Marie-Antoinette racontée par ceux qui l'ont connue
 9782246862413

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ARTHUR

CHEVALLIER

Marie- Antoinette par

ceux

racontée

qui lont connue

Anthologie réalisée et préfacée par Arthur Chevallier

Bernard Grasset Paris

Photo couverture : ©

Leemage

ISBN : 978-2-246-86241-3 ISSN : 0756-7170 Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés pour tous pays. ©

Editions Grasset & Fasquelle, 2016.

Orgueil (2 1a

et

cour

préjugés

de

«

France)

Quand on peut tout ce que

I’on veut, il n’est pas ais€ de ne vouloir que ce que I’on doit. » Mémoire de Louis XIV pour I’instruction du

dauphin

Marie-Antoinette d’Autriche était aussi de France. Contrairement au surnom d’ Autrichienne dont I’ont affublée les pamphlets révolutionnaires, elle avait autant de sang francais que la femme de Louis XIV, et plus encore que celle de Louis XV. Si la premiere, Marie-Thérése d’Autriche, était la petite-fille d’Henri 1V, la seconde, Marie Leszczynska, n’était (que) la fille du roi de Pologne, Stanislas Leszczynski. Le pere de Marie-Antoinette, Francois I de Lorraine, était le petit-fils de Monsieur, frére de Louis XIV. Ce qui fait de I’« Autrichienne » I’arriere-arricre-petite-fille de Louis XIII. Lorsqu’elle arrive en France, en 1770, a I’age de quatorze ans, le protocole en tient compte. Avant de rallier Versailles, la dauphine emprunte les routes de Lorraine, et en visite les plus grandes villes. Elle y est acclamée. On lui crie: « Vive la dauphine! » Comment un peuple a-t-il pu exprimer autant d’amour envers cette jeune fille de quatorze ans, et crier,

8

MARIE-ANTOINETTE

vingt-trois ans plus tard: « A mort I’ Autrichienne » ? La dégradation de I’économie et les fracas politiques n’expliquent pas seuls ce revirement. La haine envers MarieAntoinette n’est pas née dans les rues de Paris parmi les sans-culottes, mais a Versailles, le 16 mai 1770, le soir de

son

mariage avec Louis-Auguste, futur Louis XVI. ouvrent le

bal; ils

Les

des courtisans qui, les uns apres les autres, dansent a leur suite selon ’ordre déterminé par I’étiquette. Incident: une parente de la branche paternelle (donc francaise) de Marie-Antoinette, Anne-Charlotte de Lorraine, précéde, selon ce méme protocole, des duchesses a tabourets. Ces derniéres, offusquées par un tel bouleversement de la préséance, tiennent Marie-Antoinette pour responsable. La guerre entre la princesse autrichienne et la cour de France est déclarée. Elle ne prendra jamais fin et aura de graves conséquences sur la réputation de Marie-Antoinette.

époux

sont suivis

Les gens de cour n’ont jamais aimé Marie-Antoinette; ce désamour ne serait rien s’il n’était pas a I’origine de la haine du peuple. Dans leur Histoire de Marie-Antoinette, les fréres Goncourt écrivent: « Marie-Antoinette n’a pas, immédiatement, dés son arrivée en France, suscité la

pamphlétaire. Pendant les premieres années de son régne, 1’opinion publique lui est méme plutdt favorable. L’hostilité, lorsqu’elle perce, émane de la cour. Le premier mouvement provocateur est le séjour au chateau de verve

Marly et la visite de Maximilien, frere de la reine: “Disons les auteurs de cette médisance: c’étaient les courtisans, race cruelle et perfide. Chaque matin ils apportaient de Marly a Paris un journal de petites anecdotes qui n’avaient cours qu’autant que, par leur malignité, ils en empoisonnaient les circonstances: c’est alors que parut Le Lever de I’aurore, petit libelle, plat et obscur et méprisable.”

RACONTEE

PAR CEUX

QUI L'ONT CONNUE

9

premiers pamphlets dénoncent les imprudences de la reine, son got du jeu, son irrespect de I’étiquette, et surtout sa coquetterie. » Une reine frivole et dépensiere? Avant de I’inculper pour intelligence avec I’ennemi, en 1793, les révolutionnaires lui ont reproché son mode de vie dispendieux. La rigueur de I’étiquette instaurée par Louis XIV a créé des monstres nommés « courtisans », qui poussaient |’art de la méchanceté a un point de raffinement extraordinaire. La cour de Louis XV perpétuait brillamment cette tradiLes

arrivée a Versailles, Marie-Antoinette se distingue par la légereté de son comportement et par le dédain qu’elle affecte pour les usages. A cela s’ajoutent les différences entre I’étiquette de la cour d’ Autriche et celle de France. Au chateau de Schonbrunn, les journées de la famille impériale sont rythmées par les divertissements (ballets, concerts, jeux), alors qu’a Versailles les membres de la maison de France n’ont d’amusements que ceux permis par le protocole. En Autriche, les plaisirs de Marie-Antoinette passaient avant ses devoirs; en France, son devoir est de n’avoir aucun plaisir gratuit, c’est-a-dire qui ne correspondrait pas a la dignité d’une reine de France. Marie- Antoinette, jeune fille délicieuse,

tion. Dés

son

fantasque, préte

a aimer, aurait été la victime d’une cour surannée et arrogante: tel est le portrait dessiné par Sofia Coppola dans son film Marie-Antoinette (2006). Comme le prouve le seul effet comique du film, celui ou la comtesse de Noailles, premiére dame d’honneur de la reine,

dont la mission est de lui enseigner les rudiments de I’étiquette, ne cesse de répéter a une Marie-Antoinette désabusée: « Madame, this is Versailles » ou « Madame,

I’étiquette! » Marie-Antoinette s’ennuyait.

Son tort a ét€ de le montrer. La reine de France n’a-t-elle pas des devoirs?

10

MARIE-ANTOINETTE

Stefan Zweig, dans son Marie-Antoinette', ajoute a I’aigreur des courtisans la sottise de la dauphine. La qualité de son éducation est inférieure a celle d’un enfant de la maison de France. Les Bourbons étaient arrogants, mais Marie-Antoinette est non seulement ignorante, mais encore mauvaise éléve. A Versailles, Louis XV lui attribue un précepteur, dont la mission est de combler ses lacunes. Rien n’y fait. La jeune femme ne travaille pas, profite de la moindre occasion pour échapper a la surveillance de la comtesse de Noailles. Bref, elle n’apprend pas son métier. Sa paresse et sa frivolité étaient au moins aussi celebres que la méchanceté des courtisans. De son rang, elle voulait les droits sans les devoirs. C’est d’abord par des actes futiles mais symboliques qu’elle se défait de ses obligations. Selon les Goncourt: « Vers 1775, la folie des coiffures hautes dévaste la cour. La reine donne I’exemple. Elle quitte les services du coiffeur attitré de la famille royale et livre sa téte aux extravagances d’un coiffeur a la mode. Grave erreur. La désacralisation, par la mode, de la téte royale est comme un premier pas, fatal, dans la chute de la royauté. La “reine colifichet” ne subit pas seulement les réprimandes de sa mére, mais aussi I’ironie du public: “Sachez que ces plumes, écrit un pamphlétaire, sont le plus bel ornement dont une femme puisse embellir ses cheveux. Les parterres de fleurs que ’industrie francaise varie en mille manieres,

e¢duqués.

dont le sexe pare si agréablement sa téte, sont encore dus aux goiits et aux soins de la reine. Remercions-la et ne la censurons pas.” » La encore, les railleries de la cour précédent celles de la ville. Outre ces écarts de conduite, Marie-Antoinette commet une grave erreur en passant la plupart de son temps au et

1.

Grasset,

«

Les Cahiers

Rouges

»,

2002.

RACONTEE

PAR CEUX QUI L'ONT CONNUE

11

Petit Trianon, chateau dont lui a fait présent Louis XVI, et ou elle vit sans se soucier des régles prescrites par I’étiquette. Elle rompt ainsi avec la logique de la cour de France. En échange du faste qui les entoure, le roi et la reine sont soumis a des contraintes: ils ne sont pas libres de leur emploi du temps. Le métier de roi consiste a gouverner, et 4 se montrer. En témoigne cette phrase de SaintSimon a propos de Louis XIV: « Avec un almanach et une montre, on pouvait, a trois cents lieues, dire ce qu’il faisait. Il voulait une grande exactitude dans son service, mais il y était exact le premier. Tout homme pouvait lui parler en cinq ou six temps différents de la journée [...]. » Marie-Antoinette réclamait peut-étre la seule chose interdite aux souverains: une vie privée. Elle invite ses amis « a Trianon », comme elle dit, sans aucune considération pour les régles de préséance, fachant ainsi, encore une fois, bien des dames de la cour. Elle installe des glaces dérobées devant les fenétres de certains salons du chateau. De sorte que, de I’extérieur, personne ne peut voir ce qu’il se passe a I’intérieur. Si la reine se cache, c’est qu’elle dissimule. Et c’est cette dissimulation qui sera a I’origine des médisances. Apres la reine frivole, irresponsable, voici la reine débauchée. Marie-Antoinette, « madame déficit? ». Tel est, parmi ses traits de caractere, celui qui la rendra définitivement impopulaire. Elle dépensait pour elle-méme, mais aussi pour ses amis. Dans La Révolution francaise, I’historien Albert Mathiez fait le décompte des dettes de la famille royale en 1789: le service de la dette publique absorbe 300 millions, « ¢’est-a-dire plus de la moitié de toutes les recettes de I’Etat ». Il rappelle que le comte de Clermont, abbé de Saint-Germain-des-Prés, prince du sang, percevait 360 000 de rentes. A titre de comparaison, le Polignac, issu d’une famille ancienne certes, mais moins

couple

12

MARIE-ANTOINETTE

élevée dans la hiérarchie que les princes du sang, pergoit « 500 000 livres d’abord, puis 700 000 livres de rente par an ». Or, la duchesse de Polignac n’¢tait autre que la favorite de Marie-Antoinette, qu’elle avait élevée, contre toutes les regles de I’étiquette, au titre de gouvernante des enfants de France. Quant a ses dépenses propres, les montants sont obscenes. En 1775, le budget de la maison de la reine est de 2 200 000 livres. Il en atteint 4 700 000 1788. Un siécle plus tot, en 1681, Marie-Thérese, reine de France et femme du Roi-Soleil, disposait de 1 430 000 livres. La jeunesse de Marie-Antoinette, reine a dix-neuf ans, en

charme, attesté par tous les mémorialistes, son mode de vie, affranchi des contraintes, lui ont valu I’envie, la jalousie puis la haine de ses courtisans; ces mémes courtisans se sont vengés de sa liberté en propageant des son

rumeurs,

apprendre

parfois par

fondées. Le

coeur

la

legon

n’avait des aristocrates.

peuple

plus qu’a

premiere partie de cette anthologie inédite rassemble des portraits de Marie- Antoinette aux différents ages de sa vie. En mai 1770, elle arrive en France. Avant d’étre présentée a la cour de Versailles, elle fait étape dans les grandes villes de I'Est. C’est a Strasbourg que la baronne d’Oberkirch la rencontre, et c’est une jeune dauphine, « grande et bien faite, quoique un peu mince », qu’elle décrit. Avant de provoquer I’ire des courtisans, Marie-Antoinette les séduit par la gaieté de son caractére et la légereté de son ton. C’est ainsi que la présente un La

des meilleurs amis de Mirabeau, le comte de La Marck: « [...] un ton léger accompagné de beaucoup de grace et de finesse, on ne manquait guére d’amuser la reine et de lui plaire [...]. » Le comte de Tilly remarque qu’avec le

temps

son

caractére frivole s’accentue. Devenue reine, elle

RACONTEE

consacre

PAR CEUX

tout

son

13

QUI L’ONT CONNUE

temps a ses plaisirs : « La reine, toujours

extrémement dissipée, ne faisait que courir a Paris, les spectacles, le bal de I’Opéra, ceux de Versailles, et était toujours en I’air, cherchant a se secouer, pour se désen-

comportement que beaucoup jugent scandaleux, elle choisit mal ses proches. Ses amis, comme Mmes de Polignac et de Lamballe, passent pour nuyer.

»

Outre

qu’elle

a un

étre sots et irresponsables. Le marquis de Bombelles fait état de leur influence néfaste sur sa personnalité: « Des avis Taibles, insuffisants, se contredisent sans cesse et la souveraine, qui s’en apergoit, fid¢le pour qui elle aime

branche pour trouver et de I'amusement et des conseils plus conséquents. » Si Marie-Antoinette agace, elle charme aussi. Ses amis comme ses ennemis, ses admirateurs comme ses détracteurs reconnaissent qu’elle était séduisante. Le comte d’Hézecques la décrit a trente et un ans : « La reine avait la chevelure tres belle, et d’un blond trés agréable qui donna son nom, il y a trente ans, a une nuance fort a la mode. Son nez, un peu aquilin, lui donnait une physionomie noble et majestueuse. » Les plus célebres portraits d’elle ont été Le Brun. Cette derniere relate peints par Elisabeth chacune des fois ou la reine a posé pour elle, relevant, au passage, ses traits exceptionnels: « Mais ce qu’il y avait de plus remarquable dans son visage, c’était 1’éclat de son teint. Je n’en ai jamais vu d’aussi brillant, et brillant est le mot. » Les textes de la deuxieme partie sont consacrés a I’intimité de Marie-Antoinette. Les premiers extraits concernent les hommes dont elle était proche: son mari, Louis XVI,

fonciérement, vole de branche

en

Vigée

son

frere, ’empereur d’Autriche, I’amour de

sa

vie, Axel

de Fersen. Est reproduit le programme détaillé des célébrations de son mariage. Jamais on ne vit une noce aussi fastueuse a

Versailles. Un des invités, le duc de

Croy,

relate

14

MARIE-ANTOINETTE

plus pres les préparatifs, les répétitions, les séances d’essayage, la messe, et |’ouverture du bal par la dauphine et le dauphin: « Pendant le menuet du dauphin et de la dauphine, tout le monde se tenant debout ou grimpé sur les banquettes, il n’était pas possible de voir un plus au

riche ensemble de belles dames, de beaux habits, dans une plus riche et superbe salle de décoration. Le roi, voyant qu’on s’était rendu et que tout réussissait, reprit sa belle mine. » Louis sacré, Marie-Antoinette ne cesse d’intervenir dans les affaires de I’Etat. Le comte de Creutz raconte

anecdote savoureuse, ou elle exige de Louis XVI qu’il rappelle Choiseul dans son gouvernement. En vain. Les époux ont consomme leur mariage au bout de sept ans, délai inhabituel dans I’histoire de la monarchie francaise. Mme Campan revient sur le matin ou Marie-Antoinette 1’a convoquée pour lui annoncer qu’enfin « elle était reine de France et qu’elle espérait bientdt avoir des enfants, qu’elle avait jusqu’a ce moment su cacher ses peines, mais qu’en secret elle avait versé bien des pleurs ». Le comte Fersen est le plus célébre des amants de Marie-Antoinette. Elle était préte a tout pour le retrouver; et c’est ce que montre le comte de Saint-Priest lorsqu’il révéle un stratagéme imaginé par La Fayette. Au palais des Tuileries, le général une

avait ordonné qu’on laisse une entrée des appartements de la reine sans surveillance, et ce afin de permettre a Fersen d’aller et venir sans éveiller les soupgons. MarieAntoinette se mélait des affaires du roi, mais négligeait ses devoirs. Alors qu’il est en visite a Versailles, son frere s’indigne de ce comportement inconséquent: « L’empereur, pendant ce travail, se promenait dans la chambre; tout a coup, il s’arréte pour reprocher assez sévérement a la reine de signer tous ses papiers sans les lire, ou, au moins, sans y jeter les yeux et lui dit les choses les plus injustes sur les

dangers

de donner

légérement

sa

signature.

»

Apres

RACONTEE

PAR CEUX

QUI L'ONT CONNUE

15

les hommes viennent les enfants. Mme Campan relate la naissance, attendue par toute la cour, de la premiere fille du roi et de la reine. A cette occasion, Marie-Antoinette a perdu connaissance: quel effroi! Contrairement aux accusations proférées lors de son proces, Marie-Antoinette n’était pas une mauvaise mere. La duchesse de Tourzel rapporte qu’elle s’est battue contre la machine révolutionnaire pour que I’éducation de son fils ne soit pas confiée a gouverneur. Ce qui finira malheureusement par se produire. Ses proches ont une responsabilité dans sa mauvaise réputation. Elle détestait les vieilles dames de la cour et un

s’entourait de jeunes gens beaux, frivoles et sympathiques. A titre

d’exemple,

Marck, la reine

comme nous

le raconte le comte de

choisi la comtesse Jules de Polignac comme plus proche amie, et ce en dépit de sa maigre fortune: « Jamais figure n’avait annonce plus de charme et de douceur que celle de Mme de Polignac; jamais maintien n’avait exprimeé plus que le sien la modestie, la décence et la réserve. Le comte Jules de Polignac avait une fortune tres mediocre et vivait dans la plus grande économie. Cela fut encore, je crois, un des motifs qui accrurent le penchant de la reine. » Est également reproduit le célébre extrait des mémoires de la baronne d’Oberkirch, ou Marie-Antoinette prononce, a propos de Polignac, cette phrase désormais légendaire: « Avec elle, je ne suis plus la reine. » Cette partie est I’occasion de découvrir les secrets de I’étiquette qui réglait le quotidien de la reine. La marquise de La Tour du Pin décrit, dans le détail, une journée de la reine a Versailles, raconte comment les femmes de la garde-robe nettoyaient sa chambre, révéle qu'une loge I’attendait dans les plus grands théatres de Paris. La

a

Dans la troisiéme

qui évoquent

un

partie

rassemblés des extraits des aspects les plus célébres de la sont

16

MARIE-ANTOINETTE

personnalité de Marie-Antoinette :

des plaisirs et de la beauté. La baronne d’Oberkirch relate un diner ou la reine se révele €tre une parfaite maitresse de maison: attentive, avenante et méme intéressante. Comment évoquer ses folies sans évoquer le Petit Trianon? La baronne le décrit a I’occasion d’une féte somptueuse: « Bien que le chateau ne soit pas grand, il est admirason amour

blement distribu¢ et peut contenir beaucoup de monde. Les jardins sont délicieux, surtout la partie anglaise que la reine venait de faire arranger. Rien n’y manquait: les ruines, les chemins contournés, les nappes d’eau, les cascades, les montagnes, les temples, les statues, enfin tout ce qui peut les rendre variés et tres agréables. » La reine aimait la littérature, du moins appréciait-elle que sa femme de chambre, Mme Campan, lui lise des livres; et c’est cette derniére qui fait le récit d’une scene pour le moins révélatrice du décalage entre I’opinion du peuple et I’état d’esprit du couple royal. La premiere fois qu’elle lit Le Mariage de Figaro de Beaumarchais a Louis XVI et Marie-Antoinette, le roi s’indigne de I’insolence de la piéce et la reine en moque la médiocrité, certaine qu’aucun Parisien n’assistera a la représentation d’une telle ceuvre. « La reine croyait que Paris allait étre bien attrapé en ne voyant qu’une piece mal congue et dénuée d’intérét [...]. » Le comte de Tilly revient sur un épisode non moins frappant. Un soir qu’elle assiste a une représentation a I’opéra, le public ne I’applaudit pas, comme le veut pourtant I’usage. La reine s’en plaint, le soir, dans sa chambre, confie ne pas comprendre pourquoi, tout a coup, les gens ne ’aiment plus. C’étaient, en fait, les premiers

signes

de

son

impopularité.

Marie-Antoinette était calculatrice. C’est ce talent d’intrigante que montrent les textes de la quatriéme partie. La

RACONTEE PAR CEUX QUI

17

L'ONT CONNUE

maitresse de Louis XV, est sa premiére ennemie a la cour. Alors que sa mere, I’impératrice Marie-Thérése, lui recommande d’entretenir des rapports

comtesse du

Barry,

cordiaux avec la favorite, elle refuse de rendre des hommages a une femme d’aussi basse extraction. Le comte de Saint-Priest dresse un état de cette discorde: « Tout ce qui tenait a cette princesse prit part a sa querelle, et on remarqua, dans un voyage de Choisy, qu’a souper, les dames de la suite de la dauphine ne voulurent pas se placer a coté de Mme du Barry. » Elle intervient dans les affaires de I’Etat, fait preuve d’une audace et d’une insolence qui choquent les ministres. Ainsi se permet-elle, en plein conseil, d’envoyer un pli au roi: elle lui demande d’interrompre et de venir la voir. Louis XVI obéit. Dans le méme registre, un extrait révele I’énergie qu’elle a déployée pour que Necker soit renvoyé€. Elle n’était certes pas la seule a réclamer ce départ, mais son avis a compté pour beaucoup dans la décision du roi. Augeard revient sur un des plus grands scandales provoqués par Marie-Antoinette: le rachat, par le roi et afin de I’offrir a la reine, du chateau de Saint-Cloud. Le coiit exorbitant de cette acquisition est, pour opinion, la preuve du caractére irresponsable et capricieux de Marie- Antoinette. Comment ne pas évoquer la fameuse Affaire du collier? Autre scandale financier qui nuira définitivement a sa réputation. Mme Campant nous en fait le récit détaillé. Méme si Marie-Antoinette était blessée par les pamphlets contre sa personne, elle ne prenait pas la mesure du mécontentement populaire, ni de la haine que provoquait son mode de vie. Ce n’est qu’a Paris, aux Tuileries,

qu’elle s’en rend compte. Contrairement a Louis XVI, qui pense sauver son trone en acceptant des compromis, Marie-Antoinette est convaincue que seule

une

invasion

18

MARIE-ANTOINETTE

étrangere pourrait sauver la monarchie. Cette derniére partie est le récit de sa chute. Le comte de Saint-Priest raconte la journée du 5 octobre, ou la populace envahit le chateau de Versailles. Apres cet événement, le roi et la reine quittent Versailles pour le palais des Tuileries: « A la pointe du jour, j’entrai dans mon cabinet qui donnait sur la cour des ministres et je vis, au moment méme, les grilles s’ouvrir et une multitude de bandits armés de piques et de batons, quelques-uns avec des sabres, se précipiter, en courant, dans la cour pour monter I’escalier qui méne aux appartements du roi

et de la reine. C’était surtout a cette

derniére que ces scélérats en voulaient. » Mme Campan décrit les premiers jours de la reine aux Tuileries, les obligations que lui imposent les révolutionnaires. Non seulement Marie-Antoinette est captive, mais elle doit avoir I’air heureuse de I’étre: « Deux jours aprés I’arrivée du roi a Paris, la ville et la garde nationale envoyerent prier la reine de paraitre au spectacle et de constater, par sa présence et par celle du roi, qu’ils résidaient avec plaisir dans leur capitale. » Un autre extrait révele un fait méconnu de

I’historiographie : Marie- Antoinette avait, avant Varennes, le projet de fuir a I’étranger. Elle était supposée quitter Paris sans le roi et ses enfants. C’est pourquoi elle y a renoncé. La vie du couple royal aux Tuileries n’a rien a voir avec celle qu’ils menaient a Versailles. Ils regoivent des menaces quotidiennes, y compris de la part de leurs propres gardes, comme le montre une anecdote rapportee par le général Dumouriez. La reine: « Un canonnier de garde m’a apostrophée d’une injure grossiere, en ajoutant: “Que j’aurais de plaisir a voir ta téte au bout de ma baion-

Pauline de Tourzel, gouvernante des enfants de France aux Tuileries, était dans la berline utilisée pour la fuite de Varennes. Son témoignage constitue une source nette !”

»

de référence. Le voici

intégralement reproduit. Apres

ce

RACONTEE

PAR CEUX QUI L’ONT CONNUE

fiasco, I’impopularité de la reine

19

et du roi est telle que

la monarchie est condamnée. La duchesse de Tourzel raconte, au plus prés de la reine, la journée du 20 aoiit ou le peuple, mobilisé et organisé par la Commune de Paris, prend les Tuileries d’assaut. Le roi, la reine et leurs enfants trouvent refuge au sein de I’ Assemblée nationale: « Le roi s’assit alors auprés du président, et la famille royale se placa dans le banc des ministres. Mais, sur I’observation de quelques membres de I’ Assemblée, que la Constitution interdisait toute délibération en présence du roi, I’ Assemblée décida que le roi et sa famille se placeraient dans la loge du logographe, derriére le fauteuil du président. » Alors que Louis XVI et Marie-Antoinette apprennent la décision de cette méme assemblée d’abolir la monarchie, les députés invoquent des mesures de protections pour justifier le choix de leur future résidence: la prison du Temple. Pauline de Tourzel raconte leurs adieux a leurs proches. Une fois le roi guillotiné, Marie- Antoinette est emprisonnée a la Conciergerie, ou elle attend d’étre jugée. Nous publions ici le premier rapport du citoyen Gilbert, « gendarme de garde aupres de la veuve Capet », qui rapporte avoir découvert une des missives codées de MarieAntoinette. Et c’est cette correspondance secréte qui sera I’objet du premier interrogatoire préalable a son proces, également publi¢ ici: « En entrant, nous avons appelé I’officier du poste, et I’avons requis de nous donner six gendarmes, I’un desquels nous avons fait placer dans la pice ou se trouve en arrestation la veuve de Louis Capet;; avec ordre donné audit gendarme de ne laisser entrer ni sortir personne. » Le 16 octobre 1793, Fouquier-Tinville, accusateur public du Tribunal révolutionnaire, prononce la sentence: « Le tribunal, d’apreés la déclaration unanime du jury, faisant droit sur le réquisitoire de I’accusateur public, d’apres les lois par lui citées, condamne ladite

20

MARIE-ANTOINETTE

Marie-Antoinette, dite Lorraine d’Autriche, Louis

Capet,

a la

peine

de mort.

veuve

de

»

2016, les lettres de la correspondance secréte entre Marie-Antoinette et Axel de Fersen, jusqu’ici caviardées, En

par une équipe du Centre de recherche la conversation des collections (CRCC). Deux de ces

ont été sur

lettres

décryptées

qui

n’ont jamais été publiées en volume concluent cet ouvrage: « Je vous aime a la folie et [...] jamais, jamais je ne peux €tre un moment sans vous adorer. »

Voici Marie-Antoinette charmante et

appliquée, ingénue et déterminée, calculatrice, toujours attachante.

irritante, frivole et

souvent

naive,

parfois

Arthur Chevallier

arrivée en France, en 1770, MarieAntoinette est accueillie avec beaucoup d’enthousiasme. La baronne d’Oberkirch décrit l’entrée de la princesse autrichienne dans la ville de Strasbourg. Lors de

son

dauphine, aujourd’hui MarieAntoinette, passa a Strasbourg, et mon pére m’y conduisit 1770. Madame la

pour avoir [’honneur de la saluer.

Oh, je vivrais

que je n'oublierais pas cette journée, ces fétes, de joie poussés par un peuple ivre de bonheur a

cent ans ces

cris

I’aspect

de sa souveraine. Mme de Wurmser était avec nous, et LL. AAL de Montbéliard devaient sy trouver également ; mais, d'une part, la santé de la princesse les en empé-

cha,

et

d'autre, les étiquettes de la

cour

de France sont

si séveres et si hautaines a

l’égard des princes étrangers, qu'ils s ‘en éloignent lorsqu’ils ne sont pas absolumentforcés de s'y rendre. On ne leur reconnait point de rang, ils peuvent voir le roi et la reine que dans leurs cabinets, et ne mangentjamais avec eux; tout au plus si les princes les admettent a leur table, et encore ne leur donnent-ils

ne

jamais la main. Aussi ont-ils gardé

tous ceux

qui

ont

visité Versailles

l'incognito et pris un nom supposé, pour ne

22

MARIE-ANTOINETTE

pas étre

confondus avec la foule des courtisans,

ainsi que

cela leur serait arrive.

[..] L'entrée de la princesse fut magnifique. On habilla trois compagnies de jeunes enfants de douze a quinze ans en Cent-Suisses, et on les rangea sur le passage de Son Altesse royale, pendant que dix-huit bergers et autant de bergeres du méme dge lui offraient des corbeilles de fleurs. Rien n’était plus galant que cet accoutrement-la, et je ne suis pas bien sire de ne pas l'avoir regretté pour moi. Vingt-quatre jeunes filles de quinze a vingt ans, des familles les plus distinguées de la bourgeoisie, habillées d'étoffes superbes et suivant les différentes modes allemandes de Strasbourg, se présentérent pour répandre des fleurs sur les pas de la princesse, qui les accueillit comme l’aurait fait Flore elle-méme. Les petits Cent-Suisses eurent la permission de monter la garde dans la cour de l'évéché pendant le séjour qu’y fit madame la dauphine. Cela s ‘était pratiqué ainsi lors du voyage du roi Louis XV, avant sa maladie, a Metz; le programme des fétes était le méme, sauf les devises de circonstance. Des personnes qui y avaient assisté me racontérent | 'effet produit par le feu d’artifice, j 'éprouvai des émotions semblables. Rien n’était beau comme ces figures mythologiques, ces chevaux, ces chars, ces dieux marins, ces armes, ces écussons enflammés, au milieu de la riviére d’Ill les réfléchissant mille fois. Cela ressemblait a la fin du monde; on ne savait plus ou l'on

était. Pendant ce temps, on distribuait des vivres au peuple. J'ai vu de mes yeux un baeufrétir tout entier, les fontaines de vin couler et le pain se fouler aux pieds sans que les pauvres

se

en

donnassent la peine de le

ramasser.

RACONTEE

PAR CEUX

QUI L'ONT CONNUE

23

Le soir, la ville entiére fut illuminée; la cathédrale, depuis la croix jusqu'aux fondements, n'était qu'une

scintillant comme une constellation d’étoiles. Les différents corps de métiers obtinrent la permission de montrer leur adresse dans des Jeux relatifs a leurs professions : madame la dauphine distribua les prix et les accompagna de ces charmantes paroles dont sur le trone elle n'a point publié le secret.

flamme : chaque

ornement ressortait

Baronne d’Oberkirch, Mémoires sur la cour de Louis XVI et la société frangaise avant 1789

PREMIERE

PARTIE

Un port de reine

Portrait de la reine

Marie-Antoinette

a

en

1770.

quinze ans.

J’eus I’honneur de lui étre présentée, ainsi que plusieurs autres jeunes filles de qualité. Elle nous regut avec une simplicité et une bonne grace qui lui gagnerent tous nos ceeurs, s’informa de nos noms, nous adressa a chacune un mot aimable, et ne nous renvoya qu’apres nous avoir fait

distribuer de superbes bouquets envoyés par les chambres des Treize et des Quinze, du Sénat et des autres autorités de la ville. Jen ai conservé la plus belle fleur séchée dans un herbier de souvenir, que j’ai donné depuis a la princesse Dorothée. Madame la dauphine était, a cette époque, grande et bien faite, quoiqu’un peu mince. Elle n’a que trés peu change depuis; c’est toujours ce méme visage allongé et régulier, ce nez aquilin bien que pointu du bout, ce front haut, ces yeux bleus et vifs. Sa bouche, trés petite, semblait déja légérement dédaigneuse. Elle a la /évre autrichienne plus prononcée qu’aucun de son illustre maison. Rien ne peut donner une idée de 1’éclat de son teint, mélé, bien a la lettre, de lis et de roses. Ses cheveux, d’un blond cendré, n’avaient alors qu’un petit ceil de poudre. Son port de téte, la majesté de sa taille, I’élégance et la grace de toute sa personne, étaient ce qu’ils sont aujourd'hui. Enfin tout en elle respirait la

28

MARIE-ANTOINETTE

grandeur ame

:

de

elle

sa

race, la douceur et la noblesse de

appelait

On avait

les

son

cceurs.

éleve, pour recevoir I’archiduchesse,

un

pavil-

composé de trois parties dans I’ile du Rhin. Je ne sais qui imagina d’y placer cette tapisserie représentant Médée et Jason, avec leurs massacres et leurs querelles de ménage. La princesse en fut frappée, et sa suite autant qu’elle. « Ah! dit la jeune dauphine a sa femme de chambre allemande, voyez quel pronostic! » On lui retira, comme c’est d’usage, les personnes de sa maison; elle pleura beaucoup, et les chargea d’une infinité de choses pour I’impératrice, pour les archiduchesses ses lon

et pour ses amies de Vienne. On I’habilla a la frandes superbes atours envoyés de Paris, elle parut mille

sceurs

caise fois plus

charmante. Elle fut

logée au palais épiscopal,

ou

le vieux cardinal de Rohan eut I’honneur de la recevoir. M. d’Antigny, comme chef du magistrat (préteur royal),

la recut lorsqu’elle mit le pied sur le territoire. On se crut obligé de la haranguer en allemand : elle interrompit I’orateur avec une présence d’esprit et un charme incroyables : « Ne parlez point allemand, messieurs : a dater d’aujourd’hui je n’entends plus d’autre langue que le

francais.

»

L’accent

qui accompagnait

plus touchantes; tout le répétées en ce temps-la. Hélas! encore

ces

paroles

les rendait

monde les a retenues et Elles sont bien oubliées

maintenant!

Baronne

de Louis XVI et la société frangaise avant 1789

d’Oberkirch, Mémoires sur la

cour

LES

REMONTRANCES

D’UNE

JEUNE

EPOUSEE

Portrait de la reine a son arrivée a Versailles. Le comte de La Marck reléve que le goiit de Marie-Antoinette pour la plaisanterie était tel qu’elle était préte a rire aux moqueries les plus acides.

Marie-Antoinette n’avait pas une tres grande étendue d’esprit; mais elle saisissait et comprenait rapidement les choses dont on lui parlait. La gaieté de son caractere lui inspirait pour la plaisanterie un certain penchant qui quelquefois allait jusqu’a la moquerie : ¢’€tait un tort dans une personne placée comme elle; car les gens qui I’entouraient lui connaissaient cette faiblesse, cherchaient a la divertir aux dépens des autres; et comme il régnait alors en France, dans la bonne compagnie, un ton léger accompagne de beaucoup de grace et de finesse, on ne manquait guere d’amuser la reine et de lui plaire, en flattant son goit pour la moquerie.

Comte de La

Marck, Correspondance

entre

le comte

de Mirabeau

Portrait de la reine

Marie-Antoinette

a

en

vingt

1776. et

un ans.

Marie-Antoinette d’Autriche, reine de France, traitait avec une bonté particuliére tout ce qui lui était attaché; elle était adorée de son service intérieur : ¢’était méme la qu’étaient les puissances qui la gouvernaient, sans projet et sans plan, car elle ne s’en était fait aucun, que de s’affranchir des coutumes et de la géne de son rang, dont elle avait toute la dignité et le maintien quand elle le voulait; mais elle voulait plus souvent ne pas I’avoir. J’al beaucoup entendu parler de la beauté de cette princesse, et j’avoue que je n’al jamais absolument partagé cette opinion : mais elle avait ce qui vaut mieux sur le trone que la beauté parfaite, la figure d’une reine de France, méme dans les instants ou elle cherchait le plus a ne paraitre qu’une jolie femme. Elle avait des yeux qui n’étaient pas beaux, mais qui prenaient tous les caracteres : la bienveillance ou I’aversion se peignait dans ce regard plus singuliérement que je ne I’ai rencontré ailleurs : je ne suis pas bien siir que son nez fut celui de

visage. Sa bouche était décidément désagréable; cette lévre épaisse, avancée, et quelquefois tombante, a été citée comme donnant a sa physionomie un signe noble et distinctif’; elle n’elit pu servir qu’a peindre la colére et I’indignation, et ce n’est pas la I’expression habituelle de son

RACONTEE

PAR CEUX

QUI L'ONT CONNUE

31

la beauté : sa peau était admirable, ses €paules et son cou I’étaient aussi; la poitrine un peu trop pleine, et la taille eit pu étre plus élégante : je n’ai plus revu d’aussi beaux bras et d’aussi belles mains. Elle avait deux espéces de démarche, ’une ferme, un peu pressée, et toujours noble, I’autre plus molle et plus balancée, je dirais presque caressante, mais n’inspirant pourtant pas I’oubli du respect. On n’a jamais fait la révérence avec tant de grace, saluant dix personnes en se ployant une seule fois, et donnant, de la téte et du regard, a chacun ce qui lui revenait. En un mot, si je ne me trompe, comme on offre une chaise aux autres femmes, on aurait presque toujours voulu lui approcher son

trone.

Quant aux traits distinctifs de son caractere, dont, je le répéte, je ne veux pas m’occuper de suite, j’en citerai seulement deux, parce qu’ils sont trés prononces et qu’ils se

retrouvent sans cesse dans I’habitude de sa vie

publique

privée

ils sont d’ailleurs la source de ses erreurs et de ses infortunes sans mesure et sans exemple chez les nations civilisées : je veux parler de son dégofit pour les et

:

formes environnantes de la royauté, plus nécessaires en France qu’en aucun lieu que je connaisse, et de son incurable prévention (quoique, en général, elle fit d’un naturel incertain et hésitant) pour ou contre ceux qui étaient signalés a ses bontés ou a sa haine, ou qu’elle-méme y avait souvent désignés sans réflexion. Elle me traita, 8 mon arrivée, comme tous les jeunes

qui composaient ses pages, qu’elle comblait de bont€s, en leur montrant une bienveillance pleine de dignité, mais qu’on pouvait aussi appeler maternelle, en ce qu’elle y joignait une politesse digne et affectueuse qui la rendait, s’1l est possible, plus respectable, en la faisant encore plus gens

aimer. Avez-vous fait, me dira-t-on, toutes ces observations a 1I’époque dont vous parlez, dans un age encore

32

MARIE-ANTOINETTE

voisin de I’enfance ? Je réponds, oui; car, a quinze ans, je valais mieux qu’aujourd’hui ; mon esprit, beaucoup moins corrompu, €tait infiniment plus juste : je ne dirai rien de cet esprit; je fais un cas médiocre, non seulement du mien, mais de celui des autres, quand ils n’ont que cela.

Comte de

Tilly,

Mémoires

Portrait de 1a reine a

vingt-deux

ans.

en

1777. Marie-Antoinette

Le duc de

Marie-Antoinette lors de

-sept

ans

auparavant, aussi

son

constate

dissipée

Cro¥y, qui

a connu

arrivée a la cour,

qu’elle est toujours

et frivole.

de Versailles €tait toujours de méme. Le jeune roi, qui ne brillait pas par le maintien et le ton, était toujours trés bon, voyant bien, I’esprit juste, mais redoutant I’embarras du choix e...... La

cour

reine, toujours extrémement dissipée, ne faisait que courir a Paris, les spectacles, le bal de I’Opéra, ceux de Versailles, et était toujours en ’air, cherchant a se secouer, La

désennuyer. De plus, elle avait mis en train le gros jeu, qui devenait terrible, et elle n’était entourée que des jeunes gens les plus brillants, ce qui faisait crier, quoiqu’elle fit bonne et aimable. pour

se

Duc de

Cro¥, Journal inédit

PORTRAIT

PAR

M.

DE

SAINT-PRIEST

Ce

portrait de la reine, par le comte de Saint-Priest, est un des plus littéraires et des plus impartiaux jamais publiés par un de ses proches.

L histoire

apprend que peu de reines de France ont eu de I’ascendant sur I’esprit de leurs époux. Frédégonde sous la premiere race, Judith sous la seconde, paraissent nous

seules cet avantage; la troisi€me race en compte quatre : Constance, femme du roi Robert; Isabelle de Baviere, épouse de Charles VI; Anne de Bretagne sous le regne de Louis XII son second mari; et Marie-Antoinette de Lorraine, derniére reine de France et la plus infortunée. On ne fait mention ni de Brunehaut, ni de Blanche de Castille, ni de Catherine et Marie de Médicis, ni enfin d’Anne d’Autriche, qui régnérent sous le titre de régentes, apres la mort de leurs maris. Il n’est question en cet écrit, que de Marie-Antoinette de Lorraine, dont la catastrophe a étonné I’Europe, indigné la saine partie de la nation frangaise et touché toutes avoir

eu

les ames sensibles.

[..] Cette princesse était grande et bien faite, un port de reine, le teint admirable, le pied et la main charmants,

RACONTEE

PAR CEUX

QUI L'ONT CONNUE

35

[ensemble de sa personne agréable, sans cependant des traits distingués de beauté. Elle avait de la facilité et de la grace a s’énoncer, mais, dans le fond, peu d’instruction; aucun got pour la lecture et écrivant mal, tant en caractéres qu’en diction. C’est I’abbé de Vermond qui faisait ses lettres et il s’en acquittait fort bien; mais lorsqu’elle s’en sépara et qu’elle fut réduite a elle-méme, on vit qu’elle avait bien peu profité de ses instructions. On a remarqué que, loin d’étre éblouie de se voir destinée a partager le trone de France et d’avoir une existence si supérieure a celle de toutes ses sceurs ainées, elle quitta son pays avec le plus grand regret, et par un enfantillage de son age, a peine fut-elle a Lintz, ville frontiére de I’ Autriche, qu’elle demanda avec insistance d’étre ramenée a Vienne, comme si la malheureuse princesse avait eu alors un pressentiment de la fatalité qui I’attendait. La tournure du jeune dauphin, son époux, était tout a fait ’opposé de celle de la dauphine. Une figure insignifiante, des maniéres maussades, un rire bruyant, une démarche lourde et incertaine, aucune facilité a s’énoncer; a tout cela était jointe une instruction assez profonde.

[...]

physique

dauphin n’était pas formé lorsqu’il se marie, ce ne fut que plusieurs années apres étre monté sur le trone qu’il consomma son mariage. On sent que les rapports des jeunes époux en furent moins tendres et la dauphine, sans affection pour le prince, n’en donna que plus d’essor a la coquetterie naturelle aux jeunes personnes, lorsque surtout leur cceur n’est pas engagé. Le

[...]

du

36

MARIE-ANTOINETTE

C’est proprement a cette €poque [celle de la mort du roi] que le caractére de Marie-Antoinette acheva de se

developper.

Devenue maitresse de

actions sous un roi borné et faible, ses passions ne tarderent pas a prendre de P’essor. Elle commenga par se débarrasser de la comtesse de Noailles, sa dame d’honneur, qu’elle trouvait pe€dante et trop soigneuse pour le maintien de I’étiquette. La duchesse de Villard était morte depuis longtemps, et une jeune comtesse, depuis duchesse de Mailly, avait remplacée. Peu a peu les anciennes dames se retirérent. La princesse de Chimay, jeune encore, devint dame d’honneur, et la princesse de Lamballe, veuve d’un prince 1égitimé, fort étourdie, devint surintendante de la maison de la reine. Ces changements firent affluer a la cour les gens de ces temps-1a, que Louis XV éloignait ou qu’il traitait d’enfants; ils eurent bientdt du crédit aupres de la jeune souveraine, et les gens 4g¢€s, se croyant déconsidérés, n’y

parurent que

ses

rarement.

de la parure, les recherches du luxe, les signes de la frivolité firent un progres rapide; et la reine, plus emportée par le flot que le dirigeant, s’y livra sans réflexion. Le roi, naturellement disposé€ a la vie simple, retiree, économe, laissa couler ce torrent et n’empécha rien. Le vieux Maurepas, qu’il avait appelé aupres de lui a la mort de Le

goiit

aisément de I’influence sur le jeune monarque, I’invitait a des mceurs faciles et relachées et a ne pas contrarier ses fréres, la reine et leurs entours. Toute cette jeune cour ne s’occupait pas des affaires publiques; mais c’était a qui obtiendrait des places a la son

aieul,

et

qui prit

qui deviendrait n’importait guere. cour ou

[..]

le

plus

tot

colonel;

tout le reste

RACONTEE

PAR CEUX

QUI L'ONT CONNUE

37

Les fétes, les spectacles, les bals étaient la grande affaire de la cour. Tant d’écueils sous les pas de la jeune reine ne pouvaient manquer de lui faire faire quelque chute. Le baron de Besenval, lieutenant-colonel des

Gardes suisses, vieux petit-maitre et homme a bonnes fortunes, avait trouvé malheureusement de I’acces aupres du comte d’ Artois, colonel général des Suisses. Le jeune prince citait souvent ce vieux coryphée des mauvaises meceurs et du luxe; et la reine, qui trouvait le comte d’Artois fort joli et fort leste, surtout en le comparant au roi son époux, admit bientot Besenval dans sa société. Mais il n’était pas réservé a une homme d’influer principalement sur la destinée de cette princesse. Ce fut le partage Cette dame, d’une rare beauté, d un caractére froid, d’un esprit peu étendu, avait rendu maitre de son cceur et de sa personne le comte de

de la comtesse Jules de

Polignac.

Vaudreuil, homme fort a la mode sans étre de la premiére jeunesse, mais ardent, adroit a tous les exercices et

jouissant

d’une forte

réputation

de

loyauté.

La reine

cherchait une amie comme elle aurait cherché une place dans sa maison. Elle s’était persuadée que ce serait un relief pour son caractere. Le hasard la plaga auprés de la comtesse Jules dans un bal. La reine se dit que madame de Polignac était I’amie qu’il lui fallait et la liaison ne tarda pas a s’établir. Cette comtesse était pauvre, on vint par des bienfaits; on lui donna un appartement & Versailles et les deux nouvelles amies y passaient a

son secours

leur vie ensemble.

[...] Le roi seul tenait

vieil usage, mais il ne le maintenait que pour lui. Cependant il céda lui-méme peu a peu sur ses habitudes et commenga par admettre des hommes a ses au

38

MARIE-ANTOINETTE

soupers avec la reine (ce qui n’existait pas sous Louis XV) et ce fut encore un rapprochement dont les jeunes gens profiterent. La reine avait du goiit pour la danse, et avait

fait de son mieux pour y réussir, mais sans succes. Elle donnait cependant des bals fréquents, et quelquefois des ballets figurés dont elle était fort occupée. Un mérite essentiel pour un jeune homme était de bien danser; cela assurait une sorte d’intimité avec la souveraine et chacun

espérait

en

profiter.

Elle s’intéressait volontiers a des infortunés qui réclamaient contre des jugements injustes; ainsi la vit-on protéger le fils de Lally-Tollendal qui poursuivait la cassation d’un jugement de son pére, décapité quelques années auparavant; ainsi le sieur Bellegarde, officier d’artillerie condamné a une longue détention et a perdre son emploi par jugement sous le précédent régne, fut-il

par le crédit de la reine, acquitté et réintégré. Elle saisit aussi avec avidité 1’occasion que lui fournit I’humanité de Washington en retardant le supplice du jeune Asgill, pour donner le temps a la reine de France de solliciter

grace. Marie- Antoinette, sans étre fort sensible, chose trés rare chez les princes, n’avait cependant pas cette profonde indifférence qui leur est si ordinaire. Les actes de sa bienfaisance et ses charmes personnels balancerent longtemps le mécontentement que faisait naitre le bruit de sa coquetterie, de son luxe dans sa parure, les dépenses de ses jardins. Ce n’était pas de la magnificence, elle eit moins offensé le public; mais on lui reprochait surtout cette variété continuelle et entrainante qui ruinait par I’exemple les femmes de la cour et leur famille, au lieu de la tenue simple et noble des domestiques de la feu reine, gens d’age pour la plupart, qui avaient été précédemment domestiques des grands officiers et obtenaient ces places en récompense, la jeune reine voulut avoir des grands sa

RACONTEE

PAR CEUX

QUI L'ONT CONNUE

39

chamarrés d’argent, des valets de pied de haute taille et doublement galonnés, qui ne manquaient pas d’étre insolents en public, et cela déplaisait au peuple. Au lieu de ces anciennes voitures lourdes et superbes dont la feu reine se servait, et dans lesquelles se plagaient toutes ses dames, Marie-Antoinette se servait de chars élégants pour elle seule, ou tout au plus une de ses dames, et madame de Polignac avec elle. Les dames d’honneur, d’atours ou du palais, n’étaient pas méme averties de ses courses; point d’officiers ni de gardes d’escorte, surtout pour aller au Petit Trianon, dont le roi avait fait présent a la reine et ou elle avait fait dépenser beaucoup d’argent en batiments et jardins.

heiduques

tout

[...]

Comte de

Saint-Priest, Mémoires

Portrait de la reine en 1780. Marie-Antoinette a vingt-cinq ans. Le marquis de Bombelles reléve que la reine fréquente des personnes aussi frivoles

qu’elle.

Ce

qui,

n’est pas

Mais

qui fluctuation qui

reine de France, entourage de qualité.

un

pour

une

affligeant

pour tout le monde, c’est la se remarque dans les opinions et les affectations de la reine. Cette princesse, née avec des qualice

est

tés précieuses, a placé son amitié et sa confiance dans des personnes dignes de ces sentiments. Mais il n’en est aucun dans ce nombre qui ait assez de caractére pour fixer celui de Sa Majesté. Des avis faibles, insuffisants, se contredisent sans cesse et la souveraine, qui s’en apergoit, fidéle pour qui elle aime foncierement, vole de branche en branche pour trouver et de I’amusement et des conseils

plus conséquents. Petit a petit, en ne trouvant point ce qu’on recherche et qu’on ne peut rencontrer dans le centre d’une société exclusive et oll I’on craint de laisser arriver tout étre marquant, on finit par croire que les gens de mérite n’existent pas et I’on renonce a la peine de les découvrir.

Marquis

de

Bombelles, Journal du marquis de Bombelles

Portrait de la reine Marie-Antoinette

a

en

1786.

trente et

un ans.

Versailles, la reine était dans sa trente et uniéme année, et dans tout I’éclat de sa beauté; car cette princesse, qui ne fut point ce qu’on peut appeler jolie, et qui n’avait pour elle que son port majestueux, sa tenue de reine, possédait alors tous ces avantages a un plus haut degré que lorsqu’elle était arrivée en France, a

Lorsque j’arrivai

a

I’age de quinze ans. Quand elle sortait de son appartement, au bout de la galerie, pour venir, le dimanche, chercher le roi et aller a la messe, on voyait, au-dessus de son entourage, s’agiter les plumes de sa coiffure, et, selon I’expression de elle dominait de la téte toutes les dames de sa cour, comme un grand chéne, dans une forét, s’éléve au-dessus des arbres qui I’environnent ». Il parait qu’a cette époque elle prenait cette démarche un peu fiére pour confondre les calomniateurs audacieux qui avaient voulu

Fénelon,

«

la compromettre dans

procédure odieuse, et passer pour complice d’une infdme escroquerie. une

La reine avait la chevelure trés

trés

agréable qui

belle,

la faire

et d’un blond

donna son nom, il y a trente ans, a une nuance fort a la mode. Son nez, un peu aquilin, lui donnait une physionomie noble et majestueuse. On dit, en effet, que cette coupe de nez accuse un grand caractére et

42

MARIE-ANTOINETTE

esprit ferme,

courageux et entreprenant. D’une taille un peu forte, la reine n’était jamais mieux habillée que dans sa toilette du matin. Mais tous les agréments qui la rendaient une des personnes les plus attrayantes de un

son

temps, s’effacérent bientdt; et, dés I’année 1791, a

trente-six ans, cette princesse infortunée, abreuvée de chagrins, avait les cheveux tout gris, et avait considérablement maigri. C’est ce qui m’a fait croire a la ressemblance d’un de ces portraits, esquissé peu de jours avant sa mort, et qui la présentait, a trente-neuf ans, dans un veritable état de vieillesse et de décrépitude. Il est vrai que, du premier trone de 1’univers a la misérable prison ou elle passa les trois derniers mois de sa triste vie, la chute était épouvantable; que, des voitures somptueuses qui I’attendaient a Strasbourg a I’affreux tombereau qui la conduisit a I’échafaud, la transition était effrayante. Mais la princesse fut toujours la. Parée des diamants de la couronne ou revétue des haillons de la misére, ce fut toujours la fille de Marie-Thérése; elle en montra touJours le courage et I’énergie. Echappant a la tutelle d’une mere sévere, cette princesse était arrivée, a quinze ans, sans autre guide que les derniéres recommandations maternelles, au milieu d’une

dissolue, ou le vice régnait ouvertement, protégé par un monarque faible. Elle sut s’y faire respecter; mais cour

pouvoir quelquefois s’affranchir des entraves de I’étiquette pour se procurer d’innocentes distractions; et, comme il fallait 4 la méchanceté quelque prétexte, on lui elle crut

fut 1a la source de toutes les calomnies qu’on répandit contre elle. Elle fut toujours la plus tendre des meres et sut conserver ’affection de son époux, faveur que I’épouse infidéle perd bien vite. Jamais elle ne s’écarta des devoirs de la religion, et, sans les suivre avec |’exactitude de sa en

fit

un

crime

: ce

RACONTEE

43

PAR CEUX QUI L’ONT CONNUE

mere, elle imitait le roi, principe aussi religieux qu’on peut I’étre

au

milieu des embarras de la

royauteé.

...] Au reste, il est inutile de

justifier

cette

princesse,

aujourd’hui

que ses malheurs, son courage et sa mort ont sanctionné la haute opinion qu’en avait la plus saine partie de la nation.

