 13 mai 1916 au père Agostino, Æpistolario P 127. PADRE PI0, lettre du 24 janvier 1915 au P. Benedetto, Epistolario E pp. 521-522.
268
UNE TRÈS GRANDE MISSION . et er P10, lettre du 16 juillet 1917 au P. Benedetto, Epistolario s y D: A PADRE Pi0, lettre du 2 mai 1912 au P. Benedetto, Epistolario I, P: à Aro P10, lettre du 16 juillet 1917 au P. Benedetto, Epistolario s P:910.
131. PADRE Pi0, lettre du 24 janvier 1918 au P. Benedetto, Epistolario L p. 988. Fiat voluntas Dei : Que la volonté de Dieu soit faite ! 132. PADRE PI0, lettre du 26 novembre 1917 au P. Agostino, Epistolario 1, p. 968. n
PADRE P10, lettre du 4 août 1917 au P. Benedetto, Epistolario I,
p: 924. 134. PADRE Pi0, lettre du 27 juillet 1918 au P. Benedetto, Episrolario L'p 1053. 135. Zbid., pp. 1053-1054.
136. PADRE P10, lettre du 29 juillet 1918 au P. Agostino, Epistolario L p. 1056. 137. PADRE PI0, lettre du 21 août 1918 au P. Benedetto, Æpistolario 1, pp. 1065-1066.
138. P. Raffaele da SANTELIAÀ PIANISI, Appunti su Padre Pio da Pietrelcina in riguardo all'origine delle stimmate, ms., in APP, sec. XVII, car. 3. Relation du 29 mars 1966. 139. PADRE PI0, lettre du 5 septembre 1918 au P. Benedetto, Epistola-
rio I, pp. 1074-1075. 140. P. BENEDETTO, lettre du 19 octobre 1918 à Padre Pio, Epistola-
rio X, p. 1091. 141. PADRE PI0, lettre du 22 octobre 1918 au P. Benedetto, Epistolario À, pp. 1093-1094. 142. Giuseppe ORLANDO, op. cit, ff. 15-16. 143. PADRE PI0, lettre du 22 octobre 1918 au P. Benedetto, Epistolario I, pp. 1093-1095. La citation en latin est du Psaume 6, 2 : « Seigneur, ne me châtie pas dans ta colère, ne me reprends point dans ton
courroux. »
144. P. Raffaele da SANT'ELIAÀ PIANISI, Appunti.., op. cit. Relation du 14 octobre 1966. 145. PADRE P10, lettre du 17 octobre 1918 au P. Benedetto, Epistola-
rio I, pp. 1090-1091. 146. P. BENEDETTO, lettre du 19 octobre 1918 à Padre Pio, Epistolario I, p. 1091.
147. PADRE Pio, lettre du 8 septembre 1911 au P. Benedetto, Epistola-
rio I, p. 234.
148. PADRE PI0, lettre du 10 octobre 1915 au P. Agostino, Epistolario I, p. 669. 149. P. Raffaele da SANT’ELIAÀ PIANISI, Appunti…., op. cit. Relation du 7 avril 1967. 150. Zbid. Relations du 29 mars et du 31 mai 1966, 151, Zbid, Relation du 6 février 1967,
269
PADRE PIO
152. PADRE Pi0, lettre du 20 décembre 1918 au P. Benedetto, Epistolario I, pp. 1105-1106.
153. /bid., p. 1106.
154. PADRE Po, lettre du 24 novembre 1918 au P. Benedetto, Epistolario 1, p. 1103.
V L'Ennemi
Maltraité, il s’humiliait, il n’ouvrait pas la bouche, Comme l’agneau qui se laisse mener à l’abattoir, Comme devant les tondeurs une brebis muette, Il n’ouvrait pas la bouche. Par contrainte et jugement, il a été saisi. (Is 53, 7-8a.)
Lorsque Padre Pio a eu connaissance du décret du SaintOffice le concernant, il n’a pas été surpris. Cela ne s’inscrit-il pas dans le fat que, depuis cinq ans, il renouvelle chaque jour ? Il en a eu, l’année précédente, un avant-goût avec le texte d’une délibération de la Suprema, commu-
niqué le 2 juin 1922 au ministre général des capucins : on estimait nécessaire son éloignement de San Giovanni Rotonde, on attendait de lui qu’il ne répondît plus aux lettres que lui adressaient les fidèles et surtout on exigeait qu’il rompît toute communication, même épistolaire, avec
le père Benedetto et qu’il recourût — s’il le souhaitait — à une autre direction spirituelle. Il s’est vu ainsi retirer le soutien de celui qu’il connaît depuis près de vingt ans et qui, pendant les quatre dernières années surtout, l’a inlas-
sablement consolé, encouragé et éclairé, l’aidant à poursuivre toujours plus avant sa mission. Leur relation s'était au fil des années muée en une profonde amitié, d'autant plus que le père Benedetto, témoin de l’évolution spirituelle de son confrère, et communiant à ses idéaux de sanctification personnelle et d’apostolat, avait sollicité à son 271
PADRE PIO
tour sa direction. Padre Pio n’a pas émis le moindre murmure contre cette décision arbitraire, ni aucune protestation contre les mesures iniques qui le frappaient : Il en fut profondément affligé, mais il se soumit avec une sainte résignation à cette disposition.
De la même façon, le père Benedetto s’est soumis immédiatement. La Syprema estimait que sa direction spirituelle laissait à désirer. L’argument était pour le moins spécieux, car il touchait au for interne. N'ayant pas eu accès à la correspondance entre Padre Pio et son directeur spirituel, les censeurs réclamaient à celui-ci la chronique qu’il avait prétendument tenue sur son pénitent’, et se justifiaient en avançant un prétexte fallacieux : On disait que la raison en était la publication [par le père Benedetto] d’un livret intitulé 47 desolati di spirito (Aux personnes dans l'épreuve spirituelle) que l’on soupçonnait renfermer des lettres adressées à Padre Pio, comme si on voulait lui faire de la propagande. Je pourrais jurer que l’opuscule ne renferme aucune lettre de Padre Pio, ou adressée à lui, ni même la moindre allusion à l’état spirituel de Padre Pioÿ.
S'ils avaient eu entre les mains cette correspondance,
auraient-ils admis combien cette direction, ferme et sans complaisance d'aucune part, a été sage, prudente, équilibrée ? Rien n’est moins sûr. Pourtant, directeur et dirigé se sont mutuellement stimulés à ne chercher en tout que la volonté de Dieu et, pendant les quatre dernières années, ayant dépassé les tensions et les incompréhensions de la période précédente, ils ont mis au service de Dieu et des âmes une profonde amitié spirituelle, dans un détachement et une transparence qui forcent l’admiration. N'ayant plus la possibilité de s’épancher auprès de son père spirituel, Padre Pio est seul : le père Agostino est loin, et il ne peut davantage lui écrire. Quant au père Paolino,
l’ami des premiers temps à San Giovanni Rotondo, il avait d'autorité été déplacé à l’automne 1919 : on le tenait pour 2712
L'ENNEMI
responsable de la publicité faite autour de son confrère! Tous deux en avaient souffert : La cause principale de mes regrets — chacun la devinera — était de quitter Padre Pio, que j'aimais non seulement parce qu'il était mon frère en saint François, mais encore parce que en qualité de directeur spirituel il avait guidé mon âme dans les voies du bien [...] Après avoir
salué tous mes confrères, je suis allé en dernier lieu prendre congé de Padre Pio. La séparation fut, pour tous deux,
douloureuse et très émouvante, mais le Seigneur nous a
donné la force de la supporter. Après m'être recommandé aux prières de mon cher confrère, et lui aux miennes, nous nous sommes quittés en nous embrassant,
Ils se confiaient encore l’un à l’autre par correspondance. C’est désormais chose interdite, et plus que jamais Padre Pio pourrait lui redire ce qu’il lui écrivait alors : Je vis en permanence une douloureuse épreuve : je me vois comme un étranger parmi mes frères, bien que tous
m'entourent d’affection et se montrent toujours soucieux de mon bien. Je sais que c’est une épreuve à laquelle le bon Dieu a voulu me soumettre, et je prononce mon far, mais comme c’est dur’ !
Tout appui humain lui ayant été retiré, Padre Pio affronte ce qu’il prévoyait depuis longtemps : en mai 1919, il avait confié à sa fille spirituelle Lucia Fiorentino que, ayant soif des âmes, il devrait beaucoup en pâtirf. Cette souffrance nouvelle découle directement, en apparence, du fait que Padre Pio est stigmatisé. En effet, à son ami Giuseppe Orlando qui, peu après la stigmatisation, lui demandait s’il connaissait encore des apparitions et des sévices du démon, il avait répondu : Non, plus maintenant. Mais à présent débutent les per-
sécutions qui me viendront des hommes.
Les auteurs ont distingué tantôt deux, tantôt six persécutions. En réalité, comme le souligne le cardinal Lercaro,
275
PADRE PIO
jusqu’à sa mort Padre Pio connaîtra une persécution permanente — avec quelques phases plus violentes — et, qui plus est, de la part des membres de l’Église qui auraient dù le plus le soutenir : Ce qui l’affligea jusqu’au plus profond de lui-même, lui faisant connaître l’agonie du Sauveur au Jardin des Oliviers, ce ne fut pas tant qu’il pâtit pour l'Église — la lumière de la béatitude promise à ceux qui souffrent pour l’Évangile l’en eût réconforté -, mais qu’il pâtit par l'Église, par des hommes d’Église qui, dans la communauté que le Christ anime de son Esprit, rendant admirable le sacrement du salut, transposent la pesanteur de leurs misères, de leur avidité, de leurs ambitions, de leur mesquinerie et de leurs déviationsÿ,
Le disciple n’est pas au-dessus du maître : vingt siècles auparavant, « le diable avait mis au cœur de Judas Iscariote, fils de Simon, le dessein de le livrer » (Jn 13, 2). En
inspirant les persécuteurs de Padre Pio, l’Ennemi rendra celui-ci encore plus conforme à Jésus. Premières hostilités
Lorsque, en 1919, ont circulé les premières rumeurs d’un déplacement de Padre Pio, les habitants de San Giovanni Rotondo ont envoyé une délégation à l’ordinaire, Mgr Pasquale Gagliardi, évêque de Manfredonia, pour lui demander d'intervenir à Rome auprès des supérieurs majeurs de l'Ordre capucin, afin d’éviter le transfert de leur santariello. Si contestée que fût la personnalité du prélat, ils espéraient néanmoins trouver un appui auprès de lui. Mgr Gagliardi est tristement réputé pour ses frasques, qui ne se comptent plus. Il est de notoriété publique qu’il entretient des relations rien moins que spirituelles avec la charmante sœur Marchiando, supérieure de l’hospice de la Stella, où le chancelier épiscopal don Antonio Castiglielo les a surpris dans une situation scabreuse : le digne prêtre, 274
INNEMI
soucieux d'éviter le scandale, a gardé le secret non sans
avoir fait des remontrances au prélat, mais nul n’a pu rete-
nir quelques orphelines témoins de faits similaires d’en parler autour d’elles. Un autre ecclésiastique, l’archiprêtre Nardella, a dû intervenir pour défendre une de ses pénitentes, moniale cloîtrée, contre les avances de l’évêque, tandis que Madre Costanza Leonardi, abbesse des clarisses de Manfredonia, l’a surpris plusieurs fois à lutiner des femmes dans la sacristie du monastère. Tout cela se sait et se murmure, qui ne contribue pas à rehausser l’image de l’Église ni à en rapprocher les âmes”. Scandaleux dans sa vie privée, l’évêque ne l’est pas moins dans l'administration du diocèse qui lui est confié, pourtant rudement éprouvé par la guerre : Le diocèse qu’il gouverne est une « ruine». Tous les secteurs du diocèse sont abandonnés à eux-mêmes, comme Vieste, Vico, Rodi, Monte Sant’ Angelo, San Giovanni Rotondo ; dans ces endroits, il ne donne même plus la confirmation depuis des années ; il a confié la direction des séminaires à certains de ses amis, professeurs totalement incompétents ; la gestion des charges administratives est remise à des personnes incapables et moralement blämables ; le diocèse accueille des prêtres refusés ou renvoyés
par d’autres diocèses pour des motifs que l’on devinera facilement.
Simoniaque de surcroît, et prévaricateur — la rumeur l’accuse d’avoir dépouillé de ses joyaux une antique et vénérable statue de la Madone -, il a installé dans son diocèse un clergé fonctionnaire, le plus souvent corrompu et corrupteur, qui a mis à mal ces populations travailleuses et fidèles, les laissant filer vers le communisme et la haine de l'Église!,
Si la plupart des prêtres sont exemplaires, plusieurs même très pieux et admirables d’abnégation pour leurs ouailles, c’est cette minorité dépravée qui exerce l’autorité : liée à l’évêque par un jeu subtil de AAC et de mar215
PADRE PIO
chandages, elle a obtenu les postes les plus en vue, les charges les plus lucratives. On compte dans ses rangs l’archiprêtre et trois chanoines de San Giovanni Rotondo, qui
voient d’un fort mauvais œil le renouveau spirituel dont Padre Pio est l'artisan : inévitablement, les paroissiens font des comparaisons qui ne tournent pas à leur avantage, et se rendent plus volontiers au couvent, assurés d’y trouver un accueil et un accompagnement auxquels leurs pasteurs ne les ont plus habitués ; surtout, ils préfèrent donner aux capucins leurs offrandes de messes. Enfin, certaines femmes du pays, qui jusque-là par crainte ou par faiblesse cédaient aux avances des chanoines, se ressaisissent et se
mettent en devoir de changer de conduite, assurées désormais d’être appuyées et défendues par le saint moine et ses frères en religion. Les plaintes du clergé local trouvent auprès de l’évêque un accueil favorable, non seulement en raison des liens crapuleux qui, bon gré mal gré, les rendent solidaires, mais encore parce que le cupide prélat n’aime pas les religieux : trop indépendants, à son gré, ils ne lui doivent par ailleurs aucun compte sur le plan financier, et il a du mal à admettre que tant de es remettent leurs offrandes aux ee plutôt que-de les déposer dans les troncs des églises. Ces raisons en font le premier adversaire de Padre Pio. Pourtant, au risque de rendre incompréhensible l’acharnement de certains membres du clergé — et non des moindres — contre le saint du Gargano, et la persécution qui s’ensuivit, sa biographie officielel? fait l’impasse sur les agissements de Mgr Gagliardi et de ses comparses. Or, si le Saint-Office s’est intéressé à Padre Pio, c’est avant tout
à cause de l’évêque de Manfredonia, Calomnies
Le 21 juillet 1922, le père Giuseppe Antonio da San Giovanni in Persiceto, ministre général des capucins, a reçu du Saint-Office une lettre au contenu stupéfiant : Il a été référé à cette Suprema que récemment, par deux fois, les pères capucins du couvent de San Giovanni 276
a
dr
Ad HN deTS LE
Rotondo se sont querellés et battus jusqu’au sang avec des armes blanches et des armes à feu — plusieurs d’entre eux ayant été blessés — jusqu’à l'intervention du maréchal des
carabiniers [...] La cause de ce litige et de cet échange de
coups semble avoir été la répartition des sommes considérables (on parle de trois ou quatre cent mille francs) accumulées par Padre Pio et d’autres, avec des objets précieux recueillis auprès de pieuses femmes fréquentant le couvent, tout comme les frères fréquentent leurs maisons, même de nuit}...
La lettre était signée de la main du cardinal Merry del Val, préfet du Saint-Office. Communiquée au père provincial Pietro da Ischitella, elle a suscité de sa part une
réponse indignée :
En lisant la lettre de la Sacrée Congrégation, j'ai souri de la légèreté de l'accusation, mais suis resté écœuré par l’infamie inqualifiable avec laquelle, une fois de plus, on a cherché à jeter le discrédit sur la personne de Padre Pio et sur les frères qui l'entourent... La paix la plus parfaite a toujours régné entre eux, et l'esprit de charité les rend incapables de s'adresser même une parole blessante. Je ne puis tolérer que la Sacrée Congrégation ait accordé de l’importance à une accusation aussi grave dès lors qu’elle est formulée dans une lettre anonyme. J’émets un seul désir, celui de connaître le nom de celui qui, par une inqualifiable légèreté et malice, a eu l’audace de colporter, sinon d’inventer, les plus noires calomnies pour causer du tort à mes religieux!#,
Le supérieur général n’a 23 juillet, le père Celestino
pas perdu de temps : dès le da Desio était à San Giovanni
Rotondo en qualité de visiteur, pour enquêter sur les faits allégués. Au terme d’une investigation rigoureuse, il remettait à la curie générale de l'Ordre un rapport circonstancié, aux conclusions des plus nettes : De mon enquête, il résulte que toute cette affaire est pure invention, destinée à dénigrer les religieux et à dissuader les fidèles de fréquenter leur église. C’est l’œuvre de ersonnes malintentionnées qui voient d’un mauvais œil
e bien accompli par ces moines'°, 277
PADRE PIO
à
Bien sûr, la Suprema n’a pas donné le nom de l’informateur anonyme. Il n’a pas été difficile pourtant de l’identifier ;au début du mois de juillet, Mgr Gagliardi était à Rome, où il se répandait auprès de ses confrères et de prélats de la Curie en propos calomnieux contre Padre Pio et les capucins : J'ai vu de mes yeux Padre Pio se parfumer dans sa chambre, j'y ai trouvé une bouteille d’acide nitrique avec laquelle il a provoqué ses stigmates et une bouteille d’eau de Cologne pour les parfumer [...] Padre Pio est un possédé du démon et les moines de San Giovanni Rotondo une bande d’escrocs!f,
Il les accusait également d’avoir dégradé le climat religieux de la localité : Je remarque que, du point de vue de la discipline et de la pratique religieuse, c'était mieux auparavant”.
A-t-il osé réitérer ces accusations — portées devant les membres de la Congrégation du Consistoire — auprès de Pie XI, qui l’a reçu le 2 juillet!8 ? Ce n’est pas impossible, car il sait le pape prévenu contre Padre Pio. Les calomnies de Mgr Gagliardi sont de notoriété publique dans son diocèse, et on sait que depuis 1919 il incite certains membres de son clergé, jaloux des capucins, à envoyer dénonciations, copies, rapport, etc., afin que tout soit envoyé à qui sait recevoir et tenir sous le secret!°, c’est-à-dire au cardinal Gaetano De Lai, secrétaire de la
Congrégation du Consistoire, qui est un de ses amis. Luimême n'hésite pe à assortir ces documents de commen-
taires personnels. Après son départ de San Giovanni Rotondo, le père Paolino a eu vent de ces menées, qu'il
évoque dans ses Mémoires :
J'ai appris qu'à Rome pleuvaient en permanence des rapports contre Padre Pio et ceux qui étaient avec lui, 278
CRT
ee Creed:
envoyés par plusieurs ecclésiastiques du cru. Si j'étais resté plus longtemps, qui sait sous quelles couleurs ils m’auraient dépeint au Saint-Office, et qui sait ce qui aurait pu m'arriver ? Car chacun sait combien il est difficile de se disculper quand on est accusé devant ce tribunal si sévère en ses jugements !
Padre Pio n’ignore rien de ces agissements. Une de ses toutes dernières lettres au père Benedetto le montre résigné plus que jamais, mais en paix, soucieux uniquement de se conformer à la volonté de Dieu : Je me sens exténué, à bout de forces tant physiques que morales. Je prie, mais aucun rayon de lumière ne vient du Ciel. À force d’appeler au secours le Très-Haut, j'ai la gorge desséchée. Mon Dieu, qui me délivrera de cette dure prison, de ce double enfer ? Mon père, puisque je vois que ma prière ne me sert à rien, eh bien! ayez la charité de me recommander et de me faire recommander beaucoup à Dieu, afin qu’il me prenne en pitié. Du reste, je ne demande plus d’être libéré de cette tribulation, mais que Dieu me garde de l’offenser’!.
Sa dernière lettre — un bref billet — est encore plus explicite : Dites encore une fois à Jésus qu’il ait compassion de ma pauvre âme, et qu’enfin il retire cette épine fichée au centre de mon cœur, le lacérant si durement. La situation ici n’est pratiquement plus tenable*.
Comment ne souffrirait-il pas de constater que certaines autorités ecclésiastiques tiennent ses confrères pour respon-
sables de l'élan de piété éclos autour de lui ? Or, si les moines de San Giovanni Rotondo ne font point mystère de l’estime qu’ils portent à leur confrère, ils n’ont en rien favorisé — encore moins suscité — l’affluence des fidèles et des pèlerins. Par ailleurs, les supérieurs ont toujours veillé avec le plus grand soin à ne le dispenser d'aucune des exigences de l’observance régulière, auxquelles lui-même se montre très attaché depuis qu'il a 279
PADRE PIO
repris la vie commune en 1916. De plus, les recommanda-
tions énumérées en juin 1922 par le Saint-Office ont été
rigoureusement suivies, et le se provincial Pietro da Ischitella a tenu à mettre les choses au point auprès du ministre général de l'Ordre : Il n’est pas facile à Padre Pio de montrer ou faire baiser ses mains, parce qu’il porte des gants en permanence, hormis durant la célébration de la messe où il s’applique à l'évidence à dissimuler ses plaies sous les manches de son aube. Je n’ai pas connaissance qu’il ait jamais parlé de ses plaies à quiconque. J'ai moi-même été témoin de la répugnance — je dirais même de la souffrance — qu’il manifeste lorsqu'il est obligé de les montrer à l’occasion des visites médicales qu’on lui impose”,
Il a précisé que les autres mesures a par la Sacrée Congrégation sont appliquées habituellement : Padre Pio, qui de lui-même se refuse à la moindre singularité, est en toutes choses soumis aux pratiques de la vie commune. Il n’est d'exception que pour la table commune où on lui sert des aliments que peut supporter son estomac, et qui sont rien moins que délicats [...] Quant aux lettres qu’il reçoit, toutes sont ouvertes par le supérieur ou le vicaire du couvent, à l'exception de quelques-unes strictement réservées. Aux lettres qui sollicitent des conseils en matière de conscience, il est répondu par une simple exhortation à s’en remettre au jugement d’un confesseur prudent ; aux requêtes de grâces et de prières, il n’est pas répondu, sinon par la promesse d’une prière”,
Le seul point délicat reste celui de l'horaire de la messe, que Padre Pio a continué jusque-là de célébrer à midi : L'heure tardive de la célébration de Padre Pio a été établie pour la commodité des fidèles qui fréquentent l’église conventuelle, distante pour certains d’entre eux de trois kilomètres. Padre Pio, de surcroît, a accepté de célébrer à cette heure pour laisser à ses confrères toute liberté d’horaires pour leur enseignement, et pour pouvoir confesser
à loisir avant la célébration’5, 280
L'ENNEMI
Aussi, conformément aux directives du Saint-Office, la
célébration est-elle déplacée au petit matin.
Maladresses et ambiguïtés Au début de l’année 1920, le père Agostino Gemelli’ a écrit au père provincial Pietro da Ischitella pour solliciter l'autorisation d’une visite à San Giovanni Rotondo. Il est une des personnalités les plus éminentes du catholicisme italien : médecin spécialiste de neuropsychologie, puis entré dans les ordres chez les franciscains conventuels, il est réputé pour sa brillante défense du caractère surnaturel des miracles de Lourdes et son engagement en faveur de Action catholique. Il est un ami personnel du cardinal Achille Ratti, directeur de la bibliothèque Ambrosienne et futur pape Pie XI, et il travaille à la fondation de l’Université du Sacré-Cœur. Le père Pietro da Ischitella lui a répondu que, s’il entendait venir « en qualité d'homme de science et pour observer Padre Pio », il lui faudrait se munir de l'autorisation de la Suprema et du ministre général de l’ordre à Rome, et ce d’autant plus qu'est connue « la grande réticence de Padre Pio à se soumettre à de telles consultations et observations”? ». Ayant fait savoir qu’il ne souhaitait venir à San Giovanni Rotondo « qu’à des fins personnelles et spirituelles », le père Gemelli est arrivé au couvent le 17 avril 1920 avec sa collaboratrice Armida Barelli, dirigeante de l’Action catholique féminine. Le père Benedetto, qui les accompagnait, a pu témoigner que l’illustre franciscain n’a vu brièvement Padre Pio que le 18 au matin, avant la messe : L'entretien s’est déroulé dans la sacristie. Il a duré quelques minutes. J'étais dans un angle en retrait et j'ai eu l'impression que Padre Pio était ennuyé de le congédier”*, Le père Gemelli a émis le désir d’examiner les stigmates, mais s’est heurté à un refus aussi catégorique que courtois :
281
PADRE PIO
Padre Pio lui fit comprendre qu’il ne pouvait les montrer à personne sans une permission spéciale et écrite du Saint-Office??.
Ses instances répétées et celles d’Armida Barelli qui, la veille, n’ont pas eu davantage de succès auprès du père gardien, n’ont pas impressionné Padre Pio : Il leur fit observer que ce n’était pas en son pouvoir et que les ordres de l’Église ne se discutaient pas*°.
Le père Gemelli est reparti peu après, fort dépité, peutêtre même furieux, après avoir écrit dans le Registre des visiteurs du couvent : Chaque jour nous constatons que l'arbre franciscain produit de nouveaux fruits, pour un réconfort plus grand de ceux qui tirent nourriture et vie de ce merveilleux arbre*!.
Quelques jours plus tard circulaient dans les couloirs de la Curie romaine des rumeurs faisant état d’un rapport du père Gemelli, « rapport terrible, consécutif à son examen des stigmates de Padre Pio?? ». Or : Jamais le père Gemelli n’a examiné Padre Pio%.
Et nul n’a jamais eu connaissance du contenu du rapport, auquel il prétendait donner valeur de « jugement compétent et sans appel ». Sans doute le Saint-Office — et par voie de conséquence le pape Benoît XV — aura-t-il eu communication au moins de la teneur de ce rapport fantôme, car un mois plus tard, Mgr Bonaventura Cerretti, secrétaire pour les Affaires extraordinaires ecclésiastiques, s’est rendu en mission officielle à San Giovanni Rotondo ; muni de toutes les autorisations, il a rencontré longuement Padre Pio, a vu ses stigmates, et a remis à Rome
une
conclusion favorable, se déclarant heureux de sa visite.
Même écho en mai 1920 de la part du Pr Giuseppe Bastianelli et du père Luigi Besi, passioniste, chargés de la même 282
L'ENNEMI
mission par le pape : ce dernier manifestera jusqu’à sa mort sa bienveillance à l'égard de Padre Pio. Le décret du Saint-Office de 1923 a certainement été influencé par l'opinion — sinon le rapport — du père Gemelli : il est consultant auprès de la Syprema et l’un des plus proches amis du nouveau pape, Pie XI, préfet de la même congrégation. En 1924, à l’occasion du septième centenaire de la stigmatisation de saint François d’Assise, il fait paraître dans deux revues des plus sérieuses une étude qui fait grand bruit sur les stigmates du Poverelloÿ;, Il y déclare ne reconnaître pour authentiques — c’est-à-dire d’origine surnaturelle — que les plaies de saint François et, à la rigueur, les stigmates de sainte Catherine de Sienne : pour les autres, dans l’écrasante majorité des cas, il estime
que «le diagnostic d’hystérie a un fondement raisonnable.. chez les individus hystériques, les stigmates sont produits artificiellement, quand bien même de façon non
consciente ».. C’est hystérique.
insinuer
que
Padre
Pio
est
un
L'article suscite des réactions indignées, non seulement
chez les passionistes — postulateurs de la cause de canonisation de Gemma Galgani (qui, à cause de cela, marquera un temps d’arrêt assez conséquent) —, mais encore de la part des jésuites de la revue Civilià Cattolica : «Il ne semble ni exact, ni prudent de soutenir ce qu’affirme le
docte père Gemelli. » Cette fois encore, il est certain que les opinions du franciscain auront influencé le Saint-Office et conforté Pie XI dans sa défiance à l’encontre de Padre Pio. Bien plus, en 1926, il remettra au Saint-Office un
autre rapport qui manquera de peu de provoquer une sanction très grave contre Padre Pio. En 1952, il demandera un droit de réponse au père Martindale, s. j. qui, dans un article de The Month, contestera ses hypothèses et lui reprochera de les avoir émises sans qu’il eût examiné Padre Pio’: Assurément, j'ai examiné Padre Pio ainsi que ses stig-
mates, et son Provincial était présent durant cet examen... Je n’ai commis qu’une faute : celle d’avoir exercé ma tâche de médecin expert par mandat du Saint-Office m'enjoi283
PADRE PIO
gnant d'examiner P. Pio. Le Saint-Office m'a toujours conseillé de me taire à ce sujet et j’ai obéi’.
Aura-t-il poussé le mensonge à ce point, ou bien a-t-il réellement
effectué, à la demande
de la Suprema,
un
second examen des stigmates de Padre Pio ? L’unique personne à l’attester — sur la foi de la seule parole de l’intéressé —
est le chanoine
Domenico
Palladino,
un
des
adversaires les plus acharnés de Padre Pio.. Mais la question doit être posée :
Et si cette version des faits était exacte, bien que fondée sur la seule parole du père Gemelli surgie du silence qu’il avait juré à l’Autorité de l’Église?Un doute raisonnable semble légitime et respectueux à l'égard de Gemelli*ÿ.
Même si cette seconde visite a eu lieu, elle n’aura en rien modifié l'opinion du père Gemelli qui, à Mgr Mario Crovini — futur collaborateur du cardinal Ottaviani (secrétaire du Saint-Office sous Pie XII et Paul VI) — définira
Padre Pio en trois mots implacables : « masochiste, escroc, psychopathe” ». Et, quoi qu’il en soit, ses assertions auront porté un tort considérable à Padre Pio et, volens nolens, abusé Pie XI sur le compte de ce dernier, comme il l’a été par Mgr Gagliardi. Les efforts convergents, sinon conjugués, du franciscain, devenu entre-temps recteur de l’Université du Sacré-Cœur à Milan, et de l’évêque indigne, porteront leurs fruits vénéneux jusque dans les plus hautes instances de l'Église : Au cours des années qu’il vécut ensuite exclusivement ici à San Giovanni Rotondo, les épreuves ne lui furent point épargnées de la part de ses ennemis, non plus que de certains amis. L'Église même, jusque dans ses représentants officiels, le traita comme une proie‘.
Sans doute faut-il voir dans les mesures prises par la Suprema contre Padre Pio en 1924 et en 1926 le résultat de l'influence, au moins partielle, du père Gemelli sur la congrégation et sur le pape. Désormais, le capucin ne 284
L'ENNEMI
connaîtra plus jusqu’à la fin de ses jours que la persécution, tantôt insidieuse, feutrée, tantôt d’une brutalité inouïe, parfois atténuée par une relative accalmie. N
.
A
CHAR
..
Turbulences
L'année 1924 s'ouvre sur de nouvelles épreuves : le 23 février, épuisé par la tâche et miné par le chagrin, le père provincial Pietro da Ischitella meurt d’un infarctus, âgé de quarante-quatre ans à peine. Le 15 avril, son vicaire Luigi d'Avellino, qui assure par intérim le gouvernement de la province, est déplacé et envoyé à Frascati, près de Rome : il n’a pas su mener à bien le transfert de Padre Pio. Celui-ci perd en eux — après le père Paolino, puis le père Benedetto — deux supérieurs compréhensifs, qui lui ont toujours témoigné la Le grande bienveillance. Malgré sa peine, il n’en trouve pas moins le courage de réconforter le père Luigi : C’est d’une main tremblante, le cœur brisé de douleur et les yeux voilés par les larmes, que je vous écris la présente. J'ai reçu votre lettre hier soir, et n’en suis pas encore revenu, tant vos lignes poignantes ont trouvé un écho en moi. Que vous dire, mon frère, à propos d’une disposition si fatale ? Que Jésus prenne votre défense et fasse triompher la justice, convertissant une fois encore en bien l’envie et la malveillance des hommes. R Que Jésus vous donne du courage et adoucisse votre bref martyre. Nous tous souffrons avec vous, prions pour vous et vous sommes unis toujours et partout [...] N’en doutez pas, mon père : l’épreuve ne sera pas longue, elle tournera à votre gloire et à la nôtre, et à la confusion et à la honte de tous ceux que rongent la rage et l'envie“,
Avec lui, c’est la province entière qui est frappée et,
inévitablement, il en éprouve un sentiment de culpabilité qui ne contribue pas à lui rendre plus supportables ses tourments ; on l'entend souvent demander pardon à ses confrères : « Je vous suis un poids intolérable, je ne vous attire que des ennuis. » Ils ne lui ménagent pas pour autant 285
PADRE PIO
leur affection, bien qu’ils soient tenus à la plus grande prudence. Ses appuis à Rome font montre également d’une extrême discrétion, tout en étudiant les moyens de lui venir en aide. Enfin, il
peut compter à San Giovanni
Rotondo sur d’indéfectibles amitiés : son fidèle Emmanuele Brunatto habite non loin du couvent, ainsi que Francesco Morcaldi, maire de la localité, qui jouit de l’estime générale. Maria Pyle, richissime héritière du « roi du savon » américain, convertie au catholicisme au contact de
son amie la célèbre pédagogue Maria Montessori, est venue en 1923 s'établir dans ce village perdu, mettant sa fortune à la disposition des œuvres de Padre Pio : la seule impression qu'elle a retirée de sa messe l’y a déterminée. Il y a aussi la population locale, prête à se soulever à la moindre rumeur de transfert : attachement émouvant, certes, mais à double tranchant. En effet, la stricte application des mesures préconisées par le Saint-Office n’a pas mis
un
terme
aux
débordements
de certains
fidèles,
signalés déjà en 1919 par le père Paolino à son provincial : Armée de ciseaux [...] la foule est allée jusqu’à couper
des morceaux de ses chasubles, de son habit, de son cordon, et même les sièges sur lesquels Padre Pio s'était assis ; et pendant que celui-ci repartait, escorté par des gardes et des carabiniers, il n’a pas manqué d’audacieux pour réussir à couper quelque morceau de son habit, de son manteau‘.
Plusieurs se laissent entraîner à des maladresses dont l'écho, amplifié, parvient jusqu'à Rome et indispose les autorités, apportant de l’eau au moulin de ses détracteurs, embarrassant ses défenseurs : ainsi la mise en valeur du stigmatisé, la subtilisation et la diffusion de linges tachés de son sang, d’une image souvenir (imprimée pour la première fois le 27 juin 1919 et représentant Padre Pio en buste)®, les bavardages de certaines femmes qui fréquentaient le couvent et qui n'étaient pas toujours bien informées“*, Certaines d’entre elles donnent aux fidèles le spectacle de chicaneries peu édifiantes dès lors qu’il s’agit d’avoir une place au premier rang à la messe de Padre Pio,
se répandent en ragots, en fausses confidences, en récits 286
L'ENNEMI
des plus fantaisistes, fustigées par le père Agostino qui voit en elles rien moins que des suppôts de Satan ! Le
À peine le Seigneur l’a-t-il fait connaître au monde, que Satan a entrepris aussitôt une autre lutte contre la réputa-
tion de sainteté de Padre Pio, spécialement par le moyen de la presse. et des fanatiques, et de femmes Date Le cercle des laïcs proches de Padre Pio, même animés des meilleures intentions, n’est pas non plus à l'abri de
tout reproche, ainsi que le souligne Flavio Peloso dans son
étude sur le contexte :
Il leur manquait pourtant, parfois, un certain sensus Ecclesiae qui vient du dialogue, de la relation avec les autres composantes de l’Église. Peut-être des interlocuteurs vrais et autorisés leur manquèrent-ils. Ils ne les trouvèrent pas parmi le clergé local, où l’indignité de certains prêtres anéantissait la rectitude des autres, parce que la première trouve un écho plus rapide auprès de la population. Les supérieurs de l'Ordre étaient plus prudents car, connaissant depuis plus longtemps les façons d’agir des autorités ecclésiastiques, ils étaient plus à même de préserver l’obéissance et la communion, même face à des dispositions contraires : ils savaient que la vérité et la sainteté, dans l'Église, éclosent, se purifient et resplendissent seulement dans l’unité. À ce titre, l’expérience vécue par Padre Pio dans ces « années de tourmente » constitue une leçon de vie ecclé-
siale intéressante et par certains aspects originale“,
Ces maladresses, qui vont se multipliant, s'ajoutent aux calomnies visant à discréditer totalement l’humble moine du Gargano. Aussi, le 24 juillet 1924, le Saint-Office publie-t-il un wonitum* rappelant les dispositions du décret de l’année précédente et y ajoutant une nouvelle injonction : Ayant maintenant réuni d’autres informations, de sources nombreuses et sûres, la même suprême et Sacrée
Congrégation estime de son devoir d’exhorter à nouveau les fidèles, avec des paroles encore plus graves, de s'abstenir 287
PADRE PIO
de tout rapport avec le susdit père, même épistolaire et pour des motifs de dévotion”.
C’est clair, et les fidèles de Padre Pio en sont consternés, d’autant plus que sa famille religieuse semble prendre ses distances d’avec lui. En effet, on a su par des fuites que le procureur général des capucins a adressé le 6 avril à tous les couvents une note confidentielle enjoignant aux religieux d'observer le silence le plus total sur leur célèbre confrère. Mesure de prudence, destinée avant tout à préserver Padre Pio : les supérieurs majeurs de l’Ordre le soutiennent, mais ne peuvent le faire ouvertement pour ne pas donner au public l’impression qu’ils se dressent contre la Suprema. Le jour même où paraît le monitum, Mgr Elia Dalla Costa, évêque de Padoue, qui jouit d’un renom de haute vertu, publie dans son Bulletin diocésain une exhortation à ses fidèles, les invitant à accueillir les directives de l’autorité ecclésiastique et à rester à distance du merveilleux. Attitude compréhensible de la part d’un pasteur qui, ignorant les dessous de la situation, se conforme filialement à la voix de l’Église et entend en donner l'exemple à ses ouailles. À priori ni favorable ni hostile au capucin, parce qu’il n’a pas eu l’occasion de se faire une opinion, il s’en remet avec confiance aux « experts » car il ne conçoit pas que ceux-ci soient partiaux. Plus tard, mieux informé, il se
fera un devoir de soutenir Padre Pio et son œuvre. L'heure des ténèbres
Le père Bernardo d’Alpicella, capucin de Parme, a été nommé vicaire pour diriger la province de Foggia. Il n’est pas prévenu contre Padre Pio, qu’il n’a jamais rencontré. Mais il entend bien ne pas subir le sort de son prédécesseur et, au terme de dix mois d’observation, il prend de sa
propre initiative de nouvelles mesures disciplinaires :
Veuillez obéir, comme toujours — écrit-il à Padre Pio -,
sans aucune réserve aux ordres présents, et je vous assure
que vous accomplirez la chose la plus agréable aux supé288
L'ENNEMI
rieurs et la plus utile à l'Ordre entier. Croyez, mon très cher Père, que Dieu le veut“.
Les directives sont catégoriques : Ne vous présentez plus à aucune personne
qui vous
attendrait pour vous parler à la sacristie, à l’hôtellerie ou au couloir qui mène à celle-ci [...], surtout les femmes
de San Giovanni Rotondo et des environs qui, par leurs dévotions excessives et mal entendues, nous causent un monde d’ennuis [...] Après avoir confessé, ne vous arrêtez
jamais à parler avec les personnes que vous venez d’entendre en confession, ni dans le confessionnal, ni hors du confessionnal, mais regagnez aussitôt directement votre cellule [...] Après la sainte messe, dès que vous aurez retiré
vos vêtements liturgiques, allez faire l’action de grâces au chœur (des moines), sans vous arrêter pour parler à quiconque, ni permettre qu’on vous baise la main [...] Si de telles mesures ne sont pas prises spontanément par nous, nous les verrons tôt ou tard imposées par Rome qui sera, on peut le prévoir, très sévère cette fois”°.
Le prétexte à une telle rigueur est qu’il faut couper court aux insinuations, aux calomnies et à l'envoi, par ceux qui fréquentent l’église et le confessionnal, de lettres anonymes à la curie épiscopale. Cela est sans doute vrai, mais le vicaire entend également se prémunir contre tout blâme de ses supérieurs. Il ne fait que traduire les sentiments du ministre général, qui a écrit quelque temps auparavant à Padre Pio :
Nous connaissons les graves difficultés qui s'opposent à J’accomplissement de ce qui vous a été signifié : faites en sorte de surmonter ces doutes priez beaucoup, afin que rien n'arrive de ce que plusieurs craignent. Dès lors qu’il s’agit de faire la très sainte volonté de Dieu, le démon se dresse toujours contre nous et même maintenant il vou-
drait nous empêcher de l’accomplir ;mais vous, au nom de Dieu, saurez aller de l’avant’!.
Il est vrai qu’augmente la tension avec le Saint-Office, Le 3 mai 1625, les évêques capucins d'Italie, réunis en 289
PADRE PIO
assemblée plénière à Fossombrone, évoquent la situation. Mgr Longhin®, évêque de Trévise, ayant exprimé sa douloureuse indignation d’avoir entendu à la congrégation du Consistoire les accusations
lancées par Mgr Gagliardi
contre Padre Pio — accusations que la plupart ignoraient — obtient de ses frères dans l’épiscopat qu'on mette tout en œuvre pour défendre l'honneur de celui-ci ; et Mgr Cucca-
rollo, évêque de Bovino, se charge d’effectuer à titre privé une enquête sur Mgr Gagliardi, dont le diocèse est voisin du sien. De son côté, le père Luigi d’Avellino ne reste pas inactif, il se confie à don Orione”, le « prêtre des déshé-
rités et de ceux qui ne vont pas à la messe », qu’il connaît depuis quelques années et qui se trouve alors à Rome : La douloureuse épreuve infligée à notre bon Padre Pio se poursuit, toujours plus terrible, et ma chère province monastique connaît les plus sombres angoisses, sans que lon puisse nourrir l'espoir de voir un rayon de soleil. Le bruit court, avec insistance, que le cher Père doit être absolument éloigné, faute de quoi la province ne connaîtra point de tranquillité*f.
