Jean Ray


245 101

French Pages 438 [434] Year 1980

Report DMCA / Copyright

DOWNLOAD PDF FILE

Table of contents :
Sommaire
Thomas Owen :
"Épigraphe"
Avant-propos
François Truchaud : "Les cercles fantastiques"
Jacques Van Herp : "Avant-propos"
Témoignages
Albert Van Hageland : "Jean Ray, le magicien nocturne"
Roger d'Exsteyl : "Jean Ray tel que je l'ai connu"
Père Pierre Pirard : "De l’autre côté avec Jean Ray"
Rémy Renard :
"Souvenirs"
Jacques Van Herp : "Avec Jean Ray on ne sait jamais..."
Marc Vuijlsteke : "Repères biographiques"
Jean Ray par lui-même
Biographie racontée
Les écrivains que j'ai connus
Le métier d’écrivain
Le fantastique et la S.F.
Les mathématiques
La mer
Aux relais du passé : La Belle Journée
Le Danseur solitaire
La Bande des Matuchas
La Rue au nom perdu
L’Officine hollandaise
L’Ombre casquée
Les Sombres Six-Semaines
La Hantise des carrefours
L’oeuvre
Jacques Van Herp : "L’oeuvre de Jean Ray"
Les pages retrouvées de Jean Ray
Quelques pages de "Les Sept Châteaux du roi de la mer"
Le plan et quelques pages de "Malpertuis"
Fragment de "L’Énigme mexicaine"
Le plan des "Derniers Contes"
Fragments de "Saint-Judas-de-la-nuit"
"Aux Lisières des ténèbres"
Études
Maurice Lévy : "Jean Ray et le genre noir"
Jacques Finné : "Jean Ray ou 'la cuisine des anges' "
Père Pierre Pirard : "Jean Ray le fantastique"
Serge Hutin : "Jean Ray et les doctrines secrètes"
Fernand Verhesen : "L’Écriture de Jean Ray"
Jacques Van Herp : "L’univers de Jean Ray"
Marc Vuijlsteke : "Les univers intercalaires de Jean Ray"
Jacques Van Herp : "Les brouillons de Jean Ray"
Jacques Van Herp : "Quelques sources de Jean Ray"
Christian Delcourt : "Jean Ray et le Magasin Pittoresque"
Christian Delcourt : "L’Heptaméron et le Grimoire Stein"
Marc Vuijlsteke : "Jean Ray journaliste"
Harry Dickson
Jacques Van Herp : "Le monde de Harry Dickson"
Colette Baribeau : "Harry Dickson : typologie"
Pierre-Jean Rémy : "L’Accordéoniste et la Photographie"
Jean Ray : " 'Le Polichinelle d’acier' "
John Flanders
Jacques Van Herp : "John Flanders"
Jean Ray
Dix Shellings
Poor Jacky
Le dieu Foera
Le Secourable Saint Fidèle
Jean Ray et le cinéma
François Truchaud : "À la recherche de Harry Dickson"
Les aventures de Harry Dickson : entretien avec Alain Resnais
Alain Resnais : "Les aventures de Harry Dickson : cinq extraits du découpage"
Serge Bertran : "Jean Ray au cinéma"
Danny De Laet : "Filmographie"
Textes de Jean Ray
Les mystères qui ne furent jamais éclaircis :
L’Homme aux yeux de hibou / Le Médecin tragique
Histoire d’une boule de cristal
Le Pharmacien ensorcelé
L’Étudiant blanc
Le Trésor fantôme
La Femme au parapluie rouge
La Rue de Monsieur Catermole
Le Tueur et le Fantôme
Retour à l’aube
Lettre à...
Les Soliloques de Monsieur Pouchet
La Coupe danoise
Ombre d’escale
Histoire sans titre
Étude critique de "Dans l’épouvante" de H. H. Ewers
Étude critique de "Gueux de Brousse" de Jean Renaud
Bibliographie par Joseph Peters
Iconographie
Recommend Papers

Jean Ray

  • 0 0 0
  • Like this paper and download? You can publish your own PDF file online for free in a few minutes! Sign Up
File loading please wait...
Citation preview

This page intentionally left blank

erne Les Cahiers de l’Herne paraissent sous la direction de CONSTANTIN TACOU

Nous remercions Anatole Dauman (Argos Films), Alain Resnais et Frédêric de Towamicki, de nous avoir autorisés à reproduire des extraits d u découpage des Aventures de Harry Dickson. Nous remercions ègalement Georges Herscher (Editions d u Chêne) et Alain Resnais de nous avoir autorisés à reproduire des photos du I a l b u m Repérages. Nous remercions' enfin André Gœffers de nous avoir autorisés à publier les photos prises par lui de Jean Ray, ainsi que tous ceux qui nous ont permis de réunir l'iconographie d u présent Cahier,

F. T,

@ Editions de L'Herne 41, rue de Verneuil - 75007 PARIS Tous droits réservés pour tous pays Imprimé en France

ISBN-2-85 197-038-0 Ce cahier a été édité avec le concours du Centre National des Lettres

Jean Ray

Ce cahier a été ddg6 par François Tnichaud et Jacques Van Herp

Sommaire

Thomas Owen

Epigraphe

11

Avant-propos François Truchaud Jacques Van Herp

Les cercles fantastiques Introduction

15 17

Témoignages Albert Van Hageland Roger d’Exsteyl Père Pierre Pirard Rémy Renard Jacques Van Herp Marc Vuijlsteke

Jean Ray, le magicien nocturne Jean Ray tel que je lai connu De l’autre côté avec Jean Ray Souvenirs Avec Jean Ray on ne sait jamais.,. Repères biographiques

23 27

29 33 36 47

Jean Ray par lui-même Biographie racontée Les écrivains que j a i connus

55 59 7

Le métier d’écrivain Le fantastique et la S.F. Les mathématiques La mer Aux relais d u passé :La Belle Journée Le Danseur solitaire La Bande des Matuchas La Rue au nom perdu L’Officine hollandaise L’Ombre casquée Les Sombres Six-Semaines La Hantise des carrefours

65 67 69 72 77 80 83 86 88 90 93 97

L’œuvre Jacques Van Herp

L’œuvre de Jean Ray 103 Les pages retrouvées de Jean Ray : Quelques pages de U Les Sept Châteaux d u roi de la m e r s 110 Le plan et quelques pages de U Malpertuis m 114 Fragment de U L’Enigme mexicaine v 121 Le plan des U Derniers Contes n 124 Fragments de «Saint-Judas-de-la-nuitm136 U Aux Lisières des ténèbres n 158

Études Maurice Lévy Jacques Finné Père Pierre Pirard Serge Hutin Fernand Verhesen Jacques Van Herp Marc Vuijlsteke Jacques Van Herp Jacques Van Herp Christian Delcourt Christian Delcourt Marc Vuijlsteke

8

Jean Ray et le genre noir Jean Ray ou U la cuisine des anges a Jean Ray le fantastique Jean Ray et les doctrines secrètes L’Ecriture de Jean Ray L’univers de Jean Ray Les univers intercalaires de Jean Ray Les brouillons de Jean Ray Quelques sources de Jean Ray Jean Ray et le Magasin Pittoresque L’Heptaméron et le Grimoire Stein Jean Ray journaliste

187 191 205 208 21 1 216 234 248 25 1 254 263 266

Harry Dickson Jacques Van Herp Colette Baribeau Pierre-Jean Rémy Jean Ray

Le monde de Harry Dickson Harry Dickson : typologie L’Accordéoniste et la Photographie U Le Polichinelle d’acier D

27 1 282 292 29 5

John Flanders Jacques Van Herp Jean Ray

John Flanders Dix Shellings Poor Jacky Le dieu Foera Le Secourable Saint Fidèle

301 306 308 310 313

Jean Ray et le cinéma François Truchaud Entretien avec Alain Resnais Alain Resnais Serge Bertran Danny De Laet

A la recherche de Harry Dickson

319

Les aventures de Harry Dickson Les aventures de Harry Dickson : cinq extraits d u découpage Jean Ray au cinéma Filmographie

323 328 34 1 344

Textes de Jean Ray Les mystères qui ne furent jamais éclaircis : L’Homme aux yeux de hibou/Le Médecin tragique Histoire d’une boule de cristal Le Pharmacien ensorcelé L’Etudiant blanc Le Trésor fantôme La Femme au parapluie rouge La Rue de Monsieur Catermole Le Tueur et le Fantôme Retour à l’aube ... Lettre à... Les Soliloques de Monsieur Pouchet La Coupe danoise Ombre d’escale Histoire sans titre Étude critique de U Dans l’épouvante m de H. H.Ewers Étude critique de U Gueux de Brousse de Jean Renaud

Joseph Peeters

Bib1iographie

349 354 358 36 1 365 368 37 1 374 376 378 38 1 384 387 390 392 395 397 9

n

1

Thomas Owen

Il faut saluer ce maître d u sel et d u soufre, d u visqueux et d u glacé, ce génie de l’innommable, Au centre de l’épouvante, immobile comme une pierre grise, il tient fermés à demi ses méchants eux d acier. I1 a tendu ses pièges, tissé ses toiles velues, creusé les trappes ténébreuses dans les couloirs de notre démarche égarée. A p rochez! Approchez donc La porte verte s’ouvre à pic s u r la noire Tamise; le miroir ranchi nous jette au visage l’haleine d u néant; le gantelet de fer, Drison d’une L’engoulevent fait trembler Berlichingen. main morte, poursuit sa vie maudite Ap rochez donc. Jean Ray vous fait si ne. S u r son torse blême voyez courir la noire tarentuye. S u r son dos, touchez d u doigt yes mauves cicatrices de cette bagarre avec l’invisible ou les matelots lettons tués à Rotterdam. Vous qui êtes attirés par le mystère et sa sœur aux yeux de jade, la Peur, prenez le breuvage toxique que vous tend ce vieil homme d’une infernale jeunesse.

F

...

...

Thomas Owen

Introdu

e

iques François Truchaud

J’ai tracé à la craie des cercles sur le mur d’en face. Ils sont vides et noirs, mais ne le resteront pas. Ce sont de grands hublots ouverts sur un monde à naitre encore. Les mondes qui naissent. comme ceux qui meurent, sont pleins d’épouvante. 8 JEAN RAY: E Les Cercles de I’Epouvante

De Lovecraft à Jean Ray ...novembre 1969, le numéro de l’Herne consacré à Jean Ray. De la Nouvelle-Angleterre, Providence, à la Belgique, la ville de Gand. La n série fantastique n se poursuit par-delà les années, les rêves s’accomplissent. Déjà dans le Cahier Lovecraft, Jacques Van Herp signalait les analogies entre les œuvres de ces auteurs, par Hodgson interposé ou non; les cercles les reliant étaient évidents. Voici ce Cahier ui est la recherche d’un homme et de son mystère (arracher les masque3 mais aussi l’interrogation de son œuvre, gigantesque, perdue et retrouvée (les fragments). Recherche patiente, de n bénédictin », de Van Herp dont je salue ici le travail immense, lui qui eut la chance de connaître Jean Ray et d’être son ami. Ce patient travail souterrain, collectif ou individuel, est belge en grande majorité, et c’est bien normal lorsqu’il s’agit d’un fantastique typiquement flamand. 11 ne s’agissait pas de démêler le vrai du faux, la réalité de la légende, soigneusement tissée autour de lui et de son œuvre par Jean Ra . Les textes sont là, encore à découvrir ... l’œuvre n’en finit pas. 11 aurait fa lu au moins deux autres Cahiers pour étudier à fond le Jean Ray des a Harry Dickson n et le Jean Ray/John Flanders. Mais les cercles, loin de se refermer, s’écartent et fuient devant nous. L’œuvre reste ouverte! Ainsi, quelque temps avant que ce

A HPL.. 1980, celui-ci, consacré

r

15

numéro soit a bouclé s, Van Herp apprenait l’existence d’un roman de John Flanders Slumber ValZey,commençant au XVIII* comme un roman histori ue et se poursuivant par la découverte d’un pays situé sous l’Angleterre avec es hommes bleus, agés de 3 O00 ans, etc.! Une vie n’y suffirait pas, et les multiples visages de l’auteur de Malpertuis n’ont pas tous été découverts encore! Les cercles fantastiques sont concentriques, certes. Ils se rejoignent, se coupent, s’interpénètrent, se recouvrent parfois. Le cercle d’HPL s’est agrandi, rejoignant celui de Jean Ray. Et si leur lieu géométrique était Providence!Ainsi les rues du film de Resnais appartiennent autant à Lovecraft qu’à Jean Ray. Et si a Harry Dickson I> nous semble exemplaire, n’est-ce pas parce que toute en uête est une quête... Quête du Fantastique chez Jean Ray, à la fois identique et ifférente de celle de Lovecraft, d’Howard, d’Hodgson et d’autres. Cercles de l’épouvante... cercles de lumière. Ils deviennent de plus en plus visibles et apparaissent en surface. Le rand Dessin devient perceptible, il prend forme et s’organise. Les pièces cfU puzzle s’ajoutent et s’assemblent patiemment. Les trous se bouchent, le visage (réel ou non) apparaît. Jean Ray prend place aux côtés de Lovecraft, d’autres suivront peut-être. Aurait-il aimé cette U consécration B? Qui pourrait le dire? L’œuvre est là, à la fois présente et lointaine, se refusant à nous, nous échappant. Les cercles se dérobent à nous, et c’est aussi bien comme cela. Le mystère demeure. A la phrase de Lovecraft : G J’ai rêvé encore plus que je n’ai écrit D ( a Much that I have written, I have dreamed B) répond la phrase de notre auteur: ((Avec Jean Ray on ne sait jamais ... B Cette phrase reviendra en constant leitmotiv à travers ces études qui sont une enquête menée sur l’œuvre et une quête de l’homme et de son visage. Mais les rêves ne se laissent pas facilement ap rivoiser! Jean Ray ans la cage aux lions...la porte est ouverte... il ne nous reste plus qu’à entrer à notre tour ...

3

3

B

Février 1977 François Truchaud

16

,

Nous tenons tout d’abord à remercier Mme de Langhe, la fille de Jean Ray, et Charles Dewismes (Henri Vernes) qui nous ont communiqué manuscrits et dactyloscripts, inédits pour la plupart, et sans l’examen desquels ce Cahier n’eût pu restituer l’œuvre et l’image de l’auteur, Nous remercions également MM.Baronian et Van Hageland, respectivement directeur littéraire de Marabout et agent littéraire, pour l’amabilité avec laquelle ils nous autorisèrent à reproduire des fragments de Jean Ray, quand ils ne nous apportèrent pas eux-mêmes des textes inédits ou pratiquement inconnus. Grâces soient rendues ici à tous. Nous prévenons maintenant le lecteur. Le portrait qu’il dressera après avoir parcouru ces études, ces notes, ces documents, sera forcément incomplet, et ce pour diverses raisons. Tout d abord il y a l’homme. Sa biogra hie n’est point d’une limpidité parfaite, en dé it des efforts d’un certain nom re de chercheurs. Où allait Jean Ray lorsqu’il Bisparaissait pour deux ou trois mois? Nul n’en sait rien, et il serait bien vain de chercher preuves ou documents écrits. Et il y a la légende Jean Ray! Nous n’en parlerons uère. Car tel n’est pas notre dessein. Cette légende, de pittoresque au départ, evint vite blessante ou même avilissante. D’un U flibustier B on passait à un escarpe, on parlait de a sa gueule de voyou B. 11 en souffrit :

t

3

a Il va de soi ue vous pouvez donner mon adresse à l’étudiant préparant la thèse hasar euse des poètes maudits, ce doit être un garçon courageux pour y parler sans doute assez lori uement de Jean Ray (voyou non dépourvu de talent (sic) Académie ife Belgique) aux pères conscrits de l’Alma Mater. B 27 janvier 1957

3

17

I

On comprend l’irritation de ses amis gantois. Quand le Dr Urbain Thiry déclarait à Jean Ray que sa gloire était suffisamment grande pour n’avoir pas besoin de ce renom de mauvais aloi, on ne peut que l’applaudir. Seulement certains allèrent trop loin dans l’autre sens, niant en bloc, allant jusqu’à repousser les témpignages ne cadrant pas avec l’image qu’ils proposaient : a un mythomane n ayant jamais quitté Gand B (on en donnera quelques exemples infra). Dans Jean Ray par lui-même on trouvera, entre autres, des fragments biogra hiques, vrais ou faux du point de vue historique, mais certainement vrais U point de vue psychologique. C’est ainsi que Jean Ray se voyait, qu’il voulait qu’on le connut, et c’est là qu’il puisait les souvenirs propres à alimenter son œuvre. Y distinguer le vrai du faux est finalement de peu d’importance. N’en déplaise à certaines écoles critiques, un auteur se juge sur son œuvre et non sur des indiscrétions. ]Et si son imagination créatrice s’est alimentée non à la réalité vécue, mais au passé imaginaire qu’il se serait for é, un monde de souvenirs fictifs où il puisait avec la même abondance que ans la vie, l’important est, avant tout, l’œuvre elle-même. Et cette œuvre même est fort mal connue. En voici un seul exemple: l’excellente étude de Georges Jacquemin Jeun Ray, peintre du XZX siècle (Marginales 10/11.1965) On y lit :

2

ai

U S’imagine-t-on découvrir de grands paquebots, d’obscurs sous-marins ou de puissants vaisseaux de guerre (...)?Nulleallusion aux rands conflits du siècle: le problème noir, le massacre des Juifs, es inventions prodigieuses et ef arantes des techniciens russes et américains, les avions supersoniques et es fusées, les problèmes sociaux, de tout cela Jean Ray ne fait pas mention. Il ignore ces problèmes et ces découvertes parce qu’il ne vit pas en ce siècle.

f

f

Voilà qui est à la fois vrai et faux. Vrai car il est de fait que ces problèmes sont absents de l’œuvre publiée alors, faux car M.Jacquemin ignore que la majeure partie de cette œuvre fut écrite entre 1920 et 1943. I1 serait donc assez étonnant d’y trouver trace de problèmes surgis par la suite. Mais M. Jacquemin base son jugement sur la foi des éditions Marabout, échelonnées à partir de 1960, et qui ne mentionnaient pas qu’il s’agissait de rééditions, si bien qu’il se trompait de toute bonne foi. I1 ignorait aussi l’autre partie de l’œuvre: les John Flanders, les Harry Dickson qui baignaient dans le quotidien jusqu’au cou. Jean Ray était alors journaliste, il avait abandonné Jean Ray pour d’autres noms de plumes ou même our l’anonymat. Mais dans cette œuvre écrite entre 1930 et 1940 on trouve a persécution mexicaine, la guerre de Chine, la question noire, et lus tard les raids sur Londres et la bombe atomique. Même moisson parfois ans les Harry Dickson, au point qu’on peut en dater en se rapportant à la presse de l’époque. Et on y trouve non seulement les sous-marins, mais déjà les fusées allemandes à longue portée, lancées de la Ruhr et devant frapper Londres. Nous avons parlé de John Flanders, cet admirable pseudonyme est dû à Moll Flanders de De Foe, et il remplaça totalement Jean Ray durant une dizaine d’années, c’est John Flanders que furent signés le Psautier de Mayence et le Dernier Voyageur lorsqu’ils parurent dans la Revue Belge. Mais Jean Ra fut également Kaptain Bill, Sailor, John Sailor, John S . , R. M. Temple, Wa t Reeves, Newton Baralong, John R. Ray, Ethel M.Wright, Linda J. Richter, Hjalmar Denn, John King, Nicholas Graven, et d’autres encore certainement ue nous igzorons. Quand tout bonnement il n’est pas anonyme, comme il a vient de près d’un tiers des contes parus dans Le Petit Luron. De plus John Flanders était un écrivain bilingue, écrivant tout aussi bien en français qu’en néerlandais, au point qu’il s’est opéré d’incroyables chassés croisés d’œuvres identiques mais portant deg noms différents dans les deux langues. On en est arrivé à traduire du néerlandais en français des œuvres que

P

B

P

3

18

I

Jean Ray avait publiées en français, puis du français en néerlandais, des textes existant déjà en cette langue. Car il faut savoir encore que Jean Ray était essentiellement un écrivain populaire, vivant de sa plume, toujours prêt à flibuster un éditeur, vendant à Paul en néerlandais ce qu’il avait vendu à Pierre en français, signant de pseudonymes ou ne signant pas, afin de pouvoir, sans risque, tirer trois 0.u quatre moutures d’un même sac, multipliant les masques et brouillant les pistes à plaisir. Cette œuvre apparait comme un iceberg dont on devine à peine la masse immergée et quasi invisible aux regards. On croyait avoir recensé tous les Jean Ray, et voilà que Thomas Owen nous découvre un texte inconnu, publié en 1944 dans L’Almanach du Pa sun! Que dire alors des autres. On n’en viendra jamais A bout, rien que dans e domaine français, il a collaboré à Tintin, Bayard, Mickey Magazine; Week-end, le Petit Luron, Bravo, Atlanta ... Et la liste n’est certainement pas close : récemment on découvrit des John Flanders dans les Press Pocket, pris en sandwich entre deux bandes dessinées. Et cette œuvre déborde sur divers registres. Jean Ray est un auteur exclusivement fantastique, appelons John Flanders l’autre, pour simplifier. John Flanders écrivit pour les adultes et pour la jeunesse, il donna aussi bien des romans d’aventures que des récits dévolus à la Bonne Presse, il fut auteur de Science-Fiction, auteur fantastique, et parfois digne de Jean Ray, il publia des nouvelles policières, des romans situés dans le passé, des récits réalistes, des romans maritimes, des études, des souvenirs; l’histoire d’un jeune garçon élevé par les ûrangs-Outangs, et qui ne doit rien à Tarzan, le royaume perdu des Sargasses, le domaine mystérieux de Thulé, et combien d’histoires se déroulant dans un Londres suffocant de fog. Pour ne rien dire des Harry Dickson... Une telle œuvre comporte une part énorme de littérature alimentaire et de déchets, copeaux détachés de l’œuvre principale. Mais on retrouve toujours la griffe de 1 auteur : une atmosphère, un personnage pittoresque, l’épithète caractéristique de Jean Ray, sa vision du monde, qui font qu’après quelques lignes le masque tombe et qu’on identifie l’auteur. Cette œuvre nous ne ferons que la survoler : l’auteur y est prisonnier le plus souvent des limites de la littérature enfantine, voire édifiante, car il fut ublié par les moines de l’Abbaye d’Averbode, encore que les bons pères faissèrent parfois passer de bien étranges choses. Cette œuvre comprend de belles arties cependant, dignes d’intérêt, elle révèle un conteur réaliste proche e Simenon parfois (ce qui est moins étonnant qu’on pourrait le croire, une fois que l’on sait les ascendances flamandes du Liégeois). Mais, tout comme Harry Dickson, il y a là matière à une étude du volume de celle-ci. On s’étonnera sans doute de ne pas trouver d’études d’ennemis de Jean Ray. Ils ont fait défaut. Non qu’il n’en ait pas, loin de là, mais ils se bornent pour la plupart à des jugements sommaires. Ainsi ce professeur de lettres vilipendant Malpertuis et qui, prié de préciser sa condamnation, se bornait à répéter mécaniquement : N C’est pas beau ... B Formule qui lui tenait également lieu de jugement pour condamner Rashomon de Kurosawa. Et l’on songe à Molière et à son U Tarte à la crème n de La Critique de I’Ecole des Femmes. I1 y eut A. Drossart, alors directeur littéraire de Marabout, décidant d’arrêter la arution des Harry Dickson, affirmant alors : a Jean Ray c’est de la merde B et {ornant là sa pensée. I1 y a ceux qui à la suite de A. Fontaine dans Les Lettres Françaises en 1945 condamnent au nom de la Raison, ui seule dissipe les Ombres et les Ténèbres. Sauf pour J.-P. Sartre, l’attitu e philosophique ne passa jamais pour une critique littéraire. Mais les vrais ennemis de Jean Ray ne l’ont pas lu et l’ignorent. Que l’on songe à la rage hargneuse d’un Gabriel Marcel poursuivant un Ghelderode coupable de Mlle Jaïre. Mais G . Marcel, critique théâtral, ne pouvait échapper à la pièce, et pouvait exhaler cette répulsion viscérale face à une littérature qui tourne le dos à la minceur étroite des X V I I ~et XVIIIC et qui s’épanouit dans le baroque. Le critique littéraire se bornera à mettre le livre au panier, sans même l’ouvrir. Ces condamnations feront défaut, et c’est dommage : elles eussent été

P

B

2

19

cixonstanciées, précises, appuyées sur la tradition et sur une phiimphie de l’existence, dcs lettres et du monde. Une dernière remarque : lorsqu’un propos de Jean Ray est accompagné d’une date c’est qu’il s’agit d’un extrait de-lettre qu’il m’adressa. Sinon ils furent recueillis en 1963 alors que Jean Antoine travaillait à son film sur Jean Ray. I1 y a enfin les fra ments retrouvés. Souvent ce sont des textes manuscrits qui durent être déchi frés presque mot à mot, surtout dans le cas de textes rédigés au stylo à bille, lorsque l’auteur se contentait d’un trait vaguement ondulé figurant un mot. Les fac-similés permettront de juger. La leçon n’a pa5 la prétention d’être parfaite. Quand la lecture apparaît comme douteuse le mot est accompagné d’un (?), et (??) signale un mot indéchiffrable, le plus souvent un nom propre.

f-

Jacques Van Herp

20

Témoign

I

I

a

O

O

Albert Van Hageland

A chaque fois ue l’on vient m’interviewer sur le rôle et la position de Jean Ray - John Flan ers dans le royaume du fantastique - que ce soit Claude Vignon, Pierre Dubois ou un autre ami de l’ange noir qui, dans leurs émissions radiophoniques, aiment tellement d’évoquer les dimensions de l’épouvante la même question revient : a Comment était-il, Jean Ray? I1 est, en effet, remarquable de voir combien est restreint le nombre d’admirateurs du maître qui l’aient réellement approché. D’autres l’ont seulement rencontré au soir de sa vie et, de ce fait, déplorent amèrement de ne pas l’avoir connu plus tôt. I1 est exact que sa vraie gloire n’a précédé son décès que de quel ues années. Mais d’a ord : qu’était-il? Un francophone ou un flamand? Disons un Belge, qui écrivit aussi bien en Français qu’en Néerlandais. L’esprit BIUtbt e son œuvre est certainement flamand, tout comme celle de Ghelderode et de Maeterlinck. Les Flamands vénèrent depuis près d’un demi-siècle le nom de John Flanders. Des milliers de Français, tout comme les Belges francophones, ont accepté Jean Ray comme une des grandes figures de la culture et de la littérature françaises et cela sans limitation de frontière. On ne peut plus limiter l’importance de Jean Ray-John Flanders à une langue ou un peuple. Nous devons plut& souligner que son œuvre est universelle et profondément humaine. Quand, un ’our, on écrira l’histoire du fantastique, on ne pourra passer outre aux gran s mérites d’une poignée d’éditeurs, avec Marabout en tète du peloton, qui ont contribué à imposer Jean Ray au grand public. Mais, malgré plusieurs thèses universitaires déjà consacrées à son œuvre et sa personne, il demeure -semble-t-il -inconnu des Q grands B théoriciens de la littérature et de certains organismes culturels officiels. Ne nous laissons pas aigrir par cette constatation : c’est resque normal. Jean Ray-John Flanders occupe S A place dans la littérature antastique, mais, ar le genre qu’il a librement choisi, il restera éternellement un maudit de la Ettérature entière, apprécié surtout par des élus - toujours plus nombreux, il est vrai - qui ont trouvé la clé de son univers.

8

)B

7Y

d

F

23

Comment était-il? Jean Ray était une véritable force de la nature, dont on ne se lassa pas d’admirer les éternelles violences. Une force de la nature, devant laquelle on ne pouvait que se plier. Lorsqu’il travaillait, l’écrivain ne devait en aucun cas être dérangé, sous quelque prétexte que ce fut. Mais, hors de ses heures laborieuses, Jean Ray restait un joyeux drille, un gai luron et surtout un invraisemblable coureur de jupons. Ajoutez donc à l’aspect studieux la joie de vivre et une certaine dose de cynisme et de crânerie. Mais j’ai rarement rencontré un homme aussi érudit. Tout le monde sera d’accord : aucun auteur belge n’a jamais connu une vogue aussi longue et aussi étendue que John Flanders, alias Jean Ray, alias encore une vingtaine d’autres pseudonymes. I1 fut traduit ces dernières années en anglais, bien sûr, mais aussi en espagnol, en italien et en d’autres langues. Si jamais les Japonais, grands amis du fantastique, le découvrent, toute son œuvre y passera. Les > ce mot lui collait aux épaules. Après sa mort, un journaliste le montre chargeant son sac de marin sur l’épaule et partant pour le dernier port, passant en sifflotant. Or jamais ce grand seigneur qu’était Jean Ray n’aurait sifflé dans la rue, pas plus qu’il n’aurait élevé la voix. Attirer l’attention sur la voie publique était de ces attitudes qu’il jugeait vulgaires au plus haut point, et il abhorrait la vulgarité. Mais c’était cette image-là qui attirait les visiteurs, venus s’enquérir non de l’œuvre, mais d’un lambeau daventure propre à les faire frissonner en les scandalisant. Alors Jean Ray a fabulé, a mystifié ou tenté de mystifier tous ceux qui l’entouraient, en leur racontant d’invraisemblables histoires de brigands. Tout en les observant de son œil plissé par le rire intérieur. Durant des années il a joué son personnage de mauvais garçon. Plus tard, vers la fin, il se fit plus taciturne.

il

39

r

Aussi je re usse routes les interprétations malveillantes que certains font ii propos U Dr Thiry. Il est sincère dans son désir d’en finir avec ces racontars. La clé de sa conduite se trouve dans ces quelques lignes : 8 Ton talent est immense, il frôle le génie. Tu n’as plus besoin de ce battage. Après ta mort je compte faire table rase de toutes ces balivernes. n Come Damien. Le vrai Jean Ray . Cahiers de la Biloque 4/64’

5

Que Jean Ray en souffrit est indéniable. Voici une lettre qu’il m’écrivit à la suite d’un article consacré à son œuvre : Gand, 9 janvier 1957

Vous m’avez fait grand plaisir et je vous en exprime ici toute ma reconnaissance. D’autant plus que j’entends ici les exclamations indignées - à votre adresse - des niquedouilles, coquecigrues et chevaliers à la longue figure: - Comment, Monsieur, vous osez prêter du talent d des ens de sac et de corde, ue l’on aurait très peur de rencontrer au coin d’un fois, alors que notre c er petit pays compte tant de vertueux fonctionnaires, capables de très bien réussir des devoirs de style, et dont le casier judiciaire est puceau io0 %! En ce faisant, Monsieur, vous avez brisé le cœur de Polymnie et de Calliope! Aussi (...) ma joie est doublement grande.

is

Qu’on ne s’y trompe as, chaque phrase révèle la secrète blessure. Jean Ray pouvait déC Yaigner, à tort, ces œuvres de circonstances, John Flanders,*Harry Dickson, tout ce qui, A ses yeux, relevait de la littérature alimentaire. Mais il avait la fierté des contes écrits our sa jouissance personnelle, pour la satisfaction de pénétrer à l’envers U monde, dans cet univers de ténèbres et de corridors secrets dont il avait la clé. Bien des années plus tard, me arlant de Claude Farrère, dont il tenait O3 pour un des chefs-d œuvre de la ittérature fantastique, il me cita de lui ce propos :

B

P

e Une mauvaise rkputation, c’est comme les fardeaux que les négresses placent sur leur tête: ça vous oblige à lever le front. I>

I1 servait alors de terribles et improbables histoires de brigands. Ainsi, dans sa jeunesse, à Canton, il aurait demandé à remplacer le bourreau décapitant des pirates. L’exécuteur refusa, ne voulant point confier son arme aux mains d’un amateur ... Mais la voix laissait sous-entendre qu’en réalité.. . C’était une vieille anecdote, éculée, mise depuis plus d’un siècle à l’actif des Anglais excentriques ... Apparemment l’assistance l’ignorait, et Jean Ray se plaisait à voir leurs mines choquées et ravies ... Quand il fabulait ainsi, qui le connaissait décelait vite cette paillette de moquerie au coin de l’œil et ce changement de ton dans la voix, Je me souviens de ma première visite. Nous étions encore dans le hall qu’il me raconta de merveilleuses histoires de brigands. Puis, voyant que je ne bronchais pas, que je ne me choquais pas, et que je savais parfaitement qu’on tire au parabellum en le posant sur la hanche, en visant d’un léger mouvement du poignet, il n’insista pas. Plus tard, alors que nous travaillions tous les deux sur La Porte sous les eaux, il s’ouvrit largement sur ses conceptions du métier d’écrivain, sa notion du fantastique, sa manière d’écrire. Et parfois dans la conversation il se livrait, ou paraissait se livrer. Ainsi je lui mis sous les yeux le passage de Jules Verne où le capitaine Hatteras traverse une mer parfaitement transparente dont les monstres montent vers lui. Je lui demandai s’il s’en était inspiré pour le Psautier. c

40

Pas du tout! je lai vue, au large de Bonaire... I>

e

Ce fut tout. Et je sais que la mer à certains moments résentc, à cet endroit, cette limpidité. Alors? Alors je ne sais pas ... 11est possib e que Jean Ray se soit crké un passé fictif, plausible et étonnant à partir d’une mosaïque de fragments de réalité, de lectures, de souvenirs, tout cela transposé et fondu en un ensemble harmonieux, totalement imaginaire, et où il puisait avec la même aisance que dans la mémoire réelle. (Ce qui, tout compte fait, serait plus merveilleux que de l’avoir réellement vécu) mais voici deux faits qui me portent parfois à douter de sa fabulation. Vers la fin de sa vie, alors qu’il m’expliquait comment le décor de Malpertuis était né de la juxtaposition de fragments de Gand et d’Hildesheim, je lui demandai si La Ruelle ténébreuse n’était as cette rue de la Cigogne qui, à Bruxelles, relie la rue de Flandres à une rue atérale, et dont les angles et le décor intact du passé pouvaient avoir servi de modèle. Ce fut pour m‘entendre dire :

P

U Non. C‘est une autre ... Mais tu auras du mal d la trouver, car ene n’existe pas. P

Surle moment je n’ai pas insisté, voyant là une plaisanterie le dispensant de répondre. Or, quelques années plus tard, je découvris un décor pouvant s’apparenter à celui de la Sankte Beregonnegasse. Une ruelle lon ue d’une trentaine de mètres, bordée de murs bas où s’ouvrent de petites enêtres à volet. Bien sûr les murs en ont été dégradés, on y a ouvert des entrées de garage fermées de volets métalliques, mais des branches d’arbre se penchent dans la ruelle, et le mur du fond est percé d’une porte ouvrant sur un jardin mystérieux. Nous sommes à cinquante mètres des boulevards et il y règne un calme, un silence, étonnants. I1 semble que nous soyions à une distance infinie de la ville. Je n’ai as été le seul à avoir éprouvé cette impression, tous ceux que j’y ai menés irent de même. Mais où est le mystère? C’est ue la rue n’existe pas. Vous pouvez fatiguer en vain les plans de Bruxelles, el e n’y figure pas, elle n’a pas de nom, pas d’éclairage public: administrativement elle n’existe pas *. Elle a trois ou quatre mètres de large, elle s’ouvre entre deux façades Rue de la Révolution, ce n’est ni un passage, ni une impasse, et quand Jean Ray me disait : U Elle n’existe pas B, il ne disait que la vérité. En 1965 je recevais un de mes amis, Philip e le Marinel, grand vo ageur, qui me dit avoir rencontré à Singapour un omme assez extraor inaire: Cotton, auteur de livres, dont Bloody Pirates, biographies de irates des mers du sud, L’homme ap rochait les quatre-vingts ans, il était omicilié à Suva mais vivait A bord %un navire avec lequel il croisait sans cesse les mers d’Extrême-Orient. La rencontre eut lieu dans la ville chinoise. Cotton parla d’écrivains qu’il avait connu : De Vere Stackpoole, Mes Alim Hadj, un auteur égyptien. I1 parlait également d’un auteur, belge, de romans noirs et de récits pour la jeunesse. Je voulus en savoir plus, et je reçus peu après la lettre suivante: Cannes, le 29 mars 1966 Mon cher Jacques, Ancré pour quelque temps à ce délicieux havre de paix qu’est Cannes, me vient enfin le loisir de t’envoyer cette lettre que tu me réclamais depuis longtemps. Ici, le temps est merveilleux et la limpidité de l’air plus transparente que jamais. Ce qui me prédispose on ne peut mieux à te conter la rencontre qui m’advint, un soir de janvier 1963, en flânant sur les docks du quartier chinois de Singapour. J’avais soif. J’entrai boire un verre dans un bar à matelots. Au comptoir siegeait un hercule, au visage de bandit, qui me décocha néanmoins un sourire sympathique. I1 s’entretenait avec le patron, dans une langue dont ’e ne comprenais pas le quart, mais je réussis tout de même à saisir qu’ils par aient douanes et matelots. J’avais moi-même l’intention de faire le lendemain un

H

H

P

R

B

d

i

41

tour du port en bateau. Jugeant l’occasion bonne, *:enprofitai pour m’en ouvrir

d

à l’hercule. Comme je l’avais deviné, il s’agissait un capitaine dont la vedette se tenait en permanence à la disposition des clients.