[0] Je n’ai jamais vu la reine danser. Seulement, a la fin des bals, les gens qui avaient abandonné la danse se permettaient une colonne anglaise, et la reine s’en mélait; mais j’ai entendu dire qu’elle dansait trés bien. J’ai pu juger par moi-méme qu’elle montait a cheval autant de

grace que de hardiesse. Je ne puis cependant résister au désir originalité. avec

Comte

d’Hézecques,

de raconter

une

Souvenirs d'un page a la cour de Louis XVI

PORTRAIT

DE LA REINE PAR

ELISABETH VIGEE LE BRUN

La célébre nous

portraitiste de Marie-Antoinette dresse le plus beau des portraits de la reine de France.

C’est

I’année 1779, ma chére amie, que j’ai fait pour la premiere fois le portrait de la reine, alors dans tout I’éclat de sa jeunesse et de sa beauté. Marie-Antoinette était grande, admirablement bien faite, assez grasse sans I’@tre trop. Ses bras étaient superbes, ses mains petites, parfaites de forme, et ses pieds charmants. Elle était la femme de France qui marchait le mieux; portant la téte fort élevée, avec une majesté qui faisait reconnaitre la souveraine au milieu de toute sa cour, sans pourtant que cette majesté nuisit en rien a tout ce que son aspect avait de doux et de bienveillant. Enfin, il est trés difficile de donner a qui n’a pas vu la reine, une idée de tant de graces et de tant de noblesse réunies. Ses traits n’étaient point réguliers, elle tenait de sa famille cet ovale long et étroit particulier a la nation autrichienne. Elle n’avait point de grands yeux; leur couleur était presque bleue; son regard était spirituel et doux, son nez fin et joli, sa bouche pas trop grande, quoique les levres fussent un peu fortes. Mais ce qu’il y avait de plus remarquable dans son visage, c’était 1’éclat de son teint. Je n’en ai jamais vu d’aussi brillant, et brillant est le mot; car sa peau était si en

transparente qu’elle

ne

prenait point

d’ombre. Aussi

ne

RACONTEE

PAR CEUX

QUI L'ONT CONNUE

45

pouvais-je en rendre I’effet a mon gré : les couleurs me manquaient pour peindre cette fraicheur, ces tons si fins qui n’appartenaient qu’a cette charmante figure et que je femme. A la premiere séance, |’air imposant de la reine m’intimida d’abord prodigieusement; mais S. M. me parla avec tant de bonté que sa grace si bienveillante dissipa bient6t cette impression. C’est alors que je fis le portrait qui la représente avec un grand panier, vétue d’une robe de satin et tenant une rose a la main. Ce portrait était destiné a son frere, I’empereur Joseph II, et la reine m’en ordonna deux copies : [une pour I'impératrice de Russie, 1’autre pour ses appartements de Versailles ou de Fontainebleau. J’ai fait successivement a diverses époques plusieurs autres portraits de la reine. Dans I’un, je ne I’ai peinte que jusqu’aux genoux, avec une robe nacaral et placée devant une table, sur laquelle elle arrange des fleurs dans un vase. On peut croire que je préférais beaucoup la peindre sans grande toilette et surtout sans grand panier. Ces portraits étaient donnés a ses amis, quelques-uns a des ambassadeurs. Un entre autres la représente coiffée d’un chapeau de paille et habillée d’une robe de mousseline blanche dont les manches sont plissées en travers, mais assez ajustées : quand celui-ci fut exposé au salon, les méchants ne manquerent pas de dire que la reine s’était fait peindre en chemise; car nous étions en 1786, et déja la calomnie commengait a s’exercer sur elle.

n’ai

retrouvés chez

aucune autre

[...] La timidité que m’avait inspiré le premier aspect de la reine avait enticrement cédé a cette gracieuse bonté qu’elle

témoignait toujours. Dés que S. M. eut entendu dire que j’avais une jolie voix, elle me donnait peu de séances me

46

MARIE-ANTOINETTE

faire chanter avec elle plusieurs duos de Qrétiy, car elle aimait infiniment la musique, quoique sa voix ne fiit pas d’une grande justesse. Quant a son entretien, il me serait difficile d’en peindre toute la grace, toute la bienveillance; je ne crois pas que la reine Marie-Antoinette ait jamais manque I’occasion de dire une chose agréable a ceux qui avaient I’honneur de I’approcher, et la bonté qu’elle m’a toujours témoignée est un de mes plus doux souvenirs. sans me

[..] La derniere s€éance que j’eus de S. M. me fut donnée a Trianon, ou je fis sa téte pour le grand tableau dans

I’ai peinte avec ses enfants. Je me souviens que le baron de Breteuil, alors ministre, était présent, et que tant que dura la séance, il ne cessa de médire de toutes les femmes de la cour. Il fallait qu’il me crit sourde ou bien bonne personne, pour ne pas craindre que je pusse rapporter aux intéressées quelques-uns de ses méchants propos. Le fait est que jamais il ne m’est arrivé d’en répéter un

lequel je

seul, quoique je n’en aie oubli¢

Madame

aucun.

Vigée

Le Brun, Souvenirs

DEUXIEME

«

PARTIE

Avec elle, je ne suis plus la reine. Marie-Antoinette intime

»

Le roi Louis XV et le dauphin a la rencontre de la jeune Marie-Antoinette. Dés son arrivée a Versailles, 1a nouvelle dauphine de France se prépare pour la cérémonie du mariage.

LOUIS ET AXEL

arriva a Strasbourg le 7 mai 1770, y resta le 8 et alla, le 9, a Nancy. [ly eut de superbes fétes a Strasbourg et partout et, en particulier, a Chalons. Le 13, le roi et la famille royale allérent coucher a Compiégne et, le 14 mai, ils allérent au-devant de Mme la dauphine dont I’entrevue se fit a leur rencontre, dans la forét. Le 15 mai, le roi, amenant Mme la dauphine, lui fit voir, en passant a Saint-Denis, madame Louise aux Carmélites, ou elle persistait dans sa vocation, et se rendit de Saint-Denis a la Meute, au travers d’une double rangée, de chaque c6té, de carrosses de dames de Paris, ce qui faisait un magnifique effet, qui annongait la grandeur de la capitale. Le roi soupa a la Meute, a une table de quarante couverts, avec M. le dauphin, Mme la dauphine, la famille royale, quelques princes et princesses du sang, les dames de service et des charges, et quelques dames de la haute noblesse. La comtesse du Barry se trouva aussi a cette table, ce qui fit juger qu’elle allait achever d’écraser le parti qui lui était oppose. Mme la

dauphine (Antoinette d’Autriche)

50

MARIE-ANTOINETTE

nuit, le roi et tout le monde revint coucher a Versailles, et il ne resta a coucher a la Meute que Mme la La

dauphine

service. Le 16, a dix heures du matin, elle se rendit a Versailles pour faire sa toilette et pour la cérémonie du mariage dont je parlerai apres. La bonne grace avec laquelle Mme la dauphine aborda le roi, a I’entrevue dans la forét de Compiegne, toucha tout le monde et lui attira dés lors tous les cceurs, qu’elle a bien siir gardés depuis. et son

Duc de

Cro$, Journal

inédit

Les festivités du

mariage.

Voici la distribution des fétes et journées : Premiere journée, 16 mai. Le mariage, I’appartement et la chapelle €tant garnis d’amphithéatres de dames. Grand appartement et jeu dans la galerie. Festin royal dans la nouvelle salle des spectacles arrangée expres en salle de festin. Le feu et I’illumination (que le temps obligea de remettre). Deuxiéme journée, 17 mai. Présentation. Opéra de Persée faisant le début de la belle salle comme salle de spectacle. Troisieme journée, samedi 13. Bal paré dans la nouvelle et superbe salle de spectacle arrangée en troisi€éme décoration pour cela. Ensuite, il y eut le beau feu, la grande

illumination, le

surtout la

superbe du canal et les jeux pour peuple, dans tous les jardins illuminés. Quatriéme journée, 20. Grand bal masqué dans tout I’appartement, avec les

buffets.

Cinquiéme journée,

28.

Athalie, début de la salle pour la tragédie, Mlle Clairon

jouant avec les choeurs de Racine. Sixieme journée, 26. Deuxieme représentation de Persée. Septieme journée, 30.

52

MARIE-ANTOINETTE

de Castor et Pollux. Huitieme journée, 9 juin. Tancreéde, tragédie, et le ballet de La Tour enchantée. Neuviéme journée, et derniére. Deuxieme représentation de Castor et Pollux. Nota. Depuis, les décorations de Tancrede et de Castor n’ayant pas €t€ prétes, on supprima la septiéme journée, on mit Castor au 9 juin, encore pour le 12, et Tancrede et le ballet furent remis au 20 juin. Voila donc le plan général de la féte.

Opéra

Duc de

Cro¥,

Journal inédit

LA

PLUS BELLE

FETE

DE MARIAGE

Le duc de Croy raconte la magnificence de ce mariage. De ’avis des convives, aucune cérémonie a Versailles n’avait été si belle.

allames a Versailles pour nous y établir pour tout le temps des fétes, dont je voulus profiter p....... Le 15

mai, veille du mariage,

Le chemin

garni

de

nous

monde, de voitures, ainsi que la

riviére de bateaux, par un beau jour de cette fraiche dure de mai, faisait un effet charmant.

ver-

[...]

qu’il m’apparut,

plus belle féte de mariage qui eut lieu de mon vivant, et arrangée avec gofit, C’était, a

suivant

ce

ce

la

bel endroit.

Je vis d’abord la

salle, les décorations

machines du théatre et de la tour enchantée ou tout descend en dansant, et des chevaux dessous; les cordes de cent brins de fil de laiton d’une piéce et le détail des machines est curieux. Les colonnes qu’on met a I’avant-scéne pour faire la salle du banquet élevée au niveau du théitre, le beau fond du théétre faisant orchestre, avec un beau et

54

MARIE-ANTOINETTE

d’un bon dessin et perspective, faimieux, et c’est la plus belle salle de machines de

plafond en voussure, sait

au

I’Europe. 1a, je fis le

tour des réservoirs par

beau jour : ce sont des chefs-d’ceuvre qu’on ignore, et tout le détail de tout cela est immense. Je parcourus avec délices les Jardins. Tous les bosquets étaient en décoration d’architecture et de lampions, mais ce qui était superbe, ¢’était le canal et la salle d’illuminations de la téte du canal : ¢’est une immense salle d’arcs de triomphe qui, avec le canal garni d’ifs de feu, et toute 1’eau couverte en gondoles d’illumination et girandoles de lustres s’entrecroisant, faisait au mieux. Les buffets de musique et de jeux pour le peuple, les illuminations dans cet immense jardin, faisaient une disposition digne de I’objet et d’autant plus remarquable qu’on n’avait pas encore vu tirer ce parti-la des jardins de Versailles. Mais ce n’était rien aupres du feu! J’étudiai surtout le douziéme et dernier coup de feu ou bouquet, qui était étonnant : il était au milieu de la pente du tapis vert, composé de vingt-quatre mille fusées de grande baguette, de vingt-cinq grosses bombes dont les mortiers de corde colitaient trois cents livres, et d’une immensité de pétards, ou bombettes, ou chapelets pour faire feu roulant. Les fusées et bombes, étant de la plus grande force, devaient faire grand effet, et le tout penchait vers le canal, ainsi il n’y avait rien du tout a craindre au De

un

chateau.

[...] Le coup d’ceil de tout cela, rangé proprement, était superbe. Le tour de Latone, vue d’en bas, et le tapis vert, vu d’en haut, était ce que j’ai vu de mieux et bien dessiné,

RACONTEE

sans

PAR CEUX QUI L’ONT CONNUE

55

confusion, le tout bien cadrant a la décoration de ces

superbes jardins-la. Je remarquai seulement qu’il n’y aurait pas assez de places pour les spectateurs, les cOtés allant partout en baissant. Jugeant que cela devait étre unique, par cette belle matinée, a voir des loges que je remarquai sur les toits de la galerie, je cherchai, par les cabinets du roi, une issue, je parvins sur les terrasses, et je m’assis au milieu, au haut des gradins couverts au-dessus du toit. Je ne crois pas que rien, dans le monde, ait égalé la beauté du coup d’ceil. C’est de la qu’il faudrait voir Versailles. L’ensemble de cette immense décoration de feu bien cadrant au dessin des jardins, la dégradation le long du tapis vert, le canal entouré et bordé de décoration et couvert de bateaux, de

lanternes rejaillissant au soleil et terminées, au fond, par une trés simple et noble décoration pour la masse des réverberes, étaient des choses qu’on ne peut assez bien rendre. Ce 16 mai 1770, Mme la dauphine arriva, comme j’ai dit, de la Meute, et se mit, entre neuf et dix heures du matin, a sa toilette. Les dames de Paris, suivant les billets, garnirent de bon matin les balustres et banquettes

girandoles de

qui en

étaient tout du

amphithéétre

:

long

de I’appartement et de la galerie cela faisait un bel effet. Il y eut assez

d’ordre. Je me rendis, a onze heures, chez le roi : le cabinet était assez plein, mais cela n’était pas trés nombreux; la magnificence des habits était des plus grandes.

[...] Le roi

revint, apres avoir été a la toilette de Mme la dauphine. Elle vint, a une heure, dans le cabinet. M. le dauphin

56

MARIE-ANTOINETTE

princes

allérent au-devant d’elle. M. le dauphin, dans le bel habit de I’ordre du Saint-Esprit, en réseau d’or, lui donnait la main. Elle salua et baisa la main du roi de trés bonne grace, et avec I’air d’aisance elle me parut assez jolie, petite et delicate. Le roi, précédé des princes et de M. le dauphin qui donnait la main a la dauphine, alla a la chapelle en grand cortege, que suivaient soixante-dix dames et les seigneurs de la cour. Les appartements, garnis de dames de Paris bien mises, faisaient, avec ce cortége, un grand effet. Je me trouvai mélé dans les ambassadeurs, ce qui me porta dans les travées d’en haut ol, a la premiére au fond, je trouvai place a c6té de Mme de Caraman, ou je vis au mieux. L’entrée de la chapelle et toute cette auguste cérémoet les

nie fit un plus superbe coup d’eil que je n’aurais cru. Les mariés étaient sur des carreaux, au pied de ’autel, le roi a son prie-Dieu, fort reculé; trente-cinq femmes de la cour et du service faisaient un cordon d’habits superbe des deux cotés, et toutes les charges de la cour, avec quelques dames titrées, dont étaient ma fille et belle-fille, achevaient de remplir la chapelle d’habits magnifiques, sans confu-

sion, mais les dames étaient fort pressées.

fit par I’archevéque de Reims, officiant. Le roi et toute la famille royale et les princes et princesses du sang étaient en groupes derri¢re. Les mari€s n’eurent pas I’air embarrassé, tout se passa de bonne grace. Le

mariage

se

D’ou j’étais, surtout, le coup d’ceil de la chapelle ainsi garnie, haut et bas, avec de hauts gradins partout, de sorte qu’on ne voyait qu'une masse et amphithéatre de

beaux habits, était

une

des

plus

belles choses

qu’on piit

RACONTEE

voir,

PAR CEUX

57

QUI L'ONT CONNUE

surtout le soleil en rehaussant I’éclat. Je

rappelle Empereurs, a me

le coup d’ceil de I’église, a I’élection des Francfort. Je le crois pourtant plus beau, le vaisseau étant plus grand. Ce mariage, si important pour le bonheur de I’humanité, me toucha et me fit prier de bon cceur pour son succes et sa suite heureuse en tout genre. A deux

heures, tout fut fait, mais la foule, que j’évitai en revenant d’abord, ne passa pas si vite. Cette immensité de femmes rangées pour voir le cortége, bien mises, en amphithéatre derriére les balustrades, fait fort bien, mais le sang de Paris, en général, n’est pas beau! s’assembla dans la galerie bien décorée. Il y avait, surtout, de superbes bustes dorés pour soutenir les girandoles. Le roi y vint a six heures et demie, et se mit au jeu au milieu, a une tres grande table ronde. Les dames faisaient partout des parties, ce qui, avec le reste des courtisans et des €trangers, faisait que la galerie entiere était tres pleine de superbes habits. On laissa la balustrade pour les dames de Paris qui passaient successivement et faisaient spectacle d’un cote. A la nuit, quand, en peu de temps, on eut tout illuminé, les habits furent beaucoup plus brillants a la lumiére. Il est étonnant comme elle rehausse et fait éclater I’or et I’argent, et comme le grand jour les efface. Ce nouvel éclat, joint a celui de I’1llumination de la galerie, faisait un tres grand effet. La table de jeu du roi, surtout, entourée de trois ou quatre rangs de dames superbement habillées, et la masse des diamants faisaient un coup d’ceil remarquable. Il y avait beaucoup de monde, et presque foule, mais seulement ce qu’il en faut pour donner air de grande féte, et beaucoup d’ordre. Je vis, a cette galerie, pour la premiére fois, Mme du Barry, qui me parut trés jolie, et d’un bon Le

ton.

soir,

on

58

MARIE-ANTOINETTE

Jusque-la, tout avait été bien, mais la pluie avait duré longtemps, avec beaucoup d’humidité qui s’élevait du canal; on remit le feu et I’illumination a trois jours apres, et il n’y eut pas de mal, la journée étant assez pleine, hors pour un nombreux peuple qui resta bien mouillé, a la belle étoile,

avoir rien vu! Le roi dit plusieurs fois qu’il n’avait jamais vu une si belle féte, et qu’elle était bien plus belle qu’a son mariage. sans

Mais

rien, dans

journée, n’égala le coup d’ceil de la salle de spectacle, arrangée en salle de festin. La table de vingt-deux personnes, le roi, sa famille et les princes, et un monde prodigieux autour et dans les loges, gamissait cette charmante et superbe salle et en faisait, au dire général, la plus belle salle qu’on elit jamais vue en Europe. Des prétentions de la noblesse firent qu’elle n’alla pas en bas. cette

J’allai voir la salle, ainsi décorée de partout sa colonnade et sa forme avaient réussi au mieux. Les salles de théatre sont ordinairement sombres, pour faire ressortir la clarté du théatre : celle-ci, alors, €tant superbement €clairée, avec golt, faisait voir la grande richesse et le bon

golit de ses ornements. On loua, chose rare, généralement I’architecture, la grande richesse et le bon goiit des ornements. Pendant une heure, je ne pus me lasser de I’admirer de tous les cotés, et, comme cela restait et était convenable a un pareil chateau, on était, en la voyant, tenté de ne pas regretter les deux millions et demi qu’elle coiitait, d’autant que cela évitait d’en construire une a chaque occasion. On voulut aller au coucher, mais il n’y eut que les dames a grandes entrées, et tout le monde parut enchanté de cette célebre journée. Le 17 mai encore

(deuxieme journée), les appartements furent

garnis

de monde derriére les balustrades

qu’on

RACONTEE

PAR CEUX QUI L'ONT CONNUE

59

avait mises tout du long, pour voir passer le roi et la dauphine a la messe. Cela, ainsi que la galerie, était trés garni, ce qui avait bon air. Apres la messe, ce fut la présentation générale, ce qui fit une des grandes cohues que j’aie vues. A cause de I’antichambre de la reine, ou était anciennement le grand couvert, qui restait en échafaud pour la tenue du parlement de I’affaire de M. d’Aiguillon, Mme la dauphine n’occupait pas encore I’appartement de la reine; elle logeait en bas, I’appartement étant trop petit pour tant de monde. Tous les hommes et femmes de la cour, ou qui se disaient tels, en faveur de leurs beaux habits qu’ils avaient faits pour se fourrer 13, se rendirent a cet appartement ou on s’écrasait, et les belles dames en grand habit faisaient piti¢ dans la foule. Il fut décidé que les hommes passeraient devant. On s’écrasa a la porte, on passa péle-méle, mais les titrés regurent la joue a 1’ordinaire, ce qui les distinguait. On traversa par des garde-robes, et on eut bien de la peine a se tirer des chaises a porteur. Ces cérémonies-la, toujours cohues, en France, font un peu de confusion, mais les distinctions entre la noblesse feraient trop de querelles; on pourrait seulement distinguer les ducs et les titrés par rang, mais cela déplairait au reste de la noblesse, et ferait encore bien des querelles. A propos de querelles, c¢’était ce jour-1a que le roi avait marqué pour la réponse a la requéte des ducs et de toute la noblesse, contre le rang séparé que la Maison de Lorraine avait demandé¢ au bal pare. Le roi remit la réponse a cing heures du soir, et ne la donna que peu avant le spectacle, pour qu'une chose distrayat d’une autre, et que tout le monde dé¢ja place ne piit faire esclandre.

Duc de

Cro¥, Journal inédit

LA PREMIERE

Le

DANSE DU DAUPHIN ET DE LA DAUPHINE

dauphin

et la

dauphine inaugurent le bal. Voici le récit de leur premiére danse. Un feu d’artifice grandiose illumine les jardins de Versailles.

Pendant le menuet du dauphin et de la dauphine, tout le monde se tenant debout ou grimpé sur les banquettes, 11 n’était pas possible de voir un plus riche ensemble de belles dames, de beaux habits, dans une plus riche et superbe salle de decoration. Le roi, voyant qu’on s’était rendu et que tout réussissait, reprit sa belle mine. Mme la dauphine dansa de trés bonne grace et comme bien habituée a représenter, €tant élevée au mieux, a tous égards. M. le dauphin, a cause de sa vue, et qu’il n’est pas dans sa force, ne danse pas si bien. Les jeunes princes danserent de bon cceur, sans se géner; presque tout le reste dansa bien. La famille royale ayant dansé, on se rassit, ce qui fit un autre bel ensemble moins confondu, hors qu’on ne jouissait pas du reste de la salle, et que ce n’était que comme danser sur le théatre, mais dans une superbe salle. Le coup

toujours des plus superbes, et sans accident, ce que je craignais, ayant visité le peu de solidité de tout cela, et le risque pour le feu. C’est bien alors qu’on peut dire que tout ce qui reluit n’est pas or, car toute cette superbe salle, en apparence si solide, n’était que de toile dorée, et d’ceil fut

RACONTEE

PAR CEUX

QUI L'ONT CONNUE

61

qu’on peut juger de la plupart des grandeurs du monde, quand on les voit a I’envers.

c’est ainsi

[...] contredanse a huit, et M. le dauphin, avec Madame, le comte d’ Artois et Mme de Flamarens, le duc de Chartres et Mme de Lamballe, et le duc de Bourbon avec la comtesse Jules. Ensuite, deux autres contredanses : Mme la dauphine, ne sachant pas nos contredanses frangaises, n’en dansa pas, mais termina le bal par une allemande, avec le duc de Chartres.

Ensuite, il

y eut

une

[...] On dit que le roi, ayant été content que sa noblesse s’était rendue, promit qu’au premier mariage ce serait une duchesse qui danserait la premiere. Ainsi, les Lorrains ne

gagnerent guere, et personne ne fut tout a fait content. Les Bouillon, qui ont un traité pour eux, furent furieux. Vers la fin, je passai par une loge avec mon fils et mon gendre, et nous suivimes un des gentilshommes de la Chambre, de sorte que nous primes place dans la galerie, sans embarras, pour voir le feu. A dix heures, le roi ayant pris place dans la galerie, famille et les

princes, dans les fenétres du milieu, nous nous trouvames bien placés dans les autres fenétres, derriére les dames, et n’y ayant eu que les dames en corps et les seigneurs a billets d’appartement dans la galerie, on

avec sa

fut bien, et I’ordre fut trés bon. A dix heures et un quart, le feu commenca. Le temps fut, heureusement, des plus favorables, et, en gros, tout fut superbe et réussit bien. Comme on s’attendait que le feu serait plus long et que Torré ne détacha pas assez le

62

MARIE-ANTOINETTE

bouquet, on trouva cela un peu court. On attendait toujours le bouquet, qui €tait tiré et avait fait le plus grand effet. Les différentes gerbes furent bien tirées et bien suivies, rien n’était trop prés pour faire peur. 11 y eut de trés beaux moments bien pleins de bruit et de lumiére. Le combat des serpenteaux, s’entrecroisant, faisant feu roulant d’attaque, et les grosses avec

grande

bombes faisant la base continue du lumiére, fut bien.

canon

[...]

qui fut affreux, c’est que, me retournant, je vis la galerie fermée, et que le roi ni la famille royale ne daignerent pas s’y arréter longtemps. La jeune dauphine admira, un moment, de la galerie, et, ayant demandé¢ a aller voir les jardins, elle ne put I’obtenir. Ils parurent tous mépriser cela. Si c’est 1a de la grandeur, elle est bien mal entendue, et cela n’encourage guere ceux qui se donnent tant de peine pour leur plaire! C’est un grand malheur Ce

d’étre né, comme par état, las de belles choses, d’autant que celle-1a n’avait jamais eu lieu mais ce fut bien fait, si ce ne fut que dans la crainte de I’enrhumer.

Duc de

Cro¥, Journal inédit

UNE

PROMENADE AU BOIS

Louis XVI et Marie-Antoinette avaient peu d’occasions de se rencontrer hors de ce que prescrivait I’étiquette. Voici le récit d’un moment privilégié, ou les jeunes souverains se permettent quelques gestes de tendresse.

J’ai dit, plus haut, qu’il y avait eu des promenades charmantes dans le bois de Boulogne, tandis qu’ils étaient a la Meute. Un de ces jours que le temps était superbe et qu'on était averti, tout Paris y accourut. Le bois était plein, ce qui faisait bien dans les prémices de la verdure. La reine, jolie comme le jour, et remplie de grace, y vint a cheval, qu’elle menait superieurement. Elle rencontra le roi qui se promenait a pied au milieu de tout son peuple, et qui avait renvoyé ses gardes, ce qui avait beaucoup plu. Elle se jette a bas, il court a elle et I’embrasse au front. Le peuple bat des mains. Sur quoi le roi lui applique deux bons baisers. Alors, les claquements de mains se communiquent, et les plus éloignes, faisant de méme, devinant |’objet, I’amour s’étend, et tout le bois retentit d’acclamations. On m’a assur¢ que c’était une des scenes les plus touchantes qu'on ait vues, et d’autant plus qu’il y avait bien du temps que la Nation n’avait pu dilater son coeur tendre.

Duc de

Cro¥, Journal

inédit

LLES

REMONTRANCES

Au début de leur

D’UNE

mariage,

JEUNE

EPOUSEE

la reine contestait

ouvertement les décisions du

roi, y compris

les nominations aux ministéres. Dans ce court extrait, elle se dispute avec

Louis XVI, qui refuse de rappeler le duc de Choiseul au gouvernement.

L’avant-dernier voyage de Choisy avait produit une scene assez vive entre le roi et la reine. Cette princesse fit alors un nouvel effort en faveur de M. de Choiseul. Elle blama I’administration présente, déprima les talents et la capacité des ministres ; dépeignit avec les couleurs les plus vives les prétendus désordres qu’avaient produits les nouveautés introduites par M. de Saint-Germain, parla du mecontentement général qui en avait résulté, et représenta la nécessité de rétablir la confiance, et de faire respecter ’autorité en mettant a la t€te de [administration un homme dont les talents et les lumieres fussent universellement reconnus, et qui put inspirer la confiance au-dedans et rendre a la France sa considération et sa prépondérance

au-dehors. Ces remontrances furent fort mal regues du roi. Il lui répondit avec humeur : que depuis quelque temps elle n’avait cessé de blamer les choix qu’il avait faits et qu’il suffisait qu’il accordat sa confiance a quelque ministre pour qu’il devint un objet de son aversion, mais qu’elle était

RACONTEE

PAR CEUX

65

QUI L'ONT CONNUE

aussi mal instruite que mal conseillée; qu’il connaissait mieux les hommes et les affaires qu’elle, et que, comme il était uniquement appliqué au bien de son royaume, et qu’il n’en était distrait ni par I’intrigue, ni par la frivolité, il croyait qu’il était moins sujet a se tromper qu’elle, et par conséquence, il la priait une fois pour toutes de ne plus revenir a la charge; que c’était un conseil qui lui donnait autant pour son intérét que pour son repos, et il finit méme par lui faire sentir qu’il trouvait qu’elle mettait moins de dignité et de réserve dans sa conduite qu’il ne le convenait a une reine de France et surtout a une jeune reine. La réponse du roi et surtout ses reproches ont mis le désespoir dans le cceur de la reine. Non seulement elle se voyait déchue de ses espérances de prendre I’empire sur I’esprit du roi, mais elle trouvait encore de 1’altération dans ses sentiments pour elle, et I’idée seule de voir sa conduite censurée devait lui causer un chagrin mortel. Aussi en a-t-elle été inconsolable et la fievre tierce qu’elle a eue n’était qu’une suite de I’impression profonde que tout ceci avait fait sur son ame.

Depuis

le retour du roi a

Versailles, il

ne

parait pas que

pour la reine se soit réchauffé. Il n’a pas méme couche une seule nuit avec la reine. M. de Maurepas a qui son amour

le roi

été le

a conter cette scéne a taché de les raccommoder; la reine a donné différentes fétes au roi, mais cela a produit fort peu de choses, et I’on voit a la tristesse de cette princesse qu’elle n’est pas contente, elle ne peut pas méme cacher quand elle parait dans le public. a

premier

Comte de

Lettres de France d'un ambassadeur a

Creutz, son

roi

ETIQUETTE

OU

NON?

Les personnes invitées au souper du roi et de la reine sont déterminées par une stricte

étiquette.

La encore, Marie-Antoinette s’en moque et se permet de convier ses amis.

Madame la princesse de Lamballe m’avait conviée a souper, par ordre de la reine. Cela arrivait souvent ainsi apres les révérences, et c’était une marque de distinction. Personne ne soupe officiellement avec le roi et la reine que la famille royale et les princes du sang, les jours de grand couvert. Mais la reine fait inviter par ses dames, et surtout par sa surintendante, les personnes qu’elle désire favoriser.

Baronne

d’Oberkirch, Mémoires et

sur

la

cour

de Louis XVI

la société frangaise

avant

1789

UN

MARIAGE BIEN TARD

CONSOMME

Louis XVI et Marie-Antoinette n’ont consommé leur mariage qu’aprés sept ans de vie maritale. Mme

Campan décrit le matin ou, enfin,

le roi et 1a reine

se

sont aimés.

déja deux enfants et la reine n’avait pas méme encore 1’espoir de donner des héritiers au trone. On s’entretenait tout bas des obstacles qui avaient pu longtemps s’y opposer. Enfin, vers les derniers Mme la comtesse d’ Artois avait

mois de 1777, la reine, étant seule dans ses cabinets, nous fit appeler, mon beau-pére et moi, et nous présentant sa main a baiser, nous dit que, nous regardant I’une et I’autre comme des gens bien occupés de son bonheur, elle voulait recevoir nos compliments, qu’enfin elle était reine de France et qu’elle espérait bientot avoir des enfants, qu’elle avait jusqu’a ce moment su cacher ses peines, mais qu’en secret elle avait verse bien des pleurs. Nous avons calculé qu’elle accoucha de Madame, fille du roi, un an juste apres la confidence qu’elle avait daigné nous faire. Le bruit de cette union tant retardée ne se répandit pas dans le public.

Mme

Campan,

Mémoires sur la vie privée de Marie-Antoinette

L’ARRIVEE

DE

FERSEN

Le comte de Creutz relate les débuts, en 1779, d’une relation devenue célébre, celle de la reine

avec

le comte Fersen.

Toute leur vie, ils s’aimeront

Je dois confier a Votre

de Fersen

a

€té si bien

vu

Majesté

passionnément.

que le

jeune

comte

de la reine que cela a donné personnes. J’avoue que je ne

ombrages a plusieurs peux pas m’empécher de croire qu’elle avait du penchant des

pour lui. J’en ai vu des indices trop siirs pour en douter. Le jeune comte de Fersen a eu une conduite admirable

dans cette occasion par sa modestie et par sa réserve, et surtout par le parti qu’il a pris d’aller en Amérique. En

s’éloignant,

il écartait tous les

dangers

de

position. II fallait véritablement une fermeté au-dessus de son age pour surmonter cette séduction. La reine ne pouvait pas le quitter des yeux, les derniers jours, et en le regardant ils étaient remplis de larmes. Je supplie Votre Majesté d’en garder le secret pour elle. Lorsqu’on sut le départ sa

du comte de Fersen, tous les favoris en étaient enchantés. Quelques jours auparavant, la duchesse de Fitz-James lui dit

:

Quoi monsieur, conquéte? «

vous

abandonnez ainsi votre

RACONTEE

PAR CEUX

QUI L'ONT CONNUE

69

Si j’en fait une je ne ’abandonnerai pas, répondit-il. Je pars libre et malheureusement sans laisser des regrets. » —

Comte de Creutz, Lettres de France d'un ambassadeur a son roi

STRATAGEMES

AMOUREUX

Le comte de Saint-Priest raconte comment, au palais des Tuileries, la reine avait établi un

stratageme pour retrouver Fersen la plus grande discrétion.

dans

La reine

voyait presque tous les jours le comte de Fersen chez elle. « Je lui en ai laissé le moyen, disait Lafayette, en ne faisant pas garder telle issue de I’appartement par ou il peut s’introduire sans étre vu » et dont, en effet, il profitait. Qui sait si ce ne fut pas une malice de plus pour qu’elle se donnat ce tort? Au reste, elle avait mis le roi

pied d’une grande discrétion vis-a-vis d’elle. Quand il voyait quelqu’un, il se retirait, et elle n’avait a craindre de sa part aucune surprise. sur

le

Comte de

Saint-Priest, Mémoires

L’EMPEREUR EFFARE

visites a Versailles, le frére de la reine, Joseph d’Autriche, est effaré par la frivolité de sa sceur et par la rigueur de I’étiquette de la cour de France.

Lors d’une de

ses

L’empereur dinait avec le roi et la reine et soupait avec toute la famille réunie. Il témoigna intérét a la jeune princesse Elisabeth qui sortait alors de I’enfance et avait toute la fraicheur de cet age. Il circula, dans le temps, quelques bruits de mariage avec cette jeune sceur du roi; je crois qu’ils n’eurent aucun fondement. Le service de table était

fait par les femmes lorsque la reine mangeait dans les cabinets avec le roi, la famille royale et les tétes couronnées. J’ assistais presque tous les jours au diner de la reine. L’empereur y parlait beaucoup et de suite; il s’exprimait avec facilité dans notre langue et la singularité de ses expressions ajoutait quelque chose de piquant a ses discours. encore

...] [1

ne

déguisait aucune de ses préventions sur I’étiquette

les usages de la cour de France et en faisait méme, en présence du roi, le sujet de ses sarcasmes. Le roi souriait et

et ne

répondait jamais rien;

[...]

la reine

paraissait en

souffrir.

72

MARIE-ANTOINETTE

Le reine finit par étre blessée de I’indiscréte sincérité

lui faire elle-méme quelques legons sur la facilité avec laquelle il se permettait d’en donner. Un jour qu’elle était occupée a signer des brevets et des ordonnances de paiement pour sa maison, elle s’entretenait avec M. Augeard, son secrétaire des commandements, qui lui présentait successivement les objets a signer et les replagait dans son portefeuille. L’empereur, pendant ce travail, se promenait dans la chambre; tout a coup, il s’arréte pour reprocher assez séverement a la reine de signer tous ses papiers sans les lire, ou, au moins, sans y jeter les yeux et lui dit les choses les plus injustes sur les dangers de donner légérement sa signature. La reine lui répondit qu’on pouvait appliquer tres mal de fort judicieux principes, que son secrétaire des commandements, qui meritait toute sa confiance, ne présentait en ce moment que les ordonnances du paiement des trimestres des charges de sa maison, enregistrée a la chambre des comptes et qu’elle ne risquait pas de donner inconsidérément sa signature. de

I’empereur

et par

La toilette de la reine était aussi un sujet perpétuel de critique de ’empereur. Il lui reprochait d’avoir introduit trop de modes nouvelles et la tourmentait sur I’usage du

auquel ses yeux ne pouvaient s’habituer. Un jour qu’elle en mettait plus que de coutume, devant aller au spectacle, il lui conseilla d’en ajouter encore, et indiquant une dame qui était dans la chambre et qui en avait a la vérité beaucoup : « Encore un peu sous les yeux, dit I’empereur a la reine; mettez du rouge en furie, comme Madame. » La reine pria son frére de cesser ses plaisanteries et surtout de ne les adresser qu’a elle seule, quand elles seraient désobligeantes. rouge

[...]

RACONTEE

PAR CEUX

QUI L’ONT CONNUE

73

La reine lui avait donné rendez-vous en Théatre italien; Sa Majesté en changea d’avis et se rendit au Frangais. Elle envoya un page aux Italiens, prier son frére de venir la rejoindre. L’empereur sortit de sa loge, éclairé par le comédien Clairval et accompagné de M. de La Ferté, intendant des menus plaisirs, qui souffrit beaucoup d’entendre Sa Majesté impériale dire a Clairval, en lui exprimant obligeamment son regret de ne point assister a la représentation des Italiens : « Elle est bien étourdie votre jeune reine; mais heureusement cela ne vous déplait pas trop a vous autres Francais. »

[...]

L’empereur quitta la France apres un séjour de quelques mois et promit a sa sceur de venir encore la voir.

Mme

Campan,

Mémoires

la vie privée de Marie-Antoinette sur

MERE !

Un

apres

avoir consommé leur mariage, la reine et le roi sont parents. Voici le récit an

de la naissance de leur

premicére

fille.

SES ENFANTS

Enfin, I’événement

tant désiré par la

reine et par tous ceux qui lui étaient attachés arriva. Sa Majesté devint grosse; le roi en fut ravi. Jamais on n’a pu voir d’époux plus unis et plus heureux. Le caractére de Louis XVI était tout a fait changé, prévenant, soumis; il avait subi le joug de I’amour et la reine était bien dédommagée des peines que I’indifférence du roi lui avait fait éprouver pendant les premieres années de leur union.

[...] dans sa grossesse; on faisait chanter des Te Deum en actions de graces dans toutes les cathédrales. Enfin, le 11 décembre 1778, la reine sentit les premieres douleurs. La famille royale, les princes du sang et les grandes charges passérent la nuit dans les pieces qui tenaient a la chambre de la reine. Madame, fille du La reine

avangait

roi, vint au monde avant midi le 19 décembre. L’étiquette de laisser entrer indistinctement tout ce qui se présentait au moment de I’accouchement des reines fut observée

RACONTEE

PAR CEUX QUI L'ONT CONNUE

75

telle exagération qu’a I’instant ou 1’accoucheur Vermond dit a haute voix : la reine va accoucher, les flots de curieux qui se précipitérent dans la chambre furent si nombreux et si tumultueux, que ce mouvement pensa faire périr la reine. Le roi avait eu, dans la nuit, la précaution de faire attacher avec des cordes les immenses paravents de tapisserie qui environnaient le lit de Sa Majesté : sans cette précaution ils auraient a coup siir étaient renversés sur elle. Il ne fut plus possible de remuer dans la chambre qui se trouva remplie d’une foule si mélangee qu’on pouvait se croire dans une place publique. Deux Savoyards montérent sur des meubles pour voir plus a |’aise la reine placée en face de la cheminée sur un lit dress€ pour le moment de ses couches. Ce bruit, le sexe de I’enfant que la reine avait eu le temps de connaitre par un signe convenu, dit-on, avec la princesse de Lamballe, ou une faute de I’accoucheur supprimeérent a I’instant les suites naturelles de I’accouchement. Le sang se porta a la téte, la bouche se tourna, I’accoucheur cria : « De I’air, de |’eau chaude, il faut une saignée au pied! » Les fenétres avaient été calfeutrées; le roi les ouvrit avec une force que sa tendresse pour la reine pouvait seule lui donner, ces fenétres étant d’une trés grande hauteur et collées avec des bandes de papier dans toute leur étendue. Le bassin d’eau chaude n’arrivant pas assez vite, I’accoucheur dit au premier chirurgien de la reine de piquer a sec; il le fit, le sang jaillit avec force, la reine ouvrit les yeux. On eut peine a retenir la joie qui succéda si rapidement aux plus vives alarmes. On avait emporté a travers la foule la princesse de Lamballe sans connaissance. Les valets de chambre, les huissiers prenaient au collet les curieux indiscrets qui ne s’empressaient pas de sortir pour dégager la chambre. Cette cruelle étiquette fut pour toujours abolie. Les princes de la famille, les princes du sang, le

avec une

76

MARIE-ANTOINETTE

chancelier, les ministres suffisent bien pour d’un

prince héréditaire. La reine revint des portes de la mort : elle ne s’était point sentie saigner et demanda apres avoir €té replacée dans son lit pourquoi elle avait une bande de linge a la jambe. Le bonheur qui succéda a ce moment d’alarme fut aussi excessif que sincere. On s’embrassait, on pleurait de joie. Le comte d’Esterhazy et le prince de Poix, a qui j’annoncai la premiere que la reine venait de parler et qu’elle etait rappelée a la vie, m’inonderent de leurs larmes en la

légitimité

attester de

milieu du cabinet des nobles... En me rappelant ces €épanchements de bonheur, ces transports d’allégresse, au moment ou le ciel nous rendit cette princesse chérie de tous ceux qui lui étaient attachés, combien de fois j’ai pens€ a cette impénétrable et salutaire obscurité qui nous dérobe la connaissance de I’avenir.

m’embrassant

au

Mme

Campan,

Mémoires sur la vie privée de Marie-Antoinette

1789: LA

REINE

AUPRES

DE SES ENFANTS

Tourzel, gouvernante des enfants de France, relate une conversation avec Marie-Antoinette,

Mme de

ou cette derniére lui explique refuser de fuir pour ne pas quitter ses enfants.

de la famille royale s’aggravait tous les jours. Le courage et la fermet€ de la reine redoublaient la rage des factieux. Profondément affectée, elle conservait La

position

toujours un visage calme et un maintien rempli de dignité. On lui prodiguait jusque sous ses fenétres les plus dégoiitantes injures, et des menaces capables d’effrayer un courage moins ferme que le sien. Elle allait quelquefois a Saint-Cloud, avec ses enfants, pour prendre air et se dissiper un peu. Un jour ou son cceur €tait plus oppressé qu’a I’ordinaire, elle fit retirer ses enfants, les envoya jouer plus loin,

et se trouvant

seule entre Mme de Tarente et moi,

dit : « J’ai besoin d’épancher mon cceur devant des personnes aussi sfires que vous, et sur I’attachement desquelles je puis compter. Je suis blessée au vif par les endroits les plus sensibles. »

elle

nous

[...] La reine aucun

des

qu’elle ne se dissimulait dangers qu’elle pouvait courir, mais qu’elle nous

dit ensuite

78

MARIE-ANTOINETTE

voulait pas se laisser abattre, voulant, au contraire, conserver un courage dont elle avait tant besoin. Nous étions, Mme de Tarente et moi, pénétrées de douleur d’une pareille conversation, et bien plus occupées de ses dangers que de ceux que nous pouvions courir; mais ne voulant point s’attendrir, elle rappela ses enfants, s’amusa de leurs jeux et revint a Paris sans que I’on pit se douter de I’émotion qu’elle avait éprouvee. J’al encore été témoin, peu de temps apres, d’un autre trait de grandeur d’ame de cette princesse, qui fit sur moi ne

vive impression. Plusieurs personnes, effrayées des dangers qu’elle pouvait courir, lui proposérent un moyen sir d’évasion. Elle m’en parla, exigeant que je lui disse sans déguisement ce que je ferais a sa place : « Quitteriez-vous, me dit-elle, le roi et vos enfants pour mettre votre personne en sdreté ? » Je la suppliai de ne pas me mettre a pareille épreuve et de me dispenser de lui répondre. « Mon parti est pris, ajouta-t-elle alors; je regarderais comme la plus insigne lacheté d’abandonner dans le danger le roi et mes enfants. Que serait d’ailleurs la vie pour moi, sans des objets aussi chers, et qui peuvent seuls m’attacher a une vie aussi malheureuse que la mienne? Convenez qu’a ma place vous prendriez le méme parti. » 11 me fut impossible de la contredire, pensant absolument comme une

elle

sur ce

point. Duchesse de Tourzel, Mémoires

LES

PROMENADES

D’UN

ENFANT

Meéme si elle adorait ses enfants, Marie-Antoinette ne se permettait pas de les utiliser pour échapper a I’étiquette.

La reine est mécontente de la décision qui fixe Mgr le dauphin a Versailles pendant le voyage de

Fontainebleau. Si ce voyage a lieu, la reine ne verra pas durant tout ce temps Mme la duchesse de Polignac et cela dérangera des habitudes de société. Cette longue absence ne sera pas peut-étre sans danger pour le crédit de la favorite, mais elle a senti que Paris et le public de France seraient étonne€s que, s’écartant d’un ancien usage, on fit voyager Mgr le dauphin, le tout pour que sa gouvernante ne se séparat pas de la reine. On s’est d€ja assez permis de blamer Mme de Polignac sur ce que, pour faire compagnie tous les jours a la reine

qui vient chez elle, elle n’ait point fait promener et changer d’air a Mgr le dauphin qui, de tout I’été, n’est sorti qu’une seule fois en carrosse et qui, a ’exception de cette promenade, est réduit a la terrasse qui est devant ses fenétres. En tout on s’occupe moins de cet enfant si précieux qu’on ne le devrait. Marquis de Bombelles, Journal du marquis

de Bombelles

QUE

FAIRE DE

CHARLES ?

Confier ’éducation du dauphin a un gouverneur a été une des obsessions des révolutionnaires. Comme D’illustre cette

anecdote, la reine s’est battue

pour que cela arrive le

plus

tard

possible.

Vergniaud

lui succéda a la tribune : « Je viens, dit-il, au nom de la commission extraordinaire, vous proposer une mesure bien rigoureuse [je] vous propose de décréter :

I’établissement d’une convention nationale dont elle vous proposera le mode de convocation; I’organisation d’un nouveau ministére, les ministres actuels conservant provisoirement leurs fonctions jusqu’a sa nomination; celle d’un gouverneur du prince royal. La reine, désolée d’étre séparée de Mgr le dauphin et de le voir entre des mains du choix d’une pareille assemblée, pria plusieurs députés sur lesquels elle croyait pouvoir compter de chercher a parer un coup qui lui serait aussi sensible. Ils y réussirent d’autant plus facilement que I’assemblée, qui projetait I’établissement d’une république,

s’embarrassait peu de donner

un

gouverneur

Duchesse de

au

dauphin.

Tourzel, Mémoires

UN

EXCELLENT

FRANCAIS

parlait un excellent francais rapidement oublié sa langue natale.

Marie-Antoinette et

a

Avec la baronne de

d’Oberkirch, elle essaye

parler en allemand.

SES AMIS

La reine dansa

avec

le

grand-duc;

il est

impossible

de

de grace et de noblesse que notre auguste souveraine. Elle a une taille et un port merveilleux. Je me trouvai un instant derriere elle et derriere la grande

déployer plus

duchesse. Madame d’Oberkirch, me dit la reine, parlez-moi donc un peu allemand; que je sache si je m’en souviens. Je ne sais plus que la langue de ma nouvelle patrie. Je lui dis plusieurs mots allemands; elle resta quelques secondes réveuses et sans répondre. Ah! reprit-elle enfin, je suis pourtant charmée d’entendre ce vieux tudesque; vous parlez comme une —



Saxonne, madame,

alsacien, ce qui m’étonne. C’est une belle langue que I’allemand; mais le francais! Il me semble, dans la bouche de mes enfants, I’idiome le

plus

sans

doux de ’univers.

accent

82

MARIE-ANTOINETTE

Elle cesse,

toujours bien aimé la France, cette auguste prinquoi qu’en disent ses calomniateurs. a

Baronne

d’Oberkirch, Mémoires et

sur

la

cour

de Louis XVI

la société francaise avant 1789

INAPTE A

LA SOLITUDE

Pour le comte de La Marck, la légéreté de Marie-Antoinette venait de ce qu’elle était incapable d’étre seule. Son entourage en profitait, et il suffisait a

quelqu’un

d’étre

gentil

et amusant pour la séduire.

La fortune n’était, pour la reine, pas

un

critére.

C’est le malheur des principes que, dés qu’on leur a reconnu un défaut, c’est précisément dans ce défaut méme qu’ils sont le mieux servis. Le coeur de Marie- Antoinette éprouvait le besoin de 1’amitié, et sa premiere liaison dans genre fut avec Mme de Lamballe. Je raconterai comment elle se forma. Lorsqu’elle était encore dauphine, sa

ce

dame d’honneur, la comtesse de Noailles, lui donnait, tous les hivers, pendant le carnaval, un bal par semaine. L’appartement de la comtesse a Versailles était petit et

pouvait réunir que les personnes qui tenaient a la cour par leurs charges, un petit nombre de celles qu’on choisissait parmi les plus distinguées de Paris. Le dauphin, M. le comte d’ Artois, les princes et princesses du sang venaient a ces bals. Parmi ces princesses, Mme de Lamballe fut, des les premiers bals, distinguée par la reine, qui ne tarda pas a la traiter avec amitié et avec confiance : ¢’était avec elle que la reine s’entretenait le plus resserre et

souvent a

[...]

ne

part,

et

leur liaison devint bient6t trés intime.

84

MARIE-ANTOINETTE

Jamais figure n’avait annoncé plus de charme et de douceur que celle de Mme de Polignac; jamais maintien n’avait exprimé plus que le sien la modestie, la décence et la réserve. Le comte Jules de Polignac avait une fortune tres mediocre et vivait dans la plus grande économie. Cela fut encore, je crois, un des motifs qui accrurent le penchant de la reine pour la comtesse Jules : elle entrevit la I’occasion d’étre utile a une personne qu’elle se sentait disposée a aimer. Depuis ce moment, le godt et I’amiti¢ de la reine pour la comtesse de Polignac furent publiquement connus, et en résulta que celle-ci sortit bient6t de la vie retirée ou la retenait

Comte de La

son

peu de fortune.

Marck, Correspondance

entre le comte

de Mirabeau

LE

SCANDALE POLIGNAC

Marie-Antoinette a fait nommer, contre les régles les plus élémentaires de I’étiquette, Mme de Polignac gouvernante des enfants de France. La

Le 21

cour en

est

choquée.

octobre.

Madame Elisabeth vient d’envoyer un courrier a Mme de Bombelles pour lui apprendre la nouvelle de la cour renfermée dans une lettre : « C’en est fait, mon cceur, Mme de Guéméné [alors gouvernante des enfants de France] a donné hier sa démission. Le matin, elle a voulu se faire exiler, mais son pere lui a persuadé que cela n’avait pas le sens commun et qu’il valait mieux qu’elle se retirdt tout simplement, ce qu’elle a fait. Elle a écrit a la reine une lettre trés touchante dans laquelle elle lui

recommande ses enfants : « Hélas, madame, lui dit-elle, je ne reverrai plus Votre Majesté; mais je n’oublierai jamais les bontés dont elle m’honora. Je la supplie de baisser ses regards sur mes malheureux enfants qui sont innocents. »

[...] Ce

choix, indiqué

par I’amitié de la reine pour la duchesse de Polignac, semble ne pouvoir pas étre douteux. Cependant il n’est pas encore prononcé. Un ami de

86

MARIE-ANTOINETTE

la favorite 1’a

soir entourée de ses parents, qui attendent cette décision avec bien plus d’ impatience qu’elle. Le bonheur s’est plu a la combler de ses faveurs et n’a jamais troubl€, depuis dix ans, la sérénité de ses jours par les inquié€tudes de I’ambition. vue ce

[...] Le 25 octobre.

Parmi les mauvais contes que I’interrégne de la gouvernante des enfants de France fait faire, on remarque celui qui suppose que Monsieur est all¢ trouver le roi, son frere, et lui a dit que, quand il devrait encourir sa disgrace, il ne pouvait se dispenser de lui observer que, si son choix pour remplacer Mme de Guéméné tombait sur Mme de Polignac, il serait blamé de toute la France. Le 26 octobre. En arrivant chez moi, on m’a dit que ma belle-meére m’attendait dans I’appartement de Mgr le dauphin. J’y ai couru et j’ai appris que la reine était venue annoncer la nomination de Mme de Polignac. C’était a tort, tres a tort, qu’on croyait dans le public que le roi se refusait a nommer Mme la duchesse de Polignac. Le méme jour que Mme de Guéméné a eu donné sa démission, le roi a fait dire a Mme de Polignac qu’il était enchanté de pouvoir lui confier I’éducation de ses enfants. La reine, pour diminuer le travail qu’elle confie a son amie, se charge de 1’éducation de Madame, fille du roi. Cette princesse va loger dans un appartement plus rapproché de celui de Sa Majest¢ et les deux sous-gouvernantes qui lui seront affectées sont Mme d’Aumale et Mme de Villefort.

..]

RACONTEE

PAR CEUX

QUI L'ONT CONNUE

87

Le 31 octobre. La reine, attendant aujourd’hui la duchesse de Polignac, n’a diné qu’a prés de quatre heures chez sa favorite, qui n’a pu arriver plus tot de Paris. Vers les sept heures elle I’a amenée chez Mgr le dauphin. Toute la chambre était rassemblée. La reine a présenté Mme de Mackau 4a Mme de

Polignac.