Très populaire en Italie et très estimé, sinon vénéré, par la plus grande partie de l’épiscopat, don Orione jouit également de la confiance du pape Pie XI. Il est également bien informé, semble-t-il, de la situation de Padre Pio, dont il n’hésite pas à dire qu’il est un saint : Ce matin, pendant que j'étais à l’autel, célébrant la sainte messe, ce fut comme si Notre-Seigneur m'avait dit : « Fuit obediens usque ad mortem, mortem autem crucis. » Padre Pio doit être tout à Jésus crucifié et, par amour pour Jésus et l'Église Sainte, être crucifié dans la joie de la charité. Tel est le sens de ce dont j'ai eu l’intuition, et que traduisent en partie mes paroles : je suis incapable de l’exprimer mieux, car la boue ne saurait refléter le soleil, ni la charité de Notre-Seigneur. Que Votre Excellence Révérendissime embrasse Padre Pio d’un saint baiser de ma part, malgré ma misère. Veuillez pour moi baiser son habit, son cordon, et lui dire qu’en esprit je baise très fraternellement
ses mains et ses pieds’,
290
L'ENNEMI
Cette lettre était adressée
à Mgr Valbonesi,
ancien
évêque d'Urbania et chanoine du chapitre vatican, qui est un ami de Padre Pio et que le décret de 1923 a bouleversé : il s'est alors tourné vers don Orione, son conseiller spirituel, qui l’a encouragé à faire preuve de la plus filiale soumission à l'Église. À la même époque, Francesco Morcaldi, maire de San Giovanni Rotondo, adresse de son côté une supplique au cardinal Sbaretti, préfet de la congrégation du Concile, pour demander une enquête sur les agissements et la conduite scandaleuse de Mgr Gagliardi et des chanoines de San Giovanni Rotondo. Il est assuré de l’appui du général Ugo Franco, préfet de Foggia, que scandalise la conduite de l’évêque et de son clergé corrompu. Chacun attend de ces démarches un règlement définitif de la situation de Padre Pio. Bilocation
Parmi les nombreux pénitents que Padre Pio reçoit à longueur de journée, Maria Di Maggio, une jeune femme, est venue lui confesser une relation coupable avec l’archiprêtre Prencipe, doyen du chapitre de San Giovanni Rotondo. Elle veut rompre mais, soumise de la part du chanoine à une forte pression psychologique et même à des menaces, elle a peur. Padre Pio, à force de patience et
de douceur, parvient à lui donner la force de se libérer de cette emprise, ce qui met don Prencipe hors de lui*. Le chanoine Miscio, de San Giovanni Rotonde, va trouver à Pietrelcina le frère de Padre Pio, Michele Forgione : il a remis, lui dit-il, à un éditeur milanais le manuscrit d’un libelle contre le capucin stigmatisé, mais, pris de remords, il souhaiterait en empêcher la publication. C’est chose difficile, car l'éditeur réclame le remboursement de l'avance qu’il lui a consentie, et il n’a plus cet argent. Michele pourrait-il l'aider? Il a besoin de 5 000
lires,
somme importante à l’époque. Michele est épouvanté à la perspective de cette publication : « Je ne dispose que de 291
PADRE PIO
cinq cents lires, mais je vendrai mes terres, pour que mon frère ne souffre pas davantage. » La tentative d’extorsion échoue de justesse grâce à l'intervention de Brunatto, ee a été informé par Maria Pompilio, une des filles spirituelles de Padre Pio : le chanoine Miscio s’est vanté auprès d’elle de briser enfin Padre Pio et sa famille, allant jusqu’à lui expliquer comment... Au jour convenu de la remise de la somme par Brunatto, qui a reçu délégation de Michele, le chanoine doit se contenter de 3 000 lires, trois billets dont les numéros ont été communiqués au maréchal des carabiniers que Brunatto a informé de l’affaire. Quand Miscio revient chez lui, des carabiniers l’attendent... Arrêté aussitôt, il sera condamné le 2 décembre
1926 à trois mois
d'emprisonnement, au remboursement de la somme extorquée et aux frais du procès. Ayant fait appel, il sera condamné en 1929 à dix-huit mois de prison ferme, sentence confirmée en 1931 par la Cour de cassation. Les interventions de Padre Pio en sa faveur auprès du ministère de la Justice se heurteront à un refus aussi net que courtois, «compte tenu du caractère particulièrement odieux du délit”, »
x
Le chanoine Palladino, en qui s’allient la luxure et le goût du lucre, est également un ennemi acharné de Padre
Pio et se montre d'autant plus violent qu’il se croit intouchable : Je ne crains personne, pas même le Christ. Monseigneur me protège et l’archiprêtre (Prencipe) a intérêt à se tenir à carreau, car je connais ses secrets”,
Décidé à mettre un terme aux sanctions qui frappent Padre Pio, Brunatto constitue un solide dossier sur ces tristes personnages et sur d’autres, ainsi que sur Mgr Gagliardi, et se rend à Rome le 23 juin 1925. C’est là qu il rencontre Don Ofrione, sur le conseil de la comtesse Salviucci, nièce du cardinal Silj. Horrifié par les documents que lui présente l’ami de Padre Pio, don Orione l'introduit auprès des cardinaux les plus influents de la Curie, qui sont ainsi informés dans le détail de la situation
à San Giovanni Rotondo, L'accueil du cardinal Merry del 292
L'ENNEMI
Val”, secrétaire du Saint-Office, est assez froid : cet homme austère, qui n’a en vue que le bien suprême de l'Église, entend faire respecter — fût-ce de façon rigoureuse — le droit dans l’Église. Mais, peu doué pour la communication, il ne réalise pas combien les simples fidèles sont étrangers aux subtilités de ce droit : Le Saint-Office n’a jamais dit cela. Dans les communiqués du Saint-Office, il est dit Mon constat, ce qui signifie « Nous n'avons pas constaté » [...] Le Saint-Office n’a
pas condamné Padre Pio. Quand la Swprema veut condamner un prêtre, elle le suspend 4 divinis. Or ce n’est pas le cas pour Padre Piof,
Brunatto est capable d’entendre cela, mais les millions de catholiques qui ont connaissance des déclarations du Saint-Office ne saisissent pas ces nuances. Il découvre aussi avec étonnement que le cardinal n’est pas aussi opposé qu'on le dit. Mais n’en restent pas moins FE mesures disciplinaires concernant Padre Pio, qui ressemblent à autant de sanctions contre lui. Le rapport de Brunatto a néanmoins un résultat positif : au sein de la Curie, des voix s'élèvent de plus en plus nombreuses et insistantes, qui réclament une visite canonique à San Giovanni Rotondo et dans le diocèse de Manfredonia. Et les deux personnages les plus importants de la Curie y sont résolus : Le cardinal Merry le cardinal Gasparri, turpitudes, auraient intelligence et d’une Heureusement, don de lautref!,
del Val, secrétaire du Saint-Office, et secrétaire d’État, ulcérés de tant de voulu y remédier... tous deux d’une moralité au-dessus de tout soupçon. Orione avait la confiance de l’un et
L'impatience de Brunatto, qui ne tient pas compte des conseils de prudence que lui prodigue don Orione, cause bientôt de nouveaux torts à Padre Pio. Le 12 avril 1926,
il publie, sous le pseudonyme de Giuseppe De Rossi, un livre intitulé Padre Pio da Pietrelcina. Ce n'est pas tant,
contrairement à ce que laisse entendre le titre, une biographie du capucin, qu’une charge très documentée contre 295
PADRE PIO
Mgr Gagliardi et les chanoines de San Giovanni Rotondo. La réaction du Saint-Office ne se fait pas attendre : le 23 avril, un communiqué condamne le livre, interdit de toute façon ps jure parce qu’il n’est pas revêtu de l’imprimatur, obligatoire pour les ouvrages traitant de miracles et faits extraordinaires. Le 11 juillet, c’est le livre (publié sous le même titre et par le même éditeur) de Giuseppe Cavaciocchi — le journaliste qui a effectué l'enquête sur l’enfance de Padre Pio —, qui est à son tour interdit #ps0 jure. Une fois de plus, le nom de Padre Pio apparaît dans les textes publics de la Suprema. Dès la parution du livre de Brunatto, le Vatican a fait acheter tous les exemplaires qu’il a pu trouver, même don Orione s’est impliqué dans cette opération : il était inutile de remuer cette fange. Mais l'ouvrage a fait quelque bruit,
et surtout les agissements de Mgr Gagliardi et de ses sbires se trouvent jetés sur la place publique. Plus que jamais, une visite apostolique s'impose. Pourtant, l’évêque indigne compte encore des défenseurs à Rome, qui font obstruction, et les choses traînent en longueur. La situation est si complexe que, lors d’une de ses sessions de la fin de l’année, la commission du Saint-Office réunie en présence de Pie XI décide d’en finir une fois pour toutes; le pape et certains cardinaux sont partisans d’une action radicale qui,
même si elle frappe Padre Pio, permettra d’envisager une solution plus sereine du cas Gagliardi, dès lors qu’on fera abstraction de ses griefs personnels contre le capucin stigmatisé : Sans le vouloir, [Padre Pio] est devenu le signum contra-
dictionnis qui dévoile, jusque chez les ecclésiastiques, les bas intérêts et la corruption qui, au-delà de leurs personnes, portent atteinte à la sainteté de l’Église®.
On envisage le suspens* a divinis : Padre Pio ne pourra plus célébrer l’eucharistie en public, ni dispenser aucun sacrement, et surtout pas celui de la réconciliation. S’il n’y a plus de messe et s’il ne confesse plus, le flot des pèlerins se tarira immanquablement. Or, tandis que les membres de la commission délibèrent : 294
L'ENNEMI
On vit entrer un frère capucin avec les mains croisées dans les manches de sa robe, qui semblait s’avancer d’un pas claudicant mais décidé. Il alla directement vers le pape sans qu'aucune des personnes présentes ait pu l’intercepter, s'agenouilla devant le Saint-Père, lui baisa les pieds et le supplia en ces termes : « Sainteté, pour le bien de l'Église, ne permettez pas cela. » Puis il sollicita la bénédiction du pontife, lui baisa de nouveau les pieds, se releva et, avec assurance, se dirigea vers la sortie,
Sidérés, les prélats comprennent qu’ils ont assisté à une bilocation de Padre Pio, d'autant plus que les gardes suisses, interrogés, n'ont vu absolument personne entrer ni sortir de la salle de la congrégation. Cet incident est attesté par le serviteur de Dieu Pio Delle Pianef#, qui en tenait le récit de la belle-sœur du cardinal Silj. Des saints et un rebelle
La visite apostolique du clergé de San Giovanni Rotondo est confiée à Mgr Bevilacqua, du Vicariat de Rome, un fidèle serviteur de l’Église, intègre et intelligent, qui s’adjoint Emmanuele Brunatto comme collaborateur : l’homme connaît la situation et maîtrise ses dossiers. L’enquête se déroule du 26 mars au 6 avril 1927, les édiles et les magistrats apportent des témoignages accablants, l’archiprêtre et les chanoines sont interrogés. Ces derniers jouent leur va-tout : Le 7 juin — inspirés par Mgr Gagliardi qui sent le danger pour lui-même -, ils écrivent au cardinal Sbaretti pour se disculper. En vain. Au terme d’une seconde phase de l’enquête (29 septembre-9 octobre), les sanctions tombent : Palladino, qui a été déclaré suspens a divinis, est définitivement éloigné de San Giovanni Roton-
do ; Miscio, déjà condamné par la justice civile, purge sa peine, et l’Église n’y ajoute pas. Il fera bientôt amende honorable. Quant à Prencipe, il présente fort opportunément un certificat médical de complaisance le déclarant atteint d’hypocondrie et d’asthénie psychique ! 295
PADRE PIO
Cela ne satisfait point encore Brunatto : Mgr Gagliardi n’est pas inquiété, Padre Pio n’est pas réhabilité. Pourtant, suite à la plainte qu’ont déposée auprès de la congrégation du Consistoire neuf chanoines du chapitre de Manfredonia, le diocèse est soumis à une visite apostolique le 22 mai 1928 et, dès le 12 juin, le rapport en est remis à la congrégation : une liste écrasante de turpitudes et d’exactions rigoureusement attestéesS, Le risque d’un scandale est tel que Rome ne se résout pas à sanctionner publiquement l’évêque indigne. Ce qui laisse au fougueux Brunatto le temps de compiler les documents qu’il a rassemblés et de composer un nouvel ouvrage, Lettera alla Chiesa (Lettre à
l’Église), sorte de livre blanc destiné à justifier Padre Pio en accablant Mgr Gagliardi, mais aussi plusieurs prélats de la Curie. Il gagne à sa cause Francesco Morcaldi, qui accepte de signer le livre, et, par mesure de prudence, il le fait imprimer en Allemagne : C’est un ouvrage que j'ai fait imprimer à Leipzig en 1929 par la Spamerske Buchdruckerei. Il compte 431 pages, avec la reproduction photographique de 281 documents. Signé par l'avocat Francesco Morcaldi, il a été rédigé par moi. Je me suis décidé à cette publication dans les premiers mois de 1929 quand, malgré les résultats des enquêtes privées, officieuses et officielles, nous n’avons obtenu aucun résultat. L'édition, limitée à 1 000 exemplaires, était destinée aux autorités religieuses et laïques les plus importantes de l’Église, à l’exclusion de toute autre personne. Naturellement, don Orione a été le premier informé de mon travail et de l’usage que j’entendais en faire. J'avais fait transporter de Leipzig à Munich les 1 000 volumes, les confiant — dans des caisses fermées — à mon ami Giuseppe De Paoli, joaillier en cette ville. Les originaux des documents, reproduits ou non dans le livre,
avaient été enfermés par mes soins dans un coffre-fort que j'ai fait envoyer de Munich [à San Giovanni Rotondo]
dans la villa de Maria Pyle...5
Il en a conservé une centaine d’exemplaires et en adresse deux à don Orione, lui demandant d’en remettre un à 296
L'ENNEMI
Pie XI. Tentative désespérée en faveur de Padre Pio, mais qui prétend soumettre le pape à un chantage ! Horrifié par le procédé autant que par le contenu du livre, don Orione demande conseil à son père spirituel, le cardinal La Fontaine®, qui dira plus tard au pape : « De cette histoire, il [don Orione] a trempé de sueur sept chemises en ces jourscif8 ! » Ce à quoi Pie XI répondra : « Il en a eu des sueurs froides, oui, mais il a donné au pape de grandes consolations®. » Don Orione s’efforce aussi de ramener à la raison Morcaldi, qui lui a écrit : Ni Brunatto ni moi n'avons changé. C’est uniquement pour l'intérêt supérieur de l’Église que nous travaillons et souffrons encore. Si nos intentions et nos fins étaient autres, nous ne continuerions pas — après sept années — de demander et d’implorer de la hiérarchie de l’Église cette Justice reconnue et promise, et tant et tant de fois retardée [...] La seule chose que nous demandons est Xe libre exercice
de l'activité apostolique pour celui qui remplit si dignement sa mission sacerdotale",
Finalement, don Orione — avec l’appui de la mystique Maria Aristea Bernacchia’!, qui impressionne Morcaldi par sa grandeur d'âme et sa bonté — convainc celui-ci de soumettre la question à Padre Pio. Ce dernier, après l'avoir tancé vertement, lui enjoint de se retirer de cette affaire et de soustraire les documents de chez Maria Pyle, trop can-
dide et trop liée à ses partisans les plus exaltés. Morcaldi obtempère. De son côté, Giuseppe De Paoli — à la demande de Padre Pio que lui a transmise Morcaldi — remet les caisses de livres à la nonciature apostolique en Allemagne, d’où elles sont expédiées au Vatican. Mais Brunatto continue de sagiter, bien qu’enfin Mgr Gagliardi ait été destitué le 1‘ octobre 1929 et se soit retiré dans sa famille, à Tricarico, avec interdiction d’arborer les insignes épiscopaux (il mourra, complètement oublié, en 1941). Au début de l’année 1930, il commence
à diffuser sous le manteau Lertera alla Chiesa jusque dans les cercles proches de Mussolini : Arturo Bocchini, direc-
teur général de la sécurité publique, en reçoit un exem297
PADRE PIO
plaire. L'affaire provoque un sérieux malaise à la Curie.
Puis c’est Alberto Del Fante, un ancien franc-maçon converti par Padre Pio, qui se met à publier sur celui-ci : Journaliste de Bologne, sans préjugés mais pules, il avait déjà fait publier des ouvrages sur y insérant des relations non contrôlées de miracles, causant dans les hautes sphères de grands torts à Padre Pio”?,
sans scruPadre Po, prétendus l'Église de
Son livre — À Padre Pio da Pietrelcina, l'Araldo del Signore (À Padre Pio da Pietrelcina, le héraut du Sei-
gneur) — fait, le 22 mai 1931, l’objet d’une nouvelle notification du Saint-Office. Le lendemain, le ministre général
des capucins reçoit communication Suprema :
d’un décret de la
À Padre Pio sont ôtées toutes les facultés du ministère sacerdotal, hormis celle de célébrer la sainte messe, mais seulement dans les murs du couvent et en privé, dans la chapelle intérieure et non dans l’église ouverte au public”.
C’est le père Raffaele da Sant’Elia a Pianisi, gardien du couvent et ami de Padre Pio, qui est chargé de faire connaître à celui-ci la douloureuse nouvelle : Je pris mon courage à deux mains et, après les vêpres,
alors que Padre Pio était au chœur en prière comme d’habitude, je le fis appeler au salon, où il vint aussitôt. Je lui fis part du décret du Saint-Office qui lui interdisait de célébrer la messe en public et d’entendre les confessions des religieux aussi bien que des fidèles. Alors, levant les yeux au ciel, il dit : Que la volonté de Dieu soit faite! Puis il se couvrit le visage de ses mains, inclina la tête et ne dit plus un mot. Je cherchai à le réconforter, mais il ne pouvait trouver de réconfort qu’en Jésus crucifié, car peu après il retourna au chœur, où il resta jusque plus de minuit’,
Dès cet instant, et bien que le décret stipule que l’interdiction prend effet à partir du 11 juin, fête du Corpus 298
L'ENNEMI
Domini (Fête-Dieu), Padre Pio se soumet sans réserve aux ordres de la hiérarchie. Condamné
Il est loin désormais le temps où l'Ordre capucin pouvait se bercer de l'illusion que le Saint-Office n’interviendrait pas dans le « cas Padre Pio » : Nous savons que la Curie de Rome se tient extérieure à tout (et espérons que la Syprema laissera Padre Pio tranquille), mais la curie diocésaine? Y a-t-il quelque information” ? Avec le recul, en lisant et relisant les documents, tout le
monde acquiert la conviction que la question des stigmates n'est qu'un prétexte : la chrétienté entière sait depuis plus de dix ans que Padre Pio porte en son corps ces plaies mystérieuses et, jusqu'alors, aucun dicastère n’est jamais intervenu publiquement lorsqu'un fidèle présentait les marques d’une singulière communion à la Passion du Sauveur. En effet, il n’est point dans les mœurs vaticanes de s’ingérer en ce domaine délicat, laissé à l’appréciation de l'Ordinaire* du lieu ou des supérieurs religieux. Même des simulatrices n’ont point subi les foudres du Saint-Office, telle la redoutable Catherine Filljung qui, jusqu'à sa mort en 1915, donna durant quarante ans du fil à retordre aux successifs évêques de Metz, dressant les prêtres les uns contre les autres et escroquant les Âmes pieuses ; et Vitaline Gagnon, dont les sensationnelles révélations et les spectaculaires mimes de la Passion abusèrent pendant une décennie le corps médical, divisant l’épiscopat canadien et manquant de porter un coup fatal à la famille religieuse qui l'avait accueillie, jusqu’au jour enfin où ses supercheries fussent démasquées. Sans parler de Laurentine Billoquet, dont les intrigues contribuèrent à pousser Mgr Le Nordez,
évêque de Dijon, à démissionner de sa charge pastorale en 190476, 279
PADRE PIO
Aussi, pourquoi Padre Pio fait-il soudain sous le prétexte de ses stigmates l’objet d’une intervention directe, et surtout publique, de la part du tribunal suprême de l’Église ? Il est prêtre, certes, et à ce titre investi d’un ministère pastoral officiel, mais il n’est pas — contrairement à ce que l’on affirme parfois — le « premier prêtre stigmatisé » dans l’histoire de l’Église. Sans remonter au carme français Julien de la Croix (1633-1663) qui, deux mois avant sa mort,
présenta aux pieds des plaies que beaucoup purent voir et dont on parla, le père Crozier (1850-1916)7, ainsi que le jésuite Johann Baptist Reus (1868-1947) furent stigmatisés. Il est vrai qu'ils obtinrent de Dieu la disparition rapide des extériorités qui signalaient leur union au Christ souffrant. Quand bien même les signes permanents du capucin du Gargano attirent l'attention et font converger vers lui des dizaines de milliers de pèlerins, ils ne constituent point la cause réelle des mises en garde et de la condamnation par le Saint-Office, comme le soulignera le cardinal Lercaro, archevêque de Bologne, dans le discours qu’il prononcera moins de trois mois après la mort de Padre Pio : L’austérité de son humble vie et le zèle de sa parole et de son ministère caché gênaient les pasteurs indigènes et provoquaient la crise de l’Église de Manfredonia, empoisonnée par l'infidélité, souillée par «des abominations commises dans le lieu saint » et couvertes par des monstrueuses complicités et des connivences intéressées. Les êtres méprisables, révélés par la lumière d’une vie sainte et d’un ministère immaculé, étaient malheureusement écoutés lorsqu'ils dénonçaient l’humble frère comme un hypocrite nibttoiste et qu'ils déclaraient que les
faits miraculeux qui lui valaient la confiance de la foule des fidèles étaient non seulement des illusions, mais des escroqueries.
La condamnation de l'autorité supérieure, le verdict qui la provoqua, non justifié par un examen objectif, le trouvèrent, comme les décisions de l’autorité le trouvèrent toujours, prêt à l’obéissance silencieuse... Jesus autem tacebat ! (« Jésus se taisait », dit saint Jean)’8.
C'est sa sainteté lumineuse et silencieuse qui dérange. Et ce d'autant plus qu’il fait preuve d’obéissance à l'autorité de ,
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L'ENNEMI
l'Église, quelle qu’elle soit, si partiale ou aveugle qu’elle se montre en certains de ses représentants. Obéissance qui n’est pas faiblesse non plus qu’elle ne trahit une tds mais qui est voulue : Padre Pio est lié par son vœu d’obéissance, rien cependant ne l’empêcherait de se justifier. Or, il s’y refuse, parce que cela l’amènerait à dénoncer ou accuser des personnes. Il puise dans la contemplation et l’imitation de Jésus durant sa Passion la force de se taire. Une obéissance portée à un tel degré d’héroïcité ne peut se comprendre que
dans la lumière de la foi : il obéit librement, parce qu’il croit en la valeur de l'exemple de Jésus, parce qu’il croit que le serviteur n'est pas au-dessus du Maître, parce qu’il croit que l’Église est d’institution divine, même si elle est défigurée en certains de ses membres. Durant toute cette période, il n’est pas facile de pénétrer le secret de son âme, de connaître ce qu’il vit en profondeur, sinon de façon globale, à partir de son comportement et de quelques témoignages de ses proches. Nous savons que la mort de sa mère, le 3 janvier 1929, lui a porté un coup sensible : elle était venue passser les fêtes de Noël auprès de lui et, ayant pris froid, a succombé à une
pneumonie. Il l’a assistée jusqu’au bout, chez Maria Pyle
qui l’hébergeait : Padre Pio, qui de nature est extrêmement sensible, s’évanouit au chevet de sa mère avant que celle-ci n’exhalât le dernier soupir. On le coucha sur un lit où il resta pratiquement trois jours, dans un état d’abattement physique et de totale prostration. Depuis la mort de sa mère, il est plus souffrant qu'auparavant car, disent les médecins, son système cardiaque a été ébranlé”.
Francesco Morcaldi évoque également quel choc a été la mort de mamma Peppa : La douleur de Padre Pio fut atroce, déchirante. Jamais nous n’aurions pensé le voir souffrir à ce point. Il semblait que sa force avait été brisée d’un coup, comme une corde qui se fût rompue, le laissant abattu sur son petit lit, pleurant et se lamentant pendant des journées entières, appe-
lant avec une infinie douceur : « Maman, ma petite 301
PADRE PIO
maman... » Quand, de retour du cimetière, je revins dans la petite maison où était morte sa mère, je trouvai Padre Pio alité, dans un état à faire pitié®.
À qui s’étonnait d’une si grande douleur, Padre Pio répondait : Ces pleurs sont des larmes d’amour, rien d’autre que de l’'amourf!.
Quelques jours plus tard, il a écrit à son frère Michele : Les jours passent et, loin de combler le grand vide qu'a produit en moi la chère disparition de notre mère bienaimée, ils me le font ressentir encore plus profondément. Mais c’est un vide qui déchire, certes, mais qui ne déséquilibre pas. Et de tout cela, que soient rendues des grâces infinies à l'Amour divin. Et vous tous, comment allezvous ? Bien, je l'espère. Et notre père ? je le recommande vivement à tes soins et à ton affection filiale. Entourez-le d'affection et gardez-vous bien de la contrister, ne seraitce que dans les choses les plus infimes®?.
C’est le seul écrit que nous possédons pour cette période. En revanche, nous ne disposons plus d’échanges épistolaires avec ses directeurs, puisque toute correspondance leur est interdite. Le père Benedetto est définitivement écarté, mais le père Agostino a parfois l’occasion de passer à San Giovanni Rotondo, et il note avec soin ses rencontres avec celui dont il fut et dont il reste le confident. Il l’a incité à tenir son journal, sans grand résultat : au bout de quelques jours, Padre Pio y a renoncé, à cause de sa vue déficiente et parce qu’il ne s’y sent nullement porté. La première page s'ouvre sur un programme de prière : QIX
y
Dévotions particulières quotidiennes. Pas moins de 4 heures de méditation, portant d’ordinaire sur la vie de Notre Seigneur, de sa naissance à sa passion et à sa mort. 302
L'ENNEMI
Neuvaines à la Madone de Pompéi, à s. Joseph, à s. Michel archange, à notre père s. François, au Cœur Sacré de Jésus, à s. Rita, à s. Thérèse de Jésus. Chaque
Jour, pas moins de cinq rosaires entiers.
Il fait mention, le 21 juillet, de brèves fulgurances de l'amour divin qui l’aident à supporter la déréliction dans laquelle il se trouve habituellement : Après quinze jours d’un douloureux
pâtir, ce matin
un la sainte messe, un bref instant pendant mon action
e grâces, j'ai entendu intimement Jésus qui me disait :
« Sois en paix, ne t'agite pas : je suis avec toi. » Je ne puis exprimer l'effet qu'ont produit ces brèves paroles, pronon-
cées sur un ton si doux, si pénétrant et si plein d’autoritéff.
Néanmoins, ces grâces sont exceptionnelles dans la nuit spirituelle qui est son lot quotidien : J'entendais au fond de mon âme un écho qui semblait me dire : tu es perdu à jamais, pense que tu seras détruit vin par cet enfer, dont tu ne sortiras jamais plus. audis tout, parce que tout est et sera toujours contre toi. Mon Dieu! Bien que te voyant comme un juge, je te
regardais pourtant avec un œil rempli d’une extrême
confiance, et pourtant je sentais que je ne pouvais espérer
aucune miséricorde. Et, pendant que je levais ce regard vers Dieu, il est arrivé ce qui est arrivé ce matin. Deo gratias !
Combien de temps a duré cet encouragement ? Une demi-journée et rien de plus. Et d’un coup, j'ai été rejeté dans fecreuset précédent*”.….
Il se trouve dans cetAc état lorsqu’il apprend sa condamna-. tion, aussi n'y a-t-il rien de surprenant à ce quil s'effondre : Je l’ai trouvé très abattu. À peine fûâmes-nous dans sa cellule, qu’il se mit à pleurer... Je le laissai pleurer pendant quelques minutes. Îl me dit qu’il ressentait profondément cette épreuve inattendue... « Mais c'est pour les âmes, justemen, que je ressens la douleur de l'épreuve », me dit1
303
PADRE PIO
Mais il se ressaisit bientôt :
Je l’ai trouvé très soulagé par la grâce de Dieu. « Alors, comment passes-tu les journées à présent ?».… Il me répon-
dit : « Je prie, j'étudie comme je peux... et j'ennuie mes frères. — Comment est-ce possible ? — Je plaisante comme avant, et même plus qu'avant. » Il m’a dit clairement : « Les premiers jours de cette terrible épreuve, je me suis senti mal, mais le Seigneur me soutient et c'est ainsi que je me suis adapté à ma nouvelle condition”. »
Il s'adapte, comme il le dit, en redoublant de prière, de fidélité, d'amour envers ses frères, meurtri de voir qu'à
cause de lui on frappe encore sa famille religieuse : déjà le 31 mars 1931, le couvent est passé sous l'administration directe du ministre général de l'Ordre, tandis qu'on en réduisait l'effectif et que le père gardien Raffaele da Sant’Elia a Pianisi — un des derniers intimes de Padre Pio — était écarté. Puis il y a eu de nouvelles rumeurs de transfert,
en Allemagne cette fois. À l’occasion de la visite d’un père franciscain, que l’on croyait être venu enlever le saint, la population s’est soulevée, une fois de plus : une véritable émeute, qui a duré presque toute la nuit du 6 au 7 avril. La foule, exaltée, a enfoncé la porte du couvent : Devant l'inscription Clôture, les femmes ont reculé. Mais les hommes sont montés jusque dans le corridor. Là,
ils furent surpris par ce à quoi ils ne s’attendaient pas : à l'entrée du couloir, Padre Pio était allongé par terre ! Il les apostropha avec énergie : — Que voulez-vous ? — Padre, nous voulons le moine qui est arrivé aujourd'hui. Nous ne lui ferons aucun mal, mais nous voulons que vous nous le remettiez, car il est venu pour vous emmener | — Répartez, vous dis-je. C’est un de nos confrères qui est venu s’entretenir avec moi, et nous ne nous le remettrons à personne.
— Nous vous promettons de ne lui faire aucun mal. Et Padre Pio, plus décidé que jamais :
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L'ENNEMI
— Je vous dis de repartir tranquilles. Mais si vous voulez entrer dans le couvent, vous devrez passer sur mon corpsf® !
Ce grave incident, s’ajoutant aux maladresses de Brunatto, a exaspéré les supérieurs majeurs de l'Ordre, enclins
désormais à se ranger du côté de la Suprema. Non qu'ils doutent de la sainteté de Padre Pio, mais il est un saint
dérangeant,
Notes 1. Diario, p. 61, 2. La chronique que le père Benedetto était censé avoir tenue se limite à quatre feuillets de notes écrites en 1921, pour la plupart indications de dates d'événements importants dans la vie de Padre Pio de 1918 à 1921. Une seule feuille porte quelques brèves réflexions. 3. Diario, p. 60. 4. P. Paolino da CASACALENDA, op. cit., pp. 179-180. 5. PADRE PI0, lettre du 2 décembre 1919 au P. Paolino da Casacalenda, Epistolario IV, p. 211. 6. Maria PREZIOSI, Lucia Fiorentino, figlia spirituale di Padre Pio, Fog-
gia, 1967, p. 42.
7. Giuseppe ORLANDO, op. cit., fo 19. 8. Cardinal Giacomo LERCARO, op. cit, pp. 7 ss. 9, Ces chefs d'accusation et d’autres se trouvent dans la synthèse du rapport de la visite apostolique du diocèse, effectuée en 1927-1928 par Mgr Giuseppe Bruno. Cf. Renzo ALLEGRI, op. cit., pp. 529-530. 10. Luigi PERONL op. cit, pp. 115-116. // Renzo ALLEGRI, op. cit.,
pp. 529-530. 11. Francesco MORCALDI, op. cit, p. 114.
12. Le livre du capucin Fernando da RIEsE P10 X : Padre Pio da Pietrelcina. 13. Cf Enrico MALATESTA, op. cit, pp. 159-160. //Giuseppe PAGNOSSIN, op. cit, I, p. 168. 14. Ibid. Les accusations contre les capucins sont parvenues à la Suprema sous forme d’une lettre anonyme. 15. Celestino da DEsIo, lettre du 29 juillet 1922 au ministre général,
f 4, in APG. 16. Diario, pp. 265-267. // P. Paolino da CASACALENDA, lettre du 3 août 1929 au ministre général, ë7 APG. 17. Ibid. 1] Luigi PERONL, op. cit., p. 118. 18. L'Osservatore Romano, 3 juillet 1922.
305
ps
PADRE PIO 19. Cf. Luigi PERONI, op. cit, p. 118.
20. P. Paolino da CASACALENDA, op. cit., p. 183. 21. PADRE P10, lettre du... (fin janvier) 1922 au P. Benedetto, Epistolario I, pp. 1256-1257.
22. PADRE Pi0, lettre du 3 mai 1922 au P. Benedetto, Epistolario I,
1273:
< 23. P. Pietro da ISCHITELLA, lettre du 28 juin 1922 au P. Giuseppe Antonio da San Giovanni in Persiceto, ms., APG, f 3.
24. Ibid. 25. Ibid. 26. Edoardo — en religion Agostino — GEMELLI (1878-1959), médecin,
puis franciscain conventuel, est le cofondateur de l’Université du SacréCœur de Milan et le fondateur de trois instituts séculiers, les Missionnaires de la Royauté du Christ. Il a été le directeur spirituel de la servante de Dieu Armida Barelli (1882-1952).
27. Cité par Fernando da RIESE PIO X, op. cit, p. 161. 28. P. BENEDETTO, lettre du 16 juillet 1932 au P. Luigi d’Avellino, vicaire provincial des capucins de Foggia, APP, sec. X, cart. 8. 29. Fortunato da SERRACAPRIOLA, lettre du 16 septembre
1932 au
P. Luigi d’Avellino, APP, sec. X, cart. 8. 30. Ibid. 31. Registro dei visitatori, 18 aprile 1920, APP. 32. Luigi d’AVELLINO, Exposé adressé au père Vigilio da Valstagna, ministre général de l'Ordre, novembre 1932, APP, sec. X, cart. 8. 33. Ibid. 34. Ibid. 35. Agostino GEMELLI, Le affermazioni della scienza intorno alle stimmate di San Francesco, in Studi francescani, nuova
serie, 10 (1924),
pp. 368-404 ; et, sous le titre Le stimmate di San Francesco nel giudizio della scienza, in Vita e pensiero, Milano, 10 (1924), pp. 580-603. 36. MaARTINDALE C. C., Padre Pio da Pietrelcina, in The Month,
vol. VII, 1952, n° 6, pp. 348-357. 37. Agostino GEMELLI, lettre du 20 juin 1952 à Martindale C. C., copie in APP, sec. 10, cart. 9. 38. Flavio PELOSO, Don Luigi Orione e Padre Pio da Pietrelcina nel decennio della tormenta : 1923-1933, Milano, Editoriale Jaca Book, 1999, p. 115, note 18. 39. Luigi PERONI, op. cit., p. 122. 40. Antonio GALLO, o.f.m. conv., Padre Pio da Pietrelcina (1887-
1968), il piu grande francescano del nostro tempo — Commemorazione, Roma, Luce Serafica (supplemento). 41. PADRE P10, lettre du 16 avril 1924 au P. Luigi d’Avellino, Epistola-
rio IV, pp. 401-402.
42. P. Paolino da CASACALENDA, lettre du 8 août 1919 au P. Pietro da Ischitella, APP, sec. XIII, cart. 1. 43. Ibid., pp. 117-118 et 240-241.
44. P. Bernardo d’ALPICELLA, lettre du 22 avril 1925 à Padre Pio, $ 12, in APG.
306
L'ENNEMI
45. Diario, p. 85. 46. Flavio PELOSO, op. cit., pp. 48-49. 47. ASS 16 (1924), p. 356. 48. Elia Darra Cosra (1872-1961), plus tard archevêque de Florence et cardinal. Sa cause de béatification a été introduite en 1981. : 49. P. Bernardo d’ALPICELLA, lettre du 22 avril 1925 à Padre Pio, APG, 2:
50. Zbid. 51. Giuseppe Antonio da SAN GIOVANNI IN PERSICETO, lettre à Padre Pio [s.d.], APG. 52. Andrea Giacinto LONGHIN (1863-1935) fut un grand pasteur et
un apôtre infatigable. Sa cause de béatification a été introduite en 1981. 53. Luigi ORIONE (1872-1940), prêtre, fondateur de la Petite Œuvre de la Divine Providence, béatifié en 1980. 54. Luigi d’AVELLINO, lettre du 24 mai 1925 à don Luigi Orione, Archivio Don Orione, sec. Padre Pio, Roma. 55. Luigi ORIONE, lettre du 25 août 1923 à Mgr Antonio Valbonesi, Archivio Don Orione, sec. Scritti, Roma, p. 175. 56. Cf. Estratti della Visita Apostolica di Mons. Felice Bevilacqua 19271929 concernent: l'arciprete Prencipe, il canonico De Nittis e la sig.na Padovan, in Enrico MALATESTA, op. cit., pp. 527-529.
57. Cf. Compte rendu des sentences contre le chanoine Miscio, 5 Enrico MALATESTA, op. cit., p. 526. 58. Enrico MALATESTA, op. cit, p. 203. Déposition de Maria Ferrara Loritella lors de la visite canonique de mars 1927. 59. Raphaël MERRY DEL VAL (1865-1930), d’origine anglaise et espagnole, secrétaire du Saint-Office, était un saint prélat. Sa cause de béatifi-
cation a été introduite en 1956, puis reprise en 1986. 60. Flavio PELOSO, op. cit, p. 46. 61. Jbid., p. 56. 62. Ibid., p. 47. 63. Témoignage manuscrit du serviteur de Dieu Pio Delle Piane in Giuseppe PAGNOSSIN, op. cit. I, pp. 264-265. 64. Pio DELLE PIANE (1904-1976), prêtre de l'Ordre des Minimes,
disciple et ami de Padre Pio qu’il visita chaque mois à partir de 1954, et qui le tenait pour un saint. Sa cause de béatification a été introduite en 1995. 65. Cf Sintesi dei copi d'accusa accolti dal visitatore Apostolico nel 19271929 contro mons. Pasquale Gagliardi, arcivescovo di Manfredonia, in Enrico MALATESTA, op. cit., pp. 529-530. 66. Emmanuele BRUNATTO, op. cit., pp. 17-18. 67. Pietro LA FONTAINE (1860-1935), patriarche de Venise. Sa cause
de béatification a été introduite en 1971, et reprise en 1988. 68. Flavio PELOSO, op. cit., pp. 67-68,
G9. Ibid, p. 168.
70. Francesco MORCALDI, lettre du 8 avril 1930 à don Orione. Archivio Don Orione, sec. Padre Pio, Roma.
307
71. Maria Aristea CECCARELLI BERNACCHIA (1883-1971), mariée à un
homme violent, s’est sanctifiée dans l’apostolat auprès des malades et des pauvres. Sa cause de béatification a été introduite en 1998. 72. Francesco MORCALDI, op. cit, p. 5. 73. Lettre 255-19 de la Congrégation du Saint-Office, en date du 23 mai 1931. 74. P. Raffaele da SANT'ELIAA PIANISI, op. cit, À 70. 75. Édouard D’ALENÇON, lettre du 23 novembre 1919 au P. Pietro da
Ischitella, APP, sec. V, cart. 1, année 1919. 76. Catherine Filljung a fait l’objet d’une étude très documentée de Mgr Jean-Baptiste PELT, évêque de Metz : La Vérité sur Catherine Filljung, fausse mystique (1848-1915), Metz, Éd. Le Lorrain, 1934. Vitaline Gagnon (1852-1936) — en religion sœur Espérance de Jésus — simula extases et stigmates pour supplanter la Servante de Dieu Élisabeth Bruyère (1818-1875), fondatrice des Sœurs Grises de la Charité d'Ottawa
(Canada), qui l’avait accueillie dans son institut. Démasquée en 1876, elle quitta la congrégation et mena dès lors une vie errante. Sur Laurentine Billoquet, cf Jacques Maître, Les Srigmates de l'hystérique et la peau de son évêque — Laurentine Billoquet (1862-1936), Paris, Anthropos, 1993, 77. Cf. Frère BERNARD-MARIE, Le Père Crozier, l'ami stigmatisé du père
de Foucauld, Paris, Chalet, 1987. 78. Cardinal Giacomo LERCARO, op. cit., p. 6. 79. P. Bernardo D’ALPICELLA, Relazione bimestrale, 14 mars 1929, f 1, ACP. 80. Francesco MORCALDI, op. cit, p. 57.
81. P. Raffaele da SANT’ELIAÀ PIANISI, op. cit., © 56. 82. PADRE Pio, lettre du 17 janvier 1929 à son frère Michele Forgione, Epistolario IV, pp. 955-956. 83. PADRE Pio, Frammenti di « Diario », juillet 1929, Epistolario IV, p: 1022;
84. Ibid., p. 1022. 85. Ibid, p. 1023.
86. Diario, pp. 78-79 (1* juillet 1931). 87. Ibid., p. 79 (24 juillet 1931).
88. Costantino CAPOBIANCO, Detti e anedotti di Padre Pio, a cura di padre Gerardo di Flumeri, Testimonianze n. 4, San Giovanni Rotondo, 1973, p. 166.
VI
Un grand arbre dans la tempête Yahvé a voulu l’écraser par la souffrance ; S’il offre sa vie en sacrifice expiatoire, Il verra une postérité, il prolongera ses jours, Et par lui la volonté de Yahvé s’accomplira. À la suite de l'épreuve endurée par son âme, Il verra la lumière et sera comblé, (Is 53, 10-11a.)
Bien avant que Padre Pio arrive à San Giovanni Rotondo, il y a de cela quinze ans à présent, une sainte fille de la localité nommée Lucia Fiorentino a eu une vision prophétique : J'ai vu en vision un arbre d’une taille démesurée qui s'élevait dans la cour de notre couvent des capucins, et j'ai entendu une voix qui me disait : « C’est le symbole d’une Âme qui est encore loin, mais qui viendra ici, et qui fera beaucoup de bien à ce pays. Comme cet arbre, elle sera forte et bien enracinée, et toutes les Âmes qui viendront — d'ici ou de plus loin — se réfugier à son ombre, seront libérées du mal (il s’agit de ceux qui auront recours à ce digne prêtre pour en recevoir la lumière, le pardon et le remède à leurs péchés). S'ils viennent humblement, ils recevront de ce digne prêtre des conseils et des fruits de vie éternelle. Et malheur à ceux qui mépriseront ses conseils et sa façon d’agir, le Seigneur les punira sévèrement dans cette vie et dans l’autre. Sa mission s’étendra sur le monde entier et nombreux seront ceux qui viendront se réfugier 309
PADRE PIO
à l'ombre de cet arbre mystique pour en recevoir des fruits de grâce et de pardon!. »
L'arbre est à présent exposé à la tempête. Nul ne peut plus l’approcher ni venir trouver refuge sous sa ramure. Pourtant, malgré l’isolement auquel est soumis Padre Pio, le flot des pèlerins ne tarit point : par milliers, croyants et incroyants viennent toujours à San Giovanni Rotondo, les premiers pour prier aux pieds de la Madone des Grâces en communion avec lui, les autres simplement pour être près de lui. S'il est séquestré, son rayonnement perdure, plus intense encore. Du monde entier lui parviennent des lettres — intentions de prière, demandes de grâces —, car la majeure partie du peuple de Dieu ignore que le Saint-Office à interdit toute correspondance. Comme il n’a pas reçu de directive sur ce point, Padre Pio prend connaissance de ce courrier pour, durant le SaintSacrifice, présenter au Seigneur « les supplications de ses enfants dispersés ». Dans le silence et la solitude, soutenu par la prière des fidèles, il poursuit sa mission rédemptrice : Vous aussi, aidez par votre prière ce Cyrénéen qui porte
la croix d’un grand nombre, afin que s’accomplisse en lui la parole de l’Apôtre : compléter et perfectionner ce qui manque encore à la passion du Christ2.
À l'extérieur, ses amis ne restent pas inactifs. Emmanuele Brunatto s’agite. Don Orione et les plus proches travaillent à obtenir un règlement équitable de la situation. De toute la chrétienté affluent au Saint-Office des suppliques sollicitant la liberté pour Padre Pio d’exercer pleinement
son ministère
sacerdotal. Aux postes clefs, les
hommes ont changé : en 1930, le cardinal Pacelli, ancien nonce en Allemagne où il a entendu parler de la stigmatisée Theres Neumann,
succède au cardinal Gasparri à la
secrétairerie* d’État, tandis que le cardinal Sbaretti prend la direction de la Suprema après la mort du cardinal Merry del Val. Le cardinal De Lai, l'ami et complice de Mgr Gagliardi, ayant été destitué en même temps que ce dernier, a été remplacé en 1930 à la congrégation du Consis310
UN GRAND ARBRE DANS LA TEMPÊTE
toire par le cardinal Rossi, un carme déchaux d’une éminente vertu’. Enfin, le 20 décembre 1931, Mgr Cesarano prend possession du siège épiscopal de M es confié jusque-là à un administrateur apostolique. Aucun de ces prélats n’est hostile à Padre Pio, mais ils sont entrés
en fonction trop tard pour empêcher sa condamnation. Et, dans l’ombre, l'Ennemi rôde « comme un lion rugissant, cherchant
qui dévorer»
(1 P 4, 8). Plutôt cherchant
dévorer définitivement Padre Pio. Comment comment abattre le grand arbre qui se dresse, toujours debout, dans la tempête. Une accalmie
Tandis que se prolonge l'épreuve pour Padre Pio, les démarches de ses vrais amis commencent à porter des fruits, encore discrets, dans les dicastères romains. Mais le
fougueux Brunatto vient une fois de plus brouiller les cartes. Rendu furieux par les dernières mesures qu’a prises le Saint-Office et dépité par ce qu’il appelle la #rahison de Morcaldi — qui, à ses yeux n’a servi à rien, puisque aucune mesure libératoire n’a suivi la remise des exemplaires de Lettera alla Chiesa aux autorités romaines —, il se met en tête de poursuivre son chantage sur le Saint-Siège. Il a conservé de ses investigations nombre de documents compromettants PpU plusieurs dignitaires ecclésiastiques, mais qui n’ont plus grand-chose à voir avec Padre Pio. Il TA
à présent s’en servir comme moyen de pression et
travaille à cet effet à la publication, sous le pseudonyme de John Willougby, d’un pamphlet intitulé (en français) Les Antéchrists dans l'Église du Christ. De plus, un nouveau livre d’Alberto del Fante, tout aussi fantaisiste que les précédents, vient en 1932 fort malencontreusement semer
davantage de trouble dans une situation déjà passablement confuse. On en revient au point de départ qui a motivé le décret du 13 mai 1931. Redevenu malgré lui l'enjeu d’un conflit dont il sait qu’il n’est que la face visible d'un combat d’une tout autre ampleur, Padre Pio reste fidèle à sa ligne de conduite. Dans le silence de l'amour, il prie et
SLI
PADRE PIO
il souffre, comme en témoigne le père Agostino, qui lui sert la messe le 2 juin 1932 : Il est toujours résigné sous le poids de l’épreuve qui, ayant débuté le 11 juin de l’année dernière, se poursuit encore. Et Dieu sait quand elle aura un terme. Padre Pio prie, avec calme, soumission, attendant — dit-il — l’heure de Dieu, prêt à tout, même si cette heure devait se perdre dans l'éternité. J'ai pu assister à une de ses messes dans la chapelle intérieure. Celui qui sert sa messe ferme la porte derrière lui, afin que personne ne puisse entrer. Ainsi, le Padre observe scrupuleusement l’ordre du Saint-Office. Ce matin, la messe a duré une heure et trente-cinq minutes.
Le Memento des vivants s’est prolongé durant vingt-cinq minutes, celui des défunts quinze minutes. Après avoir communié sous les saintes espèces du Pain, il est resté
absorbé en prière pendant près de vingt minutes. Il m’a été dit que sa messe a toujours plus ou moins la même durée. Pendant la messe, il pleurait, et je l’ai vu littérament transformé’,
Il n’en est pas pour autant indifférent aux turbulences qui de nouveau se lèvent, Non pour lui, mais pour l'Église : Padre Pio est profondément résigné à l’épreuve de l’isolement. Il attend dans la paix l'heure de Dieu. Mais il n’a pu se retenir de me manifester sa vive douleur au sujet des publications remplies d’erreurs qui ont paru et qui paraissent encore sur sa personne, sur les choses que l’on dit de lui. Il m’a dit avoir manifesté sa réprobation à ce sujet, spécialement à propos du livre de Del Fante; il a même cherché à en empêcher la publication. mais Satan
y a mis sa patte. Alors Padre Pio souffre, calme et résigné, il prie, attendant l’accomplissement de la volonté de
Dieu,
En toutes choses, il se veut fils de l'Église. Aussi, lorsque ses supérieurs lui demandent de sortir de son silence pour intervenir auprès de ses amis trop zélés qui, sous prétexte
de le servir, s’en prennent à l'institution ecclésiale, il n’hé-
site pas, dès lors qu’il ne contrevient pas à l’obéissance. Il 512
UN GRAND ARBRE DANS LA TEMPÊTE
n'en attend aucune contrepartie, il entend être, plus que jamais, le serviteur inutile de l'Évangile, Réhabilitation ?