Cette nuit-là, nous scellâmes notre accord par de nombreux gin-prahit. Ce qui me coûta cher, car ce géant avait une ca acité d’absorption à la mesure de son gabarit personnel. Le lendemain, je e retrouvai à l’heure ,dite, et il m’emmena visiter en vedette certains aspects des chantiers de Singapour qu’il connaissait comme personne. La promenade m’a ant enchanté, je sautai sur sa roposition de m’emmener le même soir vadroui ler en de certains endroits de ville chinoise que le touriste et la police évitent comme la peste. Cette nouvelle U excursion n dura toute la nuit. Au matin, Cotton (c’était son nom) et moi étions devenus de vieux amis. Peu à peu, je l’amenai alors à me conter certains chapitres de sa vie peu ordinaire. il avait environ soixante-seize ans (bien u’il en parût quinze de moins), et il venait d’Amérique. Son grand- ère, un au acieux capitaine, avait fait partie des baleiniers de Nantuckett. Me ville, lui-même, avait été un ami de la famille. Cotton, parti comme mousse, toucha Singapour et les mers de Malaisie entre 1912 et 1914. Vers cette date, comme il me le raconta, lui advint cette rencontre avec un ‘ certain John Tray (ou Dray, ou Ra , ou Dieu sait quoi, car, our ne te rien cacher, Cotton crachait ses mots p us qu’il ne les prononçait U Je servais alors de pilote au romancier anglais Henry de Vere Stackpoole. I1 me présenta ce John Tray, qu’il avait connu, me dit-il, à Londres. Peu après, Stackpoole étant reparti, Tray et moi devînmes grands amis. Bien u’il se prétendît belge, il parlait l’anglais - et surtout le pidgin - avec plus Z’aisance qu’un contrebandier chinois. C’était en outre un solide biberon, et qu’il ne faisait pas bon d’attaquer au poker, car il connaissait tous les tours. Enfin, pour un homme de la mer, il était très cultivé. I1 avait lu tous les classiques, et, spécialement, le Sturm und Drang et les Elisabéthains. 11 professait une véritable admiration pour Schiller et Goethe. D (J’ouvre ici une parenthèse pour te préciser que Cotton se piquait lui-même de littérature. I1 se vantait même d avoir autrefois rem orté un prix comme auteur dramatique. I1 noircissait en tous cas des récits aventure, et ce, d’une plume enflammée, car, voici quelques mois, j’en découvris plusieurs chez un bouquiniste de Londres.) U Un jour, continua Cotton, ce Tray me demanda de lui prêter main forte au cours d’une certaine visite qu’il avait l’intention de rendre, dans les bas-fonds de Singapour, à un général et contrebandier chinois alors célèbre. Cette visite se termina de la plus violente manière. Je le revis pour la dernière fois, un ou deux ans plus tard, dans l’Archipel des Soulous. 11y vendait des perles pour le compte de négociants hollandais de Java. Nous nous perdîmes de vue peu après, et j’ignore ce qu’il a pu devenir. n Voilà le récit de cette rencontre. Je ne t’en ai relaté que ce dont ma mémoire se souvenait exactement. Il, me semble me rappeler que Cotton, à un certain moment, insista sur le fait qu il avait trouvé ce Tray un excellent marin. Sa nationalité belge lui causait, par contre bien des doutes. - 11 parlait le hollandais avec la plus grande aisance, et les Chinois eux-mêmes étaient persuadés qu’il en était un. Enfin, pour autant qu’il m’en souvienne, je ne crois pas que Cotton le tenait pour un habile commerçant. A l’entendre, ce Tray aurait raté plus d u n e affaire par manque de patience. Cotton avait rencontré dans sa vie plus d’un extraordinaire personnage. Lui-même, à plus d’un point de vue, en était d’ailleurs un. Pourquoi l’idée lui vint-elle de me parler plus particulièrement de ce Tray? A la réflexion, je suppose que c’est parce que l’homme avait dû le frapper de façon toute spéciale. Notre commune vadrouille dura environ trois jours et trois nuits; en

P

T

k

1

P

r

7.

d!

42

tout, il dut me parler de ce Tray durant dix bonnes minutes à peu près. Ce qui, dans la bouche d’un autre homme, n’eût as re résenté beaucoup; mais dans celle d’un Cotton, par contre, c’était un ong é oge. Ph. Le Marinel

P P

Ne nous hypnotisons pas sur les dates; 1912... après cinquante ans... Combien de fois n’ai-je pas entendu des gens situer en 1945 des souvenirs de l’occupation, ou affirmer : U En 43 quand les Américains sont arrivés ... ID Ne retenons que les faits: tout d’abord l’âge de Cotton et celui de Jean Ray concordent, ils durent se rencontrer avant 1914, ce Tray ou Ray parlait hollandais, ou flamand ... Et je trouve significative la rencontre dans 1 archipel des Soulous, rès des Philip ines. Dans le film de Jean Antoine, Jean Ray déclara avoir ait le trafic de a nacre dans ces régions. Et quand mon ami me rapporta les paroles de Cotton, avant de les coucher par écrit, le film était encore au montage. I1 y a aussi ce n< mauvais commerçant m... ce qui va fort bien avec un certain Jean Ray agent de change qui a introduisit du fantastique et de l’insolite dans sa com tabilité n (dixit Roger d’Exstey1). E n i n Cotton nous dit que John Tray fut d’abord rencontré en compagnie de De Vere Stackpoole. Or, dans les aventures de Harry Dickson, en dehors de Dickens, n’apparaissent que deux noms d’écrivains : Maurice Renard dont nous savons u’il fut l’ami de Jean Ra et celui de De Vere Stackpoole4. Que conc ure? Deux possibilités s’o frent à nous : ou il s’agit de Jean Ray, qui à l’époque se trouva, comme il le dit, dans les mers de Chine, ou le John Tray est un personnage distinct, dont Jean Ray se plut à usurper la personnalité, au point de la faire sienne, et d’évoquer en 1963 les trafics auxquels se livrait son homonyme. L’hypothèse peut sembler extravagante, mais voici deux pièces supplémentaires versées au dossier et qui n’éclairent rien, bien au contraire. Dans l’édition originale de Malpertuis on peut lire :

F

?

P

P

U Je dédie ce livre à mon bon confrère et ami Jules Stéphane l’un des auteurs associés. m

Stéphane était un auteur de romans policiers, et deux d’entre eux, Skating

et Le Boss, parus peu avant Malpertuis, nous intéressent.

Stéphane écrivait des romans à la manière de Simenon, policiers d’atmosphère, pleins de personnages un peu sordides, petits escrocs, petits ratés, assassins occasionnels, forbans sans envergure. Dans Skating le personnage principal est un forain. Hâbleur, ortant beau, il exerce une réelle fascination sur les femmes. Fascination ont l’auteur parle sans cesse, mais qu’il n’arrive as à nous rendre sensible. L’homme est peut-être un mythomane comme orsqu’il évoque ses souvenirs de Singapour. Encore qu’il peut s’agir d’un boniment destiné à subjuguer les gogos. Car Potence est en délicatesse constante avec la police :

Y

a

C’est (...) un type d l’esbrouffe qui va de village en village et qui, d’une façon originale d ailleurs, vide les poches de ses contemporains, ravis et consentants. (...) le plus rigolo c’est que (...) cela finit ar faire un bruit mais qu’il est tout de suite étouffé (...) car es comman itaires de n’aiment pas que l’on dise qu’ils avaient espéré se partager les bénéfices d’une quelconque entreprise illusoire, où la fraude et la contrebande étaient de précieux appoints! D Skating. Les Auteurs associés 1943

P

ru

Ici je dois citer ici un extrait de la Flandre libérale du 13 mars 1926 : a Cette somme aurait servi d monter une affaire de fraude douanière aux États-Uazis, et l’on VQ jusqu’à dire que le a Gertrude m, le navire belge dont

43

pmdant si longtemps on n’a pas eu de nouvelles, ap anient à De Kremw, et qu’il aurait été capturé avec sa cargaison de wkisky. s L’Indépendance D faisait dernièrement allusion à cette affaire dans un articulet suivant : 8 M.Jean Ray, à qui Ion doit ces extraordinaires Contes du Whisky va publier (...) u n nouveau recueil (...) Les Contes du Rhum. M. Jean Ray dans ses titres, reste fidèle aux spiritueux. Il leur doit bien ça. On conte que M. Jean Ray (...) est un écrivain qui met de leventure non seulement dans ses récits, mais dans sa vie (...) M. Jean Ray est propriétaire d’un navire qui sert au trans ort des spiritueux pour l’Amérique. Il réside lui-même à cette opération Alicate et trouve à cette existence des c armes puissants. Espérons qu’il nous donnera quelque jour le a Manuel du parfait pirate D.

R

Négligeons la littérature, voyons les faits : dans la vie les actionnaires du navire destiné à la contrebande déposèrent bel et bien plainte. L’identité est évidente, Potence est copié sur Jean Ray, en ne retenant que certains aspects de sa personnalité: son réel ouvoir de séduction lui multipliant les succès féminins, son goût de la abulation, et cette existence qu’on lui prêtait: aux frontières de la légalité. romanesque Potence est raté. I1 y a un hiatus profond le policier et ce que montre le romancier. Le forban de belle allure des rapports de police devient un minable mégotteur très dans la tradition de Simenon. Stéphane a beau écrire :

F

8 Un type avec une imagination et un bagout du tonnerre de Dieu, qui joue à la fois les Don Juan et les Robert Macaire, ~i Skating

Ce n’est pas le portrait de son personnage, si c’est celui de Jean Ray. Visiblement Stéphane a mal repétri une matière qui lui fut apportée par d’autres. Ceci nous incite à regarder d’un peu plus près l’autre roman Le Boss. L’action se situe à Caen mais le héros, Joris Desmedt est un Anversois. A l’entendre il a bourlingué par toutes les mers, on le voit même raconter ses aventures dans les mers du sud, parmi les pêcheurs de nacre et de perles. Mais le décor maritime de son intérieur est sorti d’un bazar :

i

8 Tout cela était aux, archi-faux. La barre et l’ancre étaient des attributs de carton-pâte (... Le hamac était un articie de camping et les chromos avaient été découpés dans des magazines. D Le Boss. Les Auteurs associés 1942

Finalement, nous apprendrons que le Boss se nomme Jan M e n et que ce personnage assez falot a usur é la personnalité de Gooris. Mais ce dernier était un aventurier de la mer, un ourlingueur des mers de Chine et, petit à petit, M e n en était arrivé à se comporter et à penser comme son modèle, I1 semble donc qu’en 1942 l’idée d’une personnalité usurpée ait effleurC Jules Stéphane. Une chose toutefois est sûre : Le Boss ne le brouilla point avec Jean Ray. Ce qui n’arrange rien quant au déplacement de personnalité c’est qu’il existe un écrivain anglais James Ray, mais alors purement anglais et casanier qui écrivit au moins un roman de science-fiction: Changement de décor, traduit en 1934. Alors qui était le John Tray de Cotton? Impossible de trancher dans un sens ou dans l’autre. L‘homme de Singapour n’avait aucun intérêt à mentir ou à fabuler, son âge concorde avec celui de Jean Ray et ses propos recoupent les confidences du Gantois. I1 est possible qu’ils se soient rencontrés. La grande erreur est, je crois, de vouloir chercher des trous portant sur des années dans la vie de Jean Ray. Après tout, un voyage de six mois dans les mers

E

44

de Chine, un mois sur les navires de la Rum-Row, ou quinze jours dans les bouges de Hambourg suffisent à un écrivain qui sait écouter et observer. Un autre élément d’appréciation est la comparaison entre l’œuvre totale de Jean Ray, y compris les Harr Dickson et les John Flanders, et celle de José Moselli. Ce fils de ban uier, p us attiré par l’aventure que par les lycées, prit à l’âge d’homme ses dip ômes d’officier au long cours. Né en 1882, de cinq ans l’aîné de Jean Ray, il navigua, connut les lignes transatlantiques et les tramps, puis il demeura au Brésil, puis en Égypte, avant de se fixer, avant la guerre de 14, en France et de ne plus naviguer ... Durant trente ans, Moselli fut un des piliers de la maison ûffenstadt, son œuvre est totalement dissemblable de celle de Jean Ray. Moselli écrivant d’interminables sagas d’aventures, riches en péripéties, sans aucun souci d’écriture, ou d’autre désir que celui de bien conter. Ce qui ne l’empêche pas d’être, dans sa sphère, un maître écrivain, possédant à merveille l’art du dialogue. Mais le cadre des deux œuvres est étonnamment semblable : vieux cargos rouillés, tramps errant sur les mers sans destination fixe, de loin en loin un voilier, une goélette des mers du Sud, rarement un transatlantique ou un yacht de luxe. Les équipages ne connaissent des continents que les ports, pas l’hinterland; ce sont les orts américains de la côte est, les Caraïbes, mais Haïti uniquement chez Mosel i, Londres bien sûr, les brumes de l’Atlantique nord, le soleil des tropiques qui fait vibrer la mer comme un gong et les approches de la Rum-Row. Ajoutons les eaux du Horn, les mers de Chine, le Pacifique mélanésien et la mer de Corail à José Moselli, la mer d’Arafoura, le Carpentarie et les eaux des Faer-Oer pour Jean Ray. Chez les deux écrivains le même univers marin des années 1900, avec les vapeurs ignorant le compas gyroscopique et la radio qui permet de lancer un appel au secours en cas de tempête ou de naufrage. Et l’End mion et le Psautier de Jean Ray trouvent de multiples répondants chez Mose li. Réduits à leurs coordonnées géographiques et humaines, les deux mondes d’écrivains sont trop semblables pour que, sachant que Hoselli fût marin, on ne puisse créditer Jean Ray du préjugé favorable en ce domaine. On fit également à Jean Ray le reproche d’avoir vu ce que d’autres ne virent pas, d’avoir dépeint comme pittoresque et fantasti ue une réalité grise et morne. ici, je veux encore rapporter un fait : ce qui se it et s’écrivit lors des funérailles de Jean Ray. Ce fut un jour de septembre plein de clair soleil, les rues étaient banales et l’église de briques neuves fleurait le savon, ses verrières blanches la privaient d’ombres et de mystère: quant au cimetière il s’emplissait de lumières et de rumeurs d’oiseaux. Après la cérémonie, Henri Vernes nous dit :

Y

9

I

r

2

U Nous devons nous imaginer que tout ceci ne f u t &une apparence, un décor cachant les rues mal pavées, emplies d’une fou e eureuse et sordide, que l’église s’enfonçait dans le sol, l’eau léchait le pie des colonnes et des murailles moisies, le cimetière était empli de brumes, de tombes étranges, de vols d’oiseaux nocturnes. v

5

Et, le même jour, un des assistants écrivait à Claude Seignolle: r Nous ïavons enterré sous le soleil, mais l’étrange et l’insolite étaient présents :ce cercueil d’abord, avec les deux angelots de cuivre; le curé qui, de dos, ressemblait à Jean Ray, curé aux cheveux gris, à la voix terrible de capitaine corsaire couvrant la tempête, officiant devant le cercueil masqué du voile noir des anciens pirates. Et quand, à l’entrée de l’église, il lut les formules latines, c’était un latin heurté, scandé d’une façon si étrange qu’il semblait lire un rituel magique. Les derniers contes de Canterbury, éd. Beckers

De son côté, Roger d’Exstey1 me confirma avoir été frappé également par le latin heurté et haché de l’officiant, éprouvant la même impression de rituel 45

magique, accentuée par cette silhouette pouvant faire croire que Jean Ray venait s’enterrer lui-même. C’est le cas de se souvenir de la parole de Gide:

#Que l‘importance soit dans ton regard et non dans la chose regardée. B t e fantastique, l’insolite, l’étrange sont moins dans les choses que dans le regard qui se porte sur elles. Tous ne les lisent pas immédiatement ni de la même façon. Voici à ce sujet un témoignage: U Jacques van Herp nous a montré, lors de notre passage à Bruxelles, des photos qu’il avait prises peu après l’incendie qui avait ravagé le magasin Innovation net avait fait plusieurs dizaines de morts. Pour nous, la photo ne re résentait rien de plus qu’un pan de mur à moitié effondré; traversé par es poutrelles métalliques. Mais sitôt qu’il nous l’eût décrit et nous en eût dévoilé la pleine signification, nous vîmes, nous aussi, mais après lui, apparaître sur le mur, en relief, et de manière extraordinairement nette, la statue de Moloch ou du dieu Baal ... n Alain Weill, La nuit dans l’œuvre fantastique de Jean Ray

B

Ce regard sur les choses Jean Ra l’a promené toute sa vie. 11 est fort possible que maintes enquêtes appro ondies nous révèlent une réalité fort plate là où il voyait magie et pittoresque. Alors, plutôt que le traiter de menteur ou de mythomane, pourquoi ne pas dire tout simplement cc poète a?

P

Jacques Van Herp

NOTES

1. On aimerait également une meilleure connaissancede l’œuvre.Ce qui aurait évité de publier dans le no 6/64 des Cahiers de la Biloque sous le titre L’Ennemi (grande nouvelle sportive inédite) un texte qui, à quelques lignes près, était L’Histoire du Wûlkh parue en 1943 dans Les Cercles de ïépouvante. 2. Jean d’ûsta, U n nom pour la rue sans nom. Le Soir du 8 janvier 1976. 3. H.D.50, La Veuve rouge, H.D.60, Au secours de lu France. 4. H.D.65, On a volé un homme. 5. Remarquer l’assonance : Caen, Gand.

46

res

O

iques Marc Vuijlsteke

Faire la biographie de Jean Ray est chose hasardeuse, et ce d’autant plus que notre auteur s’est ingénié à brouiller les pistes, bien aidé en cela par ses amis et les critiques, les uns renchérissant sur les autres. Tant et si bien qu il était pres ue impossible de discerner le faux du vrai dans ce qui était devenu U la légen e de Jean Ray ». Non, Jean Ray ne fut pas marin. Ni n: bootlegger ni l’aventurier sans scrupules que certains se plaisent à évoquer. La réalité est tout autre, et autrement tragique. Sans nul doute, il fut un personnage hors du commun, riche de toutes les possibilités. Mais prisonnier, prisonnier de sa famille, de la société. Se heurtant à tout moment aux réjugés bourgeois et provinciaux du milieu dans lequel il vivait, étouffant ans son carcan. Par trois fois, Jean Ray put espérer écha per à cet environnement qui le limitait de toute part :dans les années vingt, A r a n t la guerre et, finalement, à la fin de sa vie. Et par une triste ironie du sort, ce ne fut qu’au moment de sa mort qu’il réussit enfin à être ce qu’il avait tou‘ours désiré. Certes, aux yeux de la morale conventionne le, sa vie ne fut pas toujours des glus exemplaires. Mais qu’importe. En ce qui nous concerne, Jean Ray fut bien plus une victime qu’autre chose. Gardons-nous de le juger et souvenonsnous de ses pro res paroles :U Dans une poignée de sable de la route, j’ai mis un rayon de solei qui brille, un murmure du vent qui se lève, une goutte du ruisseau qui passe et un frisson de mon âme pour pétrir les choses dont on fait les histoires ... D Par-delà la légende, par-delà la réalité même de sa vie, c’est dans ces mots-là que l’on retrouve le véritable Jean Ray. En ce qui concerne les repères chronologiques ue le lecteur trouvera ci-après, nous nous sommes volontairement arrêté à a veille de la seconde guerre. La raison en est que si on peut assez facilement savoir ce que fit Jean Ray à partir de ce moment-là, il en va tout autrement de la première artie de sa vie. C’est d’ailleurs là que l’on situe habituellement sa vie légen aire.

z

))

cf

r

P

3

B

47

1887 8 juillet : Naissance de Raymond Jean Marie De Kremer, fils de Joseph Edmond De Kremer né à Anvers, le 15 avril 1852, décédé à Gand, le 24 avril’1915; fils de Nicolaus De Kremer, boulanger (né à Anvers, le 6 août 1810),marié le 23 août 1843 avec Marie-Thérèse Colen (la squaw B), servante (née à Mol en Belgique, le 22 août 1818), fille de Petrus Colen, boulanger, et de Catherine Planchenois, ménagère, tous deux décédés à Mol avant le mariage de leur fille, et de Marie-Thérèse Anseele. née à Gand, le 19 mars 1852, décédée à Gand le 13 juin 1936, fille de Andreas Johannes Anseele, cordonnier (né à Gand le 12 novembre 1822 et décédé à Gand le 12 mars 1893),marié le 27 novembre 1850,à Gand, avec Rosalie Eulalie Constance Washer (la a dangereuse révolutionnaire anglaise*), piqueuse de bottines (née à Gand le 27 mai 1828, décédée à Gand le ln octobre 1909),fille de Guillaume Antoine Washer (né à Bruges le 24 avril 1788)et de Anna Livina Montini (née à Gand, le 23 mars 1796). Venu s’établir d’Anvers à Gand peu avant 1883, Joseph Edmond De Kremer, employé à la Gare Maritime de Gand, habitait avant son mariage rue de l’Abbaye, 31. I1 épousa le 18 août 1883 Marie Thérèse Anseele, la sœur du tribun socialiste bien connu Edouard Anseele; celle-ci était institutrice et devint directrice de l’école pour garçons de la rue de l’Orme en 1894puis, en 1907,du Pensionnat des Orphelines de la rue des Filles-Dieu qu elle ne quitta qu’à sa mise à la retraite, en 1912. Dès leur mariage, les parents de Jean Ray habitent près du port, dans le Ham, au no86.C’est là que naît Jean Ray. Ils habiteront ensuite avenue Saint-Jean, no 6. 1894-99 Jean Ray fait ses études primaires à l’Institut Laurent, une école communale pour garçons, située rue Basse, à Gand. I1 y fait d’excellentes études. 1901-03 I1 termine la troisième moyenne uavec grand fruit; conduite et application : très satisfaisante I), à l’École Moyenne de 1’Etat à Pecq, près de Tournai. 1903-04 Septembre: Jean Ray est dans la troisième classe des humanités modernes, section industrielle et commerciale, à l’Athénée Royal de Gand, Ottogracht. I1 termine son année avec plusieurs premiers prix, en août 1904. 1904-06 3 novembre : Jean Ray passe l’examen d‘entrée de 1’Ecole Normale de 1’Etat à Gand, rue K. L. Ledeganck. I1 est admis en première année, qu’il ne réussit pas. Admis à recommencer cette année le 3 novembre 1905, il se fait à nouveau ajourner à la session d’août 194)6.

1907-08 Membre du ’t Zal We1 Gam, mouvement estudiantin flamand et libre-penseur, Jean Ray publie dans l’Almanach de 1907-1908 deux poèmes, Heengaan et Postkaart uit de Panne, ainsi qu’une longue nouvelle, Pension Muffle-Flou, également en flamand. 1909 17 avril : Représentation au Nouveau Cirque de Gand de la revue Zijde nie we2 dan?, écrite par J. Antheunis et F. Servais, couplets français de Jean Ray. Nini Balta, sa future épouse, y tient aussi un rôle. 1910 1- août : Jean Ray entre comme expéditionnaire dans les bureaux de l’Administration communale de Gand. 48

Jean Ray collabore à la revue mensuelle bilingue Gand XX" siècle-Gent xxste eeuw de décembre 1910 à juin 1914. I1 y publie des nouvelles, des articles d'information et des reportages d'actualité mais surtout de la poésie et des chansons d'amour (cfr e.a. Les Vers d Dolly, mars et sept. 1912,janv. 1913 et avril 1914).

1911 12 mai : Représentation au Nouveau Cirque de Gand de Ze zijn daar, revue en trois actes et cinq tableaux de R. Schmidt et H. Van Daele, musique de F. Capart, couplets français de Jean Ray. Celui-ci habite toujours avec ses parents, avenue Saint-Jean, 6. 1911 Hiver: Jean Ray est expéditionnaire à la Quatrième Direction de l'administration communale, qui s'occupe de l'instruction publique, des beaux-arts, des théâtres et des fêtes. 1912 7 février : Mariage avec Virginie Bal (= Nini Balta), née le 28 'anvier 1883 à Molenbeek Saint-Jean (Bruxelles), fille de Charles Ba et de Thérèse Zandi ; décédée à Melle, près de Gand, le 15 avril 1955.Après leur mariage, es De Kremer habitent à Gand, rue Sans Nom, 6.

.1

f

1912 Hiver: Jean Ray est rattaché en tant que commis au Bureau des Expéditions de la ville de Gand. 1913 7 juillet : Naissance de Lucienne De Kremer, la a Lulu P des Cercles de 1'Epouvante. 9 octobre: La famille De Kremer habite rue Baudeloo, 43, à Gand

r

1914 Pendant la uerre, Jean Ra travaille au Service des Réquisitions et est chargé du ogement des O ficiers allemands à Gand.

H

6 mars :Représentation de Gent in Nesten, revue écrite en collaboration avec Fernand Servais, à l'ancien Cirque des Trois Clés, à

Gand,

31 mai : Les De Kremer habitent rue Baudeloo, 7.

1916 Quittant la rue Baudeloo, ils viennent habiter au Wolfsteeg, 7, toujours à Gand.

lu avril : Première représentation de Psst ...!Ze zit Binnen!, revue écrite en

collaboration avec Henri Van Seymortier, au Théâtre Minard, à Gand.

1917 1- février: Dans le même Théâtre, première représentation de Ten Tiene Toe, revue écrite en collaboration avec Henri Van Seymortier. 1919 26 janvier :Représentation de Pinnen Af de Jean Ray et Henri Van Daele au Théâtre Minard. 11 avril : Représentation de la même revue au Grand Cirque de Gand, ensuite aux Folies-Bergères de Bruxelles, au Théâtre Municipal de Bruges, à Malines, Alost, Vilvorde..,

20 avril : Premier numéro de Ciné. Revue cinématographique Cinemablad. Rédaction : av. du Bé uinage, 40,à Gand. Tira e : 10 O00 ex. Prix: 0,15 F. Jean Ray y colla ore (anonymement, d'a%ord) et y publie des nouvelles fantastiques.

%

49

23 avril :Jean Ray quitte l’Administration communale :sa démission est acceptée par le conseil communal lors de sa séance du 12 mai.

a

2 mai : Re résentation de Gent Herleeft, musi ue de Roger Neyrinckx, chorégrap ie de M. Mériadec, mise en scène ’E. Van Der Meulen, au Grand Cirque de Gand.

R

8 juin : Première représentation de l’opérette Den Uilkenskonning.

26 octobre: Jean Ray est rédacteur en chef de Ciné. 23 novembre : Publication de a La Vengeance B dans Ciné. 30 novembre : Publication du

a

Gardien du cimetière 3 dans Ciné.

1919-20 I1 s’associe avec l’agent de change Auguste Van Den Bogaerde, demeurant au Marché au Beurre, 10, à Gand. 1920 28 juin: Jean Ray est rédacteur au

Flandres.

1921

Journal de Gand-Echo des

13 juin : Jean Ray écrit un premier article de critique littéraire pour le Journal de Gand.

1922 Jean Ray devient secrétaire de rédaction au Journal de Gand. 1923 5 avril : Dernier numéro du Journal de Gand.

1- mai : Premier numéro de L’Ami d u Livre, revue consacrée à l’art et à la littérature; rédaction et administration : rue de Flandre, 3, à Gand. Jean Ray en est le directeur littéraire et sans doute le principal bailleur de fonds.

Mai-juin : Jean Ray rencontre Maurice Renard, à Paris. 1924 2 juillet : Les De Kremer habitent rue Baudeloo, 97, à Gand. 1925 Février : Publication des Contes du Whisky, Bruxelles, La Renaissance du Livre. Jean Ray rencontre Francisque Parn, à Paris.

Juin : Représentation de la revue Féerie :Gand en pleurs écrite par Alex William en collaboration avec Jean Ray, H. Van Seymortier et H. Van Daele, à Gand, au Nouveau Cirque. Août : Dernier numéro consulté de L’Ami d u Livre. 1926 Le 6 mars, Raymond De Kremer, agent d’affaires, est placé sous mandat d’arrêt et incarcéré à la Prison Centrale du Nieuwe Wandeling, à Gand: le mandat d’arrêt est confirmé le 12 mars par la chambre des mises en accusation. Le 17 avril, il est prononcé faillite. Le 25 avril, il compare à nouveau devant la chambre des mises en accusation qui confirme une nouvelle fois son mandat d’arrêt, le 27. Le 22 mai, le tribunal de commerce rapporte la faillite de Jean Ray. Le 4 juin, son mandat d’arrêt est confirmé pour un mois. Le 4 juillet, la famille De Kremer va habiter le Quai Albert, 56, à Gand. 1927 20 janvier: Jean Ray est condamné pour escroquerie et abus de confiance à six ans de prison et 15 O00 F d’amende. 1929 50

1* février :Jean Ray est libéré sous condition par l’arrêté ministériel du 28 janvier 1929.

15 mars : Sous le pseudonyme de John Flanders, Jean Ray commence à collaborer A La Revue belge. 1930

6octobre: Les De Kiremer habitent rue de 1’Ecole Normale, 22, à Gand.

1931 lean Ray commence à travailler pour l’abbaye d’Averbode, spécialisée

B

dans les éditions pour la jeunesse. Publication des remiers PrestoFilms et Vlaamschc Filmkens, sous le pseudonyme e John Flanders. Janvier : Publication des premiers Harry Dickson (fin de la série vers mai 1940). 14 décembre : Publication de La Croisière des Ombres, Bruxelles, Les Ed. de Belgique. 1934 Novembre: Son ami Clovis Baert (Jean Ray lui dédiera, en 1942, Le

Grand Nocturne) l’engage comme correspondant local pour le journal anversois De Dag. Jean Ray y collaborera journellement jusqu’en 5944.

29 novembre: Jean Ray est domicilié Avenue Saint-Jean, 4, chez sa mère. 1934-35 La revue Weird Tales, de Chicago, publie des textes de Jean Ray. 1936 Mai : Jean Ray est secrétaire de rédaction de Bravo, un illustré flamand

pour la jeunesse. I1 y publie e a . des scénarios de bandes dessinées. 1937

17 juillet : Jean Ray habite rue Borlut, 21, à Gand.

1939

11 septembre : Jean Ray habite avenue Princesse Clémentine, 62, à Gand.

Marc Vuijlsteke

51

NOTE COMPLEMENTAIRE DE JACQUES VAN HERP

Vuylsteke m'a fait remarquer que dano cette b i y p h i e il subaiste un trou de deux ou m i s ans. entre août 1906 et avril 1909. On y perd la trace U personnage. il est donc possible que là se

place ce voyage dans les mers de Chine et d'Australie, moyen de se débarrasser d'une tête dure. Ensuite, bien u'aprèo cinquante ans, les minutes d'un procès doivent etre accessibles au public, la justice.re?use toujours communication de celles du procès De Kremer. a Pour les raisons que vous connaissez... Tel est la conclusion du refus. Durant la guerre, Jean Ray n'a jamais cessé ses activités de rédacteur à De Dag. Un jour un &acteur disparaît : il était cou able de procurer de faux certificats de travail aux étudiants, leur évitant ainsi la déportation en Abemagnc. L'homme avait été arrêté par la Gestapo. Jean Ray le fit libérer. A la Libtraition, toute la ddaction de De Dag fut arrettc, et à l'époque, surtout en Flandres. I'auditorat militaire n'y regardait pas de si près. Des journalistes cou ables de chroni ue théâtrale ou sportive connurent de longs mois de détention, avant de se voir inffiger des annees !e prison. Un seul journaliste ne fut pas inquiété : Jean Ray.