Tout s’est passé avec une grace parfaite. La gouvernante, ne devant préter serment que le 3 ou le 4 de novembre, n’a voulu prendre aucune connaissance des

objets

de son département et renvoyé a Mme de Mackau la décision de tout ce qui doit étre fait.

Marquis

de Bombelles, Journal du

marquis de Bombelles

«

Avec elle,

je

ne

suis

plus

la reine.

»

diner, ou I’on cause si bien, quoique ce fiit un diner, je fis plusieurs visites; une en particulier a la duchesse de Polignac, I’amie de la reine, la belle-saeur

Apres

ce

de la comtesse Diane dont j’ai déja parlé. La duchesse de Polignac, d’abord la comtesse Jules (son mari créé duc héréditaire en 1780 [...]), Mme de Polignac, dis-je, née de Polastron, était ’amie de cceur de la reine qui en fait, depuis, la gouvernante de ses enfants. La reine 1'aimait, en effet, si tendrement que, lorsqu’elle fit ses couches a Passy, Sa Majesté alla s’établir a La Muette afin de la voir plus a son aise et plus souvent. Déja, I’année précédente, Marie-Antoinette, profitant de 1’absence du roi, établi a Fontainebleau pour quelques chasses, s’¢tait rendue a Clayes, chez Mme la duchesse Jules, et cela plusieurs fois de suite, faisant ainsi vingt lieues dans un jour. Jamais sujette ne jouit d’une pareille faveur aupres de sa souveraine. Aussi a-t-elle autant de jaloux qu’il y a de courtisans. Elle est petite et mal faite, bien qu’elle soit tres droite, mais elle marche mal et n’a aucune grace; son visage est parfait, a I’exception de son front trop brun et dont la forme est désagréable; elle a la physionomie la plus charmante, la plus douce, la plus naive, la plus candide; son sourire est enchanteur. Loin d’étre enivrée de la

RACONTEE

PAR CEUX

89

QUI L'ONT CONNUE

place qu’elle

occupe, elle conserve toute sa simplicité, les manieres les plus naturelles; ses traits sont d’un calme inaltérable, le calme d’une bonne conscience, qui s’allie

néanmoins

vive sensibilité, « Quand je suis avec elle, dit Sa Majesté, je la reine; je suis moi-méme. »

Baronne

avec une

d’Oberkirch, Mémoires

ne

suis

plus

de Louis XVI et la société francaise avant 1789 sur

la

cour

UNE

MAUVAISE

REPUTATION

Selon Mme Campan, la mauvaise réputation des amis de la reine a été provoquée par les jalousies des membres de la cour, vexés de ne pas étre de

de

cercle

proche, mais aussi par les maladresses Marie-Antoinette, qui les élevait a des postes auxquels ils n’étaient pas destinés.

ce

apres la nomination de Mme la princesse de Lamballe a la place de surintendante de la maison de la reine, les bals et les quadrilles amenérent la liaison de la reine avec la comtesse Jules de Polignac. Elle inspira a Un

an

Marie- Antoinette un véritable intérét. La comtesse n’était pas riche et vivait habituellement a sa terre de Claye. La reine s’étonna de ne I’avoir point vue plus tot a la cour. L’aveu que son peu de fortune I’avait méme privée de

paraitre aux fétes de mariages des princes vint encore ajouter a I’intérét qu’elle inspira. La reine était sensible et aimait a réparer les injustices du sort. La comtesse était attirée a la cour par la sceur de son mari, Mme Diane de Polignac, qui avait été nommeée dame de Mme la comtesse d’ Artois. La comtesse Jules aimait véritablement la vie paisible; I’effet qu’elle produisit 4 la cour la toucha peu; elle ne fut sensible qu’a

I’attachement que la reine lui

[...]

témoignait.

RACONTEE

PAR CEUX

QUI L'ONT CONNUE

91

peut parler favorablement du caractere modeste de la comtesse Jules, devenue duchesse de Polignac; je On

ne

I’ai toujours considérée personnellement comme la victime d’une élévation qu’elle n’avait point briguée : mais si mon cceur était incapable de former des projets ambitieux, sa famille et ses amis virent leur propre fortune dans la sienne et chercherent a fixer d’une maniére invariable la faveur de la reine. La comtesse Diane, sceur de Mme de Polignac, le baron de Besenval, M. de Vaudreuil, amis particuliers de la famille Polignac, employérent un moyen dont le succes était infaillible. Un de mes amis qui savait leur secret vint me raconter que Mme de Polignac allait quitter Versailles subitement; qu’elle ne ferait d’adieux a la reine que par écrit; que la comtesse Diane et M. de Vaudreuil lui avaient dict€ la lettre et que toute cette affaire était combin€e dans I’intention d’exciter I’attachement jusqu’alors stérile de Marie-Antoinette. Le lendemain, quand je montai au chateau, je trouvai la reine tenant une lettre qu’elle lisait avec attendrissement; c’était la lettre de la comtesse Jules; la reine me la montra. La comtesse y témoignait sa douleur de s’€éloigner d’une princesse qui I’avait comblée de ses bontés. La médiocrité de sa fortune lui en imposait la loi, mais bien plus encore la crainte que I’amitié de la reine, apres lui avoir attiré de dangereux ennemis, ne la laissét a leur haine et au regret d’avoir perdu 1’auguste bienveillance dont elle était I’objet. Cette mesure eut tout ’effet qu’on en avait attendu. Une reine jeune et vive ne supporte pas longtemps 1’idée d’une contradiction. Elle s’occupa plus que jamais de fixer Mme la comtesse Jules prés d’elle, en lui faisant un sort qui pit la mettre a 1’abri de toute inquiétude.

[..]

92

MARIE-ANTOINETTE

Il fallut donner une existence convenable a la comtesse. La place de premier écuyer, en survivance du comte de Tessé, accordée au comte Jules a I’insu du titulaire, mécontenta les Noailles. Cette famille venait récemment d’éprouver un autre désagrément, la nomination de la princesse de Lamballe ayant, en quelque sorte, nécessité la retraite de Mme la comtesse de Noailles, dont le mari fut fait a cette époque maréchal de France. La princesse de Lamballe, sans se brouiller avec la reine, fut alarmée de I’établissement de Mme la comtesse Jules a la cour et ne fit point, comme Sa Majesté 1’avait espéré, partie de cette société intime qui fut composée successivement de Mmes Jules et Diane de Polignac, d’ Andlau, de Chéalon, de MM. De Guignes, de Coigny, d’Adhémar, de Besenval, colonel en second des Suisses, de Polignac, de Vaudreuil et de Guiche; le prince de Ligne et M. le duc de Dorset, ambassadeur d’ Angleterre, y furent aussi admis.

[..]

Polignac n’étaient donc point établis a la cour avec une splendeur qui piit Iégitimer aucun mécontentement. Les Noailles avaient peut-€tre lieu d’€tre blessés dans cette occasion; ils avaient quelques droits sur la survivance du comte de Tessé : le rétablissement de la place de surintendant avait aussi été un désagrément pour la comtesse de Noailles qui, s’étant trouvée avoir une supérieure, avait pris sa retraite. Cette famille prépondérante a Les

la cour ne fut pourtant pas la seule que la fortune du comte de Polignac indisposa contre Marie-Antoinette. Ce qu'un courtisan voit obtenir a d’autres lui semble toujours pris sur son bien, c’est une régle. Dans cette occasion cependant, on envia moins le matériel des graces accordées aux Polignac que ’intimité qui allait s’établir entre eux, leurs

RACONTEE

PAR CEUX

QUI L'ONT CONNUE

93

clients et la reine. On vit, dans le cercle de la comtesse Jules, une porte ouverte pour obtenir la faveur, les graces, les ambassades. Ceux qui n’avaient pas I’espoir d’y entrer furent irrités. Le salon de Mme de Polignac a fait un grand tort a Marie-Antoinette; il a puissamment excité ses ennemis. Cependant, au temps dont je parle, la société de la comtesse Jules, tout occupée de consolider sa faveur, était loin de se méler des affaires sérieuses auxquelles la jeune reine était encore étrangeére,

Mme

Campan,

la vie privée de Marie-Antoinette

Mémoires

sur

UN

Selon le

PETIT GROUPE DE FRIVOLES

prince de Ligne, Marie-Antoinette

s’est entourée de personnes frivoles, mais agréables, car elle détestait arrogance de la

cour

de Versailles.

L’ETIQUETTE Elle détestait les prétentions de tout genre. C’est pour cela que toute la famille de Polignac et leurs amis, c¢’esta-dire Valentin Esterhazy, les le baron de Besenval,

Coigny,

Vaudreuil, Edouard Dillon, puis Ségur

et

moi, lui étaient

agréables.

grande jeunesse de la reine et de la comtesse Jules, un jour que je leur faisais la chouette au billard, elles se disputérent et elles se battirent pour savoir qui des deux était le plus fort. La reine prétendait Dans le temps de la

que c’était elle. « C’est que vous faites la —



reine, disait

son

amie.

Brouillez-vous, leur dis-je, croyez-moi. Eh bien, si nous nous brouillons, dit I’une, qu’est-ce

ferez ? Oh! je pleurerai bien, dit ’autre, je pleurerai, je pleurerai, mais je m’en consolerai parce que vous étes une reine. » que

vous



RACONTEE

PAR CEUX

95

QUI L'ONT CONNUE

Elle détestait la cour et et par reconnaissance.

n’y restait que

Prince de

par attachement

Ligne,

Mémoires

Une

Le dimanche

lieu. J°€tais

journée

a Versailles.

matin, aprés la

messe,

ma

présentation

grand corps, c’est-a-dire avec un corset fait expres, sans épaulettes, lacé par-derriére, mais assez etroit pour que la lagure, large de quatre doigts par en bas, laisséat voir une chemise de la plus fine batiste a travers laquelle on aurait aisément distingué une peau qui n’efit eut

en

pas été blanche.

[..] bonnes

legons

de M. Huart, je me tirai fort bien de mes trois révérences. J’tai et je remis mon gant sans trop de gaucherie. J’allai ensuite recevoir 1’accolade du roi et des princes, ses freres, de M. le duc de Penthiévre, de MM. les princes de Condé, de Bourbon et d’Enghien. Par un bonheur dont j’ai mille fois remercié le ciel, M. le duc d’Orléans n’était pas a Versailles le jour Grace

de

ma

aux

présentation,

ainsi d’étre embrassée par cependant je 1’ai vu, et méme

et j’ai évité

depuis lui, aux soupers du Palais-Royal. C’était une journée fort embarrassante et fatigante que celle de la présentation. On était siir d’attirer les regards ce

monstre. Souvent

de toute la cour, de passer a I’examen de toutes les malveillances. On devenait le sujet de toutes les conversations

RACONTEE

PAR CEUX

QUI L’ONT CONNUE

97

de la journée, et quand on retournait le soir au jeu, a sept heures ou a neuf heures, mon souvenir est incertain quant a ’heure exacte, tous les yeux se fixaient sur vous.

[...] Le dimanche

suivant, je retournai a Versailles,

encore

allai presque tous les huit jours avec ma tante. Bien que la reine elit décidé que j’exercerais au bout de deux ans seulement ma place de dame du palais, j’étais dés lors considérée comme telle. J’entrais donc désormais dans sa chambre avec le service, le dimanche. Il est peut-étre intéressant de décrire le cérémonial de la cour du dimanche ou brillait alors la malheureuse reine, car les étiquettes étant changées, ces détails sont entrés dans le domaine de I’histoire. Les femmes se rendaient, quelques minutes avant midi, dans le salon qui précédait la chambre de la reine. On ne s’asseyait pas, a I’exception des dames agées, fort respectées alors, et des jeunes femmes soupgonnées d’étre grosses. Il y avait toujours au moins

en

deuil,

et dés lors

quarante personnes,

j’y

et souvent beaucoup

plus. Quelquefois

pressées les unes contre les autres, a cause de ces grands paniers qui tenaient beaucoup de place. Ordinairement, Mme la princesse de Lamballe, surintennous

étions tres

dante de la maison, arrivait et entrait immédiatement dans la chambre a coucher ou la reine faisait sa toilette. Le plus

souvent, elle était arrivée avant que Sa Majesté la commengit. Mme la princesse de Chimay, belle-sceur de ma tante

d’Heénin,

et Mme la comtesse

d’Ossun, ’une dame

d’honneur et I’autre dame d’atours, étaient aussi entrées dans la chambre. Au bout de quelques minutes, un huissier s’avangait a la porte de la chambre et appelait a haute voix : « Le service! »

98

MARIE-ANTOINETTE

Alors les dames du palais de semaine, au nombre de quatre, celles venues pour faire leur cour dans ’intervalle de leurs semaines, ce qui était de coutume constante, et les

jeunes dames appelées a faire plus tard partie du service du palais, comme la comtesse de Maill€, née Fitz-James, la comtesse Mathieu de Montmorency et moi, entraient ¢galement. Aussitot que la reine nous avait dit bonjour a toutes individuellement avec beaucoup de grace et de bienveillance, on ouvrait la porte, et tout le monde était introduit. On se rangeait a droite et a gauche de I’appartement, de maniere que la porte restét libre et qu’il n’y elit personne dans le milieu de la chambre. Bien des fois, quand il y avait beaucoup de dames, on était sur deux ou trois rangs. Mais les premic¢res arrivées se retiraient adroitement vers la porte du salon de jeu, par ou la reine

devait passer pour aller a la messe. Dans ce salon étaient admis souvent quelques hommes privilégiés, déja regus en audience particuliére auparavant ou qui présentaient des étrangers. Ce fut ainsi qu'un jour la reine, s’étant retournée a I"improviste pour dire un mot a quelqu’un, me vit dans le coin de la porte, donner un shake hands au duc de Dorset, ambassadeur d’Angleterre. Elle ne connaissait pas ce signe de bienveillance anglais, qui la fit beaucoup rire; et comme les plaisanteries ne meurent pas a la cour, ellen’a jamais cessé de répéter au duc, quand nous étions la tous les deux, ce qui arrivait trés souvent : « Avez-vous bien shake hands avec Mme de Gouvernet? » Cette malheureuse princesse conservait encore quelques petites jalousies de femme. Elle avait un tres beau teint et beaucoup d’éclat, et se montrait un peu jalouse de celles de jeunes femmes qui apportaient au grand jour de midi un teint de dix-sept ans, plus éclatant que le sien. Le

mien était du nombre. Un

jour,

en

passant dans la porte,

RACONTEE

PAR CEUX

QUI L’ONT CONNUE

99

la duchesse de Duras, qui me protégeait beaucoup, me dit a I’oreille : « Ne vous mettez pas en face des fenétres. » Je compris la recommandation, et me le tins pour dit a I’avenir. Ce qui n’empéchait pas la reine de m’adresser quelquefois des mots presque piquants sur mon got pour les couleurs brillantes, et pour les coquelicots et les scabieuses brunes que je portais souvent.

[...] Continuons notre détail sur ’audience du dimanche matin. Elle se prolongeait jusqu’a midi quarante minutes. La porte s’ouvrait alors et I’huissier annongait : « Le roi! » Le reine, toujours vétue d'un habit de cour, s’avancait vers lui avec un air charmant, bienveillant et respectueux. Le roi faisait des signes de téte a droite et a gauche, parlait a quelques femmes qu’il connaissait, mais jamais aux jeunes. Il avait la vue si basse qu’il ne reconnaissait personne a trois pas.

[...]

A

heure moins un quart, on se mettait en mouvement pour aller a la messe. Le premier gentilhomme de la chambre d’année, le capitaine des gardes de quartier et plusieurs autres officiers de gardes ou grandes charges prenaient les devants, le capitaine des gardes le plus prés du roi. Puis venaient le roi et la reine marchant un a c6té de "autre, et assez lentement pour dire un mot en passant aux nombreux courtisans qui faisaient la haie tout le long de la galerie. Souvent la reine parlait a des étrangéres qui lui avaient été présentées en particulier, a des artistes, a des gens de lettres. Un signe de téte ou un sourire gracieux était compte et ménagé avec discernement. Derriére, une

100

MARIE-ANTOINETTE

venaient les dames selon leur rang. Les jeunes cherchaient a se placer aux ailes du bataillon, car on était quatre ou cinq de front, et celles d’entre elles qu’on disait étre a la mode, et dont j’avais I’honneur de faire partie, prenaient

grand soin de marcher assez pres de la haie pour recueillir les jolies choses qui leur étaient adressées bien bas au passage. C’était

un

grand

art que de voir marcher dans

accroche la

ce

vaste

longue queue de

la robe de la dame qui vous précédait. Il ne fallait pas lever les pieds une seule fois, mais les glisser sur le parquet, toujours trés luisant, jusqu’a ce qu’on elit traversé le salon d’Hercule. Apres quoi on jetait son bas de robe sur un c6té de son panier, et, apres avoir été vue de son laquais qui attendait avec un grand sac de velours rouge a crépines d’or, on se précipitait dans

appartement

sans

gauche de la chapelle, de manicre a tacher d’étre le plus pres possible de la tribune ou étaient les avaient rejoints, soit a le roi, la reine, les princesses qui la chapelle, soit dans le salon dejeu. Madame Elisabeth était toujours 1a, et quelquefois Madame. Votre laquais déposait le sac devant vous; on prenait son livre dans lequel on ne ne se fut placé, qu’on elit rangé lisait guére, car avant les travées de droite et de

qu'on

la queue de sa robe et on eit fouillé dans cet immense a ’Evangile. sac, la messe était Celle-ci finie, la reine faisait une profonde révérence au roi et I’on se remettait en marche dans I’ordre méme ou I’on était venu. Seulement le roi ou la reine s’arrétaient alors plus longtemps a parler a quelques personnes. On

deja

qu’ 4

retournait dans la chambre de la reine, et les habituées restaient dans le salon de jeu, en attendant qu’on passat au diner, ce qui arrivait quand le roi et la reine s’étaient entretenus pendant un quart d’heure avec les dames venues de Paris. Nous autres, jeunes impertinentes, nous nommions ces

derniéres les traineuses, parce

qu’elles

avaient les

RACONTEE PAR CEUX QUI L'ONT CONNUE

101

jupes de leurs grands habits plus longues et qu’on ne leur voyait pas la cheville du pied. On servait le diner dans le premier salon, ou se trouvaient une petite table rectangulaire avec deux couverts et deux grands fauteuils verts placés I’'un a c6té de I’autre, se touenti¢rement les personnes qui les occupaient. La nappe tombait a terre tout autour de la table. La reine se mettait a la gauche du roi. Ils tournaient le dos a la cheminée, et en avant a dix pieds étaient placés, disposés en cercle, une rangée de

chant,

et dont les dos étaient assez hauts pour cacher

lesquels s’asseyaient les duchesses, princesses ou grandes charges ayant le privilege du tabouret. Derriére elles se tenaient les autres femmes, le visage tourné vers le roi et la reine. Le roi mangeait de bon appétit, mais la reine n’Gtait pas ses gants et ne déployait pas sa serviette, en quoi elle avait grand tort. Lorsque le roi avait bu, on s’en allait apres avoir fait la révérence. Aucune obligation ne retenait plus les dames venues pour faire leur cour. Beaucoup de personnes qui, sans €tre présentees, tabourets

sur

du roi et de la reine, et pour lesquelles Leur Majestée €taient fort affables, restaient jusqu’a la fin du diner. Il en était de méme ordinairement pour les hommes de la maison du roi. étaient pourtant

connues

commengait une veritable course pour aller faire sa cour aux princes et aux princesses de la famille royale, qui dinaient beaucoup plus tard. C’était a qui arriverait le plus vite. On allait chez Monsieur, depuis Louis XVIII, chez M. le comte d’ Artois, chez Madame Elisabeth, chez Mesdames, tantes du roi, et méme chez le petit dauphin, Alors

quand

il eut

gouverneur, le duc d’Harcourt. Ces visites duraient chacune trois ou quatre minutes seulement, car les salons des princes €taient si petits qu’ils se trouvaient son

dans la nécessité de congedier les faire place aux autres.

premiéres venues

pour

102

MARIE-ANTOINETTE

regagnait ses appartements assez fatiguée, et comme on devait aller le soir au jeu, a sept heures, on se tenait tranquille dans sa chambre pour ne pas déranger sa coiffure, surtout quand on avait été coiffée par Léonard, le plus fameux des coiffeurs. On

[...] Il fallait etre arrivée avant que sept heures n’eussent sonne€, car la reine entrait avant que le timbre de la pendule ne frappat. Elle trouvait prés de sa porte un des deux curés de Versailles qui lui remettait une bourse, et elle faisait la quéte a chacun, hommes et femmes, en disant : « Pour les pauvres, s’il vous plait. » Les femmes avaient chacune leur écu de six francs dans la main et les hommes leur louis. La reine percevait ce petit impdt charitable suivie du curé, qui rapportait souvent jusqu’a cent louis a ses pauvres, et jamais moins de cinquante. J’ai entendu des jeunes gens, parmi les plus dépensiers, se plaindre indécemment d’étre forces a cette charité, tan-

qu’ils ne regardaient pas a risquer au jeu une somme cent fois plus fort ou a dépenser le matin inutilement bien davantage. dis

Marquise

de La Tour du Pin-Gouvernet, Journal d'une femme de cinquante ans

LE

MATELAS

D'UNE

REINE

marquise de La Tour du Pin raconte que, dés que la reine quittait la chambre, ses dames se pressaient pour la nettoyer au plus vite. La

La reine avait la bonté de me dispenser de I’accompagner a la messe, craignant que je ne glissasse sur le par-

marchant un peu vite. Je restais dans sa chambre pendant qu’on était a la chapelle, et je connus ainsi tous les détails du service des femmes de garde-robe. Il consistait a faire le lit, a emporter les vestiges de toilette, a essuyer les tables et les meubles. Ce qui paraitrait bien singulier dans les meeurs actuelles, les femmes de garde-robe ouvraient d’abord les immenses rideaux doubles qui entouraient le lit, puis Otaient les draps et les oreillers de taffetas vert.

quet

en

Alors quatre valets en livrée venaient retourner les matelas, que des femmes n’auraient pas eu la force de remuer.

Apres quoi, ils se retiraient, et quatre femmes venaient mettre des draps blancs et arranger les couvertures. Le tout était fait en cinq minutes, et quoique la messe ne durit pas, aller et retour compris, plus de vingt-cing a trente minutes, je restais encore seule un assez long moment, installée dans un fauteuil prés de la fenétre. Marquise

de La Tour du

Pin-Gouvernet, Journal d’une femme de cinquante ans

DES

LOGES LUXUEUSES

La reine avait

les

loge luxueuse dans plus prestigieux théatres de la capitale. une

Ma tante et moi avions la permission d’occuper les loges de la reine. C’était une faveur qu’elle n’accordait qu’a six ou huit femmes des plus jeunes de son palais. Elle en avait a ’opéra, a la Comédie-Francgaise et au théitre

alors nommé la

comique

en

Comédie-italienne, oii I’on jouait 1’opérafrangais. Nous n’avions qu’a lire le journal

de Paris pour décider de notre choix entre les différents theatres. Ces loges, toutes trois aux premieres d’avant-scéne, ¢taient meublées comme des salons tres élégants. Un grand cabinet, bien chauffé et éclairé, les précédait. On y trouvait une toilette toute montée, garnie d’objets nécessaires pour refaire sa coiffure si elle était dérangée, une table a écrire, etc. un escalier communiquant avec une antichambre ol restaient les gens. A I’entrée se tenait un portier a la livrée du roi. On n’attendait pas un moment sa voiture.

Marquise

de La Tour du Pin-Gouvernet, Journal d’une femme de cinquante ans

TROISIEME

PARTIE

La premiere reine de La beauté

UN

ROI AMOUREUX

Selon le duc de Cro¥, le roi, amoureux, cédait aux caprices de la reine. Qui refusait une chose a Marie-Antoinette se retrouvait en délicatesse avec Louis XVI.

meilleurs amis, que, si la reine voulait des dépenses, il (Turgot) s’y refuserait et quitterait, et qu’il s’en ¢tait expliqué avec le maitre; mais comme le roi paraissait devenir plus amoureux de la reine, et qu’elle aimait a mener, on pouvait s’attendre a de grands débats, et que tout ce qui ne plierait pas devant la reine pourrait bien ne pas rester longtemps en place. Je

sus

aussi, de

ses

Duc de

Cro¥, Journal

inédit

UN

CONCERT

Voici le récit d’un concert de la

organisé dans

Paix, a Versailles, par la reine. Elle

étre

une

le salon se

révéle

excellente maitresse de cérémonie.

diner, on passa chez la reine, ou toute la cour trouva réunie, pour un grand concert dans le salon de la

Apres se

le

Paix. Il y eut des pliants dans la galerie pour les personnes présentées qui n’avaient pas eu d’invitations. On illumina le chateau comme les jours de grand appartement. Mille lustres descendaient du plafond, et des girandoles a quarante bougies surmontaient toutes les consoles. L’orchestre était place sur des gradins. Rien ne peut donner une idée de cette splendeur et de cette richesse. Les toilettes étaient miraculeuses. La reine, belle comme le jour, animait tout

de

son

éclat.

avait été prévenue que j’avais ’honneur d’étre I’amie intime de Mme la grande-duchesse, mais que je ne pouvais lui étre présentée par elle, n’étant Sa

Majesté

de ses valets son concert. Pendant que nous étions a diner, elle me fit encore dire, par une dame du palais, qu’elle me dispensait du cérémonial de la pas russe. Elle envoya de chambre me prier a

présentation. [..]

sur-le-champ

un

RACONTEE

La reine

PAR CEUX

regut,

me

lorsque j’entrai

QUI L'ONT CONNUE

en

effet,

avec une

109

bonté excessive

chez elle.

L..] La reine

me

fit

placer derri¢re elle

et Mme la comtesse

du Nord, entre Mme de Beckendorf et Mme de Vergennes. Elle me fit I’honneur de m’adresser la parole cinq ou six fois pendant le concert.

Baronne

d’Oberkirch, Mémoires sur la cour de Louis XVI et la société francaise avant 1789

DES FETES

au

FASTUEUSES

La reine donnait des fétes fastueuses Petit Trianon. La baronne d’Oberkirch raconte

ici une des

plus

belles a

laquelle

elle

a

assisté.

Le Petit Trianon est bati vis-a-vis du grand. Il appartenait autrefois a Mme Dubarry, et Louis XV I’avait fait

meubler avec goiit et magnificence. Bien que le chateau ne soit pas grand, il est admirablement distribué et peut contenir beaucoup de monde. Les jardins sont délicieux, surtout la partie anglaise que la reine venait de faire arranger. Rien n’y manquait : les ruines, les chemins contournés, les nappes d’eau, les cascades, les montagnes, les temples, les statues, enfin tout ce qui peut les rendre variés et trés agréables. La partie francaise est dans le genre de Le Notre et des quinconces de Versailles. Au bout se trouve une mignonne salle de spectacle, ou la reine aime a jouer elle-méme la comédie avec M. le comte d’ Artois et des amis intimes.

[..] La reine donnait la comédie a Trianon, pour Mme la comtesse du Nord. Ces toilettes de cour sont

le chemin de Paris a Versailles bien fatigant, lorsqu’on craint surtout de chiffonner sa jupe et ses falbalas. J’essayai pour la premiére fois une chose fort a

éternelles,

et

RACONTEE

PAR CEUX

QUI L'ONT CONNUE

111

la mode, mais assez génante : des petites bouilles plates et courbées dans la forme de la téte, contenant un peu d’eau pour y tremper la queue des fleurs naturelles et les entretenir fraiches dans la coiffure. Cela ne réussissait pas toujours, mais lorsqu’on venait a bout, c’était charmant. Le printemps sur la téte, au milieu de la neige poudrée, produisait un effet sans pareil. Mme la comtesse du Nord était déja dans son appartement au chateau lorsque j’y arrivai. Je rencontrai la reine dans son antichambre; elle sortait de chez ma princesse. Lorsque je lui fis mes révérences, elle eut la bonté de me remarquer, et me fit I’honneur de me dire avec sa grace ordinaire qu’elle comptait bien me voir le soir a Trianon. « Je vous y verrai venir avec grand plaisir, madame la baronne, ajouta-t-elle; Mme la comtesse du Nord parle trop souvent de vous pour qu’on n’en ait pas a vous recevoir plus souvent encore. » On donna a Trianon Zémire et Azor, ce délicieux opéra de M. Gétry. Il fut chanté dans la perfection; Sa Majesté y tient la main; elle est fort bonne musicienne et éléve du chevalier Gluck. Le petit théatre de Trianon est un bijou; il y a une décoration de diamants dont 1’éclat éblouit les yeux.

Apres Zémire et Azor vint La Jeune Frangaise au sérail, ballet d’action du sieur Gardel ainé, maitre des ballets de la reine. Les danses sont tout a fait gaies et touchantes, les

admirables et les acteurs plus admirables que les costumes. La cour était radieuse. Mme la comtesse du Nord avait sur la téte un petit oiseau de pierreries qu’on ne pouvait pas regarder tant il était brillant. Il se balangait par un ressort, en battant des ailes, au-dessus d’une rose, au moindre de ses mouvements. La reine le trouva si joli qu’elle en voulut un pareil. costumes

112

MARIE-ANTOINETTE

Il y eut ensuite un souper de trois par table. J'eus I’honneur d’étre

Elisabeth,

et de

tables, a cent couverts placee prés de Madame

regarder bien4 mon aise

cette

princesse.

Elle était dans tout I’éclat de lajeunesse et de la beauté et refusait tous les partis pour rester dans sa famille. que epouser le fils d’un roi doit Je

ne

puis

le fils d’un roi, disait-elle, et sur les Etats de son pére. Je je ne veux pas cesser de |’étre. pied du trone de mon frére, que

regner

serais plus francaise; Mieux vaut rester ici, au de monter sur un autre. La reine me fit I’'honneur de me parler plusieurs fois et de prendre part 4 ma conversation avec la princesse, dont elle entendait des bribes au milieu de toutes les autres. On alla ensuite dans les jardins voir I’illumination, qui était magnifique. Trianon est certainement un lieu enchanteur, mais bien des jardins de particuliers ont coiité plus cher, ainsi : la folie Boutin, la folie Saint-James, la folie Beaujon, le parc de Brunoy, que sais-je! On n’en a pas moins accusé la reine de dépenser les deniers du royaume en inventions insensées. Tout cela, parce qu’elle a fait un hameau suisse! N’est-ce pas une fantaisie exorbitante, en effet, pour la reine de France!!! Ah! I’envie est toujours cruelle; le secret des coléres est la. ne

Baronne d’Oberkirch, Mémoires sur la cour de Louis XVI et la société frangaise avant 1789

ROSE BERTIN

La modiste Rose Bertin doit

fortune

sa

renommée a sa meilleure cliente: Marie-Antoinette. Outre de lui avoir acheté les tenues les plus extravagantes et les plus cheres, la reine ’avait admise parmi ses amis. Ce qui était et

sa

inconvenant

yeux de la

cour.

visité Mlle Bertin depuis mon me parlait de ses merveilles; elle avait belle d’étre a la mode : on s’arrachait ses

Je n’avais pas retour, et chacun

repris

aux

encore

de plus bonnets. Elle m’en montra, ce jour-1a, el/le-méme, ce qui n’était pas une petite faveur, au moins une trentaine, tous différents. Il y avait surtout un petit chapeau bohé¢mien, troussé dans une perfection rare, sur un modele donné par une jeune dame de ce pays, dont tout Paris raffolait. Le chapeau avait une aigrette et de la passe-

steinkerque de nos peres; il avait une tournure tout a fait particuliere et originale. La reine cependant ne 1’accepta pas; elle dit qu’elle n’ était plus assez jeune pour cela, donnant ainsi un exemple prématuré a toutes les coquettes surannées qui s’obstinent a supprimer les almanachs, sans penser qu’on ne supprime point son visage et qu’il est souvent indiscret. menterie

comme

les

Je devais les bontés de Mlle Bertin

souvenir de Mme la comtesse du Nord dont elle avait conservé la pratique. Elle avait son portrait dans son salon a c6té de celui au

114

MARIE-ANTOINETTE

de la reine et de toutes les tétes couronnées qui I’honoraient de leur protection. Le jargon de cette mademoiselle etait fort

divertissant; c’était un mélange de hauteur et de

I’impertinence quand on ne la tenait pas de tres court, et qui devenait insolent pour peu qu’on ne la cloudt pas a sa place. La reine, avec sa bonté ordibassesse

qui

frisait

naire, I’avait admise a une familiarité dont elle abusait, et qui lui donnait le droit, croyait-elle, de prendre des airs

d’importance. Baronne

d’Oberkirch, Mémoires et

sur

la

cour

de Louis XVI

la société francaise avant 1789

UN MODELE

D ELEGANCE

Marie-Antoinette change un élément de sa toilette, les femmes de la cour ’imitent. Dans cet extrait, la reine déclare qu’elle ne portera plus de rose. Quel événement!

Lorsque

L’événement du jour était la déclaration faite par la reine de grandes réformes dans sa toilette. Sa Majesté a mis bien des amours-propres en émoi. Voila les femmes de trente ans obligées d’abdiquer, comme elle, les plumes, les fleurs et la couleur rose, la reine ayant signifié qu’elle n’en porterait plus, que c’était ridicule a son age.

Baronne

d’Oberkirch, Mémoires et

sur

la

cour

de Louis XVI

la société frangaise avant 1789

LE

Mme

MARIAGE DE

Campan

FIGARO

relate la

premiére fois ou elle a lu, au roi et a la reine, Le Mariage de Figaro de Beaumarchais. Marie-Antoinette trouve la pié¢ce «

mal congue et dénuée d’intérét

».

Les sollicitations

aupres du roi devenaient si pressantes que Sa Majesté voulut juger elle-méme un ouvrage qui occupait autant la société et fit demander a M. Le Noir, lieutenant de police, le manuscrit du Mariage de Figaro. Je regus, un matin, un billet de la reine qui m’ordonnait d’€tre chez elle a trois heures et de ne point venir sans avoir diné, parce qu’elle me garderait fort longtemps. Lorsque j’arrivai dans le cabinet intérieur de Sa Majesté, je la trouvai seule avec le roi; un siege et une petite table étaient déja placés en face d’eux et sur la table était posé un énorme manuscrit en plusieurs cahiers; le roi me dit : « C’est la comédie Beaumarchais, il faut que vous nous il y aura des endroits bien difficiles a cause des ratures et des renvois; je I’ai déja parcourue, mais je veux que la reine connaisse cet ouvrage. Vous ne parlerez a personne de la lecture que vous avez faite. » Je commengai. Le roi m’interrompait souvent par des exclamations toujours justes, soit pour louer, soit pour blamer. Le plus souvent, il se récriait : « C’est de mauvais goiit; cet homme raméne continuellement sur la la lisiez

:

scéne I’habitude des concerti italiens.

»

Au

monologue

RACONTEE

PAR CEUX

117

QUI L'ONT CONNUE

dans lequel il attaque diverses parties d’admi‘nistration, mais essentiellement a la tirade sur les prisons d’Etat, le roi se leva avec vivacité et dit : « C’est détestable, ¢a ne sera jamais joué : il faudrait détruire la Bastille pour que la représentation de cette piece ne fit pas une inconséquence dangereuse. Cet homme déjoue tout ce qu’il faut respecter dans un gouvernement. » Certes, le roi avait porté le jugement auquel I’expérience a di ramener tous les enthousiastes de cette bizarre production. « On ne la jouera donc point? dit la reine. Non, certainement, répondit Louis XVI; vous pouvez en étre sire. » de

Figaro,



[...] La reine

croyait que Paris allait étre bien attrapé en ne voyant qu’une piece mal congue et dénuée d’intérét, depuis que toutes les satires en avaient été supprimées. [...]

témoigna son mécontentement a toutes les personnes qui avaient aidé ’auteur du Mariage de Figaro a surprendre le consentement du roi pour la représentation de sa comédie. Ses reproches s’adressaient plus directement & M. de Vaudreuil pour ’avoir fait jouer chez lui. La reine

Le caractére violent et dominateur de I’ami de avait fini par lui déplaire.

Mme

Campan,

Mémoires

sur

sa

favorite

la vie privée

de Marie-Antoinette

DES DEBUTS

La

reine, coquette

DANS

L’IMPOPULARITE

susceptible, s’émeut d’étre moins applaudie qu’avant lorsqu’elle parait a ’'Opéra. Ce sont la les premiers signes de son impopularité. et

Je n’étais pas a la veille de pour

une

garnison obscure,

quitter Paris

pour

Falaise,

et

sans

Versailles,

donner bien

des regrets a tant de souvenirs, qui avaient déja rempli ma vie. La reine, de qui je fus prendre congé, m’assura d’une protection qu’elle ne m’a pas toujours accordée, et d’une bonté qu’elle n’a pas toujours eue; mais elle le pensait au moment ou elle daigna m’en assurer. Elle avait éprouvé une peine tres vive, il y avait quelques jours, dont elle était

sensiblement touchée, et qui pourra donner une idée de son coeur, et prouver a quel point il edit été facile, avec des conseils et des entours dignes d’elle, de la faire autant aimer de la nation, qu’elle désirait I’étre : le désirer si ardemment, ¢’était déja le mériter. Elle me fit I’honneur de me demander si j’avais été a I’opéra, la derni¢re fois qu’elle y était venue deux ou trois jours auparavant. « Oui, madame. Pourquoi ai-je été a peine applaudie ? Que leur ai-je encore



fait? —



Je n’ai pas remarqué que la reine... II est impossible que vous ne vous

apergu... au reste, en vérité, tant Paris : ce n’est pas ma tante.

pis

en

soyez pas pour le peuple de

RACONTEE

PAR CEUX

QUI L'ONT CONNUE

119

Votre Majesté attache trop de prix (quelques larmes roulaient dans ses yeux) a ce qui peut n’étre que I’effet du hasard, et d’ailleurs, si la reine me permet de le dire, dans un rang aussi €leve que le sien, il ne faudrait s’affliger que du bien qu’on ne fait pas et du mal qu’on ne peut ~

empécher.

»

Comte de

Tilly,

Mémoires

COMMENT

Le

soir, il arrivait

au

CHASSER UN ROI

roi de

de la reine. Comme il

se

joindre au

cercle d’amis

retirait a dix heures, et comme sa compagnie imposait des contraintes a ces jeunes gens, le jeu consistait a avancer les aiguilles de la pendule pour que Louis XVI s’en aille au plus vite. se

Le roi

lui-méme, qui aimait a réunir ses inclinations a celles de la reine, se conduisit constamment a I’égard de la favorite [Polignac] avec un soin et une bienveillance extrémes ; ce qui est d’autant plus remarquable de la part d’un roi qui, comme Louis XVI, mérite le titre d’honnéte homme. Il I’éleva aux honneurs, fit son mari duc et cordon-bleu. Dés que la favorite eut un appartement au chateau de Versailles (il était en haut du grand escalier), le roi partagea fréquemment, avec la reine et le comte d’ Artois, le charme de sa société intime : il y passait assez ordinairement une partie de la soirée. Mais la présence du roi imposait toujours plus ou moins de contrainte a une société jeune, et qui briilait de s’affranchir des entraves qu’ameéne, avec elle, 1a royauté partout ou elle se trouve. Cela donnait lieu, parfois, a une supercherie réputée alors

innocente. Le roi, qui était trés ponctuel, ayant I’habitude de se retirer a dix heures du soir, il arrivait qu’on avangat furtivement sur ce chiffre ’aiguille de la pendule, et, le succes obtenu, le cercle intime reprenait sans réserve toute

RACONTEE

PAR CEUX

QUI L'ONT CONNUE

121

gaieté dans I’absence du roi. Osons le dire, ce petit manege serait indigne aujourd’hui d’une cour qui aurait le sentiment de sa dignité. sa

Comte de

Tilly,

Mémoires

DES

Voici

une

BALS PLEINS DE FANTAISIE

description passionnante

de la

facon

dont se déroulaient les

bals de Marie-Antoinette. A la magnificence, elle avait ajouté de la fantaisie et de ’originalité.

J'ai déja parlé de certaines réformes qui avaient eu pour effet d’amoindrir le respect que la magnificence et I’appareil des fetes et des cérémonies entretiennent naturellement dans le cceur des sujets pour la majesté royale. Les fétes charmantes dont je vais parler ici semblaient avoir echappé a la proscription. On y voyait toujours briller cette noblesse et cette magnificence, dignes d’un grand roi, et cette galanterie, digne de la France. On ne les vit disparaitre qu’apres M. de Calonne, ce ministre célébre, plus capable encore que calomnié, qui ne laissa point s’éteindre les derniers rayons de la majesté royale. Si, par I’augmentation du déficit, il creusa davantage le précipice, il sut du moins, d’un bras vigoureux, retenir sur ses bords la monarchie préte a y tomber, et il I’aurait sauvée si le courage et le désintéres-

chacun avaient voulu appuyer ses projets. Les bals finirent en 1787; je ne les vis que deux hivers. C’était le roi qui les donnait a la reine les mercredis de chaque semaine, depuis le commencement de I’année jusqu’au caréme. Les pages de la chambre étaient chargés d’en faire les honneurs. Arrivés les premiers, ils sement de

RACONTEE

PAR CEUX QUI L’ONT CONNUE

123

attendaient les dames pour les conduire a leurs places, leur offrir des rafraichissements et les reconduire au souper ou a leurs voitures. Habitués au grand monde, ils mettaient dans ces fonctions la désinvolture de leur age et la politesse de leur rang. Les étrangers étaient toujours frappés de voir ces petits bons régents, dont la plupart portaient encore sur leurs visages les roses de I’enfance, se démener, courir, appeler, presser les gens du buffet, reconduire les dames, sans paraitre étonnés de ces grandeurs, ni fatigués du poids de leurs superbes habits. Dans la partie du chateau située a gauche de la cour royale, €tait une ancienne salle de spectacle que ses étroites dimensions avaient fait abandonner. C’était la que se donnait la féte. On y ajoutait plusieurs de ces pavillons de bois conservés a I’hotel des Menus Plaisirs, et qui, dressés en peu d’instants, décorés en quelques heures, formaient des palais ambulants. La distribution changeait souvent, et la salle de 1786 se fit surtout remarquer par son

€légance.

On entrait d’abord dans un bosquet de verdure garni de statues et de buissons de roses, et terminé par un temple ouvert ou était le billard. La verdure

un

peu sombre du

bosquet rendait plus

éclatante 1’illumination du billard. A droite, de petites allées conduisaient dans la salle de danse et dans celle dujeu; et pour conserver aux joueurs le tableau de la danse sans laisser évaporer la chaleur de ce beau salon, on avait clos une des portes par une énorme

glace

sans

tain, transparente

point qu’il fallait y placer empécher quelques mala-

au

Suisse en sentinelle pour droits de vouloir passer & travers. La salle du bal était un carré long dans lequel on descendait par quelques marches. Tout autour régnait une galerie un

qui laissait la liberté de circuler sans nuire a la danse, qu’on pouvait examiner entre les colonnes; ¢’était méme de 1a que

124

MARIE-ANTOINETTE

les personnes non présentées et admises dans les loges qui entouraient la salle en avaient la vue, et les pages avaient

soin de leur y faire porter des rafraichissements. A I’autre extrémité de la salle de danse était le buffet, qui terminait la perspective de la salle de jeu. Il était placé dans une demirotonde. D’énormes corbeilles de fruits et de patisseries séparaient de grandes urnes antiques remplies de liqueur, dont les couleurs s’apercevaient au reflet des lumiéres. Quatre coquilles de marbre contenaient des jets d’eau, qui jaillissaient toute la nuit et répandaient une douce fraicheur dans la salle de danse, tandis que de nombreux tuyaux de caloriferes échauffaient les autres appartements. Rien n’était oublié. Deux femmes de chambre se tenaient dans un cabinet de toilette pour réparer le désordre que la vivacité de la danse pouvait amener dans le costume. Et comme la disposition de la salle n’avait pu laisser pour ce cabinet qu’une demi-circonférence, on y avait adapté des glaces qui rendaient I’illusion parfaite et lui donnaient la forme d’une rotonde. Les costumes étaient en habits habillés et dansaient avec leurs chapeaux a plumet sur la téte, usage extrémement noble et gracieux, que je n’ai vu pratiquer qu’a la cour de France. Plusieurs hommes y portaient des habits noirs brodés en jais, et le reflet des lumiéres sur cette broderie rendait ce costume tres brillant. [1 fallait monter dans les carrosses, c’est-a-dire étre présenté, pour avoir I’entrée de ces bals et y danser. Tout ce qui était de service y entrait sans pouvoir y danser ni se mettre a table. Il n’y avait méme pas d’exceptions pour les officiers des gardes; aussi plusieurs d’entre nous faisaient-ils la cour pour venir souper a la table qu’on nous

préparait dans une salle particuliere. A

servait le souper dans I’ancienne salle de Chaque table était une douzaine de couverts, et

minuit,

spectacle.

on

RACONTEE

I’on

PAR CEUX

s’y réunissait

QUI L'ONT CONNUE

125

société. Les valets de pied du roi et de la reine servaient. Les mets les plus recherchés et les plus délicats y étaient offerts avec profusion. La famille royale soupait souvent au bal, le roi n’y arrivait qu’aprés avoir soupé a neuf heures, et allait se coucher, apres avoir fait un tric-trac dans un petit salon destiné a ce jeu. Ce prince, ami des mceurs et de toute régularité, n’aimait pas qu’on jouat gros. Malgré la simplicité et la bonhomie de Louis XVI, son rang et ses vertus en imposaient toujours un peu. II se retirait de bonne heure parce qu’il savait qu’une fois parti le bal s’égayerait et s’animerait davantage. L’étiquette devenait moins sévere; les vieux jeunes gens, qui se trouvaient trop 4gés pour se méler a ces plaisirs, se permettaient alors une contredanse ou une colonne anglaise. On les reconnaissait a leur téte se livrer nue; car ils étaient censés ne pas €tre venus pour a la danse, et ne s’étaient point habillés en conséquence. La reine, Madame Elisabeth, M. le comte d’ Artois, le duc de Bourbon, qui déja ne dansaient plus, le faisaient alors une fois par extraordinaire, et jamais, a la cour, on ne vit régner plus de décence, et en méme temps plus de franche gaieté. Le point du jour mettait fin a ces nuits brillantes. Nous reconduisions les dames a leurs voitures, apres leur avoir présenté des bouillons et des restaurants, et nous, les poches pleines de bonbons et d’oranges, débris du magniavec sa

fique

souper qu’on nous servait, nous allions chercher le repos que nous avions bien gagné. Il arrivait méme parfois que le bruit et le plaisir ne suffisaient point a empécher plusieurs pages de succomber au sommeil.

Comte

d’Hézecques,

Souvenirs d'un page a la cour de Louis XVI

QUATRIEME PARTIE

Marie-Antoinette

:

intrigante

ZU HIFLE!

Alors que I’Autriche réclame un renfort militaire a la France, ’empereur demande a Marie-Antoinette de faire pression sur Louis XVI pour obtenir aide de

régiments francais. La reine ne céde aux injonctions de Vienne.

pas

Le roi de Prusse, pour s’ opposer a cet accroissement de I’ Autriche, mit immédiatement sur pied deux armeées avec lesquelles il menaga d’entrer en Bohéme, et publia des

manifestes

qui représentaient les prétentions de I’ Autriche

moins fort douteuses. Alarmé de cette opposition, I’empereur réclama du roi de France le secours de 24 000 hommes, stipulé par le traité de 1756, pour le cas ou il serait attaqué dans ses possessions. [1 présenta le roi de Prusse comme agresseur et menagant la Bohéme tandis que celui-ci faisait le méme reproche a I’empereur au sujet de la Baviere. Le comte de Mercy fut chargé d’insister en France pour obtenir les 24 000 hommes ou un équivalent en argent. L’empereur écrivit en méme temps a la reine Marie-Antoinette sa

comme au

qu’elle pressat instamment le roi de le secourir. Avant de parler au roi, la reine fit venir chez elle le comte de Maurepas, et lui exprima I’intérét qu’elle prenait a la demande de son frére, et le désir qu’a I’égard de cette demande, lui, M. de Maurepas, disposit favorablement sceur, pour

le roi.

130

MARIE-ANTOINETTE

moment-la méme, et apres plusieurs années d’attente, la reine était enceinte pour la premiére fois, et aprés avoir expose avec a-propos cette circonstance et

Dans

ce

apres

avoir

exposé

a la reine les raisons

qui s’oppoFrance prit part a une guerre qui n’était ses intéréts, ni peut-étre méme avec la

saient a ce que la d’accord ni avec justice, il ajouta « que les intéréts de la France devaient etre, s’il etait possible, plus chers que jamais a la reine dans la circonstance heureuse qui lui promettait de donner un héritier au trone ». La reine répondit aussitot a M. de Maurepas qu’il rendait justice a ses sentiments pour la France, et qu’apres la conversation qu’elle venait d’avoir avec lui, elle ne se mélerait plus de cette affaire, qu’elle n’en parlerait méme pas au roi. Elle tint parole. Les démarches pressantes du comte de Mercy restérent infructueuses. J’ignore ce que la reine répondit a

je sais, ¢’est que, me trouvant a Vienne au mois de janvier 1779, I’empereur Joseph me dit a moi-méme qu’il était peu satisfait de la reine sa sceur son

frére; mais

ce

et trés mécontent

que

de la

cour

de France.

Comte de La

Marck, Correspondance

CETTE

MADAME DU

BARRY...

Le conflit entre Marie-Antoinette et la favorite de Louis XV, Mme du Barry, est lIégendaire. Le comte de Saint-Priest en raconte les origines.

que les agréments de cette belle fille captiveraient la tendresse du vieux monarque, mais il était engagé On avait

cru

dans les liens d’une courtisane, devenue comtesse du Barry, et favorite déclarée. On en instruit la dauphine avant son arrivée. « En ce cas, reprit-elle, je serai sa rivale, car je ferai tous mes efforts pour plaire a I’aieul de mon mari. » Mais cette bonne

disposition

ne

dura

guere.

La jeune

princesse

était entourée des créatures du duc de Choiseul, ministre renvoyé fort peu apres qu’elle fut arrivée, et auquel elle savait €tre redevable de son mariage, car il était connu que Louis XV avait préfére la princesse de Savoie qu’il fit ensuite épouser au comte de Provence, le puiné du dauphin. D’apres ces dispositions, la disgrace de Choiseul exaspéra la dauphine contre la favorite qui I’avait causée. Tout ce qui tenait a cette princesse prit part a sa querelle, et on remarqua, dans un voyage de Choisy, qu’a souper, les dames de la suite de la dauphine ne voulurent pas se placer a coté de Mme du Barry. La comtesse de Gramont eut pour cet esclandre la défense de paraitre a la cour.