La tension à Rome est si vive que l’on envisage de nouvelles mesures, plus rigoureuses encore, contre Padre Pio, bien que ses fidèles amis s’efforcent d’éviter le pire : Le temps passe. Nous sommes en avril. Brunatto est rentré de l'étranger. Il a appris que j'ai tout pris et confisqué. Ceux de San Giovanni Rotondo me traitent de traître et de vendu. Je réussis à me défendre en les assurant
que Padre Pio sera libéré. Que non ! Je vais chez le cardinal, qui me demande s’il est possible que des copies du livre soient restées chez l’imprimeur. C’est exclu. J'en reviens à lui rappeler la promesse qu’il m'a faite de libérer Padre Pio. Il m'en donne l'assurance catégorique et me prie de rester tranquille’.
Tout en suivant la ligne de conduite préconisée par les autorités ecclésiastiques, Morcaldi rédige un mémorandum sur la situation de Padre Pio, dont il fait parvenir un exemplaire au père Vigilio da Valstegna qui vient d’être élu ministre général des capucins (mai 1932). En octobre, il
l'adresse au cardinal Pacelli. De son côté, Brunatto poursuit son combat solitaire, malgré une intervention de Padre Pio qu'a sollicitée le cardinal Rossi par l'intermédiaire de Mgr Bevilacqua : Cher Emmanuele, que la grâce du Seigneur soit toujours avec toi. Je t'écris la présente pour t’exprimer ma surprise et ma
douleur d’apprendre que tu veux faire imprimer ce qui non seulement ne doit absolument pas être publié, mais qu'aucun être humain n’a à connaître. Ma douleur est d'autant plus vive lorsque je pense que tu menaces de le faire si celui qui t'écrit n’est pas réhabilité immédiatement. Mais je ne veux absolument pas payer ma libération ou réhabilitation au prix d’actes répugnants qui feraient rou313
PADRE PIO
gir même le plus vulgaire délinquant. Emmanuele, m'aimes-tu vraiment ? Dans ce cas, tu dois, pour l’amour de moi au moins, renoncer à ce projet et n’y plus jamais penser [...] Et je dois te dire en conscience que je ne peux absolument pas permettre que tu prennes ma défense ou cherches à me libérer en remuant la boue et en jetant cette fange à la face de personnes que moi, toi et tous avons le devoir sacré de respecter. Ta défense est pour moi un vrai déshonneur et je ne veux pas, je te le répète, obtenir par de semblables moyens — quand bien même ce serait possible — ma libération et les facultés qui m'ont été ôtées. Avec cette minable impression du livre annoncé, ouvre tout le mal que tu causeras, tu rendras pire encore la condition de tous ceux que tu veux défendre. Et puisque tu dis vouloir le bien de ceux que tu penses opprimés, penses-y sérieusement, Emmanuele, et ne me AA pas mourir de douleur entre-temps !
Brunatto reste sourd aux appels de celui qu’il vénère entre tous. Padre Pio insiste : Emmanuele, mon fils [...], recueille-toi dans l'humilité
et la pénitence et, le cœur contrit, prends la résolution de revenir dans la voie du Seigneur, qui ne veut pas que soit humiliée ni mortifiée sa fille bien-aimée, l’Église. Si tu étais près de moi, je te serrerais contre mon cœur, je me jetterais à tes Bis pour t'en conjurer : laisse le Seigneur être le juge des misères humaines et rentre en toimême. Laisse-moi faire la volonté de Dieu, à laquelle je me suis remis sans réserve. Remets aux pieds
de notre
sainte mère Église tout ce qui pourrait lui causer du tort et la contrister. Et la paix et les bénédictions du Seigneur descendront sur toi et sur tes travaux?.
x À cause de l’obstination désespérée de celui qui est un de ses premiers disciples ; sa souffrance connaît un culmen durant la Semaine sainte : aux douleurs de la Passion revécue en cette occurrence liturgique, s'ajoute la peine de voir Brunatto s’égarer et lutter ouvertement contre l'Église qui, en ces jours saints justement, célèbre le mystère de son institution divine par le Christ. Plusieurs lettres de don Orione à Brunatto — sur un ton encore plus sévère — ne rencontrent pas davantage de succès : 314
UN GRAND ARBRE DANS LA TEMPÊTE
Malheur à celui qui s’érige en juge de sa mère et la traîne sur le banc des accusés !Malheur à celui qui se dresse pour juger l’Église Mère et qui l’afflige : maledictus a Deo qui exasperat Matrem | Je ne suis jamais allé à San Giovanni Rotondo, ni n’ai jamais écrit à Padre Pio, mais je ne doute aucunement qu'il déplorerait sur le mode le plus formel l’action ignoble que vous êtes près d'accomplir. Comme je lai su, il a pleuré des larmes amères à cause de vos entreprises de ces dernières années
[...] Permettez-moi,
cher Brunatto, de
vous dire avec une franchise qui se veut saintement évangélique, qu’il est temps pour vous de cesser d’affliger l'Église et le Père qui vous a fait tant de bien!°,
Mais devant l’insuccès de ses efforts, il s’avoue près de jeter l’éponge : Je n’en peux plus. Deo adiuvante, quod potui feci, faciant meliora potentes. Je me sens à présent dans l'incapacité de conjurer un péril aussi grave!!.
Pourtant, une éclaircie se profile en cette année que le pape Pie XI a décrétée « Année Sainte extraordinaire pour
célébrer les trente-trois années de vie terrestre de NotreSeigneur », embellie annoncée par quelques signes avantcoureurs : le 24 juin 1933, Mgr Cesarano, archevêque de Manfredonia, se rend à San Giovanni Rotondo, où il rencontre longuement Padre Dio. Leur entretien confirme la bonne impression que le prélat avait déjà, à partir d’une lettre filiale que lui a adressée l’humble capucin l’année précédente. Après avoir souligné qu’il se désolidarisait des actions entreprises par Brunatto et les « faux prophètes bolognais » (Del Fante et son cousin Tonelli, qui a écrit un libelle contre le Saint-Office, le photographe Federico Abresch) qui se réclament de lui, Padre Pio avait conclu :
C’est pour cela que, fils très humble et très obéissant de l'Église catholique, je me tourne vers Votre Excellence révérendissime, afin qu’Elle daigne intervenir avec toute son autorité pour dissiper ces ombres épaisses et obscures
)b)
PADRE PIO
qui, entourant ma pauvre personne, pèsent sur ma pauvre province mère — laquelle souffre et se tait depuis tant d’années — et sur le dévot peuple de San Giovanni”?,
À la réception de la lettre, Mgr Cesarano a été quelque peu dérouté, car il y voyait une infraction aux mesures édictées par la Suprema. Il avait oublié qu’il s’était plaint auprès d’un chanoine de San Giovanni Rotondo de ce que Padre Pio ne faisait pas entendre sa voix pour démentir les bruits qui couraient. Le chanoine ayant rapporté le propos au capucins, Padre Pio avait pris l'initiative d’écrire à son évêque... Le malentendu dissipé, celui-ci est revenu très édifié de sa visite et d’une scène à laquelle il a assisté : il s’est fait accompagné par l’archiprêtre Es entretemps réintégré dans sa charge, et Padre Pio a donné une chaleureuse accolade à celui qui a été un de ses pires ennemis, comme pour lui signifier que le passé était oublié. Le 14 juillet 1933, le cardinal Sbaretti adresse au ministre général des capucins une lettre du Saint-Office autorisant Padre Pio à «célébrer la sainte messe dans l’église du couvent de San Giovanni Rotondo et à confesser les religieux hors de l’église». Le 15 juillet, le père Bernardo ï Alpicella, vicaire provincial, se rend à San Giovanni Rotondo pour communiquer la bonne nouvelle aux MOInes : Le provincial annonça que dès le lendemain, par volonté du Saint-Père, Padre Pio pourrait de nouveau célébrer la sainte messe en public. Ce fut une longue ovation, ponctuée de cris de joie : « Vive le Pape ! » Ému, les larmes aux yeux, Padre Pio quitta sa place, alla baiser la main du provincial et lui demanda, äune voix tremblante, de remercier Sa Sainteté de sa part!5.
Le 16 juillet, en la fête de Notre-Dame du Carmel, Padre Pio célèbre la messe publiquement dans l’église du couvent, après plus de deux ans d’absence. La nouvelle a fait le tour du pays et le sanctuaire est comble, l'assemblée massée jusqu'aux marches de l’autel déborde sur le parvis, nombreux sont les fidèles qui pleurent de joie. Un mois plus tard, le Dr Festa écrit à don Orione : 316
UN GRAND ARBRE DANS LA TEMPÊTE
J'ai reçu ces derniers jours des nouvelles de notre bon Padre Pio... Je sais qu’il célèbre habituellement la messe vers 7 h 30 dans la petite chapelle du couvent!#,
Peut-on vraiment parler de réhabilitation ? Pas vraiment, car il ne s’agit pas d’un décret officiel de la Suprema, mais d’une simple lettre qui concède une faveur, sans pour autant que soient révoqués ou abrogés les textes antérieurs. Et le document n’est même pas publié dans les Acta Apostolicae Sedis non plus que dans L'Osservatore Romano, si bien que des millions de fidèles de par le monde continueront de croire en toute bonne foi que Padre Pio est toujours condamné. La Passion renouvelée
Durant ses deux années de réclusion, Padre Pio a souffert, il a prié et travaillé. Il a mis à profit cette retraite pour s’astreindre à une véritable formation permanente, lisant
et étudiant l’Écriture sainte, bien sûr, mais également la Divine Comédie, les trente-cinq volumes de la Ssoria Universale de Cesare Cantu, les vingt-huit de la Sroria Universale della Chiesa de Rohrbacher, toute la Sroria dei Papi de Ludwig von Pastor (seize tomes)... Il a approfondi sa connaissance des Pères de l’Église, a médité les textes des Docteurs. Depuis le 16 juillet, il ne dispose guère de moins de temps, puisque la faculté de confesser les fidèles ne lui est pas encore rendue. Ses journées se déroulent immuables, toutes centrées sur la célébration de l’eucharistie : Elle dure ordinairement une heure et quart, parfois une heure et demie. Tous admirent toujours sa ferveur qui, vraiment, est extraordinaire, édifiante/”,
La longueur de sa messe, dont se plaignaient autrefois les paysans de Pietrelcina, ne dérange aucunement les fidèles, mais elle déconcerte les supérieurs. Pour des motifs SAT.
PADRE PIO
de discipline et d’ordre, le provincial lui demande dans l’obéissance d’en abréger la durée et, au pris d’un énorme effort sur lui-même, Padre Pio y parvient. Dès janvier .
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}
1935, il n’a plus dépassé les soixante minutes, et ce sur le désir exprès des supérieurs!
Dans les dernières années de sa vie, la célébration sera encore moins longue, de trois quarts d’heure en moyenne. Mais toujours elle conservera la même intensité, la même force d’évocation, que rapportent invariablement les témoignages étalés sur plus d’un demi-siècle. Ce qu impressionne, d'emblée, c’est l'extraordinaire recueillement du célébrant : Il célèbre toujours avec grande dévotion et recueillement, et les fidèles qui assistent à sa messe en restent tou-
jours profondément édifiés. Il y consacre habituellement deux fees Le ee de Noël, il est resté cinq heures à l'autel pour la célébration des trois saintes messes!?,
Tous, même bouleversés :
des prêtres,
en
sont
profondément
À la vue du célébrant, je commençai à être ému et pleurai pendant tout le temps de la messe. Pourquoi ? Je n’en sais rien. Mais la dévotion et la fascination qui émanent de Padre Pio sont telles, que tous, nous en sommes investis,
subjugués.. On dirait qu’il médite chaque parole, et que chaque rite le transporte comme hors de Hi Il fait les lectures avec commotion, à voix basse, comme lasse, sans précipitation, détachant bien chaque mot. Certaines contractions nerveuses du visage, certains regards levés vers le ciel, certains mouvements de la tête, comme s’il écartait uelque chose d’importun, font penser à de fortes soufHince et à de fortes réactions pour ne pas se laisser surprendre par l’extase!8.
Pourtant, il n’y a rien d’insolite dans la célébration ellemême, qui se déroule dans le respect scrupuleux des paroles et du rituel : 318
UN GRAND ARBRE DANS LA TEMPÊTE
Jamais de ma vie je n’ai assisté à une messe aussi bouleversante. Et cependant toute simple. Le Padre Pio n’agissait que selon les rites traditionnels. Mais il récitait les textes liturgiques avec une telle netteté, une telle conviction ; il se dégageait de ses invocations une telle intensité ; ses gestes, si sobres qu'ils fussent, étaient d’une telle grandeur que la messe prenait je ne sais quelles proportions et devenait — ce qu’en réalité elle est et ce que nous avions précisément trop oublié qu’elle est — un acte absolument surnaturel. Quand sonna l’évélation de l’hostie, puis du calice, le Padre Pio s’immobilisa dans la contemplation. Combien de temps tint-il l’hostie, les bras levés au-dessus de nos têtes ?Combien de temps le calice ?.. Dix, douze minutes, davantage peut-être... Je ne sais. L’on n’enten-
dait plus, au milieu de cette foule, que le murmure de sa prière. Il était vraiment devenu l'intermédiaire des hommes devant Dieu, la pointe extrême de la créature finie devant l'infini”. Tout est dans l’intensité de la prière du célébrant, dans
son intériorité, qui confèrent à la messe de Padre Pio un caractère sacral unique, qui en révèlent la signification surnaturelle, mystique. L'assemblée en suit le déroulement avec une ferveur croissante, se laissant emporter toujours plus haut et plus loin dans le mystère : Tandis que, récitant le confiteor, il se frappe avec violence la poitrine, Padre Pio semble vouloir faire ressortir toute l’indignité et la petitesse de la condition humaine face aux dons sublimes du Tout-Puissant. Son mea culpa,
suivi du coup sourd de son poing sur la poitrine, avant d'entrer dans le vif de la messe, veut exprimer la conscience de notre misère et l’anéantissement de l'esprit face à la miséricorde de Celui qui n’a pas dédaigné revêtir les limites de la nature humaine pour se faire notre Rédempteur’.
Au moment de la consécration, les fidèles ont l’impression de voir se renouveler la Passion du Sauveur, comme prolongée et réactualisée dans le frère aux stigmates :
219
PADRE PIO
Pendant qu’il élève la patène, puis le calice, le bord des manches tombe un peu, laissant voir les plaies des mains,
sur lesquelles se portent les regards bouleversés de tous; et tous se trouvent d’un coup pauvres et misérables, et en même temps effarés face à cet « offertoire » que les mains blessées mettent en contact avec quelque chose au-delà de l'humain. Après la consécration et l’évélation, on voyait quelque chose d’insolite sur son visage. Les gens disaient : « Vraiment, on croirait Jésus. » Et tous sont plus éveillés, plus vifs, plus légers, comme évadés de ce monde et élevés à la contemplation d’un monde qu’ils ne voient pas. Et qui peut oublier ce cri si fort, Domine, non sum dignus? Il se frappait la poitrine de sa main droite, et les coups en étaient si violents qu’on en restait stupéfait : on ne pouvait supporter que ces mains blessées fussent si lourdes, que cette poitrine meurtrie pût résister à des coups aussi durs et puissants. À la communion, la foule retenait son souffle : le divin Crucifié s’unissait au pauvre frère, lui aussi crucifié?!. VÈ
Après ce paroxysme de souffrance et d’amour, la messe s’achève ensuite dans üne sorte de douceur, dans une paix qui revient peu à peu, telle une eau féconde jaillissant de l'autel pour s’écouler dans les âmes : En ces moments, son visage est comme tuméfié, ses yeux remplis de larmes nécessitent qu’il ait un mouchoir à portée de main, sa voix se fait toujours plus faible, au point qu'on l'entend à peine à la communion, et qu’on a l'impression que le père va tomber évanoui à terre. Chose extraordinaire!
Aussitôt
revenu
dans
la sacristie,
recouvre son énergie et son allant habituels22,
il
En chaque messe, Padre Pio revit la Passion du Sauveur,
afin qu’en soient appliqués les bienfaits et les mérites à tous les hommes : Si sa messe suscite chez les créatures une fascination telle qu’elle attire d'innombrables cœurs au pied de son autel, le secret de ce je-ne-sais-quoi de singulier et d’unique que chacun appréhende, quand Padre Pio 320
UN GRAND ARBRE DANS LA TEMPÊTE
célèbre, tient justement à cela : « Le stigmatisé du Gargano revit toute la Passion du stigmatisé du Golgotha. » Il monte d’un pas pesant vers l’autel. Dans un recueillement qui dit tout son amour, il enveloppe le temps de la célébration de la sainte messe. Dans une souffrance indicible, il murmure les paroles de la consécration. Les yeux remplis de larmes, il fixe Jésus présent sur l'autel. Un abandon confiant le saisit au moment de la communion. Ce sont deux sacrifices qui se consomment dans l’unité d’un seul sacrifice : celui de Jésus et celui de la créature qui, d’une voix implorante, accède au ciel de Dieu. Si la messe de Padre Pio exerce cette fascination divine, la raison en est simple : les créatures revoient de façon plus sensible Jésus qui, dans une douleur infinie, prodigue l’in-
fini de l’amour. Le crucifié vivant a reproduit la crucifixion qu’il a reçue en partage”,
Padre Pio lui-même en a parlé à quelques intimes, répondant à leurs questions insistantes, parfois embarrassantes : — Padre, comment l'autel? —
restez-vous debout au pied de
Comme Jésus sur la croix.
— Alors, durant tout le temps de la messe, vous êtes suspendu, cloué à la croix? — Oui! Comment voudrais-tu qu'il en soit autrement ? — Durant la sainte messe, vous mourez, vous aussi ? — Mystiquement, dans la sainte communion.
—
D'amour, Padre, ou de douleur ?
—
Davantage par amour’,
Au soir de sa vie, la moniale capucine sainte Véronique Giuliani disait déjà, évoquant le mystère de sa stigmatisation et des souffrances qui en découlaient : « C’est l'Amour qui a tout fait.» Là encore, c’est l'Amour qui fait tout, dans le renouvellement quotidien de la passion de Padre Pio durant la sainte messe. Le 5 juin 1950, le père Alessandro Lingua assistera à la messe de Padre Pio, qui n'aura rien perdu de ce qu'en percevaient déjà les fidèles des années 1920 ou 1930 : 221
PADRE PIO
Traversant l’église les mains jointes, parce que le calice est déjà sur la table sainte, padre Pio se dirige vers l'autel de saint François où il a l’habitude de célébrer la messe. Tous élèvent un murmure d’admiration mais Padre Pio, d’un ordre sec, coupe court à tout geste de vénération et impose le silence [...] Dès qu’il a fait le me de la croix, tout dénote en lui une participation ar ète à la passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Parfois le corps se raïdit dans une immobilité absolue, on remarque de temps à autre des contractions douloureuses des membres, des paroles brèves, un geste de la main vers la tête endolorie par la couronne d’épines. Souvent, il éponge ses larmes de son mouchoir et du doigt écarte les grosses gouttes de sueur qui ruissellent sur son front. La consécration signale le véritable martyre qu’endurent Jésus Christ et le célébrant. La rupture de l’hostie secoue fortement Padre Pio, qui jusque-là était comme
titubant, et il se ressaisit,
comme l’exige la liturgie. L’hostie serrée dans ses pauvres mains douloureuses, le corps courbé, ployé sous le poids des péchés, il se transfigure : au Dominus vobiscum, il semble qu’il embrasse tous les fidèles dans une douce étreinte d'amour pour leur crier, dans un monde de haine et d’amertume : Nous vous aimons” ! Un autre témoin direct, l’avocat Salvatore Corrias, écrira quelques années avant la mort de Padre Pio :
On ne peut décrire sa messe. Il faut y assister. Chacun y éprouve, en particulier celui qui est à larecherche d’une voie nouvelle conduisant à Dieu, des émotions jamais ressenties auparavant, qui exaltent, troublent, réconfortent.. Lui, durant la messe — longue et brève à la fois : longue par sa durée, qui va bien au-delà du rite, brève parce que à la fin on se demande pourquoi les paroles te, missa est ont mis un terme à une jubilation spirituelle qu’on eût voulu voir se prolonger -, lui donc, durant la messe, se dégage de tout ce qui est terrestre et qui l'entoure, et quand il élève l’hostie entre ses doigts purs, il reste immobile, extasié, ravi dans la vision de Celui que nous ne voyons pas. Son visage serein semble parfois éclairé par un très léger sourire, comme
retenant une joie surhu-
maine, tandis qu'une larme coule sur son visage recueilli. 322
UN GRAND ARBRE DANS LA TEMPÊTE
Quand il devrait s’agenouiller, il ne peut qu’esquisser le geste d’une profonde révérence, car les plaies aux pieds, toujours vives, l’en empêchent. Jte, missa est. Le colloque avec le Christ est terminé ou, plutôt, interrompu. II le poursuivra dans sa prière implorant miséricorde. Sa bénédiction, sur laquelle s’achève la messe, donne à tous sérénité, espérance et foi pour le chemin que nous devons parcourir ici-bas. Lentement, soutenu par un frère plein de sollicitude, il disparaît à la droite de l’autel. Dans la sacristie… là, il s’assied devant le crucifix, se recueillant encore profondément pour rendre grâces : pour lui-même et pour nous,
Chacune de ses messes est une vivante prédication du mystère du Salut, de l’infinie Miséricorde de Dieu. Il n’est point besoin d’homélie. Les fidèles ne viennent pas entendre un orateur sacré, ils veulent contempler l’ineffable, se laisser saisir par l'amour rédempteur du Christ qu'ils entrevoient dans la médiation du prêtre à l’autel. Durant un demi-siècle, par millions, ils accourront du monde entier pour être présentés à Dieu dans l’offrande du célébrant qui les fait aller à la rencontre de « Celui qui est, qui était et qui vient » (Ap 1, 8) : Gethsémani, le Calvaire, l’Autel ! Trois lieux dont le dernier, l’Autel, est la somme du premier et du deuxième. Ce sont trois lieux, mais unique est Celui que vous y retrouverez”,
Un prêtre qui a souvent assisté à cette messe, en a souligné le caractère unique, novateur à l’époque : Cette foule en contact direct avec le prêtre [...] respire au rythme de la liturgie, entend le Gloria, le Credo, offre le pain de son nl le vin de ses souffrances, l’encens de sa prière. Tous, à la fois spectateurs et acteurs, prient socialement [..] Les bras du prêtre sont les bras de la
communauté. Notre peuple ne comprend plus la messe, parce qu’il ne la concélèbre plus. Avec Padre Pio, il la redécouvre et frémit devant le renouvellement du mystère de la croix’,
529
PADRE PIO
Écrites en 1950-1955, ces lignes traduisent de façon saisissante combien la célébration de la messe par Padre Pio anticipe sur un mode prophétique la présentation que le concile Vatican II, une dizaine Mes plus tard, fera du sacrifice eucharistique.
Le confessionnal du monde Si, pour Padre Pio, la messe est le lieu où s’accomplit
sa très grande mission, le ministère de la réconciliation est la voie qui y conduit : J'ai senti peser sur moi le poids du saint ministère, et la responsabilité et la crainte de ne pas correspondre à la volonté du Seigneur quand je remplis ce ministère qu'il m'a confié en sa divine bonté [...] J'espère que Jésus non seulement voudra m'éclairer dans la conduite des âmes qu’il me confie, me soutenir et me réconforter dans les contrariétés, mais encore qu’il suppléera lui-même à mes déficiences?” Écrites dix ans plus tôt, ces lignes conservent toute leur actualité : Il attend avec anxiété
d’être réhabilité à confesser. C’est
seulement par amour pour les âmes“?,
Ne pouvant confesser, il consacre de longues heures à
la prière et au travail, passant plusieurs heures chaque jour à la bibliothèque. Non par goût de l’érudition, mais dans le souci de connaître toujours mieux l’Église pour la servir et l’aimer davantage. Enfin, le 25 mars 1934, la Suprema lève l'interdiction de confesser les hommes. Puis, le 12 mai suivant, lui est rendue la faculté « d'entendre les confesun sacramentelles wériusque sexus» (de l’un et l’autre sexe) :
Le Padre participe, de nuit comme pee de jour, à tous les : actes de l’observance régulière. Le matin, il se lève environ une heure avant tout le monde et gagne le chœur pour 324
UN GRAND ARBRE DANS LA TEMPÊTE
prier. Après la récitation des prières d’usage et la méditation, il se prépare à la célébration de l’eucharistie, puis descend à la sacristie, où il entend la confession des quelques hommes qui l’y attendent. Ensuite, c’est la messe qu'il dit, actuellement, à 7 h 30 ou 8 h, suivant qu’il y a plus ou moins d'hommes à confesser. Après la messe, quand il a terminé son action de grâces, il entend encore quelques hommes en confession dans la sacristie — s’il y en a —, puis se rend dans l’église pour y confesser les femmes, jusque vers midi. Quand il a quitté le confessionnal, il donne la sainte communion aux personnes qu’il a confessées, puis se retire en clôture. L’après-midi, il ne descend ni à la sacristie, ni dans l’église. On lui permet alors, bien entendu, de confesser quelques hommes dans le chœur ou dans la bibliothèque. Il passe le reste de la journée en méditation et en lectures. Dans la soirée, après la récitation des vêpres en communauté, il reste encore deux heures dans le chœur pour y faire oraison. Sa santé se maintient, bien qu’il ne mange un peu qu’à midi. Le matin et le soir, il ne prend rien’!,
L’afflux des foules, qui déferlent littéralement vers le Gargano, fait de San Giovanni Rotondo «une nouvelle
Ars » et du petit sanctuaire des capucins « le confessionnal du monde », comme se plaisent à l'écrire journalistes et biographes. Il oblige bientôt les supérieurs de Padre Pio à prendre de nouvelles dispositions. L’horaire de la messe est revu plusieurs fois (il sera finalement ramené à 5 h du matin), les confessions des hommes ont lieu à la sacristie,
dans un angle où sont une chaise et un prie-Dieu qu'isole une tenture. À 9 h 30, c’est le tour des femmes, dans l’église de la Madone des Grâces, que Padre Pio quitte vers 11 h 30 ou midi. L’après-midi est de nouveau consacré au ministère de la réconciliation, pour tous. À partir de cette époque et jusqu’à sa mort, le confessionnal est le lieu où Padre Pio passe la plus grande partie de la journée : quinze heures en moyenne, parfois jusque dix-neuf heures, Le temps est revenu où il écrivait à son directeur spirituel : Continuez de me recommander à Jésus, afin qu’il me soutienne toujours plus de sa grâce m’évitant de succom-
325
PADRE PIO
ber sous le poids des souffrances morales et sous l'énorme poids du saint ministère?
Le ministère de la réconciliation lui est une torture, comme déjà quinze ans auparavant il l’avouait à sa fille spirituelle Antonietta Vona : Une autre épine est fichée dans mon cœur, et le lacère en permanence. Je ne sais si je traite bien les âmes que Dieu m'envoie. Leur nombre va toujours croissant. Pour certaines, il faudrait vraiment des lumières surnaturelles,
et j'ignore si j’en ai suffisamment, je vais à tâtons en m apuyant sur un peu de doctrine froide et sèche apprise dans Ë livres et sur les lumières qui me vient du Très-Haut. Qui sait, ma fille, ce que ces âmes ont à souffrir par ma faute ! Seule me console la pensée que ce n’est pas moi qui vais les chercher, et que j'ai pour toutes, surtout quelques esprits extraordinaires, une bonne intention qui me fait recourir aux lumières divines*.
Il s’est, depuis, rasséréné sur ce point, mais il ne ressent pas moins combien sa mission de confesseur est importante, ainsi qu'il l’a confié à un prêtre de ses amis :
Si on savait combien il est effrayant d’être assis au tribunal de la confession ! Nous administrons le sang du Christ, veillons à ne pas le répandre trop facilement, avec légèreté ! Si tu savais combien je souffre free je dois refuser l’absolution... Sache qu’il vaut mieux être repris par un homme sur cette terre, plutôt que par Dieu dans l’autre vie’,
Confesseur responsable, exigeant, il lui arrive en effet de refuser l’absolution à un pénitent. Le sacrement n’est pas une formalité, il doit amener les âmes à une réflexion, en vue d’une authentique conversion : Il exige une chose très importante : que l’on comprenne qu'on a fait le mal. L’insistance avec laquelle il revient sur ce point a quelque chose de nouveau, de très fort. Quelle que soit la faute, Padre Pio veut que le pénitent se rende compte de la gravité du mal qu’il a commis, afin que,
326
UN GRAND ARBRE DANS LA TEMPÊTE
s’humiliant devant Dieu et remettant en lui sa confiance, il soit en mesure d’exiger de sa volonté toute l'énergie nécessaire pour persévérer dans le ferme propos de ne pas recommencer”.
S'il refuse l’absolution, c’est parce qu’il n’admet pas l’endurcissement du cœur ou la persévérance dans le mal. Il ne veut ni ne peut contribuer à l’égarement de quiconque, ni adopter à l'égard du sacrement — signe sacré, saint — une attitude de compromis. Beaucoup, qui ne comprennent pas les exigences de la sainteté, sont surpris, voire choqués, par ce qu'ils appellent la dureté de Padre Pio au confessionnal. Ils ne voient pas combien il est anxieux, avant toute chose, du véritable bien des Âmes.
Mais le plus grand nombre, surtout de ceux à qui il aura refusé une fois l’absolution, se laissent saisir par la grâce : Je lui avais exposé les hauts et les bas de mon esprit, les résolutions laissées en suspens, quand, à l’improviste, me cravacha cette parole à laquelle je ne m'attendais pas : « Tu es une lâche !» J'eus l'imprudence de chercher à me justifier, ce fut pire ! Il Hs de nouveau : « Ah, vat'en, va-t'en ! » Il avait toujours l'oreille à la grille, comme pour continuer de m’écouter. De fait, je ne bougeai pas
et me mis à déverser un torrent de erolés dictées par une sincère contrition. C'était ce qu'il attendait, ce qu il voulait entendre lorsqu'il me chassait avec son « Va-t’en ! ». « Lâche!» me murmurais-je à moi-même, et je marmonnais ce qualificatif comme si c'était un compliment.
Je ne m'attardai pas au mot, je me concentrai sur sa signification. Et je vis le frère qui reprenait son frère parce que celui-ci avait offensé leur Père. Je vis le chevalier fidèle à son Roi qui lance des invectives contre celui qui veut
déserter, pour lui faire comprendre, serait-ce à la manière forte, qu’il n’en a pas le droit. Parce que ce cœur qui parle est un cœur qui souffre, Parce que ces fautes de à nos yeux encrassés de fange, nous semblent des bagatelles, pèsent d’autant plus sur celui qui est proche de Dieu. Il m'a traitée de lâche, et je l’en ai aimé encore plus. Alors, tu ressens une volonté sincère de ne plus retomber, et tu graves en ton esprit un adjectif, une parole sévère : « Làche ! » Et tu la conserves comme un don, au plus intime
de toi, parce que c’est lui qui l’a dite*, 227.
PADRE PIO
Parfois, il refuse simplement d’entendre la confession. Ainsi, lorsque Mariella Lotti, une fillette de douze ans,
s'entend dire : « Va-t’en, je ne peux pas te confesser. » Désespérée,
elle revient
à la charge,
demandant
des
explications : Je pouvais, mais je ne lai pas fait PO ton bien. Tu ne sanctifies presque jamais le dimanche et tu manques le catéchisme parce que tes parents t’amènent ailleurs. Si je te confesse pour entendre tes babioles habituelles, et que tu continues impavide à mépriser les choses essentielles, nous n’arriverons à rien’?.
Impressionnés par la justesse du propos — qui semble relever d’un don de double vue -, l'enfant et ses parents se préparent à une confession sincère, avec la ferme résolution de changer leur vie. Lorsque le pénitent se cherche des excuses ou, pire, tente de le tromper, Padre Pio est inflexible. Ainsi, à un homme marié qui s’efforce de lui cacher une relation adultère en lui parlant de crise spirituelle, il répond avec colère : Quelle crise spirituelle ? Tu es un gros porc et Dieu est irrité contre toi. Va-t’enff !
Plus d’une personne fait l'expérience de cette lumière de vérité, de cette sévérité qui parfois se mue en dureté. Plus d’une aussi a attesté le don qu’il a de scruter les cœurs,
d'aller au profond des consciences :
Il possédait pour ce ministère un charisme spécial, en vertu duquel il pénétrait plus facilement dans les consciences pour les stimuler et les aider à réagir, à se relever, à s'exprimer dans l'humilité de l’aveu, dans la sincérité du repentir, dans l'espérance de la libération. Il portait les pénitents — parfois avec une certaine brusquerie, et même en leur refusant l’absolution, pour secouer les cœurs les plus endurcis — à mourir et à ressusciter, à changer de vie. L'histoire en conserve de nombreux exemples d’un grand intérêt”.
328
UN GRAND ARBRE DANS LA TEMPÊTE
Conscient de ce don de scrutation des cœurs, qu’il qualifie de terrible, il s’en explique auprès de tel ou tel de ses confrères, afin qu’ils n’y voient pas un simple phénomène de télépathie ou de voyance, mais bien un charisme ordonné à son ministère : Ce n’est pas moi, c’est Celui qui est en moi et au-dessus
de moi“,
Le père Domenico Mondrone, qui l’a rencontré souvent pendant les vingt dernières années de sa vie, a écrit :
Il passait parfois sur son visage, dans son regard, dans ses paroles, une ombre d’amertume... qui provenait de ce qu'il voyait des choses qu’il n’eût pas voulu voir et qui, avant même de l’attrister, lui, contristaient le cœur de Dieu et causaient du tort aux âmes. Un des dons les plus terribles que le Seigneur puisse accorder à une âme, surtout une âme sacerdotale, est celui de lire dans les cœurs comme à livre ouvert. Et que dire d’un prêtre qui, comme Padre Pio, a passé des heures et des heures, des mois et
des mois, des années et des années, dans cet égouttoir de toutes les misères des hommes ? Demeurer face à face avec le péché, dont il est d’autant plus éloigné que son âme est plus unie à Dieu ! Et voir et entendre ce qu'est le péché,
en vivre l'horreur, en mesurer les ravages et, par-dessus
tout, l’offense infligée à l'Amour divin‘,
Aussi, chaque confession qu’il entend lui est-elle une épreuve : Pendant que l’on accuse ses fautes, Padre Pio semble souffrir une nouvelle passion, torturé visiblement à l'énoncé de chaque péché : la bouche entrouverte, dans ce long visage semblable à celui du Nazaréen, se crispe expressivement. Puis il s’apaise, redevient serein*?.
Sa méditation de la Passion de Jésus lui a conféré une
vision aiguë du drame de la Rédemption et de son enjeu, et la torture engendrée en son âme par le contact direct 029
PADRE PIO
avec la réalité du péché a de profondes répercussions jusque dans son corps : Le péché pesait sur lui. Le péché — dont il entendait l’aveu, qu’il constatait et réprouvait, mais pour appeler sur lui la miséricorde de Dieu, qu’il pardonnait au nom de Dieu —, était une blessure à son âme. Souffrance intérieure qui parfois devenait profonde au point d’en être intolérable, allant jusqu’à se traduire en douleur extérieure. Et il unissait sa souffrance à celle du Christ, afin que fussent pardonnées les fautes de ses frères“.
Depuis la première confession qu’il a entendue, il s’interpose entre Dieu et les pécheurs pour combler le gouffre que creuse entre eux le péché : Comment est-il possible de voir combien Dieu est contristé par le mal que nous commettons, et de ne pas s’en affliger pareillement ? À voir Dieu sur le point de décharger les foudres de sa colère, il n’est d’autre remède pour parer celles-ci que d’élever une main afin de retenir son bras, et de tendre l’autre au-dessus de ses propres frères pour deux raisons : les amener à rejeter le mal et à s’éloigner au plus vite du lieu où ils se trouvent, parce que la
main du juge est près de s’abattre sur eux“.
Cette médiation n’a rien d’une pieuse abstraction. Padre Pio est disposé à donner sa vie pour ses frères, Dieu le prend au mot : les souffrances qu’il endure au confessionnal constituent autant d’étapes de l’âpre cheminement intérieur qui l'amène à approfondir toujours davantage sa vie d'union au Christ crucifié. Il pleure sur les pécheurs avec le Christ, ainsi qu’il l’avoue à un de ses frères en religion : Je pleure sur l’ingratitude des hommes envers le souverain dispensateur de tous bienfaits. Et pourtant, que pouvait faire Jésus, ce pauvre Jésus, qu'il n'ait fait‘ ?
Le zèle du salut des Âmes confère à sa façon de confesser une force unique, irrésistible, éprouvante pour lui-même, 330
UN GRAND ARBRE DANS LA TEMPÊTE
parfois déroutante pour ses pénitents. Mais ces derniers ne se rebutent point, au contraire : Tous ceux qui ont été repoussés par Padre Pio en ont éprouvé une souffrance A PA Aucun cynisme, aucun raisonnement ne parvient alors à dissiper le sentiment de peine et de crainte qui envahit le cœur... Les hommes les plus insensibles en ont pleuré d'angoisse, sans honte d’être vus. Mais aucun de ceux qu’il a chassés une fois ne s’en retourne — à aucun prix — sans que cette voix
lui ait de nouveau parlé, sans que se soit levée cette main pour le bénir“6.
Quel que soit le contact initial, dès que l’âme est disposée à accueillir avec simplicité et pauvreté la grâce sacramentelle, le confesseur
devient un père attentif, au cœur
débordant de miséricorde :
D'une part, il se montrait dur avec quiconque n’était pas convaincu de la gravité du péché et décidé à le fuir; d’autre part, il était paternel, accueillant, compréhensif, encourageant avec celui qui s’engageait de toute sa bonne volonté à surmonter les ee et la fragilité humaines ER En en paix dans le chemin de l'amour de ieu“.
Tous savent pouvoir trouver en lui un amour vrai, reflet de l’amour de Dieu. Un amour radical, qui a ses exigences,
qui ne saurait souffrir de compromis :
C'est la force de cet amour qui attire, tel un aimant puissant, les âmes à son confessionnal, qui les y fait revenir, même quand elles en ont été chassées plusieurs fois. Et leur retour à Dieu, opéré à San Giovanni Rotondo, est un retour définitif, résolu, vers la Maison du Père. Maison vers laquelle reviennent par de multiples autres voies tous ceux qui n’ont pu le faire ici, parce que la bénédiction de Padre Pio — mais non seulement sa bénédiction —, sa prière, son offrande et son sang les accompagnent
toujours“,
Tous,
dès lors qu'ils sont sincères avec eux-mêmes,
reconnaissent combien est vraie la parole de Padre Pio : 991
PADRE PIO
Je traite les Âmes comme elles Le méritent devant Dieu“.
Tous savent que sa rigueur recouvre une immense ten.
.
J
dresse, comme il l’expliquera à Emma Dell’'Orto, en 1958,
à qui il aura adressé des paroles très dures : Que crois-tu ? Que j'ai un cœur de fe ? Je l'ai fait pour ton bien. Va à présent, ma bénédiction t’accompagnera toujours”, .
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Tel est le prix des conversions qui s’opèrent avec la grâce de Dieu, mais qui nécessitent également une démarche de repentance de la part des pécheurs. La brusquerie de Padre Pio est le levier qui déclenche la contrition sincère du pénitent : Mon fils, c’est seulement l'extérieur qui prend cette forme. Je ne suis intérieurement troublé en rien, et si tu
savais de combien de flèches mon cœur a été percé avant ue je ne me résolve à causer un déplaisir à un de mes
nel Mais si je n'agissais pas ainsi, combien ne se convertiraient pas à Dieu! Je peux bien corriger mes
enfants, mais gare à qui me les touche ! Je veux les porter au sommet le plus vite, serait-ce à coups de taloches’!,
Sa sollicitude pour les fidèles qui viennent se confesser à lui n’est pas un vain mot. Il les porte dans sa prière et ses souffrances, afin que, réconciliés avec Dieu, ils parvien-
nent au salut éternel, comme il le confie à Antonietta Pompilio, une de ses toutes premières pénitentes et filles spirituelles : J'ai conclu un pacte avec le Seigneur, à savoir que quand mon âme aura été purifiée par les flammes du purgatoire et rendue digne d’entrer au paradis, je me posterai à la porte du paradis et n’y pénétrerai pas tant que le dernier de mes enfants n’y sera pas arrivé??,
La plupart des fidèles qui se sont confessés à Padre Pio ont reconnu en lui le père des âmes, dont il dressait en 092
UN GRAND ARBRE DANS LA TEMPÊTE
1917 déjà le portrait idéal au père Agostino, qui sollicitait ses lumières sur ce point : Offrez-leur le réconfort spirituel, bon et d’aspect agréable, afin qu’ils accourent avec joie. Je ne vous dis pas, mon père, d’être adulateur, mais soyez doux, suave, aimable. En somme, aimez d’un amour cordial, paternel et pastoral, ces pauvres égarés dans le siècle, et vous aurez fait tout, et vous serez tout à tous, père pour chacun,
secourable à tous. Cette seule condition est suffisante”,
Jusqu'à sa mort, Padre Pio ne se départira jamais de cette exigence de vérité mise au service du plus grand amour. Et par dizaines de milliers, les fidèles se bousculeront à son confessionnal comme ils se seront entassés dans la chapelle de la Madone des Grâces, puis dans la nouvelle église édifiée après la guerre, pour entendre sa messe, pour retrouver dans le ministère sacerdotal du stigmatisé du Gargano les gestes mêmes du Dieu de Miséricorde : La sainte messe et la confession furent au centre de tout le témoignage de Padre Pio, et le pèlerinage vers lui, qui débuta a ans à peine après son ordination sacerdotale, avait pour but, davantage que l’humble figure du frère, LAURE et le confessionnal, dans une quête de renouvellement spirituel dans le Christ’, La messe et la confession, tel est le secret de Padre Pio, telle fut sa grande mission :
Regardez la renommée qui fut la sienne, quelle clientèle Me dle il attira auprès de lui! Mais pourquoi ? Peutêtre parce qu'il fut un philosophe, un sage, parce qu'il avait à sa disposition des moyens pour attirer les gens? Non, parce qu'il disait la messe avec humilité et qu'il confessait du matin au soir”,
Marqué des signes du Crucifié, il ne voulut jamais que s’effacer en lui pour attirer vers lui toutes les âmes, et leur faire découvrir en lui le Salut et la Vie.
333
PADRE PIO
Contre vents et marées
Depuis que Padre Pio a repris le ministère de la réconciliation, son existence se déroule suivant un rythme régulier, quoique harassant. Tout est rentré dans l’ordre. Le 13 juin 1935, la visite pastorale à San Giovanni Rotondo du père Vigilio da Valstagna, ministre général de l'Ordre, semble sceller l’unité retrouvée de la famille religieuse et la réhabilitation du capucin le plus célèbre et le plus décrié : Pour la première fois depuis vingt et un ans, la province monastique a reçu la visite du ministre général de l'Ordre et prédicateur apostolique, le père Vigilio da Valstagna. Ce fut un grand événement aussi pour San Giovanni Rotondo, où il devait arriver le 13 juin à 7 h du matin. À l'heure dite, la population, avec le clergé et toutes les autorités, se trouvaient sur la route de Foggia, où ils l’ont accueilli par des vivats et des acclamations, avant de l’accompagner en cortège jusqu’au couvent. Padre Pio l’attendait sur la petite place près de la croix. Il s’est agenouillé et, très ému, a baisé la main du supérieur général, représentant du Père séraphique. Le ministre général l’a aidé à se relever puis, à la vive émotion de tous, il lui a donné l’accolade. Il a été édifié par la vie apostolique du Padre, par son comportement religieux, et surtout par l'humilité qu'il a rencontrée en lui [...] À la sortie de son entretien
avec le supérieur général, Padre Pio était calme, serein, tranquille comme un enfant5t,
Deux mois plus tard (10 août), Padre Pio célèbre le vingt-cinquième anniversaire de son ordination sacerdotale. Or, au mois de janvier, le vicaire provincial lui a ordonné de restreindre la durée de sa messe :
Dans les premiers temps, la célébration de la sainte messe durait trois heures. Par la suite, l’insistance de ses supérieurs, mais aussi le nombre des confessions, les souf-
frances et les maux physiques qui augmentaient avec l’âge, l’amenèrent à réduire le temps de la célébration — surtout dans les derniers temps — à une heure, et même moins”.
334
UN GRAND ARBRE DANS LA TEMPÊTE
Aussi ne peut-il, en ce jour exceptionnel, chanter une
messe solennelle. Le vicaire provincial, homme très scrupuleux, échaudé par les événements des deux dernières années, a édicté des mesures tatillonnes pour éviter à cette occasion des débordements de la piété populaire susceptibles de nuire à la réputation du couvent, de la province et de l’Ordre entier : Padre Pio ne fera pas baiser sa main, comme c'est d'usage, il se comportera suivant les normes communes « dont font usage les bons prêtres » (c’est-à-dire en célébrant une messe basse), descendra du couvent à la
chapelle par l'escalier intérieur, etc. Malgré ces recommandations tracassières — respectées au pied de la lettre —, la cérémonie se déroule dans une na ferveur : la foule est immense, et Mgr Cesarano a tenu à être présent. À la fin de la messe, le célébrant impartit aux fidèles la bénédiction papale, par privilège personnel de Pie XI. Ainsi semble se vérifier É parole du pape à Mgr Cuccarollo, évêque de Bovino, qui a assuré la défense de Padre Pio auprès du Saint-Office : Vous devez être contents, vous capucins, car Padre Pio
a été réintépré, et wltra. C’est la première fois que la Suprema ravale ses décrets”,
Tout à la joie de cet :anniversaire, Padre : Pio a écrit une1 : ; . prière sur un papier qu’il gardera désormais sur lui jusqu’à sa mort : Quid retribuam Domino pro omnibus quae retribuit mihi ! — © Jésus, je suis maintenant prêtre pour l'éternité depuis vingt-cinq ans, sans aucun mérite de ma part. Tu m'as appelé au service de tes autels. Grâces te soient rendues pour les immenses miséricordes que tu as multipliées sur moi. Accepte ce sacrifice jubilaire pour ma sanctification, pour le triomphe de l’Église, pour la prospérité de nos amis et bienfaiteurs, pour l'éternel repos de mon Ame.