Parenté par alliance d a t a n t entre Jean Ray et Thomas Owen. lean Ray

+ LL. Bai

M. De Langhe

François Bal

+ Thérèse Ardier Nelly

Juliette Ardler

Tous les enfants étaient cousins germains par alliance ou directement

52

Auguste Ardier

+ Thomas Owen

Jean Ray par lui-rn 1

e

A

Ici sont rassemblés divers textes :une biographie de Jean Ray telle qu'il la narra peu avant sa mort, des textes qui restituent ïatmosphère magique de son enfance, ou tout simplement des fojtvenirsde gamin de rue, des fragments de correspondance, de coEfidences recueillies au hasard des purs. Ces documents ont avant tout une importance sychologique. Ainsi cette biographie n'est pas un document historique, mais elle révèle Jean Ray telt)qu'il se voulait aux yeux des autres... Et tel sans doute u'il voulait se voir. Je la ferai suivre de divers commentaires, ainsi que d'un conte où il met en scène fe mythomane que certains voient en lui. Lc reste est une succession de propos décousus qui éclaireront peut-être l'alchimie de sa crkation. Jacques Van

54

Herp

iographie

racontée

Je suis né à Gand en 87,le 8juillet, sous le si ne du Cancer. Nous habitions une vieille maison bourgeoise, pas très opulente, ans le Ham même, qui était alors l’arrière côté portuaire de Gand. C’était tout près du Bassin du Commerce, oh, en ce temps-là, accostaient les cargos semainiers. Depuis les cargos sont partis et les eaux du dock ne portent plus que les péniches de la batelerie. Mon père naviguait ou avait navigué sur un navire assurant une ligne presque régulière : Gand-Liverpool, Gand-Manchester. 11n’avait guère voyagé au long cours. Peut-être avait-il fait deux, trois voyages? Certainement pas plus. C’était un homme très taciturne, qui repassait régulièrement à la maison, une fois tous les quinze jours. 11 a fini gabelou ... comme mon cousin ministre ... J’ai commencé par mener la vie d’un gamin de rue de ce temps là. Nous n’étions as riches, ma mère, étant institutrice, était partie toute la journée, et j’ai été é evé par une servante : Elodie, qui m’aimait beaucoup et me rossait deux ou trois fois par jour. C’est 1’Elodie de Malpertuis. Elle se maria deux fois, et chaque fois avec un marin, et tous ses fils devinrent marins. II y en a même qui naviguent encore en ce moment (1963). A l’écoleje n’apprenais rien; c’est à Pecq que plus tard on sut me prendre. Je n’écoutais pas, et quand le maître me disait : U Mais pourquoi ne savez vous rien? B Je répondais : a Parce que je suis trop bête! B J’avais tout de même un certain orgueil :je n’étais jamais le dernier! 5 9 sur 60, oui, mais le dernier, ça non! Pour le reste la vie d’un gamin de rues : traîner dans les rues, embêter les voisins, tirer les sonnettes, na er dans les eaux du dock. Je nage comme un rat depuis mes cinq ans. Voilà #assez belles vertes années. Je rentrais toujours en retard à la maison, mais par système. Sije rentrais à cinq heures j’avais le temps, avant le coucher, de prendre trois, quatre volées... Tandis qu’en arrivant à neuf heures j’en recevais une bonne, mais une seule.

t

P

55

...

J’avais une victime : ma sœur. Comme mes yeux luisaient dans l’ombre comme ceux des fauves, je m’en servais pour lui faire peur, et lui extorquer jusqu‘au dernier bonbon et au dernier sou. ... Dès mon enfance j’étais embarqué en plein dans le fantastique, qui ne me répugnait pas et ne m’effrayait pas. En ce temps là, habitait rue Sainte Catherine une sage femme, celle-là même qui me mit au monde : Wantje Diemee, la femme d’un charron. Le soir elle s’asseyait sur le seuil, et les voisins, les voisines, venaient l’entendre raconter des histoires. Entre autres de magnifiques histoires de Charles-Quint que Ghelderode (qui avait écrit. La Légende de Kuizer Karel) fut sur le point de coucher par écrit, peu avant sa mort. Histoires qu’elle avait, sinon inventées, du moins fortement enjolivées, et toujours fantastiques. Loups-garous et sorciers en étaient les personnages les plus courants. Mais elle mettait un nom sur ses personnages. Parfois même ceux des voisins... Elle contait ainsi jusqu’au soir, avec comme fond cette forge où travaillait son mari. ... J’ai toujours désiré naviguer. Je n’avais pas fait ma première communion, j’avais neuf ans je crois, quand je me trouvais à Londres pour la première fois, avec un ami de mon père. Nous étions arrivés à bord du Sea-Gull, qui faisait un service régulier entre Londres et Gand. Je n’étais pas seul, un de mes camarades m’accompagnait. Au départ ma grand’mère maternelle m’avait bien crié a Verdronk smerlap...P (noie-toi, crapule...), mais je n’y songeais as. Nous étions partis, pas vingt ans à nous deux, nous promener i n s Londres.. . Cela m’avait mis en appétit. Et comme je voulais absolument naviguer on me laissa m’embarquer sous le commandement d’un autre ami de mon père, un allemand, Storch, capitaine d’un voilier qui a doublé le cap, le vrai, le Horn. Je suis resté quatorze mois à bord, comme novice, mais aussi comme ami du capitaine. Le matin je travaillais avec les matelots, parfois on m’envoyait dans la mâture. J’avais quinze ans et je sortais du collège. A mon retour je suis entré à l’université, après avoir présenté le Jury Central. Mais après deux ans j’ai repris la mer. D’abord. sur l’Astrologer, capitaine Muller, celui qui me révéla Chaucer et les Canterbury Tales. Il avait neuf filles, toutes plus belles les unes que les autres. Mais il n’y en avait pas pour moi ... Muller est mort en mer en 14-18. Je crois qu’il a sauté sur une mine. Ensuite ce fut le Fulmar, un assez beau cargo dont le capitaine Arnolds était pour trois-quarts propriétaire. Mais il aimait avant tout boire et fumer, et il abandonnait le commandement à son second, un hollandais, Magerman. Un a homme maigre D de près de cent kilos! Le Fulmar était un outsider, ou encore un a tramp 1~ un de ces navifes sans destination régulière, qui naviguent au hasard des ports et des cargaisons, toujours prêts à enlever un frêt quelconque. Et dans les mers du Sud il faisait la contrebande comme tout le monde. Nous faisions les mers de Chine, les mers du Sud, le Carpentarie aussi où nous faisions la nacre. Ce qui était alors interdit. Nous travaillions pour les Japonais. Nous faisions le troc avec les indigènes, ou nous enlevions les dép6ts que nous rencontrions, parfois nous achetions à petit prix. Nous avons même chargé des animaux, des fauves, à partir de Singapour. Mais pour de petits trajets, pas jusqu’en Europe. C’est à cette époque que je fus surnommé a Tiger-Jack B pour ma façon de me bagarrer. I1 fallait se bagarrer à bord du Fulmar. J’étais second officier tweede stuurman B, et notre équipage était plutôt interlope. Pendant la guerre je n’ai pas navigué, je l’ai passée à Gand. A la paix le Fulmar a encore entrepris un ou deux trips, puis on l’a démoli à Greenhock. Alors a commencé la période de la Rum-Row. C’est tout une histoire. Vers les années 20-22 j’ai été contacté par un Allemand. I1 armait un navire qui devait appareiller des Galways. Mais il manquait de capitaux. Alors avec deux, trois amis marins, et deux, trois très bons matelots allemands, des anciens des U-booten, nous avons décidé de reprendre l’affaire, mais à notre compte cette fois. 56

Le navire fut réarmé,et nous avons vraiment eu de la chance et une bonne cargaison. Cela n’a vraiment pas mal marché, Nous avons continué, avec deux navires, 1’Arctic et le Polar, alternativement en service, pendant deux. trois ans. ... Une fois arrivé sur la Rum-Row on se mettait en panne, à la limite des eaux territoriales, Les garde-côtes américains vous répéraient, vous surveillaient, mais ils n’avaient pas le droit de vous aborder. Enfin, ils n’avaient pas le droit ... Ils le faisaient parfois, quand le navire n’était pas capable de montrer les dents. Mais ils ne se sont ‘amais frottés aux nôtres. On profitait parfois du Lrouillard, ou d’un mauvais temps, ou d’un manque de surveillance, pour filer vers la côte, aborder dans des endroits connus et décharger. Ou bien, mais alors cela rapportait moins, les bootleggers vous accostaient avec leurs vedettes et achetaient à bord. I1 fallait faire attention, car ces gens-là n’aimaient pas payer. Seulement leurs vedettes étaient pour la plupart d’ancicns chasseurs de sous-marins, en bois. Un obus de 22 dans de la tôle ça ne fait qu’un trou, mais il n’en faut pas beaucou pour faire voler en morceaux une coque de bois. Aussi avec des canons-rev0 vers à bord vous n’aviez jamais affaire à des Racketters. Il y avait encore sur la Rum-Row des bars flottants, ancrés en dehors des eaux territoriales, et où les Yankees venaient s’enivrer. Comme celui que je résente dans La danse de Salomé ... I1 était tel que je le décris, et il s’appelait re Mermaid ... ... C’est de cette époque ue datent mes cicatrices. Ce qu’on se battait! Ce sont des traces de balles en p eine poitrine! Dans le dos c‘est de la légende! On ne m’a jamais frappé dans le dos, moi! Après la Rum-Row ce furent les Antilles. Plus ou moins à mon propre compte avec deux goélettes munies de forts moteurs auxiliaires. Mais ce fut lutôt une période noire: ça ne donnait pas. Car dans les Antilles il fallait Franchement se réfugier tout le temps avec tous ces patrouilleurs anglais pour vous embêter. Et les Anglais ce n’est pas comme les Américains, ce sont de vrais marins! Tout ce qui était possible c’était de charger des passagers clandestins our la Nouvelle-Orléans. Mais cela ne rapportait pas beaucoup. Une ou deux Fois, occasionnellement faire le rhum. Mais il ne donnait pas. LC whisky

P

?

oui.

Cela nous mène à 24-25 et j’ai cessé. Les goélettes se sont perdues à peu de temps d’intervalle. En 1925 ‘e gagne Rotterdam, et c’est l’époque des Contes du Whisk . J’avais cessé e voyager, mais je m’y suis remis vers 32, quand j’ai fait 1’Islan e et la Faer-ûer, moitié marin, moitié reporter. J’en ai ramené un reportage : La Moisson de l’ubime sur les pêcheries. Mais il fut signé John Flanders. J’ai écrit en mer Le Psautier de Mayence et La Ruelle ténébreuse à Hambourg... Après encore quelques petits trips, jusqu’à Barcelone par exemple ... Mais plus de contrebande : il n’y avait plus rien à faire. I1 valait mieux livrer tout bonnement

cr

d

du poisson séché.

Alors je me suis un tout etit eu assagi. Oui, j’atténue la légende. I y a es choses que je ne dis plus. il y en a que je tais ... pas parce que j’en ai honte, mais parce qu’elles sont un peu trop effrayantes ... La légende est un peu fausse, mais moins qu’on ne le croit ... Maintenant que le diable se fait ermite il veut oublier son passé. Je préfère oublier certaines choses.

P X

Jean Ray

57

NOTE DE JACQUES VAN HERP

Ajoutons ces propos qui cldturent le film Jean Ray, le ténébreux de Jean Antoine et Henri Vernes. U Me voici maintenant à l’âge sévère où l’on amène son pavillon; sans pour cela ie mettre en berne. Le diable se fait ermite et essaye alors d’oublier son passé. Je pense sans amertume aux cou s durs et même aux jours sombres. Et, pour parler comme Hamlet, &sons que le reste est silence.

Il y aurait beaucoup d dire sur ces confidences vagues :on y cherche vainement des points de re ère. des faits précis. J ajouterai qu’en 1963, alors que Jean Antoine interrogeait Jean Ray, en vue du f i k qu’il réalisa pour la télévision, Jean Ray parlart nettement. Dans les grandes lignes il déclara ce qui est rapporté ici, mais il disait U je et e nous U et as e on B. Certes il parle de la Rum-Row mais de quelle manière ambigiie. A-1-il commandé. dirigé, &tancé des navires contrebandiers? Tout est flou dans ce domaine. Il n’était pas chiche de confidences, et ilcommençait des contes sans se faire rier. Mais dès qu’on liabordait un point précis, il se fermait, se taisait, vous laissait deviner. Une s e u l fois je l’ai entendu démentir avec véhémence : a

Rosa Richter a écrit uej’ai abattu Jean Galmot!C’est faux...D’abordcejour-làj’étais

à trois cents kilomètres Je là ... D

On en doutait d’autant moins que Galmot mourut à Cayenne, empoisonné... Dam ce texte Jean Ray nie avoir des cicatrices dans le dos. Il parle de traces de balles dans la poitrine. Et il montra celles-ci un jour chez Charles Dewismes. Mais dans le dos!... Non! Et pourtant ... Thomas Owen, à un dîner des Auteurs Associés, en 1944, vit Jean Ray tomber la veste et la chemise devant un auteur féminin qu’il espérait séduire. Les cicatrices étaient là, traversant le dos en obli ue... traces de coups de ouet ou éraflures de balles?... Cést par %.autresqu’on apprit que. urant la guerre de 14, travaillant d t’administration de la ville de Gand, il en trafiqua le central téléphonique. Si bien que toutes les communications des édiles complotant contre le bourgmestre étaient aussirot captées par ce dernier. Blague qui explique bien des inimitiés ultérieures. Autre chose. Si Jean Ray a diverses ois raconté sa vie, il reste sombrement silencieux sur son en ance. Enfant de petit-bourgeois, son ahection se porte sur la servante qui l’élève, cette Elodie dont il era sans cesse leportrait. Alors que les mères sont tragiquement absentes. Que d’orphelins chez John F anders, et pas seulement pour des commodités romanesques. Et on ne voit jamais ces enfants regretter leur mère. Il semble qu’être abandonné par ses arents soit la condition normale d’un enfant. Le père absent sera magnifié :il est le marin perdu au gin, celui qui connaît t‘aventure et les périls. Mais de la mère pas de traces. Ceci est en désaccord avec la littérature de l‘époque, spécialement celle destinée aux enfants. Il n’existait pas de mauvaise mère, il n’y avait que des enfants ingrats, une mère, quelle que fût sa conduite, avait toujours droit au respect de ses enfants, même adultère, voleuse, meurtrière... On peut se demander si ce prestige magique, si cette figure de la Mère toute puissante devant être adorée, adulée, servie, par un acte spécial de la volonté divine, n’était pas là pour étoufferles rancœurs d’enfants délaissés, ou froidement aimés ar devoir et convenance. Encore que la comtesse de Ségur, e l l , n’hésita jamais à montrer des mères délaissant leurs enfants, et ceux-ci se tournant vers des étrangers pour trouver l’affection qu’on leur refusait. C h comprend mieux qu’elle fût autrefois souvent objet de scandale.

...

Li

f

58

s ecrivai ue ]’ai connus

J’ai très bien connu Maurice Renard ’, Chaque fois que je venais à Paris j’allais chez lui rue de Tournon. Et j’y rencontrais entre autres Georges de la Fouchardière, le père du Bouif, un personnage bien oublié. Et aussi Colette, la grande Colette. L’homme qui a vu le Diable.

Ceci n’est pas un simple conte. C’est plutôt un souvenir alittérairen, car je puis y insérer deux noms célèbres dans les lettres françaises : Gaston Leroux et Maurice Renard. Quelques années avant sa mort, je fis, à Paris, la connaissance du célèbre auteur de Rouletabille, au domicile de Maurice Renard, l’auteur du Péril bleu, Le Singe, Un Homme chez les microbes, etc. Quelques années plus tôt, G. Leroux avait publié sa célèbre nouvelle: L’Homme qui a vu le Diable, et durant notre entretien amical nous en sommes venus à en parler ... a J’ai trouvé effrayant le mot final de votre récit, dit Maurice Renard. Quand on veut voir sérieusement le diable, on n’a qu’à l’appeler de tout son cœur, il vient. - Oh, répondit le débonnaire Leroux, c’est, en fait, quelque chose que j’ai lu jadis et que j’ai fait mien. B J’ap rouvai. Je ’ai également lu quelque part. Sans doute dans un des petits contes de Zschokke. - C’est bien possible! Et maintenant que j’y songe c’était effectivement dans un livre allemand. B La conversation prit une autre voie, mais quand Gaston Leroux nous eut uitté (et je ne devais, hélas, plus jamais le revoir) Maurice Renard me 3it :

P

59

Je reviens à l’œuvre de notre ami, et si je trouve sa phrase effrayante c’est que j’ai mes raisons pour cela. Je connais un homme qui, après avoir lu ce conte, appela tout simplement le diable et fut exaucé! La vérité se trouve entre la crédulité et l’incrédulité, je ne me prononçai donc pas. a Je suis convaincu, poursuivit Maurice Renard, que la difficulté hors du commun est d’appeler le diable de tout son ceur. Je crois à l’assistance d’une aide divine. A elez-la a ange gardien B si vous voulez ... Une telle barrière est un obstacle i ficile à franchir pour le mal. Et l’homme peut également difficilement s’y soustraire, en le sachant et le voulant ... Et de four ceur... Pensez-y! Si faible et peu effective que soit votre vie religieuse, on ne tourne pas ainsi le dos, de tout cœur, à l’image de Dieu, du Christ et des Saints. - Et les incroyants? - Allons! Qui appelle le diable ne peut nier Dieu! Et il y a eu de gens qui soient totalement incroyants. Pensez à la faillite des gran s agnostiques: Auguste Comte qui dut reconnaître son égarement et Herbert Spencer qui, après une lecture approfondie de ses textes, doit être tenu pour un filandreux bavard. Mais nous nous égarons... L’homme qui a ris sur lui le risque de conclure le pacte est un imbécile. Et, c‘est peut-être là a raison pour laquelle il

BF

CQ

osa.

P

- Vit-il encore? ai-je avidement demandé.

- Naturellement ... Et, bien plus...je vous amènerai à le rencontrer. Ne vous faites aucune illusion,jamais vous n aurez été confronté avec pareil esprit petit-bourgeois... Avec de bonnes raisons, il n’aime guère évoquer sa rencontre

avec l’Esprit des Ténèbres. N‘allez pas croire un seul instant que ce soit un tabulateur, qu’il a imaginé toute cette aventure hors du commun... L’imagination, comme 1 entendement, lui font totalement défaut ... B Le jugement était dur. Et ce n’est que parce que trente ans sont passés, que l’invocateur du démon n’est certainement plus de ce monde, et qu’il n’avait ni proche ni enfant, que j‘ose en parler, et même donner son nom: M. Duchat. a I1 vous inspirera d’autant lus d’intérêt, continua en souriant l’écrivain, que vous êtes vous-même un F amand. - Pourquoi? - La mère de Duchat était Hollandaise, et les quelques mots qu’il entendit de... euh ... du diable étaient du néerlandais. Une langue que notre homme entend bien. D’ailleurs le diable lui a légué un témoignage romantique de sa ténebreuse solitude, et notre homme acceptera peut-être de vous en faire part! B M. Duchat était un célibataire plus que sexagénaire, employé de l’âdministration - je crois même que céaait aux Finances -, qui occupait une chambre rue de Flandres. Une large rue à demi-moderne dans le lugubre quartier de la Villette. I1 nous reçut aimablement, serra hâtivement les restes d’un repas froid et nous servit un aigre madère d’épicier. I1 n’hésita pas un instant à nous narrer sa rencontre, et il le fit, je dois le reconnaître, avec objectivité. a J’avais emprunté le livre de Gaston Leroux dans un cabinet de lecture. Je me tenais au a Café de Namur D, boulevard de Strasbourg et j’attendais un ami qui ne vint pas. Afin de tuer le temps, je lus la petite nouvelle l’Homme qui a vu le diable... I1 me vint alors à l’idée: mais cela me semble aisé... Et, encore attablé, j’ap elai le diable, sans avoir la moindre intention de lui demander Je ne crois même pas que je l’appelai fort sérieusement, mais je quoi que ce le fis avec une certaine énergie. B Ici M. Duchat ouvrit une parenthèse pour affirmer d‘un ton altier : a Car je suis énergique ... Tout ce qui, dans l’administration, fût en rapport avec moi pourra en témoigner. B A mon tour je dus reconnaître que je le crus. I1 m’apparaissait comme l’homme le lus têtu que j’eus jamais rencontré. a Je fis ionc ainsi, poursuivit-il, et quand je quittai le cafe je répétai ma

P

kt.

60

demande. Je me rendis à pied jus u’à la gare de l’Est, où je pris le métro jusqu’à la rue de Flandres où je descen is. I1 était passablement tard, et je dus demander U le cordon m à la concierge. L’ascenseur ne fonctionnant plus passé onze heures, je dus gravir l’escalier jusqu’au quatrième où j’habitais, et où j’habite toujours. Car cela s’est passé ici, dans cette chambre. J’entrai, j’accrochai mon chapeau et mon manteau dans le hall, je pénétrai dans ma chambre et j’allumai la lumière. Un homme était assis dans mon fauteuil! Rien dans son apparence ne trahissait le Malin, mais je sentis que c’était a lui B. I1 était nu-tête, ortait une sorte de robe de chambre à carreaux qui lui tombait jusqu’aux pie s, et il fumait une longue pipe de terre. Rasé de frais, les cheveux plats et chatains séparés par une raie, il semblait avoir la quarantaine. Ses mains étaient belles et fort soignées. 11me regarda droit dans les yeux. Des yeux gris foncés et presque amicaux. I1 fumait à bouffées rapides. Un bon tabac odorant. Je crois bien qu’il bredouilla l’une ou l’autre chose sans que je puisse m’en souvenir. Sinon il demeura silencieux, me regardant fixement. Je ne saurais dire combien de temps cela dura. Je crois cependant que ce fut passablement long. Soudain il retira la pipe de sa bouche, me désigna la chaise à mon côté et me parla en pur néerlandais. Une langue que je comprends fort bien, vu que ma mère l’utilisait toujours pour me parler. - Duchat, il y avait à Haarlem, aux environs de l’an 1550, un fou qui se nommait Houtpenne et qui était désireux de me rencontrer. Cela lui coQta fort cher, bien que ‘e ne lui donnai jamais satisfaction ... Là-dessus i remit sa pipe en bouche, tira quelques puissantes bouffées et disparut soudainement. Ce fut tout, messieurs! J’ai répété bien des fois l’expérience, mais il n’est jamais revenu, et jamais je n’ai vécu un instant où je pus reconnaître sa main. J’ai quand même enquêté en Hollande, à la recherche de renseignements concernant le nommé Houtpenne, qui aurait vécu à Haarlem aux environs de l’an 1550. Ma mère s‘appelait Houtpenne... Cela m’a coûté du temps et de l’ar ent, mais j’appris finalement qu en l’an 1552, un homme portant ce nom fut ivré au bourreau. I1 était accusé de pratiquer la magie noire ... B M. Duchat termina son histoire par un grand geste : U Voilà! ... D I1 ne paraissait pas ému le moins du monde. a Et la preuve a romantique r? ai-je demande, m’adressant à Maurice Renard. Le visage de M. Duchat s’allongea... Q Si vous le voulez ... B dit-il à contre-cœur. I1 déverouilla une petite chambre chichement meublée, alluma la lumière, et me désigna un petit fauteuil. a Vérifiez vous-même!... P Je pris place dans le fauteuil. I1 m’est difficile de décrire ce que je ressentis alors :en moins d’une minute je fus assailli par un morne sentiment de tristesse et d’angoisse, de pénible résignation et d’impuissance; j’avais déjà connu quelque chose de semblable durant une terrible tempête dans la Manche. Et aussi récemment, durant les dernières attaques aériennes. a Tirez-vous de là ..., dit Maurice Renard. Je sais ce que c’est. s I1 était profondément sérieux. - Oui, dit M.Duchat, c’est dans ce fauteuil qu’ a il était assis. J’ai rangé ce meuble dans ce débarras où je n’entre jamais. - Pourquoi ne vous en débarassez vous pas? ai-je demandé. - Je n’y pense pas! r fut la réponse brutale. Maurice Renard conclut après notre départ : Je suis convaincu que cet homme dit la vérité. I1 n’a pas changé un iota à son récit, et jamais n’a échoué l’épreuve du fauteuil maudit!

3

B

f

f

61

I1 ne doit pas manquer de démonologues et de prêtres en diabolisme qui doivent s’intéresser à ce cas... - En effet ... disons que tout d’abord Duchat fut plutôt prodigue du récit de sa rencontre, et que ces personnes le harassèrent afin d en savoir plus. Il finit par les mettre tous cordialement à la porte. Je crois qu’il craignit de se voir mal noté par son administration, qui est son vrai Dieu! D Ce que je viens d’écrire je l’ai raconté plusieurs fois à des amis religieux, à des Pères Blancs. Je puis vous assurer que jamais je ne les vis sourire. Ils ne firent pas le moindre commentaire, mais demeurèrent silencieux, le regard perdu dans une profonde et sérieuse méditation.

J’ai également connu Francique Parn, l’auteur de deux livres vraiment savoureux : Sicoutrou bohémien et Sicoutrou pêcheur. Je lui ai du reste dédié Le5 Contes du Whisky. Rosny je l’ai rencontré chez Pierre Gœmaere qui dirigeait alors la Revue Belge, puis je l’ai rencontré chez lui, à Paris, rue de Rennes. Cendrars je crois bien que la remière fois que je l’ai rencontré ce n’était pas à Paris, mais à Kingstown, à a Jamaïque. A peu près à l’époque où Hans Heinz Ewers, l’auteur de Mandragore, s’y trouvait également. Ewers fut réellement un ami littéraire. Quant à Me rinck je ne l’ai ‘amais vu, mais nous avons été en correspondance... I1 y a de ongues années e cela. Mais ces lettres ont été détruites en mai 40 quand ma maison a été détruite.

P

P

Ainsi naissent les

> et l’on se mit bravement en marche par les longues et droites rues Neuve Saint-Jacques et Charles-Quint, chauffées à blanc et sans ombre. Au fond de la ruelle du Navet, le Scheldeken finissait en un cul-de-sac fluvial; ses eaux y étaient laiteuses et opalines en raison des lessives, d’une densité accrue par intrusion des gadoues riveraines. Une odeur énorme y flottait, de tinette, de choux bouillis, de savon brun, de graillon et de charbon de terre qui prenait mal. Contre une berge de terre noire hérissée de tessons et de ferrailles, la barque de Pierke était en repos, son avant pointant vers l’inconnu. On prit place à son bord, Binus mania une gaffe et Pierke une vieille pelle de boulanger en guise de godille. La rivière, large de dix pieds, s’insinuait entre des courettes moussues, des murs de briques fuligineuses, de petites friches où poussaient des orties géantes, du catalpa et de l’oseille sauvage. Pierke expliquait la topographie des lieux : U Ceci c’est l’arrière de la maison de M.Serfranckx, le bourrelier et ceci de Kobe, le tonnelier ... 3 Cela se voyait : au fond d’une cour encombrée de matériaux suiffeux, un petit feu brûlait, solitaire, chauffant les cerceaux de fer. a Donne-moi ta pelle, Pierke », ordonna Binus. Une lourde potée d’eau tomba sur la flamme qui grésilla, exhala un triste jet de fumée et s’éteignit. Une mégère sortit en rugissant d’une noire caverne de planches et Binus promit de lui couper la tête à son retour. Le Scheldeken fit un coude brusque et le vaisseau flotta entre deux rives enchantées, toutes en splendeurs rudérales : une série de masures écroulées envahies par une végétation folle, pépiante de moineaux et sur laquelle neigeaient les flocons vivants d’innombrables papillons des choux. U Attention, avertit Pierke, c’est plein de chenilles qui vous donnent la gratte quand on y touche. m Binus dressa l’oreille et ne connut du repos qu’après avoir découvert une longue file de processionnaires, dont il captura une dizaine pour les fourrer dans le lit de sa sœur. U On ne va pas plus loin, déclara Pierke, car le Scheldeken passe dans un tunnel. B En effet, à quelques mètres de là, l’eau glissait, toute noire, sous une voûte très basse. U Un jour, raconta Pierke, que les eaux étaient moins hautes que maintenant, je me suis couché à plat dans le bateau et j’ai passé sous la voûte. Je suis arrivé au bout d’une heure dans un grand jardin où des feux étaient allumés, où des panniquets cuisaient tout seuls, et se trouvaient six tonneaux de bière et de vin. - Menteur! P s’écria Binus, mais à l’idée des panniquets, il ne put détacher ses regards avides de la voûte impénétrable. On tendit le filet sur deux bâtons en croix pour en faire un carrelet puis l’on pêcha.

8

\

K

b:

78

Au bout d’une heure, on avait pris sept ou huit maigres poissons plats et une anguille de taille honorable. Binus proposa de jouer le produit de cette pêche à pile ou face et gagna. .. comme toujours, il avait triché. Maintenant, décida Pierke, on s’en retourne. - Pas avec le bateau, opina Binus; en pensant à la femme du tonnelier. - Et moi et ma U ponte B, se révolta notre hôte. Tu iras seul et elle tapera sur toi tout seul Y, trancha le tyran. Et il en fut ainsi. Pierke ut à loisir méditer sur l’ingratitude des vilains et surtout en sentir le poids et ’amertume, car, en coupant à travers friches, nous l’entendîmes crier lamentablement. Et comme, dans le lointain, ces cris de détresse s’accom agnaient d’un bruit copieux d’eau tombante, nous eûmes une idée de la façon ont se vengeait la tonnelière outragée.

-

P

B

Jean Ray

79

Le Danseur solitaire

Une vision m’obstde,celle d‘un petit homme vêtu d’un paletot-propriétaire dansant tout seul autour d’un réverbère à flamme rousse, dans une rue solitaire et vide, par un soir de bruine. Mais j’anticipe. Un soir aux approches de la Noël, Elodie et moi, nous revenions vers la basse ville. Je tenais d’une main prudente un coin du spencer de ma bonne, par peur de choses invisibles, mais infiniment redoutables, de la nuit et de la solitude. a ... Dieu nous protège de la chose effrayante qui se promène la nuit B, chantait le roi David. Tout à coup, au coin du Ham, Élodie passa brusquement d’un trottoir à l’autre en murmurant : a Miséricorde, le voilà encore qui danse autour de la lanterne. B Un petit homme sautillait en effet dans la clarté rousse d’un g&le réverbère, retroussant les pans d’un ridicule manteau-propriétaire. Il bruinait, le ciel semblait toucher les toits, au loin on entendit mugir les eaux débordantes de l’écluse du Pas, tandis que vers le Reke, s’élevait le cri mélancolique d’un vendeur d’esprot : a Sprot, goeie sprot Lekkere sprot Sprot gelijk za... alme! ID Nous rentrâmes à la maison. La grosse lampe belge brûlait d’une belle flamme, ronde comme une pomme; le poêle de Louvain tournait au rouge sombre; quelque chose fleurant bon rôtissait dans une casserole plate. Installé sur une chaise reniflant de toute sa force d’enrhumé. Binus, l’éternel Binus m’attendait pour faire son devoir de classe. a Comment, s’écria Élodie tu es encore la, sale gamin ... et Pernulle, qui danse dans la rue! B Le visage de Binus tourna au vert, mais il crâna. c< Ce n’est pas vrai, et puis je n’ai pas peur de lui! 80

- ûuais, ricana ma bonne, à d'autres mon gros lion,je te reconduirai tout

à l'heure chez ta mère! D

Binus rassuré se mit à écrire vivement son devoir de français: Soofie vat a lecol, Aile a lut un fable. Aile lierat sat fabble a papat. Papat rantrerat a midit. Y a Voilà, dit-il, n'y a pas de fautes; tu peux le copier si tu me laisses jouer avec ta toupie. B Je le poussai du coude et demandai tout bas. a Tu n'as pas peur de Pernulle, toi? Je l'ai vu danser autour de la lanterne, vrai de vrai. - I1 n'oserait rien me faire, affirma le vaillant Binus, un jour je lui ai planté un clou dans le ventre. - C'est vrai dis, qu'il vole des enfants? 8 D'un geste frénétique d'affirmation, Binus certifia que rien n'était plus véritable. U I1 les échange chez les bohémiens contre des chats! - Et les chats? - Tiens... il les mange. 8 Mais Élodie qui avait sans s'en donner l'air, écouté notre conversation, s'écria : a Écrivez votre devoir garnements et ne dites pas de pareilles sottises. Pernulle est un pauvre malheureux, et s'il est parfois méchant, c'est que les morveux de votre espèce ne cessent de le taquiner et de lui jouer des tours! U U

Au temps jadis on l'avait appelé M. Alphonse Pernulle. I1 habitait une jolie maison bourgeoise quelque part dans le uartier du château, avec Mme Louise Pemulle son épouse et ses deux fils variste et Émile. Un jour les deux enfants revinrent de l'école las et tristes se plaignant de douleurs sourdes. Maman leur donna du lait chaud à boire et les mit au lit. Le lendemain le docteur fut appelé en toute hate. Le croup, cauchemar des mères, hantait la ville basse n'épargnant ni les riches ni les pauvres. Émile mourut le premier, à l'aube du troisième 'our et comme M.Pernulle engoncé dans son gros paletot-propriétaire suivait e convoi funèbre du petit, Évariste décéda à son tour. Mme Louise qui n'avait pas quarante ans à cette époque devint presque du jour au lendemain, une petite femme courbée, jaune comme un coing, le visage tordu par un tic nerveux qui faisait rire les gosses qui ne savaient pas ... Le soir du second enterrement, M. Pernulle s'enivra hideusement et rentra chez lui en dansant. La 'olie maison bourgeoise prit un air morne, car les volets de son salon furent aissés et ne se relevèrent plus jamais. Parfois une main 'aune et fripée soulevait les rideaux de la chambre d'étage surtout quand es enfants passaient dans la rue. Mme Louise pensait à ceux qu'elle n'avait garder. portant un cabas en Entre chien et loup, M.Alphonse quittait sa emeure, vannerie noire, et n'allait pas plus loin que Pier Cies, l'épicier de la rue Léopold, qui vendait de la bière et des spiritueux. Alors, une lumière rouge s'allumait à l'étage et y persistait jusqu'aux heures du veilleur de nuit. Celui-ci restait arfois à la regarder, puis il passait son chemin en branlant tristement la tête : C Fune atroce voix de fausset, M.Pernulle chantait une ronde écolière : U De lente is aangeko... omen! Hebt ij het niet verno... omen? B ... la fernière chanson qu'Évariste et Émile apprirent en classe. Une nuit le veilleur entendit un bruit de fenêtre qui s'ouvre, suivi aussitôt de celui d'une chute.