Comte de Saint-Priest., Mémoires

INSOLENTE

En

plein

conseil des

AUDACE

ministres, Marie-Antoinette

permet d’envoyer

message au roi pour le convoquer. Louis XVI obéit et suspend la réunion pour retrouver la reine. Le comte de Saint-Priest est effaré d’une telle audace. se

un

En arrivant a

Marly, Necker regut un message de la reine pour se rendre aupres d’elle. Il trouva cette princesse avec les deux freres du roi, et il reconnut que ce prince, ayant eu communication du mémoire en question, |’avait fait lire

seulement a ces trois personnes, mais encore a plusieurs membres des deux premiers ordres honorés de sa confiance. La reine et les princes firent leurs efforts pour déterminer Neckera ne pas lire son mémoire au Conseil d’Etat, mais il fut inébranlable et nous raconta toute cette scene lorsqu’il nous rejoignit. Le Conseil commenga par cette lecture, elle était peu avancée lorsqu’il vint un message de la reine demandant le roi, chose qu’une reine des regnes précédents n’aurait os€ se permettre. Le roi sortit et nous restdmes a attendre son retour, ce qui fut assez long. Sa Majesté revint enfin et nous dit qu’elle prenait le parti de retourner a Versailles ou elle rassemblerait, que cependant il fallait donner ordre de préparer la salle pour une séance royale, ce dont on prévint en effet le Grand Maitre des cérémonies. non

RACONTEE

PAR CEUX QUI L'ONT CONNUE

133

[...] conseillers de la cour s’occupaient de se débarrasser de Necker et des ministres qui avaient adhéré a son plan de conciliation. J’étais de ce nombre. Cependant, avant de décider mon renvoi, la reine, qui était alors de concert avec les freres du roi et I’dme des directions secretes, voulut avoir un entretien avec moi avant de se prononcer sur mon sort. Elle me fit appeler dans son cabinet intérieur et, m’ayant fait asseoir, m’entreprit sur mon adhésion aux principes de Necker. Je lui parlai comme j’avais fait tant de fois au Conseil, sur la nécessité oll on aurait été, au point ou en étaient venues ces choses, pour la conciliation des trois ordres, de suivre ensuite le plan du directeur des finances. Cette réponse ne la satisfit pas; je voyais bien qu’il se préparait quelque chose, mais je n’en avais pas le fil. Necker lui-méme se croyait hors d’atteinte; il songeait, au contraire, au renvoi de MM. De Puységur et de Villedeuil, secrétaires d’Etat qui n’avaient pas été de son avis au Conseil; il m’insinua qu’il me destinait le département de Paris qu’avait Villedeuil, a quoi je fis alors peu d’attention, ne le croyant pas alors en mesure de decider le roi a ces changements. Pendant

ce

temps, le roi

et ses

Comte de

Saint-Priest, Mémoires

LA

REINE CONTRE LES MINISTRES

Le baron de Besenval relate ici

une

anecdote

représentative

du caractére intrusif de Marie-Antoinette dans les affaires de I’Etat. Elle souhaite ici la disgrace d’un ancien ministre de la Guerre. Le roi est si faible qu’il donne gain de

cause

a la reine.

d’Aiguillon, aprés la mort du roi, avait, ainsi que les autres ministres, tenu quelque temps dans ses deux places de ministre de la Guerre et des Affaires étrangéres, qu’il avait réunies en sa personne sous le régne précédent. Le duc

Mais

d’un mauvais ceil par le nouveau roi Louis XVI, et surtout par la reine. [...] Le duc d’Aiguillon, retiré du ministere, vivait mécontent a Paris, avec le trés petit nombre d’amis qu’il a toujours eus, mais a la téte d’une cabale, composée de gens obscurs et en sous-ordre, qui, échauffant le bas public, jetaient de la fermentation dans les esprits, occasionnaient un débordement de propos, de libelles, de vers et de chansons, ou le roi et surtout la reine n’étaient pas ménagés. Dans ce temps-1a se plaidait, au Chételet, le proces criminel du duc de Guines, proces intenté par un de ses secrétaires, nommé Tort, et dont le moteur caché vu

était le duc d’Aiguillon. La reine protégeait ouvertement le duc de Guines, et le duc d’Aiguillon avait pour lui M. de Vergennes et M. de Maurepas qui, content de voir

RACONTEE

PAR CEUX QUI L’ONT CONNUE

son neveu

éloigné

reine, n’était

pas

135

affaires, d’ailleurs mal avec la faché de lui donner des dégoiits, dont des

le duc de Guines aurait été la victime sans I’adresse et la fermeté que la reine, aidée des conseils de la comtesse Jules de Polignac, mit dans toute la suite de cette affaire, malgré la légéreté de son caractere. Les ministres agissaient en dessous, et portaient des coups fourrés; la reine les parait, en allant directement au roi, et faisant, d’un mot, souvent révoquer le lendemain, ou quelques heures apres, ce qui avait été accordé par la haine et la méchanceté. Des circonstances m’avaient encore plus rapproché de la reine. Elle me traitait avec beaucoup de bonté et de confiance, me parlant de tout ce qui I’intéressait. Je lui représentai avec force le danger qu’il y avait pour elle de laisser subsister une cabale aussi inquiétante, ayant a sa téte le duc d’Aiguillon, dont le caractére méchant, vindicatif et profond devait lui faire tout craindre; indépendamment de 1I’'importunité de se voir chansonnée a tout instant, de voir ses moindres démarches empoisonnées ou tournées en ridicule par cette foule d’émissaires que le duc d’Aiguillon tenait toujours a ses gages. Je lui fis comprendre la nécessité d’éloigner un tel homme.

[...] La reine sentit combien il lui était defaire de M. le duc d’Aiguillon.

important

de

se

[...] L’intérét de la reine aurait suffi pour me faire attaquer M. d’Aiguillon que je n’avais aucune raison personnelle de hair; mais d’autres considérations my portaient

136

MARIE-ANTOINETTE

C’était lui qui était I’auteur de la chute de M. de Choiseul; il convenait a mon sentiment de I’en punir. encore.

[...]

D’apres mes conseils, la reine se mit a travailler contre M. d’Aiguillon. Le roi personnellement, et par tout ce qui en revenait, était mal disposé pour lui; d’un caractere faible, méfiant, arrivant sur le trone sans avoir la moindre notion des affaires, il n’était pas difficile de lui donner des impressions; il était encore plus aisé d’en faire prendre a la reine, pour laquelle il avait tout le goiit qu'une femme aimable et remplie de graces peut inspirer, lorsqu’elle sait mettre en jeu tout ce qu’elle posséde d’adresse et de séduction, et qu’elle a la facilité de parler aussi souvent et aussi longtemps qu’elle veut a son mari. Elle ne parvint cependant a son but qu’au bout de six semaines.

Baron de

Besenval, Mémoires

UN coOTEUX CHATEAU

passionnant récit d’un des plus grands scandales du régne de Louis XVI. Le rachat

Voici le

du chéiteau de Saint-Cloud par le roi, et de Poffrir a la reine.

ce

afin

Pour suivre 1’ordre des temps, je vais parler d’ une grande affaire qui arriva a la cour au mois de mars 1785, attendu que, par ma charge aupres de la reine, j’ai été

obligé d’y

avoir quelque part. Le baron de Breteuil, tant pour faire sa cour a la reine et au feu duc d’Orléans, pére de ce monstre, que pour jouer une petite niche a Calonne, qui lui avait manqué surtout

de reconnaissance, proposa a Sa Majesté 1’acquisition de Saint-Cloud. Il fit donc envisager a la reine cette maison de plaisance comme un objet qui ne pourrait que lui

agréable, puisqu’elle la rapprochait des spectacles de Paris. Le seul reproche que I’on pourrait adresser au baron de Breteuil, ce n’est pas 1’acquisition en elle-méme; c’est qu’il aurait pu I’avoir a meilleur marché; elle efit été payée a trois millions. Il ne faut regarder cet objet que comme une bague au doigt de la reine. Le roi de France avait alors 477 millions de rente. Ne pouvait-il pas, sans s’exposer méme a la critique la plus passionnée, faire une galanterie a une femme qu’il chérissait avec tant de raison ?

étre

[..]

138

MARIE-ANTOINETTE

La reine envoya chercher Calonne pour lui annoncer la conclusion de cette affaire, et de prendre ses mesures pour que les termes de paiement fussent acquittés a leur échéance. Calonne, piqué, peut-étre avec raison, de ce que

affaire, qui était purement de son département, avait passé par un autre ministre, et qu’il n’y figurait tout au cette

plus que comme une estampille, répondit a Sa Majesté qu’il prendrait les ordres du roi, chez qui il passa dans le moment méme. Il lui fit envisager cette acquisition comme hors de raison sous le motif que le trésor royal n’était point en état de supporter cette charge; il fit au roi des observations bien exageérées et remplies de pathos, de sorte que Sa Majesté fit sentir a la reine qu’il ne fallait pas penser a Saint-Cloud. Elle en avait déja regu les compliments. Piquée, elle envoya chercher Calonne. Voici comme elle le regut : « Je sais, monsieur, tout ce que vous avez dit au roi pour le détourner de mon acquisition. Si cette affaire-la n’était pas publique, je m’en désisterais tres volontiers, quoiqu’elle me soit agréable; mais comme vous avez donné au roi pour prétexte la situation du trésor royal,

je lui remettrai I’état trés circonstancié de toutes vos dilapidations et déprédations, et des sommes immenses que vous avez données aux princes du sang et a mes beaux-fréres pour vous faire un appui aupres du roi, et de toutes celles que vous avez répandues dans la bourse des grands de la cour pour cerner et environner le roi des proneurs et le tromper journellement. Vous ferez ce qu’il vous plaira; mais si je n’ai pas Saint-Cloud, je vous défends de paraitre devant moi, et surtout de vous trouver chez Mme de Polignac quand j’y serai. » Calonne, tout stupéfait, court chez le roi, veut raccommoder la chose, et lui dit «

Sire,

cet

je

me

reine

:

:

vaut pas la peine d’en causer a la retournerai et trouverai un moyen de faire

objet

ne

RACONTEE

PAR CEUX

QUI L'ONT CONNUE

139

face a tout. 11 faut écrire a M. le duc d’Orléans de venir signer le contrat, puisque la reine le désire; mais j’arrangerai si bien les choses par la contexture des lettres patentes, qu’elle croira avoir Saint-Cloud, et elle n’aura pas Saint-Cloud. » Le duc d’Orléans arriva le lendemain samedi, et signa le contrat. Le vendredi suivant, le marquis de Paulmy, chancelier de la reine, vint me voir. « Vous étes sans doute instruit, monsieur, de I’acquisition de Saint-Cloud ? Oui, je le sais, et je sais également que la reine vous a nommeé son ministre plénipotentiaire pour en faire le traité. Voici un projet de lettres patentes pour tre annexe au plein pouvoir que vous voudrez bien me donner. » Apres en avoir fait la lecture, je lui dis : « Quel est le maraud qui a fait le projet de ces lettres —

patentes ? C’est M. de Calonne. Il peut y avoir du courage a un ministre de refuser la reine, mais c’est toujours une lacheté de la tromper. » La-dessus, il m’apprit ce qui s’était passé entre lui et —



ministre. [1 me dit qu’il était arrivé la veille chez lui a I’ Arsenal et avoir ainsi débuté : « Ma visite a deux objets : I’un qui vous regarde et

ce

faible; I’autre, c’est I’acquisition de Saint-Cloud, dont je veux vous parler. Quant a votre vade, je vous dirai que nous payons les dettes de M. de Maillebois,

qui

est

qui

va

commander en Hollande. Dans I’état qu’il nous en a remis, vous y €tes classé a raison de cent mille écus. Voulez-vous que Mme de Maillebois vous les doive ? Nous les lui compterons. Voulez-vous recevoir votre

remboursement? Je ferai porter cette nal. »

somme

a 1’ Arse-

140

MARIE-ANTOINETTE

M. de

Paulmy, comme on se doute bien, accepta le second parti. « Quant a I’acquisition de Saint-Cloud, c’est une folie mise dans la téte de la reine. Elle vous a nommé ministre plénipotentiaire. Voici un projet de lettres

que I’on son

a

patentes qu’il faut

a ces pleins pouvoirs. » M. de Paulmy me dit lui avoir fait observer que ces lettres avaient I’air de donner a la reine Saint-Cloud en propriété, mais que réellement elles ne lui donnaient annexer

rien.

Voulez-vous, lui dit M. de Calonne, que I’empereur ait une propriété en France, dans le cas que la reine vien«

drait a mourir —

sans

Allez, allez,

enfants? ces

gens-la

sont

toujours

assez

grands

pour s’entendre ensemble. » M. de Paulmy finit par me dire que dans tout cela il ne trouvait pas grand mal, et moi par lui répondre que je prendrais les ordres de la reine. Je lui écrivis dés le soir méme, et elle me fit dire de me rendre le samedi chez elle a neuf heures du soir. Des qu’elle me vit ; « C’est pour I’affaire de Saint-Cloud que me

vous

voulez

parler?





Qui, madame. Ces

gens-la m’ont bien tourmentée pour une pareille

vilenie. Je le sais, madame; mais j’ai des observations a faire sur ce sujet a Votre Majesté. Qui, mais vous retarderez encore mon affaire ? Non, madame, puisqu’il est neuf heures et demie du soir, et qu’on ne peut rien expédier cette nuit. Je suis secrétaire des commandements de Votre Majesté moyennant finances, ainsi je ne puis étre par trop humilié de peu de confiance que Votre Majesté aurait en moi. Elle en a un qui n’en porte pas le nom, mais qui a sa confiance : ¢’est —





RACONTEE

PAR CEUX

QUI L'ONT CONNUE

141

I’abbé de Vermont. Je supplie la reine, pour 1’acquit de ma conscience et ma tranquillité, de lui remettre ce petit mémoire, et demain j’exécuterai aveuglément toutes ses volontés. » Le lendemain matin, elle m’envoya chercher dés huit heures. Elle était purgée. « Vos observations ont été trouvées on ne peut plus judicieuses. Il faut avouer que ce Calonne est un grand polisson. Il faut vous trouver ici a midi et demi. On rédige de nouvelles lettres patentes que je vous remettrai. Je ne verrai que les princes et princesses, M. de Paulmy et

»

Vous.

Elle nous fit en effet entrer a cette heure I’un et I’autre. Elle adressa ainsi la parole a M. de Paulmy : « Vous avez remis a M. Augeard un projet de lettres patentes; elles sont trop peu convenables a la dignité de ma personne et a mes int€réts pour que je prétende m’en servir; en voici d'autres que vous jugerez certainement

plus décentes.

Augeard va vous en faire la lecture. Elles seront annexées aux pleins pouvoirs que je vais vous

donner.

M.

»

Paulmy s’excusa sur ce que c’était M. de Calonne, ministre du roi, qui les lui avait remises. « Je le sais, répliqua la reine; mais cela ne devait pas vous dispenser de m’en faire part avant de les remettre a M. Augeard. » Dés que j’en eus fait la lecture, la reine, s’adressant toujours a M. de Paulmy, qui était dans un embarras inexprimable : M. de

«

Comment trouvez-vous celles-ci?

Infiniment mieux; mais ne souffrent des oppositions a Parlement. » —

j’ai peur qu’elles I’enregistrement du

142 Je

MARIE-ANTOINETTE

pris

la

parole

:

J’assure bien Votre Majesté qu’elles n’en souffriront point; M. de Paulmy y mettra tous ses soins. 11 a des parents puissants dans le Parlement, j’en ai aussi, et tout se passera pour le mieux. » «

La reine fit

signe

a M. de Paulmy de se retirer, et je restai seul avec elle. Elle me dit : « Mon chancelier était un peu embarrassé. Ce Calonne

grand

drdle. Il

demande une audience particuliere; oui, je la lui donnerai. Monsieur Augeard, je n’oublierai jamais le service que vous me rendez, et votre fidele attachement. » Peu de temps apres, je fus obligé de me rendre dans mon département, puis dans la Suisse et I’ Allemagne. Je rentrai en France par la Lorraine allemande, ou je trouvai a Dieuze, a mon adresse, plusieurs pamphlets intitulés Supplément au journal de Paris. Je me doutais bien que c’était Lemaitre qui avait profité de mon absence pour s’égayer aux dépens de Calonne, et il faut avouer que ce ministre lui faisait beau jeu. Lemaitre avait pris ce titre pour éviter toute espéce de soupgon a mon égard. En effet, il était de toute impossibilité, tant hors du royaume, que j’eusse la moindre part a des pamphlets qui faisaient la critique de la besogne qui avait paru trois ou quatre jours auparavant. Qu’ils continssent de tres grandes vérites, ils étaient assaisonnés de beaucoup d’aigreur et de méchanest un

me

cete.

J.M.

Augeard,

Mémoires secrets

CoNTRE NECKER

menées par Marie-Antoinette pour faire renvoyer le ministre Necker. La encore, on constate sa grande influence relate les

Augeard

J.M.

intrigues

roi indécis.

sur un

Lecture faite, la reine me dit ; « Est-ce que vous croyez que M. Necker veut

nous

tromper? sais pas, madame, si la volonté, si I’intention de M. Necker est de tromper Vos Majesté€s, mais je suis —

sir

Je

ne

c’est la méme chose pour I’Etat. Comment! M. Necker nous ferait jouer notre

qu’il



se

trompe

:

quitte ou double? Madame, je vous estimerais bien heureuse : Vos Majestés auraient une chance pour elles; je ne leur en

royaume a —

connais —



aucune.

Miséricorde! que Une

grande

me

dites-vous donc 1a?

vérité.

Je suis bien fachée que mémoire a mon frére Artois. —

vous

ayez montré

ce

pourquoi donc, madame? Dans les familles particuliéres, quand il arrive de grands malheurs on se rassemble tous, quand méme il y aurait quelques petits chiffonnages parmi les parents. —

Et

144

MARIE-ANTOINETTE

Ce n’est pas que mon frére d’ Artois ne nous aime pas, mais il est poussé par une faction infernale qui nous —

perdra tous. Et elle

se

»

mit a

pleurer

et

a essuyer

ses

yeux

avec son

mouchoir. «

Que voulez-vous que je fasse de ce mémoire ? Le présenter au roi, et qu’il force M. Necker d’y



répondre.

parie ma téte qu’il ne le pourra jamais. » Le roi le communiqua a cet homme, qui lui demande quinze jours pour y faire ses observations. A ce terme, le roi lui en parla, et, sous prétexte d’affaires immenses le que lui procuraient les Etats généraux, il demande a Sa Majesté quinze autres jours. Le 23 juin arriva, et jamais il n’y a répondu. Le vendredi suivant, je rencontrai Target dans la galerie. Apres lui avoir fait mon compliment sur ce qu’il était des Etats généraux, je lui dis : « Votre grande attention et votre principal soin doivent Je

consister, dans tout ce que vous ferez, de rogner les pouces

plus prés possible, surtout d’exiger leur responsabilité; ce sont eux qui sont les vraies causes de notre malheur et de ceux du roi. Il m’est impossible d’imaginer que vous puissiez avoir d’autres intentions. Le roi se livre de trop bonne grace dans vos bras et a dans son cceur trop d’amour pour son peuple pour que je puisse croire que qui des ministres le

soit dans votre assemblée veuille atténuer son autorité légitime. Que ce déficit, tout considérable qu’il est, ne vous effraye pas. J’ai des moyens de le faire disparaitre sans que

ce

banqueroute, sans aliénation de domaines, sans création de charges nouvelles et sans toucher aux droits et a la propriété d’aucuns citoyens. » Voici sa réponse : « S’il existait dans le royaume un particulier quelconque qui, par hasard ou autrement, elit découvert une mine d’or emprunt,

sans

impéts,

sans

RACONTEE

PAR CEUX

145

QUI L'ONT CONNUE

le canal de Versailles, il faudrait étouffer cet homme-la; nous tenons aujourd’hui le roi dans notre puissance, il y passera toute I’étendue de la filiere. » Je ne puis peindre ma surprise et mon indignation. Je courus sur-le-champ chez la reine pour I’en avertir, je ne pus la voir qu’a neuf heures du soir. Je lui demandai un autre travail particulier. Elle me dit : « Je ne puis pas demain, je passe la journée a Meudon auprés de mon fils; je ne puis pas aprés-demain, c’est la des bleus, je retourne apres midi a grosse et

longue

comme

cordons

procession

Meudon. A lundi dix heures du matin. » En entrant chez elle, voici comment je débutai : « 11 est de toute nécessité que je rende compte a Votre Majesté d’une conversation que j’ai eue avec Target, qui me confirme de plus en plus qu’il se forme dans le royaume

conjuration. la lui avoir rendue mot »

une

Apres d’ajouter:

pour mot, je

me

permets

Le monstre que Vos Majestés ont a combattre sera peut-étre dans un mois trop fort pour le terrasser. Il faut le «

prévenir dans ce moment-ci, cela vous doit étre encore tres facile. Je supplie Votre Majesté de vouloir bien a ce sujet Je désirerais que le roi commenune lettre congue a peu par écrire aux Etats prés dans ces termes: “Je suis dans |’usage, messieurs, de passer une partie de cette saison dans une maison de

m’écouter

un

gat

moment.

geénéraux

partirai dans quatre jours pour Compiégne. Je serais faché de m’éloigner de vous; vous me ferez donc plaisir de vous rendre a Soissons, pour étre 1a plus a porplaisance. tée les

Je

des autres, a raison des conférences que nous ne cesserons d’avoir pour arriver aux moyens de faire mutuellement le bonheur des peuples.” Ils n’ oseront point

aujourd’hui refuser Vos Majestés. serait peut-étre plus temps.

encore

il

ne

uns

Dans

un

mois,

146

MARIE-ANTOINETTE

leur installation a Soissons le roi enverrait au Parlement des lettres patentes pour le transféerer a Nyon. Elles y seraient enregistrées librement; cela vaut beaucoup mieux que la voie des lettres de cachet que vous a fait employer M. de Lamoignon; vous feriez ensuite former sous Compieégne un camp de plaisance

Cinq a six jours aprés

d’environ trente mille hommes, vos personnes seraient alors en sireté. Si ensuite, par hasard, il s’élevait dans les Etats généraux un étre assez ingrat pour, oubliant vos actes de bienveillance, vous disputer la moindre petite portion de votre autorité légitime, le roi enverrait a Soissons un ministre pour notifier a I’ Assemblée, qu’étant instruit d’'une maniére sire de ce qui s’était dit et passé la veille, il déclarait que si par la suite on agitait de pareilles questions, il ne pourrait traiter les auteurs de la motion que comme criminels de lése-majesté, et les livrerait a la justice pour leur proces €tre fait et parfait; et si malgré cet avis un étre assez hardi s’avisait de passer outre cette défense, quand méme ce serait le duc d’Orléans, il faudrait le faire enlever la nuit par six cents dragons, et lui faire trancher la téte par un jugement légal du Parlement. » La reine, j’en suis certain, en a parlé au roi, qui |’a proposé a Necker. Ce ministre I’en a détourné sous prétexte qu’il n’y avait point d’argent au trésor pour transférer la famille royale a Compiégne. [1 se contenta de lui dire que si sa personne ne se croyait pas en streté, il était suffisant de faire venir aux portes de Paris une vingtaine de mille hommes qui contiendraient la capitale, sans forcer les Etats généraux d’aller Soissons. Cela eit été cependant bien différent; il était bien plus difficile de corrompre les

a

troupes de Compiegne. La reine «

a

Mais

quittés,

me

dit ensuite

:

qu’auriez-vous fait si, quand I’archevéque nous on vous

elit donné€ les finances?

RACONTEE

PAR CEUX QUI L'ONT CONNUE

147

Rien de tout ce qu’il a fait. Mais nous avions promis les Etats genéraux trop formellement; les parlements tous nous tourmentérent, nous excédérent, ils s’étaient déclarés incompétents en —



mati¢re d’imp6Gts. Ils avaient raison, madame; mais ils ont eu tort de demander la convocation des Etats généraux, cela ne les regarde pas, parce qu’ils n’ont absolument de pouvoir que celui qu’ils tiennent du roi, et que pour I’étendue du res—

sort

qui

leur est circonscrit.

»

[...] Je vous comprends; je ne sais pas comment cette réflexion-la n’est pas venue a M. Necker, car le nombre des députés aurait été infiniment moins nombreux. «

garderais bien, madame, d’inculper les intentions de M. Necker; mais ou a-t-il appris notre constitution et les lois du royaume ? Il y a trois ordres qui le —

Je

me

composent; dans les anciennes assises nationales, ils étaient tous parfaitement égaux en nombre, pour qu’un ordre ne pit pas nuire aux deux autres. Oui, mais le tiers état étant vingt-trois fois plus considerable que les deux autres ordres, M. Necker a cru qu’il était juste de lui donner une double représentation. —

Mais, madame, si c’est a raison de la population d’un ordre que la représentation en doit étre fixée, le raisonnement de M. Necker n’est pas juste; il faudrait lui donner vingt-trois fois plus de représentants; mais c’est —

parce qu’il est vingt-trois fois plus considérable que I’on ne devait pas en augmenter les forces, car si on vient a opiner par téte, il pourrait bien en résulter la destruction

de la noblesse et du

clergé.

148

MARIE-ANTOINETTE



La noblesse et le

clergé, ajouta la reine,

des torts vis-a-vis de nous; ils que les parlements. —

Ce serait bien mal a

et toute leur

existence de

nous

ont

ont bien

abandonnés, ainsi

Ils tiennent leurs places bienfaits, et le tiers état, ne

eux.

vos

devant rien, est aussi moins dans votre dépendance. Quant a vos parlements, ils n’en ont jamais voulu a votre

vous

autorit€, mais bien a celle de

jamais pensé qu’a —

plus

vos

ministres, qui n’ont

la leur.

Vous étes bien

coupable

de

ne vous

étre pas fait

connaitre.

dois jamais, madame, parler & Votre Majesté que des affaires de sa maison, je ne suis point ministre; si je m’étais avisé de vous parler des affaires d’Etat, vous auriez pu, et avec raison, me regarder comme un intri—

Je

ne

gant.

puis concevoir pourquoi on laisse des tribunes et qu’on y laisse surtout entrer la populace. Je ne sais pas pourquoi M. Necker n’y a pas prévu, car cela peut devenir tres dangereux. Votre Majesté a grandement raison, mais je vois bien d’autres choses encore bien plus dangereuses. —

Je

ne



Votre attachement pour moi peut aussi vous faire voir les choses d’une maniére trop exaltée. Oh! madame, que je désirerais me tromper! Je —



demande qu’une seule chose 4 Votre Majesté, c’est d’exécuter le projet de Compiegne. » Notre conversation en reste la; mais quelques jours apres elle me dit : « Compiégne n’aura pas lieu, mais vous serez content ne

de

ce

qui

va se

Elle voulait lendemain

ou

passer.

»

de la journée du 23 le surlendemain elle me dit : me

parler

juin;

et le

RACONTEE

QUI L’ONT CONNUE

PAR CEUX

149

Je crois effectivement que vous avez raison sur le compte de M. Necker, nous saurons mettre ordre a tout «

cela. » Le roi

nomma

alors

un

ministere

composé de gens plus

forts. J.M.

Augeard,

Mémoires secrets

L’AFFAIRE

Mme

DU

COLLIER

Campan raconte,

dans le détail, la fascinante et célebre Affaire du Collier, qui fit grand bruit a Versailles et a Paris.

Peu de temps apres le mouvement donné a I’esprit public, par la représentation du Mariage de Figaro,

intrigue sourde, combinée par des escrocs, et qui se préparait dans I’ombre d’une société corrompue, devait une

essentiellement attaquer le caractere de la reine, et porter I’atteinte la plus directe a la majesté du trone et au respect qui lui est dii. Je vais parler de cette fameuse intrigue du collier acheté, disait-on, pour la reine par le cardinal de Rohan. Je n’omettrai pas une seule des circonstances qui ont €t¢ a ma connaissance : les moindres détails prouveront a quel point la reine devait €tre €éloignée de craindre le coup qui la menagait, et qu’on doit attribuer a

fatalité que la prudence humaine ne pouvait prévoir, mais dont, a la vérité, elle pouvait se dégager avec plus d’habileté. J'ai dit qu’en 1774 la reine avait acheté, du joaillier Boehmer, des girandoles de trois cent soixante mille francs, les avait payées sur les propres fonds de sa cassette, et avait mis plusieurs années a effectuer ce paiement. Depuis ce temps, le roi lui avait fait présent d’une parure de rubis et de diamants blancs, puis d’une paire de bracelets de deux cent mille francs. La reine, apres avoir fait changer une

RACONTEE

PAR CEUX QUI L'ONT CONNUE

151

la forme de ses parures de diamants blancs, avait dit a Boehmer qu’elle trouvait son écrin assez riche, et ne voulait plus y rien ajouter; cependant ce joaillier s’occupait depuis plusieurs années de réunir un assortiment des plus beaux diamants en circulation dans le commerce, pour en composer un collier a plusieurs rangs, qu’il se proposait de faire acheter a Sa Majesté; il I’apporta chez M. Campan, le priant d’en parler a la reine pour lui donner le désir de le voir et d’en faire I’acquisition. M. Campan refusa de lui rendre ce service, et lui dit qu’il sortirait des bornes de son devoir, s’il se permettait de proposer a la reine seize cent mille francs, et qu’il ne croyait méme pas que la dame d’honneur ni la dame d’atours voulussent se charger d’une semblable commission. Baechmer obtint du premier gentilhomme d’année de service chez le roi, de présenter cette superbe parure a Sa Majesté qui en fut si satisfaite, qu’elle désira en voir la reine ornée, et fit porter I’écrin chez elle : mais la reine I’assura qu’elle serait tres affligée que 1’on fit une dépense aussi considérable pour un pareil objet; qu’elle avait de beaux diamants, qu’on n’en portait plus a la cour que quatre ou cinq fois par an; qu’il fallait renvoyer ce collier, et que la construction d’un navire était une dépense bien préférable a celle que I’on proposait. Beehmer, désolé de voir son esperance trompee, s’ occupa, dit-on, pendant quelque temps, de faire vendre son collier dans diverses cours de I’Europe, et n’en trouva pas qui fiit disposée a faire I’acquisition d’un objet aussi cher. Un an aprés cette tentative infructueuse, Beehmer fit encore proposer au roi d’acheter son collier de diamants, partie en paiements a diverses échéances, et partie en rentes viagéres : on fit envisager ses propositions comme trés avantageuses, et le roi en parla de nouveau a la reine; ce fut en ma présence. Je me souviens que la reine lui dit que si réellement le marché une

dépense de

152

MARIE-ANTOINETTE

n’était pas onéreux, le roi pouvait faire cette acquisition, et conserver ce collier pour les époques des mariages de ses

enfants, mais qu’elle

s’en

parerait jamais,

voulant pas qu’on pit lui reprocher dans le monde d’avoir désiré un objet d’un prix aussi excessif : le roi lui répondit que ses enfants étaient trop jeunes pour faire une dépense qui serait augmentée par le nombre d’années ou elle resterait sans utilité, et qu’il refuserait définitivement cette proposition. Baehmer se plaignit a tout le monde de son malheur; et des gens raisonnables lui reprochaient d’avoir pens€ a réunir des diamants pour une somme si considérable, sans avoir eu le moindre ordre a ce sujet. Cet homme avait acheté la charge de joaillier de la couronne, ce qui lui donnait quelques entrées a la cour. Apres plusieurs mois de démarches inutiles et de vaines plaintes, il obtint une audience de la reine qui avait prés d’elle la jeune princesse sa fille. Sa Majesté ignorait pour quel sujet Beehmer avait demandé cette audience, et ne croyait pas que ce fiit pour lui reparler d’un bijou deux fois refusé par elle et par le roi. Beehmer s’écrie :

se

jette

ne

a genoux,

joint

ne

les mains,

pleure,

et

n’achetez mon collier. Je ne veux pas survivre a tant de malheurs. D’ici, madame, je pars pour aller me précipiter dans la riviere. Levez-vous, Beehmer, lui dit la reine, avec un ton assez sévere pour le faire rentrer en lui-méme, je n’aime point de pareilles exclamations; et les gens honnétes n’ont pas besoin de supplier a genoux. Je vous regretterais, si «

Madame, je suis ruiné, déshonoré, si

vous



donniez la mort, comme un insensé auquel je prenais intérét, mais je ne serais nullement responsable de ce malheur. Non seulement je ne vous ai point commandé I’objet qui, dans ce moment, cause votre désespoir, vous vous

RACONTEE

PAR CEUX

QUI L'"ONT CONNUE

153

mais toutes les fois que vous m’avez entretenue de beaux assortiments, je vous ai dit que je n’ajouterais pas quatre diamants a ceux que je possédais. Je vous ai refusé votre collier; le roi a voulu me le donner, je I’ai refusé de méme : ne m’en parlez donc jamais. Tachez de le diviser et de le vendre, et ne vous noyez pas. Je vous sais tres mauvais gré de vous étre permis cette scene de désespoir en ma présence et devant cette enfant. Qu’il ne vous arrive choses semblables. Sortez. » Boehmer se retira désolé, et ’on n’entendit plus parler de lui. Pendant que la reine était en couches de Mme Sophie,

jamais de

dit que M. de Sainte-James 1’avait fait prévenir que Boehmer s’occupait encore de la vente de son collier, et que Sa Majesté devait, pour sa propre tranquillité, chercher a savoir ce que cet homme en avait fait; elle me’

elle

me

recommanda de ne point oublier, la premicre fois que je le rencontrerais, de lui en parler, sous prétexte d’interét pour lui; je le vis peu de jours apres, et lui ayant parlé de son collier, il me dit qu’il €tait bien heureux, qu’il avait vendu cet objet a Constantinople pour la sultane favorite. Je rendis cette réponse a la reine qui en fut charmée, mais qui ne concevait pas qu’on achetat a Paris des diamants pour le grand seigneur.

Depuis longtemps la reine évitait de voir Beehmer dont elle craignait la téte exaltée, et son valet de chambre joaillier était seul chargé des réparations a faire a ses parures. A I’ ¢poque du baptéme de monseigneur le duc d’Angouléme, le roi lui fit présent d’une épaulette et de boucles de diamants, et fit donner & Boehmer I’ordre de remettre ces objets a la reine; il les lui présenta a I’heure ou Sa

Majesté revenait de

la messe, et lui remit en méme temps une lettre en forme de placet. II disait a la reine, dans cet écrit, « qu’il était heureux de la voir en possession des plus beaux diamants connus en Europe, et

154

qu’il

MARIE-ANTOINETTE

la

priait

de ne point I’oublier ». La reine lut tout haut ce que lui avait écrit Baehmer, et n'y vit qu’une preuve d’aliénation d’esprit, ne concevant pas comment il lui faisait compliment sur la beauté de ses diamants et lui écrivait pour la prier de ne pas I’oublier; elle briila ce papier a une bougie qui se trouvait allumée, ayant quelques lettres a cacheter, et dit : « Cela ne vaut pas la peine d’étre garde. » Elle a depuis beaucoup regretté ce

placet énigmatique. Apres avoir briillé

papier, Sa Majesté me dit : « Cet homme existe pour mon supplice; il a toujours quelque folie en téte; songez bien, la premiere fois que vous le verrez, a lui dire que je n’aime plus les diamants, que je n’en acheterai plus de ma vie; que si j’avais a dépenser de I’argent, j’aimerais bien mieux augmenter mes propriétés de Saint-Cloud par "acquisition des terres qui les ce

entrez dans tous ces détails avec lui pour I’en convaincre et les bien graver dans sa tte. » Je lui

environnent;

demandai si elle désirait que je le fisse venir chez moi; elle me dit que non; qu’il suffirait de saisir la premiere occasion ou je le rencontrerais ; que la moindre démarche auprés d’un pareil homme serait déplacée. Le 1* aot je quittai Versailles pour aller a ma maison de campagne; dés le 3, je vis arriver Beehmer qui, fort inquiet de n’avoir eu aucune réponse de la reine, venait me demander si elle m’avait chargée de quelque commission pour lui; je lui m’en avait donné aucune, qu’elle n’avait rien a lui commander, et je répétai fidelement tout ce qu’elle m’avait ordonné de lui dire. « Mais, me dit Beehmer, la réponse a la lettre que je a qui dois-je m’adresser pour I’ obtenir? lui ai

répondis qu’elle

présentée,

ne

Sa Majesté lui —A dis-je; personne, placet sans méme avoir compris ce que

lui dire.

brilé votre vous vouliez a

RACONTEE

PAR CEUX

155

QUI L'ONT CONNUE

Ah! madame, s’écria-t-il, cela n’est pas possible, la De Pargent, reine sait qu’elle a de I’argent a me donner! monsieur Bcechmer ? Il y a longtemps que nous avons sold¢ vos derniers comptes pour la reine. Madame, vous n’étes pas dans la confidence; on n’a pas soldé un homme que I’on ruine en ne le payant pas, lorsqu’on lut doit plus —





Avez-vous perdu |’esprit? de quinze cent mille francs. lui dis-je; pour quel objet la reine peut-elle vous devoir une Pour mon collier, madame, me somme si exorbitante? Quoi, repris-je encore, répondit froidement Boehmer. ce collier pour lequel vous avez inutilement tourmenté la —





reine

pendant plusieurs années! Mais vous m’aviez dit que C’est la reine vous I’aviez vendu pour Constantinople ? qui m’avait fait ordonner de faire cette réponse a tous ceux qui m’en parleraient », reprit ce fatal imbécile. Alors il me —

dit que la reine avait voulu avoir le collier et le lui avait fait acheter par mon seigneur le cardinal de Rohan. « Vous €tes trompeé! m’écriai-je, la reine n'a pas adressé la parole une seule fois au cardinal depuis son retour de Vienne; il n’y a pas d’homme plus en défaveur a sa cour. Vous étes trompée vous-méme, madame, me dit Beehmer, elle le voit si bien en particulier, que c’est a son éminence qu’elle a remis trente mille francs qui m’ont été donnés pour premier acompte, et elle les a —

pris,

présence, dans le petit secrétaire de porcelaine de Sevres, qui est auprés de la cheminée de son boudoir. Et c’est le cardinal qui vous a dit cela? Oui, Ah! quelle odieuse intrigue! madame, lui-méme. Mais, a la vérité, madame, je commence m’écriai-je. a étre bien effray€, car son éminence m’avait assuré que la reine porterait son collier le jour de la Pentecdte, et je ne le lui ai pas vu; c’est ce qui m’a décidé a écrire a Sa Majeste. » Ensuite il me demanda ce qu’il devait faire. en sa









Je lui conseillai d’aller a Versailles,

au

lieu de retourner

156

MARIE-ANTOINETTE

a Paris d’ou il venait en ce moment, d’obtenir de suite une audience du baron de Breteuil qui était son ministre,

chef de la maison du roi; de prendre garde a lui : qu’il me paraissait fort coupable, non comme marchand de diamants, mais parce qu’ayant une charge qui lui avait fait préter serment de fidélité, il était impardonnable d’avoir agi sans des ordres précis du roi, de la reine ou du ministre. Il me répondit qu’il n’avait pas agi sans des ordres précis, qu’il avait tous les billets signés par la reine, et que méme il avait été forcé de les montrer a comme

plusieurs banquiers pour obtenir une prolongation des ¢poques de ses paiements. Je pressai son départ pour Versailles; il m’assura qu’il s’y rendrait de suite : au lieu de suivre

mon

conseil, il alla chez le cardinal,

et c’est de

visite de Bachmer que son éminence avait fait un mémento qui fut retrouveé dans le tiroir d’un bureau que M. I’abbé Georgel n’avait pas visité, lorsqu’il briila, par I’ordre de son éminence, tous les papiers qu’elle avait a Paris. Ce mémento portait ces mots : « Aujourd’hui, 3 aolit, Baechmer a été a la maison de campagne de Mme Campan qui lui a dit que la reine n’avait jamais eu son collier et qu’il était trompé. » Lorsque Boehmer fut parti, je voulus le suivre et me rendre chez la reine, a Trianon; mon beau-pére m’en empécha, et m’ordonna de laisser le ministre débrouiller cette

pareille affaire; que c’était une intrigue infernale; que j’avais donné a Beehmer I’avis le plus convenable, et n’avais rien de mieux a faire. Beehmer, apres avoir vu une

fut pas chez M. le baron de Breteuil, mais il se présenta a Trianon, et fit dire a la reine que je lui avais conseillé de venir lui parler; on répéta ses propres paroles a Sa Majesté, qui dit : « 11 est fou, je n’ai rien a lui dire, et ne veux pas le voir. » Deux ou trois jours apres, elle me fit écrire de venir a Trianon; je la trouvai le

cardinal,

ne

RACONTEE

PAR CEUX

QUI L'ONT CONNUE

157

boudoir : elle me parla de différents petits objets, et tout en lui répondant, je songeais au collier, et cherchais ’occasion de lui apprendre ce qui m’en avait été dit en dernier lieu, lorsqu’elle me dit : « Savez-vous que cet imbécile de Boehmer est venu demander a me parler, en disant que vous le lui aviez conseillé? J ai refusé de le recevoir, continua la reine, que me veut-il ? Le savez-vous? » Alors je lui communiquai ce que cet homme m’avait dit, et que je croyais ne pas devoir lui taire, quelque peine que j’éprouvasse a I’entretenir de semblables infamies. Elle me fit répéter plusieurs fois la totalité de |’entretien que j’avais eu avec Baehmer, se récria vivement sur la peine infinie que lui faisait la circulation de faux billets signés de son nom; mais ne concevait pas comment le cardinal se trouvait mélé dans cette affaire; c’était un dédale pour elle; son esprit s’y perdait. Elle envoya a I’instant chercher 1’abbé de Vermond et le baron de Breteuil. Beehmer ne m’avait pas dit un mot de la femme de Lamotte, et son nom fut prononcé, pour la premiére fois, par M. le cardinal, a I’interrogatoire qu’il subit chez le roi. Pendant plusieurs jours la reine concerta, avec le baron et I’abbé, ce qu’il convenait de faire dans cette circonstance. Malheureusement, une ancienne et implacable haine contre le cardinal, faisait de ces deux conseillers les hommes les plus propres a égarer Sa Majesté dans le parti qu’elle avait a prendre. IIs virent uniquement leur ennemi perdu a la cour, et flétri aux yeux de I’Europe entiére, et ne jugerent pas avec quels ménagements il fallait traiter une affaire aussi délicate. Si M. le comte de Vergennes eit été appelé par la reine, pour lui donner ses avis, son experience des choses et des hommes lui eit fait juger, des le premier moment, qu’il fallait étouffer une intrigue d’escroquerie dans laquelle I’auguste nom seule dans

son

158

MARIE-ANTOINETTE

de Marie-Antoinette se trouvait compromis. Le 15 aoiit, le cardinal étant déja revétu de ses habits pontificaux, fut appelé, a midi, dans le cabinet du roi, ou se trouvait la reine. Le roi lui dit: « Vous avez acheté des diamants a Baehmer?



Oui, sire.



Qu’en

avez-vous

croyais qu’ils avaient été remis a la avait chargé de cette commission ?

fait?



Je

reine. Qui vous Une dame appelée Mme la comtesse de Lamotte-Valois, qui m’avait présenté une lettre de la reine, et j’ai cru faire ma cour a Sa Majesté en me chargeant de cette commission. » Alors la reine I’interrompit, et lui dit : « Comment, monsieur, avez-vous pu croire, vous a qui je n’ai pas adress€ la parole depuis huit ans, que je vous choisissais pour conduire cette négoJe ciation, et par I’entremise d’une pareille femme? vois bien, répondit le cardinal, que j’ai été cruellement trompé ; je paierai le collier; I’envie que j’avais de plaire a Votre Majesté m’a fasciné les yeux; je n’ai vu nulle supercherie, et j’en suis faché. » Alors il sortit de sa poche un portefeuille dans lequel était la lettre de la reine a Mme de Lamotte, pour lui donner cette commission. Le roi la prit, et la montrant au cardinal, lui dit : « Ce n’est ni —





I’écriture de la reine, ni sa signature : comment un prince de la maison de Rohan, et un grand aumonier de France, a-t-il pu croire que la reine signait Marie-Antoinette de France ? Personne n’ignore que les reines ne signent que leur nom de baptéme. Mais, monsieur (continua le

copie de sa lettre a Boehmer), avez-vous écrit une lettre pareille a celle-ci? » Le cardinal, apres I’avoir parcourue des yeux : « Je ne me souviens roi,

en

lui

présentant

une

montrait Si la lettre est signée de I’original, signé de vous? moi, elle est vraie. Expliquez-moi donc, continua le pas

dit-il, de I’avoir écrite.



Et si I’on

vous





énigme; je ne veux pas vous trouver coupable, je désire votre justification. Expliquez-moi ce que roi,

toute cette

RACONTEE

PAR CEUX

QUI L'ONT CONNUE

159

auprés de Beehmer, ces assurances et ces billets ? (Le cardinal palissait alors a vue Sire, je suis trop d’eil, et s’appuyant contre la table) troublé pour répondre a Votre Majesté d’une manicre.

signifient

toutes ces démarches





Remettez-vous, monsieur le cardinal,

et passez dans

mon

cabinet, vous y trouverez du papier, des plumes et de I’encre; écrivez ce que vous avez a me dire. » Le cardinal passa dans le cabinet du roi, et revint, un quart d’heure

aprés, avec un écrit aussi peu clair que I’avaient été ses réponses verbales; le roi dit alors : « Retirez-vous, monsieur. » Le cardinal sortit de la chambre du roi avec le baron de Breteuil qui le fit arréter par un sous-lieutenant des gardes-du-corps, avec ordre de le mener jusqu’a son appartement. M. d’Agoult, aide-major des gardes du corps, s’en empara ensuite, et le conduisit a son hotel et de la a la Bastille. Mais pendant que le cardinal n’avait avec lui que le jeune sous-lieutenant des gardes, fort troublé lui-méme d’avoir a exécuter un pareil ordre, son éminence rencontra son heiduque a la porte du salon d’Hercule; il lui parla en allemand, puis demanda au sous-lieutenant s'il pouvait lui préter un crayon ; I’officier lui donna celui qu’il portait sur lui, et le cardinal écrivit & M. I’abbé Georgel, son grand vicaire et son ami, de briiler, a I’instant méme, toute la correspondance de Mme de Lamotte, et, en général, toutes ses lettres. Cette commission fut exécutée avant que M. de Crosne, lieutenant de police, efit requ de M. le baron de Breteuil I’ordre de mettre les scellés sur les papiers du cardinal. La destruction de la totalité des correspondances de son éminence, et particuliérement de celle de Mme de Lamotte, jeta une impénétrable obscurité sur toute cette intrigue. Madame, belle-sceur du roi, avait été la seule protectrice de cette femme, et cette protection s’était bornée a lui faire accorder une mince pension de douze ou quinze cents francs. Son frére avait été placé

160

MARIE-ANTOINETTE

dans la marine royale ou le marquis de Chabert, auquel il avait été recommandé, ne put jamais en faire un officier

estimable. La reine chercha inutilement a se rappeler les traits de cette femme dont elle avait entendu parler comme d’une intrigante qui venait souvent, le dimanche, dans la galerie de Versailles; et lorsqu’a I’époque ott le procés du cardinal occupait toute la France, on mit en vente le portrait de la comtesse de Lamotte- Valois, Sa Majesté me dit, un jour ou j’allais a Paris, de lui acheter cette gravure que I’on disait assez ressemblante, pour qu’elle vit si elle lui retracerait une personne qu’elle devait avoir apergue dans la galerie. Le pere de cette femme de Lamotte était paysan a Auteuil, quoiqu’il se nommat Valois. Mme de Boulainvilliers avait vu de sa terrasse deux petites paysannes assez jolies, portant avec peine de lourds fagots; le cure de la paroisse, qui se promenait avec elle, lui dit que ces enfants avaient des papiers fort curieux, et que, sans aucun doute, ils descendaient d’un Valois, batard des princes de ce nom. Cette famille de Valois avait cessé de paraitre depuis fort longtemps. Des vices héréditaires les avaient successivement jetés dans la plus grande misere. J'ai entendu dire que le dernier de ces Valois connu avait occupé la terre de Gros-Bois; que venant rarement a la cour, Louis XIII lui demanda ce qu’il faisait pour rester toujours a la campagne; et que ce M. de Valois se borna a lui répondre : « Sire, je n’y fais que ce que je dois. » Peu de temps apres, on découvrit qu’il faisait a Gros-Bois de

la fausse monnaie. Aussitét que la nouvelle de I’arrestation du grand-aumonier fut répandue a Paris, M. le prince de Condé, qui avait épousé une princesse de la maison de Rohan, le maréchal de Soubise, Mme la princesse de

Marsan, jetérent un cri d’ indignation sur I’arrestation d’un

RACONTEE

PAR CEUX

QUI L'ONT CONNUE

161

prince de leur famille. Le clergé, depuis les cardinaux jusqu’aux jeunes séminaristes, ne contenaient pas |’expour la scandaleuse arrestation d’un prince de I’Eglise, et infiniment de personnes furent disposées a voir, sans aucune peine, |’humiliation de la

pression de leur douleur

démarche aussi peu mesurée. Je dois suspendre ce que je rapporte sur la fameuse intrigue du collier, pour parler de cette femme de Lamotte. Non seulement la reine, mais tout ce qui approchait Sa Majesté, n’avait jamais eu la moindre relation avec cette intrigante; et, dans son proces, elle ne put indiquer qu’un nommeé Desclos, gargon de la chambre de la reine, auquel elle prétendait avoir remis le collier de Beehmer. Ce Desclos était un fort honnéte homme; confronté avec la femme de Lamotte, il fut prouvé qu’elle ne I’avait jamais vu qu’une fois chez la femme d’un chirurgienaccoucheur de Versailles, qui était la seule personne chez qui elle allait a la cour, et qu’elle ne lui avait point remis le collier. Mme Lamotte avait €pousé un simple garde-du-corps de Monsieur; elle logeait 4 Versailles dans un tres médiocre hotel garni, a la Belle-Image; et I’on ne peut concevoir comment une personne aussi obscure €tait parvenue a se faire croire amie de la reine, qui malgré son extréme bonté, n’accordait d’audience que trés rarement, et seulement aux personnes titrées. Le proces du cardinal est trop connu pour que j’en rapporte ict les détails. La chose la plus embarrassante pour lui fut Pentretien qu’il avait eu en février 1785, avec M. de Sainte-James, a qui il avait confi€ les détails de la prétendue commission de la reine, et montré les engagecour, pour

une

approuvés

signés Marie-Antoinette

de France. Le mémento trouve dans un tiroir du bureau du cardinal, ou il avait écrit lui-méme ce que Beehmer lui avait dit aprés m’avoir vue a ma campagne, dix jours avant d’étre ments

et

162

MARIE-ANTOINETTE

dans le cabinet du roi, fut de méme un incident facheux pour son éminence. J’ offris au roi d’aller déclarer que Bachmer m’avait dit

appelé

le cardinal I’avait assuré tenir de la main meéme de la reine les trente mille francs donnés comme acompte, au moment ou le marché avait été conclu, et que son éminence avait vu Sa Majesté prendre cette somme en billets de la caisse d’escompte dans le secrétaire de porcelaine placé dans son boudoir. Le roi refusa ma proposition, et me dit : « Etiez-vous seule avec Boehmer lorsqu’il vous a dit cela? » Je lui répondis que j’étais seule avec lui dans mon jardin. « Eh bien! reprit-il, cet homme nierait le fait; le voila assuré du paiement de ses seize cent mille francs, que la famille du cardinal sera tenue de lui faire; nous ne devons plus compter sur sa sincérité; vous auriez I’air d’étre envoyée par la reine, et et soutenu que

cela n’est pas convenable. » Le réquisitoire du procureur-général fut sévere pour le cardinal. La maison de Condé, celle de Rohan, la plus grande partie de la noblesse et la totalité du clergé, virent essentiellement, dans 1’affaire du cardinal de Rohan, un attentat, les uns contre le rang du prince, et les autres contre les privileges d’un cardinal. Le clergé demandait que I’affaire malheureuse du prince cardinal de Rohan fit

envoyée a la juridiction ecclésiastique, et M. I’archevéque de Narbonne, alors présidant ’assemblée du clergg, fit a ce sujet des représentations au roi; les évéques écrivirent a Sa Majesté, pour lui représenter qu’un simple ecclésiastique qui serait impliqué dans I’affaire qui s’instruisait, aurait le droit de réclamer ses juges naturels, et que ce droit était refusé a un cardinal, son supérieur dans I’ordre hiérarchique. Enfin le clergé et la plus grande partie de la noblesse furent,

rité,

et

en ce

principalement

moment, déchainés contre 1’autocontre la reine.

RACONTEE

PAR CEUX QUI L'ONT CONNUE

163

Les conclusions du procureur-général et d’une partie des chefs de la magistrature furent aussi séveres pour M. le cardinal que I’avait été le réquisitoire; mais a

de trois voix, il fut totalement acquitte; la femme de Lamotte, condamnée a étre fouettée, marquée et détenue; son mari contumace fut condamné aux galéres perpétuelles. La douleur de la reine fut extréme; aussitot que j’appris le jugement du proces, je me rendis chez elle, je la trouvai seule dans son cabinet; elle pleuune

majorité

rait : « Venez, me dit Sa Majesté, venez plaindre votre reine outragée et victime des cabales et de I’injustice. Mais a mon tour je vous plaindrai comme Frangaise. Si je n’ai pas trouvé de juges équitables dans une affaire qui portait atteinte a mon caractére, que pouvez-vous esperer si vous aviez un proces qui touchat votre fortune et votre honneur? » Le roi entra en ce moment, et me dit : « Vous trouvez la reine bien affligée, elle a de grands motifs de

I’étre, mais quoi!

ils

n’ont voulu voir dans cette affaire

I’Eglise et le prince de Rohan, tandis que ce n’est qu'un besogneux d’argent (je me sers de la propre expression de Sa Majesté), et que tout ceci n’était qu’ une ressource pour faire de la terre le fossé, et dans laquelle le cardinal a été escroqué a son tour; rien n’est plus aisé a juger, et il ne faut pas étre Alexandre pour couper ce nceud gordien. » L opinion confirmée par que le

prince

de

le temps est que M. le cardinal avait été entiérement dupé par la femme de Lamotte et par Cagliostro. Le roi

pouvait

étre dans I’erreur

le croyant complice dans cette misérable et coupable intrigue, mais j’ai répété fidelement le jugement que Sa Majesté en avait porté. en

Cependant I’opinion généralement répandue

que la haine du baron de Breteuil pour le cardinal avait été cause du scandale et de I’issue de cette malheureuse affaire,

contribua

plus

encore

a

sa

disgrace

que le refus

qu’il

164

MARIE-ANTOINETTE

avait fait de donner en mariage sa petite-fille au fils du duc de Polignac. L’abbé de Vermond rejeta sur le ministre tout le blame des fautes de prudence et de politique, commises dans I’affaire du cardinal de Rohan, et cessa d’étre I’ami et ’appui du baron de Breteuil auprés de la reine, comme il I’avait toujours €te. Madame

Campan,

Mémoires

sur

la vie privée de Marie-Antoinette

LA REVOLUTION,

UNE

PASSADE ?

premiére entrevue avec la reine, le général Dumouriez constate I’aveuglement de Marie-Antoinette vis-a-vis de la Révolution. Elle est convaincue qu’il s’agit d’une passade et que, bientot, elle et le roi retrouveront leur plein pouvoir. Lors de

sa

prince [Louis XVI] lui dit que la reine voulait avoir une conférence particuliére avec lui. Il en fut tres faché, parce que c’était une démarche inutile qui pouvait étre mal interprétée par tous les partis. Il fallut obéir; il regut ordre de descendre chez la reine une heure avant le Conseil. Il prit la précaution de gagner une demi-heure sur ce rendez-vous dangereux, afin qu’il durat moins longtemps. Il avait été présenté a cette princesse le jour de sa nomination; elle lui avait fait un discours tres vague et trés court pour I’engager a bien servir le roi; il y avait répondu respectueusement et vaguement, et ne I’avait pas revue depuis. Introduit dans la chambre de la reine, il la trouva seule, tres rouge, se promenant a grands pas, avec une agitation qui présageait une explication trés vive; il alla se poster au coin de la cheminée, douloureusement affecté du sort malheureux de cette princesse, et des sensations terribles qu’elle éprouvait. Elle vint a lui d’un air majestueux et irrité, et lui dit : « Monsieur, vous étes tout-puissant en ce moment, mais ¢’est par la faveur du peuple qui brise bien vite ses idoles. Votre existence dépend de votre conduite. Un jour,

ce

166

MARIE-ANTOINETTE

On dit que

beaucoup

de talents. Vous devez juger que ni le roi ni moi, ne pouvons souffrir toutes ces nouveautés ni la constitution. Je vous le déclare franchevous avez

ment; prenez «

votre

parti.