La fête s’achève au réfectoire où, pe dispense du supérieur, le vieux père et le frère de Padre Pio ont été invités à partager le repas de la communauté. ss)
PADRE PIO
Tribulations
Le jubilé sacerdotal de Padre Pio marque le début d’une période plus sereine. Il n’en met pas pour autant un terme aux souffrances du stigmatisé. De plus, la paix qui règne désormais à San Giovanni Rotondo est bien précaire. En effet, si le père gardien Raffaele da S. Elia a Pianisi et toute la communauté s’efforcent de faciliter la tâche à leur confrère — qu'ils vénèrent -, le Saint-Office exerce toujours un contrôle vigilant sur ce qui se passe chez les capucins du Gargano et n'hésite pas à intervenir auprès des supérieurs majeurs de l'Ordre pour maintenir dans les limites qu’il estime les plus justes une dévotion populaire toujours croissante. Enfin, la terrible persécution orchestrée par Mgr Gagliardi est bel et bien terminée, mais d’autres ennemis de Padre Pio se dévoilent, qui insidieusement, puis de plus en plus ouvertement, travailleront à abattre le grand arbre entrevu jadis par Lucia Fiorentino. La plus grande épreuve — permanente — de Padre Pio
lui vient de son ministère, de la célébration de l’eucharistie et du sacrement de la réconciliation. L’un et l’autre sont une Passion renouvelée, d'autant plus douloureuse qu’elle est incomprise. Il souffre des limites que l’on impose à la durée de sa messe, non pas à cause de l’obédience qu’il en a reçue — il ne lui coûte jamais d’être obéissant,
au
contraire —, mais à cause du mystère même : Pour connaître Padre Pio et entrer dans l'orbite de sa grandeur, il faut avoir assisté à sa messe. Il est avec Jésus-
Christ sur le Calvaire, il endure toutes les peines physiques du Maître : il sent dans son cœur et dans sa chair les
souffrances atroces du Seigneur qui vit en lui et avec lui... Sa messe est différente des autres non par le rite, mais
parce qu'il est une hostie vivante‘.
Il n’y a pas seulement les douleurs physiques : Il est des choses essentielles, directement ordonnées à la gloire de Dieu, que je ne parviens pas à accomplir comme
336
UN GRAND ARBRE DANS LA TEMPÊTE
je le voudrais et devrais. Durant la sainte messe, il m’arrive parfois de me voir et me sentir si embarrassé que je ne parviens ni à aller plus avant, ni à revenir en arrière : poursuivre exige de moi un effort que je ne puis décrire. Je sais que ce n’est pas du scrupule, si c’en était, je saurais comment le vaincre... je dois avoir une résistance physique et morale vraiment extraordinaire, autrement j’en succom-
berais. Il en a été toujours à peu près ainsi. Cette épreuve m'a rendu malade par le passé, surtout physiquement : mes maladies étaient causées par cette oppression moraleft,
La réduction du temps de la messe, imposée par les supérieurs, accroît cette peine mystérieuse, mais il s’y est soumis sans un murmure,
justifier:
sans chercher non plus à se
Il n’a plus dépassé les soixante minutes, et ce sur le désir
exprès des supérieurs£?,
Parfois, il lui arrive, bien involontairement, d’enfreindre la durée impartie, et le vicaire provincial, l’accusant de contrevenir au vœu d’obéissance, exige de lui qu’il ne prolonge pas sa messe au-delà de trente-trente-cinq minutes... et en réfère au ministre général. Padre Pio ne peut s'ouvrir de sa peine qu’au père Agostino : Je suis comme cloué, tiré par une force mystérieuse, Que faire ? Fat,
Une autre souffrance lui vient des mesures que prend de temps à autre la Suprema, sous le prétexte de rappeler les fidèles ou même l'Ordre capucin à l’observance des textes antérieurs : si la Congrégation a ravalé ses décrets,
elle ne les a pas oubliés. Ces interventions sont pour Padre Pio autant de sujets de désolation, car il ne peut se départir de l'impression qu’il est la cause des désagréments subis par ses frères. Déjà en 1931 on a réduit l'effectif du couvent. Le 23 septembre 1932, le collège séraphique a été transféré de San Giovanni Rotondo à une autre maison de l'Ordre. En 1935, au moment où la célébration du jubilé sacerdotal de Padre Pio semble marquer le début d’un état 6e
PADRE PIO
de grâce, il est interdit aux frères d’élire leur délégué capitulaire, ce qui empêche toute participation ou intervention de la communauté et de son supérieur au chapitre provincial. Le 9 août 1936, c’est une nouvelle mesure disciplinaire : les pères qui distribueraient des fragments de pansements de Padre Pio ou de ses vêtements, ou d'autres
objets, tomberaient ipso facto sous le coup de la peine de suspens a divinis, et les frères convers qui agiraient de même seraient privés de la communion ! En communiquant, le 29 août, cette notification au père gardien, le vicaire provincial l’assortit de dispositions de son cru : interdiction à tout laïc d’entrer dans lacellule de Padre Pio, sous quelque motif que ce soit; ordre au père Raffaele da Sant'Elia a Pianisi de conserver sous clef les linges qui auront servi à éponger le sang des stigmates de Padre Pio : celui-ci devra les déposer lui-même après usage dans un tiroir prévu à cette fin. Les moines se plient à toutes ces directives, mais comment celui qui en est à l’origine pourrait-il ne pas culpabiliser ? D’autres soucis lui viennent de ses fils et filles spirituels. Si Emmanuele Brunatto, peut-être ému par ses remontrances et celles de don Orione, mais aussi exaspéré par la curiosité des journalistes qui attendaient avec avidité la arution des Antéchrists, a décidé in extremis à la fin de Pannée 1933 de ne pas publier son pamphlet, le Dr Festa — un fidèle s’il en est — a commis au mois de septembre de la même année un ouvrage intitulé Tra à misteri della Scienza e le luci della Fede (Entre les mystères de la science et les lumières de la foi). C’est la première étude scientifique sur les stigmates de Padre Pio, l’auteur en est le médecin qui a pu les examiner le plus longuement et le plus souvent. Il a même-eu, le 5 octobre 1925, l’occasion de les revoir : lors d’une visite à San Giovanni Rotondo,
il a opéré sur place Padre Pio d’une hernie inguinale qui le faisait souffrir depuis quelque temps. Son patient, craignant qu'on profitât de l’anesthésie pour regarder les plaies mystérieuses et qu'on contrevint ainsi aux ordres du SaintOffice, a refusé d’être endormi : tout juste a-t-il accepté une gorgée de bénédictine. L'intervention s’est déroulée dans la salle de communauté aménagée en salle d'opération 338
UN GRAND ARBRE DANS LA TEMPÊTE
et a duré près de deux heures, durant lesquelles Padre Pio n'a pas émis une plainte ; il priait, parfois un gémissement lui échappait. À la fin, deux larmes ont roulé sur ses joues : « Jésus, pardonne-moi de ne pas savoir souffrir comme je devrais, » Puis, ramené dans sa cellule, il s’est évanoui. Le docteur a pris alors le temps d’observer les stigmates : J'ai revu les plaies que j’avais eu l’occasion d’examiner cinq ans auparavant : elles présentaient des caractères identiques à ceux que j'ai décrits dans mes précédentes relations. Pour l’amour de la vérité et par souci d’exactitude, je dois seulement ajouter que l’escarre subtile qui, lors de ma visite précédente, recouvrait la plaie qu’il porte à l’hémithorax gauche, est à présent tombée : de sorte que la plaie apparaît fraîche et vermeille, en forme de croix, et avec de courtes mais évidentes radiations lumineuses
s'échappant de ses contoursf,
Festa raconte cela dans son livre, et Padre Pio l’a appris. Assurément, sa pudeur en a été blessée. Mais surtout, ce qui l’a meurtri, est la désobéissance (si utile apparaisset-elle 4 posteriori) du médecin, et les critiques que celuici n’a pas ménagées dans son ouvrage au père Vigilio da Valstagna, ministre général de l’Ordre, l’accusant notam-
ment de manigancer un transfert du stigmatisé en Allemagne et de cacher sciemment au monde « cette source bénéfique” », Il lui a écrit une lettre sévère : J'ai su que, malgré la promesse que vous m’en avez faite de vive voix, vous continuez à ne point parler en bien du révérend p. général de l'Ordre. Cela me cause une douleur indicible [...] Je vous rappelle la double promesse que vous m'avez faite de changer de langage en ce qui concerne le père général, et de retrancher des nouvelles éditions de votre travail toutes les exagérations que vous formulez à l'encontre de ce même père, parce qu’elles ne correspondent pas à la vérité. Je veux que vous m’en fassiez la promesse, Notre amitié l'exige, mais aussi l’exigent l'honnêteté, la promesse faite, et, en fin de compte, votre conscience,
939
PADRE PIO
Festa s’inclinera bientôt, se reprochant d’avoir accordé
trop de crédit aux assertions de Brunatto. La valeur de sa documentation, la sobriété du récit ont été entachées par ses critiques infondées contre le père Vigilio da Valstagna. Même si, dans l’ensemble, le livre a fait une impression favorable jusque auprès des autorités ecclésiastiques, L'Osservatore Romano du 1° octobre 1933 a fustigé l'ouvrage. parce qu’il était dédicacé à Pie XI. Ces questions réglées, Padre Pio est confronté à d’autres accusations : On lui reprochait d’avoir utilisé l’argent des offrandes des pèlerins sans permission des supérieurs? Il répond calmement :
Je remets tout au supérieur, que ce soient les offrandes — dont j’indique l'intention des donateurs -, les honoraires de messes, les simples dons ou les aumônes en faveur des pauvres”, :
Mais il est également d’autres tractations couvertes par le secret de la confession : il s’agit de restitutions de sommes détournées aux personnes lésées, d’aumônes à faire passer à des pauvres dans le besoin dont les bienfaiteurs veulent rester anonymes. Padre Pio s’en explique au père Agostino, qui conclut : Des multiples entretiens que j’ai eus avec lui, j’ai pu me convaincre — je l’étais déjà auparavant — de la rectitude de Padre Pio en matière de pauvreté/i,
Après l'avoir attaqué sur les vœux d’obéissance et de pauvreté, ses ennemis — qui agissent par le moyen de lettres anonymes adressées aux supérieurs mais aussi directement
à la Suprema — s’avisent de le dénigrer dans ses mœurs. En 1937, une campagne de calomnies jette le trouble dans la communauté de San Giovanni Rotondo. Des missives parviennent au père gardien Raffaele da Sant'Elia a Pianisi: 340
UN GRAND ARBRE DANS LA TEMPÊTE
Pendant la nuit, des femmes s’approchent du couvent, et elles sont même entrées dans l’église. Qu’en est-il de la moralité et du saint ministère de Padre Pio?? ?
Le supérieur organise un tour de veille pour mettre les choses au point. De fait, l’un ou l’autre moine aperçoit, dès la nuit tombée, une femme enveloppée dans un grand voile, qui rôde aux abords du couvent de façon ostensible. Mais jamais elle ne s'approche de la porte ni du porche de l’église. On en rirait, si ce n’est que sa façon d’agir semble donner corps aux accusations portées contre Padre Pio et colportées dans les lettres anonymes. Le père Raffaele fait aussi surveiller — pour la forme — son confrère : le plus souvent, à l'heure où auraient prétendument lieu ces rencontres nocturnes, Padre Pio est dans le chœur, en prière,
parfois se flagellant en récitant le Miserere. Le 6 octobre 1937, le père Agostino le questionne à ce sujet : Je peux jurer, répond Padre Pio, que jamais ni moi ni aucun de mes frères n'avons ouvert de nuit la porte de l’église non plus que celle du couvent, pour y introduire des femmes. Je crois que personne ne peut attester avec assurance lavoir vu de ses propres yeux’,
Le 15 décembre, le père Agostino l’interroge de nouveau, tant les commérages se sont faits insistants :
Interrogé sur les soupçons qui pèsent sur lui, il a répondu ingénument que le témoignage de sa conscience devant Dieu lui suffit’*,
Si grotesques que soient ces accusations, elles n'en perdurent pas moins jusqu’en 1938, agrémentées de critiques sur l'accueil que réserve Padre Pio à certains groupes de fidèles — des femmes surtout — et sur le traitement de faveur qu’il leur réserve. Le 29 mars 1938, informé des commérages
qui courent
sur
sèchement : 341
son
compte,
il tranche
PADRE PIO
Je cherche à remplir mon devoir, à plaire à Dieu et à faire du bien aux âmes. Je ne pense à rien d’autre. Je réprouve que l’on organise des pèlerinages ayant pour but ma personne : j'entends confesser autant qu'il m'est possible, et je ne me préoccupe de rien d’autre. Je préférerais que l’on interdît ce genre de rassemblements qui m'empéchent de confesser comme je le devrais”.
Toutes ces simagrées ont été de prétendues filles spirituelles qu’aurait manifestée Padre Pio s’est conformé à la directive de
orchestrées par un groupe jalouses de la préférence
pour d’autres. En fait, il son provincial :
Il lui est interdit de parler — sans une autorisation expresse du supérieur majeur — à quelque femme que ce iL76 soit, Simples tracasseries, ridicules de surcroît, ces accusations
n’en ont pas moins trouvé des oreilles complaisantes, et la rumeur s’est amplifiée jusqu’à atteindre Rome. Et le père Agostino de conclure:
L’ennemi des âmes, qui autrefois persécutait Padre Pio personnellement, en lui infligeant des vexations de tout genre, continue de le persécuter en ces autres façons, suscitant à son sujet des suspicions chez ses supérieurs et chez
d’autres personnes/7.
Dans ces tribulations, Padre Pio poursuit fidèlement sa mission, malgré la nuit intérieure dans laquelle il ne cesse de s’enfoncer : C'est terrible, je ne sais comment le Seigneur peut permettre tout cela. En toutes choses, je me vois entravé, j'ignore si je fais bien ou mal. Ce n’est pas du scrupule, je le vois bien : mais l'incertitude dans laquelle je me trouve de plaire ou non au Seigneur m’opprime. Et ceci toujours et partout, à l’autel, au confessionnal, partout. J’avance de façon quasi miraculeuse, mais je n’y comprends rien [...] C'est un tourment indicible : ce n’est pas du désespoir, mais je ne comprends rien/f,
342
UN GRAND ARBRE DANS LA TEMPÊTE
Le père Agostino lui-même en est déconcerté : Alors qu’il sait si bien diriger les âmes et que, par un don spécial de Dieu, il voit si clair en elles, il ne voit rien y en lui : tout est ténèbres [...] Cette Âme si éclairée, si bonne, si chère au seigneur, vit habituellement dans les ténèbres’?,
Ces ténèbres, cette déréliction, sont rendues plus douloureuses encore par les maux qui, à partir de 1937, minent la santé du pauvre père : il n’a que cinquante ans, mais son corps crucifié est usé, ses cheveux et sa barbe ont blanchi presque entièrement, seuls les yeux, noirs et profonds, trahissent par leur vivacité la force qui l'anime. Au cœur du conflit
Alors que se profile la guerre, de grands bouleversements interviennent dans l'Ordre capucin et dans l’Église. Le 31 décembre 1937, le père Bernardo d’Alpicella meurt au terme d’une longue maladie, et il est remplacé à la tête de la province par le père Agostino da San Marco in Lamis, confesseur de Padre Pio. En 1938, les élections mettent à la tête de l'Ordre le père Donato da Welle, un Belge doté d’un robuste bon sens, mais aussi d’une piété solide, ouverte au surnaturel : il connaît bien le cas de sa compatriote Rumolda van Beek (1886-1948), religieuse franciscaine stigmatisée depuis 1921, dont le frère Valeriaan, capucin, a été son condisciple. En mars 1939, le cardinal
Pacelli succède au pape Pie XI, mort le 10 février, et prend le nom de Pie XII : nul n’ignore sa sympathie pour Padre Pio, et s’il ne s’est pas rendu à San Giovanni Rotondo, c'est uniquement parce que sa charge de secrétaire d’État lui imposait un devoir de réserve. La bienveillance des nouveaux supérieurs majeurs augure-t-elle d’une période de calme relatif ? Assurément, mais, tel Moïse sur la montagne, Padre Pio doit lever les mains vers Dieu inlassablement, pour intercéder en faveur de son peuple (Ex 17, 343
PADRE PIO
11-12), de l'humanité qui bascule dans le second conflit mondial. Padre Pio ne se fait aucune illusion sur les intentions des gouvernants et sur le sort de son pays. Dès 1939 ou 1940, il affirme à ses intimes, dans les termes les plus caté-
goriques, que malgré sa puissance militaire et stratégique, l'Allemagne n’aura pas la victoire parce que Hitler est un fanatique,
partisan de la « religion du sang », et de surcroît
opposé à l'Église et au pape. Après le désastre de Pearl Harbor (1941), il le redit catégoriquement à Mgr Consigliere, évêque capucin de Cerignola, qui est de passage à San Giovanni Rotondo : Nous ne vaincrons pas! Je ne vois pas d’où pourrait
nous venir la victoire, quand on va contre le Pape (Hitler voulait l'envoyer en Palestine) et que l’on blasphème publiquement la Sainte Vierge (comme Mussolini l'aurait fait, paraît-il)°,
Comme le prélat. insiste, lui représentant le danger — plus grand, à son avis — que fait courir la Russie commurniste à la religion, mais aussi au monde, Padre Pio répète avec autant de calme que de conviction : Excellence, nous ne vaincrons pas. Et si nous devions vaincre, la victoire nous serait donnée comme châtiment®!.
Non qu'il ne soit attaché à sa patrie, mais il lit l’histoire dans une lumière prophétique. Il n’entend pas faire de prédictions — il en a formulé infiniment moins que celles qu'on lui attribue —, il veut amener
son interlocuteur,
théologien de valeur, à une réflexion sur la cause métaphysique du conflit, sur le péché, sur le Mal. Loin de tarir le flot des pèlerins, la guerre voit affluer vers le Gargano des foules de plus en plus grandes, auxquelles se joignent bientôt des soldats par régiments entiers qui, avant de gagner le front, viennent solliciter une béné-
diction du saint moine, avec l’arrière-pensée qu’elle les protégera. Inlassablement,
Padre Pio accueille dans son
confessionnal, pour encourager, réconforter, consoler tout 344
UN GRAND ARBRE DANS LA TEMPÊTE
un peuple plongé dans la détresse. Confiant en la puissance d’intercession de sa prière et convaincu de son charisme de vue à distance, on vient lui demander des nouvelles d’un fils, d’un frère, d’un père appelé sous les drapeaux et dont on est sans nouvelles. Il lui arrive de lâcher brièvement, comme malgré lui : « Oui, il est vivant », ou bien : « Il reviendra. » Mais avant tout, il insiste sur la nécessité de prier, de prier sans relâche. Le plus souvent il ne répond pas, il ne sait pas : il n’est pas un devin, il est un pauvre moine qui prie et qui présente à Dieu les intentions de ses frères éprouvés, qui partage leurs peines et les aide à porter leur fardeau. Même ses confrères en sont pour leurs frais : Je me souciais, car un de mes neveux était soldat à
Naples. Un soir, étant seul avec Padre Pio malade, je lui demandai pour la troisième fois : « Padre, voilà déjà deux fois que je vous ai demandé des nouvelles de mon neveu
et vous ne me répondez pas. Je sais que je suis un “pauvre mesquin”, mais je crois être résigné. Faites-moi ce plaisir! Si la nouvelle que vous devez me donner devait être mauvaise, donnez-la-moi mauvaise, mais ne me laissez pas avec ‘âme en peine. » Padre Pio éclaira, et malgré sa très forte fièvre et son visage en feu, il se redressa un tantinet et me dit : « Je ne sais rien, Père Costanti !Je ne sais rien ! » La
lumière éteinte, il se rallongea?.
Pendant la guerre, sa santé se délabre, il est de plus en plus souvent malade : refroidissements, toux opiniâtres,
vertiges se succèdent, auxquels s'ajoutent des coliques néphrétiques, puis les douleurs de l’arthrite. Il offre ses
souffrances à Dieu, en particulier pour le pape, dont il conserve une photo dans sa cellule. Il dira un jour à son ami et fils spirituel Enrico Medi, qui se rend à Rome :
Dis au pape que c’est avec une immense joie que je
donnerais ma vie pour lui*.
Quelques années plus tard, Enrico Medi lui demandant ce qu'il doit dire de sa part à Pie XII, qu'il va rencontrer au Vatican, Padre Pio lui répondra : 345
PADRE PIO
Dis-lui que je m’immole pour lui et que je prie sans cesse le Seigneur de le garder encore longtemps à son Églises.
En ces années de guerre, si sa sollicitude s’étend à tous, il vit plus particulièrement au rythme de l’Église, et surtout se tient par la prière et le sacrifice silencieux aux côtés de Pie XII. Il fait siennes les intentions du pape, et son entourage note que chaque épreuve du Souverain Pontife se répercute mystérieusement sur lui : il tombe malade, subit un redoublement de souffrances, au point que le père Agostino interdit aux frères de l’informer. En vain. ces étranges maux que la théologie mystique connaît sous le nom de « maladies de substitution » ne cessent pas pour autant. Le mystère de la compassion ne connaît point de frontières. Le temps de guerre marque également une augmentation significative du courrier que, du monde entier, on adresse à Padre Pio. Jusqu'en 1939, le nombre de lettres
reçues à San Giovanni Rotondo est d’environ 9 000 par an. À partir de 1940, on passe à 12 000, pour atteindre les 15 000 en 1942, et plus de 20 000 en 1945, malgré la censure et les plis égarés. Ce sont des demandes de prière et de protection, des remerciements pour les grâces reçues. Mais les fidèles se déplacent aussi pour remercier celui qu'ils tiennent pour leur protecteur : Le matin, quelques personnes de Pescara étaient arrivées avec des moyens de fortune, et elles lui avaient raconté les tristes événements qu'elles avaient vécus. Leur ville avait été soumise, de par terre et de par mer, à des bombardements répétés. Quelque chose de terrifiant ! Elles s'étaient réfugiées au rez-de-chaussée d’un immeuble de quatre étages, et là, sursautant aux continuelles explosions, elles pleuraient et priaient « tenant dans leurs mains une de ses photos (une photo de Padre Pio), et répétaient sans cesse
au milieu des sanglots : Padre Pio, sauve-nous ! Padre Pio, aide-nous! » Et voilà le moment crucial. Une bombe tombe en Pi sur l'immeuble, défonce le quatrième étage, puis le troisième, le deuxième et le premier... Vous vous imaginez la terreur, l’épouvante, l'agitation lorsque 346
UN GRAND ARBRE DANS LA TEMPÊTE
cette bombe qui faisait un bruit de tonnerre de fin du monde alla s’enfoncer au rez-de-chaussée où ces personnes avaient cru trouver un abri. Un grand cri d’invocation : « Padre Pio, sauve-nous ! » se mêla au fracas assourdissant de l’engin qui, par une aide d’En-Haut, n’explosa pas. Et, remplies d'émotion et de reconnaissance, elles terminaient : Padre, nous sommes venues exprès pour vous
remercier, parce que c’est vous qui nous avez sauvéesf ! »
Les témoignages sont nombreux de personnes — en Italie, certes, mais également dans d’autres pays — qui attribuent à la prière d’intercession de Padre Pio leur protection durant la guerre. De fait, sa sollicitude s’étend
à tous, sans distinction de « nation, race, peuple et langue » (Ap 7, 9). Quand, en 1943, les Alliés débarquent en Sicile,
puis en Calabre et dans les Pouilles, de nombreux soldats américains montent à San Giovanni Rotondo pour voir le moine stigmatisé, au point que Pie XII autorise expressément les protestants à assister à sa messe. Padre Pio confesse les catholiques, s’ils le désirent. dans leur langue. Un nouveau charisme émerge (plus exactement refait surface) à la faveur de ces circonstances dramatiques. Un des
exemples les plus célèbres de ce don des langues concerne un soldat américain, docker dans le civil, avec qui Padre Pio s’entretient dans le plus pur slang new-yorkais, comme s’il n'avait jamais parlé que celaf. Les ultimes années de la guerre, marquées par les bombardements des Alliés sur la Calabre et les Pouilles, puis par l’affrontement
entre miliciens fascistes et partisans,
voient un redoublement d’affluence à San Giovanni Rotondo : Padre Pio passe des journées entières au confessionnal,
accueillant
des milliers
de soldats
américains,
anglais, canadiens, français, comme il a accueilli auparavant des Allemands. On le lui reproche, en avril 1945 des miliciens de la localité projettent même de le tuer. Une fois encore, le père Agostino tente de lui cacher le danger auquel il s’est exposé, puis de l’amener à davantage de
prudence. En vain : Ils sont tous enfants de Dieu, et je ne veux manquer à aucun d’eux°’ ! 347
PADRE PIO
Cette prodigieuse activité a
la épuisé, son
entourage est inquiet et, en mai 1944, le père Agostino
l’oblige à consulter :
Depuis quelque deux mois, sur le conseil des médecins, il prend un peu de repos après le déjeuner. Il lui arrive alors parfois de s’assoupir durant deux ou trois heures, alors que la nuit il ne dort pratiquement jamais... Sa nourriture est des plus réduites, à peine 150 g en 24 heures. Il semble vivre et travailler par miracleff,
Il a été aussi profondément affecté par la disparition d’êtres chers : don Orione est mort en 1940, le père Benedetto — son père spirituel, qu’il n’a jamais revu — en 1942. Si, paradoxalement, les années de guerre ont marqué une trêve dans les persécutions dont il a été victime jusqu'alors, elles n’en ont pas moins été éprouvantes.
De la signification des charismes La fin du conflit ne tarit pas le flot des fidèles qui montent à San Giovanni Rotondo dans l'espoir d’entendre Padre Pio leur donner des nouvelles d’un proche qui n’est pas revenu du front, ou qui a été porté disparu : au contraire, plus les mois passent, plus l'attente se fait angoissante pour les familles qui ne voient pas rentrer leurs soldats. Le plus souvent, Padre Pio ne peut ou ne veut répondre. Les sœurs Pipoli, bienfaitrices du couvent, l’ont interrogé à maintes reprises sur le sort de leur neveu Mario dont elles sont sans nouvelles depuis la cessation des hostilités. À force d’insistances, Marietta Pipoli lui arrache cet aveu : « Je ne veux pas être l’Ange du malheur... » Les mots s'arrêtèrent dans sa gorge et il abaissa la tente du confessionnal”,
Quelques semaines plus tard, les deux sœurs apprendront que Mario est tombé sur le front russe. 348
UN GRAND ARBRE DANS LA TEMPÊTE
Bien sûr, ces faits extraordinaires se savent, et d’autres
aussi, qui se murmurent à mots couverts : des pilotes alliés,
basés ans la région, affirment que, lors de raids aériens qu'ils effectuaient durant les derniers mois de la guerre, ils
étaient empêchés de survoler le promontoire du Gargano par un moine qui apparaissait dans le ciel, les mains ensanCAS tendues en avant, comme pour leur interdire de arguer leurs bombes. Effectivement, si Foggia et d’autres
villes des Pouilles ont subi des pilonnages répétés, pas un
obus n’est tombé sur San Giovanni Rotondo. Quand les soldats des forces d’occupation viennent voir Padre Pio,
plusieurs aviateurs reconnaissent en lui, « avec une absolue
certitude », le moine aux mains blessées qui, dans le ciel,
les retenait de bombarder la région. Padre Pio connaît depuis bien avant sa stigmatisation ce charisme insolite nommé bilocation, faculté qu'ont certains personnages de se trouver dans deux lieux différents au même moment : lhagiographie en signale, jusqu’à l'époque contemporaine, un certain nombre d’exemples bien attestés’!, Lui-même y fait allusion pour la première fois dans un billet écrit en 1905, alors qu'il était étudiant
en théologie :
Il y a quelques jours, il m’est arrivé un fait insolite : alors que j'étais au chœur avec fra Anastasio, le 18 du mois passé vers 23 h, je me suis retrouvé au loin, dans une demeure aristocratique dans laquelle le père de famille mourait, en même temps qu’une petite fille naissait. Alors la très sainte Vierge Marie m’apparut et me dit : « Je te confie cette créature. C’est une pierre précieuse à l’état brut : travaille-la, polis-la, rends-la aussi éclatante que possible, pour qu’un jour je puisse m'en parer. N'’en doute pas, c’est elle qui viendra vers toi, mais auparavant tu l’auras rencontrée à Rome. » Après cela, je me suis trouvé de nouveau au chœur”, En 1922, la jeune Giovanna Rizzani était à Rome, où
elle se confessa dans la basilique Saint-Pierre à un jeune capucin qui l’invita à se rendre à San Giovanni Rotondo. Arrivée sur place, elle eut la surprise de reconnaître en Padre Pio le religieux qui l’avait entendue en confession à 349
PADRE PIO
Rome : il lui relata les circonstances douloureuses de sa naissance à Udine, le 18 janvier 1905, décrivit avec précision la demeure de ses parents. L’adolescente se plaça sous sa direction et entra plus tard dans le tiers-ordre franciscain*. Dans une lettre à sa fille spirituelle Rosellina Gisolfi,
qu’il avait « visitée » de la même façon alors qu’elle était gravement malade, Padre Pio écrivait en 1918 : C'est par amour qu’Il te le montre, c’est par amour qu’Il a permis à son indigne serviteur d’être à tes côtés une de ces nuits passées. Et tout a été permis par Lui pour te réconforter, pour te stimuler, pour t’encourager dans
cette très dure épreuve”.
Il a toujours exigé la plus grande discrétion sur ces bilocations, car elles ne regardaient que les personnes qui en
étaient les bénéficiaires. Aussi la plupart des cas sont-ils restés confidentiels. Mais à présent que les pilotes alliés en parlent ouvertement et que se multiplient leurs témoignages, les langues se délient, on rappelle des faits anciens. Le plus célèbre concerne le général Luigi Cadorna, commandant en chef de l’armée italienne durant la Première Guerre mondiale. Après la défaite humiliante des troupes italiennes à Caporetto le 24 octobre 1917 — 40 000 tués, 90 000 prisonniers, des régiments entiers s'étant rendus sans avoir combattu —, Cadorna avait été destitué et remplacé par le général Armando Diaz ; s’estimant déshonoré, il s’était retiré dans le palais de la Zara à Trévise, et avait résolu de se donner la mort. Alors qu’il s'apprêtait à se tirer une balle dans la tête, il avait vu devant lui un moine capucin qui, lui parlant avec fermeté, l'avait réconforté et dissuadé d’accomplir son geste fatal,
avant de disparaître aussi mystérieusement qu'il était arrivé. Les gardes en faction devant la porte de ses appartements n'avaient vu entrer ni sortir personne. En 1920, ayant entendu parler de Padre Pio, le général Cadoma était allé à San Giovanni Rotondo, où il avait aussitôt reconnu son sauveur :
350
UN GRAND ARBRE DANS LA TEMPÊTE
C’est le frère qui est venu chez moi’ !
Ce que Padre Pio avait confirmé en lui soufflant :
Général, nous l'avons échappé belle, dans cette nuit terrible®! En 1949, Mgr Barbieri, archevêque de Montevideo, en
Uruguay, est de passage à San Giovanni Rotondo. Après avoir rencontré Padre Pio, il estime devoir en conscience faire une déposition sur ce qui lui est arrivé en 1941, alors qu'il recevait l’évêque de Salto. Une nuit, il a entendu frapper à sa porte et un capucin est entré pour lui dire de se rendre au chevet de Mgr Damiani, vicaire général du diocèse de Salto, qui était à l’article de la mort. Le prélat a pu réveiller en hâte quelques prêtres, et ils sont arrivés à
temps pour assister le mourant, terrassé par un infarctus, et lui administrer les derniers sacrements. Peu après, on a retrouvé sur la table de chevet du défunt un billet griffonné à la hâte : « Padre Pio est venu. » Mgr Damiani était un fidèle de Padre Pio, qu'il avait visité plus d’une fois en 1919-1921, et qui lui avait promis de ne pas l'oublier au
moment de sa mort. Et voici qu'aujourd'hui Mgr Barbieri a formellement reconnu en Padre Pio le capucin qu’il a vu à en Uruguay huit ans auparavant”... Lorsqu'ils sont connus, de tels prodiges enflamment les imaginations, et il se trouve malheureusement des exaltés qui inventent de toutes pièces des histoires extravagantes,
au risque de desservir celui qu’ils prétendent vénérer. Ce n’est pas nouveau ; déjà avant la guerre, on a fait courir le bruit que la capucin stigmatisé a rencontré en bilocation don Orione, dans la basilique Saint-Pierre. Pressentant le tort qu’une telle affaire pouvait causer à Padre Pio, alors sous le coup des rigoureuses mesures d'isolement de la Suprema, don Orione a estimé indispensable d'adresser à diverses autorités religieuses un démenti formel. À la même époque, on a parlé d’une double bilocation (!) de Padre Pio et de la stigmatisée allemande Theres Neumann,
qui se seraient ainsi rencontrés sur la place Saint-Pierre, à Rome. Là encore, le fait était controuvé, et le confesseur
354
PADRE PIO
de Theres Neumann l’a démenti. Quelle eût été la signification de semblables prodiges ? ri La bilocation est toujours ordonnée à une mission d’ordre spirituel, ainsi qu’il apparaît dans les quelques allusions à ce charisme que l’on trouve dans la correspondance de Padre Pio avec ses directeurs spirituels, et dans les faits authentiques relatés précédemment. Même les pions du capucin stigmatisé aux pilotes alliés tas a simple contingence d’une protection matérielle de San Giovanni Rotondo et de la population locale : sans doute aurontelles (r}amené à la foi certains de ces aviateurs — plusieurs conversions sont signalées —, mais aussi elles auront contribué à préserver le site sur lequel s’élèvera bientôt une des lus étonnantes réalisations de Padre Pio, la Casa Sollievo della Sofferenza : la Maison du Soulagement de la Souffrance,
Le Père des pauvres Dès qu’il est arrivé à San Giovanni Rotondo, il y a de cela un quart de siècle à présent, Padre Pio a mesuré la pauvreté des habitants, isolés sur ces hauteurs au sol ingrat par manque de voies de communication avec les villes de la plaine fertile. Il a vu combien ils étaient laissés à euxmêmes, jusque dans les situations d’extrême détresse : à la misère du ES grand nombre — bergers, petits paysans qui parvenaient tout juste à assurer la subsistance de leurs familles — s’ajoutait la malaria, endémique dans la région, véhiculée par les hommes qui allaient se louer comme saisonniers dans l’insalubre Tavoliere. Or, il n’y avait pas même un poste médical à des kilomètres à la ronde, et l'hôpital le plus proche se trouvait à Foggia. Après la Première Guerre mondiale, la Croix-Rouge avait bien implanté quelques antennes de premiers soins çà et là, mais elles n'avaient connu qu’une existence éphémère, le temps de prodiguer les premiers secours aux soldats revenus blessés du front. Pénétré de sa grande mission — le salut des enfants de Dieu -, Padre Pio a compris, avec un réalisme tout franciscain, qu’il eût été vain de prétendre guérir 352
UN GRAND ARBRE DANS LA TEMPÊTE
les âmes si, en même temps, on ne s’occupait des corps. Dans la prière, dans le silence de la nuit, lieu où la Parole est en gestation, portant en soi la lumière dès qu’elle se formule, il a longuement médité, se ressourçant dans l’histoire de sa famille religieuse : le Poverello avait inscrit dans la vocation de ses frères le service des malades — sa sollicitude à l’égard des lépreux est connue, il ne répugnait pas à les curer et les laver de ses mains —, et nombreuses sont les figures de l'Ordre séraphique justement admirées pour leur dévouement héroïque en faveur des membres souffrants de la communauté ecclésiale : sainte Élisabeth de Hongrie en est l’image la plus accomplie”. La réforme capucine elle-même est issue de l'assistance que les franciscains de Camerino apportèrent, en 1527, aux victimes de
la peste dans cette cité. Padre Pio ne peut ni n’imagine un seul instant séparer du soin des âmes celui des corps. Dès 1922, il a eu l’intuition d’un petit hôpital que l’on eût confié à la Congrégation de la Charité de San Giovanni Rotondo, mais les démarches entreprises par celle-ci auprès des autorités civiles se sont heurtées à une fin de non-recevoir. Alors, en janvier 1925, il a encouragé le président de la Congrégation à aménager dans les locaux d’un ancien couvent de clarisses deux petites salles communes et deux chambres, représentant vingt lits, pour accueillir et soigner les malades pauvres. Le Dr Merla en a pris la direction et, deux fois par semaine, le chirurgien Bucci, chef de service à l’hô els de Foggia, montait à San Giovanni Rotondo pour Lesinterventions les plus délicates. Ce petit hôpital Saint-François a rempli son rôle — bien modeste — jusqu’en 1938, année où il fut gravement endommagé par un tremblement de terre. Nul ne s’est alors préoccupé de le restaurer, et il a disparu « à cause de la négligence de certains'® ». Entre-temps, Maria Basilio, une des filles spirituelles de
Padre Pio, a envisagé en 1933 d'ouvrir un orphelinat sur un terrain qu’elle a acquis près du couvent des capucins, mais elle n’a pu réaliser son projet. Tout cela laisse Padre Pio insatisfait.
359
PADRE PIO
Le plus bel hôpital d'Italie Avant la guerre, trois fils spirituels de Padre Pio sont venus s'établir à San Giovanni Rotondo : le pharmacien Carlo Kisvarday, le Dr Guglielmo Sanguinetti et l’agronome Mario Sanvico. Originaires du nord de l'Italie, et ne se connaissant pas auparavant, ils n’ont d’autre ambition que de se mettre au service du capucin. En 1940, malgré la rudesse de l’hiver, une pauvre femme monte au couvent pour remettre à Padre Pio toutes ses économies, une pièce d’or, afin qu’il en fasse « quelque chose de bien » en faveur des plus démunis. Il y voit le signe de la Providence. Le 9 janvier, devisant avec ses trois fils spirituels, il leur dit : Ce soir voit le début de ma grande œuvre terrestre. J'en
ai la première pierre!!!
Et, leur montrant la piécette de la donatrice anonyme,
«un marengo d’or de dix francs », il leur expose son idée : édifier un hôpital pour le soin des corps, mais aussi des âmes. Le lendemain, des offrandes arrivent « pour les œuvres de Padre Pio» : 967 lires. Puis c’est l’aveugle Petruccio, un de ses fils spirituels les plus attachants, qui lui remet son avoir : deux lires. Le 14 janvier, Padre Pio donne son nom définitif à l’œuvre qu'il projette : Casa Sollievo della Sofferenza. Un petit dépliant est édité en plusieurs langues pour présenter le projet aux fidèles. Très vite, les dons affluent. Mario Gambino, un ouvrier italien expatrié à New York, envoie des dollars et s'engage à renouveler son geste dans la mesure de ses possibilités : c'est l’origine du « fonds Gambino ». De Paris, où il se trouve alors et où il a fait fortune avec le brevet d’une nouvelle locomotive Diesel, le rebelle mais fidèle Emmanuele Brunatto fera parvenir, en 1941, trois millions cinq cent mille francs (près de 600 000 euros) au comité qui s'est constitué pour l'édification de l’hôpital. L'entrée de l'Italie en guerre rend problématique toute entreprise, aussi achète-t-on avec les premiers fonds un terrain que l’on pourra revendre en des temps meilleurs. Mais les dons 354
UN GRAND ARBRE DANS LA TEMPÊTE
continuent d’affluer, scrupuleusement consignés par Kisvarday dans un simple cahier d’écolier. Certains faits ont la saveur des Fioretti : La nouvelle s'était répandue qu’un hôpital allait être construit et une pauvre petite vieille, un des premiers matins après cette nouvelle, se présenta à lui, devant le confessionnal, et voulut lui faire une offrande. Padre Pio, qui connaissait la pauvreté de la petite vieille lui dit : — Merci !mais gardez cet argent pour vous ;vous en avez besoin. Et la petite vieille : — Mais, Padre, prenez-le! Le Padre insista : — Mais non, pourquoi voulez-vous vous ôter le pain de la bouche ? Faites comme je vous dis : gardez pour vous cet argent, car vous en avez besoin. Alors la pauvre femme se ravisa : — Vous avez raison, Padre : c’est trop peu! En entendant ces mots, Padre Pio comprit que cette
malheureuse se trouvait humiliée. Il en fut ému et lui dit : « Donne-le-moi, donne-le-moi et que Dieu te bénisse », et
il tira le rideau du confessionnal pour qu’elle ne puisse pas voir les larmes qui coulaient sur son visage!®2.
Après la guerre, on peut envisager de concrétiser le pro-
jet, car au terrain acquis à Lucera, aux dons de Brunatto et de Gambino, ne cessent de s'ajouter de nouvelles offrandes. Le 5 octobre 1946, le comité de fondation est constitué par-devant notaire à Foggia en une société juridique par actions, au capital d’un million de lires, dont la finalité est résumée en une phrase : « Recevoir au nom du Christ les personnes qui demandent charité et assistance. » Le 19 mai 1947, les premiers coups de pioche marquent l'ouverture d’un vaste chantier sur le terrain qui a été acquis à flanc de montagne au-dessus de San Giovanni Rotondo : c’est Giuseppe Orlando, l’ami d’enfance de Padre Pio, qui a été désigné par celui-ci pour coordonner les travaux, sans plan, sans architecte !Le prêtre se met à la tâche, fait transformer en une large route le chemin qui mène de la localité au couvent des capucins, organise un 355
PADRE PIO
système d’adduction d’eau, multiplie sur place carrières, ateliers, fours à chaux. Les travaux de terrassement achevés — soixante-quinze mille mètres cubes de rochers ont été déblayés —, le comité retient, parmi les nombreux projets envoyés spontanément à San Giovanni Rotondo, celui d’Angelo Lupi, un scénariste et photographe qui, s'improvisant maître d'œuvre, relaie don Orlando! À la fin de l’année 1947 surgissent de terre les premières fondations d’un vaste HI de quatre étages couvrant six mille mètres carrés de superficie et susceptible d’accueillir plus de trois cents malades. L'opération paraît insensée à un grand nombre, notamment aux supérieurs majeurs de l’Ordre capucin : ils tiennent Les membres du comité pour des «fous mégalomanes ». Pourtant, l'argent ne cesse d'arriver du monde entier, parfois de la façon la plus inattendue. À l'automne 1947, Barbara Ward, journaliste à l’hebdomadaire anglais The Economist, qui enquête sur les reconstructions de l’après-guerre dans divers pays européens, passe par San Giovanni Rotondo pour confier à Padre Pio une intention de prière : la conversion de son fiancé protestant,
le commandant Jackson. Alors qu’elle se trouve en Italie, très précisément le jour où elle rencontre le capucin stigmatisé, Jackson abandonne ses préventions contre l’Église
et se fait baptiser. Impressionnée par le chantier en cours, Miss Ward l’est encore plus lorsque, de retour en Angleterre, elle apprend la conversion de son fiancé. Celui-ci, ému par la coïncidence, décide d’aider Padre Pio en obtenant une subvention de PUNRRA!'®, dont il est délégué et conseiller pour la Grande-Bretagne. La requête ne rencontre guère de difficultés, car É.projet s'inscrit pleinement dans les programmes de l’organisme. Jackson suggère que le futur hôpital porte le nom de Fiorello La Guardia, ancien maire de New York récemment décédé qui, originaire de Foggia, avait été président de l’UNRRA. Sensible à cet hommage, l’UNRRA accorde à l’œuvre une subvention de quatre cents millions de lires : le gouvernement italien, alerté par ce don substantiel — d’autant plus que l’édification de l'hôpital a débuté sans qu'aucun plan ait été déposé ni aucune autorisation demandée auprès des ministères 356
UN GRAND ARBRE DANS LA TEMPÊTE
compétents — saisit l’occasion pour, sous prétexte de mise en règle avec l’administration, prélever cent cinquante millions sur la subvention. En contrepartie, l'hôpital conservera le nom initialement prévu par Padre Pio, on apposera simplement à l'entrée une plaque commémorative à Fiorello La Guardia. Le 8 décembre 1949, le gros œuvre est achevé et la toiture posée. Le 26 juin 1954, les premiers services sont opérationnels. Enfin, le 5 mai 1956, jour de la fête ono-
mastique de Padre Pio, le complexe hospitalier — le plus beau et le plus moderne du pays -, dont la façade est ornée de centaines de drapeaux des régions de la péninsule et de plusieurs pays du monde, est inauguré en présence du président du Sénat, de ministres et de députés. Le cardinal Lercaro, archevêque de Bologne, préside la cérémonie religieuse qui rassemble, autour du ministre général des capucins et des pères provinciaux de l'Italie, plus de trente mille fidèles venus du monde entier. Padre Pio célèbre la messe sur l’esplanade de l'entrée. Le pape Pie XII a adressé à humble capucin un télégramme : Le jour de l’inauguration à San Giovanni Rotondo de la Casa Sollievo della Sofferenza, V'auguste pontife, se félicitant des œuvres inspirées par une exacte compréhension de la charité évangélique, appelle une large et solennelle effusion des grâces divines sur le développement d’une telle œuvre, sur tant de pieux dévouements ; et il envoie de tout cœur au zélé promoteur, aux dirigeants et aux
assistants, sa paternelle bénédiction apostolique!°#,
Padre Pio écrira quelques jours plus tard dans le Livre d'Or de l'établissement : Je suis venu, j'ai vu, et je me suis exclamé : Béni soit le Seigneur, qui seul réalise des choses si grandes et si admirables!'® !