5

/

4

i

CY

81

Mme Louise gisait sur le trottoir, morte, son maigre petit crâne brisé perdant à peine du sang. A l’étage M. Pernulle chantait toujours. I1 ne faisait du mal à ersonne, mais quand les enfants le taquinaient, il se mettait dans des colères leues. A la fin il ne sortait plus qu’aux heures sombres et tranquilles où les petits sont couchés. Et seul, tout seul, affreusement seul, il dansait autour des réverbères des rues vides de présences. Puis il disparut et sa maison fut mise en vente. Un lointain cousin s’était ému et l’avait fait interner dans un asile du Brabant d’où Pernulle était originaire. il y vécut, paraît-il, très vieux, pensionnaire doux et docile, pourvu qu’on ne l’empêchait pas de danser et de chanter sa ronde.

i

Jean Ray

82

d atucha

Commençons par l’histoire du iquot. Savez-vous ce que c’est? Imaginez-vous une plume métal ique dont on éloigne une des pointes, et à la uelle on attache un volant de papier. Dans une main tant soit peu experte ce a forme une fléchette docilement dirigeable. Par une froide après-midi de janvier, à l’heure où dans les immenses et lugubres classes de l’école de la rue Basse, on allumait le double papillon du gaz, l’élève Prosper Baete venait de confectionner un piquot, son voisin de banc, Lieven Kappejo, l’assistant de ses conseils. Quand la pièce fut prête, ils unirent leurs esprits pour trouver une cible digne d’elle. Devant eux, s’allongeait une file impressionnante de pupitres, sur lesquels se penchaient des têtes plus ou moins studieuses. Minutieusement ils les passèrent en revue; l’une d’elle devait attirer fatalement leur attention, c’était celle de l’élève Émile De Meyer, énorme piriforme, hérissée d’une chevelure bourrue et, pour comble de disgrâce, dotée à un sommet d’une petite tonsure naturelle. Cette pâle clairière capiliaire décida de la trajectoire du piquot. Prosper Baete l’envoya d’un geste sec du poignet et la seconde d’après la fléchette s’y planta victorieusement. Le hurlement de la victime éclata dans le silence de la classe, comme un coup de pistolet dans la nuit. Le malheur voulait qu’Émile De Meyer était bègue et formula sa peine de la suivante manière : a Teteter. .. zit... e... e... mes in mij... mijne ko... kokop!! 1) Un rire énorme secoua la classe entière et le maître qui, en bon père de famille, était occupé à réparer un jouet mécanique de son gamin, se rua entre les bancs, ivre de vengeance. La fatalité à son tour voulut que l’impérissable Binus avait eu le malheur de se taire pendant que tous les autres criaient. Cela suffit pour attirer sur lui l’attention vindicative du magister qui

P

i!

83

dkouvrit, qu’au lieu de copier sa d i c t k Binus dessinait un soldat sur son manuel de grammaire. a En retenue! B glapit le maître. Au bout d’un quart d‘heure d’enquête, les coupables ayant été dkouverts, quatre condamnations de retenue furent prononcées; Binus pour avoir failli à ses devoirs de classe, Proost Baete pour avoir jeté le piquot, Lievin Kappejo, pour l’y avoir aidé et Émile De Meyer pour avoir crié. La retenue consistait en un séjour ost-scolaire d’une heure, dans une classe désaffectée, sous la surveillance e Kadie, la servante d’école. La punition fut de courte durée our le malheureux Émile, que Kadie renvoya aussitôt à ses parents, la rave servante ayant vu les regards meurtriers de Binus attachés obstinément au crâne en pain de sucre. Les trois réprouvés restèrent seuls dans l’ombre et se racontèrent des histoires de brigands et d’Indiens... La bande des Matuchas naissait. U Les Matuchas, certifiait Lieven connaissaient le secret de certaines pierres inflammables qu’ils lançaient dans le camp ennemi. - Non! s’écria Proost Baete. - C’est comme je dis s, affirma Lieven Kappejo. Proost réfléchissait et finit par déclarer que sa mère, qui tenait boutique d‘épicerie rue Terre-Neuve, vendait du nougat. U Qu’est-ce que cela vient faire dans notre histoire, gronda Binus, mais enfin, si ta mère vend du nougat, tu pourrais nous en donner. - Ce n’est pas ça, expliqua l’autre, c’est un nom qu’on donne à des machines qui servent à allumer le feu. p Et il décrivit de petits cubes du résine et de débris de liège, qui s’enflammaient immédiatement à l’approche d’une allumette et donnaient une grande et belle flamme. L’Heure de la retenue fut brève pour le trio. Quand Kadie le mit à la orle il descendit la rue du Serpent d’un air fort réoccupé et s’installa sur un anc du marché du vendredi, pour continuer à iscuter et à deviser, malgré le vent qui soufflait en tempête. La première victime des Matuchas fut Mme Fachard. Cette honorable personne était une institutrice en retraite, habitant une haute et étroite maison de la rue des Épingles. Elle lésinait un eu sur l’huile de lampe et, dans sa cuisine cave, restait à dodeliner à côté U feu, jusqu’à la nuit close, sans user de luminaire. Un soir, entre chien et loup, une lueur écarlate incendia brusquement la pièce tranquille. Le feu... il y a le feu à la cheminée! s cria la pauvre vieille. Pourtant la cheminée n’avait rien à se reprocher; mais le trou noir et fétide du soupirail irradiait d’une clarté menaçante. Des flammes léchaient les vitres carrées tandis qu’un torrent de f u m k noire montait vers la grille du trottoir. U Au secours... j e vais brûler vivante! s hurla l’habitante. Sur quoi le feu s’éteignit brusquement. Et Mme Fachard qui ne connaissait rien aux allume-feu 4 Le Nougat prenant vite flamme mais s’éteignant de même, alluma une chandelle d’un sou à Saint Dagobert dont c’était la fête.

t

B

t

8

cf

(I

Le même soir Phil De Smaele, maître maçon qui dirigeait un petit chantier sur les terrains vagues du Nieuwpoortje, reçut l’ahurissante nouvelle a que le feu avait pris à ses briques 3. I1 arriva en courant et vit de loin deux grands feux follet rouges danser au sommet des pyramides de pierres à bâtir. Ils s’évanouirent à son approche et Phil De Smaele n’y vit jamais... que du feu.

s

Presqu’en même temps, le piquier de Saint Jac ues en sortant de la sacristie, se jeta en arrière en poussant un ululement d’e froi. Devant lui, sur le seuil, une haute flamme rousse se tordait au vent de la nuit. 84

Tandis que T h b Pille, le facteur traversant la noire vastitude de Pas, se demandait avec angoisse ce que pouvaient être ces étranges feux solitaires brûlant au milieu de ce déseft d'eau et de brume nocturne. Et la terreur dura ...

A peu près de ce que dura la provision de

a Nougat D de la mère Baete; pendant ce temps tout le quartier de Saint Jacques en parla les uns avec crainte, les autres avec incrédulité et tous avec la plus complète incompréhension. On consigna les enfants à la maison paternelle, dès le crépuscule, et Bertje Patyn, d'avoir entrevu un de ces follets, manqua trois jours de suite à sa partie de cartes au vieux café du a Kruidhof D.

Un jour Proost Baete arriva en classe, les yeux pochés et le nez en tomate. Binus et Lieven com rirent que la maman Baete venait de découvrir en son officine le déficit ar ent. La bande des Matuchas était licenciée.

cf

Jean Ray

85

La Rue au nom perdu 1

Une des rues les plus bizarres de la ville disparut sous le pic des démolisseurs alors que j’accomplissais ma sept ou huitième année. Elle appartenait à cet oppidum de vieilles pierres ressées entre le Beffroi et la Cathédrale et que traversait, obscure et gaie, a rue Saint-Jean. J’ignore son nom et ne crois pas l’avoir jamais connu. Qu’importe, je crains une dénomination sans beauté qui ne pourrait que ternir et mon souvenir et mon rêve: qu’elle reste donc à jamais anonyme aux yeux ravis de ma mémoire. Elle était brève et étroite, brumeuse à force de manquer de soleil et d’air, mais non de vents coulis. Seule à l’heure de la méridienne, elle se coiffait à la pointe de ses pignons, d’un madras d’azur. Ses maisons ... attendez que je les compte sur les doigts. Une porte cochère aux portants coincés par une crasse et une poussière séculaires et portant un éteignoir de fer en sautoir de son embrasure. Une haute demeure aux fenêtres étroites et torves qui distillaient aux soirs tranquilles, des airs vieillots de clavecin. Une taverne étirée en longueur comme un boyau ou une méchante phrase fleurant la bière fraîche et apportant, parmi tant d’ombre, la note claire d’une double garniture de basilics. Deux maisons singulièrement sœurs, battant pavillon de linge et de descentes de lit aux fenêtres de l’étage. Puis on arrivait à une haute masse de briques suiffeuses placardée d’affiches et éclairée, le soir, par un papillon de gaz échevelé et roux comme le diable lui-même. L’autre côté ne comportait qu’une épicerie noire comme l’Érèbe, mais portant un nom de propriétaire, dont la sonorité continue à me charmer a Lam ernisse P, puis des poteries montées sur petits perrons où coulaient des eaux e lessive opalines. Toutes ces vieilles choses ne sont plus, elles n’ont pas même fait place à des

P

a

86

choses neuves, puisqu’à l’heure actuelle il n’y a là qu’un grand flot d’air et de clarté. Elles n’ont pas pris rang dans l’histoire, ce qui ne signifie as qu’elles ont vécu sous le signe éternel du bonheur, pourtant, un soir, ce sp endide conteur que fut Richard d’Anvers, l’homme de grands tours de France, ouvriers de adis, nous raconta une étrange histoire ‘acobine, qui tint, rouge de sang et de aine, dans le cadre sombre et fleuri e la longue taverne. Dans la maison du clavecin, habita vers 1828 l’énigmatique Hamburger, qui se faisait appeler Hamboursin, et qui fabriqua de l’or avec de l’étain et de 1 orpiment, lava de la poudre jaune dans un ruisseau du Tournaisis et termina sa mystérieuse existence sur la grande route de Liège à Cologne, assassiné par des coupe-jarrets. Aux a proches des jours froids la ruelle s’emplissait d’une odeur forte de sucre brû é et de plantes amères : Lampernisse rem lissait des etits pots de grès ‘aune, de sureau, d’onguent de camphre et e mélilot, e baume de peup ier et d’axonge corricide. Mais un jour nos parents nous défendirent l’accès de la rue aux paisibles mystères. Pourquoi? Pourquoi? Je m’en rends compte à présent et j’en rougis un peu, car mon rêve s’en trouve blessé. Un cercueil mince et léger quitta la maison aux douces chansons et peu après le clavecin suivit. La maison resta close quelque temps, puis ses boiseries extérieures s’enrichirent de einture neuve. Des rideaux e peluche rouge noués en embrasses allumèrent une flamme discrète derrière les vitres carrées. Une dame au teint de lait et de roses, le front écrasé sous un casque de cheveux d’or, s’installa sur le pas de la porte, un brillant ouvrage de tapisserie aux mains. Comme je décrivais cette apparition de conte de fées à ma marraine elle m’allongea un horrifique soufflet en me promettant de me rompre bras et jambes si d’aventure je remettais le pied dans les parages. > Dans un bocal ventru, rempli d’une eau lourde et verdâtre, des formes minces, noires et luisantes évoluaient lentement. U Elles sont de la meilleure ualité. savez-vous, vantait le nabot, elles peuvent servir plusieurs fois quan on les met dans le sel, alors elles crachent tout le sang et sont tout de suite prêtes à en reprendre ... Hihi ... Hihi... - Ce sera tout? continuait-il, non n’est-ce,pas. Que pensez-vous d’une toute petite demi-mesure d’huile antique pour parfumer vos cheveux, ma belle? - Gardez-la pour les vôtres, répondait Élodie en regardant fixement le crâne éperdûment chauve de l’herboriste. - Allons, allons, il doit y avoir d’autres choses ici, dont vous avez besoin, glapissait Cornelis, voulez-vous de bonnes graines pour faire parler les perroquets. - Je n’en ai pas, de perroquet! s’impatientait ma bonne. - Voyons. faisait pensivement le marchand, je pourrais peut-être bien vous en procurer un, précisément un de mes amis... B Certes il nous aurait tenu la jambe encore endant bien longtemps, si soudain une ombre ne s’était dressée devant la enêtre de la rue. Le droguiste poussa un cri de guerre et, brandissant un énorme jonc mâle, brusquement apparu dans sa main, il se ruait dans le corridor, vociférant les pires menaces. Contre la vitre se collait le visage vengeur de Binus, horriblement abreuvé de séné et de rhubarbe et qui venait demander des comptes de cet opprobe immérité, au fournisseur des drogues agissantes. U Sale bonhomme, hurlait-il, si tu en vends encore à ma mère, je ... parfaitement ... dans tes casseroles en terre cuite! B Sur cette menace rabelaisienne tirons l’échelle...

b!

B

4

(L

It

P

89

’Ombre casquée

Tous les mystères ne se confinent pas dans la brumeuse An leterre, ni en Allemagne, patrie des a Poltergeister B, ou les Balkans, terre ’élection des vampires. Ils se trouvent également bien chez nous, à notre porte, à portée de la main. Ce sont de vieilles gens de Gand ma belle et sombre ville, comme a dit Maeterlinck, qui nous ont raconté ceci, en réprimant mal un frisson de terreur, bien que, depuis, beaucoup d’eau eût passé sous les innombrables ponts de la cité farouche. C’était endant les premiers jours de janvier de 1871; on venait d’annoncer la victoire e Faidherbe sur les Prussiens à Bapaume et on espérait que la roue de la fortune allait tourner à l’avantage des Français. Les enfants revenaient de l’école, en proie à un enthousiasme qui aurait tout aussi bien animé des cœurs de petits Français. Le soir tombait, c’était l’heure où les réverbères s’allumaient. Les rues étaient noires et glissantes; des halos rougeâtres entouraient €es lumières. Au coin du Reke, une rue solitaire bordant les lentes eaux de la Lys, quelques écoliers discutaient pendant quelques instants encore, les chances de la nation amie, quand l’un d eux cria : a Tiens... il y a de la lumière dans la maison de Stasse! B La nouvelle était ahurissante, car depuis des lustres, cette vieille et branlante maison tombait lentement en ruines, et on attendait à tout moment d’y voir surgir les démolisseurs. Les volets a ant disparu depuis belle lurette, les gamins purent coller leurs visages contre es vitres ternies de poussiére et de crasse. Ils ne virent qu’une chambre vide, aux murs délabrés, mais, posées à même le sol, six bougies allumées. Leur étonnement ne fut que de courte durée, car bientôt ils trouvèrent la chose amusante et se mirent à rire et à crier. Brusquement la joie enfantine se mua en terreur et la bande s’égailla dans l’ombre en hurlant.

dt

B

P

90

Ils venaient de voir une ombre énorme glisser sur le mur et souffler rapidement les flammes. Or, aussi brève que fut l’apparition insolite, les enfants avaient pu la reconnaître : c’était celle d’un soldat prussien. a L’Ombre au casque pointu B comme on le chanterait plus tard dans H Le Rêve passe B. I1 y eut ce soir-là pas mal de gifles distribuées aux U menteurs m, personne ne voulait croire à la vision et les parents de ce bon temps jadis n’étaient pas avares de taloches. Le même soir pourtant, la porte du café voisin a ’t Schippershuis fut violemment ouverte, et un client, malade d’émotion et d’effroi, vint s’affaler contre le comptoir. U Allez donc voir ce qui se passe dans la maison de Stasse! B gémit-il. Et ils furent quatre à voir l’ombre du Prussien souffler six bougies posées à même le sol. Le veilleur de nuit fut alerté. On pénétra dans la maison, où l’on ne trouva nulle part trace de bougies. Le surlendemain vers dix heures du soir, des bateliers virent les vitres de Ia maison abandonnée s’éclairer brusquement, mais presque tout aussitôt, la lumière s’évanouit. On n’a pu nous dire si la maison de Stasse fut l’objet d’une surveillance officielle, mais il parait qu’elle resta, pour de bon, plongée dans ses ténèbres coutumières. Pourtant le règne de terreur de l’ombre casquée ne venait que de commencer.

Le savetier Dierickx, habitant la rue du Canal, proche du Reke, travaillait tard, car il avait une nombreuse famille à nourrir. I1 s’éclairait d’une lampe à lentille, en l’occurence, une bougie dont la clarté s’amplifiait par le truchement d’une grosse verrine remplie d’eau, suspendue à une potence. En flamand et en temps du métier, on appelait cela un U Ordinaal B. Soudain, la bougie fut soufflée. N Holà, fermez donc la porte ...il y a un courant d’air! B s’écria le savetier en rallumant la chandelle. Mais la porte était fermée et dans la maison tout le monde dormait . Dierickx vit la flamme osciller, puis, à sa grande stupeur, une ombre gigantesque se dressa sur le mur. De nouveau, la flamme fut éteinte et le savetier prétendit plus tard avoir entendu le bruit du souffle. I1 eut le courage de rallumer sa lampe, mais l’ombre ne réapparut plus. Du moins chez lui. A cent pas de là, cette fois-ci, dans la rue des Blanchisseurs, une vieille femme, Meetje Plankaert, ne parvenant pas à trouver le sommeil, disait son chapelet. Une veilleuse à flotteur éclairait sa chambre. Tout à coup elle vit bouger quelque chose sur le mur d’en face. Son chapelet lui tomba des mains et elle appela au secours. Une ombre terrifiante se penchait vers la veilleuse et la souffla. Pendant huit jours, la pauvre vieille fut entre la vie et la mort, puis elle fit exorciser sa maison et le calme lui revint, mais sa santé resta chancelante. Elle mourut le 10 mai suivant, le jour où fut signé le traité de Francfort, qui mit fin à la guerre franco-allemande et enleva l’Alsace et la Lorraine à la France. Chose étrange : la mère de Meetje Plankaert était française, et trois de ses cousins avaient été tués à la guerre. il paraît que le spectre souffleur fit encore quelques apparitions dans le cousant du mois suivant, notamment chez une verdurière. Un Godshuishammeke, où elle tenta vainement d’éteindre un cierge bénit, allumé ar la boutiquière, parce qu’un orage grondait et dans la rue des Tanneurs, c ez un

R

91

cabaretier-barbier, au moment où il allumait un lumignon pour descendre à lip cave. Mais détails et précisions font défaut à ce sujet. Un seul cas mérite encore d’etre retenu. Dans une belle maison bourgeoise de l’Arrière-Lys, habitait alors un professeur de musique très honorablement connu. il avait passé la soirée avec sa femme et ses deux filles chez des amis et, au retour, ils s étaient installés autour de la table auprès d’une dernière tasse de café. Soudain une des jeunes filles poussa un cri d’effroi et montra une ombre igantesque se déplaçant lentement sur la muraille, entre la porte et la fenêtre. I1 n’y avait pas d’erreur possible: c’était bien le terrible Prussien fantbme qui, depuis des semaines, plongeait le voisinage dans la plus abjecte terreur. Brusquement l’ombre leva les bras et s’effondra, semblant s’enfoncer dans le sol. C’était le soir du 10 mai 1871, Depuis l’ombre ne revint plus et laissa en paix, bougies et chandelles.

En passant de bouche en bouche, les faits ont pu s’amplifier, nous sommes d’ailleurs certains qu’il en fut ainsi, connaissant trop bien nos conteurs de veillée. Mais un de nos amis, l’écrivain et folkloriste flamand Gustave Vigoureux, qui n’avait pas son pareil pour remuer les vieilles archives et recueillir les témoignages, s’intéressa particulièrement à ce a mystère n. Quand nous avons commencé, il y a des années, par assembler les matériaux pour notre série des Mystères qui ne furent jamais éclaircis, il compléta ceux que nous tenions des conteurs d’horrifiantes histoires, par des détails dont il avait contrôlé l’authenticité : - Les origines françaises de Meetje Plankaert, et la mort de ses trois cousins à la guerre. - Le savetier Dierickx avait appris son métier à Paris. Son fils aîné s’y &ait établi. I1 apprit plus tard qu’il avait été tué sur le pas de sa porte par un éclat de bascayan. Lui même était un grand U mangeur de Prussiens B comme on disait dans le voisinage. - Le dernier habitant de la maison du Reke, était un batelier français, Polydore Rigaud. Pris comme franc-tireur, les armes à la main, il avait éte fusillé par les Bavarois. - Un ami du rofesseur de musique avait été arrêté à Senlis et emmené en captivité par les A lemands. Vigoureux ne put obtenir de plus amples détails, mais était convaincu que le professeur était un grand francophile; une de ses filles s’établit plus tard à Paris où elle fit une belle carrière artistique. (Si les données de G.V. sont exactes, son nom était Denys). pourt tant, a ajouté le regretté folkloriste, tout cela ne prouve pas grand’chose, et si l’ombre souffleuse de chandelles fut vraiment un spectre ou un revenant, je ne puis m’expliquer ces mesquineries de l‘Au-delà... B Les mesquineries de l’Au-delà... Ces mots nous ont frappé, d’autant plus que dans bien des a mystères D où 1’Au-Delà semble jouer un rôle, nous nous sommes trouvés devant de telles niaiseries, de si piètres enfantilla es, que nous avons oublié d’avoir peur ... Et l’Au-Delà a manqué son e fet.

P

B

Jean Ray NOTE 1.

92

s Lei

mysttm qui 11c furent jamais tclaircis D, paru dans Tow, n e 11, lOjuillet 1949.

Les Som Six-Semaines*

La crainte su rstitieuse qui entoura jadis les Sombres Six-Semaines ne sembla pas avoir épassé de beaucoup les frontières du pays flamand. Dans sa belle œuvre folklorique française, Paul Sébillot la passe encore à quelques vieilles provinces de France, mais c’est tout. Le ’our d’hui, la croyance est encore vivace, selon *Averbode’s Weekblad P, dans quelques régions de Campine; elle persiste également, sporadiquement, dans le pays de Waes et le Meetjesland. A proprement dire, ces journées de cur et de curieuses observances, commençaient trois semaines avant la Not2 et finissaient trois semaines après, mais la tradition populaire les voyait débuter à la Saint Saturnin, soit le 29 novembre. En ce temps-là, malgré les belles fêtes proches :la Saint Nicolas, la Noël, le Jour de l’An et l’Épiphanie, on respirait le jour avec peine; l’obscurité régnait en maître, persistait jusqu’aux heures avancées et faisait la nique au soleil, ce pauvre soleil d’hiver, terne comme un louis démonétisé. Les enfants se rendaient à l’école par des rues où traînaient encore des ombres nocturnes et la quittaient aux grisailles d’un précoce crépuscule. On buvait le café de quatre heures à la clarté de la chandelle et, chez les gens aisés, de la lampe Carcel à la paisible flamme. Les soirées étaient longues, énormes, le luminaire coûteux; et dans bien des maisons on demandait aux flammes du oêle, dont le couvercle avait été soulevé, une clarté rouge, riche en ombres olles. I1 ne fallait pas grande imagination pour peupler le noir d’invisibles et hostiles présences, aux aguets des moindres fautes et oublis, et l’on se demandait comment passer sans trop grand dam cette longue période, propice aux forfaits de l’Enfer.

g.

P

P

* Paru dans Tout n Na14, 31 juillet

1949.

93

La Saint-Sat ur nin

L’hagiographie ne dit rien que de bon de cet évêque martyr, dont Toulouse conserve une pieuse souvenance. I1 est vrai que l’image populaire le montre arfois, croix brandie, en lutte avec le démon. Aussi se demande-t-on pourquoi vague de la grande peur se met à déferler en son jour de gloire. La raison ne remonterait-elle pas plus loin dans les âges? Ne serait-elle pas de source païenne? Ne devrait-elle rien au tragique Saturne de la mythologie grecque ou au tribun Saturnus, de détestable mémoire? Quoi qu’il en soit, dans chaque demeure, un bout de cierge bénit s’allumait dès potron-minet et gardait sa flamme jusqu’au moment où le soleil avait chassé les ombres de la nuit. Entre familiers et amis s’échangeaient des souhaits et des recommandations, où il était question de se défier « d u feu, de l’eau, du vent et de l’obscurité Y. Bien que le couvre-feu n’existât us depuis belle lurette, ménagères et servantes ne se seraient pas mises au it avant que le dernier tison ne fût éteint dans l’âtre ou dans le poêle. Ea journée était mauvaise aux gens enclins au péché et l’on citait des exemples. Monsieur N... de la bonne ville de Gand, courant la guilledine, fit la connaissance, entre chien et loup, d’une belle et attrayante personne, brune et ardente comme une Maugrabine et portant colliers et bracelets de sequins. Cela lui valut un mal divin, dont il ne se remit jamais, et oncques ne sut qui fut ou que devint sa calamiteuse compagne d’une heure d’oubli. Que le diable y eût la main va sans dire, et en ce jour les maisons Tellier faisaient de mauvaises affaires. Mais d’honnêtes commerçants, eux aussi, étaient frappés. I1 y avait grand éril de faire emplette dans les herboristeries, drogueries et pharmacies, d’her es, d’onguents et de panacées; ces drogues et médecines devenant nocives ou perdant leur vertu jusqu’à l’aube rochaine. D’aucuns se rattrapaient en vendant ce jour-là u fa bénéfique eau de Saint-Saturnin n, une sorte d’eau lustrale que l’on fabriquait en plongeant un tisonnier rougi dans l’eau de pluie, tout en prononçant une brève incantation : U Eaux du ciel, éteignez le feu de l’enfer et guérissez les malades. Y (Water des Hemels doof het vuur van de he1 - En maak de zieken wel.) Elias Ashmole, dans son Theatrum Chemicum fait remonter l’origine de cette tradition magique au xvcsiècle, mais remplace le tisonnier par un pied de bouc en fer forgé, restant ainsi plus près de la norme diabolique.

P’

i

Ce qu’il ne fallait pas faire

Pendant les Sombres Six-Semaines pas mal de choses anodines et innocentes ne pouvaient se faire sous peine de nombreux sévices occultes. I1 ne fallait pas cracher dans le feu, de peur d’atteindre et de faire injure à un Esprit du feu, qui ne manquerait pas de se venger. Mettre une chandelle à brûler à même le sol. De cette façon on créait une dalle ou une place maudite qui, six semaines durant, avait le pouvoir de donner le haut-mal à ceux qui la foulaient aux pieds. Poser en même tem s sur la table un plat de poisson et de viande. Ces deux mets se battraient dans e corps des convives, au grand dam de leurs organes digestifs. Laisser, entre minuit et une heure du matin, un chat noir dans la maison, car pendant cette heure il recevrait la visited’un chat fantôme qui reviendrait, sept fois durant le courant de l’année, tourmenter les habitants. Brûler dans le poêle ou dans l’âtre des choses écrites, une fois le soleil couché. Des voix répéteraient, à longueur de la nuit, tout ce qui se trouvait écrit. Souvent augmenté de répugnants commentaires. Avoir commerce avec des gens aux yeux pers: ils étaient porteurs des sept maux : coliques et -foires, gravelle, jaunisse, carie dentaire, blépharite,

P

94

panaris, hémorroïdes. Une de ces maladies frapperait certainement l’imprudent au cours de l’année suivante. Glisser de la mauvaise monnaie dans un tronc d’église: elle vous était rendue treize fois au cours de l’année suivante. Allumer à la fois un cierge bénit et une chandelle ordinaire, leurs clartés entrant en conflit, il pouvait en résulter ophtalmie ou cécité pour les oublieux. Tenir des propos malhonnêtes en présence de certains animaux : chiens, chats, chevaux, ui les rapporteraient, souvent par la voie du songe, à ceux qui en faisaient les rais ... Nous n’allongerons pas la liste... elle comporte environ une centaine de prescriptions et de recommandations du genre!

9

Ce qu’il était bon de faire

Ne jamais rester dans l’obscurité, une fois le soleil couché. Mettre un brin de buis bénit sous son oreiller. Pour ceux qui veillaient au-delà de la nuit dire un Pater et un Ave, au douzième coup de minuit. Faire l’aumône aux aveugles, tout en faisant bien attention de ne pas favoriser de faux mendiants. Promettre aux morts prières et messes, et ne pas y manquer. Se garder des propos malhonnêtes, de calomnie et de médisance. Toutes choses, en général, pieuses ou dévotes, auxquelles on ne peut qu’applaudir. Les esprits impurs des semaines

Les Sombres Six-Semaines avaient leurs propres entités ténébreuses. Un redoutable esprit impur était Arrabi. Le plus souvent il n’apparaissait qu’à la Saint-Ambroise, au lendemain de la Saint-Nicolas, et disparaissait la nuit de Noël. I1 se présentait sous la forme d’un long visage verdâtre, à la bouche énorme et ricanante, aux yeux enflammés. 11 se collait aux vitres, jetait un horrible regard dans la chambre, choisissait la victime qui mourrait dans le courant de l’année suivante et disparaissait en poussant un épouvantable éclat de rire. Heureusement, il existait nombre de paroles magiques, présentées en bouts-rimés, pour mettre son néfaste pouvoir à néant. Aussi ne le craignait-on pas trop. Mais on ne pouvait I’em êcher de jouer des tours pendables aux pauvres humains en faisant tourner ait, bière et vin, envahir les caves de blattes, les cuisines de cancrelats, les greniers de souris. 11 empêchait les cheminées de tirer, emplissait les pièces de torrents de fumée et envoyait d’affreux cauchemars aux femmes et aux enfants. Arrabi et ses congénères laissaient pourtant en paix les gens nés sous les signes du Cancer et du Capricorne, même semblaient les craindre quelque peu. Aussi était-il bon de compter ces privilégiés parmi ses amis et connaissances. On parvenait également à gagner ses bonnes grâces en dé osant dans un coin obscur de la cave, de la cour ou du jardin, une écuelle de ait sucré, dans laquelle on avait laissé infuser de la sauge. A ce prix il consentait à rester dans l’ombre. Une créature plus mystérieuse et dangereuse était Pirouwit (Piroewiet). c’était une longue chose blanchâtre, glissant silencieusement dans les ténèbres de la maison endormie. La plupart du temps, il laissait les dormeurs en paix mais aux autres sa rencontre pouvait être fatale.

P

P

95

Parfois il passait à côté d’eux, semblant les ignorer, susseyant un sempiternel a Pirouwit ... Pirouwit ... Y D’autres fois, il se jetait sur eux, les étranglait en leur tournant la tête dans le dos, ou bien, se transformant eu une épouvantable monstruosité, les faisait mourir de peur. Dans une de ses chroniques folkloriques, Bruël raconte qu’au XVIII‘ siècle, en Flandre française et en Picardie, beaucoup de gens succombaient à une affection cardiaque, causée par la peur, au cours des dîtes semaines. Mais les Sombres Six-Semaines avaient également leurs Saints protecteurs qu’on n’évoquait ‘amais en vain : St-Eloi, St-Ambroise, St-Nicaise, St-Thomas, les Innocents et es Rois Mages. A l’Épiphanie. les hôtes des ténèbres commençaient à abdiquer leurs pouvoirs. On pouvait même se venger des avanies qu’ils vous avaient fait subir en déposant, dans les endroits qu’ils hantaient de préférence, des brins de thym, de sauge, de mélilot, du poivre noir. Ils trébuchaient, éternuaient, souffraient d’étranges tourments, et finissaient par mettre les voiles pour une année entière.

i

Jean Ray

96

ntise carrefours+

a Michel avançait â grandes enjambes, il essayait de se donner du cœur en faisant de larges moulinets avec son bâton et en chantant une bribe de refrain. Au loin le carrefour dormait sous la lune, avec ses grêles peupliers et une minuscule chapelle. Michel grogna : il était de ceux qui avaient payé de leurs deniers la petite niche de pierre et l‘image sainte, et pourtant une présence maléfique s’obstinait à hanter le carrefour... B C’est au hasard de ma mémoire que je reproduis ces lignes, par lesquelles débute un conte noir, où il était question d’un carrefour maudit et d’infernales apparitions. Les carrefours ont mauvais renom et ne sont pas près de le perdre. Là où tant de croyances superstitieuses ont rejoint les neiges d’antan, leur sombre réputation est restée à peu près intacte. Nos Flandres, notre Tournaisis, nombre de vieilles provinces françaises et allemandes, l’Irlande, l’Écosse, les pays balkaniques ont gardé leur croyance dans les traditions de minuit de leurs carrefours. Pourtant la forme même de ces routes se coupant en croix devrait chasser le démon et ses familiers, serait-on tenté de croire. Voilà où l’on se trompe. Cette croix étant à tout instant foulée aux pieds par les hommes et les bêtes a perdu sa puissance sacrée, et a été abandonnée au Malin et aux esprits impurs de la nuit. Telle est l’étrange réponse que le folkloriste obtint en maintes régions, En général les détestables familiers des carrefours varient peu de formes et d’attitudes, on trouve les mêmes loups-garous en Flandre et en Sologne, les mêmes ombres acéphales en Irlande et en Bavière. Le folkloriste flamand Gustave Vigoureux en dressa une liste fort curieuse : loups-garous, chèvres noires, feux-follets géants, cavaliers sans tête, petits enfants vêtus de blanc, vagabonds boiteux, prêtres maudits, faux sacristains, chiens énormes, chats noirs voyageant par trois. Quelques fois ce ne sont pas des créatures vivantes, mais des objets : un ~

a

Paru dans a TOUT B no 9, 26 juin 1949.