»

Madame, je suis désolé de la pénible confidence que

vient de me faire Votre Majesté. Je ne la trahirai pas : mais je suis entre le roi et la nation, et j’appartiens a ma patrie. Permettez-moi de vous représenter que le salut du roi, le votre, celui de vos augustes enfants, est attaché a la Constitution, ainsi que le rétablissement de son autorité légitime, Je vous servirais mal et lui aussi, si je vous parlais différemment. Vous étes tous les deux entourés d’ennemis qui vous sacrifient a leur propre intérét. La Constitution, si une fois elle est en vigueur, bien loin de faire le malheur du roi, fera sa félicité et sa gloire; il faut qu’il concoure a ce qu’elle s’établisse et promptement. » L’infortunée reine, choquée de ce qu’il heurtait ses idées, lui dit en haussant la voix, avec colére : « Cela ne durera pas, prenez garde a vous. » Dumouriez répondit avec une fermeté modeste : « Madame, j’ai plus de cinquante ans; ma vie a été traversé de bien des périls, et, en prenant le ministere, j’ai bien réfléchi que la responsabilité n’est pas le plus grand de

dangers. » ne manquait plus, s’écria-t-elle

mes «

Il

avec

douleur,

que

calomnier. Vous semblez croire que je suis capable de vous faire assassiner. » Et des larmes coulerent de ses de

me

yeux.

Agité autant qu’elle-méme de

vous

faire

une

: «

aussi cruelle

Dieu

me

injure.

préserve, dit-il,

Le caractére de

Majesté est grand et noble; elle en a donné des preuves héroiques que j’ai admirées et qui m’ont attaché a elle. » Dans le moment elle fut calmée, s’approcha de lui, et s’appuya sur son bras. Votre

RACONTEE

PAR CEUX

QUI L'ONT CONNUE

167

Il continue : « Croyez-moi, madame, je n’ai aucun intérét & vous tromper, j’abhorre autant que vous I’anarchie et les crimes. Croyez-moi, j’ai de I’expérience. Je suis mieux posé que Votre Majesté pour juger les événements. Ceci n’est pas un mouvement populaire momentané, comme vous semblez le croire. C’est I’insurrection presque unanime d’une grande nation contre des abus invétérés. De grandes factions attisent cet incendie; il y a dans toutes des scélérats et des fous. Je n’envisage dans la révolution que le roi et la nation entiere : tout ce qui tend a les séparer conduit a leur ruine mutuelle; je travaille autant que je peux a les réunir, c’est a vous de m’aider. Si je suis un obstacle a vos desseins, si vous y persistez, dites-le-moi, je porte sur-le-champ ma démission au roi et je vais gémir dans un coin sur le sort de ma patrie et sur le votre. » .

Général Dumouriez, La vie et les mémoires du général Dumouriez

UN MIRABEAU

Mme

Campan relate la fameuse entrevue dans les jardins du chateau de Saint-Cloud entre le comte de Mirabeau et Marie-Antoinette.

Les communications secrétes qui existaient toujours entre la cour et Mirabeau finirent par I’amener a une entrevue avec la reine dans les

[1

jardins de Saint-Cloud. prétexte de se rendre a la

de Paris a cheval sous campagne, chez un de ses amis, M. de Claviéres; mais il s’arréta a une porte des jardins de Saint-Cloud et fut conduit, je ne sais par qui, vers un endroit ou la reine I’attendait seule, dans la partie la plus élevée de ses jardins

partit

particuliers. Elle me raconta qu’elle I’avait abordé en lui disant : « Auprées d’un ennemi ordinaire, d’un homme qui aurait juré la perte de la monarchie sans apprécier I’ utilité dont elle est pour un grand peuple, je ferais en ce moment la démarche la plus déplacée; mais quand on parle a un Cette pauvre reine était charmée d’avoir trouvé cette maniére de le placer au-dessus de tous et, en me confiant les détails de cette entrevue, elle me disait : « Savez-vous que ces mots un Mirabeau ont paru le flatter infiniment. » Cependant selon moi c’était le flatter bien

Mirabeau,

etc.

»

peu, car son esprit a fait plus de mal qu’il n’eiit jamais pu faire de bien. Il avait quitté la reine en lui disant avec

enthousiasme : « Madame, la monarchie est sauvée! » Ce fut bient6t aprés que Mirabeau dut recevoir des sommes

RACONTEE

169

PAR CEUX QUI L’ONT CONNUE

trés considérables. Il le laissa trop mentation de sa dépense.

Mémoires

sur

la vie privée

apercevoir

par

’aug-

Madame Campan, de Marie-Antoinette

CINQUIEME PARTIE

La reine

captive, déchue

15 000

CARTOUCHES

Le comte de Saint-Priest raconte la journée du 5 octobre 1789, ou les femmes de Paris marchérent sur Versailles et envahirent le chateau.

octobre, a dix heures du matin, arriva chez moi de Paris un de mes valets de chambre, m’annoncer que la garde nationale, soldée et non soldée, était en marche Le 5

de I’artillerie pour Versailles. Peu d’instants apres, cet avis fut confirmé par un député arrivant de Paris. J’en fis part a mes collegues les ministres et, de leurs avis, au roi qui était a la chasse un de ses écuyers pour J avec

envoyai

I’en prévenir. Le roi revint vers une heure de I’aprés-midi. En arrivant, Sa Majesté assembla le Conseil d’Etat pour délibérer sur la conduite a tenir.

...] Ce fut a

moi,

ministre de Paris, de rendre compte du départ de la force armée de cette capitale pour Versailles, et j’opinai pour employer les troupes que le rot avait a sa disposition a la défense de sa personne et de sa résidence. Ces troupes consistaient dans le régiment de Flandre, de deux bataillons; dans la Garde suisse, qu'on évaluera trois dans deux cents chasseurs a cheval du régiment des Evéchés, et huit cents gardes du corps a cheval. A la vérité, les Suisses n’étaient pas

pouvait

comme

bataillons;

174 a

MARIE-ANTOINETTE

Versailles, mais ils étaient a portée d’étre appelés dans

de Courbevoie. Il faut ajouter a cela le régiment de chasseurs a cheval de Lorraine qui était a Rambouillet, a portée d’étre employé de trés bonne volonté. Mon avis fut de faire partir immédiatement pour Rambouillet toute la famille royale, pour y étre gardée par ce régiment; de porter les Gardes suisses au pont de Neuilly; un bataillon du régiment de Flandre au pont de Saint-Cloud; I’autre bataillon au pont de Sévres avec leurs pieces de canon, avec ordre de s’y retrancher autant que possible. Je voulais aussi que le roi montat a cheval avec ses gardes du corps, les chasseurs des Evéchés faisant ’avant-garde, pour aller au-devant de la force armée parisienne, que Sa Majest€ lui intiméat I’ordre de retourner a Paris, a peine de désobéissance, et, en cas de refus, qu'on tombat sur elle le sabre a la main; il €tait probable qu’on n’en serait pas réduit la et que cette multitude, embarrassée de populace, de femmes et d’enfants la plupart sans armes, n’opposerait aucune résistance a I’ordre du roi en personne; qu’a défaut de réussite de cette attaque, et si les le

voisinage

de leur

caserne

retirerait sur Rambouillet, de Versailles et a la garde natio-

ponts étaient forcés, le roi

se

confiant a la municipalité nale le soin du chéteau royal.

[...]

longtemps continué; le roi ne se décida a aucun parti, voulant sans doute, préalablement, consulter la reine. Il rompit le conseil et dit qu’il nous rassemblerait de nouveau apres le diner. La reine, qui savait qu’on avait calomniée dans I’esprit du peuple et qu'elle était hae, quoique fort injustement, s’était persuadée qu’il n’y avait de siireté pour sa vie qu’a ne pas se séparer de la personne du roi. Elle lui déclara qu’elle n’irait point & Le débat fut animé et

RACONTEE

PAR CEUX QUI L'ONT CONNUE

175

dans mon plan, elle ne pouvait accompagner le roi, il ne fut pas adopté. Au lieu de poster les troupes comme je I’avais proposé, on les garda a Versailles et on fit venir les Gardes suisses de leur caserne, ils avaient, dans leur corps de garde a Versailles, quinze mille cartouches. Rambouillet

sans

lui,

et comme,

[...] rassembla le conseil que vers six heures du soir. de Lafayette A étions-nous assis qu’un aide de m’apporta une lettre de son général qui me prévenait de son arrivée jusqu’a Auteuil, a une lieue de Paris sur la route de Versailles, d’ou il continuait sa route a la téte de la force armée parisienne (qu’il prétendait n’avoir aucune intention dangereuse) et s’engageait a maintenir |’ordre et le respect di a Sa Majeste. J’interrogeai particuliérement cet aide de camp qui me dit avoir regu I’ordre d’examiner si les ponts de la Seine étaient gardés, auquel cas on rétrograderait que, n’y ayant trouve personne, il avait suivi sa route jusqu’a Versailles pour achever sa commission. On reprit alors la délibération de 1’avant-diner, et comme il n’était plus temps de faire des dispositions militaires contre les insurgés, mon avis fut que le roi partit immédiatement avec toute sa famille et ses troupes pour Rambouillet. Je trouvai encore Necker en contraste avec moi, et, dans un moment ou le roi avait été consulter la reine, Necker me dit « Vous donnez un avis qui rait vous coiiter la téte. A la bonne heure, dis-je, j’en réponds. » La reine ne faisant cette fois aucune objection au projet du départ, le roi s’y décida et m’ordonna de faire préparer ses voitures. Jen envoyai I’ordre aux écuries du roi et on s’occupa de I’exécution. L’ Assemblée nationale, informée de cette résolution, décréta qu’elle suivait Sa Le roi

ne

camp

peine

:

pour-



176

MARIE-ANTOINETTE

Majesté dont elle était inséparable. Elle venait de profiter de I’angoisse ou €tait le roi pour extorquer sa sanction au décret sur les Droits de I’homme, dont la ridicule rédaction avait été observée au Conseil d’Etat, qui avait suspendu d’en prononcer. Peu apres, une espéce d’avant-garde de populace parisienne arriva a la grille du chateau qu’on tenait fermée. Des femmes demanderent a parler au roi, qui permit qu’on en laissat entrer six. Sa Majesté m’ordonna d’aller les entendre. La harangueuse était une fille de mauvaise vie, assez jolie et s’expliquant assez bien. Elle dit que les Parisiens venaient demander du pain au roi, qu’on en mangquait a Paris et qu’on avait tout espoir en Sa Majesté. Son discours fut plus long, mais telle en était la substance. Je répondis que le roi avait fait de son mieux pour secourir son peuple, que cette calamité venait de la mauvaise

récolte de I’année précédente, qu’il ne dépendait pas plus du roi de faire croitre le blé que de faire pleuvoir, qu’il gémissait des souffrances du peuple, qu’au reste il y avait lieu d’espérer, d’aprés les mesures prises, qu’il serait soulagé qu’on recevrait incessamment du grain. Ces femmes s’en retournérent joindre leurs compagnes.

[...] J>étais loin de soupgonner ce contretemps et je suivais sur mon cheval la route de Rambouillet, fort occupé de tristes pensées et envisageant le commencement d’une guerre civile dont les suites pouvaient devenir incalculables. La voiture oul étaient ma femme et mes enfants m’atteignit, et Mme de Saint-Priest me dit, qu’avant de partir, M. de Montmorin lui avait savoir que le roi ne partait

plus. [...]

RACONTEE

PAR CEUX

177

QUI L'ONT CONNUE

revins sur mes pas en rentrant par une grille du parc, d’ou je renvoyai mes chevaux et me rendis a pied chez le roi. J’y trouvai M. de Lafayette qui venait d’arriver sur les dix heures du soir a la téte de I’armée parisienne et de la foule du peuple qui suivait. Lafayette laisse tout ce monde hors des grilles du chateau, remplissant les rues et les auberges de vociférations atroces; il ne fait d’autres dispositions contre le désordre que de faire venir de Paris des charretées de pain

Quant a moi, je tournai bride

et

je

pour apaiser la faim des insurgeés. [1 répéta au roi ce qu’il m’avait écrit 8 moi-méme d’Auteuil, et répondit du bon ordre, auquel cependant je viens

d’observer

qu’il

n’avait donné alors

aucun

soin.

[...] retirérent chacun dans leur appartement. Je rentrai chez moi avec une grande anxiété d’esprit. Je me jetai sur mon lit tout habillé, sans pouvoir fermer I’ceil de la nuit, étourdi du bruit que faisait la populace parisienne dans la rue, sous les fenétres de ma chambre. A la pointe dujour, j’entrai dans mon cabinet qui donnait sur la cour des ministres et je vis, au moment méme, les grilles s’ouvrir et une multitude de bandits armés de piques et de batons, quelques-uns avec des sabres, se préLe roi et la reine

se

cipiter, en courant, dans la qui mene aux appartements

pour monter |’escalier du roi et de la reine. C’était

cour

surtout a cette derniére que ces scélérats en

voulaient. [ls commencerent par assassiner le garde du corps en sentinelle au-dedans la premiere salle des gardes qu’ils forcérent; cependant la petite résistance qui se fit donna le temps aux valets de pied de Sa Majesté de barricader en dedans la porte de son antichambre qui ne put étre enfoncée, ce qui lui sauva la vie. Furieux, ils tuérent un autre

178

MARIE-ANTOINETTE

garde du corps et en saisirent deux qu’ils menérent hors des grilles de la cour pour les égorger. Je vis ces malheureux qui croyaient aller a la mort. Heureusement pour eux. Lafayette arrivait dans ce moment avec d’anciennes gardes frangaises qu’il employa a faire lacher prise aux assassins.

La reine était couchée lors de

leva en hate et passa chez le roi par I’antichambre nommée I’ceil-de-beeuf, qui communique avec les deux appartements. Les gardes du corps de la salle du c6té du roi s’y étaient réfugiés et résistaient par la fermeture des portes, jusqu’a ce qu'une troupe des mémes gardes frangaises s’étant présentée, répondit de la slireté de Leurs Majesteés. On leur ouvrit, et cette issue fut en siireté jusqu’au depart du roi pour Paris. Heureusement, la canaille parisienne ne connaissait pas I’escalier par lequel le roi descendait pour monter en voiture. La petite salle des gardes qui était au bas se trouvait abandonnée par les gardes du corps et, toute cette matinée, on put monter par la dans |’appartece

tumulte, elle

se

ment du roi sans obstacle.

couvris d’une redingote pour traverser la cour des ministres que la foule parisienne remplissait et je montai par cette petite issue chez le roi sans €étre reconnu. Je trouvai ce malheureux prince avec la reine et le dauphin sur le balcon de la chambre du dais, protégé par Lafayette qui parlait de temps en temps pour apaiser le tumulte. Il partit de la cour quelques coups de fusils, peut-€étre tirés en I’air car personne n’en fut atteint. Le cri de ce peuple : « A Paris! a Paris » se faisait sans cesse entendre et le roi, dans une extréme stupeur, allait se reposer sur un fauteuil dans sa chambre, et retournait sur le balcon de temps en temps sans proférer une parole. Je pris la liberté de lui qu’il s’exposait, ainsi que la famille royale, Je

au

me

plus

extréme

danger

en ne se

décidant pas

au

départ,

RACONTEE

PAR CEUX

179

QUI L’ONT CONNUE

qu’il devait se regarder comme prisonnier et subir la loi qu’on lui imposait. I1 ne me répondit rien. « Pourquoi ne sommes-nous pas partis hier au soir? me dit la reine Je le sais », Ce n’est pas de ma faute, lui répliquai-je reprit-elle. Ce qui me prouva qu’elle n’était entrée pour —



rien dans le contrordre de la veille.

[...] Voyant que rien n’avangait, je retournai a mon appartetardai pas a revenir chez le roi dont la situation m’inquiétait horriblement. Je le trouvai dans I’état ou je I’avais laissé, mais enfin las de la perplexité dans laquelle il était plongé, il se laissa persuader de se rendre a Paris. Lafayette proclama cette décision qui fut applaudie de la foule, et elle commenga a défiler pour retourner a la capitale. L’ordre fut donné de préparer les voitures et je me rendis pour devancer le roi a Paris.

ment. Je

ne

Comte de Saint-Priest, Mémoires

UN

COFFRE DE DIAMANTS

La famille

Le 6 octobre,

royale quitte de

Tuileries,

sous

la

royale

a Paris

pression populaire,

la famille

le chateau de Versailles pour le palais a Paris. Mme Campan fait le récit des

premiers jours

de Louis XVI et de Marie-Antoinette dans la capitale.

La reine m’avait fait demander le matin du 6 octobre a

Versailles pour me laisser, ainsi qu’a mon beau-pére, le dépbt de ses plus précieux effets. Elle emporta seulement son coffre de diamants. Le comte de Gouvernet de La Tour du Pin, auquel on laissa provisoirement le gouverne-

militaire de Versailles, vint donner a la garde nationale qui s’était emparée des appartements I’ordre de nous laisser emporter tout ce que nous jugerions nécessaire au service de la reine. J’avais vu Sa Majesté seule dans ses cabinets un instant avant son départ pour Paris; elle pouvait a peine parler; des pleurs inondaient son visage vers lequel tout le sang de son corps paraissait s’étre porté ; elle me fit la grace de m’embrasser, donna sa main a baiser a M. Campan et nous dit : « Venez de suite vous établir aux Tuileries; venez, ne me quittez plus; de fideles serviteurs dans des moments semblables deviennent d’utiles amis; nous sommes perdus, entrainés peut-étre a la mort : les ment

rois prisonniers en sont bien pres. » J’ai eu beaucoup d’occasions de remarquer pendant le cours de nos malheurs que le peuple n’obé€it jamais aux

RACONTEE

PAR CEUX

QUI L'ONT CONNUE

181

qu’il leur échappe facilement, lorsque la réflexion ou quelqu’autre cause le rappelle au devoir. Aussitdt que les jacobins les plus forcenés avaient eu occasion de voir la reine de plus pres, de lui parler, d’entendre sa voix, ils devenaient ses plus zélés partisans, et jusque dans la prison du Temple, plusieurs de ceux qui avaient contribué a I’y entrainer périrent pour factions

avec

persévérance

et

avoir tdche de I’en faire sortir.

[..]

jours aprés ’arrivée du roi a Paris, la ville et la garde nationale envoyérent prier la reine de paraitre au spectacle et de constater, par sa présence et par celle du roi, qu’ils résidaient avec plaisir dans leur capitale. J’introduisis la députation qui venait lui faire cette demande. Sa Majesté répondit qu’elle aurait infiniment de plaisir a se rendre a I’invitation de la ville de Paris, mais qu’il fallait du temps pour perdre le souvenir des affligeantes journées qui venaient de se passer et dont son cceur avait trop souffert. Elle ajouta qu’étant arrivée a Paris précédée par les deux tétes des fidéles gardes qui avaient péri a la porte de leur souverain, elle ne pouvait penser qu’une telle entrée dans la capitale diit étre suivie de réjouissances, mais que le bonheur qu’elle avait toujours trouvé a paraitre au milieu des habitants de Paris n’était pas effacé de sa mémoire et qu’elle jouirait encore comme autrefois aussitot qu’elle le pourrait. Leurs Majestés trouverent quelques consolations dans leur vie privée : la douceur de Madame et son tendre attachement pour les augustes auteurs de ses jours, les graces et la vivacité d’esprit dujeune dauphin, les soins et la tendresse de la pieuse princesse Elisabeth leur procuraient encore des instants de bonheur. Chaquejour, le Deux

182

MARIE-ANTOINETTE

donnait des preuves de sensibilité et de discernement; il n’avait pas encore passé dans les mains des hommes; mais un précepteur particulier lui donnait toute I’éducation de son dge; sa mémoire était trés cultivée et il récitait les vers avec beaucoup de grace et de sentiment.

jeune prince

Madame

Campan,

Mémoires

sur

la vie privée de Marie-Antoinette

FUR

LES

TUILERIES

Récit méconnu du premier projet de fuite du palais des Tuileries de la reine. Marie-Antoinette renonce quelques jours avant le départ. Elle refuse de quitter le roi.

Elle me raconta alors toutes les horreurs des journées des 5 et 6 octobre, et dans les plus grands détails. « La reine me fait-elle I’honneur de me faire part de toutes ces atrocités pour me demander conseil ? Oui, assurément. Votre Majesté est prisonniére. Mon Dieu! que me dites-vous la! Madame, cela est tres vrai. Des que Votre Majesté n’a plus sa garde d’honneur, elle est prisonniére. Ces gens-la, j’ose le dire, sont plus attentifs que |











nos

gardes.

Attention de gedliers ; je ne veux vous en donner, madame, d’autre preuve que de vous rappeler la précaution que je vous ai vue prendre de voir aux portes si on ne vous €coutait pas : I’auriez-vous prise avec vos gardes ? —

Mais que faut-il donc faire? Votre position est infiniment critique, car enfin ce serait un crime méme de vous déguiser que le royaume essuie une trés grande maladie, et qui ne fera que croitre de mois en mois. —



184

MARIE-ANTOINETTE

Mais enfin il doit y avoir du reméde. Vous ne le regardez pas comme désespéré? Je ne le crois pas. Votre situation n’en est pas moins tres facheuse; I’empereur, votre frére, ne peut vous donner aucun secours, sa vilaine guerre avec les Turcs ’occupe ailleurs, et ces scélérats lui donnent dans ses provinces belgiques du fil a retordre; il faut absolument lui faire envisager ’affaire de la France comme la sienne propre; il serait nécessaire qu’une personne sire et fidele, et en qui il aurait la plus grande confiance, se rendit a Vienne a cet effet. Effectivement, c’est bien notre intention. Je ne connais qu’une personne au monde capable de remplir cette mission. Et qui donc? C’est Votre Majesté. Quoi! je laisserais seul le roi? Je ne connais qu’un seul moyen, et il est infaillible, pour sauver les jours du roi, les votres, ceux de vos enfants, madame, et ceux de I’empire : c’est de vous en aller avec Madame Royale et M. le dauphin habillé en petite fille, non pas en Reine, non pas en princesse, mais en simple particuliére. C’est a Votre Majesté a réfléchir dans sa sagesse sur le parti que je lui propose; mais si elle s’y détermine, il faut qu’elle ne confie son secret a qui que —















soit au monde. Le plan ou on ne pourrait mettre qu’une personne dans sa confidence serait certainement le meilleur; mais comme cela est impossible, il faut en chercher un ou il ne faudra que deux confidents. Si Votre Majesté s’arréte a qui en exige plus de quatre, il sera impraticable, et tout sera perdu. Je supplie la reine de me donner vingt-quatre heures pour fixer mes idées la-dessus d’une maniére invariable. J’ajouterai : Les assassinats commis ce

sur

votre personne sont une excuse de

la

mesure

que

je

RACONTEE

PAR CEUX

QUI L'ONT CONNUE

185

conseille. Vous n’étes pas en France reine régnante, vous n’étes qu’épouse du roi régnant. A la reine n’appartient pas la connaissance des affaires du royaume; elle ne doit s’en méler que quand elle est régente. Vous déjouerez les factieux et le duc d’Orléans. On ne pourra plus vous accuser de vous opposer a la nouvelle Constitution qu’on veut donner a la France, et vos jours seront sauvés. » Le lendemain je trouvai la reine assez disposée. Elle me demanda si j’avais arrété quelque chose. Je me permis de lui faire part de mon plan. Je crois encore, et vous

amour-propre, qu’on ne pouvait en concevoir de meilleur. « Quand Votre Majesté sera absolument décidée, j’écrirai a ma fille de revenir a Paris. Je ne lui ferai part de rien, mais je lui dirai que les parents

sans aucun

de Mme la marquise de Gimecourt, qui a une terre pres des miennes, m’avaient chargé de ramener la bonne et ses deux enfants, et que nous partirions a huit heures du soir. Je me trouverai dans I’appartement de Mme Thibaut,

femme de chambre, a sept heures et demie. A ce moment le service de M. le dauphin est entierement fini; vous le ferez monter par le petit escalier dérobé qui monte a votre appartement; on I’habillera en petite fille, de la méme étoffe et de la méme couleur que votre

premi¢re

Madame Royale; puis vous monterez avec Mme Thibaut au haut des combles, ou est un escalier qui se rend a la

des Princes. La il se trouvera un carrosse trés simple a deux chevaux qui vous conduira a la porte de mon hétel, et si Votre Majesté veut, je I’accompagnerai; si elle aime

cour

mieux, je I’attendrai chez moi avec ma fille. Nous monterons ensuite dans ma voiture; la reine se mettra sur le devant, comme une gouvernante, avec ses deux enfants, afin d’éviter toute espéce de soupgon a mes courriers, qui sont bien connus

fois par

an.

la route, puisqu’on m’y voit douze Je serai muni de mon passeport et de ma sur

186

MARIE-ANTOINETTE

permission

de poste. Apres la sortie de Paris, il faudra bien mettre ma fille dans la confidence, puisque Votre Majesté veut bien la souftrir quelquefois a son jeu, et que, par conséquent, il lui serait impossible de ne pas reconnaitre la reine. Nous serons a la pointe du jour a Braisne,

c’est-a-dire quatre lieues au dela de Soissons, et pour lors J exigerai de Votre Majesté de se remettre et ses enfants sur le devant de sa voiture, de peur de donner toujours a mes gens le moindre éveil. Nous serons a Reims a neuf heures. Mais si j’allais y €tre reconnue; si nous pouvions éviter? Cela serait facile : il faudrait dans ce cas quitter la poste a une lieue de Reims, y avoir un relais qui nous menerait a Saint-Thierry, maison de campagne de I’archevéque. Votre Majesté y déjeunerait avec ses enfants, et le méme relais nous menerait a la poste d’Isle, quatre lieues au-dessus de Reims. Nous prendrions une traverse de cing lieues, trés bonne, qui mene a la poste de Pauvre, ou il n’y a que cinq ou six maisons, puis a Vouzieres par la plus belle route. Pour y arriver vous ne passerez pas méme par la municipalité. La reine entrera par mon parc pour descendre au chateau. Pendant qu’elle mangera un morceau, on examinera la voiture pour voir s’il n’y manque rien, et, a I’effet de ne pas perdre une minute et d’éviter de prendre la poste, on mettra en méme temps mes chevaux, qui nous conduiront a un petit quart de lieue de Stenay, ou sera un relais 4 moi. Nous n’aurons plus que quatre petites lieues pour étre a la frontiere, sans passer par aucune ville. Votre Majesté couchera —



enfants au chateau de la Tour, appartenant au général des dragons de la Tour, situé sur terres de I’Empire, a dix lieues de Luxembourg. Il sera expedie pendant la nuit un courrier au maréchal de Broglie pour avec ses

RACONTEE

PAR CEUX

QUI L'ONT CONNUE

187

lui demander des relais & moiti¢ chemin et une escorte en cas d’événement. Je suis trés contente de ce que vous me dites. Je ne balancerais pas un moment sans le roi ; mais je ne pourrai pas me résoudre a le laisser seul : je crains trop pour ses —

jours. Vous les sauverez, madame, car quand ils n’auraient plus la mére et les enfants a leur disposition, ils mettraient plutot le roi dans du coton que de lui faire le —

moindre mal. Ces gens-la savent que les rois ne meurent jamais en France. Il faudra donc que j’avertisse le roi et que je le mette dans la confidence ? Certainement, madame, il n’y a pas la-dessus le moindre doute; mais il faut que personne ne puisse dire que le roi savait votre départ. Et a cet effet, la veille, a sept heures et demie du soir, vous remettrez a une de vos femmes qui est de service, et qui cependant ne couche pas au chateau, une lettre, avec ordre de la remettre au roi a son lever, c’est-a-dire a neuf heures. Elle pourrait étre, madame, congue a peu pres en ces termes : “Mon trés honoré seigneur et auguste époux, d’apres les assassinats commis sur ma personne les 5 et 6 de ce mois, il m’est impossible de me dissimuler que j’ai le malheur effroyable de déplaire a vos sujets. Ils s’imaginent que je m’oppose a la Constitution nouvelle qu’ils veulent donner a votre empire. Pour 6ter 4 mon égard toute espéce de —



soupgon, j'aime

fonde hors de

mieux me condamner a une retraite pro-

vos

Etats, oul je ne rentrerai,

mon

trés honoré

auguste €poux, que quand la tranquillité y sera rétablie et que la Constitution y sera entiérement achevée.” et

Vous voyez, madame, qu’avant que le roi ait envoyé¢ chercher le ministre de I'Intérieur, qu’avant que celui-ci ait été chercher le président de 1’ Assemblée pour —

188

MARIE-ANTOINETTE

I’introduire chez le roi, le temps nécessaire pour la tenue d’un petit conseil, celui des débats a I’ Assemblée nationale, il se passera au moins trois heures, et avant que I’on

puisse envoyer le premier courrier a la suite de Votre Majesté, qui sera déja pour lors a quarante-cinq lieues de Paris, elle n’en aura plus que quinze a faire pour étre a la

fronticre;

et encore comment

la vraie route de Votre

bien peser dans

sa

m’inspire pour son

Majesté ?

pourra-t-on découvrir

Je la

supplie

de vouloir

sagesse tout ce que mon dévouement bonheur et celui du roi. »

Je la revis le lendemain

matin,

toujours dans les disque je m’étais permis de et

de profiter de I’avis lui donner. Elle me fit seulement des difficultés sur ce qu’elle aurait préfére que je I’eusse attendue a Buzancy avec ma fille. « J’y consens trés volontiers, mais je supplie Votre Majesté d’ observer que cela exigera plus de monde dans sa confidence; dans ce cas, il faudra que je lui remette un petit itinéraire, a cause de la traversée de Jonchery a Saint-Thierry, de Saint-Thierry a Isle, et de celle d’Isle a

positions

Pauvre.

»

L’indécision ou je la laissai me détermina a aller moi-méme dans la rue Dauphine acheter les cartes de Cassini pour Reims et Montmédy, que je remis le méme soir avec I’itinéraire 8 Mme Thibaut. La reine m’avait parlé en mal de I’évéque comte de Chalons. Ma famille avait toujours été amie de cette maison. Je demandai a

permission de vouloir bien prendre des renseignements sur son compte. Je priai ce prélat de passer chez moi. Il se trouva que c’était une atrocité qui lui était faite, comme cela arrivait souvent dans ce temps-la a la cour. Je I’engageai a venir me voir 3 Buzancy, et je le priai de m’avertir deux jours auparavant pour lui envoyer des relais, a 1’effet de lui éviter des frais de poste le plus la reine la

RACONTEE

PAR CEUX

QUI L'ONT CONNUE

189

lui indiquant une route qui lui épargnerait du chemin. J’avais dans la téte I’affaire de la reine, qui m’occupait beaucoup. J’étais obligé de faire écrire par un commis I’itinéraire que je devais remettre a Sa Majeste; je I’écrivis sous le nom de I’évéque de Chalons, afin que le commis ne se doutat de rien, et aussi pour ne pas perdre de vue I’atrocité qu’on avait faite a I’évéque, et encore pour éviter toute espéce d’inconvénient si la reine, par hasard, le laissait dans ses poches ou dans son écritoire.

possible,

en

La reine n’a

changé d’avis que le 19; elle m’avait beaucoup parle la veille du départ du duc d’Orléans pour I’ Angleterre, et de ce coquin de Laclos, son secrétaire, me disant que c’était une faiblesse de la laisser partir, et qu’apres ses délits des 5 et 6 octobre on aurait di 1’arréter et s’assurer de sa personne. Je lui répondis : « Mais depuis quatre mois le trone

vit que de faiblesses. Au surplus, me dit-elle, quand il sera la-bas, nous serons plus tranquilles et plus en siireté. » C’est peut-Etre parce qu’elle s’est crue plus en sireté qu’elle a changé d’avis le lendemain. Il se peut faire aussi ne



parlait beaucoup dans ce temps-la de la lot du divorce, elle ait craint qu’on n’eiit forcé le roi, dont elle connaissait la faiblesse, a la sacrifier dans le cas ou elle quitterait le royaume. Au surplus, voici ce qu’elle m’a ajouté : « Toute réflexion faite, je ne partirai pas : mon devoir est de mourir aux pieds du roi. » que,

comme on

J.M.

Augeard,

Mémoires

secrets

«

TA TETE

AU BOUT DE MA

Marie-Antoinette raconte

BAIONNETTE.

»

général Dumouriez comment ses propres gardes, aux Tuileries, la menacent quotidiennement. au

Un autre jour, elle lui

[Dumouriez] dit, devant le roi : « Vous me voyez désolée; je n’ose pas me mettre a la fenétre du c6té du jardin. Hier au soir, pour prendre I’air, je me suis montrée a la fenétre de la cour. Un canonnier de garde m’a apostrophée d’une injure grossiere, en ajoutant : “Que j’aurais de plaisir a voir ta t€te au bout de ma baionnette !” » Dans ces affreux jardins, d’un c6té on voit un homme monte sur une chaise, lisant a haute voix des horreurs contre nous; d’un autre, ¢’est un militaire ou un abbé qu’on traine dans un bassin, en I’accablant d’injures et de coups; pendant ce temps-1a, d’autres jouent au bal-

lon,

ou se

proménent tranquillement. Quel séjour! Quel

peuple! Général Dumouriez, La vie et les mémoires du général Dumouriez

VoICI

MA FEMME ET MES ENFANTS

La reine est contrainte d’accepter la Constitution. Apres avoir feint I’enthousiasme devant des révolutionnaires satisfaits, elle confie a

Campan n’avoir aucune illusion sur ces personnes qui veulent la fin de la monarchie. Elle montre, en cela, plus de lucidité que Louis XVI. Mme

La lettre que le roi écrivit a I’ Assemblée, pour demander d’accepter la Constitution dans le lieu méme ou elle

avait été formée, et ou il annongait qu’il se rendrait le 14, a midi, fut regcue avec transport, et de nombreux applaudissements en interrompirent plusieurs fois la lecture. La lecture fut terminée par 1’élan de I’enthousiasme.

[...] Soixante membres furent nommeés pour aller exprimer au roi toute la satisfaction que la lettre de Sa Majesté avait occasionnée. Le garde des Sceaux sortit de la salle au bruit des applaudissements, pour précéder chez le roi la

députation.

Le roi

répondit au discours qui lui fut prononce, et termina en disant a I’ Assemblée qu'un décret qui, le matin, avait aboli I’ordre du Saint-Esprit, lui laissait seulement la liberté d’en étre décoré ainsi que son fils; mais qu’un ordre n’ayant a ses yeux d’autre prix

192

MARIE-ANTOINETTE

pouvoir d’usage. que le

de le

communiquer,

il n’en ferait

plus

fils et Madame se tinrent a la porte de la salle ou I’'on avait admis la députation. Le roi dit aux députés : « Voila ma femme et mes enfants » qui partagent mes sentiments; et la reine confirma elle-méme |’assurance que le roi leur donnait. Ces marques apparentes de La

reine,

son

confiance étaient bien éloignées de 1’état d’agitation de son Ame. « Ces gens ne veulent point de souverains, disait-elle. Nous succomberons a leur tactique perfide, mais tres bien suivie; ils démolissent la monarchie pierre par pierre. » Madame

Campan,

Mémoires

sur

de Marie-Antoinette

la vie

privée

LA

FUITE

A VARENNES

La duchesse de Tourzel fait le récit complet de la fuite 2 Varennes, de I’arrestation et du retour de la famille royale a Paris. Son témoignage est capital dans la mesure ou elle était dans la voiture avec le

roi, la reine

et leurs enfants.

chagrin que j’éprouvais des insultes journalieres qu’essuyait la famille royale, et mon inqui€tude des suites qui en devaient étre la conséquence, rendaient pénible la convalescence de la maladie que je venais d’éprouver. La reine, qui avait eu la bonté de me venir voir plusieurs fois, vint chez moi un matin de tres bonne heure pour m’engager d’aller aux eaux de Plombiéres. « 11 est probable, me dit-elle, que nous serons obligés de quitter Paris, et vous étes bien faible pour nous suivre. » L’idée d’abandonner Mgr le dauphin et Madame, au milieu des dangers qu’ils pouvaient courir, me fit une peine extréme et me redonna assez de force pour espérer d’étre, sous peu de jours, en état de les suivre. Je ne pouvais d’ailleurs, comme je le dis a la reine, aller aux eaux sans faire découvrir leur départ, ayant dit publiquement a quelqu’un qui m’en avait donné le conseil, que la mort seule me ferait abandonner Mgr le dauphin. J’ajoutai a cette princesse que j’espérais que le Ciel me donnerait, d’ici 1a, les forces dont j’aurais besoin, mais que dans le cas contraire je ne quitterais pas mon appartement. Le

194

«

MARIE-ANTOINETTE

A quels dangers

exposez-vous pas ? » reprit la Si j’étais né homme, répondis-je,

ne vous

reine avec vivacité. « Votre Majesté ne m’aurait pas empéché de monter a la tranchée. Je me sens digne d’étre la fille d’un pére qui a perdu la vie pour le service de son roi et de sa patrie. Que Votre Majesté ne s’embarrasse pas de moi; si j’étais malade, je resterais dans la premiére auberge au risque de ce qui pourrait m’arriver; mais qu’elle soit bien persuadée que je resterais a Paris, si je ne me sentais assez de force pour soutenir la route, et causer le moindre retard au voyage. » la nuit du dimanche au lundi 20 juin; mais la crainte que I’on eut qu’une femme de chambre de Mgr le dauphin, qu’on savait étre attachée a M. de la Fayette, et qui était de service ce jour-1a, ne lui révélat le départ de la famille royale, le fit remettre au lendeOn devait

partir

main 21, ou elle se trouvait tout naturellement remplacée par une autre sur laquelle on pouvait compter. On avait craint, en éloignant la premiere, de donner de la consistance au bruit qui courait, méme dans le chéteau, du prochain départ de la famille royale. M. de Bouill€ en fut prévenu, et si M. le duc de Choiseul eit eu moins de

[égéreté

et

plus d’aplomb,

ce

retard efit été

sans

incon-

vénient.

donner aucun soupgon, la mener elle-méme ses enfants a Tivoli, M. Boutin, dans la soirée du lundi, et rentrant, au commandant de bataillon, lendemain. J en fis autant pour Mgr le Pour

ne

reine

mena

prodans le jardin de donna "ordre en pour la sortie du dauphin. Et pour

leur dis de me préparer un bain pour le lendemain a I’heure ou je sortirais de chez Mgr le dauphin, et je montai chez lui a dix heures, oter 4

mes

gens toute idée de

départ, je

RACONTEE

PAR CEUX QUI L'ONT CONNUE

suivant ma coutume, avec ma femme de chambre, couchait dans une chambre a c6té de la sienne.

195

qui

aprés, la reine entra dans |’appartement, et réveilla ce jeune prince qui était profondément endormi. A peine eut-il entendu qu’il irait dans une place de guerre, ou il commanderait son régiment, qu’il se jeta a bas de son lit, en disant : « Vite, vite, dépéchons-nous, qu’on me donne Un moment

sabre, mes bottes, et partons. » L’idée de ressembler a Henri IV, qu’il avait pris comme modéle, I’échauffa telle-

mon

ment, qu’il ne ferma pas I’ceil en chemin. Ce ne fut qu’apres I’arrestation que la nature reprit ses droits, et qu’il s’endormit du sommeil le plus calme et le plus tranquille.

reine, en déclarant son départ, annonga 4 Mme de Neuville, premiere femme de chambre de Mgr le dauLa

phin, qu’elle le suivrait dans une chaise de poste, avec Mme Branyer, premiere femme de chambre de Madame, qui venait d’étre avertie et qui allait se rendre chez Mgr le dauphin. Elle dit a Mme de Bar, cette femme, comme je I’ai déja dit, sur laquelle on pouvait parfaitement compter, qu’elle était affligée de ne pouvoir pas I’emmener, qu’elle allait la faire conduire sirement chez elle, et qu'elle comptait

attachement pour étre assurée de sa discrétion, Cette pauvre femme fut des plus touchantes; elle se jeta aux genoux de la reine, lui baisa la main, fit des veeux pour le succes du voyage, qui I’occupait beaucoup plus que les persécutions qu’elle pourrait éprouver et que les précautions que I’on prenait pour la conduire sirement chez elle. Nous descendimes dans I’entresol de la reine, ou le roi s’était rendu de son coté. assez sur son

Leurs Majestés me dirent qu’elles seraient suivies par trois gardes du corps, dont I’un donnerait le bras a la reine pour la

°

196

MARIE-ANTOINETTE

conduire a pied a la voiture; que les deux autres conduiraient la voiture de voyage, qui devait attendre le roi a quelque distance de la barri¢re (car toute la famille royale sortait a pied, a I’exception de Mgr le dauphin et de Madame). Le roi

ajouta que je ne saurais qu’en chemin les détails du voyage, pour diminuer I’embarras de mes réponses si j’avais le malheur d’étre arrétée; et il me donna ensuite un billet signé de sa

main, pour prouver,

en cas

d’accident, que c’était par ses

ordres que j’emmenais Mgr le dauphin et Madame. Il me donna, de plus, la permission d’emmener avec moi M. de Gouvion, si nous le rencontrions, dans le cas ou il s’engagerait a favoriser le départ de Leurs Majestés. J’avais aussi

marqué deux pieces d’or,

I’une pour donner a un garde national, si le hasard nous en faisait rencontrer, en lui ajoutant la promesse de faire sa fortune et de lui don-

d’argent, lorsqu’il me reproduirait une piéce pareille a celle que je gardais pour la confronter avec la sienne. J’avais pris, depuis longtemps, la précaution de faire faire a ma fille Pauline une petite robe de toile et un bonnet pour habiller en petite fille Mgr le dauphin, si les circonstances rendaient ce changement nécessaire. ner une

bonne

somme

servimes avec succes. La voiture étant arrivée, la reine alla regarder elle-méme si tout était tranquille dans la cour, et ne voyant personne, elle m’embrassa en me disant : « Le roi et moi vous remettons entre les mains, madame, tout ce que nous avons de plus cher au monde, avec la plus entiére confiance; tout est prét, partez. » Nous descendimes par I’appartement de M. de Villequier, ou il

Nous

nous en

n’y avait pas de sentinelle; nous passames par une porte peu fréquentée, et nous montdmes dans une vieille et antique voiture, ressemblant a un fiacre, que conduisait le comte de Fersen. Pour donner au roi le temps d’arriver, nous fimes une promenade sur les quais, et nous revinmes

RACONTEE

PAR CEUX QUI L'ONT CONNUE

197

par la rue Saint-Honoré attendre la famille royale, vis-a-vis la maison appelée alors I’hétel de Gaillarbois. J attendis trois quarts d’heure sans voir arriver personne de la famille royale. M. de Fersen jouait parfaitement le

role de cocher de fiacre, sifflant, causant avec un soi-disant camarade qui se trouvait la par hasard, et prétant du tabac dans sa tabatiére. J’étais sur les épines, quoique je ne fisse paraitre aucune inquiétude, lorsque Madame me dit : « Voila M. de la Fayette. » Je cachai Mgr le dauphin sous mes jupes, en les assurant tous deux qu’ils pouvaient étre fort tranquilles. Je ne 1’étais cependant guere. M. Bailly de distance. Ils passérent tous deux, ne se d’heure d’anxiéte, doutant de rien; et apres trois de voir arriver Madame Elisabeth. j’eus la le suivait a

peu

consolation

quarts

C’était cependant un commencement d’espérance. I1 était onze heures et demie, et ce ne fut qu’apres minuit que nous vimes arriver le roi. MM. Bailly et de la Fayette, qui étaient venus au coucher, s’étaient mis a causer, et pour ne leur donner aucun soupgon, ce prince ne voulut point avoir ’air pressé de se retirer. 11 fallut ensuite que le roi se déshabillat, se mit au lit, refit une nouvelle toilette, mit une perruque pour se déguiser, et vint a pied des Tuileries pour rejoindre la voiture. La reine n’en devait sortir qu’apres le roi; et I’extréme attachement qu’il lui portait se démontra vivement dans cette circonspar la maniere dont il exprimait son inquiétude. Des qu’elle fut montée dans la voiture, il la serra entre ses bras, tance

I’embrassait,

lui répétait : « Que je suis content de vous voir arrivée ! » Chacun s’embrassa; toute la famille royale me fit le méme honneur, et convaincus que nous avions franchi I’obstacle le plus difficile a surmonter, nous comet

menc¢ames a espérer que le Ciel favoriserait notre voyage.

198

MARIE-ANTOINETTE

Le roi

qu’apres avoir été débarrassé de MM. Bailly et de la Fayette, il était sorti seul par la grande porte des Tuileries, avec une grande tranquillité; qu’il était pleinement rassuré par la précaution qu’il avait prise de faire sortir par cette méme porte M. le chevalier de Coigny, dont la tournure, parfaitement semblable 3 la sienne, accoutumait depuis quinze jours les factionnaires nous

raconta

de cette porte a le laisser sortir le soir avec une enticre sécurité; qu’elle était telle que, son soulier s’étant défait, il ’avait remis sans qu’on y eit fait attention, et qu’il n’avait pas €prouve la plus légere difficulté.

était un des plus fideles et des plus affectionnés serviteurs du roi. Celui-ci lui avait confi¢ le secret de son voyage, et s’il elit suivi les conseils qu’il lui avait donnés, il y a tout lieu de croire que le voyage Le chevalier de

Coigny

rend plus de justice que moi a la bravoure et a la fidélité de MM. les gardes du corps. Mais, dans une occasion aussi importante, il faut elit réussi.

«

Personne, dit-il

au

roi,

ne

employer des personnes qui aient I’habitude des voyages, et qui aient été dans I’occasion de prendre des partis décisifs. Priol, commandant de la gendarmerie, homme de téte et qui a I’habitude de la surveillance, vous serait d’une grande ressource, ainsi qu’un maitre de poste retiré, qui connait parfaitement toutes les routes du royaume, qui est plein d’intelligence et d’un attachement sans bornes a la personne de Votre Majesté. » Il en nomma un troisiéme dont j’ai oublié le nom et I’état. Le roi, qui voulait donner cette marque de confiance a ses gardes du corps, ne suivit malheureusement pas un avis aussi sage, et persista dans sa premiére résolution. Il avait demandé a M. Dagolit, aide-major des gardes du corps, de lui en donner trois pour porter des lettres aux princes, ses fréres; et ignorant leur véritable

destination, il lui avait donné les trois premiers

RACONTEE

PAR CEUX

L’ONT CONNUE

QUI

199

lls s’appelaient MM. du Moutier, de Maldan et de Valori. On ne pouvait sans injustice mettre en doute leur courage et leur dévouement; mais

qui s’étaient trouvés sous sa main.

accoutumés par leur grade a une parfaite obéissance, et n’ayant jamais commande en chef, une pareille entreprise était au-dessus de leurs forces. Ils n’oserent rien prendre sur eux, demandérent les ordres du roi, qu’ils auraient exécutés, quelque dangereux qu’ils fussent, méme au peril de leur vie, mais ils manqueérent de ’audace nécessaire dans la circonstance ou ’on se trouvait. confidence Mme Thibaut, sa premiére femme de chambre, personne de mérite et d’un attachement sans bornes a sa personne. Elle avait disposé tout ce qui était nécessaire pour le voyage, et avait pris un La reine avait mis dans

sa

passeport pour Tournay, d’ou elle devait aller rejoindre des qu’elle aurait regu la nouvelle de son arrivée dans la ville ou elle devait séjourner momentanément. Elle avait été chargée d’emmener ma femme de chambre, dont la terreur et la naiveté, tout en faisant rire la famille Sa

Majesté,

royale, firent sentir la nécessité de ne la pas abandonner a elle-méme. Nous éprouvames plusieurs petits incidents qui ne prouverent que trop que les plus petites causes influent souvent sur de grands événements. M. de Fersen, craignant que les gardes du corps n’eussent pris un autre chemin que celui qu’il leur avait indiqué, et que lui prenant le plus court, on fut forcé pour les rejoindre de repasser la barriére, preféra prendre le plus long pour éviter cet inconvénient, ce qui nous fit perdre une demi-heure, laquelle, ajoutée aux trois quarts d’heure qu’avait duré de plus le coucher du roi, nous

mit

en

retard d’une heure et demie.

Nous trouvames ensuite

la

barriere, beaucoup

chez les commis de de monde et de lumiére aux portes, une noce

200

MARIE-ANTOINETTE

filmes heureusement pas reconnus, et nous passames sans difficuité. Pour comble de malheur, les chevaux de la voiture du roi s’abattirent deux fois entre Naintré et Chalons, tous les traits casserent, et nous perdimes plus d’une heure a réparer ce désastre. Il a été dit, mais bien a tort, que le roi s’était arrété pour diner. Il n’a jamais mangé que dans la voiture, lui et la famille royale. On ne s’est arrété nulle part; le roi ne descendit qu’une seule fois dans toute la route, entra dans une €curie ou il n’y avait personne, mais

nous ne

qui

que ce soit et remonta sur-le-champ dans sa voiture. Les enfants descendirent seulement deux fois, dans

ne

parla

a

des moments ou des

postillons montaient au pas de grandes cotes, et dont je profitai pour leur faire prendre I’air; mais cette petite promenade ne causa aucun retard. Nous trouvames a quelque distance de la barriére de Clichy la voiture qui nous attendait, et nous laissdmes la vieille voiture et les chevaux sans nous embarrasser de ce qu’ils deviendraient. M. de Fersen conduisit le roi en cocher jusqu’a Laye, ou nous primes la poste. Le roi, en le quittant, lui témoigna sa

reconnaissance de la maniere la plus affectueuse, espérant que ce serait autrement qu’en paroles, et se flattant de le revoir bientot. Nous voyagions dans une grande berline bien commode, mais qui n’avait rien d’extraordinaire, comme on s’est plu a le répéter depuis la triste issue de ce malheureux voyage. J’étais censée €tre la maitresse sous le nom de baronne de Korff; le roi passait pour mon valet de chambre, la reine pour ma femme de chambre, et Madame Elisabeth pour la bonne des enfants. On savait que la baronne de Korff, dont je portais le nom, avait fait exprés le voyage de Paris a Montmédy par la méme route que nous prenions, dans une voiture pareille a la notre, avec le méme nombre de personnes, et qu’on ne lui

avait demandé nulle part

son

passeport. On avait poussé

RACONTEE PAR CEUX QUI L'ONT CONNUE

201

I’observation jusqu’a calculer le nombre d’heures qu’elle avait employé pour arriver a Montmédy, et I’on verra le triste résultat de cette derniére précaution.

Quand la barriére fut passée, le roi, commengant a bien augurer de son voyage, se mit a causer sur ses projets. Il commengait par aller 8 Montmédy, pour aviser au parti qu’il croirait convenable, bien résolu de ne sortir du royaume que dans le cas ou les circonstances exigeraient qu’il traversat quelques villes frontieres pour arriver plus promptement a celle de France ou il voudrait fixer son séjour, ne voulant pas méme s’arréter un instant en pays étranger. « Me voila donc, disait ce bon prince, hors de cette ville de Paris, ou j’ai été abreuvé de tant d’amertume. Soyez bien persuadés qu’une fois le cul sur la selle, je serai bien différent de ce que vous m’avez vu jusqu’a présent. » [1 nous lut ensuite le mémoire qu’il avait laissé a Paris pour €tre porté a I’ Assemblée; et il jouissait d’avance du bonheur qu’il espérait faire goiter a la France, du retour des princes ses freres et de ses fideles serviteurs, et de la possibilité de rétablir la religion et de réparer les maux que ses sanctions forcées avaient pu lui causer. Regardant ensuite sa montre qui marquait huit heures : « La Fayette,

dit-il,

est

présentement bien embarrassé de sa personne.