Se tenant seulement pour l’instrument de la Providence, il rappellera toujours que l’œuvre est celle de Dieu, non la sienne. Lui n’a fait que formuler le dessein de la MisériST
PADRE PIO
corde divine : édifier non seulement un hôpital, une cli-
nique ou un institut, mais avant tout une maison de
soulagement, dans le sens le plus absolu et le plus large des termes. Tout a été mené à bien sans qu’il ait jamais fallu contracter des emprunts, encore moins s’endetter. Pourtant, en
1951,
les sommes
engagées
dans
l’entreprise
dépassaient 450 millions de lires : l'argent s’est trouvé là à chaque échéance, les bonnes volontés et les compétences n’ont jamais fait défaut. Padre Pio n’a qu’une seule peine : le Dr Sanguinetti est mort en 1954, et Mario Sanvico l’année suivante, sans voir l'achèvement de l’œuvre à laquelle ils ont été les tout premiers à apporter leur soutien et leur coopération bénévole.
L'âme et le corps
Malgré l’incontestable réussite de la Casa — on prend l'habitude de désigner ainsi le complexe hospitalier —, il se trouve des esprits chagrins pour dénigrer Padre Pio. Qu'’avait-il besoin de se lancer dans pareille entreprise? Un établissement plus modeste eût aussi bien convenu, et on aurait pu employer utilement tant d’argent à d’autres fins non moins louables, telles par exemple les missions des capucins en Afrique. Cette critique intéressée fait également peu de cas des retombées économiques du projet dans la région : pendant une dizaine d’années, des centaines d'hommes ont travaillé au chantier, beaucoup se sont reconvertis avec succès dans le bâtiment, le chômage et le paupérisme ont régressé de façon sensible. Enfin, ceux
du Nord considèrent avec davantage de respect ces méridionaux qu’ils méprisaient et qui ont été capables de faire surgir dans une des régions les plus désolées du Mezzogiorno un hôpital one que tous leur envient : Padre Pio a donné à ses concitoyens la possibilité de recouvrer une dignité qu’on leur déniait jusqu’alors. Les plus caustiques insinuent que le capucin stigmatisé, s'il est vraiment le thaumaturge que l’on dit, aurait fait preuve de davantage d’humilité en se contentant de guérir les malades qui viennent à lui. Or, c’est justement une 358
UN GRAND ARBRE DANS LA TEMPÊTE
guérison spectaculaire qui, à la mi-juin 1947, a donné un nouvel élan à la poursuite des travaux, car le bon peuple y a vu un signe du ciel, un encouragement à soutenir l'œuvre. Une fillette sicilienne de sept ans, Gemma
Di
Giorgi, a été amenée à San Giovanni Rotondo par sa grand-mère, femme très simple mais d’une foi à toute épreuve : l'enfant est aveugle — elle est née sans pupilles -, et il n’y a absolument rien à faire, les plus grands spécialistes italiens ont été formels. La famille s’est ruinée pour consulter les meilleurs ophtalmologistes, les Prs Contino,
Bonifacio et Cucco, d’autres encore. Gemma et sa grandmère ont assisté à la messe de Padre Pio, puis la fillette s’est confessée, mais elle a complètement oublié de demander une grâce de guérison, comme le lui avait recommandé l’aïeule : elle ne pensait qu’à sa première communion, qu'elle ferait l’après-midi même. Padre Pio a tracé un signe de croix sur ses paupières à la fin de la confession. Quelques heures aie tard, quand elle a reçu l’eucharistie de sa main, il lui a de nouveau touché les yeux... et soudain, elle l’a vu,
puis l'autel, la foule, l’image de la
Madone. La petite fille sans pupilles voyait ! En octobre, le Dr Caramazza, une des sommités de l’ophtalmologie, consulté à Pérouse, a été formel : la fillette ne peut voir et ne verra jamais, il n’existe ni traitement ni possibilité
d'intervention chirurgicale. Or, il a dû se rendre à l’évidence : Gemma voit%. L'événement a suscité une vive émotion dans toute l'Italie. D’autres guérisons étonnantes se produisent. En août 1948, Rosetta Polo Riva, une fillette de douze ans qui habite à Bolzaneto, près de Gênes, est depuis deux ans
entre la vie et la mort à cause d’un empyème pulmonaire chronique aggravé par une endocardite aiguë et une dilatation de l’aorte. Malgré une opération très risquée, son état ne cesse d’empirer. Ses parents la confient chaque jour à la Madone de la Guardia, patronne de la Ligurie, dc le sanctuaire se dresse à six kilomètres de Bolzaneto. Un ami de la famille a écrit à Padre Pio pour confier le cas à sa prière. Le 8 août, Padre Pio apparaît à Rosetta : il a, ditil, préféré venir, au lieu de répondre à la lettre qu'il a reçue à son sujet. Il reviendra le soir, puis la Madone de la Guar359
PADRE PIO
dia se montrera aussi, plus tard. Le 28 août, au cours d’une dernière visite de Padre Pio — après l'apparition de la Madone -, la fillette se retrouve totalement guérie. Le miracle fait d’autant plus de bruit qu’il implique une bilocation de Padre Pio et une apparition mariale. Ayant examiné l’adolescente peu après, le Dr Sidi Raul Acconer, de Gênes, a admis le caractère tout à fait exceptionnel de son retour définitif à la santé”, Le 28 décembre 1948, c’est Giuseppe Canaponi, un employé des chemins de fer de Sarteano, près de Florence, qui, au terme de sa confession à Padre Pio, retrouve subite-
ment l’usage de sa jambe paralysée. Victime d’un accident deux ans auparavant, il a eu le fémur broyé : une mauvaise réduction des fractures a entraîné une ankylose fibreuse du genou gauche, et les soins visant à lui faire recouvrer l'usage de l'articulation ont provoqué une nouvelle rupture fémorale. Depuis, il a perdu l’usage de la jambe et se traîne sur des béquilles, en proie à des douleurs si atroces qu'il en arrive à hurler et à blasphémer. Padre Pio le réconforte,
l’aide à remettre de l’ordre dans sa conscience et, quand il se redresse pour quitter le confessionnal, Canaponi réalise qu'il s’est agenouillé puis relevé. Il est guéri. Le Pr Leopoldo Giuntini, directeur de la clinique orthopédique de Sienne, a attesté que la guérison de cet homme de trentequatre ans « ne peut trouver une explication logique dans les limites des connaissances actuelles de la science!'® », Si d’autres faits semblables se produisent, les exemples ne sont pas rares de malades qui renoncent volontairement à un mieux-être pour entrer plus avant dans le mystère de la croix rédemptrice, qu’ils découvrent au contact de Padre Pio. Le temps est loin déjà où, en 1919, le jeune Giacomo Gaglione, fils d’un avocat de Caserta, a découvert auprès de Padre Pio que sa maladie n’était pas pour lui un malheur, mais un don de Dieu : Accepter son propre état n’est pas du fatalisme, mais implique la lutte, une force d’âme consciente, le dépassement de soi. C’est le signe d’une personnalité non commune, la gage d’ascensions intérieures et la certitude du bonheur éternel!®, 360
UN GRAND ARBRE DANS LA TEMPÊTE
Il n’a pas sollicité la guérison qu’il était venu demander à San Giovanni Rotondo. À présent, il poursuit inlassable-
ment, cloué dans son lit ou dans un fauteuil roulant depuis près d’un demi-siècle, l’apostolat de la souffrance : aider les malades à «accepter, jusqu’à finir par les aimer, leurs propres souffrances physiques et morales ». Il entretient une correspondance avec de nombreux infirmes, écrit des
ouvrages de méditation d’une rare élévation spirituelle, reçoit des personnes édifiées par sa patience et sa joie dans l'épreuve,
qu’il conseille,
réconforte,
aide à prier. De
même, le petit aveugle Petruccio, qui habite non loin du couvent : craignant de pécher davantage s’il voyait, il a catégoriquement refusé la guérison que jadis Padre Pio lui proposait au nom de Dieu. Padre Pio a trouvé en eux, en d’autres encore, des âmes généreuses, promptes à se livrer sans réserve au Vouloir divin, quand bien même ce n’est pas sans luttes ni tentations. Il a pensé à eux quand il a envisagé la Casa : Les âmes et les corps de tant de nos frères malades y seront soignés et guéris, moyennant l'implication sacerdotale, sanitaire, spirituelle et sociale de toute l’organisation
hospitalière [...] car elle est née de l’amour du Christ qui reçoit comme accoudé à Lui-même tout bienfait que nous réservons à nos frères souffrants!!°,
Il sait d’expérience que, quand bien même la guérison du corps s’avère impossible, le soin de l’âme ne doit pas être pour autant négligé, au contraire. Le professeur américain Paul White, accueilli dans l'établissement à l’occasion
du congrès de cardiologie qui s’y tient au lendemain de son inauguration, reste impressionné par cette dimension de la charité qui, dans le malade, prend en compte toute la personne humaine : Cette clinique, plus que n’importe quelle autre au monde, me semble la plus appropriée pour étudier les rapports entre l'esprit et la maladie ; là, plus qu'ailleurs, peut progresser l'étude de la psychosomatique"”.
361
PADRE PIO
Et, dans le discours qu’il adresse aux mêmes cardiologues reçus en audience après le congrès de San Giovanni Rotondo, le pape Pie XII évoque cette particularité de la Casa, qui est en quelque sorte sa mission : L'hôpital de San Giovanni Rotondo, qui ouvre maintenant ses portes, est le fruit d’une intuition des plus hautes, d’un idéal mûri longuement et affiné au contact des formes les plus diverses et les plus cruelles de la souffrance morale et physique de l’humanité. Celui qui par fonction est appelé à soigner les âmes ou les corps ne tarde pas à mesurer à quel point la douleur corporelle sous tous ses aspects met en cause l’homme entier et jusqu'aux couches les plus profondes de son être moral ; elle oblige à se poser à nouveau les questions fondamentales de sa destinée, de son attitude envers Dieu et les autres hommes, de sa responsabilité individuelle et collective, du sens de son pèlerinage terrestre. Aussi la médecine, qui veut être vraiment humaine, doit aborder la personne intégralement, corps et âme. Mais, d’autre part, elle en est incapable par ellemême, puisqu'elle ne détient aucune autorité ni aucun mandat l’habilitant à intervenir dans le domaine de la conscience. Elle appelle donc des collaborations qui prolongeront son œuvre, la conduiront à son véritable aboutissement. Placé dans les conditions idéales au point de vue matériel et moral, le malade aura moins de peine à reconnaître en ceux qui travaillent à le guérir des auxiliaires de Dieu, soucieux de préparer la voie à l’intervention de la grâce, et c’est l’âme elle-même qui sera ainsi rétablie dans la pleine et lumineuse intelligence de ses prérogatives et de sa vocation surnaturelles. À cette condition seulement on pourra parler en toute vérité d’un soulagement efficace de la souffrance ; c’est pourquoi le refuge de charité, de dévouement, de compréhension, qui vient de s'inaugurer à San Giovanni Rotondo, a voulu s’intituler : Casa Sollievo della Sofferenza!!?, En mai 1957, Padre Pio reviendra sur ce thème fonda-
mental de la charité, à la lumière de laquelle il contemple À l’œuvre entreprise : 362
UN GRAND ARBRE DANS LA TEMPÊTE
Ici, les patients, les médecins, les prêtres, seront des réserves d’amour qui, plus il sera abondant en l’un d’eux, plus il se communiquera aux autres. Les prêtres et les médecins, unis dans le devoir d’exercer la charité à l'égard des corps souffrants, doivent en ressentir une stimulation brûlante à rester eux aussi dans l’amour de Dieu, parce que eux-mêmes et ceux qu'ils assistent ont tous leur unique demeure en Lui, qui est Lumière et Amour!15,
Il ne veut pas pour autant enclore la Casa dans un idéal qui se contenterait de bons sentiments, voire d’un bénévo-
lat susceptible d’engendrer chez ceux qui s’y adonnent une orgueilleuse autosatisfaction. Pour lui, la charité doit être
agissante jusque dans les petites choses, comme expression de l'Amour qui en est la source et que l’on peut appréhender seulement dans la prière, dans la relation personnelle avec Dieu : les membres de la Casa doivent être des personnes compétentes, mais aussi des priants, susceptibles d’entourer les malades de charité autant que de soins. Et tous ont également besoin du soutien d’une prière plus large, d’une communion qui les encourage et les stimule.
Les Groupes de prière Durant la guerre, Pie XII a exhorté plus d’une fois les catholiques du monde entier à intensifier leur prière et à s’y encourager mutuellement. Les épreuves du temps, traduisant un bouleversement sans précédent, non seulement dans le monde, mais encore dans l’Église et dans les consciences, constituent pour les catholiques une tentation
de découragement, voire de lâcheté vis-à-vis du message évangélique. La prière apparaît d’autant plus comme le lieu nécessaire d’une réflexion, d’une remise en question permanente, nécessaires à un engagement en vérité : Réveillez et ravivez chez les fidèles, en particulier chez les jeunes, cette force spirituelle, aujourd’hui si nécessaire, mais qui, trop souvent, leur fait défaut : le sens de l’honneur catholique. C’est la louange du fils pour la Mère. C'est le sentire cum Ecclesia''#,
363
PADRE PIO
Poursuivant son allocution, le pape y a fait pour la première fois mention de groupes de prière constitués : Combien le Christ se complaît et combien l'Église a confiance dans un avancement spirituel plus grand chez le peuple chrétien, quand elle voit des groupes de ses fidèles de tous âges et de toutes conditions se réunir avec piété et avec une dévotion ardente autour de la table eucharistique!!, L'année suivante, il est revenu sur ce thème, en lançant
un appel pressant : « Ne craignons pas, mais prions ! » Ces
exhortations ont trouvé chez Padre Pio une adhésion sans réserve. Comment ce grand priant n’eût-il pas été sensible à de telles paroles, qui rejoignent si profondément son expérience personnelle et qui semblent apporter la caution la plus éminente à l'intuition déjà lointaine, mais toujours actuelle, qui dans les premiers temps après son arrivée à San Giovanni Rotondo lui faisait regrouper les pieuses femmes de la paroisse pour les conduire, moyennant l’oraison régulière, la vie sacramentelle et la pratique de l’ascèse chrétienne, dans les voies de la perfection ? Il insistait alors sur cette communion du groupe, quand il écrivait à l’une ou l’autre de ses filles spirituelles : Une seule lettre suffira, mes toutes, car vous n'avez qu'un prétention devant Dieu, celle les voies du Seigneur. Comme
très chères filles, pour vous seul cœur et qu’une seule de vous perfectionner dans il vous est salutaire de rester ainsi unies les unes aux autres!!6!
Jusqu’alors, il n’a pu donner corps à cette intuition, ne serait-ce qu'en raison des restrictions apportées en permanence à l'exercice de son ministère sacerdotal. À présent,
soucieux de répondre à l’appel du pape, il encourage les fidèles qui viennent le voir en groupes constitués — paroisses, associations, congrégations du tiers-ordre — à se réunir, de retour chez eux, pour prier ensemble, Dès 1947, naissent ainsi spontanément dans plusieurs villes 364
UN GRAND ARBRE DANS LA TEMPÊTE
d'Italie des groupes de prière qui, s’ils n’en portent pas encore le nom, préfigurent ce qu’ils sont aujourd’hui. Par le concours des circonstances, l’amorce de ces groupes coïncide avec les travaux entrepris pour l’édification de l'hôpital, et c’est précisément dans le cadre de la
Casa, parmi les membres de son comité, que se constitue le premier d’entre eux. Comme le Dr Sanguinetti évoquait devant lui les appels lancés par le pape, Padre Pio a répondu : Faisons-le. Retroussons nos manches. Soyons les premiers à répondre à cette invitation que nous adresse le Pontife romain!!!
Dès septembre 1949, le bulletin homonyme de la Casa expose pour la première fois l’activité des groupes de prière telle que l'entend Padre Pio ; Ces groupes de fidèles qui se sont proposés de prier ensemble se réunissent une fois ou deux par mois : ils assistent à la messe, s’approchent des sacrements, et récitent ensemble le saint rosaire.. Nous serions bien heureux si ces groupes se multipliaient, autant que possible sous la conduite
d’un prêtre! !é,
Grâce à la diffusion internationale de la modeste revue,
des groupes se forment, non seulement en Italie, mais dans plusieurs pays. En 1950, La Casa en publie une première liste : les Groupes de prière — on les appelle désormais ainsi — sont implantés dans vingt-trois villes de la péninsule. Dans le même numéro de i revue, Padre Pio définit en quelque sorte leur mission : Les Groupes de prière vivront intégralement et ouvertement la vie chrétienne, comme c’est le désir de Sa Sainteté, s'ils sont avant tout des groupes de fidèles qui prient ensemble! !?,
Par la suite, Padre Pio reviendra souvent sur ce point : priorité à la prière en commun, c’est-à-dire à la messe suivie de la récitation du chapelet aux intentions de l’Église 365
PADRE PIO
et du pape. Il exclut catégoriquement toute autre activité : ni causeries, ni commentaires de l’Écriture, ni débats. Les Groupes ne sont pas le cadre de retraites prêchées ou de conférences, mais le lieu spirituel d’une prière centrée sur l'essentiel, l’eucharistie, et dépouillée de toute recherche
ersonnelle grâce à la sobriété de son propos. Ils exigent de bre membres une humble ascèse, voie assurée du progrès spirituel, et une obéissance filiale à l’Église : À cause de leur caractère privé, on n’a pas cru nécessaire de solliciter l'approbation ecclésiastique pour se réunir en prière autour dun prêtre, lequel se fait. intermédiaire, ou médiateur, entre les fidèles et le Seigneur, par l’offrande du saint sacrifice, de sa prière et de celle de tous les fidèles. Aucune autorité ecclésiastique ne les a appuyés, permis ou approuvés, parce qu’ils n’ont ni ne doivent avoir la forme une association : ils doivent rester une réunion de fidèles tout à fait privée, dont les membres veulent simplement prier ensemble. Si lautorité ecclésiastique locale n’approuve pas les Groupes, il n’est qu’une solution possible : obéir immédiatement et cesser toute activité, en s’abstenant absolument de faire le moindre commentaire, et plus encore de formuler la moindre récrimination. La Sainte Église est notre Mère commune, à laquelle nous devons la plus absolue et la plus fervente obéissance!?,
Cette vision de la réalité ecclésiale et du rôle des laïcs dans l’Église en prière trouvera, une douzaine d’années plus tard, la confirmation de sa justesse dans les conclusions du concile Vatican II. Le caractère original des Groupes de prière, à la fois novateur et respectueux du mystère de l'Église, incite les évêques à en encourager la formation dans leurs diocèses : en 1956, Mgr Montini, archevêque de Milan (et futur pape Paul VI) invite ses
prêtres — plus de trois cents — réunis dans une retraite sacerdotale, à constituer des Groupes de prière ; le 12 septembre 1959, à l’occasion du Congrès national eucharistique de Catane, le premier congrès italien des Groupes de prière se réunit, et on signale leur existence dans une douzaine de pays, de la France à l’Australie, de la Turquie aux États-Unis!?, 366
UN GRAND ARBRE DANS LA TEMPÊTE
Malgré la diffusion mondiale du mouvement, Padre Pio ne cesse pas d'insister sur le lien initial et étroit entre les Groupes de prière et la Cusa : celle-ci, sans la prière, est un peu comme une plante privée d’air et de soleil’, C’est grâce au bulletin édité pour faire connaître aux donateurs et aux fidèles l’avancement des travaux de la Casa, qu'a été connu le premier Groupe de prière constitué des membres du comité, et qu’il a suscité la formation de groupes semblables. De même, c’est grâce à ces derniers que le projet de l'établissement hospitalier a été porté à la connaissance d’un public de plus en plus large, et que de nombreux fidèles s’y sont intéressés, contribuant par leurs offrandes à sa réalisation. Sans trahir l’esprit de Padre Pio, on peut dire que la Casa et les Groupes de prière sont les deux aspects d’une même œuvre d miséricorde appréhendée dans une vision globale de la Caritas divine, dans le mystère de la communion des saints.
Notes 1. Lucia FIORENTINO, Écrits autobiographiques, cité in Epistolario I, p. 470. Lucia Fiorentino (1889-1934), tertiaire franciscaine et âme mystique d’une grane élévation, fut une des filles spirituelles les plus proches de la pensée et de la mission de Padre Pio. 2. PADRE Pio, lettre du 8 mai 1919 au P. Agostino, Epistolario I, p. 1277 3. Raffaele Carlo Rossi (1876-1948), en religion Raffaele di San Giuseppe. Sa cause de béatification a été introduite en 1976 et reprise en
1986. 4. Alberto Del Fante, Per la storia. Padre Pio da Pietrelcina. Il primo sacerdote stigmatizzato (Pour l’histoire. Padre Pio da Pietrelcina. Le premier prêtre stigmatisé), Bologna, Galleri Editore, 1932.
5. Diario, p. 86.
6. Ibid., p. 83.
7. Francesco MORCALDI, op. cit, pp. 19-20. 8. PADRE PI0, lettre du 14/15 mars
1933 à Emmanuele
Brunatto,
Epistolario IV, pp. 740-741. 9, PADRE PI0, lettre du 12 avril 1933 à Emmanuele Brunatto, Epistola-
rio IV, p. 743. 10. Luigi ORIONE, lettre du 11 juillet 1933 à Emmanuele Brunatto, Archivio Don Orione, sec. Scritti, 44. « Malheur à celui qui contriste sa mère ! »
367
PADRE PIO
11. Minute d’un billet sans date, vraisemblablement destiné à quelque autorité vaticane. Flavio PELOSO, op. cit., p. 95. « Dieu aidant, j'ai fait ce que j'ai pu, que d’autres plus compétents fassent mieux. » 12. PADRE PO, lettre du 2 avril 1932 à Mgr Cesarano, Æpistolario IV, 0. k 13. P. Raffaele da SANT’ELIA À PIANISI, op. cit, À 77-78. 14. Giorgio FEsTA, lettre du 18 août 1933 à don Orione, Archivio Don Orione, sec. Padre Pio. 15. Bernardo d’ALrICELLA, Relazione bimestrale, 7 juillet 1934, $ 2, ACP.
16. Zbid., 7 mars 1935, 1-2. 17. Jbid., 7 janvier 1935, À 2. 18. Giovanni da BAGGIO, op. cit., p. 17. 19. Témoignage de Wladimir d’Ormesson, in Le Figaro, 28-29 septembre 1968. 20. Giovanni GIGLIOZ1, San Francesco e Padre Pio, in Cinquant'anni di sacerdozio (10 agosto 1910-10 agosto 1950), a cura della Casa Sollievo della Sofferenza, Foggia, 1960, pp. 78-79. 21. Vincenzo FREZZA, Sacerdozio ed Eucaristia in Padre Pio, in Ati del 1° convegno sulla spiritualità di Padre Pio, a cura di padre Gerardo di Flumeri, San Giovanni Rotondo, 1973, pp. 332-334, 22. Giovanni da BAGGIO, op. cit., p. 17. 23. Lorenzo PATRI, Cenni biografici su Padre Pio da Pietreicina, Rocca
S. Casciano, 1955, pp. 63-64. 24. Tarcisio da CERVINARA, Padre Pio è la barca sicura del nostro tempo, in La Casa 21 (1970) 9, p. 10.
25. Alessandro LINGUA, op. cit., pp. 23-25, 26. Salvatore CoRRIAS, Padre Pio conduce a Cristo, Milano,
1966,
pp. 44-45. 27. PADRE PIO, pensée écrite sur une image, citée ir F, CHIOCCI et L. CIRRI, op. cit, vol. I, p. 588. 28. Alessandro LINGUA, op. cit., pp. 25-26. 29. PADRE PI0, lettre du 7 mai 1921 au P. Benedetto, Æpistolario 1, D 1227 30. Diario, p. 95. 31. Bernardo d’ALPICELLA, Relazione bimestrale, 7 juillet 1934, & 1,
ACP. 32. PADRE PI0, lettre du 3 avril 1921 au P. Benedetto, Epistolario I, p. 1220. 33. PADRE P10, lettre du 30 mars 1918 à Antonietta Vona, Æpistolario IL, pp. 851-852.
34. Domenico LABELLARTE, L'amore alla verità in Padre Pio, in La Casa
22 (1971) 3, p. 21.
35. Alessandro LINGUA, op. cit., pp. 30-32.
36. Lina MORO, Relazioni e testimonianze, p. 89, APG, fond V, 37, Mariella LOTTI, sbid., p. 119.
368
UN GRAND ARBRE DANS LA TEMPÊTE 38. Alessandro LINGUA, op. cit., p. 33. 39. Cardinal Corrado fond V,
URS,
Lettre postulatorie, ms.
f 4., APG,
40. Tarcisio da CERVINARA, op. cit, p. 241. 41. Domenico MONDRONE, Ricordo di Padre Pio, in La Civiltà Cattolica, 119 (1968), n° 2, pp. 146, 152.
42. Alessandro LINGUA, op. cit., p. 36. 43. Cardinal Giacomo LERCARO, op. cit, p. 16. 44. PADRE P10, lettre du 20 novembre 1921 au P. Benedetto, Epistola-
rio I, p. 1247. 45. Tarcisio da CERVINARA, op. cit, p. 218. 46. Fernanda BIANCO, Relazioni e testimonianze..., op. cit., pp. 31-32.
47. Carmelo da SAN GIOVANNI IN GALDO, op. cit., p. 5. 48. Atanasio da TEANO, Padre Pio straordinario missionario del confes-
sionale, in Relazioni e testimonianze..., op. cit., p. 90. 49. Carmelo da SEssao DEL MOLISE, Relazioni e testimonianze..., op. ci; p: 119: 50. Témoignage d'Emma Dell’'ORTO, sbid., p. 90. 51. Tarcisio da CERVINARA, op. cit, pp. 237-238.
52. Maria POMPILIO, Memorie del rev.mo padre Pio da Pietrelcina, ms. f 31 v. APP. 53. PADRE PI0, lettre du 15 décembre 1917 au P. Agostino, Epistola-
rio I, pp. 974-975. 54. Cardinal Corrado URSI, op. cit, fe 12.
55. PAUL VI, Audience aux définiteurs généraux de l'Ordre capucin, 20 février 1971, La civilrà cattolica 122 (1971) IV, p. 360. 56. Récit du P. Raffaele da Sant’ Elia a Pianisi, cité par Giovanni da
BAGGIO, op. cit., pp. 18-19. 57. Fortunato DE MARZIO, L'amore di Padre Pio per la ss. Eucaristia, ms., APG, P 1.
58. Felice SPACCUCI, Z cinque papi di Padre Pio, Napoli, 1968, p. 56. 59. F. CHiocci et L. CIRRI, op. cit, t. III, p. 218 — « Que rendrai-je au Seigneur pour tous ses bienfaits ! » 60. Alessandro LINGUA, op. cit, pp. 117-118. G1. Diario, p. 131. 62. Bernardo d’ALPICELLA, Relazione bimestrale, 7 mars 1935, P 1-2,
63. Diario, p. 121.
64. Cf. Bernardo d’ALriCELLA, lettre du 29 août 1936 au P. Raffaele da Sant’ Elia a Pianisi, APP, sec. V.
65. Giorgio FESTA, op. cit., p. 224. 66. Ibid., p. 225.
67. Cf. Giorgio FESTA, #bid., pp. 226, 270 s. 68. PADRE PI, lettre (s.d.) au Dr Giorgio Festa, Epsstolario IV, p. 752.
69. Diario, p. 92. 70. Zbid., p. 121. Les Relazioni bimestrali du vicaire provincial indiquent avec précision tous les chiffres, cf. APG.
369
PADRE PIO
71. Jbid., p. 92. 72. P. Raffaele da SANTELIAA PIANISI, op. cit, fo 12-13. 73. Diario, pp. 121-122. 74. Ibid., pp. 122-123. 75. Ibid., p. 124. 76. Bernardo d’ALrICELLA, lettre du 25 mars 1934 au P. Raffaele da Sant’ Elia a Pianisi, APG. 7raDiarid pod 25:
78. Ibid., pp. 102, 114-115.
79. Ibid., pp. 88, 113-114. 80. Costantino CAPOBIANCO, Paroles et anecdotes de Padre Pio, op. cit., 93:
81. Ibid, p. 36. 82. Ibid, p. 25.
83. Bernardino da SIENA, Padre Pio e la Chiesa, in Atti del 1° convegno…., op. cit, p. 140. Enrico MEDI (1911-1974), laïc, père de famille, fut un brillant physicien. Vice-président de l’Euratom (1958-1965), il démissionna pour de graves motifs de conscience. Chrétien engagé dans l’apostolat, mais aussi sur le plan politique — il fut député au Parlement -, il est une figure représentative du laïcat catholique. Sa cause de béatification a été introduite en 1995. 84. Ibid., p. 140. 85. Costantino CAPOBIANCO, op. cit., pp. 19-20. 86.:Diario; pA72, 7 87. Ibid., pp. 164-165.
88. Jbid, p. 161.
89. Costantino CAPOBIANCO, op. cit., p. 179. 90. De nombreux témoignages autographes sont conservés dans le carton intitulé Bilocazioni di Padre Pio, ms., in APG. Ils émanent d’aviateurs anglais, américains, polonais, palestiniens — chrétiens, juifs et musulmans, et même agnostiques — qui ont déposé sous serment. 91. Ainsi, les bilocations de Mère Yvonne-Aimée de Jésus, de Malestroit (1901-1951) et de Natuzza Evolo, mère de famille de Paravati, en Italie méridionale (née en 1924), qui ont fait l’objet d’études rigoureuses.
92. PADRE PIO, Scritti vari, in Epistolario IV, p. 1029. 93. Les documents relatifs à cette histoire sont conservés i7 ACP. Ils ont été publiés par Alberto d’APOLITO, Padre Pio da Pietrelcina. Ricordi, esperienze, testimonianze, San Giovanni Rotondo, 1978, pp. 251-272. 94. PADRE P10, lettre du 11 décembre 1918 à Rosellina Gisolfi, Epistolario I, p. 526. 95. Cardinal Giuseppe SIRI, IV anniversario del transito di padre Pio, discours tenu à Gênes le 23 septembre 1972, in Liguria francescana, Genova 6 (1972), pp. 1-2. 96. Zbid. 97. Gerardo da DELICETO, Notificazioni sulla vita di padre Pio, ms., in f 34-36, et Rosario d’ALIMINUSA, Relazioni, ms., in APP, fond IV, 20.
370
UN GRAND ARBRE DANS LA TEMPÊTE 98. Texte autographe de don ORIONE, Rome, 19 septembre 1933, reproduit dans La Piccola Opera della Divina Provvidenza, Tortona 63
(1968) 21-22, pp. 210-211.
99. Élisabeth de Hongrie (1207-1231), veuve à vingt ans du landgrave Louis de Thuringe mort au retour de la Croisade, se fit tertiaire franciscaine et se dévoua aux plus démunis et aux malades, partageant volontairement leur pauvreté. Elle a été canonisée quatre ans après sa mort, en 1255; 100. A. SERRITELLI, Notizie su Padre Pio, ms., in APG, fond IV, f 6263.
101. Mario SANVICO, Diario, ms., P 5, in Archivio Casa Sollievo. 102. Costantino CAPOBIANCO, op. cit., pp. 181-182. 103. UNRRA : United Nations Relief and Rehabilitation Administration, organisme créé en 1943 à l'initiative des États-Unis et des Alliés européens pour venir en aide aux régions récemment libérées. Il sera plus tard intégré à l'ONU. 104. Texte cité in La citià posta sul monte, op. cit, p. 27. 105. Texte cité in La Casa 17 (1966) 10-11, p. 3. 106. Cf. les témoignages de Gemma et de sa grand-mère, ainsi que ceux des médecins, #7 F. CHiocciI et L. CIRRI, op. cit., tome I, pp. 660666. Gemma di Giorgi est plus tard devenue religieuse dans une congrégation enseignante. 107. Cf. Charles Mortimer CARTY, op. cit., pp. 93-95. 108. Pr Leopoldo GIUNTIN, Dichiarazione, s.4. (1951), copie dactylographiée, in APG, 4 R. 109. Giacomo GAGLIONE, 50 anni di croce per saper sorridere, Apostolato della Sofferenza, Palermo, 1973, p. 36. Giacomo Gaglione (1896-
1962), devenu tertiaire franciscain après ses rencontres avec Padre Pio, est le fondateur de l’Apostolat de la souffrance et de sa revue Ostie sul mondo (Hosties sur le monde). Sa cause de béatification a été introduite
en 1976. 110. PADRE PO, in La Casa 17 (1966) 10-11, p. 3.
111. La citià posta sul monte, op. cit., p. 27. 112. PE XII, Discours à des médecins cardiologues (9 mai 1956), in
Documents pontificaux de Sa Sainteté Pie XII, Paris, Éditions Saint-Augustin, 1958, vol. XVIII, pp. 249-250. 113. La città posta sul monte, op. cit., p. 8. 114. PIE XII, Allocution aux curés de Rome et aux prédicateurs du Carême (17 février 1942), in Actes de S.S. Pie XII, Paris, Bonne Presse, 1952, t. IV (années 1941-1942).
115. /bid.
116. PADRE P10, lettre du 1” octobre 1917 aux sœurs Ventrella, Epistolario IL, p. 562. 117. Mariano da MAGLIANO SANTA CROCE, « Diamoci da fare» disse Padre Pio a Guglielmo Sanguinetti, in La Casa 22 (1971) 2, p. 19.
118. La Casa, septembre 1949, p. 6. 119. La Casa, août 1950, p. 9.
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122. La Casa 7 (1956) 8, p. 4. Le propos traduit la pensée, sinon les
paroles exactes de Padre Pio.
VII Les enjeux d’un conflit
Yahvé a voulu l’écraser par la souffrance ; S'il offre sa vie en sacrifice expiatoire, Il verra une postérité, il prolongera ses jours, Et par lui la volonté de Yahvé s’accomplira. À la suite de l'épreuve endurée par son âme, Il verra la lumière et sera comblé. (Is 53, 10-11a.)
Aux deux œuvres dont il a mené à bien la réalisation,
Padre Pio entend procurer les meilleures conditions de développement, et les plus solides garanties d'autonomie dès lors que les supérieurs majeurs de l'Ordre se montrent peu enclins à en assumer la responsabilité ; quel peut être l'avenir — surtout en cet immédiat après-guerre où la lire connaît une brutale dévaluation — d’un si vaste complexe hospitalier perdu sur les hauteurs désertiques du Gargano ? Et comment préserver et gérer l'articulation entre la Casa et les groupes de prière, c’est-à-dire entre le discours scientifique et ses applications — discours de la causalité —, et le discours de la foi, celui de la finalité ? Non-sens et mélange des genres, estiment les capucins. Ou pour le moins exercice périlleux. Exigence radicale de la charité, qui, prenant en compte l'intégralité de la personne humaine, corps et âme, est rendue opérante et unifiante dans une vision globale de l'amour, affirme Padre Pio avec l'audace prophétique propre aux saints : 373
PADRE PIO
Cette œuvre, si elle n’était destinée qu’au seul soulagement des corps, constituerait uniquement une clinique modèle, édifiée grâce aux moyens qu’a procurés l’extraordinaire générosité de votre charité. Mais, stimulée par le rappel de l'amour de Dieu moyennant les exigences de la charité, elle doit également lui rester ordonnée afin d’être opérante!.
Il n’a pas perdu de vue le « sanctifie tes frères » perçu bien des années auparavant : Grâce à cette œuvre, le malade doit pouvoir rencontrer le mystère de l'amour de Dieu par l'apprentissage d’une sagesse qui lui permette d’accepter ses épreuves dans la sereine méditation des souffrances de Jésus’.
Aussi insiste-t-il sur le témoignage que sônt amenés à porter auprès des malades tous les personnels de la Casa, non seulement par l’accomplissement généreux de leur devoir d’état, mais encore par un engagement spirituel se traduisant dans le dévouement et l’apostolat. Pour que cet idéal puisse se concrétiser, il organise les actionnaires de la société civile de la Casa en une congrégation du tiers-ordre franciscain dont il est le directeur et qu'il souhaite rattacher au couvent, la société elle-même restant, en sa qualité de personne morale et juridique, la seule propriétaire de l’hôpital. Mgr Cesarano donne son accord à cette solution — qui permet à Padre Pio de se consacrer entièrement aux obligations de son ministère sacerdotal —, et, le 25 août 1954, le père Benigno da Sant'Ilario Milanese, ministre général des capucins, signe le décret d’érection canonique de la congrégation. Malheureusement, le Dr Sanguinetti meurt soudainement moins de deux semaines plus tard. Aucun
de ses successeurs,
malgré les compétences de chacun, n’aura l’envergure et la largeur de vues de cet homme généreux, profondément pénétré de l'esprit de Padre Pio. Aucun ne sera en mesure de répondre pleinement aux exigences spirituelles dont le fondateur entend marquer son œuvre. Les temps s'ouvrent où les bénévoles et les fidèles de la première heure cèdent 374
LES ENJEUX D'UN CONFLIT
le pas aux techniciens : gestionnaires bientôt mués en hommes d’affaires, et ingénieurs. Évolution sans doute iné-
vitable, compte tenu du développement de la Casa, et à laquelle Padre Pio est d’autant plus attentif que les capucins regrettent à présent de n'avoir pas donné suite à ses propositions initiales : s’ils semblent convaincus que l’élan de piété populaire éclos autour de lui finira par retomber après sa mort, ils constatent que son œuvre paraît en revanche promise à un avenir plus intéressant qu'ils ne l’auraient imaginé 4 priori. L'homme des douleurs
Alors que la Casa et les groupes de prière connaissent, l’une, un développement aussi remarquable qu’inattendu,
les seconds, un rayonnement qui très vite dépasse les frontières de l'Italie, et bientôt de FEniope — faisant connaître le nom
de Padre
Pio
dans
le monde
entier
—,
la
Suprema maïs aussi la curie généralice des capucins prennent à son encontre une succession de mesures vexatoires, puis coercitives, malgré la bienveillance et l’admiration que manifestent ouvertement pour le moine stigmatisé le pape Pie XII et de nombreux prélats italiens et étrangers, tandis que, toujours plus nombreux, prêtres et fidèles accourent par dizaines de milliers à San Giovanni Rotondo. Parmi eux, un jeune Polonais, étudiant en théologie à l’Angelicum de Rome, est venu durant les vacances de 1947 ; Ta ren-
contré Padre Pio, qui lui aurait alors prédit son accession au trône de Pierre. Lorsque, trente ans plus tard, Karol Woijtyla deviendra pape sous le nom de Jean-Paul II, les médias rapporteront cette entrevue et la prophétie qui s’y rattache, que jamais la secrétairerie d’État du Vatican non plus que le secrétariat privé du Souverain Pontife ne confirmeront ni n’infirmeront. S’il suit de près l'épanouissement de ses œuvres, dont il attribue la paternité et le succès à la seule Providence divine, Padre Pio continue de se consacrer en priorité à son ministère auprès des âmes dans le sacrement de la réconciliation. Déjà en 1947, au pape Pie XII qui lui 045
PADRE PIO
demandait à l’occasion d’une visite 44 limina ce qu'il en était de Padre Pio, Mgr Cesarano répondait : Sainteté, il enlève les péchés du mondes.
L’afflux des pèlerins est tel que, dès les premiers jours de 1950, le père Agostino, gardien du couvent depuis 1944, doit instituer un système d'inscriptions pour canaliser les foules et éviter tout débordement : Les pénitents, spécialement les hommes, parmi lesquels de tbe prêtres séculiers et réguliers, des députés, des avocats et membres d’autres professions libérales, sont en si grand nombre que, dès le 7 janvier, il a fallu imposer un ordre de succession au confessionnal“,
Pour la même raison, Padre Pio est appelé de plus en plus fréquemment à célébrer la messe en plein air, sur l’esplanade de l’église de la Madone des Grâces qui se révèle trop étroite pour accueillir des assemblées si grandes. De même, après la guerre, les lettres parviennent de plus
en plus abondantes au couvent ; en mars-avril 1960 on en comptera exactement 41 719, dont 22 779 provenant de lItalie et 18 940 de l'étranger. Un bureau spécialement affecté au courrier emploie quelques moines — tous prêtres, liés par le secret de la confession — à dépouiller et à enregistrer cette correspondance (demandes de prières, remerciements pour des grâces obtenues), et à y répondre au nom de Padre Pio, qui se tient informé des motivations des
scripteurs afin de prier à leurs intentions. Et ce malgré le poids des confessions et un mode de vie d’une grande austérité :
Padre Pio se sent à bout de forces... mais il poursuit sa tâche, ce qui est un véritable miracle, car il mange extrémement peu et prend à peine de repos’.