97

cierge éteint, un manteau vert, une épée rouillée, une paire de ciseaux, un chapeau pointu surmonté d’une immense plume de coq, un coffre noir, un cercueil, une paire d’énormes sabots... Ces derniers sont inertes, mais pourtant plus redoutables que les premiers car ils annoncent le malheur et la mort, tandis que les ombres vivantes se contentent de tourmenter le passant attardé, la plupart du temps sans grand mal. Rarement le démon vient en personne, à moins d’y etre convo ué par de compli uées formules magiques. Mais souvent il se laisse tirer?*oreille et refuse e se présenter à l’appel. Dans la région de Termonde, une demi-douzaine de carrefours sont hantés sur le coup de minuit par un fantôme paresseux en diable : Osschaert. Grosse et sombre forme indécise, il surgit brusquement de terre, saute sur le dos du passant et se laisse porter jusqu au moment où l’infortuné tombe, brisé de fatigue et de terreur. Ce même monstre nocturne campe en certains carrefours de la Flandre Occidentale, et se conduit de façon identique. I1 change toutefois de nom et se nomme Kludde. Jadis, dans les environs de Grammont, à l’orée du bois de Grimmingen, il s’a pelait Carnonkel. Mais le bois de Grirnmigen a disparu, ainsi que ses carre ours maudits, et Carnonkel avec eux. Un écrivain flamand, dont l’œuvre pourtant fort intéressante au point de vue folklorique a été complètement dispersée, Alphonse Denouwe, a consacré plusieurs pages aux carrefours, aux diaboliques rencontres de Flandre et de Tournaisis. Nous allons lui laisser la parole.

1

P

a C’était à Maulde, un petit village très pauvre à quelques lieues de Leuze. (On était alors aux années 1831 ou 1832). Le carrefour était formé par deux chemins mal pavés, dont l’un même était plut& une piste herbeuse tracée par le charroi. On m’en avait tant dit de mal que je décidai de m’en rendre compte par moi-même. Je m’y installai à mifiuit, et, comme le temps était doux, je restai jusqu’aux premières clartés de 1 aube, sans que rien ne vînt me troubler. Je retournai chez mon brave homme d’hbte, un fermier du nom de Sory, et me gaussai de sa vaine croyance. E< I1 vaut mieux retourner un lundi B, dit-il Je retournai. La nuit était obscure mais tranquille. Comme j’allumai ma pipe, je découvris à la clarté de mon bâtonnet soufré, une singulière figure gravée au feu dans le tronc d’un arbre : un croissant retourné et une sorte de gaufre à huit carrés. Soudain une pluie torrentielle que rien pourtant n’annonçait, tomba, me trempant jusqu’aux os. Elle ne dura que quelques minutes et cessa brusquement comme elle avait commencé. Je vis alors, à quelques pas à ma gauche, une forme obscure agitée comme les vagues de la mer et deux yeux tristes et rougeâtres. Cela disparut après quelques secondes et fit place à un grand habit d’une couleur verte très prononcée. Bien qu’il fît sombre je voyais très bien cette couleur verte et m’en sentis étonné. Soudain le vêtement s éloigna, comme poussé par le vent, et disparut dans la nuit. Je ne crois pas avoir éprouvé grande terreur, seulement un certain malaise, car peu après je fus pris de nausées. Sory, à qui je racontai mon aventure, demanda : a N avez-vous pensé à rien pendant le temps que dura l’apparition? B Sa question m étonna et m’embarrassa à la fois. J’avais, en effet, pensé brusquement que quel u’un me frappait d’un coup de couteau. a Méfiez-vous, me it Sory, car cela signifie certainement quelque chose qui vous touche, ou vous touchera de très près. B

3

Ainsi parla Alphonse Denouwe... Chose étran e uelques années plus tard, il fut tué d’un coup de couteau dans une rixe e ca aret, sur la route de Lille.

f*%

98

Je n’aurais pas prêté grande attention à cette histoire si, un beau jour, je n’avais feuilleté 1’Heptaméron des sorciers. Cet Heptaméron n’est pas un vain grimoire, il fait partie du quatrième livre d’Agrippa et les démonologues, les Kabbalistes, tous les occultistes en général, le considèrent avec le même respect que la célèbre Clavicule du Roi Salomon. Une partie y est consacrée aux conjurations pour les sept jours de la semaine, où s’invoquent les esprits, les anges de l’air, et ceux du quatrième ciel. Or, à l’endroit où se trouvait décrite la conjuration du lundi, je trouvai parmi les signes destinés au Pentagramme Magique, le croissant retourné et le quadrilatère gaufré dont parla Alphonse Denouwe. Plus loin je lus: U Les esprits du lundi ou de la lune paraîtront le plus souvent sous un corps grand et étendu, mol et phlegmatique, d’une couleur semblable à celle d’une nuée obscure et ténébreuse, la tête chauve, les dents de sanglier. Leurs mouvements sont semblables à ceux d’une grande tempête sur mer. Le signe qui manifeste leur approche sera une pluie abondante. Leurs formes articulières sont : Un roi, armé C Fun arc, avec des flèches et monté sur un daim. Un petit enfant. Une chasseresse, armée d’un arc, avec des flèches. Une vache. Un petit daim. Une oie. Un habit de couleur verte ou argentée. Une flèche. Un animal à plusieurs pieds. Les signes sur l’arbre, la pluie abondante, la forme obscure agitée comme les vagues de la mer, les yeux rouges, l’habit vert ... Tout cela Denouwe l’avait vu. Selon les sorciers, il aurait été témoin d’une conjuration du lundi et avait, pendant quelques minutes, été face à face avec des élémentals. Cette opinion n’est pas la mienne, mais celle d’,un savant versé dans les sciences occultes, et qui en rejette bien plus qu’il n en admet : le Dr Reynts. Gustave Vigoureux, dont la glane folklorique est considérable, a exprimé une opinion assez originale, au sujet de la malédiction qui semble peser sur nombre de carrefours. C’était l’endroit indiqué pour les conjurations de toutes sortes, surtout pour l’évocation de l’Esprit des Ténèbres. Sorciers et sorcières y traçaient leurs cercles magiques, sacrifiaient la poule noire, répandaient le sang de bouc, s’y livraient à d abominables manœuvres sacrilèges. Ils en ont littéralement empoisonné l’atmosphère. Faudrait-il s’étonner si des impondérables maléfiques subsistent encore, en quelque sorte, en ces lieux réputés maudits? On n’évoque jamais en vain l’ennemi de Dieu et des Hommes... S ils inscrivait fidèlement toutes les croyances et su erstitions populaires sur son carnet de notes, tout comme un chasseur le ait des lièvres et des faisans qu’il a abattu, il n’y ajoutait aucune créance personnelle, au contraire. Pourtant il avouait, qu’au soir tombant, certains carrefours de mauvais renom lui inspiraient une sorte d’effroi qu’il pouvait difficilement réprimer. a Avez-vous jamais vu quelque chose en ces lieux? - Oui et non... c’était aux environs de Bouchaute, dans le nord de la Flandre Orientale, un carrefour désert proche de Hont et de ses criques. Je vis un regard ... - Oh, un regard ... - Pensez au Chat de Cheshire, dans Alice au Pays des Merveilles, répondit-il en souriant. Alice également ne voyait qu’un sourire et rien qu’un sourire. Je dis bien un re ard et non des yeux. Je crois plutôt que ce fût mon subconscient qui en fut rappé ...

P

f

99

Mais, moi, ”eus l’impression, ia certitude plutôt, qu’un regard hostile, peut-être terrib e me fixait, me suivait... L’impression cessa dès que j’eus franchi le carrefour. Mais les mots u’il me faudrait pour décrire ce sentiment, qui probable ment n’était que ce a, font absolument défaut.

!

P

Voici maintenant quelques croyances populaires attach& aux c a r r e fours : Quand, sur la minuit, vous voyez briller au milieu d’un carrefour un feu solitaire, soyez certains a qu’il sèche de l’argent B (geld trocknet) (Thuringe). I1 ne faut jamais, une fois le soir tombé, s’asseoir à un carrefour, ni même s’y arrêter. Vos pieds et vos jambes deviendront lourdes comme du plomb, et votre sang noircira (Irlande). Ne passez as, sur la minuit, par un carrefour tenant un chien en laisse. L‘Esprit du Ma pourrait entrer dans la bête, et elle vous tuerait dans le courant de l’année (Écosse), Prenez garde d’allumer votre ipe, la nuit, dans un carrefour, et de jeter le tison enflammé. Le feu en retom erait sur votre maison et sur vos granges. (Wurtemberg.) Qui chante la nuit à un carrefour pleurera au purgatoire avant la fin de ïannée (Sicile). Ne pensez pas à vos eines en passant par un carrefour, elles seront doublement grandes quan vous serez rentré chez vous. (Sébillot : Croyances populaires du Morbihan.) A minuit vin au carrefour devient eau, pain sable, bonté malice. (Vieux proverbe flamand.) Sacristain est, la nuit au carrefour, de bien vilaine rencontre. (recueilli par G. Vigoureux à Seveneecken en Flandre Orientale.) Mais, en cette sinistre matière, l’humour ne perd pas ses droits, témoin cette histoire écossaise : Passant de nuit par un carrefour, Mac Tavish voit Mac Duff pendu à un arbre. 11 est déjà rigide et froid. Pour enterrer un pendu, Mac Grégor, le fossoyeur, prend un shilling, mais s’il s‘est pendu à un carrefour, il exige une demi-couronne, monologue Mac Tavish. Et il s’en va, sans plus s’occu er du cadavre. Le lendemain on trouve Mac Duff pendu à un saule, au bor d’une prairie ...

P

g

B

B

Jean Ray

Jacques Van Herp

Sean Ray connut, de son vivant, cette rare faveur pour un écrivain: devenir lui-même sujet de récits fantastiques. Trois textes au moins sont indéniables : Iblis ou la rencontre avec le Mauvais Ange d’Alice Sauton, Les Spectres d’Atlantis d’Henri Vernes, et Au cimetière de Bernkatel de Thomas Owen. Cette faveur que Jean Ray partage avec Lovecraft et Robert Bloch, armi les contemporains, il les doit sans doute aux mystères de sa vie, mais k e n plus encore à la qualité de son œuvre et aux résonnances qu’elle éveille. Cette œuvre connut également un destin remarquable, si l’on songe à cette carrière en dents de scie. On connaît trop le cas de l’écrivain sacré grand auteur par ses pairs sur la foi d’un premier livre, et qui retourne à l’oubli. Qui feuillette la liste des prix littéraires de ces cinquante dernières années s’effraye du passage de tant de météores. Mais u’un auteur après une apparition fracassante retourne au silence, revienne, %isparaisse encore, et chaque fois reconquiert un public nouveau, voilà qui sort tout à fait du commun.

Les débuts U Le tout remier conte, je l’ai écrit vers la vingtième année. C’était d’ailleurs ce ui ue j a i envoyé à André Theuriet :Le Diable est venu me chercher à bor . Theuriet m’a presque répondu sur-le-cham ;U Si vous passez à Paris, venez m e voir... il faut continuer ... n Mais je evais partir pour Hambourg. Quand je suis revenu, un an après, Theuriet venait de mourir.. J a i peut-être repris le sujet dans un John Flanders flamand. Mais je ne men souviens pas. /’en ai tant écrit ... n

Pg

B

La mémoire de Jean Ray le trompait. Ce conte a probablement inspiré une nouvelle parue dans le H.D.no 136 : La nuit de Barcelone ...Barcelone où il pleut autant qu’à Londres : 103

Nous arrivâmes à Barcelone par une pluie d’enfer et nous nous mîmes au quai dans le vieux port. Vous connaissez ce sinistre endroit marin. Des quais en bois oumk dévorés par le taret et blind& d’interminables générations de mol usques, des darses envasées oli dorment des tartanes centenaires qui ne prendront plus le grand large, et quelques felouques que le dernier équipage déserta il y a plus d’un siècle. m

P

Jean Ray rationnalisa ici l’aventure, il la restitue fantastique dans Ombre d’escale (CB 3/64). Ne comptons pour rien sa collaboration aux diverses revues locales, dont il rime les couplets en français, notons qu’il essaye sa plume dans les deux langues, et qu’il cherche toujours la voie. Et venons-en à son premier ouvrage.

Terre d’aventures Cet ouvrage est signalé comme épuisé dans toutes les œuvres ultérieures de Jean Ray jusqu’au Livre des Fantômes. Et on se pose bien des questions à ropos de cet ouvrage introuvable, dont aucune trace ne figure dans les Eibliothtques ou les bibliographies. Remarquons que le cas n’est as isolé. I1 en va de même pour Les Aventures d’Isidore Maldent signées Tnac?Id et publiées chez Dentu, pour Le Rour de Souvestre et Allain, et même pour un des premiers ouvrages de G. Clémenceau. D’après Jean Ray l’ouvrage aurait paru en 1906-08, édité par une petite maison comme Dentu. L’ouvrage était signé Jean Ray, mais le premier titre aurait été L’Aventure étriquée. C’était du reste moins un roman qu’une longue nouvelle. En voici le sujet : #Nous sommes dans le magasin d’un antiquaire. Au milieu du bric-à-brac trône un petit tableau de t‘école lombarde. Au premier plan, une pièce d’eau, derrière des jardins menant à un château à la porte close. Selon les caractères de l’école, le tableau est e m li de personnages minuscules, devisant, se promenant, regardant les ref ets de 1 eau. Le petit commis de l’antiquaire, un gamin de quinze, seize ans, voue une prédilection toute particulière à cette œuvre. Il ne se lasse pas de la contempler et se fait, pour cela, souvent rabrouer par son patron. Unjour le gamin disparaît. L’antiquaire n’y attache guère d’im ortance. Après tout ce n’est pas une perte...Plus tard, lanti uaire déplace tableau, leporte en pleine lumière. A sa grande stupeur, i y découvre un personnage qui n’y figurait,pas avant. Ce nouveau personna e est apparugrés de la pièce deau i s’éloigne, se dirigeant vers le c âteau. Sans oute est-ce une illusion de ses sens, il y a si longtemps qu’il n’a plus regardé le tableau. A quelques jours de là, l‘antiquaire reprend le tableau, il éprouve un choc :le personnage nést plus à sa place, il s’est rapproché du château. Bien plus, alors qu’il était certain de lavoir vu de dos, le voici ui se présente de profil. Son costume est du reste assez particulier, tout di8érent de celui des autres personnages. L’antiquaire s’arme d’une loupe et ïexamine. Pas dérreur, ce visage terrifié est celui de son commis! L antiquaire, empreint d’une frayeur atroce, rejette f e tableau. Mais il Re peut s’empêcher les jours suivants de le reprendre, de t‘étudier de lus en plus attentivement. Le visage du commis est de plus en plus terriié à mesure qu’il s’approche du château. il semble qu’il soit poussé par une force plus puissante que sa volonté, qu’un destin abominable l‘attende et di1 le sache. Le commis approche... ap roche... il gravit es marches du perron ... la porte s’ouvre... Il pénètre ans le château... La porte se referme... Et maintenant le tableau a retrouvé son aspect primitif. Mais une flaque de sang a coulé sous la porte jusque sur les marches ...

P

9

B

104

a

?

Pour les sceptiques, Jean Ray ne s'est pas souvmu, mais a inventé ce récit. Ce qui serait déjà un exploit. Ils peuvent s appuyer sur un Harry Dickson Les Tableaux hantés, où, de même, des personnages se déplacent sur un tableau de l'école lombarde, mais par grattages et retouches successives. Encore que Jean Ray ne se soitjamais fait faute de reprendre et de rapetasser d'anciens textes, il est plus dans sa manière de rationnaliser au besoin, pour satisfaire une commande, un ancien texte fantastique que de prendre la démarche inverse. De plus ce résumé orte nettement la date de son époque, c'est le fantasti ue U fin de siècle B queron retrouve dans les écrits de Henri de Régnier et dans es pages du Mercure de France. Ajoutons ceci : dans le no 10 de l e sais tout du 15 novembre 1905, Félix Duquesne1 signe un article : Les chefs-d'œuvre du mauvais goût. Page 414, entre autres tableaux, il présente une œuvre qu'il intitule Que s est-il passé? par X (le tableau est en fait signé M.KSC) et l'accompagne du commentaire :

9

Telle est l'angoissante question qui se pose à la vue du sang s'écoulant de dessous le rideau. I1 s'agit d'un rideau tiré, fermant un escalier de marches basses, et le sang commence à couler sur les marches. Je suis donc porté à croire que Jean Ray écrivit à l'époque le conte en question. Était-ce Terre d'aventures? Il a pu fabuler dans le domaine biogra hique, mais il ne le fit jamais dans le domaine de sa création littéraire, si par ois sa mémoire le trahissait. Et il y a ce propos de Jean Ray racontant la présence à Gand d'un exemplaire de cet autre livre mythique : La vie extraordinaire de Jean Ray par Rosa Richter. Après l'enterrement de Jean Ray, je me suis rendu chez le libraire en question. I1 se souvenait fort bien de ce livre qui avait été en sa possession une vingtaine de minutes, et qui avait disparu, vendu à on ne savait qui. Mais ce n'était pas le Rosa Richter. C'était Terre d'Aventures. U

L)

P

Le chemin du songe

Dans une étude sur Paul Kennis, publiée dans le bulletin du Davidsfonds, j'ai relevé qu'en 1914 il donna, au Grand Guignol, une pièce Le Chemin du songe d'après un conte de Jean Ray. Je lui ai immédiatement écrit, et je reçus les lignes suivantes : U Le Chemin du songe, comme c'est loin! Mais je m'en souviens vaguement :Paul Kennis et moi, nous étions étudiants à cette époque, et u n beau jour il s'en alla vivre à Paris à la façon de Mürger. Il emportait quelques-uns de mes contes fantastiques, e a . Le Chemin du songe (dont je ne me rappelle presque plus rien). Il en tira un acte qu'il présenta au Gr. Guignol, mais je n'ose dire qu'il fut représenté. J'en doute même ... Paul Kennis retourna bientôt en Bel ique et se fit u n certain nom dans les lettres flamandes. Moi,je le perdis e vue... Et voilà... D Le 29 octobre 1960.

i

Les Contes du whisky

Les Contes du Whisky parurent en 1925 à La Renaissance du Livre à Bruxelles. A l'exception de trois contes : La Fenêtre aux monstres, La Bonne action et Le Tableau, tous avaient aru auparavant dans L'Ami du livre, Ciné, le Journal de Gand et Le Mercure e Flandres. C'est là qu'André de Eorde puisera Irish Whisky pour son anthologie Les Maîtres de la peur, sortie en 1927 chez Delagrave, et où il dit de l'auteur :

B

U Ilpublie en 1925 Les Contes du whisky dont la uissance et l'originalité suffisent d lui assurer un rang enviable parmi es écrivains du ugenre terrifiant

P

JJ.

105

I1 n’est pas le seul à remar uer ce nouvel auteur. Gérard Harry, dans Le Figaro, salue U Un Edgard Poë be ge *. L’Ami d u Livre de la même année signale l’ouvrage parmi les œuvres marquantes de la saison littéraire :

9

I Parmi les romanciers nouveaux (...) il semble qu’à des titres divers il faille faire confiance à M M . Henri Naus, Jean Ray et Edouard Ewbank. Les Contes du whisky dans une note brutale mais non pas vulgaire, exploitent le lyrisme latent des bas-fonds où règnent la misère, l’alcool et le crime. M.J. Ray s’est créé une écriture elliptique, brusque et violemment expressive. Il vous fait le mieux d u monde asser sur la peau le frisson de la peur, et cela avec des moyens d’une parLite correction littéraire. Pierre Mac Orlan, semble-t-il, a passé par là, mais avant lui sans doute les Anglais, et on lui saura gré d’adapter à notre intention un dosage d’humour et de pathétique, de fantastique et d’ironie d’un goût assez inédit en français. n P.O. Graillet, L’Ami d u lettré, 1926.

Les critiques ne furent pas seuls à le remarquer, les auteurs firent de même, au point de l’imiter. Comme en font foi Cocktails après minuit, roman fantastique de Jacques Lombard, Lemerre 1929 : U Minuit. Au loin sur la mergrise, les sirènes des bateaux emplissaient la brume de leurs randes prières (...) Le rouillard ... une rue dans le vieux Diep e où les Anglais, pendant les nuits d’hiver, vendent d u whisky e n contre ande... Une porte dont les volets abritent des lueurs rousses. J’ai poussé la porte

f

1

(...)

Entre les flacons multicolores ali nés comme des soldats à la parade, des drapeaux, en papier de soie, ont frissonné (...) Un dormeur (...) en maugréant s’est éveillé. Il a fait un signe :aussitôt, avec des gestes rituels, le barman, impassible fantôme blanc, sést emqressé. 7..) J ai dit : a Donnez-moi un Cocktail d u Diable Y (...) Les matelots à mi-voix et comptant sur leurs doigts, ont continué leurs partages laborieux. rn Et Rémi Renard a fait part de l’influence qu’exerça l’auteur sur une certaine jeunesse de l’époque. C’est que les Contes a portaient un son neuf. Jean Ra s’y révèle déjà avec tout son talent descriptif. On trouve l’odeur du broui lard, des chambres moisies, les reflets luisants de l’eau du canal, des darses désertes battues par le vent, le cla uement des pas dans les rues pluvieuses des ‘ours de dèche, les sirènes hur ant dans la brume lointaine, le halo d’or es réverbères, les tavernes capitonnées de chaleur tiède. Dans ce décor de vieux ports hanséatiques, dans l’ombre étroite des rues à pignons, passent des matelots ivres, des prostituées, d’étranges Orientaux aux étranges pouvoirs, des vieillards rapaces et des usuriers. Les portes des bou es, soudain ouvertes, laissent fuir dans la nuit ceux qui partent avec des regar s hallucinés, car, dans cet univers, la peur et l’intuition sont les seuls guides, la raison n’est qu’un débile instrument, plus propre à perdre qu’à sauver. C’est l’univers des choses qui tirent vengeance et s animent dans la nuit : une horloge, un tableau, une statuette, une bague, une main coupée. Seulement Jean Ray débutant a reculé devant l’évocation entière et sans subterfuge de ce qui sera son univers. 11cherche encore sa voie. Irish whisky est une parfaite réussite fantastique; les autres textes pour la plupart ne sont que des esquisses, des brouillons annonçant les œuvres de la maturité : Entre deux verres enfantera plus tard L’Homme qyi os?. On sent trop que l’auteur se méfie, qui1 nose livrer tout crûment le fantastique à son public, qu’il recherche le biais et la caution de l’hallucination

P

8

d

cf

106

et de la folie, parfois magistralement (La fenêtre aux monstres). Et de fait, sur vingt-sept contes, onze seulement relèvent du fantastique, et les trois quarts s’emplissent d’une poésie des bas-fonds et des bouges. Celle-là même qui frappa les critiques. Pierre Goemaere lui ouvre les portes de la Revue Belge le lu avril 1925 : U Dans quelques mois, notre compatriote M. Jean Ray, qui vient de se signaler à l’attention d u public lettré par ce livre d’une étrange puissance : Les Contes du Whisky, publiera une nouvelle e u v r e :La Rum-Row : les Histoires de l’Avenue du Rhum. La Rum-Row (...) se situe e n plein Atlantique, à une quinzaine de milles des eaux territoriales des Etats-Unis, au large de Long-Island. Les steamers chargés d’alcool à destination des États-Unis attendent là, narguant les vedettes de l’Union. Par les nuits de brume, les rapides bateaux des contrebandiers ou bootleggers, viennent prendre livraison des caisses et des barils, et tentent de se glisser, à travers la flotte des navires de surveillance, vers les cbtes américaines ... C’est d’une longue période vécue parmi les fraudeurs de la Rum-Row que M.Jean Ra a rapporté ces nouveaux récits, dont il détache à l’intention des lecteurs e la Revue Belge, la nouvelle qu’on va lire. (...) Ajoutons que M. Jean Ray, écrivain-navigateur s’il en fut, s’apprête une nouvelle fois, à prendre la mer. Amant des brumes nordiques, il s’en ira, sur un morutier, vers ces lointaines pêcheries d’Islande. D

Cr

Jean Ray n’a jamais rechigné à se célébrer lui-même, aussi pouvons nous le créditer de ce texte. La nouvelle sera suivie le 15 juillet de Une histoire de la Rum-Row qui deviendra L’assomption de Se tirnus Kamin dans les Derniers contes. I1 continue dans cette veine, tant dans a Revue Bel e que dans l’Ami du Livre avec La Danse de Salomé, La plus belle petite fille d u monde, qui deviendront les Histoires de la Rum-Row des Derniers Contes de Canterbury, avec également Berliner luft qui, pour des raisons de censure, deviendra plus tard Irish Stew, car nettement inspiré de l’affaire Harrmann qui éclata fin 1924. Il s’agissait d’un boucher de Hanovre qui, non content de violer des adolescents et des jeunes garçons, leur tranchait la gor e avec les dents, puis les débitait en morceaux. Et, bien que la reuve fît dé aut, il est admis qu’il vendit de la chair humaine à sa clientèle F. Jean Ray continue sur sa lancée, il est un auteur réaliste, un peintre des ports, à la manière de Pierre Mac Orlan dont on l’a justement rapproché. Mais il donne également dans a L’Ami du lettré B en février 1925 Le Uhu, alors que c’est seulement en février 1928 que Lovecraft publiera dans Weird Tales The Call of Cthulhu écrit en 1926. Puis Jean Ray disparait. 11refait surface en mai 1929 dans la Revue Belge avec Le Dernier voyageur signé John Flanders. L’auteur bicéphale était né, Jean Ray / John Flanders, sous la pression des faits. Jean Ray avait eu maille à partir avec la justice. Ce n’était pas fort bien vu à l’époque. Et Jean Ra ne se vit tendre la main que ,par Pierre Goemaere, par Maurice Renard, et p us tard par le ère Daniel d Averbode. Tout ce qui paraît désormais :ans la Revue Belge sera signé John Flanders, c’est-à-dire Le Psautier de Mayence; Dürer, l’idiot; Je n’ai même pas vu son visage qui devint Quand le Christ marcha sur la mer. Jean Ray allait mesurer sa défaveur en 1932 lors de la parution de son nouveau recueil.

P

H

Y

La Croisière des Ombres

Publiée aux Éditions de Belgique, La Croisière fut un four, pas un article, quasi pas de vente. Et durant la guerre j’ai vu un regrattier en déverser une centaine d’exemplaires à même le sol boueux de la Place du Jeu de balle, les offrant au prix du papier. * Encore que J. R. l’ait écrit en 19191

107

11 taIlait vraiment Ue Jean Ra fat marqué d’infamie P u r qu‘on flt le silence sur ce livre. un & ses trols prus grands, avec Malpertuis et les Derniers Contes de Canterbury. Livre au destin maudit car plus jamais il ne fut réédité, et Jean Ray lui-même en a dispersé les nouvelles à travers divers recueils. On trouvait : La présence horrifiante, Le Bout de la rue, Dürer l’idioi, Mondsc ein-Dampfer, La Ruelle ténébreuse, Le Psautier de Mayence. C’està-dire trois au moins de ses plus grands contes, encore que le Psautier s’inspire quelque peu des Spectres-Pirates de Hodgson, publié quelques années plus tôt par la Revue-Belge. Mais d’un simple fantastique d’aventure, Jean Ray fit un court récit tout lein de poésie cosmique et où les fondements mêmes de l’univers chancel ent. Les autres textes ne sont pas négligeables : Mondschein-Dampfer renouvelle le pacte diabolique tout en nous présentant un document sur 1 Allemagne des années folles. Le dernier voyageur met en scène, pour la première fois, la mort personnalisée, La Présence horrifiante annonce le néo-fantastique avec sa hantise dont nous ignorons tout : le motif, les buts, l’origine. Et puis il y a Dürer l’idiot, le journaliste hableur, envoûtant les jeunes femmes par ses mensonges, et que l’enfer punira en l’aveuglant. On y trouve sans cesse des fragments illustrant la concision dont Jean Ray sait parfois faire montre, et qui le poussera plus tard à ne plus multiplier que des contes brefs. Ici en voici un ultra-bref :

K

P

.Tir re rappelles Crabb (...) il était correspondant d L‘Empress au moment où Stevens, le chef de l’information, devint fou. Il reçut de celui-ci la mission d’aller faire un papier B sur l’enfer. Crabb partit et revint au bout de deux ans, méconnaissable, un masque de gorgone sur la face, il prétendait avoir accompli sa mission. n

Cet échec tuera Jean Ray pendant des années. Son nom disparait, il n’y a plus que John Flanders, écrivant dès 1931 pour la bonne presse de l’abbaye d’Averbode, devenant un des piliers des Presto-films et des UaamscheFilmkens, n’ayant rien perdu de ses qualités d’écrivain, mais emprisonné dans le carcan d’auteur pour enfants, exemplaires et édifiants ... Encore qu’il se permît 1933 il y eut l’anonyme qui rédi d’imagination. Puis, en 1936, e dabord en néerlandais, puis s’adjoignant l’édition française, et remplissant à lui seul les deux tiers d’un hebdomadaire de seize pages :assurant le conte et le roman, les pa es didactiques et les jeux, et de surcroit scénariste de B. D. Ajoutons que epuis novembre 1934 il est rédacteur à De Dag. Pendant ces années Jean Ray laissa tomber la plume. Les textes inachevés trouvés dans ses manuscrits semblent tous dater de cette époque (à une exception : Le Dossier Craenkals), soit qu’ils furent écrits à la plume dans de vieux cahiers d’écolier, ou recopiés par une machine dont les caractères n’étaient pas encore usés à force de service. Ces textes divers Les sept châteaux du roi de la mer ou Hollische Kleinstadt, La Nuit marche ù quatre pattes, ne seront pas repris ultérieurement, à la différence d’un texte maritime abandonné en pleine action qui, en 1944, deviendra Les Crimes de l’Arc-en-ciel(in Almanach du Paysan 1944. Édité par le C.N.A.N. Corporation Nationale de l’Agriculture et Alimentation). Mais ce titre ne cache finalement que la réalité d’un très banal roman d’aventures. Visiblement, Jean Ray reprit en toute hâte un brouillon ancien, et le termina avec métier certes mais sans réelle conviction.

f

%

La Grande époque 1942-7947 Jean Ray allait ressusciter en 1942, fondant avec S . A. Steeman, Jules Stéphane, Thomas Owen et quelques autres, les Auteurs Associés, à l’imitation des United Artists d’Hollywood. En plus de ses droits, chaque auteur y touchait un pourcentage des bénéfices. L’époque se prêtait à pareille tentative: les 108

barrières dress& par l’occupant arrêtaient une grande partie des ouvrages français, et un editeur belge pouvait espérer vivre du seul marché intérieur. Alors, coup sur coup, en quatre ou cinq ans, allait ttre révélé le meilleur de l’œuvre de Jean Ray : Le grand Nocturne 1942, Les Cercles de 1’Epouvante 1943, Malpertuis 1943, La Cité de l’indicible Peur 1943, Les derniers Contes de Canterbury 1944, Le Livre des Fantômes 1947. Plus jamais il ne connaîtrait pareille période faste. Pour honorables qu’elles furent, les œuvres ultérieures ne pourront ‘amais rivaliser avec celles-ci. Encore que St Judas, peut-être, eût pu soutenir a comparaison avec Malpertuis.