»

Il était difficile de partager I’anxiété du général, et d’éprouver d’autre sentiment que la joie d’avoir secoué sa dépendance. Il n’en était pas de méme lorsque nous pensions a la position de ceux que nous avions laissés a Paris. Nous étions loin de soupgonner que la stupeur et la consternation

remplagaient I’audace qu’avaient toutes les époques de la Révolution;

les Parisiens a et ce n’était pas sans fondement que eue

nous

étions dans

202

MARIE-ANTOINETTE

I’inqui€tude des excés oll

ils pourraient se porter vis-a-vis de ceux dont on connaissait |’attachement au roi et a la famille royale. Plus on avangait dans la route, plus on se livrait a I’espérance : « Quand nous aurons passé Chalons, nous n’aurons plus rien a redouter, disait le roi; nous trouverons a Pont-de-Somme-Vesle le premier détachement des troupes, et notre voyage est assuré, » Nous passames Chalons sans étre reconnus. Nous fiimes alors parfaitement tranquilles, et nous étions loin

de

douter que notre bonheur touchait a son terme et allait étre remplacé par la plus affreuse catastrophe. Arrivés a Pont-de-Somme-Vesle quelles furent notre douleur et notre inquiétude lorsque les courriers nous rapporterent qu’ils n’avaient trouvé aucune trace de troupe ni qui que ce soit qui pit donner aucune indication; qu’ils n’osaient faire aucune question de peur de donner des soupgons, et qu’il fallait espérer qu’a Orbeval, qui était la poste suivante, nous serions plus heureux! Mais notre bonheur était fini. Le Ciel, qui voulait éprouver jusqu’a la fin nos augustes et malheureux souverains, permit que le duc de Choiseul perdit totalement la téte. L’entreprise était au-dessus de ses forces. Son cceur était pur, et il se serait fait tuer pour sauver le roi; mais il n’avait pas ce courage calme et tranquille qui fait juger de sang-froid les événements et les moyens de porter remede aux cirnous

,

M. de Choiseul, en prenant congé du roi, lui avait donné un itinéraire de sa route jusqu’a Pont-de-Somme-Vesle, ou il devait se trouver a la téte constances

imprévues.

détachement des troupes chargé d’escorter Muni de tous les renseignements nécessaires pour arriver siirement au terme du voyage, il avait marqué ou le roi devait user d’une grande précaution pour n’étre pas reconnu, avait calculé, comme je I’ai déja dit, le temps du Sa

premier Majesté.

RACONTEE

PAR CEUX QUI L'ONT CONNUE

203

devait mettre en route, et par conséquent I’heure ou il devait arriver a Pont-de-Somme-Vesle. Mais il n’avait malheureusement pas fait entrer dans ce calcul les accidents qui pourraient arriver, et ce fut la cause de notre perte. Pour éviter tout soupgon de la part des troupes qu’on avait placées par échelons, depuis Pont-de-Somme-Vesle jusqu’a Clermont, on les avait averties qu’elles étaient destinées a escorter un trésor dont I’arrivée avait été retardée jusqu’au lundi 21. Quelques propos tenus sur le retard de I’arrivée de ce trésor inquiéterent M. de Choiseul, qui, s’apercevant que I’heure de I’arrivée du roi était outrepassée de deux heures, se persuada que le roi avait changé d’avis et que le projet était avorté.

qu’il

Il donna alors, a ce que I’on m’a assuré, son cabriolet a Léonard, coiffeur de la reine, qu’il avait emmené¢ de Paris avec lui, pour avertir les troupes stationnées sur la route que le voyage était manque et que le roi n’avait pas paru,

lui enjoignant de plus d’aller jusqu’a Montmeédy porter le méme avertissement. 11 monta ensuite a cheval, disant au détachement qui était a Pont-de-Somme-Vesle qu’il venait de recevoir I’avis que le trésor ne passerait plus, et qu’il allait gagner Montmédy par le plus court chemin. Ce parti €tait dépourvu de sens. En suivant la grande route, le détachement pouvait rencontrer le roi, dans le cas ou il n’y elit eu qu’un retard accidentel dans le voyage (circonstance que M. de Choiseul eit dii prévoir). Le chemin de traverse qu’il fit prendre aux troupes répandit I’alarme dans tous les environs de Pont-de-Somme-Vesle. Il n’en fallait pas tant pour semer I’inquiétude dans un pays aussi révolutionné que celui que nous allions parcourir. Toutes les villes en étaient mauvaises, et ¢ était pour éviter Verdun qu’on avait fait passer le roi par Varennes,

204

MARIE-ANTOINETTE

quoiqu’il n’y elit pas misérable petite ville.

de chevaux de poste dans cette Pour obvier a cet inconvénient, on avait mis des chevaux de relais dans une maison a I’entrée de la ville, pour conduire le roi a Dun, ou il devait trouver M. de Bouillé a la téte des troupes. On avait si peu d’inquiétude sur le passage de Varennes, qu’on n’y en avait placé aucune, et qu’on s’était contenté d’y envoyer le second fils de M. de Bouillé et le frére cadet de M. de Raigecourt, pour soigner les relais et avertir sur-le-champ M. de Bouillé de I’arrivée du roi a Varennes. On poussa le peu de précaution jusqu’a oublier d’avertir du nom de I’auberge ou étaient les chevaux. Nous ne fiimes pas plus heureux a Orbeval qu’a Pont-de-Somme-Vesle. Méme silence, méme inqui€étude. Nous arrivimes a

violente

agitation; elle fut encore augmentée lorsque M. Dandouins, capitaine dans le régiment de M. de Choiseul, s’approcha un moment Sainte-Menehould dans

une

dit tout bas : « Les mesures sont mal prises ; je m’éloigne pour ne donner aucun soupgon. » Ce peu de paroles nous perga le cceur; mais il n’y avait autre chose a faire que de continuer notre route, et I’on ne se permit pas méme la plus légere incertitude. de la voiture et

me

Le malheur voulut que I’infaime Drouet, fils du maitre de poste de Sainte-Menehould, patriote enragg, se trouvét en ce moment a la porte, et qu’ayant eu la curiosité de regarder dans la voiture, il crut reconnaitre le roi et s’en assura positivement en comparant la figure de ce prince

assignat qu’il avait dans sa poche. Ce malheureux prit un cheval, suivit la voiture du roi jusqu’a Clermont, et ayant entendu dire qu’il allait 2 Varennes, il jugea qu’il avec un

serait facile de le faire arréter

en

prenant les devants,

et

RACONTEE PAR CEUX QUI L'ONT CONNUE

avertissant les autorités et les habitants sur pouvait compter, du passage de Sa Majesté.

en

205

lesquels

il

Nous gagndmes encore Clermont sans inconvénient; mais a notre arrivée dans cette ville, le comte Charles de Damas, colonel des dragons de Monsieur, et qui n’avait pas quitté son poste, malgré I’avertissement du duc de Choiseul, nous dit qu’il y avait de la fermentation dans le pays, et qu’il allait faire "impossible pour faire sortir son régiment et escorter la voiture de Sa Majeste. Il le tenta succes. Les autorités se joignirent aux habitants pour empécher le régiment de sortir de la ville, et les troupes refusérent d’obéir a M. de Damas. I fut tenté de les enlever en leur disant qu’ils allaient escorter le roi et sa

en

effet, mais

sans

famille; mais il n’osa, dans la crainte d’éprouver un refus, dont les suites eussent été I’arrestation du roi. Il se contenta d’envoyer, sur-le-champ, a Varennes, un officier a toute bride, pour avertir MM. de Bouill€ et de Raigecourt que le roi allait arriver; mais la fatalité qui accompagnait toutes les démarches du roi pour sortir de sa cruelle situation, fit que cet officier, qui ne connaissait pas bien la route, prit la route de Verdun au lieu de celle de Varennes, et ne se trouva plus a temps pour remplir sa mission. On apergut,

les hauteurs de cette derniere ville, un homme qui avait I’air de se cacher. Nos inquiétudes augmenterent. Nous nous criimes trahis, et nous cheminames dans un trouble et une tristesse plus faciles a imaginer qu’a décrire. La position était affreuse; elle le devint encore davantage, lorsque, arrivés a Varennes, nous ne trouvames ni relais, ni personne qui pit nous donner la moindre indication sur ce qu’ils étaient devenus. Nous frappames a une porte; nous questionniames sur la connaissance qu’on pouvait avoir d’un relais qui nous attendait, Nous ne pimes rien sur

apprendre

sur ce

qui

nous

intéressait,

et nous

tentdmes le

206

MARIE-ANTOINETTE

seul moyen qui nous restait, en proposant aux postillons de doubler la poste, en leur proposant de I’argent a cet effet. Ils s’y refusérent, en disant que leurs chevaux étaient

trop fatigués. Nous leur dimes alors de

conduire a la dés que leurs

nous

derniére auberge de la ville, pour repartir chevaux seraient reposés. I1 n’y avait déja plus moyen d’y arriver, et I’infime Drouet avait eu le temps de prendre toutes ses précautions pour s’opposer au passage de Leurs Majestes. Il avait fait barrer le pont par lequel il fallait passer pour sortir de la ville, en y faisant renverser une charrette de meubles que le hasard lui avait fait tomber sous la main, et il avait prévenu la garde nationale de la ville et Sauce, procureur de la commune, de I’arrivée du roi et de la nécessité de I’arréter. Il

s’était, de plus, associé

un

Mangin, ardent patriote, et qui le seconda parfaitement. [ls firent boire les gardes nationales, ainsi que les soldats qui étaient dans la ville, et firent avertir, a Clermont, les dragons du régiment de Monsieur, de s’opposer a la demande de leur colonel, de protéger le voyage du roi. nommé

les voitures cheminaient toujours; mais des que celle des femmes, qui précédait celle du roi, passa devant la maison de Sauce, elle fut arrétée, et on les obligea de descendre pour visiter leurs passeports. 11 était alors onze heures et demie du soir. Nous filmes avertis de ce qui se passait par les gardes du corps, mais nous étions

Cependant,

trop avancés dans la ville pour pouvoir reculer,

et nous

continudmes notre chemin. Un moment apres, lorsque nous passions sous une arcade qui conduisait au pont de Varennes, deux particuliers, appelés Leblanc et Poucin, arrétérent la voiture et menacérent de tirer dessus si I’on faisait la moindre résistance. Je n’ai appris que depuis mon arrivée a Paris cette derniére circonstance. Je sais seulement que les gardes du corps offrirent au roi d’employer

RACONTEE PAR CEUX QUI

L"ONT CONNUE

207

la force pour le faire passer, mais que ce prince s’y refusa. On demanda les passeports, et quoiqu’ils fussent parfaitement en régle, et que la reine priét que I’on se dépéchat sortes parce que I’on était pressé d’arriver, on fit toutes de difficultés pour donner le temps de se rassembler aux

patriotes de

la ville et des environs.

s’approcha de la voiture du roi, lui dit tout bas qu’il y avait un gué, et lui offrit de tenter de le faire instant passer; mais le roi, qui voyait augmenter a chaque le nombre de ceux qui entouraient la voiture, et a quel point ils étaient exaspérés, craignant de n’étre pas en force Un officier

d’occasionner un massacre en pure perte, n’osa en donner I’ordre; il lui dit seulement de presser M. de Bouill¢ d’employer tous ses efforts pour le tirer de sa cruelle position. On sonnait le tocsin dans Varennes et dans tous les environs, et il était impossible de se dissimuler que nous et

ne

fussions reconnus. Le roi tint bon assez

longtemps pour ne pas se nommer

quitter sa voiture; mais les instances devinrent si pressantes, jointes a la promesse de nous laisser partir, si nous étions en régle apres I’examen de nos signatures, qu’il n’y eut plus moyen de s’en défendre. Le roi entra

et ne pas

dans la maison de

Sauce, procureur de la commune, et ’on

monta dans une chambre oli I’on coucha

les enfants sur un lit qui s’y trouva. Accablés de fatigue, ils s’endormirent sur-le-champ. Leur sommeil était calme et tranquille, et le contraste de cette situation avec celle de leurs malheureux parents €tait vraiment déchirant. On n’était pas encore bien siir, 8 Varennes, que ce fit le roi et la famille royale qui fussent dans la maison de Sauce; mais Mangin, qui la connaissait, monta dans la chambre pour s’en assurer, et déclara si positivement que c’était le roi et sa famille, qu’on ne se permit plus d’en

208

MARIE-ANTOINETTE

Mangin, grand patriote, avait déja couru, ainsi pareils, dans tous les villages voisins, et avait rasen moins d’une heure quatre mille gardes natio-

douter. Ce que ses semble

nales,

tant de la ville que des

environs. Le roi, voyant que la dissimulation était inutile, déclara qu’il était le roi, qu’il quittait Paris pour se soustraire aux insultes journalieres dont on se plaisait a I’accabler, qu’il ne pensait point a quitter le royaume, qu’il voulait seulement aller 8 Montmédy, pour étre plus a portée de surveiller les mouvements des étrangers; que si les autorités de Varennes doutaient de la véracité de sa parole, il consentait a se faire accompagner par telles personnes qu’elles désigneraient. Le roi et la reine employérent tous les moyens possibles pour toucher leurs cceurs, et y ranimer I’ancien amour des Frangais pour leur roi. C’étaient des cceurs de bronze, que la crainte seule pouvait remuer. II leur prenait de temps en temps des frayeurs de I’arrivée de M. de Bouillé, et ils priaient alors le roi de les protéger et mettaient en doute s’ils lui laisseraient continuer son voyage; mais ces dispositions changeaient des qu’on leur donnait des motifs de se rassurer. M. de Goguelas, que M. de Bouillé avait donne pour adjoint & M. de Choiseul, et qui paraissait avoir eu sa confiance, arriva a Varennes, désolé de la triste issue de ce voyage. Il voulut tenter, avec les hussards de Lauzun, de délivrer le roi; mais Leblanc et Mangin ayant cri€¢ comme des furieux qu’ils ne ’auraient que mort, il osa d’autant

moins insister que le roi se refusait a en donner I’ordre; et il ne put faire autre chose que de faire placer les hussards devant la maison qu’occupaient le roi et la famille royale. Le roi envoya donner contre-ordre aux dragons qui étaient 4 Clermont et qui devaient protéger son voyage. 11 n’eut pas de peine a étre obéi, car ils étaient déja gagnes, et

209

RACONTEE PAR CEUX QUI L'ONT CONNUE

leur conduite a I’égard de M. de Damas prouvait le peu de fonds que I’on pouvait faire sur eux. On n’avait pas perdu I’espoir de voir arriver M, de Bouillé. Cependant le temps s’écoulait; on n’en entendait pas parler, et I’inquiétude finit par prendre la place de I’espérance. M. de Damas, ne pouvant plus se flatter de rendre utile le détachement qu’il commandait, parvint a sortir de Clermont et se rendit aupres du roi, qu’il ne quitta pas d’un instant pendant le

temps qu’il passa a Varennes, attendant avec impatience I’arrivée de M. de Bouillé, et engageant Sa Majesté a différer

son

départ

le

plus longtemps qu’il

M. de Choiseul arriva aussi a

se

pourrait.

Varennes, sensiblement

de la situation du roi. Mais les sentiments de son lui faisaient illusion sur les terribles inconvénients

affligé cceur

parti qu’il

avait pris. Il venait seulement remplir les devoirs de tout bon Frangais et mourir aux pieds de son roi, si les circonstances 1’exigeaient, ne se doutant pas qu’il elit rien a reparer, et croyant qu’a sa place tout autre se serait conduit comme lui. MM. Baillon et de Romeuf, le du

premier,

commandant de bataillon de la garde nationale de Paris, et le second, aide de camp de M. de la Fayette, arriverent a Varennes entre trois et quatre heures du matin. [Is étaient porteurs d’un décret de I’ Assemblée qui ordonnait les mesures les plus promptes et les plus actives pour

protéger la siireté de la personne du roi, de Mgr le dauphin, de la famille royale et des personnes dont elle était accompagnée, et d’assurer leur retour a Paris avec les égards dus a la majesté royale. Ce méme décret nommait commissaires de I’ Assemblée pour exécuter ces dispositions, MM. Péthion, Barnave et de La Tour-Maubourg, leur donnant pouvoir de faire agir les gardes nationales, les troupes de ligne et les corps administratifs pour 1I’exécution de leur mission, ordonnant a ceux-ci une entiére obéissance aux

210

MARIE-ANTOINETTE

commissaires pour I’exécution de ce décret. Il enjoignait, de plus, I’arrestation de M. de Bouillé et la défense la plus absolue a quelque troupe que ce fiit d’exécuter aucun de ses ordres, et nommait M. Dumas, adjudant de I’armée, pour commander les troupes qui raméneraient le roi a Paris et executer les ordres qu’il recevrait des commissaires. Quand la reine vit arriver les deux porteurs du décret, qui s’étaient toujours donnés pour étre entiérement dévoués a la famille royale, elle ne put contenir son indignation et leur reprocha I’opposition de leur conduite avec leurs protestations journali€res, arracha le décret de leurs mains, sans vouloir en entendre la lecture, et I’aurait méme déchiré, si le roi ne s’y était opposé; elle se contenta de le jeter par terre avec mepris. Romeuf, qui avait encore un reste de pudeur, qui le faisait rougir du réle qu’il jouait en ce moment, gardait le silence; mais Baillon, qui n’avait en vue que la recompense qu’il espérait obtenir pour prix de sa mission, ne cherchait qu’a tromper le roi : « Prenez bien garde, lui disait-il, d’exciter I’inquiétude par un trop long séjour dans cette ville. » Et sur ce que le roi lui objectait que les enfants ayant besoin de repos, il y resterait quelque temps, il répondit d’un ton hypocrite : « Quoique Votre Majesté ne me rende pas la justice de croire que je n’ai accepté la mission dont je suis chargé que dans I’espoir de lui étre utile, je vais faire mon possible pour engager cette multitude a respecter le sommeil de Mgr le dauphin et de Madame. » Et il I’excitait, au contraire, a presser le départ du roi, en lui communiquant sa crainte excessive du danger qu’elle pouvait courir, si M. de Bouillé parvenait a enlever le roi. La nuit se passa bien tristement, le roi n’osant prendre le parti d’employer la force pour sortir de sa cruelle situation, et les officiers, qui lui auraient ob€i au péril de leur vie, ne croyant pas pouvoir prendre de parti décisif sans son autorisation. Il elit peut-étre réussi dans

RACONTEE

PAR CEUX QUI L'ONT CONNUE

211

le moment de I’arrestation, mais chaque instant y apportait de nouvelles difficultés; I’effervescence augmentait a mesure que grossissait cette multitude, a qui I’on debitait

les nouvelles les plus invraisemblables pour exciter sa terreur et sa fureur. On ne cessait de presser le roi de partir; les chevaux étaient mis a la voiture ; les clameurs redoublaient et étaient excitées par la peur que I’on avait de I’arrivée de M. de Bouillé. La reine avait beau montrer ses enfants endormis et représenter le besoin qu’ils avaient d’un peu de repos, on ne voulait écouter aucune raison, et I’on entendait, de la chambre ou €tait la famille royale, cette affreuse populace demander a grands cris son départ. Apres huit mortelles heures d’attente a Varennes, M. de Bouillé n’arrivait pas, et nous n’en avions aucune nouvelle. Le

roi,

possibilité de se tirer des mains de cette multitude, qui grossissait a vue d’ceil, ne crut pas pouvoir différer plus longtemps son départ, et se détermina a retourner a Paris. Avant de partir, il embrassa les officiers qui ne I’avaient pas quitté et les recommanda aux autorités de Varennes; mais a peine étions-nous ne

voyant

aucune

montés en voiture, que nous entendimes crier : « Arréte Choiseul! » On se saisit de sa personne, ainsi que de celles de MM. de Damas, de Florac, capitaine de son régiment, et de Remi, quartier-maitre, et on les mena a Verdun, ou ils furent mis en prison. La voiture de Sa Majesté était escortée des membres de tous les clubs environnants, des gardes nationales, de cinquante sapeurs et de cent

cinquante dragons de ce méme régiment de Monsieur, qui avait refusé d’obéir a son colonel, lesquels manifestaient leur patriotisme par les cris de : « Vive la nation et I’ Assemblée nationale! » Ces cris, répétés par toute cette multitude, ne cessérent que par la rapidité avec laquelle

212

MARIE-ANTOINETTE

fit aller la voiture, pour s’éloigner le plus promptement possible des troupes que I’on supposait devoir bientot arriver dans cette malheureuse ville de Varennes. M. de Bouill€ arriva sur les hauteurs de cette ville au moment ou Sa Majesté venait de la quitter; et il eut la douleur de voir cheminer sa voiture entourée de son affreuse escorte. La mauvaise disposition du pays et des troupes, jointe a la fureur des meneurs de cette populace, lui fit craindre pour les jours du roi et de la famille royale s’il tentait un effort pour la délivrer. Il se retira pénétré de douleur, et quitta sur-le-champ la France, ne pouvant mettre en doute le sort qui I’attendait. On ne peut se faire d’idée des souffrances de la famille royale dans cet infortuné voyage : souffrances physiques et morales, rien ne lui fut épargné. Dans les endroits ou I’on était forcé d’aller doucement, les cris de : « Vive la nation et I’Assemblée nationale! » retentissaient a ses oreilles, et redoublaient a chaque village que 1’on trouvait. Les maires des villes, en lui présentant les clefs, se permettaient de lui faire les plus vifs reproches sur son départ de Paris, et la maniére dont ils lui rendaient cet hommage était une nouvelle insulte. on

Lorsque le roi passa sur une chaussée entre Clermont et Sainte-Menehould, nous entendimes tirer des coups de fusil, et nous vimes courir dans la prairie une foule de gardes nationaux. Le roi demanda ce qui se passait. « Rien, lui répondit-on; ¢’est un fou que I’on tue. » Et nous stimes, peu apres, que ¢’était M. de Dampierre, gentilhomme de Clermont et frére de 1’évéque actuel de Clermont, que son empressement a chercher a approcher de la voiture de Sa Majesté avait rendu suspect a la garde nationale. Le roi et la

royale éprouvérent un saisissement facile a concevoir, et leur douleur augmenta a la pensée des dangers que famille

RACONTEE

PAR CEUX

QUI L'ONT CONNUE

213

pouvaient courir ceux dont on la personne du roi et de

son

connaissait I’attachement a auguste famille.

qui entouraient la voiture du roi interpellaient Leurs Majestés avec une insolente familiarité, toutes les fois que cela leur convenait, et répondaient a leurs questions avec une grossiereté révoltante. La bonté avec laquelle la famille royale les traitait, et la patience avec laquelle elle supportait les incommodités de la chaleur et de la poussiére, qui étaient excessives, et qu’elle ne paraissait sentir que par rapport aux souffrances du jeune prince et de la jeune princesse, auraient di faire impression sur des cceurs moins endurcis; mais ils n’avaient qu’un sentiment : celui de la jouissance de I’abaissement de la famille royale et de leur triomphe. Ceux

bonheur pour eux d’abreuver d’amertumes leurs infortunés souverains. On s’arréta pour diner a Sainte-Menehould, et le roi fut oblige d’écouter les remontrances du président du district de cette ville, qui, a la téte des membres qui le composaient, se permit de lui faire de vifs reproches sur ce qu’en quittant la France il la livrait aux étrangers. Le roi les réfuta avec douceur, en 1’assuC’était

un

qu’on trompait le peuple sur ses véritables intentions; qu’il n’avait eu en vue que le bien de ce méme peuple, qui avait toujours €t€ I’objet constant de ses soins. Le diner fut court, et le roi se pressa de quitter cette ville pour arriver a Chalons, ou il devait coucher et qu’il savait étre dans des dispositions bien différentes a son égard. La ville de rant

Chélons était loin de partager les sentiments de celles que le roi venait de traverser; les habitants voyaient avec peine la triste situation de la famille royale. Leur contenance

tristesse peinte sur leurs visages manifestaient clairement les sentiments qu’ils n’ osaient exprimer. La réception qu’ils firent au roi et les harangues des

respectueuse

et la

214

MARIE-ANTOINETTE

autorités constituées se ressentirent de ces dispositions. La famille royale logea a I’ancienne intendance, et y fut regue avec les égards dus a la majesté royale. C’était cette méme maison ou la reine, arrivant en France, avait été regue avec tant de pompe et au milieu des acclamations et des cris réitérés de : « Vive le roi et Madame la dauphine! » Il y existait encore des personnes qui avaient été témoins de cette réception, et qui fondaient en larmes en

considérant le contraste de sa situation actuelle. La reine le soutint avec son courage ordinaire, et éprouva méme un peu de consolation des sentiments qui lui furent exprimés dans cette ville. Des jeunes filles lui apportérent des fleurs, plusieurs d’entre elles s’empressaient de la servir, et tout ce qui €tait autour d’elle lui témoignait le vif intérét qu’il prenait a ses malheurs. Les autorités de la ville témoignerent secretement au roi la peine qu’elles ressentaient de ne pouvoir le délivrer. Quelques personnes lui offrirent méme de le sauver pendant la nuit, mais lui seul, plus de monde pouvant le faire reconnaitre, et ils lui montrérent un escalier dérobé qui était dans la chambre ou couchait Mgr le dauphin, et qu’il était impossible de découvrir quand on ne le connaissait pas. Le roi, effrayé des dangers que son €évasion pouvait faire courir a la reine et a la famille royale, se refusa a cette proposition, qui pénétra son coeur d’une profonde

reconnaissance. La famille royale aurait bien voulu, sous le prétexte d’attendre a Chélons les commissaires, se reposer un peu dans cette ville, car elle en avait grand besoin; mais il n’y eut pas moyen. Les forcenés qui accompagnaient la voiture, effrayés des sentiments qu’ils apercevaient dans les habitants de Chalons, envoyérent le soir méme a Reims, pour recruter dans les clubs et dans la ville, une troupe de mauvais sujets, afin de composer un bataillon pour les

RACONTEE

PAR CEUX

QUI L'ONT CONNUE

215

renforcer et en imposer aux habitants. Cet effroyable détachement arriva a Chélons a dix heures du matin, et s’annonga par ses cris et ses vociférations. C’était le jour de la Féte-Dieu, et le roi entendait alors la messe. Un grand nombre d’entre eux, entrant dans la maison, obligerent le prétre de quitter la messe, qui était au Sanctus, pour servir sur-le-champ le déjeuner et mettre des chevaux a la voiture de Sa Majesté. Le roi, craignant que sa résistance n’occasionnat quelque désordre dans la ville, consentit a partir sur-le-champ. Il témoigna secrétement a ceux qui I’entouraient combien il était touché des sentiments qu’on lui témoignait, les assurant qu’il ne quittait Chalons si precipitamment que pour ne pas I’exposer a une persécution

qui affligerait sensiblement son coeur paternel. Les soldats de cet effroyable bataillon, qui se mit a la suite de la voiture du roi, I’obligerent d’aller au pas et se plaignirent de la faim qu’ils €prouvaient. La reine, avec sa bonté ordinaire, tira quelques provisions de sa voiture et les leur donna. Une voix sortit de cette terrible troupe et leur cria : « N’y touchez pas, car c’est sirement empoisonné, puisqu’on nous I’offre. » Le roi, indigné, en mangea sur-le-champ, ainsi que ses enfants. Ils en firent alors autant, et cet acte de bonté adoucit un peu leur férocité. Nous gagnames ainsi Epernay, ou nous attendait la populace la plus exaltée et la plus effrénée : autorités,

habitants, garde nationale,

tout en était détestable. Le

maire présenta au roi les clefs de la ville. Le président du district, qui I’accompagnait, se permit de faire a ce prince les remontrances les plus aigres, et termina le discours le plus insolent en disant qu’il devait savoir gré a la ville de présenter ses clefs a un roi en fuite. La foule,

qui remplissait la cour et la maison ou le roi devait diner. I’obligea de descendre a la porte. Elle tenait des propos affreux,

et I’on entendit

un

de

ces

monstres-1a dire a

son

216

MARIE-ANTOINETTE

Cache-moi bien pour que je tire sur la reine, sans qu’on sache d’ou le coup sera parti. » Je ne sais ce qui serait arrivé sans M. de Cazotte fils. 11 se mit a la téte de cette garde nationale, qui avait obligé, la veille, son

voisin

: «

commandant de

s’¢éloigner,

et il

heureusement a parvint demeurait dans les

I’adoucir et a la contenir. Son pere, qui environs d’Epernay, connaissant le mauvais esprit de ses habitants, y avait envoyé son fils, en lui enjoignant de tout

empécher I’exécution de leurs mauvais desrisquer sa vie, s’il le fallait, pour sauver celle de la famille royale. Il n’eut pas de peine a le persuader, ces sentiments étant profondément gravés dans son cceur. [1 ne quitta pas un moment cette multitude, et, a force de persuasion et d’adresse, il parvint a la maintenir.

tenter pour seins, et de

Madame

de tous vous

vous me

ces

Elisabeth, qui le connaissait, le voyant a la téte forcenés,

put s’empécher de lui dire : « Et Je ne suis ici, répondit-il, que pour

ne

aussi, Cazotte ! servir, et il est essentiel que

connaitre.



vous

n’ayez pas

I’air de

»

pouvait manger, au bruit effroyable de cette multitude qui grossissait a chaque instant. M. de Cazotte, malgré tous ses soins, ne put empécher qu’on forgét le roi a quitter son diner pour se montrer a cette populace, qui le demandait avec fureur. 11 lui prit ensuite une terreur panique, et elle pressa le départ du roi, qui ne désira pas moins qu’elle de quitter cette horrible ville. Elle le conduisit au milieu de ce vacarme jusqu’a Le diner fut cruel. Personne

ne

voiture, dont elle me coupa le passage, ne voulant pas m’y laisser monter. Sans M. de Cazotte, je serais restée entre les mains de ces furieux. Mais, apercevant les diffisa

cultés que j’éprouvais, il fendit la presse, me donna le bras pour traverser cette foule de monde, et me conduisit a la

217

RACONTEE PAR CEUX QUI L'ONT CONNUE

voiture du roi,

d’y

qu’il

fit arréter pour

me

donner la facilité

monter.

Epernay

1’inquiétude de voir massacrer un pauvre curé, lié sur le cheval d’un gendarme, qui tenait des propos propres a faire craindre qu’il n’elit intention de le faire périr sous les yeux de Sa Majesté. Dans ce moment arriverent les trois commissaires de I’Assemblée, qui firent arréter la voiEntre

et

Dormans,

nous

eiimes

encore

du roi et lui présentérent leurs pouvoirs. C’étaient MM. de Maubourg, Barnave et Péthion. IIs étaient accompagnés de M. Mathieu Dumas, chargé par I’ Assemblée du commandement des troupes qui ramenaient le roi a Paris. Le roi pria Barnave de sauver la vie de ce pauvre cure. Il

ture

survécu a la Révolution, et n’est mort que peu de temps avant le retour du roi. le

promit et tint parole,

car

il

a

Majestés couchérent a Dormans. Les commissaires furent polis. Barnave consentit méme a se charger d’une lettre pour ma famille, et parut touche de la peine que je ressentais de I’inquiétude qu’elle devait éprouver. 11 fut impossible de fermer 1’ceil de la nuit par le bruit qui Leurs

faisait dans la ville. Les cris de : « Vive la nation et I’ Assemblée nationale! » qui commencerent avec le jour, firent une telle impression sur 1’esprit du petit dauphin, qu’il réva qu’il etait dans un bois avec les loups et que la reine y €tait en danger, et il se réveilla en pleurant et sanglotant. On ne put le calmer qu’en le conduisant chez cette princesse; et la voyant bien portante, il se laissa recoucher et dormit tranquillement jusqu’au moment du départ. M. de Maubourg se conduisit parfaitement pendant le voyage. Il fut tres respectueux vis-a-vis du roi, et me chargea méme de dire a ce prince que, quoiqu’il fit convenu se

que les commissaires iraient successivement dans la

218

MARIE-ANTOINETTE

laisser MM. Péthion et Barnave; que la vue de la famille royale pouvait faire sur eux une impression favorable et dont on pourrait tirer parti; que ce consell €tait dicté par son attachement pour la personne du roi, et qu’il se bornerait a aller avec les femmes a la suite de la famille royale pour protéger leur voyage. Les propos de M. de Maubourg déterminérent le roi a lui confier qu’il était accompagné de trois gardes du corps et a les lui recommander. Il I’assura qu’il pouvait compter qu’il les défendrait au péril méme de sa vie, et il remplit sa promesse. Les femmes de Mgr le dauphin et de Madame, qui, jusqu’a son arrivée, avaient eu beaucoup a souffrir de la part de ceux qui accompagnaient les voitures, acheverent tranquillement leur voyage, et se louerent infiniment de ses procédés. On parla de divers objets pendant la route, et entre autres du départ du roi. Madame Elisabeth entreprit d’en justifier les motifs; et, adressant la parolea Barnave, elle lui retraga, avec une sagesse et un courage admirables, la conduite du roi, qu’elle mit en opposition avec celle de I’Assemblée dans les diverses époques de la Révolution. Voici ce que j’ai retenu de ce discours, qui dura plus d’une heure et demie : « Je suis bien aise que vous me mettiez a portée de vous ouvrir mon cceur et de vous parler franchement sur la Révolution. Vous avez trop d’esprit, monsieur Barnave, pour n’avoir pas connu sur-le-champ "amour du roi pour les Frangais et son desir de les rendre heureux. Egaré par un amour excessif de la voiture de Sa

Majesté,

il la

priait d’y

n’avez calculé que ses avantages, sans penser aux désordres qui pouvaient I’accompagner. Vos premiers succes vous ont enivré, et vous ont fait aller bien au-dela

liberté,

vous

étiez proposé. La résistance que vous avez éprouvée vous a roidi contre les difficultés, et vous a fait briser sans réflexion tout ce qui mettait obstacle a vos projets. Vous avez oublié que le bien s’opére lentement, et du but que

vous vous

RACONTEE

PAR CEUX QUI L"ONT CONNUE

219

qu’en voulant arriver trop promptement au but, on court le risque de s’égarer. Vous vous €tes persuadé qu’en détruisant tout ce qui existait, bon ou mauvais, vous construiriez un ouvrage parfait, et que vous rétabliriez ce qui était utile a conserver. Séduit par cette idée, vous avez attaqué tous les fondements de la royauté et abreuve d’ outrages et d’amertumes le meilleur des rois. Tous ses efforts et ses sacrifices pour vous ramener a des idées plus saines ont été inutiles, et vous n’avez cessé de calomnier ses intentions et de I’avilir aux yeux de son peuple, en 6tant a la royauté toutes les prerogatives qui inspirent le respect et I’amour. Arraché de son palais et conduit a Paris de la maniere la plus indécente, sa bonté ne s’est pas démentie. I] tendait les bras a ses enfants égarés et cherchait a s’entendre avec eux pour opérer le bien de cette France qu’il chérissait malgré ses erreurs. Vous ’avez forcé de signer une constitution point achevée, quoiqu’il vous représentat qu’il était plus convenable de ne donner sa sanction qu’a un ouvrage terminé, et vous I’avez oblige de la présenter ainsi au peuple, dans une fédération dont I’objet était de vous attacher les départements en isolant le roi de la nation. Ah! Madame, reprit vivement Barnave, ne vous plaignez pas de cette fédération; nous étions perdus si vous aviez su en profi—

ter.

»

La famille

royale soupira,

et Madame

Elisabeth

continua la conversation.

[..] Barnave fut silencieux et respectueux pendant tout le voyage. Péthion, bavard et insolent, demandait a boire a Madame lorsqu’il avait soif, avec la familiarité la plus révoltante. Il parlait toujours de I’ Amérique et du bonheur

.

220

des

MARIE-ANTOINETTE

républiques

Nous savons bien, lui dit le roi, le désir que vous auriez d’en établir une en France. Elle n’est pas encore assez mure pour cela, répondit-il insolemment, et : «



je

serai pas vivant. » ne

I1 faisait

assez

heureux pour la voir établir de

mon

chaleur excessive. Le roi, la famille royale et chaque personne qui était dans la voiture, étaient couverts de sueur et de poussiere. L’excés de la souffrance fit éprouver un moment de consolation en arrivant a la Ferté-sous-Jouarre, ou nous devions diner. Le sieur Renard, maire de cette ville, chez qui le roi descendit, avait prévu d’avance tout ce qui pouvait adoucir la situation de la famille royale pendant le peu de temps qu’elle devait passer dans sa maison. Elle trouva un appartement frais, des rafraichissements, un diner simple, mais proprement servi, et d’excellentes gens. La femme du maire, ne voulant point, par délicatesse, manger avec la famille royale, s’habilla en cuisiniére, et la servit avec autant de z¢le que de respect. Elle et son mari souffraient cruellement de 1’état dans lequel ils la voyaient. Briilée du soleil, couverte de poussiere, elle une

portait sur son visage I’empreinte de toutes ses souffrances; car pour mettre le comble a la barbarie avec laquelle on la traitait, on ne voulut pas lui laisser baisser les stores de la voiture, ou le soleil donnait d’aplomb, pour laisser a cette populace, qui se renouvelait a chaque instant, le plaisir de rassasier ses yeux du spectacle de voir son roi et son infortunée famille au pouvoir de ses sujets. Elle comblait de bénéedictions les députés, et toujours avec le refrain continuel de : « Vive la nation et I’Assemblée nationale! » Le maire de la Ferté-sous-Jouarre fit dire au roi qu’il n’avait os€ lui

témoigner ouvertement les sentiments qu’il éprouvait; qu’il le suppliait de vouloir bien les interpréter; qu’il s’occupait par nécessité des commissaires de I’ Assemblée, mais que

son cceur

était tout a

son

roi. Ce fut le seul endroit de

RACONTEE

PAR CEUX QUI L'ONT CONNUE

221

la famille royale eut un moment de repos et de tranquillité. Le roi offrit aux députés de diner avec lui; mais ils n’acceptérent pas sa proposition, et mangerent ensemble séparément. Nous remontames a trois heures en voiture. Barnave était dans le fond de la voiture, entre le roi et la reine, qui tenait Mgr le Sur ses genoux. Madame Elisabeth, Péthion et moi, étions sur le devant, et cette princesse et moi tenions Madame alternativement sur nos genoux. La chaleur était encore excessive. La poussiére que faisaient les personnes qui entouraient la voiture, soit a pied, soit a cheval, était aussi épaisse que le plus affreux brouillard, et le peu d’air qui existait se trouvait intercepté par les troupes a pied et a cheval et par la multitude des curieux qui se pressaient autour de la voiture. toute la route ou

dauphin

Nous

gagnames

Meaux de cette mani¢re. Nous flimes

coucher chez I’évéque constitutionnel, qui regut le roi de son mieux. On ne peut se faire d’idée du peu de dignité de cet évéque et de son clergé. Il était bonhomme, et le roi n’eut pas a s’en plaindre. M’étant trouvée mal, on me fit passer dans la chambre de la concierge de I’évéché,

qui

eut pour moi tous les soins

possibles : « Vous voyez en moi, me dit-elle, la personne la plus malheureuse. J’étais profondément attachée a Mgr de Polignac, notre ancien évéque; je suis restée ici pour tacher de conserver ce qui lui appartient, et je suis obligée de servir ce malheureux constitutionnel que je déteste. Il n’est heureusement pas méchant; mais quelle différence avec notre bon évéque! Tout le monde le respectait, et I’on se moque de celui-ci. Mon Dieu! que je souffre des peines de mon roi! dites-le-lui bien, je vous prie. » Nous

repartimes

de Meaux, le 25 juin, pour arriver a Paris, ou des outrages d’un nouveau genre attendaient la

222

MARIE-ANTOINETTE

famille royale. Arrivés a Claye, une troupe de forcenés, a qui I’on supposait les plus mauvais desseins, voulut s’emparer exclusivement de la garde du roi. Pour parer aux malheurs qui en pouvaient résulter et qui avaient été prévus d’avance, on avait envoyé de Paris deux bataillons de la garde nationale dont on était parfaitement siir, pour protéger son retour. Ils repousserent cette horrible troupe, et s’emparerent de force des portieres de la voiture. Nous crimes un moment qu’on allait se battre autour d’elle; mais M. Dumas et les deux commissaires soutinrent les bataillons de Paris, qui escortérent le roi tout le reste de la route. Ils étaient a pied, et la voiture fut obligée d’aller au pas pour qu’ils pussent la suivre. La chaleur était si trouverent mal, et nous filmes obligés de leur faire respirer des sels pour les faire revenir. Pendant le chemin de Meaux a Claye, Péthion, ayant apergu un de ses amis appelé Kerveleguen, fit arréter

forte, que plusieurs grenadiers

se

la voiture pour lui souhaiter le bonjour. Celui-ci affecta de tourner le dos au roi et de garder son chapeau sur sa téte; Péthion lui en fit des reproches : « On ne salue ni on ne regarde un roi en fuite », répondit-il avec insolence. Puis

de [’oreille de Péthion, il lui parla bas un moment et dit ensuite a la voiture de continuer son chemin. Nous trouvames a la barriére de Paris un peuple immense rassemblé sur le chemin par ou devait passer notre malheureux roi. Chacun avait la téte couverte, par I’ordre de M. de la Fayette, qui avait, de plus, enjoint de garder le silence le plus profond, pour montrer au roi, disait-il, les sentiments que faisait éprouver son voyage. Ses ordres furent si strictement observés, que plusieurs marmitons sans chapeau se couvrirent la téte de leur serviette sale et crasseuse. Arrivés a la place Louis XV, on nous fit entrer

s’approchant

Tuileries par le pont tournant, pour descendre sous la voflite, ou les officiers de Sa Majesté I’attendaient. Les

aux

RACONTEE

PAR CEUX QUI L'ONT CONNUE

223

gardes nationaux |’entourérent sur-le-champ, et I’un d’eux s’empara de la personne de Mgr le dauphin pour le porter dans son appartement. Mais comme |’enfant se mit a pleuvoyant dans des mains inconnues, il le remit dans celles de M. Hue, qui le conduisit chez le roi. On voulut rer en se

s’emparer des trois gardes du corps qui avaient accompagné le roi; et pour les sauver des fureurs de la populace ameutée autour des Tuileries, on les conduisit a I’Abbaye, ainsi que Mmes de Neuville et Branger, qui étaient dans la voiture de suite de Leurs Majestés. ensuite

cOté, n’avait rien oublié de tout qui pouvait faire perdre le respect dii au roi; elle avait

L’>Assemblée, de ce

son

été parfaitement secondée par la Commune de Paris. Cette derniére avait donné des couronnes civiques a Blanc et a Mangin, qui avaient arrété la voiture de Leurs Majestés; et I’ Assemblée, devant laquelle ils se présenterent, fit mention honorable de leur civisme et de leur patriotisme. Le roi et la reine, en arrivant a Paris, trouveérent dans leurs appartements les officiers dont M. de la Fayette avait

fait choix pour les garder et répondre de leurs personnes. Ceux du roi et de la reine étaient MM. Guinguerlot et

Collot, chefs de bataillon, M. de la Colombe, aide de camp et ami

taines

particulier de M. de la Fayette, dont j’ai ignoré les noms.

Les deux

et

plusieurs capi-

premiers, profondément attachés au roi et a la famille royale, se conduisirent de maniére & mériter leur confiance et Leurs Majestés leur témoigneérent, ; avec cette bonté qui les caractérisait, la sensibilité qu’elles en €prouvaient. Le roi leur donna méme par la suite des marques de bienveillance, en plagant M. Guinguerlot dans la finance et M. Collot dans sa garde constitutionnelle.

224

MARIE-ANTOINETTE

Mgr le dauphin avait pour gardiens MM. Le Hoc et du Vergier, chefs de bataillon, et le méme M. de la Colombe, qui allait de chez lui chez la reine, et les capitaines MM. Coroller, Mathis, et un troisiéme dont j’ai oublié le nom. M. de la Colombe avait un caractére souple et insinuant, et il se plaisait a faire parade de I’autorité qui lui avait ete confiée. M. Le Hoc avait de I’esprit, de 1’instruction, mais de I’ambition. N’ayant aucun principe fixe, il suivait toujours le parti du plus fort. Du Vergier, bijoutier de profession, était sombre, dissimulé, un franc Jacobin, ainsi que MM. Mathis, Coroller, et celui dont j’ai oublié le nom. Ce dernier était, en outre bavard, mal élevé, et du

plus

mauvais ton.

Madame Elisabeth et Madame furent les seules qui ne furent point mises en arrestation, et qui par conséquent n’eurent pas de gardiens. Parmi les capitaines qui étaient dans I’appartement de la reine, il y en eut un qui eut une conduite si insolente, qu’on aura peine a le croire. Un soir que cette princesse ne se portait pas bien et qu’elle s’était couchée de bonne heure, il entra dans son appartement, dont les portes restaient ouvertes, et il dit 8 Mme Jarjage, sa premiére femme de chambre, qu’elle eiit a se retirer : « Vous ne savez donc pas, monsieur, lui dit-elle, que la reine n’est jamais seule dans sa chambre la nuit, 8 moins que le roi n’y vienne? » Il n’en tint compte, s’approcha du lit de cette princesse, mit son coude sur son oreiller, et menaca Mme Jarjage de la faire sortir de la chambre de la reine : « La violence seule me la fera quitter, lui répondit-elle, et je saurai alors par mes cris appeler a mon secours. » Elle passa la nuit aupres de la reine sans se coucher, et comme elle se plaignit de la conduite de cet officier, on lui interdit I’entrée de |’appartement de cette princesse. Il était grand magnétiseur, et de plus, franc

RACONTEE

PAR CEUX

QUI L'ONT CONNUE

illuminé, affectant, ainsi que

225

de sa secte, un grand recueillement quand il allait a I’église. Il voulut un jour me persuader d’en grossir le nombre, en m’assurant qu’elle me procurerait le plus grand bonheur, et notamment celui d’avoir des communications avec la Sainte Vierge. On jugera facilement quelle fut ma réponse a de pareilles ceux

propositions. J’appris, depuis,

la conduite qu’il avait tenue, et je fus bien étonnée de le voir entrer au chateau apres une scene aussi indécente. Mais M. de la Fayette n’e(it pas os€ lui en interdire I’entrée, de crainte de nuire a sa popularité, qu’il entretenait par les moyens les plus ridicules. Il fit visiter en grand apparat et avec le soin le plus minutieux tous les appartements du roi et de la reine, ainsi que ceux de Mgr

dauphin, et envoya méme des ramoneurs pour examiner si la famille royale pouvait se sauver par la cheminée. 11 fit fermer a double tour toutes les portes qui donnaient dans la chambre de Mgr le dauphin, méme celle qui communiquait a la chambre du roi, et en fit mettre les clefs dans les poches de ses officiers. Il fit aussi placer des sentinelles a chaque escalier de I’intérieur du chateau, faisant mettre des chaises aupres d’eux pour qu’ils ne se fatiguassent pas; il poussa méme [’attention jusqu’a prévenir, aux dépens méme de la décence, leurs plus légers besoins. Cette bizarre et singuliére invention fut mise en pratique meéme sur le palier intérieur de 1’escalier par lequel on montait chez Madame, qui était celui par ou elle allait le

chez la reine, toutes les autres communications étant alors interdites.

Duchesse de Tourzel, Mémoires

«

I AUTRICHIENNE, OU

EST-ELLE

?

»

Le 20

juin 1792, anniversaire du serment du Jeu de Paume, le peuple envahit une premiére fois le palais des Tuileries. Marie-Antoinette va a la rencontre des insurgés et répond a leurs invectives avec courage et

dignité.

Le refus du Directoire

n’ayant point empéché les

ras-

semblements projetés, Roederer fit part a I’ Assemblée que le grand nombre de personnes qui se rassemblaient pour

planter

tremble a la porte des Tuileries, donnant lieu de craindre que cette multitude ne se portat au chateau et n’y commit des exces, le Directoire avait donné |’ordre un

de faire marcher des troupes pour écarter les pourraient le menacer.

dangers qui

Avant dix

heures, le Carrousel était déja couvert d’une foule immense, et la gendarmerie nationale bordait les accés du chateau. Elle était commandée par M. de Rulhiéres, honnéte homme, attaché au roi, mais dont le zele était paralysé par la municipalité, a laquelle il était obligé d’obéir. M. de Wittengoff, patriote, commandait les troupes, et I’intérieur des cours et des jardins était gardé par la garde nationale avec ses canons. Les deux faubourgs, dont la marche était annoncée, se grossissent en route d’une multitude armée qui, sans s’ informer de ce

qu’on

allait demander

au

roi,

sans

rien savoir,

sans

rien

RACONTEE

PAR CEUX QUI L'ONT CONNUE

227

vouloir, insouciante, furieuse et gaie tout a la fois, menace, s’agite, chante, tient les propos les plus infames contre le roi et sa famille, et se dirige vers I’ Assemblée, a qui elle crut devoir présenter ses hommages. Santerre, général de cette nouvelle milice, écrivit a I’ Assemblée que les citoyens des faubourgs Saint-Antoine et Saint-Marceau, rassemblés pour célébrer I’anniversaire du serment du Jeu de Paume, demandaient a paraitre a sa barre et a défiler devant les péres de la patrie, se plaignant qu’on calomniat leurs intentions. La délibération commenga, et plusieurs députés demanderent s’il n’était pas inconstitutionnel de laisser entrer dans 1’ Assemblée

pouvait

influer

sur ses

décisions. Ils

une

troupe armée qui

opinaient pour qu’on

qu’on s’occupat avant tout de la siireté du roi; mais les jacobins s’y opposérent, voulant jouir de leur succes et recevoir les hommages de leurs soldats. Vergniaud méme n’eut pas honte de répondre que si le roi se trouvait en danger, on enverrait aupres de lui une députation, et que des le lendemain on rendrait un décret pour ne plus tolérer de pareilles admissions. Le bruit continuait, la députation s’ennuyait et annonga qu’elle était au nombre de huit mille hommes. On voulait faire désarmer les pétitionnaires, mais les jacobins s’y opposerent. [ls se plaignent qu’on les fait attendre, font dire qu’ils sont a la porte, et un huissier trouve plus court de la leur ouvrir. Au méme instant, cette troupe de sans-culottes arrive a la barre, s’y précipite en foule avec ses armes, et I’ Assemblée lui permet de défiler devant elle, apres avoir entendu un discours contre le roi, dans lequel les pétitionnaires annongent que le peuple est prét a se venger, et que si Capet ne change pas de conduite, il ne sera plus rien. levat la séance et

[...]

228

MARIE-ANTOINETTE

fit aux Tuileries y causa les plus vives alarmes. Le roi, la reine et toute la famille royale se réunirent dans I’appartement du roi comme le plus sir, attendant avec une grande anxiété 1’issue de cette fatale journée. La position du roi était des plus critiques; il n’avait pour toute garde que la garde nationale, qui remplissait le chateau et refusait de le défendre. Peu contents de rester neutres, ils proposaient méme de chasser des appartements du roi les fideles sujets de Sa Majesté qui ¢taient venus servir de rempart a sa personne et défendre Le récit

qu’on

en

dépens de la leur. Le roi, pour 6ter tout prétexte d’insurrection a la garde nationale, prit le parti de les faire retirer; et elle, de son c6té, forgait de sortir des cours tout ce qui ne portait pas son habit. Il était trois heures. La députation qui était a I’ Assemblée voulait traverser les sa

vie

aux

Tuileries et insulter le roi sous les fenétres mémes de son appartement. L’ordre avait été donné de ne laisser entrer personne dans le jardin, et il y avait a la porte de la terrasse des Feuillants un poste de cinquante hommes, décidé a

faire observer cette consigne; mais un officier municipal, déclarant que c’était une féte civique, ouvrit lui-méme la porte et introduisit cette foule dans le jardin. Les cris commencerent alors de toute part, et I’on n’entendit que : « A bas le veto! Vivent la nation et les sans-culottes! »

[...]

royale étaient dans la petite chambre a coucher de Sa Majesté, entourés de quelques serviteurs fideles, auxquels elle avait permis de rester auprés de sa personne. Le roi, voyant que les portes Le

roi, la reine

et la famille

allaient étre forcées, veut aller au-devant des factieux, essayer de leur en imposer par sa présence. Il s’élance en avant; un garde national s’approche, le conjure de

RACONTEE

229

PAR CEUX QUI L'ONT CONNUE

pas s’avancer davantage, et de lui permettre de rester aupres de lui. Le roi, touché du dévouement de ce brave homme, le prie de ne pas se séparer de lui, mais d’étre calme, et poursuit son chemin. Il demande qu’on €loigne ne

la reine et ses enfants, voulant s’exposer seul au danger. Cette princesse, quittant le roi les yeux baignés de larmes, adresse avec un ton plein d’ame et de confiance ces mots touchants a ceux qui I’entouraient : « Frangais, mes amis, grenadiers, sauvez le roi! »

L..] Des flots de séditieux s’amoncelérent aupres du roi. Un

scélérat, armé d’une pique, I’ceil plein de rage, s’avance, faisant un mouvement sinistre; Vanot, commandant du bataillon de Sainte-Opportune, se précipite sur le monstre et détourne le fer; un grenadier du méme bataillon pare un coup d’épée dirigé de maniére a indiquer le méme crime. Les grenadiers, indignés, veulent mettre le sabre a la main; Acloque a la prudence de sentir le danger d’une imprudente résistance : « Point d’armes! s’écrie-t-il, vous allez faire assassiner le roi. » Et il fait placer ce prince dans ’embrasure d’une fenétre, et il se range devant lui, ainsi que le maréchal de Mouchy. Madame Elisabeth, voyant le danger que courait le roi, ne voulut point I’abandonner, et se plaga dans I’embrasure de la fenétre qui précédait celle ou était ce prince. Les ministres I’y suivirent. Ce fut alors qu’elle fut prise pour la reine. Voyant les factieux s’avancer vers elle en criant : « L’Autrichienne, ou est-elle? sa téte, sa téte! » avec le calme de la vertu, qui ne I’abandonna jamais, elle dit a ceux qui I’entouraient ces paroles sublimes : « Ne les

détrompez

pas; s’ils

pouvaient me prendre

pour la

reine,

230

MARIE-ANTOINETTE

aurait le temps de la sauver. » Un furieux présenta une pique a sa gorge : « Vous ne voudriez pas me faire du mal, lui dit-elle avec douceur; écartez votre arme. » on

[...] La reine était heureusement moment ou ce

prince

se

peu éloignée du roi au détermina a se présenter a cette un

multitude ; mais elle voulait absolument retourner prés de lui et partager ses dangers. On eut bien de la peine a lui

situation aussi critique, sa place ses enfants, et qu’elle devait d’ailleurs se conformer a la volonté du roi, qui avait senti que les périls qu’il lui verrait courir affaibliraient le courage dont il avait besoin. Il fallut I’entrainer presque de force chez Mgr le dauphin, dont on avait fermé toutes les portes avec des crochets et des verrous. M. Hue, craignant que son appartement ne parvint a étre force, emporta, par un mouvement de zéle, le jeune prince dans I’appartement de Madame, I'y croyant plus en siireté, de maniere que j’avais peine a le suivre. Quand la reine entra dans la chambre de Mgr le dauphin, elle ne le trouva plus, et ce fut un moment cruel pour elle; mais ce ne fut que I’affaire d’un instant.

persuader que, etait aupres de

dans

une

encore plus exposé L’appartement de Madameonse letrouvant ramena chez lui. La reine

que celui dujeune prince, le serra entre ses bras. Etouffée de d’heure sans savoir le sort du

quart

elle fut sanglots, demandant touun

roi,

jours qu’on la laissét le retrouver. Au bout de ce temps, Madame Elisabeth trouva moyen de lui faire savoir qu’il ne lui était rien arrivé, qu’il montrait le plus grand courage, et que sa présence serait nuisible dans la position ou il se trouvait. La premiére salle de I’appartement de Mgr le dauphin ayant été forcée et se remplissant de la foule qui inondait le chéteau, la reine, ses enfants et ceux qui

RACONTEE

PAR CEUX QUI L’ONT CONNUE

231

les entouraient rentrérent dans la chambre a coucher du roi, dont les portes étaient fermées du cote du cabinet du Conseil.