Évoquant les exigences du ministère sacerdotal, le bienheureux Antoine Chevrier, fondateur du Prado, avait adopté pour maxime : « Le prêtre est un homme dépouillé. 376
LES ENJEUX D'UN CONFLIT
Le prêtre est un homme crucifié. Le prêtre est un homme mangé®. » Qui, mieux que Padre Pio, répond à cette définition? Disciple du Poverello, portant dans sa chair les marques de la crucifixion, il est littéralement dévoré par la grande mission qu’il sait avoir reçue de Dieu et à laquelle tout son temps, toutes ses forces, sont consacrés, au point que son entourage se demande comment il peut résister : Son alimentation n’est pe que de quelques grammes par jour. Certaines nuits, le sommeil disparaît à peu près complètement. On peut dire qu’il est un miracle vivant’,
À ces conditions de vie extrêmes s'ajoutent le poids des années — il atteint la soixantaine —, le déclin désormais
sensible d’une santé qui n’a jamais été des plus florissantes, des peines intimes telle la mort de plusieurs de ses proches. Le 7 octobre 1946, Grazio Forgione s'éteint dans la maison de la fidèle Maria Pyle qui l’a recueilli afin qu’il puisse passer les ultimes années d’une longue existence auprès de son fils. Plusieurs de ses filles spirituelles, qui habitent à San Giovanni Rotondo ou s’y sont établies, y achèvent leur vie dans le silence, l’effacement : Antonietta Vona en
1949, Assunta Di Tomaso, la pieuse sœur du père Paolino, en 1953, Elena Bandini en 1955. Elles ont bénéficié de sa direction jusqu’au terme, il les a visitées et assistées durant
leur dernière maladie, a eu la consolation de les voir expirer saintement, mais chaque perte n’en est pas moins vive. Pourtant, malgré toutes ces souffrances, le grand arbre se dresse toujours. Un climat délérère
En 1952, le père Clemente da Milwaukee, ministre général des capucins, achève son second triennat. Le 3 mai,
il adresse aux supérieurs des maisons de l'Ordre en Italie une circulaire demandant à tous les religieux de ne pas « favoriser les pèlerinages [à San Giovanni Rotondo] et dif-
fuser écrits et images de leur confrère [padre Pio] »f. Cette mesure fait suite à diverses démarches qui ont troublé la 377
PADRE PIO
vie communautaire dans le couvent du Gargano : le 31 décembre précédent, deux prélats du Saint-Office — Mgr Giovanni Pepe et l'abbé bénédictin Emmanuele Caronti — sont venus pour quelques jours, suivis le 16 janvier par le père Angelo da Genova, envoyé du ministre général. Cela ressemblait fort à des visites canoniques officieuses. Que cherchaient ces émissaires des autorités ecclé-
siastiques? Ils n’auront pu que constater le climat de ferveur et de paix qui règne dans la communauté, la prudence du père gardien Âgostino da San Marco in Lamis dans son gouvernement, l'avancement des travaux de la Casa, V'affluence de foules ferventes. Et l’indéniable obéissance de Padre Pio, son humilité, son abnégation. Pourtant, le 11 mars, puis le 8 avril 1952, la Suprema a fait part à la curie généralice des capucins des « inconvénients assez nombreux » relevés à San Giovanni Rotondo?. De quoi s'agit-il ? Il y a, bien sûr, l’exaltation de certains fidèles, celle des
pieuses filles qui se sont instituées les gardiennes du temple, allant jusqu’à régenter l'attribution des premières places — derrières elles — à la messe et l’accès des femmes au confessionnal : le père Agostino intervient avec sévérité, de même qu'il s'efforce de mettre fin au trafic des billets de confession qui s’est établi avec le système des inscriptions. Il y a, plus grave, la diffusion de textes attribués à Padre Pio, prétendues révélations propres à troubler les fidèles, mais aussi à jeter le discrédit sur le capucin stigmatisé. Les Sérieux Avertissements, recueil de prédictions controuvées publié pro manuscripto en 1948, émanent d’un prétendu groupe de prière suisse lié aux activités d’un prêtre visionnaire français, Michel Collin!° : ils sont tra-
duits en allemand, en anglais, en italien. Puis c’est, en 1950, la Traduction d'une lettre personnelle écrite par le P. Pio, adressée à la commission de Heroldsbach, dans laquelle il affirme la vérité et la réalité de ces visions : or, les
fausses apparitions de Heroldsbach, en Allemagne, ont été dénoncées par l’archevêque de Bamberg, elles le seront bientôt par le Saint-Office (décret du 19 juillet 1951). Là
encore se retrouvent les manœuvres de groupuscules ralliés à Collin, de même que dans Les plus récentes et les plus 378
LES ENJEUX D'UN CONFLIT
concluantes révélations de Jésus au Padre Pio, qui circulent sous le manteau en 1951 : elles ont jailli de la plume délirante de l'abbé André Althoffer, disciple de Collin. Aux multiples demandes d’information qui arrivent à San Giovanni Rotondo, les capucins répondent invariablement que Padre Pio ne s'occupe point de ces choses et qu’il s'en tient, en matière de miracles et de révélations, au seul jugement de l’Église : en trois ans, ils font paraître une centaine de démentis à ce sujet!!. Cela n’empêche pas les textes apocalyptiques de se multiplier et de trouver un public, ni les pseudo-mystiques de chercher à s'approprier la figure du capucin stigmatisé : il en souffrira jusqu’à sa mort, notamment avec les faits de San Damiano, en Italie,
dont les protagonistes — parmi lesquels l’abbé Althoffer — se réclameront sans vergogne de son approbation, si ce n’est plus ; et les révélations d’Elena Leonardi qui, se déclarant sa fille spirituelle, vaticinera en son nom les prédictions les plus extravagantes!?. Ces derniers faits, davantage que les chicaneries des bigotes de San Giovanni Rotondo, exnliquent-ils la crispation de la Suprema et la réaction de la curie généralice des capucins ? Le 3 août, L'Osservatore Romano publie un décret du Saint-Office en date du 30 juillet proscrivant
huit livres sur Padre Pio, parce que dépourvus des nécessaires approbations ecclésiastiques ; la notification provoque une vive émotion en Italie, aussi l’organe de presse du Vatican se hâte-t-il de faire une mise au point : la déclaration n'implique pas une « condamnation de la personne de Padre Pio da Pietrelcina [...] lui-même a dit plu-
sieurs fois que l’on écrit et que l’on affirme à son sujet des choses qui ne correspondent pas à la vérité!$ ». Le décret ne sera jamais publié dans les Actes du Saint-Siège, mais une fois de plus le capucin voit son nom associé à une mesure vexatoire, et il en souffre en silence : La guerre extérieure continue, menée par des Deer accointées avec Satan ; mais Padre Pio va de l’avant au nom de Dieu, comme si rien de cela ne le concernait, alors que son âme est abreuvée d’amertume!{,
STE,
PADRE PIO
Le père Agostino est d’une extrême discrétion dans ses notes quotidiennes, et seule la personne de Padre Pio l'intéresse : il ne dit point qui sont ces personnes accointées avec Satan, se limitant à évoquer parfois, au détour d’une page du Diario, « la clique qui agit contre les directives du père, lui résiste et lui cause un tas de contrariétés"? ». Les
biographies « officielles » ne sont guère plus explicites. Des recoupements et quelques incidents ponctuels permettent néanmoins de discerner qu’une lutte sourde s’est engagée contre Padre Pio, dont les protagonistes évoluent dans son proche entourage : c’est l’argent qui en est la cause. L’argent que les pèlerins remettent directement à Padre Pio, et qu'il répartit scrupuleusement suivant les intentions des donateurs : Si je devais mourir à l’improviste, rappelle-toi : dans cette poche — et il indiquait la poche droite de son habit -, ce sont les offrandes pour la Casa ; dans cette autre poche — il montrait la gauche -, ce sont les offrandes pour la célébration des messes!f,
La poche droite est toujours plus remplie que la gauche, car les fidèles savent que la Casa est l’œuvre de prédilection du père, et que les offrandes pour les messes sont remises au père économe, conformément à la règle : en donnant pour la Casa, ils ont l’impression que Padre Pio reste libre de disposer de cet argent, ce qui n’est pas exact puisqu'il reverse chaque jour les sommes recueillies à la comptabilité de l'hôpital. Mais cette poche droite, trop rebondie, suscite bien des envies, excite bien des appétits. Un beau jour — le père Agostino n'est plus gardien depuis quelques semaines, il a prié ses confrères de ne pas le reconduire dans sa charge pour un troisième triennat —, une boîte aux
lettres fait son apparition sur le mur extérieur du couvent, face à la place, avec cette inscription : « Lettres pour Padre Pio et pour le couvent », que complète un avertissement : « Aucun civil n’est autorisé à recevoir les offrandes!7, » En revanche, quelques religieux n'hésitent pas à solliciter les pèlerins au nom de leur confrère stigmatisé..… Puis on se met à critiquer les administrateurs de la Casa, le groupe 380
LES ENJEUX D'UN CONFLIT
des fondateurs, fidèles entre tous : ce sont des profiteurs ou, pour le mieux, des incapables, insinue-t-on. De nou-
veau, des lettres anonymes arrivent à Rome Office, à la curie généralice des capucins.
au Saint-
C'est dans cette atmosphère devenue peu à peu délétère, que Padre Pio célèbre le 22 janvier 1953 le cinquantième anniversaire de sa prise habit. Cérémonie pour lui marquée au coin d'une tristesse intime, malgré les marques d'affection que lui prodiguent la plupart de ses frères en religion et les milliers de fidèles venus pour l’occasion. Il renouvelle entre les mains du provincial sa profession religieuse : Il l’a fait avec tout le transport de son ardeur séraphique, que seul le Seigneur comprend [...] La petite église ne pouvait contenir la foule de peuple [...] Au milieu de tant de démonstrations d’admiration et d'amour, Padre Pio reste en sa simplicité et son humilité, attribuant toute gloire à Dieu, auteur de tout bienfait!8, Au dos de l’image souvenir imprimée pour la circonstance, il a écrit :
Cinquante années de vie religieuse, cinquante années fixé à la croix,
cinquante années d’un feu dévorant, pour toi, Seigneur, et pour tes rachetés. Que pourrait désirer d'autre mon âme, sinon les conduire tous à toi et patiemment attendre que ce feu dévorant consume toutes mes entrailles dans le cwpio dissolvi? ?
Il n’aspire, en effet, plus qu’à se fondre éternellement dans le Christ. Mais il lui reste à consolider définitivement l'œuvre entreprise, et à la mettre à l'abri des convoitises qu'elle suscite. C’est chose faite, pense-t-il, quand il obtient en 1954 l'érection en congrégation autonome de la société de la Casa. Or, quatre mois plus tard, il reçoit des supérieurs majeurs l’ordre « de ne plus se mêler des questions qui s'élèvent parmi les membres de la Casa” » : là aussi, l'atmosphère s’est tendue, avec la mort des pre-
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miers collaborateurs et d’importants changements survenus dans la direction de l'établissement. Avec les prétentions des religieuses zélatrices du Sacré-Cœur, employées dès l’origine comme infirmières et aides-soinantes, qui à ce titre estiment être les cofondatrices de Fœuvre et qui ne cachent pas qu’elles la prendraient en charge si Padre Pio s’en trouvait dépossédé. Leur attitude provoque de fréquents conflits avec l'administrateur de la Casa : volontiers, elles le verraient, dans un premier temps,
leur céder le poste. Pour éviter que ces dissensions internes et les pressions extérieures ne compromettent l’équilibre et l'avenir de l’œuvre, Padre Pio ne voit qu’une solution : que la gestion de la Casa soit confiée à la congrégation érigée en personne juridique, et que les actions soient toutes mises à son nom, en sa qualité de directeur de ladite congrégation. Cela lui semble d’autant plus urgent que la situation se dégrade rapidement après l'inauguration du complexe hospitalier : La lutte satanique se poursuit contre la grande œuvre de l’hôpital, et Padre Pio souffre et prie?!.
Il se résout finalement, en mars 1957, à adresser une supplique à Pie XII, lui demandant l'autorisation de mettre à son nom les actions de la Casa et de déposer celles-ci auprès de l’Institut des Œuvres de Religion, souhaitant par ailleurs qu'après sa mort l’IOR « accepte les biens de la Casa Sollievo della Sofferenza et les destine, si
possible, à la continuation de l’œuvre elle-même ». Par une lettre de Mgr Dell Acqua, substitut*, en date du 4 avril, le pape donne une suite favorable à la requête, estimant néanmoins prématurée la proposition de transfert des actions à l'IOR après la mort de Padre Pio. Cela équivaut à accorder au religieux une dispense canonique de son vœu de pauvreté. En septembre, une assemblée extraordinaire réunit les actionnaires de la société immobilière : le capital social s'élevant alors à deux cents millions de lires, 199 999 actions de mille lires sont attribuées à Padre Pio, la dernière est donnée à titre symbolique au représentant des \
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actionnaires laïcs. Elles sont déposées à Rome auprès de lIOR. En sa qualité de directeur de la congrégation et actionnaire majoritaire de la société, Padre Pio devient propriétaire et directeur de la Casa, dont il confie l’administration à un de ses fils spirituels, l’intègre Angelo Battisti, jusque-là fonctionnaire à la secrétairerie d’État au Vatican. Grâce à la lucidité et au réalisme de Padre Pio, grâce à la bienveillance de Pie XII, l’œuvre est désormais
à l'abri des passions humaines. Le miracle de la Madone
Deux ans plus tôt, le provincial de Foggia est venu à San Giovanni Rotondo pour faire suggérer à Padre Pio — par le père gardien Carmelo da Sessano — de confier à un banquier, dont il se dit le plus grand bien, les dons qui lui
parviennent. Ni Padre Pio, ni Lepère Carmelo ne se sont montrés enthousiastes d’aucuns surnomment
: sur Giambattista Giuffrè, que «le banquier de Dieu», les avis
sont très partagés. Après la guerre, il a mis sur pied un système de prêts à intérêts élevés (de 40 à 100 % par an!) réservé aux institutions ecclésiastiques, tels les diocèses et les ordres religieux, et fondé sur une méthode aussi simple que contestable : les hommes d’Église lui confient les dons qu'ils ont recueillis auprès des fidèles, mais aussi des emprunts qu’ils contractent auprès de ces derniers, avec promesse d’un rapport raisonnable. Les fonds ainsi rassemblés sont placés en Bourse ou dans des opérations assurant un intérêt élevé. Giuffrè s’offre également à préparer les montages financiers nécessaires aux travaux que projetteraient les évêques ou les supérieurs majeurs d’ordres religieux. Or, en cette période d’après-guerre, il y a beaucoup de ruines à relever : séminaires et couvents bombardés, églises détruites. Confiants en leurs pasteurs, les fidèles
répondent avec générosité à leurs appels de fonds, n’hésitant pas à leur confier leurs économies lorsqu'ils lancent un emprunt. Le système de Giuffrè, qui a fondé la Société des banquiers, fonctionne durant quelques années, bien que le 383
PADRE PIO
Vatican ait plus d’une fois émis de graves réserves à ce sujet : Les clercs — ils sont nombreux — qui traitent avec le banquier se livrent à l’usure, puisqu'ils perçoivent des intérêts sur des capitaux ne leur appartenant pas, et se rendent coupables de détournement de fonds, puisqu'ils n’utilisent pas selon l’intention des donateurs l'argent qui leur est confié. En avril 1957, constatant que ses appels à la prudence ne sont pas entendus, le pape Pie XII fait émettre par la Congrégation du Consistoire une circulaire qui exhorte les responsables ecclésiastiques à n’entretenir de relation d’aucune sorte avec Giuffrè : pour beaucoup, le document reste lettre morte. Padre Pio, de son côté, peut se féliciter de n’avoir pas cédé à la proposition de son provincial. De toute façon, la situation financière de la Casa est en voie d’être réglée de manière à assurer à l’œuvre une totale autonomie. Le 24 juin 1958, Giuffrè annonce par circulaire la liquidation de sa société. Le 17 août, c’est le krach, suite aux plaintes de nombreux prêteurs qui ne réussissent pas à se faire rembourser dans les délais, encore moins à percevoir les intérêts promis. Les évêques et les supérieurs qui ont fait confiance au « banquier de Dieu » se voient contraints de respecter leurs engagements vis-à-vis de leurs donateurs, et beaucoup se trouvent dans une situation critique. Padre Pio ne suit guère cette affaire qui ne le concerne en rien. Il a d’autres soucis. Depuis Noël 1957, sa santé s'est brusquement altérée, et la mort de Pie XII, le 9 octobre 1958, lui est une épreuve sensible : Il a ressenti la mort du pape Pie XII de toute la douleur de son âme. Mais par la suite, le Seigneur le lui a fait voir dans la gloire du paradis’?
Au père Domenico Mondrone, qui le visite à cette époque et qui lui dit le trouver un peu fatigué, il répond en souriant tristement :
Seulement un peu ? Mon frère, je n’en peux plus’.
Au printemps 1959, il tombe de nouveau malade : 384
LES ENJEUX D'UN CONFLIT A
À la fin du mois d’avril, les médecins ont diagnostiqué une broncho-pneumonie. Quelques jours plus tard, ils ont mis en évidence une pleurésie, qui oblige le père à un repos absolu. Depuis le 5 mai, il ne célèbre plus la messe ni ne confesse. Trois fois, on lui a ponctionné mille et quelques grammes de sérosité. Le 4 juin, les Prs Gasparini et Pontini sont venus. Ils n’ont pas prescrit la ponction, mais ils ont donné des médicaments pour résorber la sérosité. Le Pa souffre, parce qu’il ne peut poursuivre sa vie de tous les joie avec son ministère spirituel pour le bien des âmes. Dans sa chambre, il écoute grâce à un microphone les célébrations qui se déroulent dans l’église et, après la cérémonie, il adresse au peuple des paroles saintes et il donne à tous sa bénédiction?f,
Anxieux, les pèlerins se massent sur le parvis de la nouvelle église édikée à partir de 1954 et que Mgr Carta, évêque de Foggia, vient consacrer le 1° juillet. Padre Pio est si faible qu'il ne peut assister à la cérémonie, mais il tient à célébrer la messe dans la chapelle de communauté,
assis sur un fauteuil. Après la messe, son état empire brusquement et on le transporte à la Casa, pour le soumettre à de nouveaux examens et à des soins intensifs. L’émotion est grande chez les fidèles. Déjouant la surveillance du personnel hospitalier, et malgré la gravité de l’état de Padre Pio, certaines dévotes parviennent à s’introduire jusqu’à sa chambre, causant du désordre, empêchant même le père
gardien du couvent et quelques capucins de pénétrer auprès de leur confrère. Aussi, le 3 juillet, le provincial ordonne-t-il à Padre Pio de réintégrer sa cellule au couvent. Il obéit d’autant plus volontiers qu'il veut mourir parmi ses frères en religion. Son état reste critique pendant
tout le mois. Pourtant, il trouve encore la force, le soir du
27 juillet, d'ouvrir la neuvaine préparatoire à la visite de la Vierge pèlerine de Notre-Dame de Fâtima : arrivée en Italie le 24 avril, jour même où a débuté sa maladie, la statue miraculeuse effectue sa deuxième Peregrinatio dans la péninsule, soulevant sur son passage une ferveur enthousiaste. Une des dernières étapes prévues est San Giovanni Rotondo, d’où la vénérable effigie sera emmenée en Sicile,
avant de regagner le Portugal.
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PADRE PIO
Le 5 août au soir, la statue est amenée par hélicoptère sur le stade municipal où, entourés de milliers de personnes, l’archevêque de Manfredonia et son clergé l’ac-
cueillent, puis la conduisent triomphalement jusqu'à l’église des capucins. Durant toute la nuit, les fidèles se succèdent pour prier devant elle. Le lendemain matin, Padre Pio est porté sur une chaise auprès de la Madone : très affaibli, il parvient néanmoins à baiser les pieds de la statue, puis se recueille longuement devant elle, les yeux rougis de larmes. Lui ayant fait l'hommage d’un chapelet que lui a offert un Groupe de prière, il est ramené dans sa cellule. L’après-midi, après avoir été proposé à la vénération des malades de la Casa, la statue est replacée dans l'hélicoptère qui l'attend sur la terrasse de l'établissement pour l'emporter. Padre Pio s’est fait transporter dans la tribune de l’église conventuelle pour la saluer une dernière fois : d’une fenêtre, il voit l'hélicoptère s'élever, puis faire trois tours au-dessus de la foule, puis passer au-dessus du couvent. Âlors il s’écrie avec confiance, sur un ton douloureux : : Madonna, Mamma mia, tu es entrée en Italie, et je suis tombé malade! À présent tu t'en vas, et tu me laisses encore malade” ! \
À cet instant précis : En un moment, le père ressentit comme une force mystérieuse dans son corps, et il dit à ses confrères : je suis guéri!
Quand les pèlerins apprennent la nouvelle de ce soudain rétablissement, c’est une véritable explosion de joie. On crie au miracle, Padre Pio lui-même affirme sa conviction
d’avoir été guéri par la Madone. Le 10 août, le père Amedeo da San Giovanni Rotondo, provincial de Foggia, en informe le ministre général : Padre Pio n'exclut pas, et même il l’affirme nettement, que son rétablissement est dû à l’intercession de la 386
LES ENJEUX D'UN CONFLIT
Madone de Fâtima, dont la statue a été apportée à San Giovanni Rotondo dans l'après-midi du 5 courant. Il affirme que, alors que l’hélicoptère emportant la statue allait s'éloigner, à 14hle 6 août, il s’est senti guéri et robuste comme jamais il ne l’avait été de sa vie, tout de suite après avoir invoqué et salué la très Sainte Vierge?7.
L'événement ne semble guère avoir ému le père Clemente da Milwaukee, qui a été réélu à la tête
de l'Ordre
l’année précédente. Non plus d’ailleurs que le provincial, qui vient à peine de succéder au père Agostino. Celui-ci a été renvoyé à San Giovanni Rotondo, et il en est fort aise,
car son gouvernement n’a pas été des plus aisés. Surtout,
‘il est de nouveau aux côtés de Padre Pio.
Ses frères pour ennemis Deux mois à peine après la guérison de Padre Pio, le provincial vient le trouver et lui expose de but en blanc le but de sa visite : il a besoin d’une aide financière de 100 à 200 millions de lires pour la province et sans doute la Casa pourrait-elle consentir cette avance. Perplexe, Padre Pio l’assure qu'il en parlera à l'administrateur, car luimême n'intervient absolument pas dans les questions d’argent. Consulté, Angelo Battisti n’a pas de peine à lui représenter qu'il ne peut affecter les biens de l’hôpital à des aides de ce genre. De plus, les disponibilités n’excèdent pas 55 millions de lires, destinés à des travaux d’agrandissement. Padre Pio insiste : il souhaiterait tout à la fois montrer son attachement à sa province monastique et prouver
que la Casa ne se désintéresse pas de celle-ci. Finalement, un prêt de 40 millions est accordé à la province, réglable en deux versements et sans intérêts. En janvier 1960, le provincial réitère sa requête auprès de Padre Pio, toujours pour la même somme. Battisti ne peut rien — les réserves sont épuisées — et ne veut pas entrer dans une spirale d’avances à fonds perdus. Padre Pio insiste d’autant moins qu’il partage le sentiment de l’administrateur de la Casa. Devant ce qu’il considère comme un man387
PADRE PIO
quement à l’obéissance, le provincial ne désarme pas : il est toutes sortes de moyens pour amener un frère rebelle à se soumettre aux injonctions de ses supérieurs. Il tient en effet Padre Pio pour tel. Pourquoi la province a-t-elle soudain besoin de ces sommes considérables ? Sous le triennat du père Teofilo dal Pozzo della Chiana (1953-1956), on a fait appel aux services de Giuffrè et pour ce, on a emprunté auprès des fidèles plus d’un milliard et demi pour financer la construction d’un nouveau couvent et d’une église, puis le réaménagement de la chancellerie provinciale. En réalité, on a aussi gaspillé pas mal d’argent, entre autres en constituant un parc automobile sous prétexte d’aider les pères dans leur apostolat : par dérision, les fidèles surnomment ces religieux motorisés les « moines-klaxon ». Et voici que la province doit faire face aux échéances de remboursement. Quand il a été élu provincial, le père Agostino a découvert avec une douloureuse stupéfaction la situation critique que lui léguait son prédécesseur. Il s’est efforcé d’y remédier, laborieusement, mais jamais la pensée ne l’aurait
effleuré de recourir à la Casa : sa droiture et la haute conception qu'il a de l’état religieux s’y fussent refusées. De tels scrupules n’embarrassent point le nouveau provincial, ni le nouveau gardien — Emilio da Matrice, un ancien élève de Padre Pio au collège séraphique, élu en octobre — qui lui est tout acquis. Dans un premier temps, ils procèdent par des voies détournées, bien mesquines.
Chaque soir, le père Mariano da Santa Croce, chapelain de la Casa en qui Padre Pio a toute confiance, se rend dans la cellule de ce dernier qui lui remet les offrandes reçues dans la journée, ainsi que les mandats et chèques arrivés par courrier. Il va alors déposer le tout aux services comptables de la Casa. Or, un soir, se produit un incident : À peine le père Mariano fut-il sorti de la cellule de Padre Pio, portant le sac des offrandes, que le père provincial, qui l’attendait dans le couloir, l’arrêta et lui intima l’ordre de remettre les offrandes au père économe du couvent. Le père Mariano lui répondit qu’il ne pouvait, en conscience, faire cela : seul un ordre de Padre Pio le lui 388
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eût permis, car il s'agissait là d’offrandes qu’il avait reçues pour l'œuvre?#, >
Quelques jours plus tard, le père Mariano est envoyé en cure de repos dans un hôpital psychiatrique, car ses supérieurs l’ont trouvé un peu surmené... Deux frères dévoués au provincial et au père gardien le remplacent désormais, chargés d’effectuer un tri dans le sac des offrandes : les liquidités et les chèques et mandats ne portant pas d’ordre ou libellés au seul nom de Padre Pio, sans plus de précision, sont remis à l’économe du couvent, ceux qui sont rédigés expressément à l’ordre de la Casa sont portés à l’hôpital. On intercepte également le courrier adressé à Padre Pio : les lettres sont ouvertes avant de lui être remises, et on procède de la même façon avec les chèques et les mandats qu’elles renferment. Enfin, on émet pour 1960 une carte de vœux — destinée, notamment, à remercier les donateurs — portant la précision suivante : « Pour l'envoi des offrandes, il est Ie d'utiliser le compte courant 13-8511.» C'est le numéro de compte du couvent. Les sommes ainsi détournées, à l’insu des fidèles qui se montrent de plus en plus généreux, sont partagées entre le couvent et la province. Padre Pio assiste impuissant à ce qui n’est autre qu'un vol. Il se tait, se livrant à Dieu dans le silence de l'amour, ce silence qui désormais l’enveloppera jusqu’au terme et souvent l’accablera : Ce qui affligeait Padre Pio jusqu’à l’agonie, ce n’était pas le fait que, contre tout bon droit on tentait de disposer des richesses que représentait la Casa Sollievo della Sofferenza, qui était soutenue par la charité de ses enfants spirituels [...] Ce qui l’affligea jusqu’au plus profond de luimême, lui faisant connaître l’agonie du Sauveur au Jardin des Oliviers, ce ne fut pas tant qu’il pâtit pour l’Église — la lumière de la béatitude promise à ceux qui souffrent our l'Évangile l’en eût réconforté —, mais qu’il pâtit par FÉglise, par des hommes
d’Église qui, dans la commu-
nauté que le Christ anime de son Ésprit, rendant admirable le sacrement du salut, transposent la pesanteur de leurs misères, de leur avidité, de leurs ambitions, de leur mesquinerie et de leurs déviations”?,
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Ce n’est pas seulement dans son proche entourage que Padre Pio pâtit par l'Église. En juillet 1956, Mgr Girolamo Bortignon, évêque capucin de Padoue, a interdit les Groupes de prière dans son diocèse. En novembre suivant, il a publié une mise en garde contre son humble confrère du Gargano : L'évêque souligne la nécessité d’éviter toutes exagérations dans les formes de dévotion. Il est donc déconseillé aux prêtres et aux fidèles d'organiser, dans le diocèse, des pèlerinages chez Padre Pio, et pareillement d’organiser des célébrations de la sainte messe ou des cénacles de prière en union avec ce père. On estime que tout cela ne correspond pas au sensus Ecclesiae Christi, car l'Église réserve aux serviteurs de Dieu déjà défunts certaines manifestations déterminées, :
Est-ce prudence pastorale d’un évêque craignant une flambée d’exaltation religieuse dans son diocèse? Non point. Mgr Bortignon a été l’un des premiers à recourir aux prestations de Giuffrè : ayant envisagé la construction d’un petit séminaire et d’une Maison de la Providence placée sous le patronage de saint Antoine, il a entrepris des travaux colossaux, et il a besoin d’argent, pas moins de cinq milliards de lires. Il a placé chez Giuffrè un peu plus d'un milliard, fruit de dons et de souscriptions, et en a retiré au bout d’un an 920 millions d’intérêts. Mais le krach est survenu. S'il ne sort pas perdant de l’affaire — il est l’un des rares —, le prélat n’entend pas pour autant renoncer à ses projets. Pour cela, il lui faut trouver de l'argent. Or, il sait que les Groupes de prière, bien implantés dans le diocèse, drainent auprès des fidèles des sommes importantes : c'est autant qui lui échappe, et qu’il souhaiterait récupérer à son profit. Tel est le véritable motif de son action contre Padre Pio. Le 2 juillet 1959, reçu en audience privée par le pape Jean XXII, l'évêque de Padoue se plaint du désordre causé dans son diocèse par les fidèles de Padre Pio. Le 16 novembre, il démet de sa charge don Attilio Negrisolo, 390
LES ENJEUX D'UN CONFLIT
professeur au grand séminaire, coupable de diriger un Groupe de prière et d’être un pénitent de Padre Pio. Le 16 février 1960, il le suspend 4 divinis, comme il l’a fait une semaine auparavant de don Nello Castello, un autre
fidèle de Padre Pio. Accusés d’immoralité et de détournement de fonds, les deux prêtres voient leur peine confirmée en mai 1960. En même temps, Costantina Nalesso, une pieuse laïque engagée dans les œuvres de la Casa où travaille un de ses fils, est excommuniée — elle a refusé de
reverser au diocèse les offrandes recueillies pour Padre Pio —, ainsi que plusieurs personnes faisant partie de Groupes de prière : ne pouvant frapper directement Padre Pio, l’évêque de Padoue s’en prend à ses amis. Don Castello et don Negrisolo, soutenus par de nombreux fidèles et encouragés à l’obéissance par Padre Pio, interjettent appel auprès de la Congrégation pour le Concile, et s'adressent à la Suprema. Sans effet immédiat,
tant est puissante l'influence de Mgr Bortignon au Vatican : il jouit de l'amitié de Mgr Loris Capovilla, secrétaire particulier de Jean XXIII et pour ce dernier « un fils spirituel, un exécuteur testamentaire, un confident et un biographe enthousiaste’! ». Absorbé par les RÉ du concile Vatican II, le pape n’a guère le temps de s’occuper du cas Padre Pio, en quoi — pour le peu qu’il en connaît — il n’est pas loin de voir de simples histoires de dévotes. En revanche, le cardinal Ottaviani, secrétaire du SaintOffice, s'efforce de considérer avec équité la situation : il a
reçu en mars 1960 un rapport alarmant d’Angelo Battisti, administrateur de la Casa, qui dénonce le détournement. des offrandes par le provincial de Fogpgia et le gardien du couvent de San Giovanni Rotondo.
Au sommet du Golgotha Au cœur de la tourmente qui s’enfle autour de lui, Padre Pio reste serein. Parce qu’il a les yeux levés en permanence
vers le Christ, vers la beauté du Verbe Incréé, il les a également posés sur la laideur du monde et la misère des hommes en qui se trouve bafouée, flétrie, l’image originelle 394
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de l'Amour, et qui lui sont montrées comme par réflexion dans le miroir de la divine justice. Comment en serait-il autrement ? Son regard en est blessé, mais aussi purifié :
Souffrances physiques et spirituelles assumées avec une héroïque résignation à la volonté du Seigneur, et même avec joie”,
Il sait pouvoir, dans le ministère de la réconciliation auquel il s’adonne jusqu’à la limite de ses forces, effacer cette laideur, cette misère. Mais là, avec ses propres frères ! Il a confiance en la miséricorde infinie de Dieu, parfois sans doute se remémore-t-il la terrible vision qu’un demisiècle plus tôt Jésus lui a accordée sur les prêtres : La vue de Jésus en proie à l’angoisse me causa une rande peine, et je voulus lui demander pourquoi il soufÉté tant. Je n’eus aucune réponse. Mais son regard se porta sur ces prêtres ; peu après, horrifié et comme s’il était las de regarder, il détourna les yeux et les leva vers moi, et je vis à ma’ grande douleur deux larmes couler sur ses joues. Il s’éloigna de cette foule de prêtres avec une expression de dégoût sur le visage, s’écriant : « Bouchers ! » Et, se tournant vers moi, il me dit : « Mon fils, ne crois pas que mon agonie n'ait duré que trois heures, non : je serai en agonie jusqu'à la fin du monde à cause des âmes que j'ai le plus comblées. Pendant le temps de mon agonie, mon fils, il ne faut pas dormir. Mon âme est à la recherche de quelques gouttes de pitié humaine, mais hélas on me laisse seul sous le poids de l'indifférence. L’ingratitude et le sommeil de mes ministres rendent encore plus oppressante mon agonie. Hélas, comme ils correspondent mal à mon amour ! Ce qui m'afflige le plus est qu’à leur indifférence ils ajoutent le mépris et l’incrédulité. Que de fois n’ai-je été près de les foudroyer, si je n’en avais été retenu par les anges et par les âmes éprises de moi?.., »
. Epris de Dieu, il sait que, s’il est malgré lui devenu l'enjeu d’un conflit, ce dernier n’est que la face visible d’un combat d’une tout autre ampleur, celui-là même qui s’est joué sur le Golgotha vingt siècles auparavant. Est-ce donc 392
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si lointain ? Les plaies qu’il porte en son corps lui rappellent à tout instant qu'il n'est plus de passé, qu’il ne saurait être question d’avenir, il se trouve cloué à la croix du Sauveur en cet éternel présent où «le Christ est en agonie jusqu’à la fin du monde » : Nous sommes à la dernière station, la plus longue et la plus douloureuseÿf,
Rejoint en son humanité par Celui vers lequel tout son être le porte depuis son jeune âge, il est invité à sanctifier chaque instant dans la redécouverte et la contemplation permanentes du visage du Tout Autre, défiguré par le péché et la malice des hommes. Il sait que, plus intime sera son union au Christ souffrant, mieux il restituera l’homme, image de Dieu, à sa source éternelle, Jubilé sacerdotal
Les coups portés par les supérieurs de Padre Pio, puis par Mgr Bortignon, ne restent pas sans écho. En 1959, le ministre général Clemente da Milwaukee rappelle aux capucins les mesures qu'il a édictées sept ans auparavant. Cette fois, c’est un ordre : ne pas favoriser les pèlerinages à San Giovanni Rotondo, ne diffuser ni écrits ni images de Padre Pio. De son côté, Mgr Albino Luciani, évêque de Vittorio Veneto (et futur pape Jean-Paul I“), publie en février 1960 une mise en garde officielle : C’est un saint homme, le Padre ; mais il est entouré de la part de certains de ses fidèles par quelque chose qui ressemble à du ridicule ou à de lésuperstition. Il reste interdit aux prêtres d'accompagner des pèlerinages à San Giovanni Rotondo, ou d’y participer. Quant aux Groupes de prière, l’évêque n’en a pas autorisé la création quand on lelui a demandé ; si quelque groupe existe en telle ou telle paroisse, qu’il n’en surgisse pas de nouveau”.
Mgr Luciani a été naguère le vicaire général de Mgr Bortignon, quand celui-ci était évêque de Belluno, et il lui 393
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doit sa nomination au siège de Vittorio Veneto. Il n'est pas malveillant, simplement il se range à l’avis d’un confrère plus âgé, en qui il a confiance. D’autres évêques du nord de l'Italie subissent la même influence et prennent de semblables dispositions, au grand dam de leurs fidèles. Cette agitation indispose le cardinal Ottaviani. Prélat intègre et de mœurs austères, il sait la profonde estime que nourrissait pour Padre Pio le pape Pie XII, dont il a été un proche collaborateur et qu’il vénérait. Cela ne s’accorde pas avec la situation actuelle, aussi s’efforce-t-il de chercher la vérité. En avril 1960, il envoie son collaborateur, Mgr
Crovini, substitut au Saint-Office, enquêter sur place sur la gestion de la Casa et sur les plaintes qui parviennent à la Suprema. À peine le père Clemente da Milwaukee a-t-il connaissance de cette initiative, qu’il écrit au pape pour lui demander de bien vouloir ordonner une visite apostolique du couvent du Gargano. Mgr Crovini séjourne à San Giovanni Rotondo du 18 au 28 avril. Il rencontre longuement Padre Pio, interroge les capucins, s’entretient avec Angelo Battisti de la gestion de la Casa, en consulte à loisir les dossiers comptables,
observe les comportements, note les confidences. Bientôt, sa conviction est faite : Padre Pio est un moine d’une obéissance sans faille et d’une rare humilité, l’administration et la gestion de la Casa sont irréprochables.. et les supérieurs or détournent à leur profit une large part des offrandes des fidèles. Il rédige un rapport à l'intention du Saint-Office. Le 30 avril, le pape Jean XXIIT répond favorablement à la requête du père Clemente da Milwaukee, appuyée par les six définiteurs généraux de l'Ordre. Au début de juin, ayant pris connaissance du rapport de Mgr Crovini, mais également d’un dossier d’accusation en 16 volumes
(!)
contre Padre Pio et son «schisme charismatique », que Mgr Bortignon a déposé le 16 mai auprès de la congrégation, le cardinal Ottaviani nomme par décret un visiteur di ot en la personne de Mgr Ronca. Dans le même ocument, il ordonne la mutation du supérieur de San Giovanni Rotondo — remplacé d’office par l’ancien gardien, Carmelo da Sessano —, et de l’économe du couvent. 394
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Fidèle serviteur de l’Église, il obéit au pape et prend les mesures qu'exige l'équité. Le père Clemente da Milwaukee ne l'entend pas de cette oreille : ayant obtenu une audience du pape, il proteste contre les sanctions, sur lesquelles on ne l’a pas consulté, et récuse le choix du visiteur. Lors de la session plénière du Saint-Office des 12-15 juin, le décret
du cardinal Ottaviani est purement et simplement annulé, et le 22 juillet, un nouveau visiteur apostolique est désigné :
En ce qui concerne les affaires de Padre Pio, je peux te dire que désormais le visiteur nommé n’est plus Mgr Ronca, mais un autre monseigneur de Rome, qui fut mon condisciple au séminaire romain et est un très bon ami, et aussi une personne très droite et très « guidable »
(guidablissima}$,
L'auteur de cette lettre est don Umberto Terenzi, rec-
teur du sanctuaire romain du Divin Amour. Quant au
visiteur nommé, il s’agit de Mgr Carlo Maccari, prélat du Vicariat de Rome, qui s’adjoint comme assistant Giovanni Barberini, un prêtre de ses collaborateurs. Les deux ecclésiastiques arrivent à San Giovanni Rotondo le soir du 29 juillet, où un logement et un bureau sont mis à leur disposition tant au couvent qu’au presbytère de la paroisse. Le lendemain, ils commencent officiellement la visite apostolique, dont il apparaît dès les premiers jours qu’elle consistera avant tout en une enquête de moralité sur Padre Pio. En effet, la tâche de Mgr Maccari se limite à convoquer diverses personnes pour les interroger : notables de la cité, confrères et fils spirituels de Padre Pio, membres du clergé local, personnel de la Casa. De son côté, don Barbe-
rini dépouille le courrier qui arrive au couvent, sans égard pour la correspondance personnelle des religieux. Dès les premiers jours, la désinvolture du visiteur apostolique, le comportement de son adjoint choquent et scandalisent la population. Plusieurs habitants viennent faire part de leur malaise au curé de San Giovanni Rotondo qui, se gardant bien de tout commentaire, note cependant ses impressions : 095
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Don Barberini, avec une bande de garçons et de filles, ces dernières portant des pantalons, sortait dans les rues du village habillé en civil, pantalon à carreaux et canotier,
allait au cinéma sans même se soucier du genre du film, et il s’est fait remarquer et montrer du doigt par les gens du pays qui, scandalisés, venaient me voir pour me demander « quelle race de prêtre» c'était là. Hormis la récitation précipitée du bréviaire, je ne l’ai jamais vu prier. Il ne montrait aucun zèle pour guider dans la vie chrétienne les jeunes qui l’entouraient et sur lesquels il n’exerçait aucun ascendant ni aucune Aie se montrant déjà lui-même dans une situation d’infériorité morale. Ce qui m'attrista le plus fut ce que l’on me rapporta du comportement de ce prêtre avec la demoiselle Wanda, une adolescente de la bande, dont il se disait parent. Elle se montrait jalouse du prêtre et lui s’employait à la consoler en la prenant à part. Les jeunes en médisaient et se per-
mettaient à leur endroit des plaisanteries et des allusions au contenu des plus clairs’,
Mgr Maccari ferme les yeux. S’il ne prend la peine d’entendre Padre Pio qu’une seule fois, il soumet ses proches à de nombreuses comparutions et à un feu Dre de uestions. Ainsi avec Mario Nalesso, employé à la Casa epuis 1956 : Il m’entretint pendant une heure et demie environ, me soumettant à un long interrogatoire. Il dactylographiait lui-même les réponses. Il me demanda [...] si ma mère,
lors de sa dernière visite, s'était confessée à Padre Pio. Combien de fois ma mère est venue à S. G. KR. et qui l’accompagnait. Si elle vient en voiture avec don Nello Castello, et si elle était accompagnée de don Castello lors de sa dernière visite. Si elle roulait en voiture avec don Nello Castello à Padoue, et si Padre Pio approuvait cela [...] Si mon père approuvait ce que faisait ma mère [...] Il me demanda comment je trouvais Padre Pio en confession. Ce que je pensais du fait que Padre Pio acceptait que les femmes se tiennent près du confessionnal durant les confessions. Ce que les gens du pays pensaient de ces femmes qui étaient toujours autour du confessionnal de Padre Pio’f,
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Mgr Maccari et son secrétaire sont à San Giovanni Rotondo depuis un peu plus d’une semaine lorsque, à la surprise générale, ils décident de rentrer à Rome. Ils partent le 8 août au soir. Pourtant, la visite apostolique est loin d’être achevée, ils l’ont dit et répété.
Le 10 août, Padre Pio célèbre ses cinquante ans de sacerdoce. De grand matin, quelque vingt mille fidèles se pressent sur l'esplanade de l’église conventuelle. Depuis la veille, les télégrammes arrivent par sacs entiers au couvent, envoyés par des cardinaux et des évêques, des hommes politiques, des écrivains, des personnalités de tous pays. Quand le jubilaire s’apprête à monter à l'autel, à 8 h 30, l’assemblée qui remplit l’église et déborde largement sur le parvis lui fait une ovation enthousiaste. La célébration, à laquelle assistent trois évêques — parmi lesquels Mgr Carta, de Foggia — et le père provincial, est particulièrement recueillie. L’après-midi, un 7e Deum solennel est chanté, repris avec ferveur par la foule. Quelques personnes s’étonnent de ce que le pape Jean XXIII n'ait pas envoyé sa bénédiction apostolique, mais la majorité, tout à la joie de ce jour de fête, ne le remarque même pas. Une image a été imprimée en souvenir de la cérémonie,
portant au
revers un texte de Padre Pio : Ô Marie,
Mère très douce des prêtres, Médiatrice de toutes les grâces, du profond de mon cœur je te prie, te supplie, te conjure k rendre grâce aujourd’hui, demain, toujours, à Jésus
pour le don inestimable des cinquante années de mon sacerdoce, Jésus,
accorde-moi le pardon de mes péchés, négligences et
omissions.
Donne-moi la grâce de pardonner moi-même et de persévérer.
Répands avec abondance tes bénédictions sur mes supérieurs et mes confrères bien-aimés,
597.
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et les chers fils de mon esprit répandus dans le monde entier.
Fais que les groupes de prière deviennent phares de lumière et d'amour dans le monde. O Marie,
Mère et Salut des infirmes, aide, protège et console les malades, fais fleurir ta Casa Sollievo della Sofferenza, donne au monde ravagé la vraie
et à l’Église catholique le ra
paix,
de ton Fils.
Tout Padre Pio est dans cette prière qui récapitule cinquante ans de fidélité : douceur et humilité à l’exemple de Jésus,
gratitude
et
miséricorde,
intercession
aimante,
amour de l’Église. S’il souffre, il n’en montre rien : la peine, comme la joie, sont tout intimes. La fête le restera également, d’une certaine façon : L'Osservatore Romano n'en fera même pas mention. Le 14 août, Mgr Maccari et don Barberini sont de
retour à San Giovanni Rotondo. Il est évident aux yeux de tous qu’ils se sont absentés uniquement pour n’être pas présents lors de la célébration du jubilé sacerdotal de Padre Pio. Le visiteur apostolique prend aussitôt des dispositions pratiques draconiennes, considérées par les fidèles comme autant de mesures punitives : le 16 août, deux grilles sont posées dans le passage reliant le petit sanctuaire de la Madone des Grâces à la nouvelle église, afin d'empêcher tout va-et-vient de l’un à l’autre. Les modalités d’accès au confessionnal de Padre Pio sont réglementées plus rigoureusement. En septembre, une troisième grille est installée pour interdire l'entrée de la petite chapelle pendant les confessions. Le 17 septembre, Mgr Maccari et don Barberini quit-
tent définitivement San Giovanni Rotondo. Il n’est plus que d'attendre le rapport du visiteur apostolique et les conséquences qu'il ne manquera pas d’entraîner.
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LES ENJEUX D'UN CONFLIT
Le triomphe de l'humilité Le 18 septembre 1960, le père Emilio da Matrice démissionne de sa charge de gardien. Il est remplacé par le père Rosario da Aliminusa, jusqu’alors provincial de Palerme, en Sicile. Nul ne comprend le motif de ce changement, quelques religieux et Angelo Battisti, administrateur de la Casa, pensent qu'il s’agit sans doute des manœuvres visant à détourner les offrandes des pèlerins. Pourtant, le provincial, tout aussi impliqué, reste en fonction. Le 3 octobre, le Vatican diffuse un communiqué de presse de Mgr Maccari : Le visiteur apostolique, Mgr Maccari, a quitté San Giovanni Rotondo, et a annoncé une autre visite à brève
échéance. Le prélat, envoyé du Vatican, a mené une enquête sur tout ce qui concerne la clôture du couvent où réside Padre Pio, notamment sur la gestion de la Casa Sollievo della Sofferenza et sur un trafic de lettres et de paquets postaux qui aurait été observé ces derniers temps
entre des ressortissants étrangers, nord-américains en particulier, et des éléments locaux extérieurs à la vie du couvent. Pour préserver l’Église d’une forme délétère de fanatime qui malheureusement s’insinue souvent dans le bagage des passions humaines, une plus grande rigueur a été apportée à la clôture des frères et un contrôle plus attentif a été conseillé dans les relations avec les fidèles. Un nouveau supérieur, jusque-là provincial de la province monastique capucine de Palerme, a été affecté au couvent des Grâces. Padre Pio et les frères du couvent pourront ainsi se donner avec une plus grande sérénité à leur haut ministère et à toutes les œuvres de charité et d’amour chrétien qu’ils dispensent depuis plus de quarante ans dans ce coin heureux du GarganoŸ.
Par sa teneur, mais aussi par les insinuations qu’il comporte, le texte provoque une campagne de presse sans précédent autour de la personne de Padre Pio. En un mois, près de huit cents articles — en majorité hostiles ou/et fan399
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taisistes — paraîtront dans les journaux italiens sur le stigmatisé du Gargano et sur son œuvre“. Sans même se
donner la peine d’aller enquêter sur place, la plupart des journalistes reviennent sur l’affaire Giuffrè — le banquier véreux attend d’être jugé — et mettent l’accent sur les aspects financiers de Êœuvre de Padre Pio, accusé d’être . capucin le plus riche du monde» (L'Espresso, 16 octobre 1960) sinon l’instigateur d’une « escroquerie astronomique » (La Ragione, 31 décembre 1960) ; d’autres
exhument les ragots et les affabulations qui ont été colportés à l’époque de la stigmatisation, et au besoin inventent purement et simplement. En annonçant une deuxième enquête imminente, Mgr Maccari a dramatisé la situation. En présentant de simples rumeurs (démenties par les faits, notamment par le rapport de Mgr Crovini) comme le fond du problème, il les a accréditées. Enfin, avant même d’avoir remis son rapport au Saint-Office, il porte un jugement sur des faits qui ne relèvent pas de sa compétence, mais de celle de la Suprema. Qu'importe, c’est pain bénit pour les journalistes. Parmi les rares articles objectifs, sinon favorables à Padre Pio, celui du Rotosei pose les vraies questions :
Le visiteur apostolique, Mgr Carlo Maccari, comme il est notoire, moins que bien disposé à l’égard du Père Pio, a été envoyé... On n'a jamais entendu dire qu’une personne, chargée de conduire une enquête délicate (N.d.Lr. Mgr Maccari), afin d’en référer à ses supérieurs, fût en mesure de prendre des initiatives et des mesures qui devraient être réservées aux Autorités mandantes, après un attentif examen des documents recueillis. En fin de compte, qui paie les frais de tout ce remue-ménage, suscité par le zèle de Mgr Maccari ? Le Père Pio, le très humble et pauvre Frère qui, à toutes ses croix et douleurs, a dû ajouter encore, en son âge avancé l’offense“!,
Padre Pio a soixante-treize ans. Alors qu’il n’aspire qu’à être un frère parmi les siens, et à poursuivre encore sa mission auprès des âmes, il est jeté en pâture au public, sur la base de rumeurs dont il n’est en rien responsable.