1

Le Grand Nocturne

Ce recueil allait secouer le public belge. Tout d’abord on en parla dans les journaux et les hebdomadaires. Par la force des choses (il fallait remplir des colonnes de a papiers D anodins, jamais il ne se ublia autant de critiques théâtrales, cinématographiques ou littéraires qu’a ors). A l’envi on proclama que la Belgique ossédait un grand auteur fantastique. On voulut le lire, et ses ouvrages s’en evèrent, coup sur coup, avec le même intérêt. La dureté des temps y était sans doute pour quelque chose, le désir d’échapper à la réalité grise et menaçante, ce qui. en France allait faire le succès des Visiteurs du Soir, de Barjavel et d’autres. Mais cela n’aurait pas suffi si, instinctivement, le public n’avait senti, confusément sans doute, qu’il y avait là, offert, le trousseau de clés ouvrant sur d’autres réalités. Plus tard, dans Fiction no 18, A. Dortmieux écrirait :

P

P

Il n’y a que Lovecraft qui vous donne pareille sensation de démesure, qui vous communique à ce point le vertige. a Avec le recul du temps, et la documentation nouvelle, il est permis de mieux saisir la manière de travailler de l’auteur, On trouve sept textes, deux repris de La Croisière des ombres :La Ruelle et Le Psautier, deux avaient déjà paru dans la Revue Belge :Le Fantôme dans la Cale et Je n’ai même pas vu son visa e rebaptisé Quand le Christ marcha sur la mer, et qui, tous deux, n‘ont rien de fantastique, puis La Scolopendre, publié déjà en 1932, par les soins de T. Owen, dans La Parole universitaire. Deux textes sont originaux :Le Grand Nocturne et les Sept Châteaux du Roi de la Mer (ce qui rappelle fort Le roi de Bohême et ses sept châteaux...) Le Grand Nocturne est une longue nouvelle, dont l’action obscure et floue, mais d’une obscurité volontaire, se développe dans une zone ambigüe, sans doute un monde intercalaire, ou une zone intermédiaire entre la terre et l’enfer. Ce texte s’éclaire depuis la découverte du roman inédit Aux Lisières des Ténèbres dont Le Grand Nocturne a repris une partie du thème et quelques épisodes, Les Sept Châteaux laissent une insatisfaction au lecteur : #Comment ne pas être atléché par un titre aussi beau que Les Sept Châteaux du Roi de la Mer? Pourtant c’est une superbe pirouette au lecteur que Jean Ray a dissimulé là derrière... D Démètre Ioakimidis, Fiction na 128 Pirouette au lecteur? Non, mais réutilisation d’un fragment de Xénia, roman ou nouvelle projetés et dont le héros devait être sans doute un marin du Vaisseau Fantôme, sinon le Capitaine lui-même. Et dont les fragments retrouvés figurent ci-après. Visiblement Jean Ray a rassemblé le recueil en toute hâte, n’essayant même pas de compléter le texte inédit, parant au plus pressé, et comme dans le cas des Crime de 1 Arc-en-ciel jouant sur la virtuosité qu’une centaine de Harry Dickson avait aiguisée. 109

uelques pages de (( Les Sept hâteaux du roi de la mer 1

D

Liste des personnages

Hollische Kleinstadt. Xénia, Lérénoff Le Kro Jack Wegveldt Le conseiller Q... Duc Dietrichstein - Graumark L’Artic Les douze moines blancs Der Pinster Gesell Le Livre des Marais Eisengott L’Aubergiste Archiprêtre Chez les Hommes-Dieux (Wells, Maurice Renard) Les Caprices de la Foudre Le manuscrit du Dr Van Guysen

prinCesse

Les sept châteaux du Roi de la mer

-

Xénia! Les yeux mauves attachèrent une seconde leur regard sun moi, puis les paupières se voilèrent d’ombre. - Xénia! La tête plongea dans la vaste cape de fourrure, une longue main nacrée en sortit et tâtonna vers le porte-voix. 110

Le chauffeur se retourna et je reconnus le Krol. Mon poing se crispa sur la carrosserie. - Krol - dis-je simplement - tu as trahi ton maître, tu as trahi 1’Arctic. tu as trahi toute la mer! La main de l’homme tremblait sur le volant, je crus entendre une sorte de sanglot, puis un murmure sortit du porte-voix. La machine gronda comme une bête heureuse. - Krol, dis-je, les phoques à fourrure descendent du pôle et les saumons marquent d’argent la lisière des fjords ... Les images de l’auto, du Krol et de Xénia fondaient dans un brouillard fuyant, d’où sortit un rire aigu comme un cri de blessé, puis un appel d’un immense désespoir. - Pardon capitaine! Une des roues arrières lappa la boue d’un creux de l’asphalte et en une ignoble gifle m’en frappa le visage. Epilogue Y Vous ne pouvez donc inviter les petites femmes ailleurs que dans une salle de dissection? n dit le médecin en chef. L’interne baissa la tête et murmura des mots vagues. U ... Rencontrée à l’université populaire ... très intelligente ... croyais pouvoir l’intéresser ... vulgarisation de la science... - C’est ce ue j’appelle du haut-goût, continua le chef ... Ah! bon, la voilà qui se retrouveqsubstitué à N qui se réveille, qui revient à elle n). Depuis quelques minutes le docteur médecin chef de l’hôpital, assisté du pitoyable carabin, agitait des flacons d’éther et d’ammoniaque sous le nez d’une jolie fille blonde affalée sur une chaise de laboratoire. Y Transportez-la dans le couloir. Ceci n’est pas un décor pour un réveil de jeune fille », ordonna le docteur en promenant un regard mécontent sur les êtres couleurs de rouille et de cire sale qui grimaçaient sur les tables de zinc. Mais la petite femme qui avait rapidement repris ses sens avait entendu les dernières paroles. U Oh! ce n’est pas cela, ce n’est pas cela B, murmura-t-elle. Le docteur s’aperçut qu’éveillée la clarté de ses longs yeux d’un bleu bizarre éclairait son visage, et sa figure se fit plus amène. (La jeune fille) avait aper U yeux, deux grands yeux sombres, ort beaux... Et les deux yeux, humains, expressifs, comme vivants... (...) fixaient Suzy de leur regard à la fois tendre et douloureux.

F (. cf

Comme les yeux de Nancy dans Malpertuis. Ed il SE ourrail fort bien que le texte attribué à Wickstaed, épigraphe du chapitre 7 e Malpertuis, ne soit issu que de la plume de Jean Ray.

B

Une cague hollandaise nageait sur la bande de l’horizon rougie ar le soir. Des oiseaux de mer se livraient à un furieux et vain tournoi. Dans a nuit qui s’avancerait sur la mer assombrie marcherait la chose effrayante dont parle la Bible. Un fou de Bassan hurlant à la sardine absente, me frôla du couperet de son aile. Son bec affamé béait dans le vide et ses yeux sombres accusaient la cruauté de la création. De beaux yeux sombres... Je criai dans le sillage du grand oiseau voilier: Nancy! - Nancy ... B Mais jamais l’écho ne singe nos cris d’une voix de crécelle. U Nancy ... Un petit homme d’une grande laideur tourna l’angle d’une dune et me fit un salut. a Tu me reconnais, hein, je suis Huguenin. - Huguenin, murmurai-je, interrogeant ma mémoire. - Huguenin Jr... Tu cherches Nancy, aux beaux yeux. Hihi ... hihi. D 11 riait et, comme je m’approchais de lui, il cria. U Ne me bats pas ...je ne veux pas que tu me battes ... Fais bien attention, je pourrais si ’e voulais te changer en... B I1 leva es yeux et vit les mouettes qui se battaient. U En une de ces sales bêtes qui volent et hurlent! Y Un des oiseaux tournoya et tomba comme frappé par le plomb d’un chasseur. U Voilà B, dit-il.

P

((

Y)

i

Huguenin II

Ici, la marche des événements a adopté l’incohérence des rCves : portes sans charnières, panneaux sans joints ni queue d’aronde entre l’inconnu et ma raison chancelante. Oh, douloureuse et profonde parole de, mon bon maître Doucedame : U Insensé celui qui somme le rêve de s expliquer! , ,

...

J’étais seul, au milieu d’un paysage marin semblable à celui que je venais

de quitter.

Une cague hollandaise nageait sur la bande de l’horizon rougie par le soir. Des oiseaux de mer se livraient à un vain et furieux tournoi. Dans la nuit qui allait s’avancer sur la mer assombrie, marcherait la chose effrayante dont parle la Bible. Un fou de Bassan criant à la sardine absente, me frôla du couperet de son 119

aile. Son bec affamé b i t dans le vide et ses yeux sombres accusaient la cruauté de la faim. Des yeux sombres, de beaux yeux sombres. Je criai dans le sillage du grand oiseau voilier : U Nancy! - Nan ..cy...B Jamais l’écho n’imita nos cris d’une voix aussi déchirante. Un petit homme d’une grande laideur tourna l’angle d’une dune et me fit un salut. a Tu me reconnais? Je suis Huguenin. - Huguenin II, ré ondis-je, je te reconnais. B De grosses larmes lanches coulaient dans les rides de ses joues. U Comme toi je viens d’appeler Nancy! B Je ne ressentais aucun étonnement, puisque l’étonnement est, en général, exclu du rêve. Un cri aigu déchira l’espace et, proche des brisants, je vis un énorme stercoraire qui, du bec et des ongles, attaquait le fou de Bassan aux yeux sombres. Le petit homme étendit la main et le stercoraire, tournoyant dans une trombe de plumes, tomba comme frappé par le plomb d’un chasseur. a C’est très fort D, dis-je. Mais il hocha tristement la tête, et murmura : a J’aimais Nancy. B J’acquiescai du geste. a11 y a longtemps. Elle portait de longues nattes noires et tu les tirais, Doucement il est vrai. - Furieuse elle me battait! Ah je l’aimais et comme ses yeux étaient beaux. B Sans émotion je répondis : a Je viens de les voir, rien que ses yeux ... Ils pleuraient dans une infime prison de verre. Oui, dit-il, perdue our les esprits impurs de Malpertuis, elle devint la proie des esprits éterne s de la nuit. D Aucune émotion ne faisait vibrer nos paroles. aLe quartier de Saint-Macaire n’est pas très éloigné de la rue du Vieux-Chantier, continua mon compagnon. - Et de Malpertuis. Et de Malpertuis où vivait la déesse aux yeux sombres. Il faut passer le canal par le pont de la Tour Rouge, suivre la rue des Digues, puis celle du Chapitre et des Chanoines.., longue et morne. - Au matin, Nancy, accompagnée ou non d’Élodie, passait par la place Saint-Macaire et faisait une courte halte devant l’église pour jeter des raines aux pigeons. C’est là que je lui tirais doucement les nattes et qu’elle me attait. Je l’aimais... B Je me souvenais de lui. C’était un gamin souffreteux et triste, habitant une des tristes maisons du Hameau-Dieu et fréquentant l’école de M. Kuch. Je le lui dis et il me serra affectueusement la main. U Peut-être pourrons-nous retrouver Nancy D, me dit-il d‘une voix si basse que je l‘entendais à peine. Et, en un écho plus assourdi encore, je répondis : a Peut-être pourrons-nous retrouver Nancy. B I1 leva la main comme je lui avais vu faire à la chute du stercoraire. Le paysage marin changea sans transition aucune et je me trouvai assis aux cdtés de Huguenin sur le banc de pierre en face de l’église Saint-Macaire à vingt minutes de marche de Malpertuis. Je n’étais pas plus étonné qu’à la soudaine apparition de compagnon d’enfance. I1 parlait déjà et au bout de quelques minutes je compris qu’il me racontait son histoire. Jean Ray

t

-

P

-

%

120

e

9

1

x

ine

O

(Fragment)

Eh bien, padre, etm-vous satisfait? s h m Ramon se retourna, pâle e? frémissant, a Qui êtes-vous? murmura-t-il, pourquoi jouet-vous avec moi cette hallucinante comédie? voici des jours ue je vous supplie de vous montrer à moi, Vous pourriez faire de grandes c oses, pourtant. - Tatata, fit Ia voix, aujourd’hui Juanez s’est rappelé qu’il fut jadis un gentleman, mais cela ne durera pas. Je lui ai fait grâce, sur vos instances, mon père, mais demain ... aha! Y Dom Ramon se mit en prières et la voix mystérieuse se tut. Quand les oraisons furent achevées et que le prêtre traça un grand signe de la croix, elle reprit : U Je vous suis depuis douze jours exactement, mon père, ou plutôt, je vous guide. Je dois vous mener uelque part; vous êtes arrivé ici au terme de vos incertaines pérégrinations e malheur en malheur. Vous avez vu des choses horribles, mais je vous en réserve une qui exigera tout votre sang-froid. ID La voix vibra soudain d’émotion, a Vous allez voir une chose atroce, mon père. Venez! - Que me faut-il faire? - Retournez dans le hall, vous verrez que les lumières ont changé de disposition; suivez-les. D Dom Ramon obéit : depuis le nombre de journées indi uées, il obéissait presque machinalement à cette voix énigmatique, à cette orce sans corps apparent, et qui semblait l’expression même d‘une volonté surhumaine. I1 ne connaissait pas le château au Morro, qu’il savait néanmoins trgs grand, et riche en mystères. Dans le hall, les torches s’alignaient à présent au long d’un couloir que le prêtre n’avait jamais aperçu. Sans hésiter, il suivit les jalons lumineux; ils pi uaient de leurs flammes roses un véritable dédale de couloirs rocheux et en in d’escaliers en spirale s’enfonçant sous terre. a

R

a

9

9

121

Dans les souterrains l’air était lourd et des senteurs bizarres y flottaient. Les torches brûlaient d’une flamme fumeuse, éclairant mal les lieux; la voix s’était tue et bien que Dom Ramon essayait de poser des questions, il ne recevait plus aucune réponse (...) 11 avait souvent entendu parler des anciens sanctuaires indiens, que les desservants avaient soustraits aux envahisseurs des siècles derniers, en les réédifiant dans des lieux inaccessibles. Une des figures surtout était affreuse à voir : c’était une sorte de tête lunaire, aux yeux morts, à la bouche fendue en un immense rire de tête de mort, au tronc difforme, aux membres mutilés. Le padre se détourna avec horreur et continua à suivre le chemin des torches. 11lui semblait marcher depuis une éternité, quand soudain ses yeux se fermèrent, blessés par une trop vive clarté. La route obscure faisait un coude profond et débouchait brusquement dans une rotonde brillamment éclairée par de hauts braseros en cuivre, projetant de vives flammes blanches et vertes. L’air était relativement léger et des fontaines vives jaillissant hors de vasques de marbre noir, y entretenaient une douce fraîcheur. Le sol était jonché d’épais tapis et, dans de hauts vases en métal, d’énormes hibiscus rouges resplendissaient comme un incendie végétal. Mais Dom Ramon ne vit pas cette splendeur, du moins elle s’éclipsait devant le spectacle qui s’offrait à ses regards blessés. La terrible figure de oulpe qu’il avait vue scul tée dans la pierre, se tenait assise sur un trône bas, orgé dans un métal flami oyant : ce n’était plus une statue, mais un être vivant, le plus atroce sans doute que Dieu tolérait parmi les choses de sa création. Le padre vit 1’é ouvantable bouche grimacer et les yeux morts s’ouvrir sur deux prunelles de eu liquide. U Au nom du Seigneur ... B commença le prêtre en tremblant de tous ses membres. Le monstre ferma les yeux et sa grimace s’accentua. a Yucca! B fit-il sourdement. Dom Ramon chancela, il crut à quelque cauchemar le tenant dans son empire. Yucca, c’était le dieu millénaire des Indiens, avant la conquête du Mexique par les Es agnols! U Impossible! B aleta-t-il. Le monstre ricana hideusement. Y Doutez-vous de vos yeux, padre, rauqua-t-il d’une voix rocailleuse pénible à entendre, et de vos sens? Palpez mes membres, ils sont vivants! Mon sang est chaud ... vous pouvez me sentir, me voir, m’entendre! P Dom Ramon fit appel à toute sa volonté et s’approcha. U J’ai eu tort de douter, dit-il avec fermeté, Dieu seul sait ce qui est, et Dieu peut tout ... même vous laisser exister! B La formidable créature esquissa une nouvelle grimace et soudain sa bouche édentée s’ouvrant énorme comme une gueule de lion, il partit d’un rire clair et juvénile et une voix, que le prêtre reconnut, s’éleva. Je suis El Rayo, la chose la plus affreuse qui existe sur terre, et maintenant écoutez-moi, homme de Dieu! P

P

P

K

Q

a Vous fuyez, padre? B Ils campaient au bord d’un arro O forestier, auprès d’un etit feu de brindilles où grillaient de grosses amproies noires et des c ampignons d’eau. Je fuis El Rayo! B (...) a Pourtant El Ray0 est de vos amis, Padre, puisqu’il protège les chrétiens. B Dom Ramon hocha pensivement la tête. Y C’est un grand mystère, mon ami, qui est devenu pIus profond, le jour où j’ai pu l’entrevoir et l’approcher. El Rayo, comme vous l’appelez, bien

T

Q

122

R

son nom est autrement redoutable, I1 n’est pas chrétien. 3ue’autre. 11 baissa peureusement la voix.

persécute le persécuteur et rien

B

Je doute fort qu’il soit homme! B (...) Dom Ramon se cacha le visage dans les mains. a Je lui dois la vie, il m’a couvert de sa terrible protection. I1 dispose de forces inconnues. 11 était sans doute dans sa volonté que je pusse vous sauver d’une mort hideuse entre toutes. Et pourtant, je le crains! Vous arlez de lui comme du dieu des Yucs en personne; vous savez bien le légen aire Yucca, créature immortelle selon les vieux contes. B Dom Ramon frémit. CL Taisez-vous, malheureux, j’ai vu El Ray0 ... c’était lui, l’effrayante divinité mexicaine des siècles derniers : Yucca! B (...) a Je l’ai vu, Juanez, comme je vous vois. Vous avez entendu sa voix, celle d’un gentleman accueillant, presque d’un amphitryon magnifique. Il s’est entretenu avec moi, comme un hôte le fait avec un invité. Je suis Yucca, dit-il, et les anciens habitants de ces contrées ont fait de moi un dieu. Le suis-je réellement? Ne suis-je pas plutôt le serviteur du Dieu de l’univers, qui tolère ma présence et ma puissance? J’ai toujours été horrible, comme vous me voyez; des générations d’hommes se sont levées et se sont éteintes et je vis toujours. Mais cette vie n’est-elle as relative? Ma puissance est grande, mais celle de Dieu est infinie : alors, je oute de moi-même et de mon essence. Les hommes m’obéissent de loin, il est dans mon pouvoir de semer la mort à grande distance et aussi de l’épargner aux hommes, comme j’ai fait pour vous, padre. Jadis j’ai vu les hommes qui m’adoraient, tomber sous les coups de l’envahisseur étranger; et en moi est née la haine de l’oppresseur. Un autre Dieu est venu, celui que vous servez, padre, il était beau et bon, je crois que je l’aurais aimé, si j’avais pu le connaître. I1 enseignait l’amour du prochain et celui du bien. Je ne me suis jamais dressé contre Lui, bien qu’il m’enleva mes fidèles, car maudite sera à jamais la créature qui se lève contre l’esprit du bien et de la justice. Aujourd’hui j’ai vu votre Dieu et ses amis persécutés par des barbares sans foi ni loi, et j ai pris fait et cause our Lui B (...) Une clarté singulière surgissait derrière les ar res et un bruit hallucinant de tambours et de bal0 hons se fit entendre. e Yucca! U haleta-t-if Un cortège incroyable s’avançait vers eux hors des ténèbres. Des Indiens de taille menue venaient en bon ordre, de curieuses sarbacanes braquées devant eux, tandis que des porteurs plo aient sous une chaise surmontée d’un dais brillant, on se pavanait une af reuse créature. a

-

B

-

B

E

P

(...I

répéta Dom Ramon. -Yucca! Vous avez sauvé Juanez! dit-il. Dom Ramon se dressa de toute sa hauteur. Et ainsi ’e le ferais de tous mes persécuteurs, Yucca! Je le ferais au nom du Christ et de sa sainte loi : Aimez vos ennemis! a

>D

e

B

Le poulpe humain garda un très long silence. CL Je pars, dit-il tout à coup, les temps sont révolus. Je pars vers des régions plus inconnues encore, loin des hommes et proche des pensées. Je veux méditer pendant des siècles encore à venir, sur les paroles d’amour de votre Dieu, padre, et peut-être, si telle est sa volonté, il me permettra de le servir. Le cortège s’ébranla et disparut dans la nuit de la sylve. Jean Ray

123

es

Derniers

La Cite de l’indicible Peur.

La CitC n parut presque en même temps que a Malpertuis B , non dans la s k i e Littérature de ce temps mais bien dans w Les Romans policiers illustrés D. Mais si le roman se présente comme policier il n’est rien qu’une juxtaposition de récits fantastiques. Puis, brusquement, en épilogue, Jean Ray nous révèle sa narquoise vérité: pas de surnaturel en tout ceci, rien que ia eur née de la conscience troublée de gens alertés par la venue de Triggs, e constable retraité. Cette inquiétude née de sa présence, l’ignorance oz2 l‘on est de ses intentions, réveillent les vieux démons assoupis et sèment le désarroi dans les esprits coupables. La parole est à la peur seule, qui se développe, séntretient, acquiert sa toute puissance. Il est désormais impossible de raisonner encore sainement, et chacun s’attendant au surnaturel, chacun le fait surgir de partout, et incarne parfois une des créatures censées hanter la lande. Il y a cependant un fantôme dans cet ouvrage. U n fantôme paisible et discret dont l’unique souci est de faire ponctuellement sa ronde quotidienne, et qu’employés et policiers, en bons anglais, saluent correctement au passage. Je renvoie d l’étude faite par F. Lacassin pour ce travail de marqueterie qu’effectua l‘auteur d partir de Harry Dickson,copiant un conte ici, reprenant d tel autre u n personnage, un épisode, et bâtissant ce roman qui, plus que fantastique ou policier, est la peinture de la vie provinciale engourdie dans la .routine. 3ean Ray apparaît bien alors comme il était: un auteur écrivant d la commande, l’épée dans les reins, devant vider ses cartons, reprendre et compléter des schémas engrangés depuis des années. Durant cette brève et faste période, et par la force de la contrainte, Jean Ray livrait tout ce qui avait lentement mûri en lui durant dix années de littérature alimentaire. a

H

P

124

Les derniers Contes de Canterbury Achevés d’imprimer le 31 janvier 1944 les Derniers contes n’en com tèrent pas moins deux éditions en uatre mois. La première, de grand format, i lustrée de dessins en noirs avec re auts de couleur, la seconde rognée, dépourvue de couleurs, et amputée de deux contes. Vus les temps c’est dire le succès remporté. A juste titre, car dans cet ouvrage Jean Ray a paraît avec toutes ses facettes. On connaît le thème: le narrateur To ias Weep est entraîné d la Cotte d’Armes, où, sous la présidence de Chaucer et du chat Murr se tient une étrange assemblée où chacun contera son histoire, jusqdaux premières lueurs de l’aube. Après un savoureux échange de rosseries littéraires dans l’académie de Upper Thames (on se croirait dans une U vraie P académie) la veillée commence, peu à peu les contes deviendront plus étranges, plus surprenants, pour s’adoucir et se calmer aux premières luetrrs de l‘aube. De l’assemblée où se coudoient vivants et ombres, hommes et fantasmes, sorcière, bourreau, clochard de Limerick, marins des borduriers, transporteurs de China Clay et contrebandiers de la Rum-Row, rassemblts au mépris du temps et de Sespace, des conteurs se détachent, narrant des histoires de toutes couleurs : fantastiques, réalistes, terrifiantes, et même ironiques et cocasses. Car il y a des contes cocasses. Et on ne sait lequel est le plus savoureux :a Le gros homme se souvient n où Falstaff monologue pendant trois pages énumérant un fort invraisemblable menu, propre à satisfaire IQ gourmandise d’un Jean Ra friand de la bouche, et n’ayant pas son pareil pour nettoyer une assiette gâteaux. Ou alors a Tyburn n et sa sorcière se plaisant à rajouter des têtes aux décapités, transformant les bûchers en fontaine et les pendus en sonneurs de cor. a La Danse de Salomé avec les mésaventures d’un millionnaire sur un tripot flottant de la Rum-Row. a Suite à Tyburn a et son dtlicieux bourreau, idyllique, fleuri de vers de mirliton, le brave Benjamin Tipps, époux de Mrs. Squeak, alias Silver Cat qu’il lui faudra pendre. Mais cet humour flegmatique est parfois singuli&rement noir, et rappelle celui de Swift :

f

R

g

dc

Au matin j’avais traité à l’huile bouillante un célèbre faux-monnayeur, à qui je fis part de mon bonheur avant de le récipiter dans la cuve ardente. 11 tient au moment de faire le plongeon à sa uer ma fiancée (...) Cela nous portera bonheur, me disais-‘e (...) La fête fut charmante. Le restant d’hui e ayant servi à l’exécution du très civil faux-monnayeur suffit à remplir cent quatre-vingt lampions, qui illuminèrent magnifiquement la grand’place, une fois la nuit venue.

P i

Aussi la couleur de ces contes s’harmonise-t-elle parfaitement avec l’ensemble fuligineux et bitumeux des récits consacrés à la peur, à la terreur, à l’horreur. Mais pas l‘horreur du Grand-Guignol. Jean Ray se arde d’en remettre B, il ne cultive pas l’horreur pour l’horreur. Ainsi de U Iris i? -Stew v reprise irlandaise, our des raisons de censure, de U Berliner Luft B . On y ckercheraft vainement fhorreur insoutenable qui naîi des comptes rendus judiciaires du procès de Hanovre. Jean Ray a braqué son éclairage sur la petite marchande de fleurs égorgée et dépecée et l’horreur fait place à la pitié. Y Irish Stew D est avec les trois contes de la Rum-Row et le a Uhu m les seuls textes anciens repris O M remaniés. Tous les autres &aient inédits. On pouvait remar uer que Jean Ray changeait de manière :il resserrait, bouclant en uelques pages a matière d’un roman ou d’une longue nouvelle. Ainsia Je cherc e Herr Hazenfraz! B II y campe une terrifiante et Ca tivante figure de femme, éprise de Baal-Moloch et qui lui sacrifie dans son c âteau des Midlands. On aimerait découvrir tout à loisir au long d’un roman cette nouvelle Erzébeth Bathory, pénétrer les démarches de son esprit. Mais s’imposeraif-elle avec autant de force? Avec a Herr Hazenfraz a nous touchons au domaine du fantastique dont ont également partie a Les Noces de Mlle Bonvoisin a, a Hr. Gallengher went ome B, a Le bonhomme Mayeux D, U Le Fleuve Flinders D, a La Terreur rose B, a Le Uhu n. Les deux derniers se détachent nettement de l‘eptsemble. Quoique fort

9

Il

K

k

125

brefs également, ils sont dignes de e la Ruelle >D et U du Psautier D par l’ampleur d u prodige. On songe parfois à Lovecraft, mais a Le Uhu n fut écrit et publié un an el de Cthulhu *. avant que Lovecraft n’écrive d’avoir vu le Uhu, d’avoir prononcé son Le cc Uhu B est conté par un et aussitôt assaillie par les oiseaux. Les nom dans une maison perdue oiseaux qui, chez Jean Ray, personnifient le plus souvent le mal, reptiles mal déguisés dont les sournoises écailles sont toujours visibles sur les pattes. Après, un pas ébranle le monde.

Annoncé dès 1944 sous le titre (wLa conjuration du Jeudi* *Le Livre des Fantômes D est ie dernier recueil librement conçu par Jean Ray. Si l’on excepte a Les Contes noirs du Golf ml fruit de la commande, les volumes suivants se borneront à rassembler des textes parus en revue au fil des années. Il leur fait 127

défaut cette profonde uni?.? inteme, cette harmonie voulue par l’auteur, dont a Le Livre m est le dernier exemple. Bien que paru en 1947, ce recueil fait partie de la grande série des Auteuts Associés. La Sixaine qui l’édita en fit le premier ouvrage d’une collection a Le Roman Noir B. Roman noir que Jean Ray présentait dans un texte pudiquement signé Les Éditeurs, et qui ne fut plus repris ar la suite. Il se trouve ci-après. Tous les contes, ou presque, affirment a primauté de l’homme qui sait, alliant en lui les connaissances et le courage physique. Alors tout est possible. Il ourra, à son gré, par le truchement du Grimoire Stein, imposer sa volonté d fau-delà. arracher les morts à leur repos, et leur infliger de son propre chef des peines infernales, usurpant ainsi, et sans risque, les prérogatives divines. (a Maison à vendre n). D’autres, forçant les cloisons qui nous en séparent vont pénétrer une fois encore la quatrième dimension ( c Monsieur Wohlmut et Franz Benschneider m, a La Choucroute P). Le jeune Dick Forceville, médecin sorti de prison, sait ue la Mort est une entité, un être réel. Une nuit de veille il la saisit à la gorge. Dès ors il participera à sa nature, il verra s’écouler les siècles, s’effondrer les civilisations, il sera là quand le règne des dieux touchera à sa fin et qu’il conviendra de les anéantir à leur tour (a La vérité sur l’oncle Thimothéus B) . Sans hausser le ton, Jean Ray pousse l‘audace plus loin que bien des auteurs e sérieux U. L’homme esr lus que 1 égal des dieux. Non content de ne pas trembler devant eux, c’est lui qui pes anéantira, pour installer en son empire la seule omnipotence : la Mort. Tous les ersonnages ne sont pas pareillement victorieux. Il en est de pitoyables et decrasés, dont le destin emplit U L’histoire de Marshall Grove B et a Le cousin Passeroux m. Mais au départ ils étaient déjà vaincus, petits bourgeois besogneux, aux âmes sans cadence et sans audace, flottant au gré des événements et incapables de les maîtriser. Il y a cet amphibie Maguth, lange du jeudi, dont on ne sait si’l est du ciel ou de l’enfer, et qui emplit a La ronde de nuit à Koenigstein B. Et enfin U La nuit de Pentonville n échappée d u Harry Dickson 90 :U Le mystère de la forêt. I> Texte qui fait regretter que Jean Ray n ait as systématiquement repris toutes ces idées éparses dans les fascicules pour es remanier et en faire de grands contes fantastiques. Des confidences semi-sincères encadrent ces contes. Jean Ray parle des siens, de ses expériences du fantastique, mais sans se livrer. a L’ omme au foulard rouge m est ce fantôme qui lui est ropre, dont les rares et erratiques apparitions ne furent ni bénéfiques, ni ma1é;ques. Dans Rues B il disserte sur les lieux inquiets où se devine le visage d’une autre réalité, et conte comment, étant étudiant, il pénétra dans une pâtisserie qui néxistait pas et en ramena des petits fours ue tout le monde apprécia. Jamais i(fnesést coupé au cours des années, toujours il raconta l‘événement avec les mêmes détails, sans les modifier. La rue existe toujours et garde une atmosphère un peu hagarde, fort bien rendue dans le roman de Roger d’Exsteyl a Le mystère de la rue du Calvaire 9 :

P

4

P

i

(L

Images figées de maisons patriciennes grises (...) il semble qu’un esprit démoniaque ait suspendu la vie de cette rue et que des bourgeois angoissés se barricadent encore derrière ces volets baissés.

Les sceptiques, et j é n suis, assurent que Jean Ray abusé par cette heure entre chien et loup, se trompa tout bonnement de rue et que, trop content, peu a rés, de ne pas retrouver sa pâtisserie, il ne poussa pas plus avant ses recherc es. Avec U Le livre des Fantômes n se clôt cette période où l’auteur donna le meilleur de son œuvre. Durant les vingt années qui suivront il se plaira aux croquis, aux rapides esquisses, mais il se refusera encore à la peinture de chevalet.

K

128

Notice

On a dit quelquefois que le Roman Noir ou temfiant, est né brusquement, quand, en 1764, Horace Walpole fit paraître le Château d’Otrante, ouvrant une voie nouvelle à la fiction. En vérité, il couvait depuis des siècles dans les horrifiants contes des veillées et les sinistres a Ces enstergeschichte D dont la vieille Germanie faisait depuis bien longtemps ses &lices, et c’est peut-être pour rendre à César ce qui est à César, qu il reçut également le nom de a Roman gothique B. Ceci est à mettre en regard à la thèse ( sic)qui veut que ce nouveau genre fut une réaction à la Hernani contre la glaciale classique ( sic) qui dominait les lettres. Walpole avait eu des précurseurs dans Young et dans Blair, poètes hantés par de ténébreuses visions, et puis, la famille Walpole ne détenait-elle pas ce trésor de la sorcellerie moyenageuse, l’étrange miroir noir du Docteur Joh Dee ( sic), mathématicien, nécromancien et kabbaliste fameux entre tous? Le château d’Otrante ne s’est pas contenté de garder sous sa sombre coupe une génération entière, il continue encore à passionner des lecteurs qui en recherchent avec ardeur les premières éditions. Cette histoire fuligineuse se situe aux temps des Croisades et tout gravite autour d’un crime ancien, dont la malédiction pèse sur une race entière, écrasée par son destin. Les spectres y sont nombre, du sang coule hors des heaumes des vieilles armures, des monstruosités surgissent sur la minuit, hors des ténèbres à peine trouées de clair de lune. Et c’est, à la fin, une de ces dernières qui réduira le château en poussière. A peu près quinze ans plus tard, paraît Le Vieux Baron anglais, de Clara Reeve, qui se ressent fortement de l’influence de Wal le, bien que le souffle leurs moins intéressant, fantastique y soit très réduit. Le livre en est rendu d’aip“ bien qu’il reçut bon accueil de la part du monde lisant, complètement gagné au surnaturel. Mais Clara Reeve n’est qu’une pâleur, à côté de ceux qui vont con uérir bientôt la faveur du public lettré: Anne Radcliffe et Matthew Mat urin Lewis. Anne Radcliffe, de son nom de jeune fille, Anne Ward, naquit en 1764, donc l’année de la publication du prestigieux Château d’Otrante. Elle débuta dans les lettres par quelques œuvres sans mérite qui ont rapidement sombré dans l’oubli. C’est avec The Romance of the Forest (le Roman de la Forêt), paru en 1791, u’elle commença à faire parler d’elle. Déjà la grande terreur qu’Anne Radcli fe manie en virtuose dans son œuvre, se dresse à travers ce roman de belle venue, mais ce n’est que dans Les Mystères d’Udo2 he, qui paraît en 1794, qu’elle conquiert la maîtrise. Ici le mystère, la peur, e décor terrifiant sont à l’avant-plan de l‘œuvre, le a merveilleux noir B y abonde au long des pages ; c’est vraiment le premier livre du genre a à ne pas lire la nuit », sans laborieuses recherches de la part de l’auteur. Ce roman fut suivi d’un autre de la même inspiration L’Italien, il fut également accueilli avec ferveur, bien qu’il nous semble de moins heureuse facture que Les Mystères d’Udolphe, et que, sans accuser l’auteur de plagiat, on y sente déjà l’influence du prodigieux Lewis, dont l’œuvre maîtresse, Le Moine, avait paru en 1796. Anne Radcliffe mourut en 1823, rendue folle, dit-on, par les effrayantes choses qu’elle s’était complue à décrire. Matthew Gregory Lewis naquit à Londres, le 8 juillet 1775. C‘était un garçon d’une brillante intelligence, mais marqué, dirait-on, par le signe de l’ombre et de la fatalité. Sa jeunesse, passée dans un vieux manoir de Sussex, parmi des ruines, des ombres, des rats et des vents coulis aux clameurs d’agonie, l‘inclinèrent au fantastique. I1 croyait fermement aux fantômes et était sujet à d’indicibles terreurs. I1 voyagea beaucoup et fut, à Weimar, un familier de Goethe : sans aucun doute, les longs séjours qu’il fit en Allemagne à la période du aSturm und Drang B, ont eu une prépondérante influence sur son œuvre. Revenant des

B

9

P

129

Antilles, il mourut du vomito negro en pleine mer, et son corps fut confié à l’océan. Son roman, Le Moine, parut en 1796; c’est un livre de terrifiante lecture, d’une inspiration directement a noire B, c’est-à-dire qu’elle trouva sa source dans la magie noire gothique, la démonologie, la pratique des sciences secrètes. Pour la première fois, on y voit apparaître l’esprit des ténèbres en personne; des échappées s’ouvrent sur le monde horrifiant de l’enfer. Ce ne sont plus des spectres gémissants, glissants sur des ra ons de lune qui hantent les endroits maudits, ce sont des moines parjures, es nonnes san lantes, et leurs noirs complices, les démons. 11nous faut nous arrêter un peu onguement auprès de Lewis et du Moine, parce que nous approchons ici des sources réelles du roman noir. Lewis n’a rien pris à Walpole, ni à Anne Radcliffe, leur œuvre n’a aucunement influencé la sienne, mais il doit énormément à Musaeus, l’auteur des Volksmürchen d’Allemagne, qu’on se plaît à nommer le Perrault allemand. Auguste Musaeus dormait depuis dix ans sous les saules pleureurs du cimetière de Weimar, quand Lewis vint et fut l’hôte de Goethe. Musaeus avait atiemment réuni les plus belles égendes de la vieille Germanie et, esprit Fécond, homme de plume alerte, conteur magnifique, il en avait ajouté de son propre crû, qui valaient bien les autres. Dans son œuvre, il faisait une large art aux manifestations de l’inconnu qui troublent la vie des pauvres Rumains. Lewis a bu à grands traits à cette source ensorcellée et c’est ainsi que Le Moine ne doit rien à l’éternelle grande peur anglaise, mais beaucoup au génie conteur de la vieille Allemagne et... à celui de Musaeus. Nous ferons donc une large place à ce dernier, parmi les maîtres du roman noir, en regrettant qu’une partie de son œuvre soit perdue. C’est à grande peine qu’on est parvenu à recomposer son terrifiant S uckchloss ou Gespensterschloss qui fait bien plus penser aux prochains Ho fmann et Poe qu’à Walpole et à Anne Radcliffe. Les légendes que, modestement, il dit avoir recueillies à fleur de lèvres des conteurs de veillées, comme Le Nocher de Minuit, sont autrement vivantes que les histoires rouges et noires situées dans de factices cadres italiens. Entre cette brusque floraison de fleurs ténébreuses et la publication de Melmoth, la principale œuvre de Maturin, vingt ans se passent. Vingt ans d’une production effrénée de romans dits a terrifiants B, mais en réalité de déplorable venue, tant en France qu’en Angleterre. Les supercheries littéraires foisonnent et l’on découvre de nombreuses œuvres posthumes à Anne Radcliffe et à Matthew Gregory Lewis, notons qu’il y en a même de fort bonnes, comme L’Abbaye de Grasville, attribué à Anne Radcliffe et Les Mystères de la Tour, attribué à Lewis. Avec Melmoth, l’intense vogue du roman noir cesse brusquement, mais son influence ne tardera pas à se faire sentir tout au long du XX* siècle, et surtout dans les lettres françaises. Témoins Balzac, dans Melmoth réconcilié, Le Vicaire des Ardennes, L’Héritière de Birague. Alexandre Dumas, dans Le Château d’Eppstein et La Tour de Saint Jacques. Paul Féval dans la Ville Vampire. Théophile Gautier, dans le Roman de la Momie et les Nouvelles. Victor Hugo dans Han d’Islande. Pros er Mérimée dans Colomba, La Vénus d’lie. Char es Nodier, dans Mademoiselle de Marsan, Inès de las Sierras et Les Contes fantastiques. George Sand dans Le Château des Désertes. Frédéric Soulié dans Les Mémoires du Diable et Le Château des Pyrénées. Eugène Sue dans le Juif Errant. Anatole France dans Le Puits de sainte Claire. En Angleterre, ce sont Sheridan Le Fanu, Catherine Crowe, Bulwer

B

f

P

7

130

Lytton, Charles Dickens et Wilkie Collins qui ajoutent des fleurs magnifiques à la gerbe noire. En Belgique, c’est le grand écrivain flamand Henri Conscience qui écrit le terrifiant Hugo van Craenhove et Lambrecht Hensmans. Mais les grands virtuoses, ils sont deux, ont suivi une route solitaire, ignorant les influences, forts de leur propre génie : E.T.A. Hoffmann et Edgar Poe. Ils sont suffisamment connus et leur gloire ne fait que croître avec les années. Nous nous contenterons de citer leurs noms avec respect et admiration; tout ayant été dit à leur sujet. Nous arrivons à l’époque actuelle. L’Américain Ambrosius Bierce publie une paire de volumes du plus pur genre noir et disparaît mystérieusement ... L’Allemand Hans Heinz Ewers publie Mandragore. Le Français, Maurice Renard, après une magistrale Invitation d la Peur, se consacre comme Wells au merveilleux scientifique. Comme dit Gaston Derycke, ceux qui gardent le a souflle noir D au long de l’œuvre d’une vie entière et non d’un seul livre, sont deux ou trois dans un siècle. Tel est pourtant le Belge Jean Ray, tel sera peut-être demain Thomas Owen, un Belge également. I1 y a quelques années, lors de la ublication des Contes du Whisky, le Figaro appela Jean Ray U l’Edgar Poe elge D. En réalité, cet écrivain est bien plus près d’Hoffmann que de l’auteur du Corbeau, bien qu’après mûr examen de son œuvre, on se rend plutôt compte u’il n’a subi aucune influence et que, comme Poe et Hoffmann, c’est un rarouche solitaire du genre noir. I1 n y a qu’à lire son Malpertuis pour en être convaincu: c’est, pour employer le langage d’un de nos Aristarques, e une œuvre maîtresse du genre terrifiant, assez puissante pour avoir raison des nerfs des plus sceptiques en la matière B. Thomas Owen qui est l’auteur de livres noirs de grande valeur comme Les Chemins étranges et Le livre interdit, subit incontestablement l’influence de Jean Ray, mais ses personnages sont moins marqués par la fatalité que ceux de son maître.