[..] La reine était toujours dans la chambre du

roi, lorsqu’un

valet de chambre de Mgr le dauphin accourut tout hors de lui avertir cette princesse que la salle était prise, la garde désarmée, les portes de I’appartement forcées, cassées et enfoncées, et qu’on le suivait. On se décida a faire entrer la reine dans la salle du Conseil, par laquelle Santerre faisait défiler sa troupe pour lui faire quitter le chateau. Elle

présenta a ces factieux au milieu de ses enfants, avec ce courage et cette grandeur d’ame qu’elle avait montrés les 5 et 6 octobre, et qu’elle opposa toujours a leurs injures et a leurs violences. Sa Majesté s’assit, ayant une table devant elle, Mgr le dauphin a sa droite et Madame a sa gauche, entourée du bataillon des Filles-Saint-Thomas, qui ne cessa d’opposer un mur inébranlable au peuple rugissant, qui I’invectivait continuellement. Plusieurs députés s’étaient aussi réunis auprés d’elle. Santerre fait écarter les grenadiers qui masquaient la reine, pour lui adresser ces paroles : « On vous égare, on vous trompe, madame, le peuple vous aime mieux que vous ne le penJe ne suis ni égasez, ainsi que le roi; ne craignez rien. rée ni trompée, répondit la reine, avec cette dignité qu’on admirait si souvent dans sa personne, et je sais (montrant les grenadiers qui I’entouraient) que je n’ai rien a craindre au milieu de la garde nationale. » Santerre continua de se



faire défiler sa horde en lui montrant la reine. Une femme lui présente un bonnet de laine ; Sa Majesté I’accepte, mais sans en couvrir son auguste front. On le met sur la téte de Mgr le dauphin, et Santerre, voyant qu'il

232

MARIE-ANTOINETTE

I’etouffait, le lui fait ter et porter a la main. Des femmes armées adressent la

parole

a la reine et lui

présentent les sans-culottes; d’autres la menacent, sans que son visage perde un moment de son calme et de sa dignité. Les cris de : « Vivent la nation, les sans-culottes, la liberté! a bas le veto! » continuent. Cette horde s’écoule enfin par les instances amicales et parfois assez brusques de Santerre, et le défilé ne finit qu’a huit heures du soir. Madame Elisabeth, aprés avoir quitté le roi, vint rejoindre la reine, et lui donner de ses nouvelles. Ce prince

revint peu apres dans sa chambre, et la reine, qui en fut avertie, y entra immédiatement avec ses enfants. Excédé de fatigue, il s’était jeté sur un fauteuil, et remerciait de la maniere la plus affectueuse ceux qui I’entouraient, de ’attachement qu’ils lui avaient témoigné€. La reine, en pleurs, se jeta a ses pieds avec ses enfants; il les tint tous quelque temps embrassés, et cette scene touchante attendrit ceux qui étaient témoins du bonheur qu’ils éprouvaient en se retrouvant sains et saufs. Le roi et la reine embrassérent Madame Elisabeth, en lui témoignant la plus tendre sensibilité de tout ce qu’elle avait fait pour eux dans cette horrible journée. Le roi, environné d’une députation de 1’ Assemblée et de ceux qui ne I’avaient pas quitté, les faisait connaitre a la reine, et parlait a chacun avec cette bonté qui le caractérisait. L’ Assemblée avait envoye successivement trois députations, dont la derniére ne sortit du chateau qu’a dix heures. Péthion, qui I’avait quitté bien auparavant, dit au peuple avant de s’en séparer : « Mes fréres et mes amis, vous venez de prouver que vous étes un peuple libre et sage; retirez-vous, et moi-méme vais vous en

donner

I’exemple.

»

Duchesse de Tourzel, Mémoires

[> ASSAUT

Le 10 aofit

DES

TUILERIES

1792, la Commune de Paris organise

insurrection décisive. Des milliers de Parisiens assaillent les Tuileries. La famille royale est contrainte d’abandonner le palais et de se réfugier a I’Assemblée nationale. Pendant cet événement, la duchesse de Tourzel n’a pas

quitté

la reine.

grand soin d’entretenir I’effervescence qui régnait parmi les habitants des faubourgs, les fédérés et On avait

les Marseillais. On les faisait boire, on leur donnait de I’argent; et enhardis par les chefs des conjurés, qui les rassemblaient et les excitaient au carnage, ils tenaient des propos affreux. Leurs provocations devinrent si

ministre de la Justice, écrivit le 9 aoiit a I’Assemblée que le mal était a son comble;; que huit lettres, qu’il lui avait écrites successivement pour lui rendre compte des progres de I’effervescence, étaient restées sans réponse; qu’il était évident qu’il se préparait un mouvement terrible pour le lendemain, et que, sans un prompt secours du corps législatif, il était impossible au gouvernement de répondre des personnes et des propriétés. Quelques membres de I’ Assemblée se plaignirent d’avoir été insultés, et M. de Vaublanc demanda que, sans différer, on transférat ailleurs le lieu de ses séances.

menagantes, que M.

Joly,

234

Le

MARIE-ANTOINETTE

roi,

sentant enfin la nécessité de

se

défendre, si I’on

venait a I’attaquer, fit venir quatre-vingt-dix Suisses de Courbevoie pour la défense du chateau. On les posta a toutes les issues et sur les escaliers intérieurs, en leur défendant de tirer, a moins que ce ne fiit pour défendre la garde nationale. Celle qui était aux Tuileries, et nommément le bataillon des Filles-Saint-Thomas, était bien a les seconder. Elle était commandée, ainsi que les Suisses, par MM. de Menou et de Boissiére, et M. de la Jarre, ex-ministre. Tous les gentilshommes qui étaient en ce moment a Paris, et notamment tous les officiers de la garde du roi, se rendirent au chateau pour la défense de Sa Majesté. Ils étaient commandeés par M. le maréchal de Mailly, qui avait sous lui M. de Puységur, ex-ministre du roi, et MM. d’Hervilly et de Pont-I’Abbé. M. d’Hervilly demanda au roi de lui donner I’ordre de s’emparer de

disposée

garde qu’on y avait déposees, et des cartouches qui devaient s’y trouver. Ce prince, qui ne voulait pas qu’on pit I’accuser d’étre I’agresseur dans le mouvement qui se préparait, se refusa a cette proposition. Les conjurés, moins scrupuleux, commenceérent par s’emparer de I’Arsenal, et se servirent des armes de la garde royale et des cartouches qu’ils y trouverent, dans "horrible journée du 10 aout. I’ Arsenal, des

armes

de

sa

[...] Il y avait dans la chambre du Conseil, devant la porte de la chambre du roi, une vingtaine de grenadiers de la garde nationale, auxquels la reine adressa ces paroles : « Messieurs, tout ce que vous avez de plus cher, vos

femmes et vos enfants, dépendent de notre existence; notre intérét est commun. » Et leur montrant la petite troupe de gentilshommes qui occupait les appartements :

RACONTEE

235

PAR CEUX QUI L'ONT CONNUE

devez pas avoir de défiance de ces braves gens, qui partageront vos dangers et vous défendront jusqu’a leur dernier soupir. » Touchés jusqu’aux larmes, ils témoignérent leur généreuse résolution de mourir, s’il le fallait, «

Vous

ne

pour la défense de Leurs

chiteau; tout le monde tenait dans les appartements, attendant avec anxiété

Personne se

Majestés.

ne se

coucha

au

le dénouement d’une journée qui s’annongait sous des auspices aussi funestes. La reine parlait a chacun de la maniére la plus affectueuse et encourageait le zéle qu’on lui témoignait. Je passai la nuit, ainsi que ma fille Pauline, auprés de Mgr le dauphin, dont le sommeil calme et paisible formait le contraste le plus qui régnait dans tous les esprits.

frappant avec I’agitation

J’allai sur les quatre heures du matin dans 1’appartement du roi, pour savoir ce qui se passait et ce que nous avions a craindre ou a espérer. « J'ai, me dit M. d’Hervilly, la plus mauvaise opinion de cette journée; ce qu’il y a de pis en pareil cas est de ne prendre aucun parti, et I’on ne se décide a rien. » On annonga sur les sept heures que les habitants du faubourg et I’armeée marseillaise se portaient au chéteau; que des commissaires choisis par les factieux des quarante-huit sections s’étaient €rigés en conseil général de la Commune; qu’ils avaient mandé M. Maudat, commandant de la garde nationale, sous prétexte de se concerter avec lui, I’avaient fait assassiner prés de I’Hétel de Ville, afin de s’emparer de I’ordre par écrit qu’il avait requ de Péthion de repousser la force par la force, et promenaient sa téte dans Paris; que Santerre lui avait été donné pour successeur, que |’état-major était renou-

velé,

et que tout

cela

se

faisait de concert

avec

le comité

236

MARIE-ANTOINETTE

de surveillance de I’ Assemblée, qui avait mis plus de quatre millions a la disposition de Santerre pour propager

I’insurrection. L’ Assemblée, qui sentait le danger qu’elle courait, si les puissances étrangeres avaient le dessus, employait tous ses efforts pour associer le peuple a ses crimes, afin que, perdant tout espoir de pardon, il flit excité par ses frayeurs a partager sa résistance. L’ordre du conseil du

palité, envoyé€

département

et de la munici-

de défendre le roi comme autorité constituée, fut lu dans tous les rangs par des commissaires députés aux Tuileries; mais il fit si peu d’effet sur cette garde renouvelée, que les canonniers déaux

gardes nationaux,

abandonnérent leurs canons en apprenant la marche des Marseillais et des brigands de la capitale. M. d’Hervilly, voyant I’'impossibilité d’en faire usage pour la défense du roi, les encloua sur-le-champ, pour qu’on ne piit s’en servir contre le chéteau.

chargerent

Le

et

roi, qui avait déja fait demander a I’Assemblée

pour en imposer aux brigands, lui en fit renouveler la demande par M. Joly, ministre de la Justice; mais, sous le prétexte qu’elle n’était pas assez

d’envoyer

une

députation

nombreuse pour délibérer, Cambon fit prononcer I’ajournement, malgré le péril que courait le roi et qui croissait a chaque instant.

L’incertitude du parti a prendre dans un danger aussi imminent parut favorable a Roederer pour engager le roi a se rendre a I’Assemblée nationale. Il entra chez ce prince, suivi de quelques membres du département; et, le priant de faire retirer le grand nombre de personnes qui I’entouraient, il lui adressa ces paroles : « Sire, le

RACONTEE

PAR CEUX

237

QUI L'ONT CONNUE

imminent; les autorités constituées sont sans force, et la défense est impossible. Votre Majesté et sa famille courent les plus grands dangers, ainsi que tout ce qui est au chiteau; elle n’a d’autre ressource pour éviter

danger

est

I’effusion du sang que de se rendre a I’Assemblee. » La reine, qui était a coté du roi avec ses enfants, representa qu’on ne pouvait abandonner tant de braves gens qui n’étaient venus au chateau que pour la défense du roi : « Si vous vous opposez a cette mesure, lui dit Roederer d’un ton sévére, vous répondrez, madame, de la vie du roi et de celle de vos enfants. » Cette pauvre malheureuse princesse se tut, et éprouva une telle révolution que sa

poitrine

et son

visage devinrent,

en un

instant,

tout

ver-

getés. Elle était désolée de voir le roi suivre les conseils d’un homme si justement suspect, et semblait prévoir d’avance tous les malheurs qui I’attendaient. Roederer flatta la famille royale du succes de cette démarche et de son prompt retour au chateau. La reine, quoique loin d’y croire, répéta ces paroles a ceux qu’elle était si affligée d’abandonner; et le roi, profondément affecté, se tournant vers cette troupe fidele, ne put que leur adresser ces paroles : « Messieurs, je vous prie de vous retirer et de cesser une defense inutile; il n’y a plus rien a faire ici, ni pour

vous

ni pour moi.

La consternation fut

a

»

générale lorsqu’on vit partir

le roi

pour aller I’ Assemblée; la reine le suivait, tenant ses deux enfants par la main. A coté d’eux étaient Madame

Elisabeth

princesse de Lamballe, qui, comme parente de Leurs Majestés, avait obtenu de les suivre; et j’etais derriere Mgr le dauphin. Le roi était accompagné de ses ministres et escorté par un détachement de la garde nationale. Je quittai ma chére Pauline la mort dans le coeur, en pensant aux dangers qu’elle allait courir, et je et Mme

la

238

MARIE-ANTOINETTE

la recommandai a la bonne

promit de

ne

pas s’en

princesse de Tarente, qui me séparer et d’unir son sort au sien.

Nous traversames tristement les Tuileries pour gagner I’ Assemblée. MM. de Poix, d’Hervilly, de Fleurieu, de

Bachmann, major des Suisses, le duc de Choiseul,

fils et plusieurs autres se mirent a la suite de Sa Majesté, mais on ne les laissa pas entrer. Il y eut a la porte un encombrement qui fit craindre un moment pour les jours du roi et de la reine. On parvint enfin a leur ouvrir un passage, et ils furent recus a la porte par une députation que leur avait envoyée I’ Assemblée. Le roi traversa la salle accompagné de ses ministres, et fut se placer a c6té du président; et la reine, ses enfants et sa suite se tinrent vis-a-vis : « Je viens, messieurs, dit le roi, pour éviter un grand attentat, pensant que je ne puis étre mieux en slireté¢ qu’au milieu de vous. » Vergniaud, qui présidait en ce moment, lui répondit : « Vous pouvez compter, sire, sur la fermeté de I’ Assemblée nationale; ses membres ont juré de mourir en

soutenant

les droits des autorités constituées.

Le roi s’assit alors

auprés

du

président,

mon

»

et la famille

royale se plaga dans le banc des ministres. Mais, sur 1’observation de quelques membres de I’ Assemblée, que la Constitution interdisait toute délibération en présence du roi, I’ Assemblée décida que le roi et sa famille se placeraient dans la loge du logographe, derri¢re le fauteuil du président. Les fideles serviteurs de Sa Majesté arrachérent sur-le-champ les barreaux de cette loge et communiquérent une partie de la journée avec la malheureuse famille royale. Duchesse de Tourzel, Mémoires

LES

Alors

PLUS

qu’elle

GROSSIERES

INVECTIVES

est dans I’enceinte de I’Assemblée

nationale, Marie-Antoinette apprend la confiscation de

ses

biens et la saisie de

sa

correspondance.

Pendant que I’ Assemblée rendait décrets sur décrets, les Tuileries étaient livrées au pillage. On apportait a I’ Assemblée 1’or, les bijoux trouvés chez la reine, et divers autres effets dont on lui faisait I’offrande. On y porta

aussi une malle pleine d’assignats et un paquet de lettres. Ces dernicres furent envoyées au comité de surveillance, et beaucoup d’autres 4 la Commune; car, lorsque nous fiimes conduits a ’Hotel de Ville avant d’étre menés a la Force, nous vimes un monceau de lettres dans le cabinet de Tallien. Les divers effets furent également portés a la Commune, et les assignats aux Archives. I1 est remarquable que cette armée de bandits s’était interdit le vol aux Tuileries, et mettait impitoyablement a mort ceux qu’elle surprenait s’appropriant quelque effet du chéteau. Elle s’y permit seulement le vol du vin et des liqueurs, dont elle n’y laissa pas une bouteille. Elle cassait, brisait, €parpillait, et il y eut un dégat énorme qui ne profita a personne.

habitait les Tuileries perdit tout ce qu’il possédait; mais la majeure partie de nos effets fut volée par les commissaires établis dans le chateau, sous prétexte Tout

ce

qui

240

MARIE-ANTOINETTE

de les conserver, et ils ne se firent pas de scrupule, non plus que leurs affidés, de s’approprier ce qui était a leur convenance. On rendit dans la suite un peu de linge et quelques nippes, mais rien de ce qui avait une valeur réelle. Tous

ceux

qui apportaient des offrandes enlevées aux accompagnaient des plus grossiéres invec-

Tuileries les tives contre le roi et la reine, et laissaient percer, en les regardant, la joie qu’ils éprouvaient de pouvoir les insulter a leur gré. De pareilles bassesses étaient trop au-dessous d’eux pour leur faire une grande impression; mais ce qui les touchait sensiblement et brisait leur cceur de douleur, était de voir conduire a la barre leurs plus fideles serviteurs, ne prévoyant que trop le sort qui les attendait entre les mains de ces furieux. Duchesse de Tourzel, Mémoires

LA

FIN DE LA MONARCHIE

Le roi et la reine, enfermés dans I’ Assemblée nationale, assistent au vote sur la fin de la monarchie.

Conformément au décret de I’ Assemblée, qui ordonnait que le roi et sa famille resteraient dans son enceinte jusqu’au moment ou la tranquillité régnerait dans Paris, on prépara des cellules aux Feuillants pour y loger la famille royale. Le roi fut seul dans la sienne, sans pou-

voir garder auprés de

lui les personnes qu’on y avait laissées jusqu’alors. La reine et Madame resterent ensemble dans une seconde cellule, et Madame Elisabeth, Mme de

Lamballe et moi flimes mises dans une troisiéme avec Mgr le dauphin. Nous passdmes une nuit telle qu’on peut se I’imaginer, entendant distinctement le vacarme de I’ Assemblée, les applaudissements et les battements des tribunes et, a I’exception de Mgr le dauphin et de Madame, qui, accablés de fatigue, s’endormirent sur-le-champ, personne ne put fermer I’ceil de la nuit. Ce fut cependant un petit adoucissement pour le roi et la reine de pouvoir tre seuls un instant; mais quel moment que celui ou ils purent se livrer sans contrainte a tous les sentiments qu’ils éprouvaient! On leur fit le triste détail de ce qui se passait dans la ville, de la consternation qui y régnait, et de la terreur qu’inspiraient ’audace et la fureur des factieux.

242

MARIE-ANTOINETTE

Des commissaires vinrent a

heures du soir reconnaitre si chacun était couché dans la cellule qui lui était destinée; car, malgré toutes leurs précautions, ils ne pouvaient se défendre d’une inquié€tude qui leur faisait pousser la méfiance au dernier degré. MM. de Choiseul, de Brézé, de Briges, de Poix, de Nantouillet, de Goguelas, d’Hervilly, d’Aubier et mon fils, et quelques autres dont je n’at pu retenir les noms, passerent la nuit auprés du roi. Mais on ne le laissa pas jouir longtemps de la consolation de se voir entouré de personnes sur I’attachement desquelles il avait tout lieu de compter. On lui signifia, dés le lendemain, de les renvoyer, sous le prétexte que leur présence pouvait porter le peuple a de nouveaux exces : « Je suis donc en prison, leur dit le roi, et moins heureux que Charles I*" qui conserva tous ses amis jusqu’a [’échafaud. » Puis, se tournant vers ces messieurs, il leur témoigna son regret de les quitter, et leur ordonna de se retirer. La reine leur dit, les larmes aux yeux : « Ce n’est que dans ce moment que nous sentons toute I’horreur de onze

1’adoucissiez par votre présence et votre dévouement, et I’on nous prive de cette derniere consolation. » Comme la famille royale était sans argent et sans linge, ils mirent tous aux pieds du roi I’or qu’ils avaient alors sur eux; mais le roi ne voulut point I’accepnotre

position;

ter, leur disant

: «

Gardez, messieurs,

plus

portefeuilles, ayant, j’espere,

vos

de besoin que nous, de temps a vivre. »

vous en aurez

plus

vous

[..] Le roi entendit prononcer la suspension provisoire de tous les juges de paix de toutes les sections de Paris, I’ordre de conduire a I’ Abbaye M. de La Porte, intendant de la liste civile, et d’apposer les scellés sur tous

RACONTEE

PAR CEUX

QUI L'ONT CONNUE

243

papiers; enfin,

le rapport des commissaires nommeés pour faire ’inventaire du propre secrétaire de Sa Majeste, ainsi que de tous ses papiers. Pour combler la mesure des insultes prodiguées a notre pauvre malheureux roi, il fut condamné a entendre la lecture faite par Condorcet de I’exposition des motifs qui avaient décidé I’ Assemblée a la convocation d’une Convention nationale, et a la suspension du pouvoir exécutif dans les mains du roi. C’était le résumé de tous les griefs reprochés au roi par les factieux, de ceux attribués aux nobles et aux prétres, qu’on accusait ce prince d’avoir soutenus au préjudice de I’Etat. On I'y rendait responsable de la guerre actuelle et de la conduite des puissances étrangeres, et I’on peut juger de tout ce que cette exposition contenait d’injurieux pour Sa Majesté, en y voyant les signatures de Guadet, Romme, Goujon et autres factieux de la Montagne; elle fut envoyée dans tous les départements. ses

Duchesse de Tourzel, Mémoires

VERS

LE TEMPLE

Le roi et la reine

quittent, dans la dignité, nationale pour la prison du Temple.

I’Assemblée La duchesse de Tourzel relate cette scéne bouleversante a laquelle elle a assisté.

plus a portée de surveiller le roi et sa famille, I’ Assemblée changea 1’habitation du Luxembourg, pour Pour étre

I’habitation du roi et de sa famille, en celle de I’hétel du ministre de la Justice, place Vendome; mais cette décision ne fut pas de longue durée. Manuel, au nom de la Commune de Paris, vint représenter a I’ Assemblée qu’étant chargée de la garde du roi, elle proposait de I’établir au Temple, ou elle le croyait plus en siireté que partout ailleurs. La reine frémit quand elle entendit nommer le Temple, et me dit tout bas : « Vous verrez qu’ils nous mettront dans la tour, dont ils feront pour nous une véritable prison. Jai toujours eu une telle horreur pour cette tour, que j’ai prié mille fois M. le comte d’Artois de la faire abattre, ¢’était sirement un pressentiment de tout ce que nous aurons a y souffrir. » Et sur ce que je cherchais a écarter d’elle une pareille idée : « Vous verrez si je me trompe », répéta-t-elle. L’événement n’a malheureusement que trop justifié un pressentiment aussi extraordinaire. et

Manuel fit 4 I’ Assemblée le récit de la conduite barbare qui devait étre tenue vis-a-vis de la famille royale :

RACONTEE

PAR CEUX

QUI L'ONT CONNUE

245

Temple, dit-il, sera gardé par vingt hommes pris dans chaque section de la ville de Paris. On y conduira demain «

Le

le respect di au malheur. Les rues qu’ils traverseront seront bordées des soldats de la Révolution, qui les feront rougir d’avoir cru qu’il pouvait y avoir parmi eux des esclaves du despotisme, et leur plus grand supplice sera d’entendre crier : “Vivent la nation et la liberté !” » Il ajouta que le roi et la reine n’ayant que des traitres pour amis, toute correspondance leur serait interdite. le roi et

sa

famille,

avec

[..] On fit

semblée,

grace

au

roi, le lundi 13, de la séance de I’ As-

et la matinée se passa a concerter les

préparatifs Sa Majesté

départ pour le Temple. Péthion déclara a qu’elle ne pouvait emmener qu’une personne pour la serdu

vir,

et

quatre femmes pour le service de la reine, des deux

le dauphin. Mme Thibaut se présenta pour le service de la Reine, Mme Navarre pour celui de Madame Elisabeth, et Mmes Basire et de Saint-Brice pour celui de Mgr le dauphin et de Madame. Les deux premieres étaient premieres femmes de chambre des deux princesses, qui avaient en elles la confiance qu’elles méritaient par leur dévouement et 1’ancienneté de leurs services. Les deux autres témoignaient le méme attachement et un véritable dévouement. Comme on permit un moment a la reine d’emmener une seconde femme, Mme Auguier demanda a suivre Sa Majesté et arriva méme aux Feuillants; mais cette permission ayant été promptement révoquée, elle fut obligée, a son grand regret, de retourner chez elle, car elle était fort attachée a la reine.

princesses

et de

Mgr

246

MARIE-ANTOINETTE

MM. de

Champlost, premiers valets de chambre du roi, qui faisaient a eux deux leur quartier, n’ayant pu suivre le rol a cause de leur mauvaise santé, M. de Chamilly, qui était aussi premier valet du roi, s’offrit pour les remplacer avec

tout le dévouement d’un véritable attachement.

service intérieur de Sa Majesté, il trouva le moyen d’ennoblir les fonctions les plus humbles, auxquelles il n’était point habitué, par les sentiments avec lesquels il s’occupait de tout ce qu’il croyait pouvoir adoucir les génes de toute espéce qu’éprouvait la famille royale, et il fut pour ma fille et pour moi d’une obligeance qu’il m’est impossible d’oublier.

Employé

au

Meunier, de la bouche du roi, fut chargé de la cuisine continua le méme service jusqu’au départ de Madame pour Vienne. Targé parvint aussi a étre employé au service intérieur de la Tour, et donna a la famille royale, au risque méme de sa vie, les preuves d’une fidélité peu commune et d’un dévouement absolu. de Sa

Majesté,

et y

cessait jamais de s’occuper de tout ce qui pouvait adoucir la peine de ceux qui étaient aupres d’elle, voulant me procurer la consolation d’emmener avec moi ma fille Pauline, m’offrit, avec une bonté parLa

reine, qui

ne

faite, de la demander a Péthion. Je fus glacée de la proposition, ne prévoyant que trop que I’on ne nous laisserait pas ma

longtemps au Temple; je frémissais a I’idée d’exposer fille, jeune et jolie, a la merci de ces furieux; car je

connaissais trop la fermeté de son caractére et le bonheur qu’elle éprouverait de pouvoir adoucir par ses soins, son respect et son attachement, la cruelle position de la famille royale, pour me permettre de calculer les dangers qu’elle

pouvait courir d’ailleurs.

RACONTEE

PAR CEUX QUI L'ONT CONNUE

247

dauphin et Madame, qui me virent un moment d’incertitude, se jetérent & mon cou, me demandant avec instance de leur donner leur chére Pauline ; Madame ajouta méme avec une grace parfaite : « Ne nous refusez pas, elle fera notre consolation, et je la traiterai comme ma sceur. » [1 me fut impossible de résister a de pareilles instances; je recommandai ma fille a la Providence. Je témoignai a Mgr

le

la reine toute ma reconnaissance et mon extréme désir de lui voir obtenir pour Pauline une faveur a laquelle elle attacherait tant de prix. La reine en fit la demande a Péthion, qui I’accorda de bonne grace. [1 me dit d’envoyer chercher ma fille par son frére, qui la menerait au comité de I’ Assemblee, laquelle lui donnerait la permission dont elle avait besoin pour accompagner Leurs Majestés. Pauline éprouva la joie la plus vive en apprenant cette nouvelle, et se rendit sur-le-champ a I’ Assemblée avec mon fils, qui la remit ensuite entre mes mains. Il profita de cette circonstance pour passer encore une partie de la journée aupres du roi, et supplia Sa Majesté de lui obtenir la méme permission qu’a sa sceur; mais Péthion n’y voulut pas consentir, et mon fils ne put rester avec le roi que jusqu’a son départ des Feuillants; encore fut-il obligé de Sa Majesté deux heures auparavant, par expres qu’elle lui en donna.

quitter

Ce bon

I’ordre

prince, toujours plus occupé des autres que de lui-méme, lui dit ces propres paroles : « M. de Tourzel, allez-vous-en, je vous en prie; plus nous approchons de I’heure de notre départ, plus la fureur du peuple augmentera, et vous courrez le risque d’en étre une victime. » Et voyant que mon fils ne pouvait se résoudre a le quitter, il lui dit : « Je vous I’ordonne, M. de Tourzel, et c’est peut-étre le dernier ordre que vous recevrez de moi. »

248

MARIE-ANTOINETTE

Puis, prenant les cheveux qu’on venait de lui couper, il les lui donna, ajoutant : « Il faut espérer que nous verrons des temps plus heureux, et je serai bien aise de vous revoir aupres de moi. » Puis il I’embrassa; la reine, le Madame et Madame Elisabeth lui firent le méme honneur, et il se retira pénétré de la plus profonde douleur.

jeune prince,

Comme mon fils n’avait pas quitté le roi pendant toute la Révolution et lui avait toujours témoigné un grand attachement, le roi m’avait dit de lui-méme : « Que votre fils ne pense point 4 quitter la France, je veux le conserver

auprés de ma personne, et si je suis assez heureux pour étre un jour a la té€te de mes troupes, je le ferai un de mes aides de camp. » J’étais loin d’avoir pensé a solliciter pour lui une pareille faveur, m’étant impos¢ la loi de ne former aucune demande, et de ne penser qu’a donner a Sa Majesté des preuves du dévouement le plus sincere et le

plus

désintéresse.

quittant le roi, fut au moment d’€tre arrété par la populace, qui, dans I’attente du départ du roi pour le Temple, entourait le batiment des Feuillants; et il ne dut son salut qu’a quelques gendarmes ci-devant gardes de la prévoté de I’Hétel, qui, I’ayant reconnu, le firent sortir par une porte détournée et ne le quittérent que lorsqu’il fut en siireté. Ne pouvant se résoudre a perdre de vue la personne du roi, il prit, en rentrant chez lui, un costume qui le déguisa, se méla parmi les bandits qui entouraient la voiture de Sa Majesté jusqu’au Temple. Quand il en vit refermer la porte, il éprouva, m’a-t-il dit mille fois, un sentiment de douleur qu’il lui serait impossible d’exprimer. Mon

fils,

en

RACONTEE

PAR CEUX

QUI L'ONT CONNUE

249

Le roi monta a six heures du soir dans une des grandes voitures de la cour; le cocher et le valet de pied étaient habillés de gris, et servirent, ce jour-la, pour la derniére fois ce bon et excellent prince. I] était dans le fond de la

voiture avec la reine, Mgr le dauphin et Madame; Madame Elisabeth, Mme la princesse de Lamballe et Péthion sur

le devant; Pauline et moi a une des deux porticres, et Manuel a avec Colonges, officier municipal. Tous ces messieurs avaient le chapeau sur la téte et traitaient Leurs Majestés de la maniere la plus révoltante.

autre,

Duchesse de Tourzel, Mémoires

LE I®

INTERROGATOIRE

Interrogatoire préalable au procés de la reine par des représentants de la Convention nationale.

septembre, le citoyen Gilbert, gendarme de garde pres la veuve Capet, fit au citoyen Dumesnil, son «

Le 5

lieutenant-colonel, le rapport suivant. » Mon Colonel, dans un poste aussi délicat, je manquerais absolument a

devoir de ne pas vous instruire sur des risques qui pourraient survenir par des entrevues de gens suspects qui s’introduisent chez la veuve Capet; enfin, pour vous mettre au fait et ne point me compromettre, ni mon camarade, ni le corps entier, voici dans mon ame et conscience I’exacte vérité. L’avant-derniere fois que le citoyen Michonis est venu, il y est venu avec un particulier, dont I’aspect a fait tressaillir la femme Capet, qui m’a déclaré étre un ci-devant chevalier de Saint-Louis; mais qu’elle tremblait qu’il ne fit découvert, et qu’elle était bien surprise de la maniére qu’il avait pu parvenir jusqu’a elle. Elle m’a déclaré qu’il lui avait fait tenir dans ce méme jour un ceillet, dans lequel il y avait un billet, et qu’il devait revenir le vendredi suivant. De plus, la femme de chambre étant a jouer une partie de cartes avec moi, la femme Capet a profité de cette occasion pour écrire avec une épingle un papier qu’elle m’a remis, a dessein de le

quidam; mais ne voulant point avoir & me reprocher sur la place et les devoirs que j’avais

remettre

rien

mon

au

certain

RACONTEE

PAR CEUX

QUI L'ONT CONNUE

251

a remplir, je me suis transporté aussitot chez le concierge, a la femme duquel j’ai remis le billet, et fait absolument le rapport aussi exact que j’ai I’honneur de vous le présenter. Le citoyen Dufresne est absolument ignorant de la chose ; sinon moi qui le lui ai déclaré en présence d’un de mes camarades nommé Lamblot. Ce rapport ayant été communiqué au Comité de sireté générale, il envoya a la Conciergerie plusieurs de ses membres, qui firent subir a Marie-Antoinette [’interro-

gatoire suivant.

ENONCE

Enoncé

DES CHEFS

D’ ACCUSATION

des chefs d’accusation contre

Marie-

Antoinette.

Nous, représentants du peuple a la convention nationale, chargés par le Comité de sireté générale de nous transporter a la Conciergerie, pour y prendre des renseignements relatifs a la dénonciation faite ce jourd’hui par le citoyen Dumesnil, lieutenant-colonel de la gendarmeles tribunaux; nous sommes arrivés dans ladite maison, accompagnés de I’aide de camp de la force armée de Paris, que nous avons requis de nous accompagner; et du citoyen Frangois Bax, secrétaire-commis du Comité de siireté générale. En entrant, nous avons appelé I’officier du poste, et I’avons requis de nous donner six gendarmes, I’'un desquels nous avons fait placer dans la piece ou se trouve en arrestation la veuve de Louis Capet; avec ordre donné audit gendarme de ne laisser entrer ni sortir personne, et nous étant retirés dans une piece particuliére de ladite maison, nous avons envoyé appeler aupres de nous rie

pres

citoyen Michonis, ensuite d’un arrété que nous avons pris en conséquence, et que nous lui avons fait porter par un gendarme : ensuite nous avons donné ordre que |’on conduisit auprés de nous la veuve de Louis Capet; entrée, nous lui avons fait les interrogatoires suivants : D. Est-ce vous qui vous nommez la veuve Capet? le

R. Oui.

RACONTEE

PAR CEUX

QUI L’ONT CONNUE

D. Ne voyez-vous personne dans la maison ou tes détenue ? R. Personne que ceux qu’on a placés aupres de

253

vous

moi,

administrateurs qui sont venus avec des personnes que je ne connais pas. D. N’avez-vous pas vu, il y a quelques jours, un cidevant chevalier de Saint-Louis? R. Il est possible que j’aie vu quelque visage connu, comme il en vient tant. D. Ne sauriez-vous pas le nom d’aucun de ceux qui sont venus avec les administrateurs ? R. Je ne me rappelle pas le nom d’aucun d’eux. D. Parmi ceux qui sont entrés dans votre appartement, et les

n’en

avez-vous

pas

reconnu aucun

particulierement?

pas

quelques jours

que

R. Non.

D.

N’y a-t-il

un, que

R. Je

vous avez reconnu ne

m’en

rappelle

D. Ce méme homme

cillet? R. Il y

vous en avez vu

?

pas.

ne vous

aurait-il pas fait tenir

un

chambre. D. Ne vous aurait-on point remis un billet? R. Comment pourrais-je en recevoir avec les personnes qui sont dans ma chambre? La femme qui est avec moi ne quitte pas la fenétre. D. N’est-il pas possible qu’en vous présentant un ceillet, il y eit quelque chose dedans, et qu’en I’acceptant un billet soit tombé, et qu’on ait pu le ramasser? R. Personne ne m’a présenté d’ceillet, aucun billet n’est tombe par terre que j’aie vu; il a pu tomber quelque chose, mais je n’ai rien vu, et j’en doute, parce que la femme qui est avec moi aurait pu le voir, et elle ne m’en a rien dit. D. N’avez-vous rien écrit depuis quelques jours? en a

dans

ma

254

MARIE-ANTOINETTE

R. Je n’ai pas méme de quoi écrire. D. Ne vous seriez-vous servie d’aucun instrument ou d’aucun moyen pour transcrire vos idées ? R. N’étant pas seule, méme un moment, je ne le pour-

rais pas. D. Il y a quelques jours qu’un chevalier de Saint-Louis est entré dans votre logement : vous avez tressailli en le

voyant;

nous vous

demandons de

répondre

si

vous

le

connaissez ? R. Il est possible que j’aie vu des visages connus, comme je I’ai dit plus haut, et que, dans I’état de crispation de nerfs ou je me trouve, j’aie tressailli, sans savoir ni quel jour, ni pour qui, ni pourquoi. D. Nous vous observons cependant qu’il a été déclaré que vous connaissiez ce ci-devant chevalier de Saint-Louis, et que vous trembliez qu’il ne fiit connu. Ce sont les expressions dont on dépose que vous vous tes servie. R. Il est a croire que si j’avais tremblé qu’il ne fit reconnu, je n’en aurais pas parl€, car j’aurais eu un interét a le cacher. D. N’avez-vous pas déclaré que ce méme chevalier de Saint-Louis qui vous avait présenté un ceillet, devait revenir un vendredi ? R. J'ai déclaré, au commencement, que personne ne m’avait rien présenté; si je devais croire que quelqu’un

dit revenir, je ne 1’aurais pas dit. D. N’avez-vous pas profit¢ du moment que votre femme de chambre était a jouer une partie de cartes, pour écrire avec une épingle a ce méme particulier qui avait présenté I’ceillet dans lequel devait étre le billet, afin qu’il fit remis a ce particulier? R. J’ai commencé a dire et je répéte que je n’ai écrit d’aucune maniére : si je voulais faire quelque chose et

RACONTEE

PAR CEUX

255

QUI L'ONT CONNUE

pourrais pas, parce que je suis toujours vue par les personnes qui sont avec moi, méme pendant la partie de cartes; et pour avoir a faire une réponse a ce particulier, il faudrait le connaitre, avoir regu quelque chose de lui; et quant aux personnes qui sont avec mot, je ne les chargerais pas de la commission, parce que je crois qu’ils remplissent assez leur devoir pour ne pas s’en charger. D. Dans la position ol vous étes, il serait naturel de profiter de tous les moyens qui vous seraient offerts pour vous échapper, et pour transmettre vos idées a ceux dans lesquels vous croiriez avoir confiance; il ne serait donc m’en cacher,

je

ne

le

pas étonnant que le chevalier de Saint-Louis fiit une personne qui pourrait vous étre affidée, et dont, par-1a méme,

auriez intérét de ne pas parler. R. Il serait bien malheureux que les gens qui m’intéressent m’eussent frappée aussi peu. Si j’étais seule, je ne balancerais pas a tenter tous les moyens pour me réunir a ma famille; mais ayant trois personnes dans ma chambre, quoique je ne les connusse pas avant de venir ici, je ne

vous

les compromettrai jamais sur rien. D. N’avez-vous aucune connaissance des événements actuels et de la situation des affaires politiques? R. Vous devez savoir qu’au Temple nous ne savions rien, et que je n’en sais pas davantage ici. D. Vous

de Custine

avez eu : ne

connaissance,

sans

doute, de |’affaire

connaissez-vous rien de relatif a

ses

pro-

jets? je

R. J’ai su qu’il était dans la méme prison que moi, et n’en connais ni les raisons ni les causes. D. Ne vous est-il venu aucune relation par voie

indirecte de ce qui se passe dans votre famille ? R. Aucunement : je sais que mes enfants se portent bien, voila tout ce que j’en ai su.

256

MARIE-ANTOQINETTE

qui avez-vous

des nouvelles de vos enfants ? R. Par les administrateurs qui me I’ont dit. D. N’avez-vous rien appris particuliérement des avanD. Par

su

remportés sur les Autrichiens? R. J’ai entendu souvent au Temple les colporteurs crier grande victoire, tantt d'un coté, tant6t d’un autre, et je n’en ai pas su davantage. D. Ne s’est-il présenté aucune occasion de faire connaitre a votre famille votre position, et de profiter des dispositions de vos amis? R. Jamais, depuis un an : la position dans laquelle nous étions au Temple rendait la chose impossible. tages que

nous avons

D. Est-il vrai que

ayez conservé en dehors, par des moyens cachés ? R. Aucune : il aurait fallu le pouvoir. vous

D. Vous intéressez-vous

ennemis ? R. Je m’intéresse

au

au

aucune

succes des

relation

armes

de

nos

succes de celles de la nation de

fils; quand on est mére, c’est la la premiere parenté. D. Quelle est la nation de votre fils?

mon

R. Pouvez-vous

en

douter? N’est-il pas

frangais?

simple particulier, vous déclarez donc avoir renoncé a tous les privileges que donnaient jadis les vains titres de roi? R. Il n’en est pas de plus beau, et nous pensons de D. Votre fils n’étant que

méme, pour le bonheur de la France. D. Vous étes donc bien aise

royaute ? R. Que la France soit grande qu’il nous faut.

qu’il n’y et

ait

plus

ni roi ni

heureuse, c’est tout

ce

D. Vous devez donc désirer que le peuple n’ait plus d’oppresseurs, et que tous ceux de votre famille qui

jouissent d’une autorité arbitraire, subissent le sort qu’ont subi les oppresseurs de la France?

RACONTEE

R. Je

PAR CEUX QUI L'ONT CONNUE

réponds de

mon

fils, de moi : je

ne

257

suis pas char-

gée

des autres. D. Vous n’avez donc jamais partagé les opinions de votre mari? R. J’ai rempli toujours mes devoirs. D. Vous ne pouvez pas cependant vous dissimuler qu’a la cour il existat des hommes dont les intéréts étaient en inverse de ceux du peuple? R. J’ai rempli mes devoirs en tout ce que j’ai fait dans ces temps-1a, comme a présent. D. Comment vos devoirs s’arrangeaient-ils donc avec la fuite que vous aviez préméditée, et qui s’exécutait du cote de Varennes ? R. Si on nous eut laissés achever notre course, et que nous eussions pu faire ce que nous meditions, on nous aurait rendu justice. D. Quel était donc votre objet en quittant le centre de la France? R. De nous donner une espéce de liberté que nous n’avions pas depuis le mois d’octobre 1789, mais de quitter la France. D. Pourquoi promettiez-vous donc au peuple, a votre retour de Versailles, de lui rester attachés, et de vous plaire a vivre au milieu de Paris? R. C’était pour revenir plus librement au milieu du peuple, que nous faisions notre course. D. Comment cette fuite s’accordait-elle avec la question que vous fites a la municipalité la veille de votre fuite : Eh bien! dit-on toujours que nous voulons quitter Paris ? R. Ce n’est pas a la municipalité de Paris que j’ai fait sens

question,

c’est a un aide de camp de La Fayette; et devant suivre ceux qui partaient, jamais je n’ai di en avoir Pair. cette

258 D.

vingt

MARIE-ANTOINETTE

Comment, ayant

préparé pour votre fuite le répondre a ceux qui vous invi-

tout

et un, avez-vous pu

taient d’assister a la cérémonie de la féte Dieu, que vous y auriez assisté, et que vous y assisteriez? R. Je ne me rappelle pas moi personnellement avoir fait cette réponse ; je devais suivre mon époux et mes enfants, je n’avais rien a dire. J observe que je tiens beaucoup a ce qu’on ne croie pas que c’est a un corps que j’ai fait I’interpellation relative a notre fuite, ¢’est toujours nous qui avons donné, dans tous les temps, I’exemple du respect dii aux autorités constituées. D. Comment, ayant avoué que vous ne désiriez que la prospérité et la grandeur de la nation francaise, avez-vous pu manifester un désir aussi vif, d’employer tous les moyens pour vous réunir a votre la nation francaise ? R. Ma

famille,

bien

ce

qu’avec eux, et D. Vous regardez

famille,

sont mes enfants : sans

eux, nulle

en

je

guerre

ne

avec

peux étre

part.

donc comme vos ennemis ceux font la guerre a la France ? R. Je regarde comme mes ennemis tous ceux

peuvent faire du D. De

quelle

enfants, nature sont les torts tort &

qui qui

mes

enfants ? R. Toute espéce quelconque. D. Il est impossible que vous ne

qu’on peut faire

a

vos

regardiez pas plus particulierement comme tels, ceux qui auraient pu étre faits d’aprés vos idées a votre fils, relativement a I’abolition de la royauté : que répondez-vous ? R. Si la France doit étre heureuse avec un roi, je désire que ce soit mon fils; si elle doit I’étre sans rot, j’en partagerai avec lui le bonheur. D. La France étant constituée en république, par le veeu prononcé de vingt-cinqg millions d’hommes, et par

RACONTEE

PAR CEUX

QUI L’ONT CONNUE

259

déclarez donc désirer que vous et votre fils vous existiez comme des simples particuliers dans la république, et qu'elle repousse loin de son territoire tous les ennemis qui [’ont attaquée ? R. Je n’ai d’autre réponse a faire que celle que j’ai faite a la question précédente.

toutes les sections du

peuple,

vous

répondu se nommer d’Autriche, 4gée d’ environ A

Marie-Antoinette Lorraine trente-huit ans, veuve du roi de France, née a Vienne, se trouvant lors de son arrestation dans le lieu des séances de I’ Assemblée nationale. Le greffier donne lecture de 1’acte d’accusation, dont la teneur suit : Antoine-Quentin Fouquier-Tinville, accusateur public pres le tribunal criminel révolutionnaire, ¢tabli a Paris par décret de la convention nationale, du 10 mars 1795, I’an deuxiéme de la république, sans aucun recours au tribunal de cassation, en vertu du pouvoir a lui donné par I’article II d’un autre décret de la convention, du 5 avril suivant, portant que I’accusateur public dudit tribunal est autorisé a faire arréter, poursuivre et juger sur la dénonciation des autorités constituées, ou des citoyens; Expose que, suivant un décret de la convention, du premier aoiit dernier, Marie-Antoinette, veuve de Capet, a été traduite au tribunal révolutionnaire comme prévenue d’avoir conspiré contre la France; que, par un autre décret de la convention, du 5 octobre, il a été décrété que le tribunal révolutionnaire s’occuperait sans délai et sans interruption du jugement; que |’accusateur public a regu les piéces concernant la veuve Capet, les 19 et la deuxiéme décade, dit 11 et 12 octobre du présent mois : qu’il 20 du

présent mois de

vulgairement a

été aussitot

RACONTEE

261

PAR CEUX QUI L’ONT CONNUE

procédé par I’un des juges du tribunal a I’interrogatoire de la veuve Capet; qu’examen fait de toutes les pieces transmises par I’accusateur public, il en résulte qu’a instar des Messalines, Brunehaut, Frédégonde et Médicis, que I’on qualifiait autrefois de reines de France, et dont les noms a jamais odieux ne s’effaceront pas des fastes de I’histoire, la veuve de Louis Capet a été depuis son s€jour en France le fléau et la sangsue des Frangais : qu’avant méme I’heureuse révolution qui a rendu au peuple francais sa souveraineté, elle avait des rapports politiques avec ’homme qualifié de roi de Bohéme et de Hongrie; que ses rapports étaient contraires

intéréts de la France; que les fréres de Louis Capet, et

aux

contente, de concert avec I’infame et exécrable Calonne, lors ministre des Finances, d’avoir dilapidé d’une maniére effroyable les finances de la France (fruit des sueurs du peuple), pour satisfaire a des plaisir désordonnés et payer les agents de ses intrigues criminelles, il est notoire qu’elle a fait passer a différentes époques a I’empereur des millions qui lui ont servi et lui servent encore a soutenir la guerre contre la république; et que c’est par ces dilapidations excessives qu’elle est parvenue a €puiser le trésor national. Depuis la Révolution, la veuve Capet n’a cessé un seul instant d’entretenir des intelligences et des correspondances criminelles et nuisibles a la France, avec les puissances étrangeres et dans I’intérieur de la république, par des agents a elle affidés, qu’elle soudoyait et faisait soudoyer par le trésorier de la liste civile; qu’a différentes époques elle a usé de toutes les manceuvres qu’elle croyait propres a ses vues perfides, pour opérer non

contre-révolution; d’abord, ayant,

prétexte d’une réunion nécessaire entre les ci-devant gardes du corps et les officiers et soldats du régiment de Flandre, menage un repas entre ces deux corps, le 1 octobre 1789, une

sous

262

lequel

MARIE-ANTOINETTE

dégenéré en une véritable orgie, ainsi qu’elle le désirait; et pendant le cours de laquelle les agents de la veuve Capet secondant parfaitement ses projets contre-révolutionnaires, ont amené la plupart des convives a chanter, dans I’épanchement de 1'ivresse, des chansons exprimant le plus entier dévouement pour le tréne et "aversion la plus caractérisée pour le peuple, et de les est

avoir insensiblement amenés a arborer la cocarde blanche et a fouler aux pieds la cocarde nationale; et d’ avoir, par sa présence, autorise€ tous ces exces contre-révolutionnaires, surtout en encourageant les femmes qui I’accompagnaient a distribuer ces cocardes blanches aux convives; d’avorr, le 4 du méme mois d’octobre, témoigné la joie la plus immodérée de ce qui s’était passé a cette orgie; En second lieu, en ayant, conjointement avec Louis Capet, fait imprimer et distribuer avec profusion dans toute I’étendue de la des ouvrages contre-révolutionnaires, de ceux

république,

méme adressés

aux

conspirateurs d’outre-Rhin, ou publi€s

leurs noms, tels que les Pétitions aux Emigrants; la les les Emigrants au réponse des plus courtes Folies sont les meilleures le Journal deux liards I'ordre, la marche et l'entrée des Emigrants; d’avoir méme poussé la perfidie et la dissimulation au point d’avoir fait imprimer et distribuer avec la méme en

Emigrants:

;

peuple; a

des ouvrages dans lesquels elle était dépeinte sous des couleurs peu avantageuses, qu’elle ne meritait déja que trop en ce temps; et ce pour donner le change et persuader aux puissances étrangéres qu’elle était mal

profusion

traitée des Francais, et les animer de plus en plus contre la France; que pour réussir plus promptement dans ses projets contre-révolutionnaires, elle avait, par ses agents, occasionné, dans Paris et aux environs, les premiers jours d’octobre 1789, une disette qui a donné lieu a une nouvelle insurrection, a la suite de laquelle une foule innombrable

RACONTEE

PAR CEUX

QUI L'ONT CONNUE

263

de citoyens et citoyennes se sont portés a Versailles le 5 du méme mois; que ce fait est prouvé, d’une maniere sans réplique, par I’abondance qui a régné¢ le lendemain méme de I’arrivée de la veuve Capet a Paris, et de sa famille; Qu’a peine arrivée a Paris, la veuve Capet, féconde en intrigues de tous genres, a formé des conciliabules dans son habitation que ces conciliabules composés de tous ; les contre-révolutionnaires et intrigants des assemblées constituante et législative, se tenaient dans les ténebres de la nuit; que ’on y avisait aux moyens d’anéantir les droits de ’homme, et les décrets déja rendus qui devaient faire la base de la Constitution; que c’est dans ces conciliabules qu’il a été délibéré sur les mesures a prendre pour faire décréter la révision des décrets qui étaient favorables au peuple; qu’on a arrété la fuite de Louis Capet, de sa femme et de toute sa famille, sous des noms supposé€s, au mois de juin 1791, tentée tant de fois et sans succes, a différentes époques; que la veuve Capet convient, dans son interrogatoire, que c’est elle qui a tout ménaggé et tout préparé pour effectuer cette évasion, et que c’est elle qui a ouvert et fermé la porte de I’appartement par ou tous les fugitifs sont passés; qu’indépendamment de I’aveu de la veuve Capet a cet €gard, il est constant, d’aprés les declarations de Louis Charles Capet, et de la fille Capet, que Lafayette, favori, sous tous les rapports, de la veuve Capet, et Bailly, lors maire de Paris, étaient présents au moment de cette évasion, et qu’ils I’ont favorisée de tout leur pouvoir; que la veuve Capet, apres son retour de Varennes, a recommenceé ces conciliabules; qu’elle les présidait elle-méme, et que d’intelligence avec son favori Lafayette, I’on a fermé¢ les Tuileries, et privé par ce moyen les citoyens d’aller et venir librement dans les cours et cidevant chéteau des Tuileries; qu’il n’y avait que les personnes munies de cartes qui avaient leur entrée ; que cette