Sur ce point, le témoignage de son évêque est très clair : 400
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Tout ce que l’on pouvait déplorer à San Giovanni Rotondo se faisait à l'insu de Padre Pio [...] Il ignorait totalement ce qui se complotait à l'extérieur de l’église, et il lui arrivait — ce n’était pas rare — de le déplorer avec moi?,
Le communiqué de Mgr Maccari et les articles de presse ne laissent pas ses fidèles indifférents : ils viennent, de plus en plus nombreux, assister à sa messe ; ils envoient des centaines de lettres de protestation au Saint-Office. Les interventions des diocésains de Padoue, en particulier, sont si nombreuses et si vives, que Mgr Bortignon ne manque pas de réagir, publiant dès le 7 octobre une Deplorazione : « Un tel mouvement ne présente pas le caractère évangé-
lique d’un groupe de prière mais celui d’un conventicule de dissidents“, » Informé de cette agitation qui se fait autour de son nom et de sa personne, Padre Pio garde le silence : Il a souffert et souffre pour l’amour de Dieu, et pour tant de raisons. mais il est toujours résigné à la volonté divine, parce qu'il a l’assurance du bien qui en résultera pour l’œuvre de Dieu. Padre Pio a écrit au Vicaire de Jésus-Christ qu’il est prêt à accomplir même le plus infime désir du Pasteur Suprême“.
Le 31 janvier 1961, le cardinal Ottaviani communique au ministre général des capucins les dispositions que le Saint-Office a prises à l'égard de Padre Pio, suite au rapport de Mgr Maccari. La question de la gestion de la Casa n’est pas abordée — elle n’entre pas dans les compétences de la Suprema, et les conclusions favorables de Mgr Crovini ont leur poids —, seules sont envisagées les circonstances relatives à l’exercice du ministère par Padre Pio. La plupart des articles ne font que rappeler des mesures précédemment édictées : retour de Padre Pio à l’observance régulière (comme s’il s’y était jamais soustrait !), interdiction pour lui de recevoir des dames au parloir ou ailleurs, changement quotidien — dans la mesure du possible — de 401
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l'horaire de la messe, respect de la distance à observer entre les fidèles et le confessionnal. Ce dernier point précise qu’à cet effet les grilles installées par Mgr Maccari resteront en place. Enfin, il est interdit à quelque prêtre que ce soit de servir la messe de Padre Pio, ce qui provoquera un esclandre de don Luigi Orlando, l’ami d’enfance devenu Monsignore, quand on prétendra l’en empêcher : il sera le dernier clerc à avoir servi la messe du capucin stigmatisé. Une autre disposition souligne le souci d’équité du cardinal Ottaviani : il demande qu’un nouveau provincial soit nommé par le ministre général avec l’accord du SaintOffice, et qu’on le choisisse en dehors de la province de Foggia. De même, on devra « effectuer graduellement le changement des religieux de San Giovanni Rotondo, à commencer par le père Raffaele et à l'exception de l’actuel gardien, le père Rosario ». L’éloignement du père Raffaele, confident de Padre Pio depuis De de trente-cinq ans, est pour ce dernier un coup sensible. Il l’accueille sans un murmure. Le provincial est remplacé par un capucin étranger à la province de Foggia, homme de devoir et de discipline : pour beaucoup, ce n’est que justice, car il était responsable autant, sinon plus, que le précédent père gardien, du détournement des offrandes des pèlerins. Quant au père Rosario, il applique scrupuleusement les recommandations du Saint-Office. Aussi, prenant au pied de la lettre le coutumier de l'Ordre, il préside lui-même les offices de la Semaine sainte 1961, que, depuis des années, Padre Pio célébrait pour les fidèles. Cette initiative provoque une deuxième campagne de presse, sur le thème du capucin discrédité et désavoué par ses supérieurs. Les journalistes ne manquent pas d’établir la relation entre ce nouvel incident et la visite apostolique de Mgr Maccari, et ils ressortent la vieille histoire d’un transfert de Padre Pio dans un autre couvent. C’est sans doute l’éditorialiste de Sertimo Giorno qui, consciemment ou non, a appréhendé la profondeur du mystère : Le Vatican a exigé une grande preuve d’humilité de la part du Père Pio da Pietrelcina#.
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L’humilité. Elle transparaît avec éclat dans ces années douloureuses. Comme pour l’éprouver davantage encore, Mgr Parente, assesseur au Saint-Office, fait part le 24 avril 1961 au ministre général des capucins d’une nouvelle mesure relative à Padre Pio : Qu'il célèbre la sainte messe dans les limites du temps quepeens habituellement les prêtres pieux, à savoir une emi-heure, ou quarante minutes au maximum, et qu'il s'en tienne à la norme de ne pas célébrer tous les jours à la même heure invariablement“.
Le père Rosario en informe aussitôt Padre Pio : Il a reçu ces ordres dans un esprit d’humilité et d’obéissance, sans soulever la moindre objection. Relativement à la réduction du temps de la messe, il a remarqué : Le Seigneur sait combien je voudrais faire comme tous Feautres, maïs je n'y parviens pas. Par moments, je ne suis plus capable de poursuivre, je sens que je vais tomber et je dois m arrêter. Mais il a aussitôt ajouté qu’il fera tout son possible pour accomplir ce qui lui a été signifié”.
Padre Pio apparaît non seulement comme la victime innocente de manipulations de tout genre qui le dépassent, mais encore comme un modèle d’obéissance et d’humilité. Prêtres sacrilèges
Tandis que la presse se déchaîne, la secrétairerie d’État s'efforce de trouver une solution équitable pour régler la situation de la Casa, qui est l’objet de toutes les convoitises et qui, à cause des insinuations de Mgr Maccari sur des
irrégularités de gestion, et de son annonce d’une nouvelle visite apostolique, nourrit les spéculations des journalistes. De Paris, où il est désormais établi, Emmanuele Brunatto suit avec attention tout ce qui concerne celui qu'il tient toujours pour son père spirituel. En mai 1960, il a fondé à Genève une Association internationale pour la défense de la personne et des œuvres de Padre Pio (ab). La
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é”
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campagne de presse consécutive à la déclaration de Mgr Maccari, les nouvelles mesures édictées par le Saint-Office, enfin l'incident de la Semaine sainte l’incitent à réagir avec sa fougue coutumière, après un quart de siècle de silence : Je ne menace personne, mais je suis bien décidé — et mes amis le sont avec moi — à faire sauter cette cabale infernale qui dure depuis un tiers de siècle si on touche à la liberté de Padre Pio ou s’il est apporté la moindre modification aux structures de l’œuvre sans l'accord du
Padre et le nôtre“,
Il est appuyé, dans son projet, par Giuseppe Pagnossin, un autre fils spirituel de Padre Pio, qui l'appelle l'affiere della Verità (le héraut de la Vérité). Ce riche industriel de
Padoue à rassemblé une impressionnante documentation relative à la vie du capucin stigmatisé et il les met à la disposition de Brunatto. La situation à San Giovanni Rotondo n’évoluant pas, les deux hommes font parvenir à Europeo, hebdomadaire à grand tirage, des documents accablants sur une affaire qui jusque-là a été soigneusement étouffée, et pour cause : il s’agit de rien moins qu’un sacrilège dont se sont rendus coupables plusieurs clercs. Apprenant, en avril 1960, qu’une visite apostolique se
préparait, les capucins se sont réjouis. Le ministre général
croyait que, la situation éclaircie, il aurait les mains libres pour prendre les mesures qu’il estimerait opportunes, sans que la Swprema intervint dans les affaires internes de l'Ordre. Les pères Amedeo, provincial de Foggia, et Emilio, gardien du couvent — complices dans le détournement des offrandes —, imaginaient que serait démontrée l’incapacité de Padre Pio à gérer la Casa : le choix de Battisti comme
administrateur pourrait alors être contesté et, en
fin de compte, la province récupérerait la gestion de l’œuvre. La chose paraissait d’autant plus vraisemblable que sœur Lucina, une religieuse de la Casa, faisait état de révélations surnaturelles lui annonçant la chute et la mort prochaine de Padre Pio. Tenue généralement pour exaltée, elle bénéficiait cependant de la confiance du père gardien et de don Terenzi, très lié aux capucins. C’est ce dernier 404
LES ENJEUX D'UN CONFLIT
qui a suggéré de faire surveiller les faits et gestes de Padre Pio, afin de constituer un dossier pour son ancien condisciple, le si « guidable» Mgr Maccari. Il n’a eu aucune peine à convaincre les pères Emilio et Amedeo. Il leur a fallu gagner à ce dessein les religieux les plus proches de Padre Pio : ceux qui, conformément à la tradition capucine, sont chargés d’assister les frères âgés ou malades dans la vie de tous les jours, en l’occurrence le père Giustino da Lecce et le frère convers Masseo da San Martino in Pensile. Se fût-il agi seulement d’espionner Padre Pio, que l’obéissance serait venue bientôt à bout d'éventuelles réticences des deux religieux. Mais quelqu'un a eu l’idée d’installer un magnétophone dans la cellule où Padre Pio reçoit les visiteurs de marque et ses intimes ; et un autre dans le
parloir où il rencontre certains pèlerins. Ç’a été chose faite au début du mois de mai : on a dissimulé le matériel sous le lit de la cellule et dans une petite armoire du parloir, on a fait courir sous les plinthes et dans l'épaisseur des murs les fils électriques reliés à des interrupteurs euxmêmes cachés derrière des tableaux. Puis on a procédé de la même façon dans le confessionnai des femmes. Là, on s’engageait en toute connaissance de cause dans la voie du sacrilège : il ne s'agissait plus de surprendre des conversations privées, voire confidentielles, mais bel et bien d’une violation du secret de la confession. Le père Giustino et fra Masseo ont reculé devant cette perspective. Ils ont été rassurés par sœur Lucina.. que dirieait le père Giustino, et que manipulait don Terenzi : elle Et a confié que Jésus et Marie lui montraient, dans ses visions, les péchés que commettait Padre Pio avec certaines de ses filles spirituelles. Ils ont été convaincus en apprenant que, de Rome, le jésuite Felice CapelloŸ, canoniste réputé, professeur à la Grégorienne, tenu pour un saint, déconseillait formellement tout pèlerinage à San Giovanni Rotondo ; il aurait même mis en garde le pape Jean XXIIT contre le stigmatisé du Gargano. Le père Capello a été abusé par quelques pénitentes qui, dans le sacrement de la réconciliation, se sont accusées de relations coupables et d'actes immoraux avec Padre Pio. Il ne pouvait imaginer — non plus que ses confrères qui entendaient de semblables aveux 405
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— être victime d’une ignoble machination : des femmes
sans scrupules avaient été payées pour se confesser, auprès
de prêtres à la vertu éprouvée, d’avoir entretenu des relations impures avec le stigmatisé du Gargano ou de n'avoir pas repoussé ses avances, et pour en répandre le bruit. Fort des graves réserves émises par plusieurs prêtres sur l’opportunité d’un pèlerinage à San Giovanni Rotondo (liés par le secret sacramentel, ils n’en donnaient évidemment pas la raison, mais la rumeur courait), don Terenzi est allé
jusqu’à affirmer au père Giustino et à fra Masseo que le père Capello tenait pour licite, compte tenu de la gravité des faits allégués, la violation du secret de la confession par des prêtres discrets, en vue du bien supérieur de l’Église. Les enregistrements — trente-sept bandes magnétiques — ont débuté le 9 mai 1960. Ils ont duré quatre mois, jusqu’à ce que Mgr Maccari, en ayant appris l'existence lors de sa visite apostolique, ait ordonné d’y mettre fin, et, par la même occasion, d’éloigner sœur Lucina de San Giovanni
Rotondo. Dans la cellule, ils ont été interrompus plus tôt car Padre Pio, intrigué par un fil électrique suspect, l’a tranché avec son canif, ce qui a provoqué un court-circuit
et lui a permis de mettre au jour le système. Par la suite, il s’est plaint à son évêque de cette action sacrilège — il lui arrivait de confesser dans sa cellule -, et il en a parlé à uelques intimes ; il a remis le petit couteau noirci à son ils spirituel Giovangualberto Alessandri, juge d'instruction à Florence. Qu’espéraient trouver don T'erenzi et ses complices dans les conversations de Padre Pio avec ses proches, dans les confessions de ses pénitentes ?Des murmures ou des cri-
tiques contre les supérieurs, des confidences que l’on eût pu PU AN de façon tendancieuse ?Des propos signalant quelque début de sénilité, voire de dérangement mental, qui auraient fourni prétexte à lui retirer toute responsabilité dans le gouvernement de la Casa ? Surtout, comment des prêtres en sont-ils arrivés [à ? Comment le père Giustino et fra Daniele ont-ils pu, durant quatre mois, tromper la confiance de Padre Pio qu'ils accompagnaient partout, mettant en marche le mécanisme dès qu’il entrait dans sa cellule ou au parloir 406
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avec quelqu’un, dès qu’il pénétrait dans le confessionnal? Ils subissaient l’ascendant d’autres personnages — et non des moindres —, artisans de cette conjuration sacrilège, notamment le père Bonaventura da Pavullo, définiteur énéral à la curie généralice des capucins à Rome, qui était
e destinataire des bandes magnétiques et qui, de son autorité, couvrait l’opération : Le soussigné, ainsi que le Révérend Provincial et le Très Révérend et très cher don Terenzi, ont décidé, avec l’approbation du Très Révérend Père Général : 1. Que Votre Paternité poursuive la tâche difficile et délicate de recueillir en secret tout le matériel documentaire possible, avec discrétion et dans une intention surnaturelle, comme vous l’avez fait jusqu'ici de façon louable. 2. Qu'en ce travail vous soyez assisté par le père Daniele et fra Masseo, en pleine et fraternelle union d’intentions et dans l'esprit séraphique, à l’exclusion de tout autre, serait-il très proche de vous et digne de confiance ; car même les murs ont des oreilles ! Et que l’on n’en parle à quiconque, si familier ou saint soit-il. 3. Que tout soit communiqué de la main à la main (quand l’occasion se présente), ou expédié de Foggia à Rome, par pli recommandé à l'adresse du soussigné”?.
Le père Daniele da Roma a été envoyé à San Giovanni Rotondo peu avant la pose des magnétophones, sa tâche consistait à écouter les bandes et à en reporter sur papier le contenu. Quant au ministre général, Clemente da Milwaukee, approuvait-il ces menées, en était-il seulement informé ? Il est difficile de répondre, car don Terenzi et le père Bonaventura avaient pour habitude d’invoquer de hautes protections, leur correspondance en fait foi : recevaient-ils réellement des ordres de plus haut ? Il est permis, compte tenu de leur totale absence de scrupules, de ne leur accorder guère de crédit, ainsi lorsque don Terenzi,
cherchant à rassurer le père Giustino en proie aux scru-
pules, lui écrit : « Tout est couvert par le secret, pour le
compte du Saint-Office’!. » Et lorsque, au père Daniele da Roma qui, horrifié par la gravité des actes qu'on l’a amené
à commettre et qui demande à retourner à Rome, il cite 407
PADRE PIO
comme protecteur de leurs agissements Mgr Palazzini, alors prélat au Vatican et futur cardinal”. Toutefois, dans le rapport moral sur son gouvernement, rédigé à la fin de son mandat, le père Clemente da Millise écrira, au sujet de la province monastique de Fogpgia : Si nous disons que cette province, et surtout le couvent de San Giovanni Rotondo, nous ont créé des difficultés hors de la normale, nous en disons bien peu, mais nous n’exagérons point les choses et nous n’ajouterons rien de plus. À vrai dire, la question est si compliquée et si embrouillée qu’elle ne peut pas, en ce rapport, être éclaircie, ni expliquée, ni démêlée, si peu que ce soit. D'autant plus qu’il n’est pas permis de divulguer des choses qu’il serait indispensable de dire pour rendre l’affaire intelligible. Qu'il soit suffisant de savoir ceci : fout ce que nous avons fait, soit à l'égard de la Province, soit à l’égard de chaque Frère, à été fait après en avoir informé l'Autorité ecclésiastique, et le plus souvent par son ordre.
Il est certain que Padre Pio avait auprès de l’Aurorité ecclésiastique susceptible de donner des ordres au ministre général des adversaires implacables, notamment Mer Parente, assesseur au Saint-Office, et le cardinal Tardini,
substitut de la secrétairerie d’État. Il est avéré que don Terenzi était lié par une dette de reconnaissance à Mer Parente, en qui d’aucuns ont voulu voir le deus ex machina de ce complot sacrilège dont, à l'heure actuelle encore, il
est impossible — discrétion vaticane oblige — de connaître les dessous. Ce sont des pièces relatives à cette affaire que Brunatto et Pagnossin communiquent en octobre 1961 à l’hebdomadaire Europeo qui, le 5 novembre, en fait sa une sous le titre ls espionnaient les confessions de Padre Pio. Le coup, énorme, relance la campagne de presse autour du capucin. Horrifié à la perspective des conséquences que peut avoir pour l'Église un tel scandale, le cardinal Ottaviani envoie à Paris Mgr Giacomo Testa, président de l’Académie pontificale, avec mission de ramener Brunatto à la raison. Le
17 novembre, un accord est trouvé : le cardinal recevra 408
LES ENJEUX D'UN CONFLIT
Brunatto pour étudier avec lui un règlement équitable de la situation de Padre Pio, et Brunatto cessera d'envoyer des documents aux journaux. Or, ce même
17 novembre,
le ministre général des
capucins, accompagné du définiteur général de l'Ordre et du provincial de Foggia, vient à San Giovanni Rotondo pour faire signer à Padre Pio l’acte remettant au SaintSiège la propriété de la Cas. La requête en a été adressée à ce dernier par une lettre datée du 18 octobre, que lui a écrite le cardinal Cicognani, secrétaire d’État. Pour surprenante qu'elle paraisse, elle ne fait que répondre à la démarche accomplie par le religieux en mars 1957 auprès de Pie XII, lorsqu’il demandait au pape qu’après sa mort JIOR acceptât les biens de la Casa. Certes, il n’est pas encore mort, mais cela change-t-il grand-chose ? Tant qu'il sera en vie, il restera directeur de la Casa, ensuite un administrateur sera désigné par le Vatican. Après une nuit de prière et de réflexion, le religieux signe l’acte qui le ramène à la pauvreté séraphique : Les frères ne doivent rien posséder : ni maison, ni terrain, ni quoi que ce soit. Comme des étrangers en ce
monde, servant le Seigneur dans la pauvreté et l’humilité, ils iront quêter leur nourriture avec confiance, sans rougir, car le Seigneur, pour nous, s’est fait pauvre en ce monde”.
C’est sur cet événement que se ferme laconiquement le
Diario du père Agostino : Le Révérendissime Père Général est venu le 16. Il a fait connaître à Padre Pio la décision du Saint-Siège, qui a constitué juridiquement la Casa parmi les Œuvres de Religion, Padre Pio en restant le maître jusqu’à sa mort*.
Si Padre Pio n’est point troublé par la résolution qu’il a prise, il n’en va pas de même de ses fidèles, ils crient à
la spoliation. Brunatto est hors de lui, il estime qu'il a été floué par le Saint-Office. Le 21 janvier 1962, il rencontre le cardinal Ottaviani, qui le convainc sans peine que le Vatican ne joue pas double jeu : la décision a été prise dans 409
PADRE PIO
l'intérêt de la Casa et pour couper court définitivement à toute tentative d’appropriation par l'Ordre capucin; luimême, en sa qualité de secrétaire du Saint-Office, a donné « des instructions directes pour que soit respectée la liberté de Padre Pio” ». La presse s’empare de l'incident, et de nombreux journalistes font l’amalgame avec le krach Giuffrè, les déclarations de Mgr Maccari et l'affaire des enregistrements, ce qui amène le biographe officiel de Padre Pio à parler de « campagne scandaleuse », de « dénigrement”® ». En réalité, les entours de la visite apostolique de 1960 et l'affaire des micros dans le confessionnal comme on l'appelle, embarrassent les capucins, et il est significatif que le père Fernando da Riese Pio X ne leur consacre que trois pages (sur 480) : il n’évoque pas même les enregistrements sacrilèges dans le confessionnal, non plus que l'enquête de Mgr Crovini à
San Giovanni Rotondo.
La splendeur de la vérité Tandis que les journaux multiplient les articles — de plus en plus souvent favorables — sur son compte, Padre Pio fait montre d’une douloureuse sérénité. Quand il a appris que l’on a violé le secret de la confession, il a commenté simplement, les larmes aux yeux : « Jusqu'à ce point” ! » Il se refuse à se laisser distraire de sa mission auprès des âmes par les bruits du monde. Il sait que, si la grâce l’appelle à dépasser les faiblesses de la nature, elle ne l’établit pas pour autant de plain-pied avec le Ciel, mais au point d’intersection entre le Ciel et la terre : elle le situe au cœur du mystère de l’Incarnation par lequel le Verbe de Dieu a voulu se revêtir de la nature de l’homme afin d'inscrire ses opérations dans l'humanité, au cœur du mystère de la Rédemption où Dieu « nous a réconciliés avec Lui par le Christ et nous a confié le ministère de la réconciliation » (2 Co 5, 8). Il sait qu’il doit, à l’exemple de Jésus, sonder
les profondeurs de la faiblesse humaine et en éprouver l’amertume, qu’il est appelé à partager la déréliction ultime 410
LES ENJEUX D'UN CONFLIT
du Sauveur, cet abandon radical à la volonté du Père d’où jaillit la Miséricorde :
Il sentit l’amertume de procédés arbitraires, de mesures très dures, injurieuses, malignes, sans réagir et sans réclamer... On l’isola de ses amis et, comme Jésus, il put dire :
« En vain j'ai cherché quelqu'un qui me en on a éloigné de moi mes amis et mes frères. » À leur place, vinrent les adversaires, incités par de puissants appuis à la vile rancune du médiocre, qui ne supporte point la supériorité de la vertu. Même ses frères devinrent ses tortionnaires et celui qui, conformément à la tradition des capucins, lui avait été donné comme bâton de vieillesse, fut le lamentable traître : il poussa jusqu’au sacrilège son baiser de trahison... « Et Jésus se taisait. » Même la Providence se taisait. Comme dans la Passion de Notre-Seigneur, elle laissait les hommes en proie à leurs passions, sans déranger leurs plans par des interventions supérieures. « Mon Dieu, mon Dieu — dut gémir dans le profond de son cœur le vieux frère malade et fatigué — pourquoi m’as-tu abandonné ? » Et lui aussi se taisait®.
Désormais, les années qui lui restent à vivre — il a soixante-quinze ans à présent — lui seront toutes d’un silence dont seule l’obéissance peut le délier. Plus les passions humaines s’agitent autour de lui, plus il soupire après la mort, dès lors que celle-ci est seule susceptible de mettre un terme à l’agitation dont il est involontairement la cause : Que puis-je faire ? Je prie Dieu de m’appeler bientôt et de me libérer de ces ennuisf!, Il sait combien ses confrères souffrent à cause de lui :
Il y a eu durant quelques mois des publications dans les journaux, pour et contre la Casa et le couvent. Padre Pio en a souffert, et nous aussi... Mais nous y voyons une permission divine, et nous faisons tous la volonté de Dieu
qui, du mal, sait toujours tirer le bien®,
411
PADRE PIO
Même le rude père gardien, Rosario d’Aliminusa, en arrive à se décourager : Quiconque connaît le climat dans lequel nous vivons se rend facilement compte de la patience dont il est nécessaire de faire preuve à tout moment, et combien nous sommes exposés à de continuelles récriminations pour le simple fait qu’il est matériellement impossible de contenter tout le monde. Car tous demandent la même chose : parler avec Padre Pio, pour les motifs les plus variés et à toute heure du jour. C’est un exercice qui, humainement parlant, fatigue et use... Même moi, au bout de trois ans, je me sens épuisé... Et ma lassitude s'accroît de façon invraisemblablef...
La tension est telle que des incidents surviennent fréquemment. Il est vrai que le père gardien, sans être le tortionnaire que certains auteurs dépeignent à l’envi, n’est pas un homme commode : rigoureux, scrupuleux à l’extrême, il entend faire appliquer à la lettre les directives du Saint Office ; peu sensible, il ne mesure pas la souffrance
de Padre Pio et, sous prétexte de le maintenir dans l’humilité et l’obéissance, il le traite sans ménagement, voire avec brusquerie ; enfin, cassant et sans nuance, il s’aliène fidèles
et pèlerins par ses interventions intempestives. Ainsi, le 5 mai 1963, il met un terme brutal à la visite de Francesco Morcaldi et des conseillers municipaux venus présenter leurs vœux à Padre Pio, dont c’est la fête : la Suprema a
interdit tout contact avec les personnes de l’extérieur ! La nouvelle fait le tour de la localité et, Le soir, des centaines d'habitants se réunissent à la lueur des flambeaux sur le parvis de l’église, pour manifester leur attachement
au
vénérable capucin. Mais le rassemblement tourne bientôt à l’émeute, des cris de colère fusent, et Morcaldi ne parvient qu'à grand-peine à calmer les esprits : il a envoyé le jour même au nom de la population un télégramme de protestation au cardinal Cicognani, un autre à Antonio Segni, président de la République. De nouveau, la presse s'empare de l’incident. Les dernières années de Padre Pio sont assombries par ces vexations, par les commentaires 412
LES ENJEUX D'UN CONFLIT
qu'elles suscitent, par les réactions qu’elles provoquent : comme le Christ, son modèle, il est plus que jamais signe de contradiction,
Obéissant jusqu'à la mort Se nourrissant des incidents qui surviennent à San Giovanni Rotondo et qui relancent l’affaire des micros, la campagne de presse autour de la personne de Padre Pio prend des proportions inquiétantes, Durant l’été 1962, la très sérieuse revue Legge e Giustizia consacre deux numéros
spéciaux à la violation du secret de la confession chez Padre Pio et réclame des sanctions. L'Osservatore Romano publie Je 5 août un démenti émanant de la curie généralice des capucins : Il a été récemment publié, dans une certaine presse, que, dans le confessionnal de Padre Pio da Pietrelcina, des micros auraient été installés afin d’enregistrer sur bandes magnétiques tout ce qui était dit par Padre Pio et ses pénitents durant la confession. Une telle information, fondée sur la recherche du scandale, est fausse et calomnieuseff,
L’impudence du communiqué soulève l’indignation et délie les langues. Le 31 août 1962, le Pr Giacomo Primo Augenti, une des grandes voix du barreau de Rome, porte plainte devant le tribunal de Foggia contre la violation du secret de la confession dont il a été victime. Le 12 février 1963, la marquise Giovanna Boschi, de Naples, rend publique une déposition qu’elle a envoyée au SaintOffice :
Le 9 ou le 10 novembre 1960, je fus informée sous le sceau du secret par une personne m'affirmant avoir entendu l'enregistrement magnétique d’une confession sacramentelle que j'avais faite à Padre Pio da Pietrelcina.. J'en restai incrédule. Mais la personne qui m'avait révélé la chose dans une lettre confidentielle m'en apporta pour preuve une partie des propos que m'avait alors tenus Padre Pio, La même personne m'assura que les confessions 413
PADRE PIO
d’autres pénitents avaient été enregistrées. Je fus à ce point déconcertée par le fait que j'en suis aujourd’hui encore toute déboussolée et impressionnée. Je connais également une autre personne qui, assurément, ne connaît pas la pré-
cédente, et qui me demanda comment il se faisait qu'une de mes confessions à Padre Pio eût été enregistréeS.
Même chez les capucins, des réactions se font jour. Le père Carmelo da Sessano, naguère gardien du couvent de San Giovanni Rotondo, a écrit le 26 septembre 1961 une lettre au cardinal Ottaviani, pour dénoncer les enregistrements sacrilèges; il fournit à Brunatto et Pagnossin plusieurs documents. En novembre 1961, le père Giustino a écrit une confession de vingt et une pages, dont les copies circulent sous le manteau. On apprend également les irrégularités qui ont entaché la visite apostolique de Mgr Maccari, les pressions auxquelles il a soumis certaines personnes proches de Padre Pio, les accusations odieuses qu’il a portées contre celui-ci : « copulabat cum muliere bis in eddomada ». Il n’est rien d'étonnant à ce que Jean XXIIL qui a eu le rapport en main, en ait été profondément troublé. Rien d’étonnant non plus que Brunatto ait lancé en 1962 un bulletin mensuel de défense de Padre Pio, intitulé Franciscus, et qu'avec l’aide de Morcaldi et de Pagnossin il ait compilé un Livre blanc de plus de 400 pages regroupant tous les documents susceptibles de démontrer combien les sanctions qui ont frappé Padre Pio depuis 1923 sont injustes et arbitraires : conseillés par M° Jean-Flavien
Lalive, avocat au barreau de Genève et ancien premier secrétaire de la Cour internationale de justice de La Haye,
ils ont l'intention d’en appeler à l'arbitrage de cette juridiction et d'envoyer l'ouvrage à diverses personnalités, puis de tenir une conférence de presse à Genève. Le moment est d’autant plus propice que Luciano Cirri, un journaliste d’I! Borghese, fait paraître un livre qui, sur la foi de docu-
ments irréfutables, expose les dessous du krach Giuffrè et l'affaire des micros, et rencontre un succès retentissantS$. Mais la mort de Jean XXII, le 3 juin 1963, apporte de tels changements que Brunatto et ses amis sursoient à la publication du livre et annulent la conférence de presse : 414
LES ENJEUX D'UN CONFLIT
le 13 juin, on apprend par les journaux qu’a été appliqué un décret du cardinal Valeri, préfet de la congrégation des Religieux, qui met fin aux fonctions du provincial de Foggia et du secrétaire provincial, transférés dans d’autres maisons de l'Ordre ainsi que les définiteurs provinciaux, tandis que le père Giustino est éloigné de San Giovanni Rotondo. Le 21 juin, le cardinal Montini — dont les sympathies pour Padre Pio ne sont un secret pour personne — est élu pape, conformément à une prophétie du capucin® et prend le nom de Paul VI. Aussitôt, Brunatto lui fait parvenir un
exemplaire du Livre blanc, ainsi qu’au président de la République, et à U. Thant, secrétaire général de l'ONU. Le 23 août, le père Clemente da Santa Maria in Punta est nommé administrateur apostolique de la province de Foggia par la Congrégation des Religieux. Après une première visite à San Giovanni Rotondo, il accepte la démis-
sion du gardien, le malcommode père Rosario, dont le triennat touche à sa fin et qui souhaite retourner en Sicile : il le remplacera, le 23 janvier 1964, par le père Carmelo da San Giovanni in Galdo. Le 3 janvier 1964, il fait une première démarche auprès de Padre Pio : Je lui ai demandé, de la part du ministre général, d’intervenir de façon efficace pour défendre l’ordre capucin victime de la part de la presse d’une violente campagne de diffamation. Il me répondit qu'il le ferait volontiers, dès
lors qu’il aurait l'assurance de le faire librement : « Je voudrais simplement, dit-il, être considéré comme tous les autres frères capucins. » Il demanda, en conséquence, un document de l’autorité que l’on pâût présenter à ceux qui dénigraient l'Ordre”. |
Padre Pio entend bien obéir à ses supérieurs, mais à condition que cette obéissance s'exerce librement, et qu’elle soit requise par un ordre écrit dès lors qu'elle implique des tiers : la vertu d’obéissance n’exclut point la prudence ni la sagacité. De surcroît, comment pourrait-il, sans mentir, nier la réalité de l’affaire des micros ?
La campagne de presse ne perdant rien en intensité, la curie généralice des capucins revient à la charge auprès du 415
PADRE PIO
Saint-Office : il faut que la Suprema oblige Padre Pio à intervenir, d'autant plus que Brunatto a relancé la polémique dans le numéro de Franciscus du 14 septembre 1964 ! Le père Clemente se rend à Rome : Lors d’une rencontre au Saint-Office, dans l’appartement du cardinal Ottaviani, entre celui-ci, Mgr Parente et
le soussigné, il a été retenu qu’une condamnation explicite de la campagne diffamatoire par Padre Pio servirait la bonne cause. Une déclaration dans ce sens devait être demandée à Padre Pio, non comme par obligation, mais comme une faveur de sa part’!.
De retour à San Giovanni Rotondo, le père Clemente présente à Padre Pio un texte mis au point par le cardinal Ottaviani et Mgr Parente, lui demandant de le signer « pour le bien de l'Ordre et de l’Église ». Le vieux moine s'exécute, et la déclaration est rendue publique le 16 décembre : Depuis quelque-temps, la presse publie sur ma situation des informations fantaisistes, indiquant que je serais l’objet de contraintes et de persécutions de la part de l'autorité ecclésiastique. Devant Dieu, j’éprouve le besoin et le devoir de déplorer de telles informations, qui sont fausses,
et de déclarer que je jouis de la liberté dans mon ministère, de même que je ne me sais point d’ennemis ni de persécuteurs. Il m'est également agréable d’affirmer publiquement que je trouve auprès des supérieurs de mon Ordre et de l'autorité de l’Église compréhension, réconfort et protection’.
Le texte est publié par La Stampa et Famiglia Cristiana, et par La Croix, en France (30 janvier 1965), alors qu'il a été refusé par L'Osservatore Romano, puis par L'Osservatore della Domenica : on doute en haut lieu de son authenticité,
car il n'est pas dans le style de Padre Pio, et c’est bien la première fois que celui-ci éprouverait le besoin de s’adresser à la presse et d'évoquer des affaires internes à l'Ordre. Soucieux de contrôler l’origine du texte, Mogr DellAc-
qua, substitut à la secrétairerie d’État, envoie Mario 416
LES ENJEUX D'UN CONFLIT
Cinelli, rédacteur en chef de L'Osservatore Romano, à San Giovanni Rotondo. Et Padre Pio lui confie : « Mon fils, ils m'ont forcé ! » Il le dira également à Giovanni Gigliozzi,
responsable du périodique La Casa :
Je déclare en conscience qu’au début de l’année 1965 — je ne me rappelle plus le mois avec précision — le très Révérend Padre Pio da Pietrelcina m’a confié en pleurant qu'on lui a extorqué beaucoup d’actes en abusant du précepte de l’obéissance. Parmi eux, une déclaration signée où il s’affirmait libre et sans empêchement”.
Même version dans une lettre que le magistrat Giovanguadalberto Alessandri envoie le 6 avril 1975 au cardinal Raimondi, préfet de la congrégation pour les Causes des saints : Je suis prêt à jurer que Padre Pio, parlant avec moi qui
étais contrarié par la déclaration qu’il avait faite, me dit ces paroles textuelles : « Que veux-tu... ils sont venus ici.
ils m'ont apporté une déclaration déjà écrite et m'ont demandé de la recopier’, »
La déclaration de Padre Pio — il n’y est pas mentionné l'affaire des micros non plus que les détournements d’offrandes des pèlerins, signe sans doute de l’intervention temporisatrice du cardinal Ottaviani — a troublé beaucoup de ses amis, mais n’a pas surpris le fidèle Brunatto : Padre Pio a toujours obéi et obéira plus que jamais à l'heure présente où l’indiscipline des clercs et des fidèles menace de diviser l’Église’.
Dix jours après avoir rendu cet hommage à son père spirituel, Emmanuele Brunatto s'éteint sereinement.
Le 23 février 1969, Mario Cinelli recevra une lettre du père Bernardino da Siena, postulateur général de l'Ordre des capucins : Je lis que vous avez affirmé que Padre Pio a été obligé par le précepte de l’obéissance à écrire une déclaration 417
PADRE PIO
(16 décembre 1965, sc) dans laquelle le même Padre Pio démentait être persécuté par les Autorités ecclésiastiques. Or, il m’apparaît au contraire, sur la base de faits certains, que cela ne correspond pas à la vérité. Vous comprendrez donc que si vos assertions étaient exactes, Padre Pio aurait écrit un énorme mensonge.
Réaffirmant la véracité des propos de Padre Pio, le journaliste répondra : Je dirais plutôt que, si l’offensé — par ordre des supérieurs et parce qu’on lui aura représenté des torts qu’il pourrait faire à l'Ordre — déclare n’avoir pas été offensé, ce n’est pas un mensonge, mais un acte héroïque de charité”.
Pour Padre Pio, l’obéissance est celle que lui enseigne le Christ : adhésion silencieuse et sans réserve aux ordres de l'autorité, si déconcertants ou injustes puissent-ils sembler, dès lors que nul n’en pâtit et qu'ils ne contreviennent pas à la vérité. Quand bien même il a souffert de ces ordres,
il ne ment pas quand il dit qu’il n’est pas offensé : il ne se sent en rien offensé, c’est le Christ qui est offensé. Lui-
même est blessé — ê combien ! — par l’offense faite au Seigneur, mais qui est-il pour imaginer un seul instant qu'on l’offense? Il est bien au-delà de la susceptibilité et de l’amour-propre : établi en l’éternel présent de l’amour de Dieu, il vit le temps des hommes avec une intensité et une acuité redoublées, temps de l'Église rythmé par la liturgie, temps de l’histoire tissé d'événements, temps de son histoire personnelle coulée en celle de l’Église parce que remise radicalement à Jésus. Les saints ne voient pas la persécution avec un œil humain, mais avec le regard de la Miséricorde.
Le rayonnement de la sainteté La sainteté de Padre Pio est — comme
toute sainteté,
mais de façon plus éclatante — inscrite dans le mystère de la croix rédemptrice, qui lui donne son sens : folie aux 418
LES ENJEUX D'UN CONFLIT
yeux des hommes, elle est sagesse aux yeux de Dieu. Comme toute sainteté, elle est incarnée non seulement dans une personne, mais dans l’histoire de l’humanité qui marche dans les ténèbres d’ici-bas, dans la pâte humaine en proie à la souffrance, au doute, aux tentations de la révolte et de l'indifférence. Elle s’épanouit dans le mystère de l’Église, à une heure où celle-ci est éprouvée et connaît de grands bouleversements : Padre Pio est le saint de la crise moderniste, du concile Vatican II. Il est le saint de
tous les dangers auxquels l’Église est confrontée au xx° siècle : le primat des idéologies de mort, les déviations doctrinales, la théologie de la mort de Dieu, l'explosion du faux mysticisme. Il est significatif que dans sa célèbre mise en garde du 4 février 1951 contre les déviations du sentiment religieux — Chrétiens, ne soyez pas si prompts à vous exciter ! —, le cardinal Ottaviani n'ait pas cité San Giovanni Rotondo parmi tous les lieux qu’il dénonce comme autant de centres d’exaltation religieuse. Cela s'explique parce que Padre Pio, contrairement à de nombreux visionnaires (dont certains se réclameront de lui), ne prétendait
pas se substituer à l’Église, mais s’en faisait le serviteur en s'immergeant toujours davantage dans le mystère du Serviteur souffrant : En effet, aux tribulations intérieures et aux épouvantables ténèbres bien connues des saints et de ceux qui savent en lire les biographies, au saignement douloureux et permanent des stigmates, vinrent s'ajouter les angoissantes mesures du Saint-Office limitant son ministère, l’enthou-
siasme fanatique de dévots importuns, les calomnies de maintes personnes de bonne ou mauvaise foi, la curiosité frivole et pétulante des mondains, l’aiguillon d’une jalousie sourde qui ne lui épargna ni les coups bas, ni les espionnages et les délations d’infortunés pour lesquels sa présence constituait un reproche, ni même la mise en ee de micros et d’enregistreurs dissimulés dans sa cellule ou dans son confessionnal. Ce fut une persécution continuelle, épuisante, implacable, qui, ajoutée à toutes les autres souffrances physiques et morales, le tint sans discontinuer sous un feu serré, visible ou caché, mais toujours ardent, avec une lucidité satanique qui ne pouvait procéder que d’une orchestration infernale’f, 419
PADRE PIO
La grandeur de la sainteté de Padre Pio est son caractère résolument ecclésial, à un moment où l’Église était mise en cause jusque par ceux qui auraient dû proclamer, dans leurs actes et leurs paroles, la pérennité et l’inaltérabilité du message évangélique : Il n’y a peut-être rien de plus grand, dans le Padre Pio — pauvre frère du Gargano que tout le monde connut et admira —, il n’y a peut-être rien de plus grand ie son silencieux, persistant — presque têtu, bien que si humble — amour pour l’Église, sa fidélité à l’Église, sa disponibilité complète qui, au premier coup de vent, lui permit de se préparer avec sérénité à partir pour l'Espagne, et au
second, lui permit de céder en toute simplicité la réalisation terrestre à laquelle il avait tellement rêvé et qu’il avait le plus aimée... Sa dernière parole, lorsque plus aucun voile ne lui cachait son prochain départ, de l’exil tourmenté et crucifié, pour sa patrie, fut précisément une lettre de dévotion filiale et affectueuse au Siège apostolique. et puis, en silence, comme il avait vécu, il s’en alla”?. |
Les fidèles ne sont pas dupes, qui accourent à San Giovanni Rotondo, ils viennent y chercher, dans l’humble frère aux stigmates, le visage de l’Église en qui se reflète la Sainte Face du Crucifié, en quoi l'Esprit est agissant et opérant : Il vivait un long calvaire. Jamais personne ne m’a laissé
une telle impression de force contenue, de bon sens, de joie teintée d'humour et de paix. Je n’attardais pas mon regard sur les stigmates de ses mains, que j'ai vus nettement. Il était habité par l'Esprit : aussi, sans paradoxe, était-ce plutôt à tous les disciples de Jésus que je pensais, y compris les plus ordinaires. Le lien entre la croix du Christ et la présence de l'Esprit était éclatant à San Giovanni Rotondo. C'est pourquoi j'évoquais tant de personnes que je connais, parmi les plus riches et parmi les pauvres, qui sont accablées dans leur corps et dans leur cœur. Ils ignorent encore qu’ils peuvent offrir ce dont ils souffrent au Saint-Esprit de Dieuf?,
420
LES ENJEUX D'UN CONFLIT
Padre Pio est un silencieux appel, ses plaies sont autant
de bouches qui, muettes, crient la miséricorde divine, invi-
tant les hommes à retrouver le Ressuscité de l’eschatologie paulinienne, afin qu’ils rejoignent le Christ qu'ont connu et touché les Apôtres. Ce Christ est celui des Évangiles, qui se penche sur les détresses humaines, qui guérit les malades, qui rassasie les affamés, qui console et sèche toute larme. Parfois, il se laisse entrevoir de façon extraordinaire à travers les charismes dont il comble Padre Pio. Celui-ci a guéri des malades, a rendu l'espérance à des égarés, est allé au loin mystérieusement, pour conforter et pacifier des malheureux. En 1962, Mgr Deskur, un prélat polonais, vient apporter en main propre à Angelo Battisti, administrateur de la Casa, une lettre confidentielle de Karol Wojtyla, vicaire capitulaire de Cracovie. Le pli, rédigé en latin, est destiné à Padre Pio : | Vénérable Père,
Je vous prie de dire une prière pour une certaine femme de 40 ans, mère de quatre fillettes et originaire de Cracovie, Pologne (durant la dernière guerre, elle a été emprisonnée dans un camp de concentration en Allemagne) ; à présent, sa santé et même sa vie sont en très grave danger, à cause d’un cancer. Veuillez prier Dieu que, par l’intercession de la bienheureuse Vierge Marie, il lui montre, ainsi qu’à sa famille, sa miséricorde. Fraternellement vôtre dans le Christ, Karol Wojtyla, vicaire capitulaire de Cracovie,
Wanda Poltawska, amie et collaboratrice de Mgr Wojtyla, est atteinte d’un cancer à la gorge en phase terminale. Quand il entend Battisti lui lire la lettre, Padre Pio se recueille puis dit : « À celui-là, je ne peux dire non » ; et il ajoute : « Angelino, conserve cette lettre, parce qu'un jour elle deviendra importante. » Une semaine plus tard, Mer Deskur vient apporter à Battisti une seconde lettre pour Padre Pio : Vénérable Père,
La femme habitant à Cracovie, en Pologne, mère de quatre enfants, a retrouvé tout à coup la santé le 21.XI, 421
PADRE PIO
avant l'intervention chirurgicale. Deo gratias. Et je vous remercie, Vénérable Père, au nom de cette femme, de son
mari et de toute sa famille. Dans le Christ. Karol Wojtyla, de Cracovie.
vicaire capitulaire
Rome,
28
novembre
196281,
Devenu le pape Jean-Paul II, le vicaire capitulaire de Cracovie a appelé en 1983 Mme Wanda Poltawska à faire partie du Conseil pontifical pour la famille. | D’autres signes manifestent la haute vertu de Padre Pio, notamment ce que la phénoménologie mystique connaît sous le nom d’odeur de sainteté. Cela date d l’époque de la stigmatisation, où le père Pietro da Ischitella notait déjà : Le sang qui coule de ces plaies, qu’aucun remède thérapeutique ni aucun hémostatique ne réussit à cicatriser, est
très pur et parfumé®?.