E

Nous commençons notre série U La résurrection du Roman noir B par une œuvre inédite de Jean Ray : Le Livre des Fantômes, auquel l’auteur avait donné un titre anglais : Ghost-Book, que nous avons respecté. Cette œuvre présente un ca5actère partiellement documentaire :Jean Ray, ce a taiseux P pourtant, comme 1 ont nommé les critiques littéraires, s’y mettant lui-même en cause, dans deux aventures personnelles et une brève préface. Les Éditeurs *. La Gerbe Noire

Il convient de parler ici de cette anthologie publiée également d La Sixaine : La Gerbe Noire. Les meilleurs récits des maîtres de l’épouvante recueillis par Jean Ray.iD Elle fut publiée dans la série Le Roman noir, comme l‘ouvrage précédent. Au dos était annoncée la collection :La Résurrection du Roman noir, comprenant le a Livre des Fantômes B, U La Gerbe Noire P et annonçant U Le Château des S ectres B d’Aug. Musaeus. Ce dernier ne parut jamais, a La Gerbe Noire B étant !?un des derniers ouvrages publiés par La Sixaine. La guerre était finie, l’édition française pouvait librement diffuser en Belgique, alors que la En fait le texte est de Jean Ray.

131

réciproque était soigneusement interdite, ou assujettie à des conditions fai-

sant de la maison belge u n ddpot d’une maison française. Toutes les maison3 nées durant les années de guerre se trouvaient &ranglées. aLa Gerbe Noire. inspire deux remar ues. Tout d’abord il s’agit d’un recueil de textes d’épouvante et non de textes qantastiques. Le contenu se classe ainsi :textes d’épouvante jouant sur le remords ou la folie, a Le Veilleur de la de Bierce, a Le Blanc et le Noir D d’Erckmann-Chatrian, a Le Rail Mort sanglant P de Maurice Renard, textesfantastiques a Le Docteur Saul Ascher P de Henri Heine, qui fait large place à 1 humour, a Le Chat rou e D de Francisque Barn, s La Chambre noire B de Apfel et Laun, a Sur la lande e Tappington Y de Thomas In olsby, a La Ruelle ténébreuse D de Jean Ray, a 1512.18 P de Thomas Owen, a Ib is ou la rencontre avec le mauvais ange s d’Alice Sauton, Y La Vieille au Fichu vert de Gustave Vigoureux, a Trois pour faire un choix P d’AZphonse Denouwe, plus des documents d’épouvante extraits de l’ouvrage de Catherine Crowe a The Nightside of nature B. Rien dans tout cela de surprenant, c’est le fantastique traditionnel des spectres et des vengeances, ou de l’objet maléfique, pas d’ouvrages reflétant les thèmes chers à Jean Ray. Sauf peut-être Iblis, qui pose un problème. Un problème car il n’est pas certain que tous les textes appartiennent bien d leurs auteurs. Ainsi Alphonse Denouwe, Jean Ra est seul à en parler, aucune recherche n’a jamais trouvé trace de l’auteur ou e ses œuvres. D u reste la petite notice écrite par Jean Ray est déjà surprenante :

f

k

cy

Alphonse Denouwe est né, selon les uns, à Béthune, selon le folkloriste beige Gustave Vigoureux à Waesmunster (...) On sait peu de choses à son sujet. 11fut, parait-il (...) maître d’école, soldat, marinier et vagabond. De son œuvre qui semble avoir été touffue, ne restent plus que quelques contes (...) on croit qu’il mourût très jeune.

Bref ce Denouwe pourrait être un masque de plus porté par Jean Ray. Et puis il y a a Iblis B d’Alice Sauton. Journaliste belge attachée à La Flandre libérale? Sans doute, mais dans son texte résonnent de bien étonnants échos : Les jeux du soleil et de l’ombre en faisaient une étrange et inoubliable créature, la scindant selon une verticale, lui faisant une exacte moitié toute de lumière crue et blanche et une autre d’un noir profond comme la nuit même. (...) Iblis né d’un des quatre éléments écha pait à la précision du catalogue démonologique. Ni ange ni démon, entité re outable pourtant, il hantait les songes des visionnaires qui lui voyaient une aile blanche et radieuse comme la neige des hautes cimes et une autre noire comme la profondeur des gouffres. (...) I1 baissait la tête, et peut-être pleurait-il, pareil à Iblis, le mauvais ange, ami de Jésus, qui se désolait de ne pouvoir ni tout le bien, ni tout le mal.

B

De telles phrases se retrouveront plus tard dans le prolo ue d saint Judas publié dans les Cahiers de la Bilo ue n, phrases qui font défaut d l’édition en volume. Quant à cet Iblis, ce marin escendu à terre pour charmer une jeune fille, dont les amours livresques sont Dickens et Chaucer, il fait des confidences qui viennent tout droit du a Livre des Fantômes B :

1

Je cherche ici, me dit-il, armi les maisons capitulaires, la fenêtre où, il y a vingt ans, je fus attiré par es lueurs de flammes. Une échoppe du Moyen Age, une sorte de pâtisserie - impromptue. Un plat de petits fours à 1 étalage m’invitait. J’entrai. J’ap elai. Je visitai les Eeux. Silence. Désert. Tout était rouge et noir. Seul un feu habitait ce Rembrandt. J’emportai les tits fours et ne les payai point; oubliant ainsi le plaisir de la gourmandise par r v o l u p t é du larcin.

B

132

Lorsque je revins plus tard, pour acquitter ma dette, en nouvel appétit, je ne trouvai, comme au’ourd’hui, que des façades hermétiques. De pâtisserie, nu le part, comme il sied d’ailleurs à une pâtisserie fantôme.

i

Jean Ray dut sans doute faire plus qu’inspirer et tenir la plume par endroits. Dans la rubrique qui lui était consacrée on annonçait a Visages crépusculaires n, tout comme dans a Les Maitres de la Peur r> était annoncé a Rum-Row Y. Mais le recueil ne parut jamais. Une seconde fois la carricre de lean Ray allait se briser, faute de support. Les maisons belges fermaient et Paris ne s’intéressait pas à son œuvre :ses amis étaient morts, les ouvrages publiés durant les années de guerre n’avaient touché qu’une poignée d’amateurs ... Les autres...A cette époque Cocteau s’était vu remettre par des étudiants un exemplaire de a Malpertuis Y,il l’offrit à sa corbeille à papiers. Passons sous silence une réédition des Contes du Whisky aux éditions Atalante et un John Flanders a Mystères et Aventures P, parus tous deux en 1946, Jean Ray est à nouveau rentré dans l’ombre. Sans doute en France Maurice Renault le fait découvrir, publiant our commencer a La main de Goetz dans Mystère-Magazine, puis ouvrant es colonnes de Fiction gui deviendra le plus ferme soutien de Jean Ray, que ce soit par la plume de Dorémieux ou de loak i mid is. Mais le public ne ré ond pas. La réédition en 1955 de a Malpertuis Y chez Denoël dans a Présence U Futur mest un échec. Au point que l’éditeur se élicitera plus tard d u rachat des droits par Marabout. Et ce malgré la critique ent ousiaste de Dorémieux, malgré le riumkro de a Bizarre B. Et c’est vainement que ses amis essayent de lui faire rendre justice.

P

f

x

Chose curieuse : mardi dernier (15 oct.) a La Meuse Y de Liège publie sous la signature de l’essayiste Fernand Denis, un article, dont le titre barre la tête de page toute entière en énormes caractères : a Les Editeurs a loupent rn Jean Ray Nous laisserons donc les Editions Spes a louper P comme les autres, sans nous faire de souci. Le 20 octobre 1957. 1p.

Malgré le dévouement de Maurice Renault et de son équipe, malgré les adaptations à Radio-Liège, rien n’y faisait. Jean Ray devait retourner aux revues, publier des souvenirs et des études dans Y Tout B, des textes John Flanders u n peu partout :U Averbode B, U Tintin n, U Mickey Magazine B, H Bayard B. Et puis le docteur Thiry lui ouvrit les aCahiers de la Biloquern , et le contraignit à reprendre la plume, comme lavait fait Carlo de Mey dans a Audace m. Mais il semble bien gue sans l‘influence de Maihé Althéry, Jean Ray aurait renâclé. Mais jamais il n osa refuser à une femme. Il écrivit, sans se lasser, signant de dix pseudonymes, ou m2me ne signant pas du tout. Si bien que tout n’a pas encore été recensé de ce qu’il produisit alors, et rien qu’en Vlaamse Filmkens on peut relever certainement plus de quatre-vingt titres nouveaux Et puis ce fut la nouvelle percée grâce à Charles Dewismes ou plutôt Henri Vernes, père de Bob Morane, pilier de la maison Marabout, qui sut convaincre André Gérard. Et dès lors Jean Ray allait trouver, enfin, la place qui lui etait due.

Les recueils de nouvelles De 1961 d sa mort, le 17 septembre 1964, Jean Ray allait successivement publier aLes 25 histoires noiresr 1961, aSaint-Judas de la nuit Y 1963, a L e Carrousel des Maléfices Y 1964, a Les Contes noirs du Golf D 1964, ainsi que les premiers volumes des Harry Dickson. 133

Comme si son destin était de ne connaître que de brèves périodes de gloire. Pourtant cette fois la br&cheétait ouverte. Il y eût Alain Resnais et son projet de tourner les Aventures de Harry Dickson, le 24 avril 1963 c’est le Prix des Bouquinistes, le 6 novembre de la même année l‘interview à SO.R.T.F., et le 10 janvier 1964 la création au T.R.M. d u ballet a La Bague B d’après un conte d u Whisky :a Josuah Gtillick Y... ar Les 26 Histoires noires B

Ce recueil apparaît comme la com ilation destinée d un éditeur flairant le vent et se tâtant avant de s’engager p us loin. On mit à contribution tous les recueils précédents :des a Contes du Whisky n QU c Livre des Fantômes n, en y adjoignant des textes parus en revue :n Je cherche Mr. Pilgrim n; H Dieu, toi et moi ... n; a J’ai tué Alfred Heavenrock! D; n Mr. Gless change de direction Y; a Merry-go-round»; n La Princesse Tigre n et enfin n Dents d’or B... Comme il le deviendra évident par la suite, les nouveaux contes sont nettement mineurs, très brefs souvent. Ceci en raison des impératifs des revues, mesurant la place. Et aussi sans doute l’auteur avait perdu la foi. A quoi bon écrire si Son n’est pas certain d’être ublié; ... Pourquoi écrire encore quand on a de quoi vivre. Il ne faut jamais oub ier que Jean Ray ne fût pas u n dilettante de l’écriture, mais un artisan qui écrivait pour gagner sa vie, tout comme un auteur populaire, ce qu’il ne renia jamais. Et il y eut aussi une période obscure, celle qui succéda à la publication d u prologue à Saint Judas, et sur laquelle je reviendrai. U n seul des nouveaux contes mérite d’être retenu :a Storckhauss Y avec sa maison dévorant ses occupants retrouve la veine des grand textes. Encore qu’ici l’idée ait été offerte à Jean Ray par Henri Vernes.

P

P

a Le Carrousel des Maléfices )>

A des textes parus un peu artout, mais princi alement dans U les Cahiers de la Biloque on ajouta un JO n Flanders : n Le ormidable Secret du Pole Y, réunissant deux Presto-Films :n Aux tréfonds du Mystère D et n Le formidable Secret du Pôle *. Les contes sont significatifs des dernières années de Jean Ray : il change sa manière, ce sont des textes de a Funnies B devenus a Histoires drôles B dans le recueil ou de n La Sotie de l’AraignéeB , où i2 tend vers le conte ultra-bref, dépouillé, sec. C’est d u reste une constante alors, Jean Ray se refuse encore à développer ses idées. Autrefois que n’aurait-il pas tiré des trois contes : a Bonjour, Mr. Jones! H Le Banc et la Porte D et cc L’Envoyée du Retour Y. Le démon et Senfer y sont mis en scène, mais de manière combien allusive. Non sans charme certes, et qui enchanterait sous une autre plume, mais dont le rayonnement disparaît dans Séclat des œuvres de la seconde période.

F

K

a Les Contes noirs du Golf

))

Le recueil laisse une certaine insatisfaction au lecteur, on y retrouve cependant le Jean Ray maniant les dieux ou la mort, mais on ne le retrouve pas tout entier, et les latitudes d’écriture sont parfois gênantes. J’ai p u en é t u i e r le manuscrit, il se compose de textes imprimés, repris dans la revue Golf, mais aussi quelques dactyloscripts portant des corrections manuscrites, dont certaines sont de Jean Ray, mais la plupart relèvent d u crayon d u rédacteur en chef. Certaines corrections allaient de soi :club-house devenant home-club, hole remplacé par trou. D’autres sont nettement discutables. Dans U La Balle volée B imprudents se trouvant dans le a tour meurtrier d’un swing n devient a dans la trajectoire meurtrière d’un swing n. Un peu plus loin, d’autres qui, a le putter 134

en main, devant les derniers holes, perdent le ‘eu d cause d’une présence quelconque a se mue en U le putter en main, trem lent à un mètre du trou et perdent le jeu R. Dans e Le Vestiaire B on lisait :a A u vestiaire d u club, il vous est loisible de passer en revue des chapeaux tromblons du temps de Louis-Philippe et des feutres bolivars de la première époque des chemins de fer ... B c’est devenu : e des canotiers du temps de Vardon et des casquettes de la première époque des voitures automobiles oubliant que l’action ne se situait pas e n France mais en Grande-Bretagne. Dans U 72 holes Y> il était un de ces golfeurs de race, U incapables de donner toute leur force avant les dernières parties n a devient a un golfeur de classe U incapable de sortir la grande forme au début d’une compétition *. Cela peut aller jusqu à la déformation, au moins partielle, d u tezte. Ainsi dans a Le Vampyre B (devenu U Influence D). La balle est à courte distance du trou (...I Je prends soigneusement la ligne (je choisis soi neusement le s oon)... un piètre joueur de billard (un joueur de billard or inaire) Mon cad$, qui s’ap rêtait à remettre le drapeau, réprime mal un ricanement (mon cad y me ten c r le bag, il réprime mal un ricanement)... (...) Butsoo avec quij’ai fait la partie déchire ma carte (ferme son carnet) Eh bien, quand il joue avec moi, il achève la partie avec des résultats remarquables parfois dignes d’une qualification de championnat. (Eh bien il achève la partie avec des résultats remarquables, parfois dignes d’un championnat.) Il en va ainsi de tous les textes dont on possède encore les originaux, et tout porte à croire qu’il en fut de même des autres. Javais, à l’époque, suggéré à la direction littéraire de Marabout de restituer au moins le texte original à partir des manuscrits subsistants. Elle nén fit rien, jugeant sans doute le fait sans importance. il n’en reste pas moins que nous n’avons ici qu’un demi Jean Ray. Quant au Y Bestiaire fantastique n c’est un recueil de textes de John Flanders, dévolus aux animaux et dont nombre furent écrits pour des enfants. Un seul U Le Visage du Pôle n fait appel au fantastique. C’est un Jean Ray réaliste, ou conteur d’aventures, ou zoologiste. Il n’est pas moins grand, mais il est autre et l’on comprend que certains aient hésité à le reconnaître ici.

j3

d

135

Saint-J

de F'ragments

il y a un mystère a Saint-Judas m, cette longue nouvelle, ou ce court roman, laisse un sentiment d'insatisfaction :un début prometteur, puis une in décevante et un récit qui se perd dans les sables. Ce que diagnostiqua fort ien Démètre Ioakimidis :

d

Le récit lui-même déçoit quelque peu, pour une raison très simple: il tourne court (...) Chacune des pistes dont l'auteur dessine le commencement se développe de façon trop brève. Leur convergence, le dénouement de l'action est trop hâtif lorsqu'on le compare aux superbes figures du départ. c< Saint-Judas-de-la-nuitB Fiction 128

La r&ponseest fort simple :nous n'avons pas le roman que Jean Ra projetait d'écrire. Et, bien que nous n'en possédions pas la reuve formelle, i existe un réseau de présomptions permettant d'affirmer que es pressions se sont exercées sur l'auteur afin qu'il renonce à son projet initial. Nom avons d abord la première version du a Prélude B qui parut dans U Les Cahiers de la Biloque P, no6 de 1960, qui présente avec l'originale de lourdes et significatives coupures. Il y a ensuite ce passage dans la dédicace de l'édition de 1964 : U CEuvres complètes de Jean Ray n. R. Laffont.

cf

1

L'enfer (le mal nommé) possède ses élus ou ses saints, bien qu'il soient rares, comme le font supposer les paroles du docteur séraphique.

Un saint ou un élu de l'enfer, ce rôle va mal au jeune Huguenin, dont les é aules trop étriquées su portent mal areilles distinction. Mais ce titre était Zstiné à un autre. Dans e Prélude de a Biloque, apparaît Iblis, dont le baiser

P

P

marqua au front le jeune Hu uenin. Iblis l'ange ambigu, qui n'est ni du ciel ni de l'enfer, qui possède une aile lanche et une aile noire, qui aima Jésus et fut aimé de lui, pour reprendre les paroles de l'auteur. 136

f

Mais il se pourrait également e le héros eût bien été Judas lui-même. Il est temps, mon cher abbé, e réhabiliter Judas. Ainsi écrivait le général de Gallifet à l’abbé Mugnier. Ce qui permit d Anatole France d’écrire dans a Le Jardin d Epicure w :

%“

La destinée de Judas de Kérioth nous plonge dans un abîme d’étonnement. Car enfin cet homme est venu pour accomplir les prophéties; il fallait qu’il vendit le fils de Dieu our trente deniers (...) Sans Judas le mystère ne s’accomplissait point et e genre humain n’était point sauvé. (...) Cette idée que Judas a perdu son âme en travaillant au salut du monde a tourmenté plusieurs chrétiens mystiques.

P

Elle a tourmenté également Jean Ray, Reprenons ici quelques lignes. Un jour (...) J. R. n’hésita pas à tenir un discours hérétique à Monseigneur sur le thème de Saint-Judas-de-la-nuit qu’il mijotait à ce moment là. Son exposé personnel sur Judas reposait sur l’idée : ...qu’il fallait prévoir quelqu’un pour trahir le Christ, comme il était prévu. L’homme prédestiné pour cette horrible tâche, Judas, étais donc obligé d’accomplir l’acte le plus dégradant auquel jamais homme se soit livré. 11 est donc logi ue que, pour ce sacrifice, Judas ait été récompensé en montant au ciel, où i doit être un des saints les plus respectés. D

7

Je ne doute pas que l’inspiration ne soit venue dxnatole France. Jean Ray idolâtrait Dickens, mais on sait moins qu’il en était de même de M. Bergeret, et que ses œuvres, dans la collection Calmann-Lévy, emplissaient un petit rayonnage suspendu au-dessus de sa machine à écrire. On comprend que cette thèse renouvelée des Calnites ait fait frémir certains religieux. Nulle part ne se trouve écrit noir sur blanc qu’ils exercèrent des pressions sur l’auteur, mais quelques lignes de sa main sont assez révélatrices. Elles figurent dans des pensées retrouvées après sa mort, qui sont jointes à ce recueil, et ui révèlent un Jean Ray mystique ou théologien. Et pourquoi non? Il porta tant e masques qu’il pouvait bien nous révéler ce dernier visage. a In fine B on y lit :

3

On me maudit, on menace de m’excommunier parce que je me permets de souligner certaines inconsé uences, certaines contradictions, certains ridicules, certaines anomalies dif icilement défendables comme l’enfer, la responsabilité des anges et de l’homme, du Dieu que l’Église nous impose. Au lieu de me frapper d’anathème, ne serait-il pas préférable, je ne dis pas de me canoniser dès aujourd’hui, mais de me féliciter. Le Dieu que je cherche, et que puissant, plus parfait parce que je Dieu qu’ils croient avoir trouvé son Dieu. Et si l’un de ces dieux me confrontait avec ceux qui me condamnent, que lui répondront-ils quand il leur demandera : U Qui de vous m’a le mieux et le plus honnêtement servi? D

9

Saint-Jean-Ray-de-la-Nuit!... Passons sur sa canonisation, j’espère ï l la proposait avec malice. Encore qu’en nos temps d’église post-conciliaire, if uaurait certainement plus de tenue que les jeunes curetons, et sans doute plus d’honnêteté ... Passons là-dessus, ne voyons que le fait, relisons, il est certain que des pressions de tout ordre se sont exercées, il nést oint besoin de lire entre les lignes. Ensuite Jean Ray s’est finalement incliné, i s’est acharné sur son texte, h i arrachant les ailes. Mais les suppressions seront finalement plus parlantes que le texte même. Quel devait être le hdros du roman? Iblis? Peut-être au départ à juger par la place que lui donna l’auteur dans la première version du a Prélude Y. Ou alors

H

137

Judas? Mais Saint Judas, dont on ne nous dit pas qu’il est un saint du ciel ou de ïenfer, ou s’il ne participe pas des deux. Jean Ray a bien essayé de donner le change, associant saint Judas et saint Jude Thaddée, cousin de Jésus, et dont il nous reste un épître. Mais il eût beau arracher et brûler des pages, c’est saint Judas qui apparaît en leit-motiv. Une coupure est significative. Quand le jeune Pierre-Judas découvre le signe qu’il porte au front, là où se posèrent les lèvres d’un être terrible, il voit bien qu’il est en forme de ramure, mais il manque désormais la réflexion d’Hilda: a

L’arbre où il se tenait quand... B

Encore qu’ici l’auteur a peut-être simplement voulu écarter un rensei nement trop précis. Mais ont disparu de même a A pogiature et U Et les vi0 ons s’accordant... n où quelques clés se révélaient e façon très nette. En examinant le manuscrit original, qui est la propriété de Charles Dewismes, les modifications sautent aux yeux. L’original est tapé sur le papier grisâtre que Jean Ray utilisait d0rdinaire. Mais il est truffé de petits paquets de feuilles roses, qui contiennent toutes les ajoutes ultérieures, les interférences, etc... truffant le récit, et devant rabouter entre eux les fragments subsistant de ïoriginal. Jean Ray, lassé, avait accepté de mutiler son texte, le poussant vaille que vaille vers un fantôme de dénouement où revenait le a Grimoire Stein tout en semant au passage de petits tableautins qui restent ce qu’il y a de mieux dans ce roman étranglé. Mais si soigneusement que f û t fait ce travail, il reste des traces. Ainsi une page d u manuscrit s’achève sur a saint Judas B... Et la page suivante commençant par a Malgré l’atmosphère chargée des pires puissances n démystifie l‘apparition, ce nést pas le démon venu apporter son sacrement, mais seulement le mage Stein von Ziegenfelzen, dont on se demande à quel titre il élit les saints de lénfer. Si l‘on examine cette page, on en trouve le apier plus blanc, et surtout les caractèresplus nets que ceux des feuillets l’enca rant. Jean Ray ayant, après la rédaction d u premier manuscrit, changé un ruban usé jusqu à la corde. Heureusement toutes les pages écartées ne furent pas détruites, et il en reste un certain nombre que l’on trouvera ci-après. Les fragments retrouvés de a Saint-Judas 9 étant en plus grand nombre que dans le cas des autres œuvres j’ai procédé à un classement : 1. La présentation d u Prélude à Saint-Judas dans les aCahiers de la Biloque n, suivie des fragments disparus dans la première édition. 2. Un passage mettant en scène le père Tranquillin, qui résume en lui toutes les hérésies, et qui, venant à Canossa, jure de croire désormais aux plus monstrueuses absurdités si telle est la volonté de ïEglise. Comme Jean Ray me dit un jour que le père Daniel dxverbode le tenait pour un musée vivant d’hérésiologie... 3. Un passage où l‘auteur exerce sa critique quant à l‘histoire de SEglise. Jusqu’à quel point, bien que figurant parmi les dossiers de saint Judas, s’agit-il d’un fragment écarté? 4. Deux fragments manuscrits, visiblement destinés à être introduits dans le cours du récit. L’un est intéressant, car Iblis s’y voit remplacé par saint Judas. Ce qui semble confirmer mon hypothèse de la substitution de personnage surnaturel. 5. L’épilogue où l‘auteur prenait congé de ses personnages et de la vie. Passage ui émut ceux qui le lurent à l‘époque. Il passait pour perdu, Jean Ray l‘ayant Atruit. Mais, dans les manuscrits, j’ai retrouvé la photocopie du texte. Serait-il vrai qu’un auteur ne détruit publiquement un manuscrit que s’il en a copie? Jean Ray joua-t-il la comédie? Ou, plus simplement, voulut-il ne pas perdre tout à fait ces pages où il se livre? 6. Un fragment où, une nouvelle fois,Yean Ray parle de lui, évo uant un amour de décembre. Et où le lien avec saint Judas est nettement in iqué. 7-8.Deux fragments d’inégale longueur. Le premier a Le dossier Kraanhals B ne figure q u é n raison de la référence au Grimoire Stein. Il en va autrement de U La Nuit marche A quatre pattes B. Cést un manuscrit que tout porte à croire écrit dans les années 30, comme tant d’autres textes abandonnés sans

B

f

J

J,

...

B

%:

!38

conclusion. Mais, sur la premiére page, Jean Ray écrivit au crayon :saint Judas. Et la formule La nuit marche d quatre pattes se retrouve dans a le Prologue rn de saint Jerâas. Visiblement ce fragment sauvé du assé devait être rabouté d î’ensembb, encore que le ton en soit totalement diikreni et annonce un roman d’aventures maritimes classique. 9. Les pensées retrouvées et qui ont leur place après rsaint Judas v. Fragment 1

Le docteur Thiry -le doc’ -n’était pas dans ses meilleurs jours, son foie le tourmentait. 11 feuilletait un numéro de Mystère-Magazine vieux de trois ou quatre ans. a J’y lis, ricana-t-il, que tu viens de déposer le titre de ton prochain roman : Sai‘nt-Judas-de-la-Nuit.Je parie que la première page en doit encore être écrite, selon une norme familière à mon J.R. rn J’ai riposté audacieusement que je tenais le pari, parce qu’il était ga né d’avance et qu’un chapitre plein et entier était déjà sorti de mon Un cferWOd.

uJe te prends au mot, aboya le doc’, je le retiens pour mes prochains Cahiers; qui sait si sa publication ne secouera pas ta paresse pathologique ...et que Saint-ludas-de-la-Nuit finira par être écrit. B ...Voici donc l’histoire de ces pages endormies et astucieusement tirées de leur repos par le doc’.

.................. ...Et pourtant, cher doc’, ces pages, jusqu’à la dernière, je les dois à Mathé

Altéry, princesse lointaine, dont la Voix, portée par les ondes, fit qu’une pensée lasse de voler depuis des années sur la mer, se posa Comme à des centaines de milles d’une terre, sur une haute vergue, un de ces mystérieux pigeons du Cap aux ailes frémissantes, vient se poser ...

...

Appogiature

Un homme qui va mourir divague, un prêtre l’écoute, mais est-ce vraiment une confession qu’il entend? - a Allervous, mon Père, m’accorder votre absolution. Au fait, y a-t-il lieu de vous la demander? Je ne m’accuse d’aucun crime, ni même d’un péché. J’ai suivi une voie hors de mon propre choix, mais qui ne me laisse ni remords ni regrets. Allez-vous me dire que je me suis trompé de route, me parler de repentir et de miséricorde divine? Ce serait, mon Père, perdre un temps qui nous est mesuré, surtout à moi. Les heures, les minutes peut-être, qu’il me faut vivre encore avant d’entrer dans le grand silence, je ne veux les passer seul en face de l’indifférence du monde. as bien lourd, mais qui pourra le I1 se fait que je porte un fardeau qui devenir quand je 1 aurai glissé sur vos comme la flamme d’une Approchez-vous de moi, mon lampe qui brûle sa dernière larme d’huile, et seul Dieu sait la part qu’il vous réserve dans ses obscurs et terribles desseins d’avenir. B

139

... E t les violons s’accordant... Le baiser de feu a éteint la Voix, de crainte qu’elle ne mont%tvers le Grand Rivage et ne réveillât le Dieu endormi sur ses injustices et ses erreurs. (...)

Sur la page blafarde, une plume d’oie mal taillée bave des mots : La nuit marche d quatre pattes. Puis la chandelle fait place à i’aube citrine, lourde de présages.

(.*J

Et Iblis, l’esprit glorieux mais déchu, qui aimait Jésus et‘fut aimé de Lui. qui avait une aile blanche comme le jour et l’autre noire comme la nuit, Iblis, qui ne pouvait faire le mal ni le bien, Iblis regarda la terre. (...

Et il se sentit le frère des hommes qui, comme lui, avaient perdu le ciel.

> Et il voulut prendre part à leurs joies comme A leurs

(...

eines et les aider à porter leurs fardeaux; mais ceux qui vivaient dans a foi du plérome, inventèrent des exorcismes qui le repoussaient, et ceux qui croyaient en lui, essayèrent de l’asservir.

P

e..(

Et il vit un enfant passant au loin dans la naissance du jour. (...)

Et il lui fit don de la clarté des aubes, mais il dut y ajouter l’ombre de la nuit.

(...

Parce qu’il était Iblis et qu’il avait une aile blanche et une aile noire et que lui-même, entre ces deux teintes de l’Éternité, il était le crépuscule.

(...