264

MARIE-ANTOINETTE

cloture, présentée

emphase par le traitre Lafayette, comme ayant pour objet de punir les fugitifs de Varennes, était une ruse imaginée et concertée dans ces conciliabules ténebreux, pour priver les citoyens des moyens de découvrir ce qui se tramait contre la liberté dans ce lieu infdme; que c’est dans ces mémes conciliabules qu’a été déterminé 1’horrible massacre qui a eu lieu le 17 juillet 1791, des plus zélés patriotes qui se sont trouvés au Champ-de-Mars; que le massacre qui avait eu lieu précédemment a Nancy, et ceux qui ont eu lieu depuis dans les divers autres points de la république, ont été arrétés et déterminés dans

avec

mémes conciliabules; que ces mouvements qui ont fait couler le sang d’une foule immense de patriotes, ont ét€ imaginés pour arriver plus tot et plus stirement a la révision des décrets rendus et fondés sur les ces

droits de I’homme, et qui par-la étaient nuisibles aux vues ambitieuses et contre-révolutionnaires de Louis Capet et de Marie-Antoinette; que la Constitution de 1791 une fois acceptée, la veuve Capet s’est occupée de la détruire insensiblement par toutes les manceuvres qu’elle et ses agents ont employées dans les divers points de la république; que toutes ses démarches ont toujours eu pour but d’anéantir la liberté, et de faire rentrer les Frangais sous le joug tyrannique pour lequel ils n’ont langui que

trop de siécles; qu’a

cet

effet, la

veuve

Capet

a

imaginé

conciliabules ténébreux, et qualifiés depuis longtemps, avec raison, de cabinet autrichien, contre les lois qui étaient portées par I’ Assemblée législative; que c’est elle, et par suite de la détermination prise dans ces conciliabules, qui a décidé Louis Capet a opposer son veto aux fameux et salutaires décrets rendus par I’ Assemblée législative contre les ci-devant princes fréres de Louis Capet, et les émigrés, et contre cette horde de prétres réfractaires et fanatiques répandus dans toute de faire discuter dans

ces

RACONTEE

PAR CEUX

QUI L'ONT CONNUE

265

la France; veto

qui a été I’une des principales causes des maux qu’a éprouvés depuis la France; Que c’est la veuve Capet qui faisait nommer les ministres pervers aux places dans les armées et dans les de la nation entiére pour des conspirateurs contre la liberté; que c’est par ses manceuvres et celles de ses agents, aussi adroits que perfides, qu’elle est parvenue a composer la nouvelle garde de Louis Capet d’anciens officiers qui avaient quitté leurs corps lors du serment exigé, de prétres réfractaires

bureaux, des hommes

connus

d’étrangers, et enfin de tous hommes réprouvés, pour la plupart, de la nation, et dignes de servir dans I’armée de Coblentz, ou un trés grand nombre est en effet passé depuis leur licenciement; Que c’est la veuve Capet, d’intelligence avec la faction liberticide qui dominait alors I’ Assemblée législative, et pendant un temps la convention, qui a fait déclarer la guerre au roi de Bohéme et de Hongrie, son frere; que c’est par ses manoeuvres et ses intrigues, toujours funestes a la France, que s’est opérée la premicre retraite des Frangais du territoire de la Belgique; Que c’est la veuve Capet qui a fait parvenir aux puissances etrangeres les plans de campagne et d’attaque qui et

étaient convenus dans le Conseil; de maniére que par cette double trahison, les ennemis étaient toujours instruits a I’avance des mouvements que devaient faire les armées

république : d’ou suit la conséquence que la veuve Capet est I’auteur des revers qu’ont éprouvés en différents temps les armées francaises; Que la veuve Capet a médite et combiné avec ses perfides agents, I’horrible conspiration qui a éclaté dans la journée du 10 aot, laquelle n’a échoué que par les efforts courageux et incroyables des patriotes; qu’a cette fin, elle de la

a

réuni dans

son

habitation

aux

Tuileries, jusque dans des

266

MARIE-ANTOINETTE

souterrains, les Suisses qui,

aux

termes de

décrets,

ne

devaient plus composer la garde de Louis Capet; qu’elle les a entretenus dans un état d’ivresse depuis le 9 jusqu’au 10 au matin, jour convenu pour I’exécution de cette horrible conspiration; qu’elle a réuni également et dans le méme

dessein, des le 9,

foule de ces étres qualifiés de chevaliers du poignard, qui avaient figuré déja dans le méme lieu le 28 février 1791, et depuis a I’époque du 20 juin 1792; Que la veuve Capet, craignant sans doute que cette conspiration n’eiit pas tout effet qu’elle s’en était promise, a été dans la soirée du 9 aot, vers les neuf heures et demie du soir, dans la salle ou les Suisses et autres a elle dévoués travaillaient a des cartouches; qu’en méme temps qu’elle les encourageait a hater la confection de ces cartouches, pour les exciter de plus en plus, elle a pris des cartouches et a mordu des balles (les expressions manquent pour rendre un trait aussi atroce ); que le lendemain 10, il est notoire qu’elle a pressé et sollicité Louis Capet a aller dans les Tuileries, vers cinq heures et demie du matin, passer la revue des véritables Suisses, et d’autres scélérats qui en avaient pris 1’habit, et qu’a son retour elle lui a présenté un pistolet, en disant : Voila le moment de vous montrer, et que sur son refus elle I’a traité de liche; que quoique dans son interrogatoire la veuve Capet ait persévéré a dénier qu’il ait été donné aucun ordre de tirer sur le peuple, la conduite qu’elle a tenue le 9, sa une

démarche dans la salle des Suisses, les conciliabules qui ont eu lieu toute la nuit, et auxquels elle a assiste, article du pistolet et son propos a Louis Capet, leur retraite subite des Tuileries, et les coups de fusil tirés au moment méme de leur entrée dans la salle de I’assemblée législative; toutes ces circonstances réunies ne permettent pas de douter

qu’il

n’ait été

convenu

dans le conciliabule

qui

a eu

RACONTEE PAR CEUX QUI

267

L’ONT CONNUE

lieu

pendant toute la nuit, qu’il fallait tirer sur le peuple, et que Louis Capet, et Marie-Antoinette, qui était la grande directrice de cette conspiration, n’ait elle-méme donné I’ordre de tirer; Que c’est aux intrigues et aux manceuvres perfides de liberla veuve Capet, d’intelligence avec cette faction ticide dont il a déja été parlé, et a tous les ennemis de la république, que la France est redevable de cette guerre intestine qui la dévore depuis si longtemps, et dont heureusement la fin n’est pas plus éloignée que celle de ses —



auteurs; Que, dans tous les temps, c’est la veuve Capet qui, par cette influence qu’elle avait acquise sur I’esprit de Louis Capet, lui avait insinué cet art profond et dangereux de dissimuler et d’agir, et promettre par des actes publics le contraire de ce qu’il pensait, et tramait conjointement avec elle dans les ténébres, pour détruire cette liberté si chere

Frangais et qu’ils sauront conserver et recouvrer, ce qu’ils appelaient la plénitude des prérogatives royales; Qu’enfin, la veuve Capet, immorale sous tous les rapports, et nouvelle Agrippine, est si perverse et si famili¢re avec tous les crimes, qu’oubliant sa qualité de mére et la démarcation prescrite par les lois de la nature, elle n’a pas craint de se livrer avec Louis Charles Capet, son fils, et de aux

I’aveu de ce dernier, a des indécences dont I’idée et le nom seul font frémir d’horreur. D’aprés 1’exposé ci-dessus, I’accusateur public a dressé la présente accusation contre

Marie- Antoinette,

se

qualifiant dans

interrogatoire de Capet, pour avoir

son

Lorraine d’Autriche, veuve de Louis méchamment et a dessein, 1° de concert avec les fréres de Louis Capet, et ’infime ex-ministre Calonne, dilapidé d’une manicre effroyable les finances de la France, et d’avoir fait passer des sommes incalculables a I’empereur, et d’avoir ainsi épuisé le trésor national : 2° d’avoir,

268

MARIE-ANTOINETTE

tant par elle que par ses agents contre-révolutionnaires, entretenu des intelligences et des correspondances avec

les ennemis de la

république,

informé et fait informer ces mémes ennemis des plans de campagne et d’attaque convenus et arrétés dans le Conseil ; 3° d’avoir, par ses intrigues et manceuvres, et celles de ses agents, tramé des conspirations et des complots contre la siireté intérieure et extérieure de la France, et d’avoir a cet effet allumé la guerre civile dans divers points de la république, et arme les citoyens les uns contre les autres, et d’ avoir, par ce moyen, fait couler le sang d’un nombre incalculable de citoyens; ce qui est contraire a I’article IV de la section premiere du titre premier de la deuxiéme partie du code pénal, et a I’article II de la deuxiéme section du titre I du et d avoir

méme code. En conséquence, 1’accusateur

public requiert qu’il lui soit donné acte par le tribunal assemblé, de la présente accusation ; qu’il soit ordonné qu’a sa diligence, et par un huissier du tribunal, porteur de I’ordonnance a intervenir, Marie-Antoinette se qualifiant de Lorraine d’Autriche, veuve de Louis Capet, actuellement détenue dans la maison d’arrét, dite de la Conciergerie du Palais, sera écrouée

registres de ladite maison, pour y rester comme en maison de justice; comme aussi que |’ordonnance a intervenir sera notifiée a la municipalité de Paris, et a ’accusée. Fait au cabinet de I’accusateur public, le premier jour de la troisiéme décade du premier mois de |’an second de la république frangaise, une et indivisible. Signé, Antoine-Quentin Fouquier. Le tribunal, faisant droit sur le réquisitoire de I’accusateur public, lui donne acte de I’accusation par lui portée contre Marie-Antoinette, dite Lorraine d’Autriche, veuve de Louis Capet; en conséquence, ordonne qu’a sa diligence, et par un huissier du tribunal, porteur de la présente ordonnance, ladite Marie sur

les

RACONTEE

PAR CEUX

Antoinette,

QUI L'ONT CONNUE

269

de Louis Capet, sera prise au corps, arrétée et écrouée sur les registres de la maison d’arrét, dite la Conciergerie, a Paris, ou elle est actuellement détenue, pour y rester comme en maison de justice; comme aussi que la présente ordonnance sera notifiée tant a la municipalité de Paris qu’a I’accusée. Fait et jugé au tribunal le second jour de la troisieme décade du premier mois de I’an second de la république, par les citoyens Amand-Martial-Joseph Hermann; Etienne Foucault; Gabriel-Toussaint Scellier; Pierre-André Coffinhal; Gabriel Deliege; Pierre-Louis Ragmey; Antoine-Marie Maire : Francois-Joseph Denizot; Etienne Magon, tous juges du tribunal, qui ont signé. Le président a l’accusée. Voila ce dont on vous accuse; prétez une oreille attentive, vous allez entendre les charges qui vont étre portées contre

vous.

veuve

LE TRIBUNAL, D’APRES

LA

DECLARATION

UNANIME

JURY, CONDAMNE LA DITE MARIE-ANTOINETTE, LORRAINE D’ AUTRICHE, VEUVE CAPET, A LA PEINE

DU DITE

DE MORT.

Réquisitoire de

I’accusateur public, FouquierTinville, au début du procés.

Le

président

a I’accusée « Antoinette, voila quelle est la déclaration du jury ». On en donne lecture. Vous allez entendre le réquisitoire de I’accusateur public. Fouquier prend la parole, et requiert que I’accusée soit condamnée a la peine de mort, conformément a I’article premier de la premiere section du titre premier de la deuxiéme partie du code pénal, lequel est ainsi congu. : « Toute manceuvre, toute intelligence avec les ennemis de la France, tendant, soit a faciliter leur entrée dans les dépendances de I’empire frangais, soit a leur livrer des villes, forteresses, ports, vaisseaux, magasins ou arsenaux appartenant a la France, soit a leur fournir des secours en soldats, argent, vivres ou munitions, soit a favoriser d’une maniére quelconque les progres

de leurs armes sur le territoire francais, ou contre nos forces de terre ou de mer, soit a ébranler la fidélité des officiers, soldats et autres citoyens envers la nation franaise, seront punies de mort. » Et encore a Particle II de la premiére section du titre premier de la seconde —

RACONTEE PAR

CEUX

QUI L'ONT CONNUE

271

partie du méme code, lequel est ainsi congu : « Toutes conspirations et complots tendant a troubler I’Etat par une guerre civile, en armant les citoyens les uns contre les autres, ou contre ’exercice de |’autorité 1égitime, seront punis de mort. » Le président interpelle ’accusée de déclarer si elle a quelques réclamations a faire sur I’application des lois invoquées par I’accusateur public. Antoinette secoue la téte en signe de négative. Sur la méme interpellation faite aux défenseurs, Trongon prend la parole, et dit : Citoyen président, la déclaration du jury étant précise, et la loi formelle a cet égard, j’annonce que mon ministére a 1’égard de la veuve Capet est terminé. Le président recueille les opinions de ses collegues, et prononce le jugement suivant : « Le tribunal, d’aprés la déclaration unanime du jury, faisant droit sur le réquisitoire de ’accusateur public, d’apres les lois par lui citées, condamne ladite MarieAntoinette, dite Lorraine d’Autriche, veuve de Louis Capet, a la peine de mort; déclare, conformément a la loi du 10 mars dernier, ses biens, si aucuns elle a dans 1’étendue du territoire frangais, acquis et confisqués au profit de la république; ordonne qu’a la requéte de I’accusateur public, le présent jugement sera exécuté sur la place de la Révolution, imprimé et affiché dans toute I’étendue de la république. » Le visage de la condamnée n’était nullement altéré. On la reconduisit en la maison d’arrét de la

Conciergerie. A

cinq heures,

le

rappel

fut battu dans toutes les sections; a sept, toute force armée fut sur pied : des canons furent places aux extrémités des ponts, places et carrefours qui se trouvent depuis le Palais de justice jusqu’a la place de la Révolution; a onze heures, Antoinette sortit de la Conciergerie, vé€tue d’un déshabillé de piqué blanc. Elle monta dans la voiture de I’exécuteur, ayant a son coté un

272

MARIE-ANTOINETTE

prétre constitutionnel, et escortée par de nombreux détachements de gendarmerie a pied et a cheval. Antoinette, le long de la route, regardait indifféremment la force armée, qui, au nombre de plus de trente mille hommes, formait une double haie dans les rues ou elle

n’apercevait

visage ni abattement ni fierté; elle avait I’air calme, et paraissait insensible aux cris de vive la république, a bas la tyrannie, qu’elle n’a cessé d’entendre sur son passage : en général, elle parlait peu au confesseur. A midi, étant arrivée sur la place de la Révolution, elle devint beaucoup plus pale qu’elle n’avait été jusqu’alors; elle monta ensuite sur I’échafaud avec assez de courage : apres sa mort, ’exécuteur montra sa téte au peuple, au milieu des cris mille fois répétés de vive la république. a

passé;

on

sur son

Voici

REPRODUITES DEUX DES LETTRES DE

ANTOINETTE A ALEX LES

EQUIPES

DU

DE

FERSEN,

CENTRE

MARIE-

DECRYPTEES

DE RECHERCHE SUR LA

CONSERVATION DES COLLECTIONS EN NOVEMBRE

Annexe

:

Deux lettres

PAR

décryptées

2015.

de Marie-

Antoinette a Axel de Fersen.

Lettre du 29 juin 1791 bien-aimé et c'est pour vous adorer. Quejai été bien inquiete de vous, et que je vous plains de tout ce que vous souffrez de n’avoir point de nos nouvelles. Le ciel permettra que J’existe

celle-ci

mon

vous

et surtout ne

c’est vous

arrive. Ne m’écrivez pas, ce serait nous exposer, revenez pas ici sous aucun prétexte. On sait que

qui nous avez fait sortir d’ici; tout serait perdu si paraissiez. Nous sommes gardés a vue jour et nuit; cela vous

égal.

Vous n’étes pas ici. Soyez tranquille, il ne m’arrivera rien. L’Assemblée veut nous traiter avec douceur. Adieu le plus

mest

aimé des hommes. Calmez-vous si pour moi. Je pourra

ne

pourrai plus

vous

vous

pouvez.

Ménagez-vous

écrire mais rien

au

monde

ne

m’empécher de vous adorer jusqu’a la mort.

Lettre du 9 juillet 1792

grand mémoire que j'ai rédigé sur les idées du roi. Il est certain que la force ne fera que du mal. Il faut céder a l'orage. Nous n’aurions pas le temps d'étre secourus. Donnez ce mémoire a M. de Mercy. Que ce soit lui qui sen charge. Les avis de mes fréres et de ceux a qui il faudra en parler. Je désire Voici

un

274

MARIE-ANTOINETTE

n'alliez pas a Vienne, que vous restiez aupreés de roi et qu ’en tout vous paraissiez le moins possible. Dans tout ceci, croyez-moi mon tendre ami, moi qui voudrais tout vous devoir,

que

vous

jai de fortes

raisons de

faire cette priére. Notre bonheur en depend car il n'y en aurait plus pour nous si nous étions séparés a jamais. Adieu. Plaignez-moi. Aimez-moi. Surtout ne me jugez dans tout ce que vous me verrez faire qu’apreés m avoir entendue. Je mourrai si j 'étais un moment désapprouvée par le trés [...] que j'adore et que je ne cesserai jamais vous

d’adorer. Les Lameth et leurs associés ont l’air de vouloir servir de bonne foi. Jen profite mais ne m’y fie qu’autant

faut. Adieu.

nous

qu'il

Les auteurs de

ce

livre sont

:

secrétaire

Jacques-Mathieu Augeard (1732-1805) : comte, des commandements de

Marie- Antoinette.

Marie-Antoinette d’Autriche France.

(1755-1793)

reine de

:

Pierre-Victor de Besenval (1761-1793) : baron, militaire, commandant des troupes de Paris en 1789. Marc

Marie

de

Bombelles

(1744-1822)

marquis,

:

militaire, diplomate, évéque. Jeanne Louise Henriette Campan (1752-1822) femme de chambre de Marie-Antoinette.

de Croy (1718-1784) militaire, meémorialiste.

Emmanuel

:

:

premiere

maréchal-duc,

Charles-Frangois Dumouriez (1739-1823) : général, ministre des Affaires étrangéres puis ministre de la Guerre de Louis XVI.

Antoine

Fouquier-Tinville (1746-1795)

:

accusateur

public du tribunal révolutionnaire. Gilbert

(prénom et dates de naissance et de mort inconnus) : gendarme auprés de Marie-Antoinette a la Prison du Temple.

276

MARIE-ANTOINETTE

Felix d’Hézecques de Louis XVI.

(1774-1835)

:

comte, page a la

cour

Auguste Marie La Marck (1753-1835) : député aux Ftatsgénéraux, mémorialiste. Lucie La Tour du Pin-Gouvernet (1770-1853) mémorialiste.

Charles-Joseph

de

Ligne

(1735-1814)

:

marquise, :

prince,

mémorialiste. Henriette d’Oberkirch

(1754-1803) : baronne, courtisane,

memorialiste. Guillaume de Saint-Priest (1754-1821) : comte, militaire, ministre de I’Intérieur de Louis XVI. Alexandre de Tilly (1764-1816) : page de Marie-Antoinette. Louise Félicité de Tourzel (1749-1832) : duchesse, gouvernante des enfants de France en 1789.

Louise-Elisabeth Vigée-Lebrun Antoinette.

:

portraitiste

de Marie-

TABLE

Introduction

:

Orgueil

et

préjugés

Premiére «

Un

Portrait de la reine

QUINZE

ANS.

partie

port de reine en

.......................

»

1770. Marie-Antoinette

a

..vvvverrrrrerrrnrernesnessesaesassereesseseesssesss

Portrait de la reine a son arrivée a Versailles. Le comte de La Marck reléve que le goiit de Marie-Antoinette pour la plaisanterie était tel qu’elle était préte a rire aux moqueries les plus acides. Portrait de la reine

VINEE

€L

UN ANS.

ans.

sept

toujours

ans

aussi

29

a

se

30

1777. Marie-Antoinette a Le duc de Croy, qui a connu

Marie-Antoinette cour,

1776. Marie-Antoinette

.vvivrrreriieiecseeeesreeee ssnneeeseanns

Portrait de la reine

vingt-deux

en

27

en

lors

de

auparavant,

dissipée

et

son

arrivée a la

constate

frivole.

Ce portraitde lareine, par le comte de

qu’elle

est

....................

33

Saint-Priest,

est un des

plus littéraires et des plus impartiaux jamais publi€s par un de ses proches.

34

Portrait de la reine

vingt-cinq

1780. Marie-Antoinette

en

marquis de Bombelles releve que la reine fréquente des personnes aussi frivoles qu’elle. Ce qui, pour une reine de France, n’est pas un entourage de qualité. a

ans.

Le

......

Portrait de la reine trent €1 UN ANS.

La célebre

1786. Marie-Antoinette

a

tiiiiiiiiiiiiinrssirererescsessenrerancesens

41

portraitiste de Marie-Antoinette nous plus beau des portraits de la reine de

dresse le France.

en

40

cece,

.....ccccovveiiviiiiieienieneicinccienereee

partie «Avec elle, je ne suis plus la reine.

44

Deuxi¢me

»

Marie-

Antoinette intime

Louis XVI Le roi, Louis XV, et le dauphin viennent a la rencontre de la jeune Marie-Antoinette. Des son arrivée a Versailles, la nouvelle dauphine de France se prépare pour la cérémonie du

MATIAZE.

snr

vvevrererrirrerereeerreresirie sressesesnsenns

Les festivités du

mariage.

.........ccoovevinveriininnnnn

49 51

Croy raconte la magnificence de mariage. De I’avis des convives, aucune

Le duc de ce

cérémonie a Versailles n’avait été si belle.

.....

dauphin et la dauphine inaugurent le bal. Voici le récit de leur premiére danse. Un feu d’artifice grandiose illumine les jardins de Versailles.

53

Le

...

60

RACONTEE

279

PAR CEUX QUI L'ONT CONNUE

Louis XVI et Marie-Antoinette avaient peu d’occasions de se rencontrer hors de ce que prescrivait [’étiquette. Voici le récit d’un moment privilégié, ou les jeunes souverains se permettent quelques gestes de tendresse. ........

63

Au début de leur mariage, la reine contestait ouvertement les décisions du roi, y compris les nominations aux ministeres. Dans ce court extrait, elle se dispute avec Louis XVI, qui refuse de rappeler le duc de Choiseul au

BOUVEIMEMENL.

.coevveerrrrerrrerrennrerneceseessesresssessesnees

64

Les personnes invitées au souper du roi et de la reine sont déterminées par une stricte €tiquette. La encore, Marie-Antoinette s’en moque et permet de CONVIEr SES amis.

se

....cccvvrvvveeererneeenes

66

Louis XVI et Marie-Antoinette n’ont consomme¢ leur mariage qu’apres sept ans de vie maritale. Mme Campan décrit le matin ou, enfin, le roi et

la reine

se

sont AIMEéS.

....eeuveeerveerineeeereevenneeenns

67

Le comte de Creutz relate les débuts, en 1779, d’une relation devenue célébre, celle de la reine avec le comte Fersen. Toute leur vie, ils

s’aimeront

passionnément.

...........oceeeeeevveennen..

68

Le comte de Saint-Priest raconte comment, aux palais des Tuileries, la reine avait établi un

stratageme pour retrouver grande diSCrétion.

Fersen dans la

plus

...........cceeviviiieinecennreenennen.

Lors d’une de

visites a Versailles, le frére de la reine, Joseph d’Autriche, est effaré par la frivolité de sa sceur et par la rigueur de I’étiquette de la cour de France.

70

ses

......................

71

Un

an

apres avoir

consommé leur

mariage,

la

reine et le roi sont parents. Voici le récit de la naissance de leur premiere fille. ......................

Mme de

74

Tourzel, gouvernante des enfants de

France, relate une conversation avec MarieAntoinette, ou cette derniere lui explique refuser de fuir pour

ne

pas

quitter

ses

Méme si elle adorait ses enfants,

enfants.

............

77

Marie- Antoinette

permettait pas de les utiliser pour échapper PEtIQUELEE.

ne se

A

..oovviiriirieiiirre

cee

79

Confier I’éducation du dauphin a un gouverneur a €té une des obsessions des révolutionnaires. Comme [I’illustre cette anecdote, la reine s’est battue pour que cela arrive le plus tard

POSSIbIE.

oii

Marie-Antoinette parlait un excellent francais et a rapidement oubli€ sa langue natale. Avec la baronne d’Oberkirch, elle essaye de parler en allemand. ........occcoiiviirinii ee

Pour le comte de La

80

81

Marck, la légereté de

Marie-Antoinette venait de ce qu’elle était incapable d’étre seule. Son entourage en profitait, et il suffisait & quelqu’un d’étre gentil et amusant pour la séduire. La fortune n’était, pour la reine, pas un Crit€re. ..........coovveevvnrnnens

83

Marie-Antoinette a fait nommer, contre les regles les plus élémentaires de 1’étiquette, Mme de Polignac gouvernante des enfants de France. La «

cour en

Avec

est

elle, je

choquée.

ne

suis

plus

........cccceervvienrerviininnnnen,

85

la reine.

88

»

.......ouenee.

RACONTEE

PAR CEUX

281

QUI L'ONT CONNUE

Selon Mme Campan, la mauvaise réputation des amis de la reine a été provoquée par les jalousies des membres de la cour, vexés de ne pas étre de ce cercle proche, mais aussi par les maladresses de Marie-Antoinette, qui les élevait a des postes auxquels ils n’étaient pas dESEINES.

90

Selon le prince de Ligne, Marie-Antoinette s’est entourée de personnes frivoles, mais agréables, car elle détestait 1’arrogance de la cour de Versailles.

94

Une journée de Marie-Antoinette a Versailles.

96

..evvviieeecrreeeerirrcer

nines

..ocoeeieiiiiiiirireeeee,

....

de La Tour du Pin raconte que, des que la reine quittait la chambre, ses dames se pressaient pour la nettoyer au plus vite.

La

marquise

..........

luxueuse dans les théatres de la capitale.

La reine avait

prestigieux

une

loge

La

plus

..................

Troisiéme

premi¢re

Selon le duc de

103

104

partie

reine de La beauté.

le roi, amoureux, cédait aux caprices de la reine. Qui refusait une chose a Marie-Antoinette se retrouvait en délicatesse AVEC LOUIS XVI.

107

Voici le récit d’un concert organisé¢ dans le salon de la Paix, a Versailles, par la reine. Elle se révele €tre une excellente maitresse de CETEIMONIE.

108

Croy,

ooiriiiiiiiiireeiiirierernsesssrnsennsenns

...eveirrrieerrreeerrersrneersseerersneesernaesnns

La reine donnait des fétes fastueuses

Petit Trianon. La baronne d’Oberkirch raconte ici une des plus belles a laquelle elle a assisté.

La modiste Rose Bertin doit

au

110

fortune et sa renommée a sa meilleure cliente: MarieAntoinette. Outre de lui avoir acheté les tenues les plus extravagantes et les plus cheres, la reine I’avait admise parmi ses amis. Ce qui était inconvenant aux yeux de la cour.

113

Lorsque Marie-Antoinette change un é¢lément de sa toilette, les femmes de la cour I’imitent. Dans cet extrait, la reine déclare qu’elle ne portera plus de rose. Quel événement!............

115

sa

...................

Campan relate la premiere fois ou elle a lu, au roi et a la reine, Le Mariage de Figaro

Mme

de Beaumarchais. Marie-Antoinette trouve la piéce « mal congue et dénuée d’intérét ». ......

116

susceptible, s’émeut d’étre moins applaudie qu’avant lorsqu’elle parait a I’Opéra. Ce sont la les premiers signes de son

La

reine, coquette

110)010] 011

1 1

et

(OPPO

118

roi de se joindre au cercle d’amis de la reine. Comme il se retirait a dix heures, et comme sa compagnie imposait des contraintes a ces jeunes gens, le jeu consistait

Le

soir, il arrivait

au

a avancer les aiguilles de la pendule pour que Louis XVI s’en aille au plus vite. ..................

120

RACONTEE

Voici

283

PAR CEUX QUI L’ONT CONNUE

description

de la facon dont se déroulaient les bals de MarieAntoinette. A la magnificence, elle avait ajouté de la fantaisie et de I’originalité. une

passionnante

....................

122

Quatri¢me partie Marie-Antoinette : intrigante. Alors que I’Autriche réclame un renfort militaire a la France, ’empereur demande a MarieAntoinette de faire pression sur Louis XVI pour obtenir I’aide de régiments frangais. La reine ne céde pas aux injonctions de Vienne. .................

129

Le conflit entre Marie-Antoinette et la favorite

de Louis XV, Mme du Barry, est légendaire. Le comte de Saint-Priest en raconte les

OTIZINES. En

plein

.vevverreernreeeensirereeeessrsrennersssasssnneenanesenens

conseil des ministres, Marie-

permet d’envoyer

Antoinette

message au roi pour le convoquer. Louis XVI obéit et suspend la réunion pour retrouver la reine. Le comte de Saint-Priest est effaré d’une telle audace. se

131

un

......

132

Le baron de Besenval relate ici une anecdote représentative du caractére intrusif de Marie-

Antoinette dans les affaires de I’Etat. Elle souhaite ici la disgrace d’un ancien ministre de la Guerre. Le roi est si faible qu’il donne gain de cause a la reine. OROCCEITRDIDLE 20020000200

134

Voici le passionnant récit d’un des plus grands scandales du régne de Louis XVI. Le rachat du chateau de Saint-Cloud par le roi, et ce afin de I’offrir a la reine. C000ICAPINETIRTOPRPETPRUbOIEIPOTROPEROEITOD CEB

Augeard relate les intrigues

J.M.

Marie-Antoinette

137

menées par renvoyer le

pour faire ministre Necker. La encore, on constate grande influence sur un roi indécis.

sa

143

Campan raconte, dans le détail, la fascinante célebre Affaire du Collier, qui fit grand bruit

Mme et

a Versailles et a Paris.

premiere

.coooceeveeriieriiennrreveereinneens

150

la reine, le général Dumouriez constate ’aveuglement de Marie-Antoinette vis-a-vis de la Révolution.

Lors de

sa

Elle est convaincue que,

bientGt, elle

9101010031

et

entrevue

avec

qu’il s’agit d’une passade et le roi retrouveront leur plein

ASTOR

fameuse entrevue dans de Saint-Cloud entre le les comte de Mirabeau et Marie-Antoinette.

Mme

165

Campan relate la jardins du chateau

.......

168

Cinqui¢me partie : La reine captive, déchue. Saint-Priest raconte la journée du 5 octobre 1789, ou les femmes de Paris marchérent sur Versailles et envahirent le

Le comte de

CRALEAU.

..eeevreerveriiiiirereeerrerrenrnnisesseseanenssessnrenes

173

RACONTEE

285

PAR CEUX QUI L'ONT CONNUE

la pression populaire, la famille royale quitte le chateau de Versailles pour le palais de Tuileries, & Paris. Mme Campan fait le récit des premiers jours de Louis XVI et de Marie-Antoinette dans la capitale.

Le 6 octobre,

sous

.................

180

Récit méconnu du premier projet de fuite du palais des Tuileries de la reine. Marie-Antoinette renonce quelques jours avant le départ. Elle refuse de

quitter

le roi.

POP

ONOIRNCIAENOOEQEURPOEORNSIOOIOPIOIIPEIBPIOICETRETS

183

général Dumouriez comment ses propres gardes, aux Tuileries, la menacent quotidiennement.

190

la Constitution. Aprés avoir feint [I’enthousiasme devant des révolutionnaires satisfaits, elle confie a Mme Campan n’avoir aucune illusion sur ces personnes qui veulent la fin de la monarchie. Elle montre, en cela, plus de lucidit¢ que Louis XVI.

191

Marie-Antoinette raconte

au

........ccceceiineieennne

La reine est contrainte

d’accepter

La duchesse de Tourzel fait le récit

complet

de

la fuite a Varennes, de |’arrestation et du retour de la famille royale & Paris. Son témoignage est capital dans la mesure ou elle était dans la

voiture

avec

le roi, la reine et leurs enfants.

....

juin 1792, anniversaire du serment du Jeu de Paume, le peuple envahit une premiére fois le palais des Tuileries. Marie-Antoinette va a la rencontre des insurgés et répond a leurs invectives avec courage et dignité.

193

Le 20

226

Le 10 aolt

1792, la Commune de Paris organise

insurrection décisive. Des milliers de Parisiens assaillent les Tuileries. La famille royale est contrainte d’abandonner le palais et de se réfugier a I’ Assemblée nationale. Pendant cet événement, la duchesse de Tourzel n’a pas quitté la reine. Alors

qu’elle

233

’enceinte de I’ Assemblée Marie-Antoinette la nationale, apprend confiscation de ses biens et la saisie de sa est dans

COITESPONAANCE. Le roi et la

.ccovvuvrrerrireirierirrierreesierenenens

239

reine, enfermés dans I’Assemblée

nationale, assistent MONAICRIE.

au

vote sur la fin de

ooivvieeiiiiice

eer

la

ere

241

la reine quittent, dans la dignité, I’ Assemblée nationale pour la prison du Temple. La duchesse de Tourzel relate cette scene bouleversante a laquelle elle a assisté.

244

Interrogatoire préalable au proces de la reine par des représentants de la Convention nationale.

250

Le roi

et

..............

..

Enoncé des chefs d’accusation contre Marie-

ANTOINCIE.

onvvrvreierneereeenrenrnsnssssecsnsesssesnsesssosasens

Réquisitoire

de I’accusateur Tinville, au début du proces.

252

public, Fouquier.........ccvvvennnaen

270

Annexe

Deux lettres

décryptées

Axel de Fersen.

de Marie-Antoinette a

.....ccccoviviinivnniennnninnineennne,

277

Dans la collection Les Cahiers

Rouges

Andreas-Salomé Lou : Friedrich Nietzsche & Iravers ses aauvres Anthologle . Napoléon raconté par ceux qui I'ont connu » Le Cahier Rouge des chats Arbaud Joseph d': La Béte du Vaccarés Audibertl Jacques : Les Enfants naturels s L'Opéra du monde Audoux Marguerite : Marie-Claire suivl de I'Atelier de Marie-Claire Augléras Francois : L'Apprenti sorcier » Domme ou I'essal d occupation = Un voyage au mont Athos = Le Voyage des morts Aymé Marcel | Clérambard = Vogue la galére Barbey d'Aurevilly Jules : Les Quarante médaillons de [Académie Baudelaire Charles : Lettres inédites aux slens Bayon : Haut fonctionnaire Bazin Hervé : Vipére au poing Beck Béatrix : La Décharge = Josée dite Nancy L'enfant chat Becker Jurek : Jakob le menteur Beesrbohm Max : L'Hypocrite heureux Begley Louis : Une éducation polonaise Benda Julien Tradition de l'existentialisme = La Trahison des clercs Berger Yves: Le Sud Berl Emmanuel : La France irréelle = Méditation sur un amour défunt = Rachel et autres graces = Les Impostures de I'histoire Berl Emmanuel, Ormesson Jean d’: Tant que vous penserez a moi Bernard Tristan Mots croisés Besson Patrick : Les Freres de la consolation Bibesco Princesse : Catherine-Paris = Le Confesseur et les poétes Bierce Ambrose : Hisloires impossibles = Morts violentes Bodard Lucien : La Vallée des roses Bosquet Alain : Une mére russe Brenner Jacques Les Petites filles de Courbelles Breton André, Deharme Lise, Gracq Julien, Tardieu Jean . Farouche a quatre feuilles Brincourt André . La Parole dérobée Bukowski Charies : Au sud de nulle part = Factotum = L'amour est un chien de ['enfer {1 = ['amour est un chien de l'enfer 12 = Le Postier = Souvenirs d'un pas grand-chose = = Women Nouveaux Contes de la folie ordinaire = Hollywood = Je t'aime, Albert = Journal d'un vieux dégueulasse Burgess Anthony : Pianistes s Mais les blondes préférent-elles les hommes ? Butor Michel : Le Génie du lieu Caldwell Erskine : Une lampe, le soir... Calet Henri : Contre l'oubli » Le Croquant Indiscret Capote Truman : Priéres exaucées Carossa Hans Jounal de guerre Cendrars Blaise : Hollywood, La Mecque du cinéma = Moravagine s Rhum, I'Aventure de Joan Galmot = La Vie dangsreuse Cézanne Paul : Correspondance Chamson André : L'Auberge de I'abime = Le Crime des justes Chardonne Jacques Ce que je voulais vous dire aujourd'hui = Claire = Lettres & Roger Nimier » Propos comme ¢a = Les Varais = Vivre a Madére Charles-Roux Edmonde : Stéle pour un batard Chéteaubriant Alphonse de : La Briére Chatwin Bruce : En Pstagonie = Les Jumeaux de Black Hill » Utz = Le Vice-roi de Quidsh = Le Chant des pistes *

*

.

:

Chessex Jacques : L'Ogre Claus Hugo : La Chasse aux canards

Cocteau Jean : La Corrida du 1% mai = Les Enfants temibles = Essai de critique indirecte » Journal d'un inconnu = Lettre aux Américains = La Machine infernale » Portraitssouvenir = Reines de la France Combescot Pierre : Les Filles du Calvaire Consolo Vincenzo : Le Sourire du marin inconnu Cowper Powys John : Camp retranché Curtis Jean-Louis : La Chine m'inquiéte Dali Salvador: Les Cocus du vieil art moderne Daudet Léon : Les Morticoles = Souvenirs Iittéraires Degas Edgar : Lettres Deltell Joseph: Choléra = La Deltheillerie = Jeanne d'Arc = Jésus Il = Lafayette = Les = Poifus Sur le fleuve Amour Desbordes Jean : J'adore Dhétel André : Le Ciel du faubourg = L Tle aux oiseaux de fer Dickens Charles : De grandes espérances Dickens Charles et Collins Wilkie : Voie sans issue Donnay Maurice : Autour du chat noir Dos Passos John : Rossinante reprend la route Doubrovsky Serge : Le Livre brisé Dreyfus Robert : Souvenirs sur Marcel Proust Dumas Alexandre : Catherine Blum = Jacquot sans Oreilles Eco Umberto : La Guerre du faux Ellison Ralph - Homme invisible, pour qui chantes-tu ? Fallaci Oriana : Un homme Fernandez Dominique : Porporino ou les mystéres de Naples » L'Etoile rose Fernandez Ramon. Messages = Moliere ou I'Essence du génie comique = Proust = Philippe Sauveur Ferreira de Castro A. : Forét vierge = La Mission = Terre froide Fitzgerald Francis Scott. Galsby le Magnifique = Un légume = Des Livres et une Rolls Fouchet Max-Pol : La Rencontre de Santa Cruz Fourest Georges : La Négresse blonde suivie de Le Géranium Ovipare Frank Bernard : Le Dernier des Mohicans Freustié Jean : Le Droit d'ainesse = Proche est la mer Frisch Max Stiller Funck-Brentano Frantz : La Cour du Roi-Soleil Gadda Carlo Emilio : Le Chateau d'Udine Galey Matthieu : Les Vitamines du vinaigre Gallols Claire : Une fille cousue de fil blanc Garcla Marquez Gabriel : L'Automne du patriarche = Chronique d'une mort annoncée Des feuilles dans la bourrasque = Des yeux de chien bleu » Les Funérallles de la Grande Mémé = L'Incroyable et triste histoire de la candide Erendira et de sa grandmére diabolique = La Mala Hora = Pas de lettre pour le colonel » Récit d'un naufragé Garnett David La Femme changée en renard Gauguin Paul Letires a sa femme et & ses amis Genevoix Maurice : La Bolte a péche = Raboliot Gilbert & George Conversation Intime, avec Frangois Jonquet Ginzburg Natalia : Les Mots de la tribu Glono Jean : Colline = Jean le Bleu = Mort d'un personnage = Naissance de I'Odyssée » Que ma joie demeure = Regain = Le Serpent d'éfolles » Un de Baumugnes = Les Vraies richesses Girard René : Mensonge romantique et vérita romanesque Giraudoux Jean: Adorable Clio = Bella = Eglantine = Lectures pour une ombre = La Menteuse = Siegfried ef le Limousin = Supplément au voyage de Cook » La guerre de Troie n'aura pas lieu Glaeser Ernst : Le Dernier civil Gogol Nicolas : Il faut aimer la Russie Gordimer Nadine : Le Conservateur Gorki Maxime et Tchekhov Anton: « Merci, Dr Tchekhov » -

.

*

*

Gourmont Remy de : Le téléphone a-t-il tant que cela augmenté notre bonheur ? Goyen William : Savennah Groult Benolte : Ainsl soit-elle Guéhenno Jean : Changer la vie Guilbert Yvette : La Chanson de ma vie Guilloux Louls : Angling « Dossier confidentiel « Hymenée = La Maison du peuple Gurgand Jean-Noé! : Israbliennes Haaedens Kiéber: Adios = L'Eté finft sous les tilleuls = Magnolia-Jules/L'Ecole des parents = Une histoire de la littérature frangaise

Halévy Daniel . Pays parisiens Hamsun Knut: Au pays des contes = Vagabonds Heller Joseph : Catch 22 Hémon Louis: Ballling Malone, pugliiste s Monsieur Ripois et la Némeésis

s

Maria

Chapdelaine Herbart Pierre : Histoires confidentielles Hesse Hermann : Siddhartha Ingres : Ecrits sur l'art Isherwood Christopher : Adieu & Berlin » Mr Norris change de train = La Violette du Prater = Un homme au singulier = Tous les conspirateurs = Le Lion et son ombre Istratl Panait : Les Chardons du Baragan James Henry : Les Journaux Jardin Pascal : Guerre aprés guerre suivi de La Guerre a neuf ans Jarry Alfred : Les Minutes de Sable mémorial Jouhandeau Marcel: Les Argonautes a Elise architecte Jullian Philippe, Minoret Bernard : Les Morol-Chandonneur Janger Ernst : Rivarol et autres essals = Le Contemplateur solitaire Kafka Franz . Journal » Tentation au village Kessler Comte : Cahiers, 1918-1937 Kipling Rudyard : Souvenirs de France Klee Paul. Journal La Varende Jean de : Le Centaure de Dieu La Viile de Mirmont Jean de : L'Horizon chimérique Lanoux Armand : Maupassant, le Bel-Ami Laurent Jacques Croire a Nol = Le Petit Canard = Les sous-ensembles flous = Les dimanches de Mademoiselle Beaunon Le Golif Louis-Adhémar-Timothée: Cahiers de Louis-Adhémar-Timothée Le Golif, dit Borgnefesse, capitaine de la flibuste Léautaud Paul : Bestiaire Lenotre G.: Napoléon Croquis de I'épopée = La Révolution par ceux qui l'ont vue = = Sous le bonnet rouge Versailles au temps des rols Levi Primo : La Tréve Levin Hanokh : Popper Lilar Suzanne : Le Couple Loos Adolf: Comment doit-on s'habiller ? Lowry Malcolm : Sous le volcan Mac Orian Pierre; Marguerite de la nuit Maeterlinck Maurice Le Trésor des humbles Maiakowsk! Viadimir : Théatre Maller Norman : Les Armées de la nuit = Pourquoi sommes-nous au Vietnam ? = Un réve américain Malllet Antonine : Les Cordes-de-Bois » Pélagie-la-Charrsite Malaparte Curzio : Technique du coup d'Etat » Le bonhomme Lénine Malerba Luigi : Saut de la mort = Le Serpent cannibale Mallea Eduardo : La Barque ds glace Malraux André : La Tentation de 'Occident Malraux Clara : ...Et pourtant j'étals libre » Nos vingt ans Mann Heinrich : Professeur Unrat I'Ange bleu = Le Sujet = Le Sujet de 'empereur Mann Klaus : La Danse pieuse = Mephisto = Symphonie pathétique s Le Volcan —

.

|

Les Maitres » Marlo et le magicien » Sang réservé Mauriac Claude : André Breton Aimer de Gaulle Maurlac Frangois . Les Anges noirs » Les Chemins de la mer = Le Mystére Frontenac = La Pharisienne = La Robe prétexte = Thérése Desqueyroux = De Gaulle Mauriac Jean : Mort du général de Gaulle Maurols André: Ariel cu la Vie de Shelley = Le Cercle de famille » Choses nues = Don Juan ou la Vie de Byron = René ou la Vie de Chateaubriand = Les Silences du colonel Bramble précedé de En retrouvant le général Brambles Tourguéniev » Voltaire Mistral Frédéric : Mireille/Mirgio Monnler Thyde : La Rue courte Monzle Anatole de Les Veuves abusives Moore George : Mémoires de ma vie morte Morand Paul: Air indien = Bouddha vivant »« Champions du monde = L'Europe galanle s Lewis et Iréne » Magie noire = Rien que la terre = Rococo Mutis Alvaro : La Demiére Escale du tramp steamer s llona vient avec la pluie » La Neige de I'Amiral = Abdul Bashur = Le dernier visage = Le rendez-vous de Bergen Nabokov Vladimir: Chambre obscure s Un bel morir Nadolny Sten : La Découverte de la lenteur Naipaul V.S. : Le Masseur mystique » Crépuscule sur Islam = Jusqu'au bout de la foi s L'Enigme de I'arrivée = La Moitié d'une vie » Les Hommes de paille Némirovsky irene : L'Affaire Courilof = Le Bal » David Golder » Les Mouches d'automne précédé de La Niania et Suivi de Naissance d'une révolution Nerval Gérard de : Posmes d'Outre-Rhin Nicolson Harold : Journal 1936-1942 Nizan Paul : Antoine Bloyé Nourissler Frangois : Un petit bourgeois Nucéra Louis : Mes ports d'attache Obaldia René de : Le Centenaire a Innocentines = Exobiographie Pange Pauline de : Comment j'ai vu 1900 s Confidences d'une jeune fille Pelsson Edouard: Hans le marin = Le Pilote » Le Sel de la mer Penna Sandro. Poésies = Un peu de fiévre Peyré Joseph : L'Escadron blanc = Matterhorn » Sang et Lumieres Philippe Charles-Louis : Bubu de Montparnasse Pleyre de Mandlargues André : Le Belvédére =» Deuxiéme Belvédére = Feu de Braise Mann Thomas : Altesse royale

=

»

.

Ponchon Raoul: La Muse au cabaret Poulallle Henry : Pain de soldat » Le Pain quotidien Privat Bernard : Au pied du mur Proulx Annie: Cartes postales » Nopuds et dénousment = Les pieds dans la boue = C'est trés bien comme ga Proust Marcel : Albertine disparue = Radiguet Raymond : Le Diable au corps suivi de Le Bal du comte d'Orgel Les jouss en feu Ramuz Charles-Ferdinand: Aline =» Derborence = Le Gargon savoyard = La Grande Peur dans la montagne s Jean-Luc persécuté = Joie dans le clel Reboux Paul ot Muller Charles : A la maniere de... Revel Jean-Frangols : Sur Proust Rheims Maurice La vie d'artiste (1. Les artistes ; 2. L'ar) Richaud André de: L'Amour fralermel = La Barette rouge = La Douleur = L'Elrange Visiteur « La Fontaine des lunatiques Rilke Rainer-Maria : Lettres a un jeune poéle Rivoyre Christine de : Boy = Le Petit matin Robert Marthe : L'Ancien et Ie Nouveau Rochefort Christiane : Archaos = Printemps au parking = Le Repos du guertier .

Rodin Auguste : L'Art Rondeau Daniel: L'Enthousiasme Roth Henry L'Or de la terre promise Rouart Jean-Marie : lis ont choisi la nuit Rutherford Mark : L'Autobiographie de Mark Rutherford .

Sachs Maurice ; Au temps du Besuf sur le toit Sackvllle-West Vita : Au temps du rol Edouard Sainte-Beuve : Mes chers amis... Sainte-Soline Claire . Le Dimanche des rameaux Saint Jean Robert de : Journal d'un journaliste = Passé pas mort Shakespeare Willism: Macbeth, traduit par Marcel Schwob = Parle plus bas si c'est d'amour Schnelder Peter : Le Sauteur de mur Schoendoertfer Plerre : L'Adleu au roi Sclascia Leonardo: L'Affalre Moro » Du c6té des infidéles = Pirandello et la Sicile Semprun Jorge : Quel beau dimanche Serge Victor: Les Demiers lemps = S'il est minuit dans le siecle Sleburg Friedrich : Dieu est-il Frangais ? Silone Ignazio : Fontarama = Le Secret de Luc = Une poignbe de mires Solfenitsyne Alexandre : L'Erreur de I'Occident Soriano Osvaldo: Jamais plus de peine ni d'oubli = Je ne vous dis pas adieu... = Quartiers d’hiver Soupault Philippe : Poémes et poésies

Stéphane Roger: Chaque homme est lié au monde Suarés André Vues sur I'Europe Thailade Laurent : Féte antionale et autres poemes

=

Portrait de I'aventurler

-

Tellhard de Chardin Pierre : Ecrits du temps de la guerre 1916-1919 = Genése d'une pensée = Lettres de voyage Theroux Paul : La Chine & petite vapeur » Patagonie Express = Railway Bazaar = Voyage excentrique et ferroviaire autour du Royaume-Uni Twaln Marc : Quand Satan raconte la terre au Bon Dieu Vallland Roger: Bon pied bon ceil » Les Mauvais coups = Le Regard froid = Un jeune homme seul =» Les Liaisons dangereuses ou La vertu des libertins Van Gogh Vincent: Lettres a son frére Théo = Lettres & Van Rappard Vasari Giorgio : Vies des artistes = Vies des artistss, I! Vercors : Sylva Veriaine Paul : Choix de poésies Vitoux Frédéric : Bébert, le chat de Louis-Ferdinand Céline Vollard Ambroise : En écoutant Cézanne, Degas, Renoir Vonnegut Kurt: Galdpagos = Barbe-Bleue Wassermann Jakob : Gaspard Hauser ou la pareses du coeur Webb Mary : Sarn White Kenneth : Lettres de Gourgounel = Terre de diamant Whitman Walt : Feuilles d’herbe Wilde Oscar : Aristote a I'heure du thé = L'Importance d'étre Constant Wittig Monique et Zelg Sande . Brouillon pour un dictionnaire des amantes Wolfromm Jean-Didier: Diane Lanster = La Legon inaugurale Zola Emile Germinal Zola Emile, Alexis Paul, Céard Henry, Hennique Léon, Huysmans JK, Maupassant Guy de : Les Soirées de Médan 2Zwelg Stefan : Brdlant secret = Le Chandelier enterré » Erasme = Fouché = Marie Stuart = Marig-Antoinette =» La Peur = La Pitié dangereuse = Souvenirs et rencontres = Un caprice de Bonaparte .

Cet ouvrage a été imprimé par CPI BUSSIERE pour le compte des Editions Grasset en octobre 2016

N° d’édition

19618

:

N° d’ impression

:

2025554

Dépdt légal : octobre 2016 Imprimé en France.

écrits par des personnes qui ont célébre des reines de France. Sa

Voici des

textes

la

plus portraitiste officielle, Elisabeth Vigée Le Brun, ses plus proches amies, comme la princesse

connu

de Lamballe,

sa

femme de chambre, Madame

Campan, bien d’autres encore. Tous témoins de premiére main, ils racontent la MarieAntoinette privée et publique. Ils réveélent son intimité, sa parole, ses gotits, mais aussi la de

nature

enfants,

ses

son

rapports

influence

avec

politique.

sion de découvrir des anecdotes

le roi

et

ses

Voici 1'occararement

rela-

premiére danse dans la Galerie des glaces, aprés son mariage avec Louis XVI, ou encore son opiniatreté lors de son proces. tées,

comme sa

Une Marie-Antoinette charmante

frivole

et

irritante,

appliquée, ingénue et déterminée, naive, parfois calculatrice, toujours

et

souvent

attachante. En annexe, et pour la

lume,

on

trouvera

premiére fois

deux lettres

en

décryptées

vo-

en

2016 de Marie-Antoinette a Axel de Fersen.

Anthologie

[ISBN

:

réalisée

et

préfacée par Arthur

Chevallier

978 2 240 86241 3

www.

ISSN

9,80 €

9778224686243

pros valable

France

en

grasset.r

0756-7 170 R3-2027-5

2016-XI