Le Dr Festa en a fait as l’expérience, de façon d'autant plus originale qu'il était lui-même privé d’odorat : Lors de ma première visite, je pris un linge imbibé du sang de son côté, que j’emportai avec moi pour un examen microscopique. Personnellement, pour la raison que j'ai
indiquée, je n’en ai senti aucune émanation odorante. Mais un distingué médecin et d’autres personnes qui se trouvaient avec moi dans la voiture à notre retour de San Giovanni Rotondo et qui ne savaient pas que je portais ce pansement enfermé dans ma trousse, et malgré la ventilation intense provoquée par la vitesse du véhicule, sentirent très bien ce parfum, et m’assurèrent qu’il correspondait précisément à la fragrance qui émanait de la personne de Padre Pio. Quand je fus revenu à Rome, je conservai, les jours suivants et pendant longtemps, ce Éd de linge dans mon cabinet : la pièce en était si parfumée que lésieuts des personnes qui venaient AU m'en demandèrent spontanément l’origine®#,
Ce parfum mystérieux — subtil composé de rose, de lis
et d’encens — s’est fait sentir à distance bien des fois. Les )
,
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+
LES ENJEUX D'UN CONFLIT
témoignages en sont nombreux. Même le père Rosario
d'Aliminusa, si peu enclin au merveilleux, 2
L
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02
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l’a constaté
quand il était gardien du couvent en 1950-1963 :
Je lai senti tous les jours à l'heure de vêpres pendant quelque trois mois d’affilée, dans les premiers temps de mon arrivée à San Giovanni Rotondo. En sortant de ma cellule, qui était attenante à celle de Padre Pio, je sentais venir de celle-ci une odeur agréable et forte, dont je ne saurais préciser les caractéristiques. Une fois — la première fois — après avoir senti dans l’ancienne sacristie un parfum délicat et très fort qui émanait de la chaise utilisée par padre Pio pour les confessions des hommes, j'ai senti en passant devant sa cellule une forte odeur d'acide hénique. D'autres fois, le parfum, léger et délicat, haie de ses mains5i.
Malheureusement, à côté de témoignages très intéressants, a fleuri une littérature de mauvais goût sur ce charisme, au point qu'on en a souvent oublié la signification — une marque de la présence spirituelle de Padre Pio, dans le mystère de la communion des saints — pour se livrer à toutes sortes de classifications des divers « parfums » de Padre Pio et de spéculations sur leur interprétation. Mais ces signes ne sont pas, en ces dernières années, le plus important de la sainteté de Padre Pio. Malgré son âge (il va sur ses quatre-vingts ans) et sa fatigue, malgré ses maladies, malgré les deuils qui l’affectent — le père Agostino meurt le 14 mai 1963, son frère aîné Michele le 9 mai
1967, Maria Pyle le 26 avril 1968 -, il poursuit sa mission : plus de 100 000 inscriptions pour la confession en 1963 ! Et, dans le silence de la prière, il continue de porter une pléiade de saints qu’il a formés, imprégnés de l'Esprit de Dieu : Giacomo Gaglione, qui meurt en 1962 ; Maria Gargani, une de ses premières Ales spirituelles, fondatrice
des Sœurs Apôtres du Sacré-Cœur ; le père Pio Dellepiane, de l'Ordre des Minimes, qui vient chaque mois se ressourcer auprès de lui, les mystiques romaines Maria Aristea Bernacchia et Maria Marchesi (1890-1962), l’humble Natuzza Evolo, de Paravati en Calabre, stigmatisée elle aussi, d’autres encore®, Il les guide tous, invariablement,
423
PADRE PIO
dans l'amour de l’Église, dans une obéissance filiale et confiante, comme il a guidé son fils rebelle et tant aimé Emmanuele Brunatto : Si vraiment tu m’aimes comme un père, ne continue pas ce que l’on me dit que tu faisEe moi et pour ce qui me regarde, parce que cela blesse des personnes de la sainte mère Église et de l'Ordre capucin, dont je suis le fils humble et dévot. On ne peut aimer le fils en blessant la mère. Toi aussi, remets-toi avec foi entre les mains de Dieu, dépose tout entre les mains aimantes de la Providenceff,
Le pape Paul VI est si bien convaincu de l’attachement de Padre Pio à l’Église, qu’il l’exempte 4e facto du vœu d’obéissance :
Le cardinal Ottaviani me recommande de me comporter comme si Padre Pio n’était pas tenu au vœu d’obéissance, et ce en conformité à la volonté du Saint-Père’”.
Désormais libre, Padre Pio n’en devient que plus obéissant. C’est ainsi qu’il exhorte à la soumission ses deux fils spirituels, prêtres de Padoue victimes de l’acharnement de Mgr Bortignon, qui est allé jusqu’à interdire à quiconque de les accueillir et de les aider matériellement parce qu’il les a suspendus 4 divinis ; quand le père Clemente lui soumet la question, il se déclare prêt à intervenir pour que le litige soit réglé : J'ai parlé à Padre Pio des deux prêtres de Padoue, don Nello Castello et don Attilio Negrisolo, et je lai prié de les exhorter à se réconcilier avec leur évêque. Padre Pio m'a assuré qu'il ferait ce qu’il pourraitfi,
La réconciliation ne pourra avoir lieu, à cause de la vindicte de Mgr Bortignon. Mais, tout en refusant de se parjurer, comme les y incite l’évêque, les deux prêtres feront preuve de la plus totale obéissance : ils seront finalement réhabilités par le tribunal de la Rote en 1970 — après la mort de Padre Pio — et incardinés dans un autre diocèse. 424
LES ENJEUX D'UN CONFLIT \
À San Giovanni Rotondo, la situation se détend aussi quelque peu : on ouvre les fameuses grilles qui « emprisonnent» Padre Pio, on relâche la surveillance tatillonne autour de sa personne, on permet aux pèlerins de l’approcher et aux clercs de lui servir la messe, d’autant plus que de nombreux pères conciliaires viennent le visiter, se confier à sa prière, s’édifier de son exemple. Dès 1964, il célèbre de nouveau les offices de la Semaine sainte, pour la plus grande joie des fidèles. La mort transfigurée
Padre Pio est un vieil homme usé. Depuis le 20 décembre 1962, il lui a été accordé de remplacer la lecture de l’office divin par la récitation du rosaire, à cause de sa vue qui faiblit. Pour la même raison, et à cause de sa fatigue, il ne distribue plus lui-même la communion. Le Vendredi Saint 1963, il a confié à ses proches : « Je n’en peux plus®®. » Mais il prend sur lui pour rester disponible aux âmes, demandant sur le mode de la plaisanterie
à ses confrères de l’aider à se lever quand il a pris un peu de repos : Venez sortir ce poltron de son lit”!
Il semble que les forces du Mal tentent contre lui un ultime assaut, recourant aux sévices corporels qui avaient cessé depuis des années : dans la nuit du 4 au G juillet 1964, un énorme fracas retentit dans sa cellule, et on le retrouve par terre, gémissant, l’arcade sourcilière fendue, Parfois, il appelle un confrère à l’aide : Mon fils, reste ici, parce qu’ils ne me laissent pas en paix un seul instant [...] Si tu avais vu ce que j'ai vu, tu en serais mort”!,
Il se remet, offre ses souffrances pour l’Église, pour l'heureuse issue du concile. Il aspire cependant à la mort : 425
PADRE PIO
Je me sens si mal! Je peux dire à présent : « Cursum consumavi, fidem servavii. » Et pourtant, je reste” !
Le 17 février 1965, il a reçu du Saint-Siège l’indult l’au- . torisant à continuer de dire la messe en latin, mais à partir de novembre 1966 il doit célébrer assis. Il sait que la mort est proche, il le confie à sa nièce Pia Pennelli : San Giovanni Rotondo, 20 octobre 1967. Je déclare qu’il y a quelques jours, le 14 octobre 1967 précisément, à 1 h 30, j'ai eu, avec la permission du supérieur, un entretien privé avec mon oncle Padre Pio, dans le salon SaintFrançois au couvent des pères capucins de San Giovanni Rotondo. J'étais seule avec mon oncle et, après lui avoir exposé quelques soucis relatifs à la famille, il me dit textuellement ceci : « Dans deux ans, je ne serai plus ici... » Je lui ai alors coupé la parole pour lui demander : « Pourquoi, où irez-vous ? » Et lui, avec assurance et fermeté, ajouta : « Dans deux ans, je ne serai plus ici, parce que je serai mort. Beaucoup de choses changeront. » /n fide. Pia
Forgione-Pennelli?.
Pia Pennelli est tellement bouleversée qu’elle écrit cette déclaration et la confie sous pli cacheté au notaire Domenico Giuliani, afin qu’il la remette au père gardien du couvent après la mort de Padre Pio. Pourtant, malgré l'épuisement et l’asthme chronique, malgré les douleurs de l'arthrose, il reste fidèle au confessionnal
: en 1967, il
confesse quelque 25 000 personnes. près de soixante-dix pénitents par jour. L'heure de la vieillesse est celle des médecins. Pour Padre Pio, celle 4 médecin : dès 1965, ses supérieurs le confient aux soins exclusifs d’un seul praticien, le Dr Giuseppe Sala. Ce dernier, qui se plaît à s’intituler « médecin traitant responsable », n’a peut-être pas le profil idéal pour s'occuper du vieux moine stigmatisé : encore jeune, assistant depuis 1956 du médecin-chef de la Casa, le Pr Lucentini, il a été écarté du personnel de la Casa après le départ
de celui-ci. Petit jeu des rivalités humaines, mais aussi désaccords profonds entre lui et l’équipe médicale. Le Pr Lucentini, auquel il espérait peut-être succéder à la tête 426
LES ENJEUX D'UN CONFLIT
de l'établissement, a laissé de lui — dans son rapport admi-
nistratif — un portrait tout en contrastes et rien moins que
flatteur : manque d’expérience, connaissances superficielles, mais aussi défaut de l’humilité qui lui eût été nécessaire pour progresser dans l’art médical, esprit d'indépendance incompatible avec un travail en équipe, «activité calomnieuse continuelle [...] hors de l’enceinte de l'hôpital” ».
Dans les ultimes années de la vie de Padre Pio, sa santé
s'altère au point que fidèles et pèlerins s’alarment : des quintes de toux de plus en plus Éd he es l’épuisent, des alertes cardiaques apparaissent dès 1965, il paraît de plus en plus fréquemment en proie à des crises de somnolence. Effet des remèdes que lui administre le Dr Sala, dont se plaint le stigmatisé à ses proches, et que reconnaît le méde-
cin : effets inévitables de médications nécessaires. Malgré le déclin visible du malade, nul autre praticien — fût-ce un des docteurs de la Casa — n’est jamais consulté ni n’intervient dans les remèdes à lui prescrire, dans les soins à lui donner. Cette totale dépendance de Padre Pio, cette exclusivité du Dr Sala, ont alimenté les rumeurs d’une « persé-
cution par les médicaments », d’une « mort lente» du capucin stigmatisé, qui eût pu être évitée”. Les maladresses multipliées par les supérieurs dans les toutes dernières semaines ne contribuent pas à dissiper les interrogations des fidèles. Le 12 septembre 1968, Padre Pio prend l'initiative d’une dernière démarche manifestant son attachement à l’Église dans la personne du successeur de Pierre. Au pape Paul VI, éprouvé par la situation dans le monde et dans l’Église, et contre qui se multiplient les attaques depuis qu'il a publié, le 25 juillet précédent, l’encyclique Humanae vitae, il écrit une lettre filiale : Je sais qu’en ces jours votre cœur souffre beaucoup pour le destin de l’Église, pour la paix dans le monde, pour tant de besoins des peuples, mais surtout à cause du manque d’obéissance de certains — même chez les catholiques — à l’enseignement élevé que vous nous donnez, avec l’assistance de l'Esprit Saint et au nom de Dieu. Je vous offre
427
PADRE PIO
ma prière et mes souffrances quotidiennes, comme l’humble mais sincère pensée du dernier de vos fils, afin que le Seigneur vous conforte de sa grâce pour poursuivre la droite et difficile voie dans la défense de la vérité éternelle qui ne change jamais, alors que changent les temps. Au nom de mes fils spirituels et des groupes de prière, je vous remercie également des paroles claires et décisives que vous avez prononcées, en particulier dans la dernière encyclique Humanae vitae, et je réaffirme ma foi et mon obéissance inconditionnelle à vos directives éclairées’,
Il se veut, en fils aimant de l’Église et dans sa fidélité au Magistère, serviteur de la Vérité qui ne passe point. Il la contemple en Celui qu'il a choisi pour maître et modèle : le Christ, Prêtre éternel et adorateur par excellence. L’intensité de sa vie intérieure, la fécondité de son ministère sacerdotal, ont toujours eu leur source dans l’intimité qu’il se ménage avec le Seigneur, dans la contemplation aimante de Celui qui a dit : Je suis la Voie, la Vérité ÉCAAVIE Le 20 septembre 1968, un vendredi, marque le cinquantième anniversaire de sa stigmatisation. Padre Pio célèbre la messe à 5 h du matin, comme chaque jour, puis il passe la matinée à entendre les confessions. Le soir, exténué, il
ne peut se montrer à la fenêtre pour bénir fidèles et pèlerins réunis en une impressionnante procession aux flambeaux. Le samedi 21 à 5 h, une « crise d’asthme bronchial, d'intensité considérable, avec tachycardie, sueurs froides, cyanose labiale, diminution des valeurs artérielles” » l’empêche de dire la messe, alors que se tient en ce jour le IV* congrès international des Groupes de prière. Mais il recouvre suffisamment de forces — de volonté — pour assister, depuis la tribune de l’église, à la messe du soir, et bénir ses fils spirituels. Le dimanche 22 septembre a été choisi pour célébrer solennellement le jubilé de la stigmatisation de Padre Pio. La foule des grands jours se presse dans l’église, dont l’autel a été entouré symboliquement de cinquante bouquets de roses rouges. Le vieux moine est épuisé, mais le père gardien lui ordonne de chanter la messe solennelle : 428
LES ENJEUX D'UN CONFLIT
C'est ainsi que le Père Pio, obéissant comme toujours et déjà moribond, essaya de chanter la messe. Il n’y arriva pas. Il ne put chanter la préface. Péniblement, il la lut. Au Pater, de plus en plus accablé et troublé, il commença par les paroles de la préface... et à la fin de la messe, il s’effondra d’un coup, évanoui. Il aurait roulé sur le sol, si les frères qui lassistaient, parmi lesquels le robuste Guglielmo, ne l'avaient, à temps, soutenu [...] En s’éloignant sur le fauteuil roulant, il adressa un regard impressionnant aux fidèles entassés debout contre la balustrade, à droite du chœur, et, tendant les bras comme s’il voulait les serrer contre lui, il murmura : « Mes fils, mes chers fils. » Telle fut la dernière messe du Padre Pio®, Après la célébration, Padre Pio est ramené dans sa cel-
lule, où il retrouve quelques forces. Il peut même apparaître brièvement à la fenêtre du chœur de l’église, très pâle, agitant un mouchoir blanc et esquissant de la main un geste de bénédiction. Puis il passe le reste de la journée dans sa cellule, prostré. À 18 h, il parvient néanmoins à assister à la messe à la tribune de l’église, mais sa faiblesse est telle qu’on doit le ramener aussitôt après dans sa cellule. La soirée se passe calmement : Padre Pio, assisté par le père Pellegrino da Sant’Elia a Pianisi, pleure doucement, paisiblement. Après minuit, il se confesse, puis dit à son confrère ; Écoute, si le Seigneur m'appelle aujourd’hui, demande pardon pour moi à mes confrères pour tous les ennuis que je leur ai causés. Demande-leur, ainsi qu'à mes fils, de prier pour mon âme”.
Il renouvelle sa profession religieuse puis, ne trouvant pas le repos, il décide, à la stupeur de son compagnon, de se lever et d’aller sur la terrasse : Il marchait d’un pas alerte, tout droit, comme un jeune homme. Je n’eus pas besoin de le soutenir®.
Soudain, son visage blêmit, se couvre de sueur, il répète
d’une voix faible : « Jésus, Marie ! Jésus, Marie ! » Le père 429
PADRE PIO
Pellegrino doit le ramener dans sa cellule en fauteuil roulant et, voyant son état s’aggraver, il alerte le père gardien — bien que Padre Pio lui ait demandé de ne réveiller personne —, puis téléphone au Dr Sala, qui arrive environ un quart d’heure plus tard. Les piqûres ne produisant aucun effet, on administre les derniers sacrements au mourant, qui les reçoit en pleine conscience, avant une nouvelle aggravation de son état. Des médecins de la Casa sont appelés, on tente la respiration artificielle et un massage cardiaque. En vain. À 2h 30, Padre Pio entre dans son éternité, le visage en paix, les mains fermées sur son chapelet : C’est la mort la plus sereine, la plus douce que j'aie jamais vue!°1,
En faisant sa toilette mortuaire, ses confrères et les médecins constatent qu’il n’a plus les stigmates : à l’endroit des plaies — aux mains, aux pieds et au côté — la peau est redevenue aussi souple et aussi fraîche que s’il n’y avait jamais eu de blessures : Dix minutes après la mort, les mains, le thorax et les pieds de Padre Pio, non plus qu'aucune autre partie du corps, ne présentaient de trace de blessure. Il n’y avait non plus aucune cicatrice aux mains — ni sur le dos, ni dans la paume — et aux pieds — ni sur le dos, ni sur la plante — ni au côté, là où durant sa vie il avait eu des plaies bien nettes et visibles. La peau, aux endroits indiqués, est aussi égale et lisse que sur toute autre partie du corps, morbide, élastique, mobile. Les paumes et le dos des mains, le dos et la plante des pieds, et l’hémithorax gauche avaient la peau normale, intègre, de couleur uniformément égale à celle du reste du corps!°2,
On prend des photos, puis on enfile des mitaines aux mains de Padre Pio, des chaussettes à ses pieds, afin que les fidèles ne soient pas troublés durant l'exposition du COrps. Peu importe le moment précis où ont disparu les signes de la crucifixion. Peut-être déjà progressivement depuis le 430
LES ENJEUX D'UN CONFLIT
mois d'août précédent, peut-être d’un coup, durant la messe du 20 septembre : les images d’un film tourné alors par Giuseppe Pagnossin montrent qu’il n’y avait plus de trace de plaies aux mains. La documentation recueillie à ce jour ne permet pas de se prononcer de façon catégorique. Il se peut que ces plaies vivantes aient connu, durant les dernières semaines, d’ultimes et mystérieuses transformations, jusqu’à leur totale disparition. La signification du phénomène est, en revanche, tout à fait exceptionnelle : il marque l’achèvement de la christomorphose de Padre Pio dans le Christ glorifié, la victoire de la Résurrection sur la mort. Il indique, sur le mode prophétique, la participation du corps à la transfiguration ar la grâce divine de ki ersonne humaine ; il est gage de k.vie éternelle dans la Gloire. Il est la conclusion du long Credo qu'a été la vie de Padre Pio : « Je crois à la résurrection de la chair, à la vie éternelle. Amen. » La disparition des stigmates de Padre Pio est l’ultime témoignage que Dieu, dans la chair jusque-là crucifiée de humble capu-
cin, a voulu donner à la Vérité, à son Christ. Par-delà la mort, Padre Pio a été constitué témoin de la splendeur de la Vérité, de Celui dont la parole est véridique.
Notes 1. PADRE PO, in La citià posta sul monte, op. cit., p. 8. 2. Ibid., p. 8. 3. Diario, p. 181.
4. Ibid, p. 182.
5 . Ibid., p. 184 (18 octobre 1947). 6 . Antoine CHEVRIER (1825-1879), prêtre diocésain lyonnais, fondateur de la Société des Prêtres du Prado, a été béatifié en 1986. La maxime était inscrite sur les murs de la salle de communauté, parmi d’autres, et l’ensemble est appelé ordinairement le #zbleau de Saint-Fons (cf. Abbé C. CHAMBOST, Vie nouvelle du vénérable Père Chevrier, Lyon, Librairie catholique Emmanuel Vitte, 1925, pp. 450-452). 7. Diario, p. 225 (19 janvier 1956). 8. Fernando da RIESE PIO X, op. cit., p. 378.
9. Ibid., p. 378. 10. Michel Cou
|
(1905-1974), prêtre schismatique français. Réduit
à l’état laïc en 1951, il se déclara pape sous le nom de Clément XV et
431
PADRE PIO
dirigea jusqu’à sa mort un groupe sectariste violemment opposé à l'Église catholique. Il a été mêlé À toutes les fausses apparitions et prétendus miracles des années 1945-1970. Cf Antoine DELESTRE, Clément XV, prêtre lorrain et pape à Clémery, 1905-1974, Nancy, P.UN., Éditions Serpenoise, 1985. 11. Cf. Charles Mortimer CARTY, op. cit., pp. 58-60. 12. Rosa QUATTRINI (1909-1981), la visionnaire de San Damiano
(Italie), faisait état de relations mystiques avec Padre Pio, qui lui aurait annoncé sa mission surnaturelle. Elena LEONARDI (1909-1983), une cou-
turière romaine, se prétendait dirigée par Padre Pio, qui lui serait apparu après sa mort pour la soutenir dans sa mission de Patriarca (Femme Patriarche) de tous les visionnaires du monde. Dans les deux cas, l’autorité ecclésiastique compétente est intervenue pour dénoncer la caractère
non surnaturel des faits allégués. 13. À proposito di un decreto in L'Osservatore Romano, 6 août 1952. 14. Diario, pp. 212 (3 septembre 1952). 15. Luigi PERONI, op. cit, p. 134. 16. Gerardo da DELICETO, Zestimonianze, op. cit., p. 129. 17. Luigi PERONL, op. cit, p. 134. 18. Diario, p. 215. 19. Texte manuscrit #7 APP, section XII, cart. 6. 20. Fernando da RIESE PIO X, op. cit., p. 378. 21. Diario, p. 229 (28 novembre 1956).
22. 23. 24. barini e
Diario, p. 234. Domenico MONDRONE, op. cit., p. 236. Diario, p. 236. Les professeurs qui le soignent sont Antonio Gaset Ludovico Pontoni, qui exercent à la Casa. Diario, p. 187. /] Raffaele da SANT'ELIAÀ PIANISI, ms. cit., f° 112-
114.
26. Dario, p. 240. 27. Amedeo da SAN GIOVANNI ROTONDO, lettre du 10 août 1959 au père Clemente da Milwaukee, ms., APG, f 1. 28. Rapport d’Angelo BATTISTI au cardinal Tardini, s. d. [1960], i#
Enrico MALATESTA, op. cit, p. 554. 29. Cardinal Giacomo LERCARO, op. cit, pp. 7 ss. . Bolletino Diocesano di Padova, 1956 [7], novembre-décembre, p. 563.
31. Peter HEBBLETHWAITE, Jean XXII], le pape du concile, Paris, le Centurion, 1988, p. 263. 32. Diario, p. 236 (27 février 1959). 33. PADRE PI0, lettre du 7 avril 1913 au P. Agostino, Epistolario I, pp. 350-351. 34. Cité par Fernando da RIESE S. P10 X, op. cit, p. 377. ne Bolletino Ecclesiastico della Diocesi di Vittorio Veneto, n° 2, février 1960.
36. Don Umberto TERENZI, lettre du 15 juin 1960 au P. Daniele da Roma, in F. CHiocci et L. CIRRI, op. cit., t. III, p. 508.
432
LES ENJEUX D'UN CONFLIT
p.
+ Relation du curé de la paroisse, citée in Enrico MALATESTA, op. cit,
286.
38. Mario NALES50, lettre au Saint-Office, 6 juillet 1961, citée #n
Enrico MALATESTA, bid., p. 270. 39. F. Cmocci et L. CIRRI, op. cit, t. IL, p. 613. 40. Cf. à ce sujet Ennemond BONIFACE, Padre Pio le crucifié, op. cit. pp. 86-97.
41. Îbid., p. 94. 42. Andrea CESARANO, Relazione, ms., copie in APG, f I-IV.
43. Bolletino Diocesano di Padova, 1960 [6], septembre-octobre. 44. Diario, p. 245 (14 octobre 1960).
45. Settimo Giorno, 11 avril 1961, cité par Ennemond BONIFACE, op."ctt."p. 97, 46. Giuseppe PAGNOSSIN, op. cit, t. II, pp. 108-109. 47. Rosario da ALIMINUSA, lettre du 4 mai 1951 au P. Torquato da Lecore, f 1-2, APP, section IIL, tit. IL, cart. 9.
48. Emmanuele BRUNATTO, op. cit., p. 19/3. 49. Felice Maria CaPELLO (1879-1962), jésuite italien, professeur de droit canonique à l’Université Grégorienne de Rome. Sa cause de béatification a été introduite en 1990. Pour son intervention auprès de Jean
XXIII en défaveur de Padre Pio, cf. Luigi PERONI, op. cit., p. 146 (qui ne le nomme pas), et Enrico MALATESTA, op. cit., p. 273. 50. Bonaventura da PAVULLO, lettre du 1“ juillet 1960 au P, Giustino da Lecce, ë7 Enrico MALATESTA, op. cit., p. 264, 51. Don Umberto TERENZI, lettre du 27 juin 1960 au P. Giustino da Lecce, ibid., p. 274. 52. Mis en cause par la suite dans l’affaire des micros, Mgr Palazzini n'aura guère de peine à démontrer l’inanité des accusations qu’on aura lancées contre lui. S’il ne prit jamais la défense de Padre Pio, il ne fut pas pour autant son ennemi, comme l’auront été Mgr Bortignon ou Mgr
Maccari. 53. Clemente da MILWAUKEE, Relazione du 15 mai 1964 (rapport moral aux Provinciaux et Custodes généraux de l'Ordre), cité par Ennemond BONIFACE, op. cit., p. 319, qui en a souligné le passage le plus
saillant. | 54. Ce scandale — en partie étouffé — a été évoqué par la plupart des biographes de Padre Pio. Le détail en a été connu grâce aux confessions du père Giustino, du père Daniele et de fra Masseo, qui ont produit les lettres que leur ont adressées à cette occasion don Terenzi et le père Bonaventura : les noms du Mgr Parente et du cardinal Tardini y sont souvent cités, ainsi que celui de sœur Lucina. Cf. Luigi PERONI, op. cit. pp. 141-147, et Enrico MALATESTA, op. cit, pp. 273-275, ainsi que Enrico MALATESTA, L'ultimo segreto di Padre Pio, Casale Monferrato, Edizioni Piemme, 1997, pp. 114-119, 275 s. 55. Écrits de saint François, Paris, Éditions franciscaines, 1975, p. 52,
56. Diario, p. 246 (23 novembre 1961).
57. Cf. Giuseppe PAGNOSSIN, op. cit, t. IL, pp. 177-186.
433
PADRE PIO
58. Fernando da RIESE PIO X, op. cit, p. 381. 59. Témoignage verbal du P. Rosario d’Aliminusa, 7 Fernando da RESE PIO X, op. cit, p. 384. 60. Cardinal Giacomo LERCARO, op. cit. 61. P. Rosario d’ALIMINUSA, note du 26 mars 1962, ën ACP. 62. Diario, pp. 245-246 (25 juin 1961). 63. P. Rosario d’ALIMINUSA, lettre du 24 avril 1963 au P. Clemente da Milwaukee, ir ACP. 64. L'Osservatore Romano, 5 août 1962, p. 1. 65. Enrico MALATESTA, op. cit., pp. 265-266. 66. Cf. F. CHiocci et L. CIRRI, op. cit, t. II, pp. 454-474 (photographie du document). 67. Il couchait avec une femme deux fois par semaine, cit. in Renzo ALLEGRI, op. cit., p. 598. 68. Luciano CiRRI, Padre Pio e i Papponi di Dio (Padre Pio et les maquereaux de Dieu), Milano, Il Borghese, 1962. 69. Cf. Giuseppe PAGNOSSIN, op. cit, t. II, p. 26. 70. Clemente da SAN MARIA IN PUNTA, Dario, 3 janvier 1964, cité in Enrico MALATESTA, op. cit., p. 280. 71. 1bid., 11 décembre 1964, op. cit., p. 281.
72. Texte reproduit dans Enrico Malatesta, op. cit., p. 287. 73. Déclaration de Giovanni Gigliozzi, citée in Enrico MALATESTA, op. cit., p. 288. Dans son livre Padre Pio m'a dit... (Paris, Salvator, 2002), Giovanni Gigliozzi ne fait pas allusion à cet incident. 74. Cité #n Enrico MALATESTA, op. cit., pp. 287-288. 75. Emmanuele BRUNATTO, déclaration à 7! Tempo, 31 janvier 1965. 76. P. Bernardino da SIENA, lettre du 23 février 1969 à Mario Cinelli, in Enrico MALATESTA, op. cit., p. 288.
77. Ibid, p. 288.
78. P. Antonio GALLO, o.f.m. conv., op. cit. 79. Cardinal Giacomo LERCARO, op. cit. , 80. A.-M. CARRÉ, Chaque jour je commence, Paris, Éditions du Cerf,
1980, p. 128.
81. Les documents relatifs à cette guérison extraordinaire ont été publiés par Renzo ALLEGRI, in Padre Pio, l’uomo della speranza, Milano, Arnoldo Mondadori Editore, 1984, pp. 220-221, puis par Corriere della sera et Il Tempo du 4 octobre 1984. 82. Témoignage du P. Pietro da Ischitella, ë7 Lorenzo PATRI, op. cit. DD: 83. Giorgio Festa, op. cit., pp. 158-159. 84. P. Rosario d’ALIMINUSA, /nformazioni, ms., f 21, in APG. 85. Natuzza Evolo, encore vivante, est née en 1924. Une étude reste à faire sur l’hérédité spirituelle de Padre Pio. 86. PADRE P10, lettre du 12 février 1963 à Emmanuele Brunatto, Epistolario IV, pp. 747-748. 87. Clemente da SAN MARIAIN PUNTA, Diario, 12 février 1965, cité in Enrico MALATESTA, op. cit., p. 282.
434
LES ENJEUX D'UN CONFLIT
88. Ibid., p. 281, à la date du 5 octobre 1964. 89. P. Marcellino da CASACALENDA, 1] suo Calvario, in Testimonianze, p°95;
90. Jbid., p. 93. 91. Giorgio CRUCHON, Le stimmate di Padre Pio, in Atti del 1° convegno, op. cit., p. 124. 92. P. Marcellino da CASACALENDA, Testimonianze, p. 95 — «J'ai accompli ma course, j'ai servi fidèlement ». 93. Pia FORGIONE-PENNELLI, Testimonianze, San Giovanni Rotondo, 20 octobre 1966, ms., ir APP, sect. XII, cart. 6. 94. Le rapport du Pr Lucentini est reproduit dans l'ouvrage de F. CHiocci et L. CIRRI, op. cit, t. III. 95. Cf. notamment Ennemond BONIFACE, op. cit, pp. 172-228, et Luigi PERONI, op. cit., pp. 158-164. 96. PADRE PI0, lettre du 12 septembre 1968 au pape Paul VI, Epistolario IV, pp. 12-14. 97. Rapport du Dr Sala, in La Casa 19 (1968) 19-20, p. 4. 98. Ennemond BONIFACE, op. cit., pp. 176-177. L'auteur a été le témoin de cette dernière messe de Padre Pio. 99. P. Pellegrino da Sant’ Elia a Pianisi, in La Casa 19 (1968) 19-20. 100. Zbid.
101. Déclaration du Dr Giuseppe GUsso, directeur de la Casa Sollievo della Sofferenza, in La Casa 19 (1968) 19-20, p. 5.
102. Giuseppe SALA, Afrestato sulle stimmate di padre Pio, San Giovanni Rotondo, 7 juillet 1969, texte dactylographié, in APG, f° 2.
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Chronologie
1887 1903
25 mai : naissance à Pietrelcina (Benevento) de Fran-
cesco Forgione, baptisé le lendemain. 6 janvier : départ de Francesco pour le noviciat des capucins à Morcone (Benevento).
1904
22 janvier : prise d’habit, sous le nom de Pio da Pietrelcina. 22 janvier : profession religieuse de vœux simples. 25 janvier : études au couvent de Sant’ Elia a Pianisi (Campobasso).
1905
1907
fin octobre : études de philosophie au couvent de San Marco la Catola. Rencontre avec le père Benedetto da San Marco in Lamis, qui sera son directeur spirituel jusqu’en 1922. 27 janvier : profession religieuse de vœux solennels. fin octobre : études de théologie au couvent de Serracariola (Foggia).
1908
ï novembre : études de théologie au couvent de Montefusco (Avellino).
19 décembre Benevento.
1909
: fra Pio reçoit les ordres mineurs à
21 décembre : fra Pio est ordonné sous-diacre à Benevento. début de l’année : fra Pio est renvoyé à Pietrelcina pour se soigner.
18 juillet : fra Pio est ordonné diacre au couvent de
Morcone.
1910
Fin de l’année : passages successifs dans divers couvents, retour à Pietrelcina. 10 août : ordination sacerdotale dans la cathédrale de Benevento. 14 août : première messe solennelle à Pietrelcina. août/septembre : apparition de signes « stigmatiques » aux mains et aux pieds.
437
PADRE PIO
1911
1915
1916
1918
1919
fin octobre : séjour au couvent de Venafro, premiers phénomènes extraordinaires. 7 décembre : retour à Pietrelcina pour motifs de santé. Il y restera jusqu’en 1916. 6 novembre : appel sous les drapeaux. 6 décembre : affectation à la 10° compagnie sanitaire de Naples. 17 février : retour au couvent de Foggia.
4 septembre : arrivée au couvent de San Giovanni Rotondo. 18 décembre : appel sous les drapeaux à Naples (il sera réformé définitivement le 16 mars 1918, après d’autres passages à la caserne). 5-7 août : transverbération. 20 septembre : stigmatisation visible et définitive. 15-16 mai : examen des stigmates par le Dr Luigi Romanelli. 26 juillet : relation médicale du Pr Amico
1920
1921
1922
1929
1925
Bignami,
après examen des stigmates. 9 octobre : premier examen des stigmates par le Dr Giorgio Festa. 18-19 avril : passage du père Agostino Gemelli à San Giovanni Rotondo. Il ne voit pas les stigmates, mais rédige dès le lendemain un rapport négatif pour le SaintOffice. Premières réactions populaires contre un projet de trans-
fert de Padre Pio. 26 avril : visite apostolique de Mgr Raffaele Rossi. 25 octobre : visite du cardinal Silj.
2 juin : premières notes (confidentielles) du Saint-Office
préconisant des mesures disciplinaires. Cessation de toute relation, même épistolaire, entre Padre Pio et le père Benedetto. 31 mai : décret de non constat de supernaturalitate du Saint-Office. 17 juin : nouvelles mesures disciplinaires contre Padre Pio — Vive réaction populaire. 8 août : ordre de transfert de Padre Pio à Cingoli. 17 août : ajournement de l’ordre de transfert, à cause des réactions populaires. janvier : inauguration du petit hôpital San Francesco à San Giovanni Rotondo. 5 octobre : opération de Padre Pio par le Dr Festa, qui examine les stigmates.
438
CHRONOLOGIE
1926
23 avril : publication par Emmanuele Brunatto (sous le pseudonyme G. De Rossi) du livre Padre Pio da Pietrelcina, qui est mis à l’Index*, 1927 26 mars-5 avril : visite apostolique du clergé séculier de San Giovanni Rotondo par Mgr Bevilacqua assisté d’'Emmanuele Brunatto. 1928 fin mai : visite apostolique du diocèse de Manfredonia par Mgr Giuseppe Bruno. 1929 3 janvier : mort de la mère de Padre Pio à San Giovanni Rotondo. 1‘ octobre : démission de Mgr Gagliardi, archevêque de Manfredonia. 1931 23 mai : Padre Pio est privé par le Saint-Office de tout exercice du ministère, hormis la célébration privatim de la messe. 1935 14 juillet : décret « libératoire » du Saint-Office. 16 juillet : célébration par Padre Pio de la messe en public. 1934 25 mars : Padre Pio reprend la confession des hommes. 12 mai : Padre Pio reprend la confession des femmes. 1940 janvier : constitution d’un comité en vue de la construction de la Casa Sollievo della Sofferenza envisagée par Padre Pio. 1946 7 octobre : mort du père de Padre Pio à San Giovanni Rotondo. 1947 19 mai : début des travaux d’édification de la Casa Sollievo della Sofferenza. 1948 septembre : premiers groupes de prière. 1955 31 janvier : pose de la première pierre de la nouvelle église des capucins à San Giovanni Rotondo. 1956 5 mai : inauguration de la Casa Sollievo della Sofferenza. 1959 1‘ juillet : consécration de la nouvelle église des capucins. 1960 30 juillet-17 septembre : visite apostolique de Mgr Maccari.
10 août : jubilé sacerdotal de Padre Pio. 5 novembre : remise par Mgr Maccari de son rapport au Saint-Office, qui édicte de nouvelles mesures restrictives à l’encontre de Padre Pio. 1964 11 mai : Padre Pio institue le Saint-Siège légataire universel de ses biens. 1965 17 février : indult accordant à Padre Pio l'autorisation de continuer à célébrer en latin.
439
PADRE PIO 1966 1967 1968
1983 1937 1999 2002
27 novembre : Padre Pio est désormais contraint de célébrer assis. 8 mars : visite apostolique de Mgr Calabria. 29 mars : Padre Pio doit désormais se déplacer en fauteuil roulant. 12 septembre : lettre de Padre Pio au pape Paul VI. 20 septembre : 50° anniversaire de la stigmatisation de Padre Pio. 22 septembre : dernière messe de Padre Pio, à 5 h. Dernière bénédiction à la foule, à 18 h. 23 septembre : mort de Padre Pio à 2 h 30. 26 septembre : obsèques de Padre Pio, qui est inhumé dans la crypte de la nouvelle église. 30 mars : ouverture officielle du procès informatif sur la vie et les vertus du serviteur de Dieu, Padre Pio da Pietrelcina. 23 mai : visite pastorale du pape Jean-Paul IT à San Giovanni Rotondo. Le pape prie sur la tombedu serviteur de Dieu. 2 mai : béatification par le pape Jean-Paul II de Padre Pio da Pietrelcina. 16 juin : canonisation par le pape Jean-Paul II du bienheureux Pio da Pietrelcina.
Bibliographie”
ALIMENTI, Dante : Pagre Pio, Bruxelles, Librairie Jacques, 1984. ALLEGRI, Renzo : L'Evangile de Padre Pio, Paris, Médiaspaul, 2000.
BONIFACE, Ennemond : Padre Pio de Pietrelcina, Vie, Œuvres, Passion, Paris, La Table Ronde, 1966. BONIFACE, Ennemond : Padre Pio le crucifié — Essai historique, Paris, Nouvelles Éditions Latines, 1971. CAPOBIANCO, Costantino : Padre Pio de Pietrelcina — Paroles et anecdotes, Montsûrs, Résiac, 1999. CarTY, Charles Mortimer : Padre Pio le stigmatisé, Paris, La Colombe, Éditions du Vieux Colombier, 1953. CHIRON, Yves : Padre Pio le stigmatisé, Paris, Librairie Académique Perrin, 1989.
DECORTE, fr. Arni : Padre Pio — Souvenirs d'un témoin privilégié du Christ, Bierbeck (B), Institut Saint-Camille, 1983.
DEROBERT, Jean : Padre Pio, transparent de Dieu. Portrait spirituel de Padre Pio au travers de ses lettres, Marquain (B), Edi-
tions Hovine, 1987.
;
DEROBERT, Jean : Ce que croyait Padre Pio, Marquain (B), Editions Hovine, 1990.
Dieu est Amour, numéro spécial « Padre Pio, premier prêtre stigmatisé », n° 72, février 1985.
GALLO, Antonio, ofm. conv. : Les Mystères de Padre Pio, Paris, Éditions France-Empire, 1969. À GicLiozzi, Giovanni : Padre Pio m'a dit, Paris, Éditions Salvator, 2002. LESOURD, Paul et BENJAMIN, Jean-Marie : Les Mystères de Padre
Pio, Paris, Éditions France-Empire, 1969. * L’abondante bibliographie en italien est signalée dans les notes de bas de page, en fonction des ouvrages consultés. , La traduction française du tome I de l’Epistolario a été éditée aux Éditions Téqui en 2002.
441
PADRE PIO
PERONI, Luigi : Padre Pio, le saint François du xX° siècle, SaïntMaurice (CH), Editions Saint-Augustin, 1999. SIENA, Giovanni : Padre Pio — Voici l'heure des Anges, Paris, La Colombe, 1957 (réédité en 1999 à Paris, Pierre Téqui Éditeur).
SIENA, Giovanni : Quand les songes viennent de Dieu. Les faits de ré Pio, San Giovanni Rotondo, Edizioni L’Arcangelo, 1966. WinowskA, Maria : Le Vrai Visage de Padre Pio, Paris, Librairie Arthème Fayard, 1955.
Glossaire
Capucins : branche réformée de l'Ordre franciscain, fondée en 1525%enltalie, Christomorphose : transformation mystique dans le Christ. Définiteur : religieux membre d’un définitoire. Définitoire : conseil de religieux assistant un supérieur majeur , (provincial, ministre général) dans son gouvernement. Erémitique : vie ou existence érémitique = vie retirée, solitaire. Exclaustration : sortie d’un couvent, volontaire ou imposée par
l'autorité religieuse; séjour provisoire ou définitif hors du couvent. Index : catalogue des livres réprouvés et condamnés par le Saint-Office, dont la lecture était interdite aux pieux Édèles et aux clercs non autorisés. Invention : (re)découverte d’une effigie sacrée jusque-là perdue ou oubliée. Lecteur : professeur de théologie ou de philosophie des clercs, dans les ordres mendiants (Frères ere
ou dominicains,
franciscains, capucins, etc.). Ministre général : supérieur majeur de l’ordre capucin et des deux autres branches de la famille franciscaine, frères mineurs et conventuels. Monitum : monition, avertissement solennel de l'autorité ecclésiastique. Obédience : ordre donné part un supérieur religieux, auquel on se soumet en vertu dE vœu d’obéissance. Objet de cet ordre. Ordinaire : terme ecclésiastique désignant l’évêque du lieu. Père gardien : supérieur d’un couvent de capucins. Positiones : dans un procès de canonisation, synthèse des actes relatifs à la vie du candidat à la sainteté, à la fois biographie critique et étude théologique et spirituelle. Propitiation : acte ou attitude destiné(e) à incliner la miséri-
corde de Dieu vers l’homme pécheur. 443
PADRE PIO
Province : structure à la fois géographique et juridique regroupant plusieurs maisons d’une famille religieuse sous l'autorité d’un supérieur commun, le provincial. Celui-ci intervient sur le plan administratif et financier, mais aussi juridique et, dans les limites définies par le droit canonique, dans certaines questions relevant de ce dernier. Provincial : supérieur d’une province monastique ou religieuse. Saint-Office : nom donné en 1908 à la congrégation romaine de lInquisition Universelle, fondée en 1542 par le pape Paul III pour préserver la pureté de la foi et garder l’Église de l’hérésie. Depuis 1965, le Saint-Office porte le nom de Congrégation pour la Doctrine de la Foi. Scherzi : terme difficilement traduisible en français. Échange de plaisanteries en manière de jeu. Secrétairerie d’État : organe de gouvernement du Siège Apostolique, issu de divers secrétariats qui aidaient autrefois le pape dans le gouvernement de l’Église. Le secrétaire d’État est en quelque sorte le Premier ministre du pape et le chef de la diplomatie vaticane, ainsi que le ministre de l'Intérieur. Depuis 1988, le secrétaire d’État dirige les deux sections des Affaires générales et des relations avec les États. Séraphique : relatif à saint François d’Assise, et plus généralement aux familles religieuses qu’il a fondées, et à ce qui concerne celles-ci. Substitut : délégué remplaçant un supérieur dans l’accomplissement de certaines tâches définies. Suprema : nom couramment donné à la congrégation du SaintOffice. Suspens a divinis : peine canonique interdisant à un prêtre tout exercice du ministère. Le prêtre ainsi sanctionné est dit suspens a divinis. Vicaire (père) : premier assistant d’un supérieur dans les ordres mendiants, qui lui succède ou assure l’intérim en cas de nécessité.
Remerciements
En premier lieu, je me dois de remercier Pascal Soulat our ses conseils judicieux et l’aide qu’il m’a apportée dans É relecture du texte. Toute ma gratitude aussi à Dominique de Courcelles, Marie-Béatrice Jehl et Alix de SaintAndré, pour leur inaltérable et exigeante amitié. Et un clin d'œil amical à Luc Adrian.
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Impression réalisée sur CAMERON par FRS BUSSIÈRE
CD CAMEDAN
IMPRIMERIES
GROUPE CPI
à Saint-Amand-Montrond (Cher) en mai 2002
N° d'édition : 789. N° d'impression : 022279/1, Dépôt légal : mai 2002. Imprimé en France
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= _-Padre Pio orsque l'auteur a rencontré
Padre Pio le
23 août 1968, soit un mois avant sa mort, le prêtre capucin, stigmatisé et thaumaturge,
-était très célèbre. Il attirait des milliers de fidèles
à San Giovanni Rotondo, au fin fond de l'Italie, à présent l'un des sanctuaires les plus visités au monde. | Cette biographie fait, pour la première fois, une large place aux écrits de ce géant de la spiritualité — plus de quatre mille pages, pour la plupart inédites en français. Au-delà des phénomènes extraordinaires jalonnant l'existence de Padre Pio, dont les charismes étonnants ont marqué les esprits, Joachim Bouflet pose une questian fondamentale : comment se fait-il qu'il ait été condamné par le _ Saint-Office en 1923 et béatifié soixante-seize ans plus tard ?
Loin des hagiographies habituelles, ce travail à _ Partir des écrits de Padre Pio et des témoignages de ceux qui l’approchèrent permet de restituer la grandeur iñcomparable d’un saint majeur du XX° siècle, que le pape Jean-Paul Il à cane
en 2002.
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2-85616-798-5
|
Thimo Couv -Ateli Didi © Phot Keys