Comme la marche des événements adopte souvent l’incohérence des rêves : portes sans charnières, panneaux sans joints ni queues d’arronde, entre l’inconnu et la raison chancelante! Oh, douloureuse et profonde parole de mon bon maître mucedame : Insensé qui somme le rêve à s’expliquer! B c(

(.-J

Un homme était seul, au milieu d’un pa sage marin. Une cague hollandaise nageait sur la ban e de l’horizon rougie par le soir, des oiseaux de mer se livraient à un vain et furieux tournoi. Dans la nuit qui allait s’avancer sur la mer assombrie, marcherait la chose effrayante dont parle la Bible. Un fou de Bassan criant à la sardine absente, fendait l’air du couperet de son aile. Son bec affamé béait dans le vide et ses yeux sombres accusaient la cruauté de la faim. L’homme cria et jamais l’écho n’imita des cris d’une voix aussi d k h i rante. Proche des brisants, un énorme stercoraire attaqua du bec et des ongles, le fou de Bassan aux eux sombres. L’homme éten it la main et le pirate de l’air et des eaux tomba, comme frappé par le plomb d’un chasseur. Sur quoi le paysage marin changea sans transition aucune.

d

cr

Lever de rideau

La rampe s’allume. Le rideau s’envole vers des frises vertigineuses. Les histrions sortent de l‘ombre des praticables. L’Épouvante entre en scène. 140

(Fin du prélude)

Fragment 2

Et, en cette même année, le dimanche de Laetare, Tranquillin se jeta aux pieds de l’évêque. a Dès mon enfance, lui dit-il, mon vœu le plus cher fut de me consacrer au Seigneur. Permettez-moi, mon père, d’embrasser l’état monastique et de faire profession dans le couvent des frères mendiants. - Mon fils, lui répondit le saint évêque, il n’est pas d’état meilleur ue celui de religieux. Heureux qui, dans l’ombre du cloltre, se tient à l’abri es tempêtes du siècle! Mais que sert de fuir l’orage si l’on a l’orage en soi? A uoi bon affecter les dehors de l’humilité si l’on porte dans la poitrine un cœur p ein de superbe? De quoi vous profitera de revêtir la livrée de l’obéissance, si votre âme est révoltée? Je vous ai vu, mon fils, tomber dans lus d’erreurs que Sabellius, Arius, Nestorius, Eutychès, Manès, Pélage et Pac ose ensemble, et renouveler avant votre vingtième année douze siècles d’opinions singulières. A la vérité, vous ne vous êtes obstiné dans aucune, mais VOS rétractions successives semblaient trahir moins de soumission à notre sainte mère l’Église, que d’empressement à courir d’une erreur à une autre, à bondir du manichéisme au sabellianisme et du crime des Albigeois aux ignominies des Vaudois. m Tranquillin entendit ce discours d’un cœur contrit, avec une simplicité d’esprit et une soumission qui touchèrent le saint évéque jusqu’aux larmes. aJe déplore, je répudie, je condamne, je réprouve, je déteste, j’exècre, ”abomine mes erreurs passées, présentes et futures, dit-il, je me soumets à l‘Église, pleinement et entièrement, totalement et généralement, purement et simplement, et n’ai de croyance que sa croyance, de foi que sa foi, de connaissance que sa connaissance; je ne vois, je n’entends ni ne sens ue par elle. Elle me dirait que cette mouche qui vient de se poser sur le nez e votre diacre est un chameau, qu’incontinent, sans dispute, contestation ni murmure, sans résistance, hésitation ni doute, je croirais, je déclarerais, je proclamerais, je confesserais, dans les tortures et jusqu’à la mort, que c’est un chameau qui s’est posé sur le nez du diacre. Car l’Église est la Fontaine de vérité, et je ne suis par moi-même qu’un vil réceptacle d’erreurs. - Prenez garde, mon père, dit alors le diacre, Tranquillin est capable d’outrer jusqu’à l’hérésie la soumission à l’église. Ne voyez-vous pas qu’il se soumet avec frénésie, transports et pâmoison? Est-ce une bonne manière de se soumettre que de s‘abimer dans la soumission, jusqu‘à dire qu’un chameau se promène sur mon nez. Il s’y anéantit, il s y suicide. m Mais l’évêque réprimanda son diacre de tenir de tels propos contraires à la charité et envoya le postulant au noviciat des frères mendiants. Hélas! au bout d un an, ces religieux, jusqu’alors humbles et tranquilles, étaient déchirés par des schismes effroyables, longés dans mille erreurs contre la vérité catholique, leurs jours remplis e trouble et leurs âmes de sédition. Tranquillin soufflait ce poison aux bons frères. I1 soutenait envers et contre ses supérieurs qu’il n’est plus de vrai pape depuis que les miracles n’accompagnent plus l’élection des souverains pontifes, ni proprement d’Église depuis que les chrétiens ont cessé de mener la vie des apôtres et des premiers fidèles; qu’il n’y a pas de purgatoire; qu’il n’est as nécessaire de se confesser à un prêtre si l’on se confesse à Dieu; les Rommes font mal de se servir de monnaies d’or et d’argent, mais qu’ils oivent mettre en commun tous les biens de la terre. Et ces maximes abominables, qu’il soutenait avec force, combattues par les uns, adoptées par les autres, causaient d’horribles scandales. Bientôt Tranquillin enseigna la doctrine de la pureté parfaite, que rien ne peut souiller, et le couvent des bons frères devint semblable à une cage de singes. Et cette pestilence ne demeura pas contenue dans les murs d’un monastère. Tranquillin allait prêchant par la ville; son éloquence, le feu intérieur dont

1

9

K

dl

B

8”

141

il était embrasé, la simplicité de sa vie, son courage inébranlable, touchaient les cœurs, A la voix du réformateur, la vieille cité évangélisée par saint Gromais, édifiée par Ibbosine, tomba dans le désordre et la dissolution; il s’y commettait, nuit et jour, toutes sortes d’extravagances et d’impiétés. En vain, le saint évêque avertissait ses ouailles, exhortait, menaçait, fulminait. Le mal augmentait sans cesse et l’on observait avec douleur que la contagion s’étendait sur les riches bourgeois, les seigneurs et les clercs autant que sur les pauvres artisans et les gens de petits métiers. Un jour que l’homme de Dieu gémissait dans le cloître de la cathédrale sur le déplorable état des églises, il fut distrait de ses méditations par des hurlements bizarres et vit une femme qui marchait toute nue, à quatre pattes, avec une plume de paon plantée en guise de queue. Elle s approchait en aboyant, lèchant la terre et reniflant. Ses cheveux roux étaient couverts de boue et tout son corps souillé d’immondices. Et le saint évêque reconnut en cette malheureuse créature, la belie Jude. U Que faites-vous là, ma fille? s’écria-t-il. Pourquoi vous êtes-vous mise nue et pourquoi marchez-vous sur les genoux et sur les mains? N’avez-vous pas honte? - Non, mon père, je n’ai point honte, répondit Jude avec douceur. J’aurais honte au contraire, d’une autre contenance et d’une autre démarche. C’est ainsi qu’il faut se mettre et se tenir si l’on veut plaire à Dieu. Le saint frère Tranquillin m’a enseigné à me gouverner de la sorte, afin de ressembler aux bêtes, qui sont plus près de Dieu que les hommes, car elles n’ont pas pêché. Et tant que je serai dans la contenance où vous me voyez, il n’y aura pas de danger que je pêche. Je viens vous inviter, mon père, en tout amour et charité, à faire comme moi, car vous ne serez pas sauvé sans cela. Otez vos habits, je vous prie, et prenez l’attitude des animaux en qui Dieu regarde avec plaisir votre image, que le éché n’a point déformée. Je vous fais cette recommandation par 1 ordre U saint frère Tranquillin et conséquemment par l’ordre de Dieu lui-même, car le saint frère est dans le secret du Seigneur. Mettez-vous nu, mon père, et venez avec moi, afin que nous vous présentions au peuple pour l’édifier. - En uis-je croire mes yeux et mes oreilles, sanglota le saint évêque. Jude était lorissante de beauté, de vertu et de Piété, et le malheureux la dépouille de tous ses biens, source abondante d aumônes, patrimoine des pauvres, il lui ôte l’honneur, et la rend hérétique. Et il se jeta sur la dalle, embrassant Jude, la suppliant de renoncer à un genre de vie si condamnable, l’adjurant avec des larmes de se vêtir et de marcher sur ses pieds comme une créature humaine, rachetée par le sang de Jésus-Christ. Mais elle ne répondit que par des glapissements aigus et des hurlements lamentables.

B

P

Fragment 3

Si le mal disparaissait jamais, il emporterait avec lui tout ce qui fait le prix de la vie, il dépouillerait la terre de sa parure et de sa gloire. 11tuerait l’honneur du monde. On ne verrait plus couler ni le sang des héros ni les larmes des amants. Le diable est aussi nécessaire que Dieu lui-même à la vertu des saints: car sans les épreuves et les tentations leur vie serait privée de tout mérite. Le diable mort, tout l’édifice de la religion s’écroulerait. Le diable est mauvais sans l’être absolument et son imperfection naturelle l’empêche d’atteindre à la erfection du mal. On est tenté de voir que ques signes de bonté dans les actions obscures du démon et, sans trop l’oser dire, on en augure la rédemption finale de l’archange méditatif, après la consommation des siècles.

P

142

Un bon révolutionnaire aime naturellement les saints, car la foi religieuse implique une part de révolte contre la société terrestre, contre ses injustices et ses atroces ou ridicules conventions. Jéhovah mena longtemps la vie de la grande tente. 11 était nomade et patriarcal. I1 aimait les troupeaux. Il avait l’esprit pacifique. Plus tard, quand son peuple chercha une terre pour s’y établir, il changea de caractère. Le patriotisme le rendit sanguinaire et féroce. I1 se prit de querelle avec les dieux des nations étrangères, Moloch, Khamos, qui lui ressemblaient à s’y méprendre et qui étaient aussi méchants que lui. I1 ne se plaisait que dans les massacres et les exterminations. I1 avait à chaque instant des caprices odieux. C’était à tout prendre une abominable créature. Croyez-vous que si les savants avaient connu plus tat la vraie situation du globe terrestre, tournant en compagnie de quelques autres globes, ses frères, autour d’un soleil qui nage lui-même dans lespace infini, peu lé d’une multitude d’autres soleils, pères ardents et lumineux d’une mu titude de mondes; pensez-vous que si, dans les siècles anciens, un grand nombre d’hommes avaient eu cette juste idée de l’univers et y avaient suffisamment attaché leur pensée, il eût été possible de les effrayer en leur faisant croire qu’il y a sous terre un enfer et des diables? C’était le Dieu du ciel et de la terre et il disait des paraboles, assis sur le banc du seuil, à l’ombre du vieux figuier ... Quand il venait sou er dans la maison de ma sœur, je m’asseyais à ses pieds et les paroles cou aient de ses lèvres comme l’eau du torrent. .. Sa douceur ressemblait à la paix des nuits et sa colère était plus terrible que la foudre. I1 aimait les humbles et les etits. Et de ces mêmes mains qui avaient fait le soleil et les étoiles, il caressait es nouveaux-nés que lui tendaient, au seuil des cabanes, les mères joyeuses. Cette nuit même, une des premières nuits douces de l’année, j’ouvris ma fenêtre, je regardai les étoiles qui tremblaient dans le ciel allégé de ses brumes d’hiver. Et le mystère de ces brillantes inconnues me troubla une fois de plus et aussi amèrement que jamais, car j’avais poursuivi des pensées qui n’étaient pas consolantes. Et je songeais : peut-être que la vie telle que nous la voyons et telle que nous la concevons ici-bas, la vie organique, celle des bêtes et des hommes, n’est qu’un accident tout à fait particulier à ce petit monde insignifiant que nous appelons la terre. Peut-être que cette infime planète s’est gâtée, pourrie, et que tout ce que nous y vo ons et nous-mêmes n est que l’effet de la maladie qui a corrompu ce mauvais ruit. Le sens de l’univers nous échappe totalement : nous sommes peut-être des bacilles et des vibrions en horreur à l’ordre universel. Peut-être ... Mais, comme dit Martin, il ne s’agit point d’expérimenter la vie. I1 faut la vivre. Ayons le cœur simple et soyons des hommes de bonne volonté. Et la paix divine sera sur nous.

P

P

P

f

Fragment 4

Le père Tranquillin passa la main sur son front moite de sueur, et ne refusa pas le verre d’eau-de-vie que l’herboriste lui versa. I1 ne restait plus grand chose des écrits de Pierre-Judas, murmura-t-il, mais les quelques lignes qui suivent sont plus horribles que toutes les pages réunies. La lacune ui existe entre elle (et ces pages) (?) doit être considérable et je ne pourrais éta lir aucune liaison. Ecoutez ... ...Tante Phara était morte depuis plus d’une heure quand son enfant vint au monde. 11 ne vivait plus. C’était un monstre velu, aux jambes tordues de capri éde, une toison tavelée de panthère lui couvrait le ventre et le bas du dos. Mais e visage était beau et pur comme un marbre de la Grèce antique. Rumpticher roposa aussitôt de le traiter de manière à faire un phénomène pour e side-show.

5

P

P

143

l e ne dis ni oui ni non, mais à l‘aube le petit cadavre avait disparu et personne n’aurait pu dire comment, car j’avais veillé toute la nuit auprès de mes deux morts. Et toute la nuit mon front avait saigné. Mon Dieu, le visage.., le visage... est apparu dans la chambre... I1 flotta au-dessus de la couche mortuaire de Phara, au-dessus du berceau qu’on avait préparé avec tant d’amour et où gisait le petit monstre. Et ce visage pleurait. Des larmes inouïes, sombre et lumineuses à la fois, et la bouche qui n’était plus rouge comme l’aurore, mais livide comme un crépuscule de tempête murmurait : Iblis! Iblis! (Iblis! Iblis! ont été rayés et remplacés par Judas.,. Oh! saint Judas!) Des commentaires que j’ai retranché de ces pages, j’ai gardé ces lignes que j’emprunte au mystérieux Grimoire Stein :

...

N’y recherchez aucune clarté; car celui qui a trop demandé à la lumière a fini ses jours dans les ténèbres. B Tales of the nightside Méditez le terrible enseignement du bouc émissaire chargé des péchés d’Israël et chassé dans le désert où l’attendaient les lou s. Choisissez, à la lumière de la Clavicule de Salomon et de l’œuvre divine U Grand Albert, la créature qui prendra en fardeau vos peines et vos souffrances, et livrez-la aux démons. Elle sera changée en une fumée noire et nauséabonde, que dévoreront les quatre vents de l’espace. N’en n‘ayez ni remords, ni regrets, car ainsi elle sera choisie parmi des êtres néfastes et mortellement dangereux, bien qu’inconsciente peut-être de pouvoirs horribles déposés en elle par les esprits impurs. Le Grimoire Stein XVP siècle

x

Fragment 6

Presque tout ce que je viens de raconter se passait il a plus de soixante ans. Tous sont entrés dans la mort; seul je leur survis que ques jours pour les faire revivre. Après quoi, ils disparaitront avec moi. Miracle du souvenir, résurrection des morts! Quand on pense à eux, quand on parle d’eux ils envahissent la chambre et la maison. Lorsque je les évoque, ils ne veulent plus me quitter. Je ne peux plus les renvoyer à leurs tombes, ils s’accrochent à ma vie, ils m’obsèdent et me dévorent jour et nuit. La nuit surtout, ils se montrent exigeants. Les plus petits me tirent par la manche pour me dire: a Tu m’as donc oublié? C’est moi qui te servais à table, c’est moi qui faisais la cuisine... et moi, j’ai réparé tes jouets ... a Même les plus grands, ceux que j’ai favorisés et comblés de belles phrases, ne sont pas encore satisfaits et viennent me rappeler mille détails passés sous silence. On dirait des acteurs qui voudraient être tout le temps sur le plateau et y parler sans cesse. Ils ne sont pas responsables, ils n’y songeaient même pas durant leur humble passage sur cette terre. C’est moi ui leur ai donné des idées trop modernes, trop littéraires. Je ne les vois plus te s qu’ils furent, mais tels qu’ils se meuvent en moi. Mea culpa! I1 faut leur pardonner. Ils n’ont plus d’autre vie et ne respirent plus que dans ce que je pense et surtout dans ce que je vois, dans ce que je dis en pensant à eux. Malheur à nous si nous ne pouvions les abolir. (sic). Ils ne vivent qu’en nous, mais nous n’existons que par eux.

Y

P

144

N’en plus avoir serait la mort que nous redoutons tous et que nous acceptons malgré tout, comme nous acceptons le sommeil à la fin d’une journée de travail. Je ne sais s’ils sont tous ainsi, mais les morts, que j’évoque volontairement ou qui reviennent spontanément me visiter, ne se montrent jamais qu’en des scènes ou des moments de douceur, de résignation, de tendresse. Ils ont toujours un sourire indulgent dans une sorte de pénombre attristée. Je n’ai jamais rencontré un mort mécontent, agressif ou revendicateur, menaçant ou tragique. On dirait que le trépas ne laisse vivre que la bonté des hommes. Peut-être sont-ils las d’avoir vécu. C’est après la mort qu’on doit sentir tout le poids de la vie. Du reste un mort est un privilégié. On oublie ses défauts, on ne retient que ce qui l’excuse, on ne magnifie que ses qualités. Même la découverte posthume de fautes, de vices, de trahisons, de vilenies, resque inaperçue et ce qui l’aurait confondu ne lui semble plus imputa le. On ne commence d’aimer sincèrement, fermement, profondément quelqu’un que lorsqu’il n’est plus. Pourquoi n’agissons-nous pas envers les vivants comme envers les morts? On ne l’a jamais fait. 11 faut croire que c’est impossible. Parfois je les revois dans une hallucination tr&s nette, ils sont toujours autour de la table, mais cette table semble n’être que son reflet dans une eau trouble. N’étant que le reflet d’eux-mêmes, ils ne se nourrissent lus que de l’image de ce qu ils ont vu. Des fantômes de fruits passent sur a nappe et disparaissent en eux. A force de ne rien comprendre ils atteignent une sorte de andeur, une sorte de bonheur. Dès quils croient comprendre quelque c ose, ils sont épouvantés et se taisent, comme s’ils offensaient Dieu. Le jour où ils comprennent qu’ils sont morts ils revivent peut-être. Ils ne arlent que de ce qu’ils ne comprennent pas et bientôt se dissolvent dans Feterneiie nuit. Est-ce l’oubli qui poursuit le souvenir ou le souvenir qui poursuit l’oubli. Tous mes morts me reviennent. J’ai trop de morts et je me demande pourquoi je vis encore... La mort n’ouvrirait-elle rien et fermera-t-elle tout? Voilà les premiers souvenirs avec lesquels je me présenterai devant Dieu. I1 me dira sans doute qu’ils ne sont pas remarquables, que ce n’était as la peine de vivre si longtemps pour lui offrir si eu de chose. Je répon rai que, du moins, il ne s’y trouvera rien d’injuste ou e déshonorant. C’est tout ce que peut lui apporter un homme de bonne volonté qui n’est pas un héros, un martyr ou un saint. Ceux-ci sont très rares, et, je pense, eurent des occasions qui me manquèrent ou que je ne sus découvrir. En tout cas, pourrais-je ajouter, le souvenir auquel je tiens le plus, Seigneur, est celui des heures où je vous ai cherché, où j’ai ensé à vous, où j’ai essayé de vous Comprendre, de vous pénétrer, de vous justi ier, afin de pouvoir vous adorer sans mensonge et sans rien demander.

%

P

a

a

B

F

Fragment 6

Jean Ray m’a dit: a Tu verras C.L. un de ces quatre matins. I)

ii m’avait parlé d’elle, ce qui est de nature à étonner: il parle très peu des autres, jamais des femmes dont les rencontres lui sont passagères a comme les rides sur l’eau I), pour faire miens ses propres termes. Il ï a décrite, ce ui lui amhe encore plus rarement de faire, même dans ses contes: car il uit la

4

145

description, il dit à ses lecteurs :représentez-vous le type du personnage selon vos idées et vous le verrez et le comprendrez. Mais pour C.L. il a passé outre d sa norme familière. *Elle est grande, ses formes sont harmonieuses mais révèlent la force physique. Le visage est large et d’une beauté froide. I1 n’est plus possible d’oublier encore ses yeux uand ils se sont posés sur vous :d’un vert de mer à l’heure où commence la CO ère océane. Ses cheveux sont sauvages, sombres. Nocturnes ou crépusculaires? Des seins durs et insolents comme ceux d’une figure de proue. Un rythme lent les soulève dès qu’elle parle. Mais alors c’est le charme, l’envoûtement : on parle de a la voix d’or Y de quelques grandes théâtreuses. Elle est d’une douceur étrange, d’une harmonie lointaine de mélopée, elle doit avoir chanté divinement des berceuses pour les petits enfants et donné aux hommes les plus fous des rêves. Une déité? Une femme-dieu S...? Une magicienne certainement. La Lorelei?... Oui, dit la voix. La Reine Sorcière des mille et une nuits? ... Peut-être, fait comprendre sa bouche qui est sinueuse et cruelle, légèrement crispée par une cicatrice de la lèvre supérieure. Y

1

,V

Il a suffi de voir une fois C.L. mais de manière à ce quélle ne se sache pas observée (ce qui est difficile) pour dire que J.R. ne s’est trom é en rien. Ce qui donne le droit d’affirmer que C.L. est entrée dans sa vie et q u é le n’en sortira que si elle le veut bien. Dans «: Bizarre n de Jean-Jacques Pauvert, il est dit de U Jean Ray l’insaisissable) que U toutes les femmes sont immédiatement aux pieds de ce spadassin sournois et certainement cruel B. Il n’en sera pas ainsi de C.L. et cela J.R. Sa compris ou plutôt il l’a su dès les premiers instants de leur rencontre. Ils ne s’en aimeront pas moins, car il est presque évident que J.R. est entré dans la vie de C.L. Comme C.L. est entrée dans ia sienne. Cette probabilité est grande, tout comme pour la question de savoir s’ils seront amants un jour. Mais C.L. est plus une cérébrale qu’une sexuelle, il est également possible que cela soit chez elle u n système de défense :on sent en elle la femme qui se défend et sait le faire. Sa personnalité s’affirme d’ailleurs très vite :elle saurait conduire J.R. là où elle le voudrait, surtout sous l’angle littéraire. Elle est de force à le soustraire à son énorme paresse. J.R. m a dit hier:

P

U Dans Saint-Judas-de-la-nuit que je viens de reprendre après son prélude, Jude, la pré-adamite, a pris tout à coup l’image de C.L. Veux-tu croire u’il m’en cotitera de faire de son personnage un être déchiré par des sou frances humaines, alors que d’après la Loi elle n’est soumise ni aux puissances divines, ni à celles de l’enfer? B N’est-ce point là une grande vie d’amour qui commence?

1

Fragment 7’

Le dossier Kraanhals.

(Notes) Mr. Poorters Mr. Fakkel Mr. Poelmees Mr. Bruin 146

service du contentieux (secrétaire municipal)

Carvantel (l’expéditionnaire) Chien (Frère Eukos) Mrs. Suikerbrood (logeuse) Miss Venerande (sa fille) Auberge du Double-six, Maison Haantjes, Commune d’Endzele Dies Irae (jour de colère) Strophes vengeresses furent rimées par un frère mineur du XIIF s i k l e (Tournaisis) (Cordelier) Crimoire Stein, horrible formulaire Balle bénite dans la chapelle de Saint-Hubert (tireur portait sur lui un trèfle à quatre feuilles) Nicolas V antipape, Saint-Jean XXII, Pierre de Cobrières 1260-1336

-

(il est bon de remarquer les noms des ersonnages, ce sont des vocables flamands Mésange des marais; Poorters = Bourgeois; Bruin Brun, monsieur Brun, comme chez Pagnol; Suikerbrood = Pain de sucre; Haantjes Coquelet.)

-

ci signification fort précise : Fakkefa Flambeau; Poelmees

-

Le dossier Craenhals (sic) Que ceci se soit pass4 en des jours proches de ceux que nous vivons présentement ... Et également pendant le carême d’une année où l’anti-pape Nicolas, messire Pierre de Corbrière, déclarait nuls et pervers les mandements du bon pape Sean XXII ... N’étonnera point les clercs instruits dans les sciences magiques ... Puisque Tégrath, le démon des livres et des grimoires, y renverse, selon son bon plaisir, les notions humaines du Temps et de l’Espace... Et que Tégrath est une entité infernale de grand savoir, mais de cet esprit trouble et versatile qu’on prête davantage aux hommes qu’aux diables ...

c.. >

Aussi ne faut-il s’étonner de voir un honnête et modeste fonctionnaire de notre époque, se mêler brusquement à des multitudes étranges de mercelots, de muletiers, de grands seigneurs à cheval, de pèlerins gémissants et d’impudents Capucins... De voir changer les décors comme par un tour de jongleur et de passer avec la même vélocité d’un Age présent sans grand trouble, mais de paix et d’ennui, à des jours d’un passé, lourd de terreur, d’ignorance et d’inimitable pittoresque. Adoncques ... En place, monsieur Fakkel, premier commis-rédacteur au bureau du Contentieux de la commune de Endzele en Flandres! Carnonkel, expéditionnaire au service de la même administration, alias Tegrath, appartenant au 3 cercle de la Géhenne, celui de la connaissance. Et les autres comparses, bien pâles, mais utiles dans la marche des choses, et les décors! (...)

A Lukos.

Le grimoire Stein est un horrible formulaire et révélation (?) qui fit aux siècles passés grand tort au monde des anges méditatifs, serait depuis longtemps de retour en notre possession s’il n’avait été protégé par un exorcisme ridicule mais puissant, dû au frère mineur qui écrivait au XIII’ siècle les strophes menaçantes du Dies Irae. Cet exorcisme ne nous empêche as de (saisir ???) le grimoire, mais nous empêche de connaître l’endroit où i se trouve caché. Mais il y eut dans l’ordre de ces (??) un dissident qui donna le jour (??I qui ne demandent pas mieux d’apporter un peu de désordre dans la sainte règle des pauvres frères mineurs. La puissance de l’exorcisme fut limitée à quelques centaines d’années et aujourd hui ...

P

147

Fragment 8

Chapitre 1 La nuit marche à p a t r e pattes, Dans son salon aux meubles revkhes. je suis assis devant M.Wackdover. Je bois son vin qui est aigre, je fume son tabac moisi et je lui raconte des histoires. C’est d’ailleurs l‘unique raison pour la uelle cet homme éperdûmerir riche me reçoit dans sa maison de Clerckenwel Road. Le soir tombe. En face une enseigne lumineuse s’allume, s’éteint, s’allume encore : Visitors to London The Baxter’s Hotel Temperance, Family and Commercial. a Ainsi, Ca itaine Collins, dans la mer Cararbe, vous avez pris un navire à l’abordage? I) &mande M.Wackdover, dont les yeux s’allument. J’opine du bonnet, soudain las de mentir et d’inventer des contes â longueur de journée. U Vous ne m’avez pas dit son nom. - C’était... voyons... le a Handy D. - 11 y eut des morts n’est-ce pas? Des morts, hein, dites? - Douze, depuis le capitaine jusqu’au mousse. - Très bien et la prise fut bonne? - Heu ... oui ... c’est-à-dire... Nos frais en munitions et en grappins perdus furent élevés. - Et vous autres? N’avez-vous perdu personne et votre bateau s’en est-il tire sans avaries? - Pas une égratignure pour les hommes ni pour le bateau. - Magnifique! Racontez-moi cela! B Une fois de plus, je charge mon pauvre a Joy-Bell B de noirs crimes de piraterie, je décris une scène d’abominable carnage et M.Wackdover se trémousse de plaisir. Depuis des semaines mon U Joy-Bell B se trouve à quai à Gravesend, ses feux éteints, ses machines mortes, son équipage dispersé, les harbour-dues non payés; bientt~t,à bout de patience, le receveur des droits le fera mettre à la chaîne. Ces semaines j’en ai passé une large partie à faire le bonheur de RI. Wackdover en lui racontant les pires bourdes de la mer, qu’il accepte d’ailleurs comme argent comptant. Cet homme gras à lard, à la mine de pie-griéche, que je n’ai jamais vu quitter son fauteuil Voltaire, qui, dans ses plus loins voyages, ne dépassa jamais Douvres, ne vit ue pour l‘aventure. Le voici qui ait la moue :l’abordage du a Handy I) lui semble pâle à côté de l’histoire que je lui servis la veille, de l’île de Woo-Peh mise à feu et à sang par mes hommes. Dans uel but votre serviteur John Collis, commandant du S S a Joy-Bell s se livre-t-i à ces lamentables extravagances, lui qui ne fit jamais tort à ersonne d’un sou, passa sa vie de marin à mendier du frêt pour son navire, à le Faire arriver à destination, au mieux des intérêts de ses clients et ne connut ombre d’une aventure? Mon Dieu... j’essaye d’obtenir du riche M. Wackdover de quoi faire reprendre le large au a JO Bell a, avec un équipage reconstitué, des vivres en ualité convenable et un c argement qui laisserait un bénéfice. Mais à chaque fois que j’aborde la question épineuse, M.Wackdover s’agite dans son fauteuil et exige de nouveaux contes d’ogres et de fées. Aujourd’hui je suis bien décidé d’y mettre un terme. Mais je ne sais vraiment comment m’y prendre : l’atmosphère n’est guère favorable, le drame marin du a Handy B n’a pas passionné outre mesure l’exigeant M.Wackdover.

7

9

’t

i-

148

Il fait de plus en plus sombre, l’enseigne électrique du Baxter’s Hotel flambe de plus belle, et des mots de feu annoncent le plan du jour : a Le salmis de volaille à la bordelaise B... Dire que mon lunch s’est composé de deux minces tranches de lard bouilli! Je vois la nuit s’épaissir à la fenêtre et je dis, histoire de ne pas rester muet comme une carpe devant mon hate : a La nuit marche à quatre pattes. B M. Wackdover sursaute et s’écrie : a Comment dites-vous, capitaine Collis? - Je dis: la nuit marche à quatre pattes. B hrase que j’ai cueillie au hasard dans les mers du sud, elle doit la nuit des tropiques tombe rapidement et rien de mettre M.Wackdover en émoi. 11se lève péniblement, c’est la première fois que je le vois se tenir debout et suis étonné de le trouver aussi etit. I1 se traîne vers une petite ibliothèque et, a rès une longue fouille, en extrait quelque chose qui ressemble aux ruines un livre. I1 reprend sa place dans son fauteuil, visiblement brisé par l’effort, tousse, crache, et reprend enfin haleine. a Soyez franc, capitaine Collis, finit-il par dire. - Je... le suis toujours ... P dis-je d’une voix lasse, car je crains le voir découvir tous mes mensonges. Comme ses yeux brillent, on dirait des tisons ardents dans le soir. a Pourquoi ne m’avoir jamais parlé de Ringleton? - Ringleton ... B J’hésite... Le nom ne me dit rien, mais je sens quelque chose dans l’air qui pourrait bien être le souffle de la chance. a Ça... dis-je, sauf votre respect M.Wackdover, ce sont mes affaires! - Vilain cachottier! s’écrie-t-il,mais avec moi, capitaine Collis, vous avez affaire à forte partie. D 11 donne une tape sur le livre. a Ainsi, vous connaissez le mot de Ringleton a La nuit marche à quatre pattes B et vous ne m’en avez jamais rien dit, alors que je vous ai reçu chez moi et traité comme un prince! B Je garde un silence prudent, mais comme je le crois capable de voir dans la nuit à la manière des chats, je hoche la tête d’un air entendu. a Allez-vous, oui ou non, m’en parler? s’énerve-t-il. - De Ringleton? Non certes! - Voyou! Vous buvez mon vin et fumez mon tabac, mais vous vous gardez bien d’en parler! B Essayons notre chance par une mimique de fausse sortie: je me lève. a Restez assis, hurle-t-il, cela ne se passera pas comme cela! - Monsieur Wackdover, dis-je posément, je sais parler quand il le faut, mais aussi me taire. Et quant à Ringleton ... - Eh bien? - Je me tais! B Je m’attends à le voir éclater de colère, il n’en est rien : le voilà qui change de pavillon comme un navire contrebandier. a Laissons là Ringleton, je sais aussi bien que vous qu’il y a belle lurette qu’il n’est plus que cendres et poussière, mais l’île... son île ... - En effet, l’île de Ringleton ... Y De nouveau le livre reçoit une ta e. a Une figure de femme à tête de aucille lunaire, c’est ainsi que peut se symboliser la nuit, e) marchant à quatre pattes, murmure-t-il. 11va de soi que vous savez ce que c est. - Admettons que je le sache. - Cette île où se trouve-t-elle? B demande-t-il d’une voix angoissée. Allons, gagnons l’étrange partie ou brûlons nos vaisseaux. Je me cale sur ma chaise et je commence : U Si vous me demandez par quelles longitude et latitude ellé est situ&, je

E

b!

F

149

vous dirai franchement que je l’ignore. De là à dire que je ne connais pas celle des sept mers où je devrais la chercher, c’est autre chose. Mais c’est là, monsieur Wackdover, une affaire d’où un homme avisé et courageux pourrait tirer quelque profit. Je crois être un homme avisé, qui ne manque pas de courage et ne dédaigne pas le profit. - C’est juste, murmure-t-il a rés plusieurs minutes de silencieuse réflexion. Eh bien, capitaine, il vous audra trouver l’île parmi les six mille îles inhabitées du globe, dont parlent les statistiques. - Soyons plus modestes dans les chiffres, dis-je avec condescendance, et disons parmi certaines huit cents îles désertes des mers du Sud. - Cachottier! Coquin! Déjà vous montrez le bout de l’oreille en avouant que l’île se trouve dans les mers du Sud ... Le livre pourtant ne le dit pas. - C’est u’il fut écrit par un homme prudent, dis-je. - Sans oute, néanmoins il faut la découvrir. - Admettons que je le fasse, qu’est-ce que cela pourra me rapporter? Et vous, monsieur Wackdover, que voulez-vous en tirer? - Le coffre magique de Ringleton n, dit-il, après un troisième coup de poing au livre. Pour être une vieille tête de goudron, je n’en ai pas moins de la lecture et je ne sais quel esprit tutélaire, ange ou démon, me remit en mémoire l’abracadabrante histoire des compagnons d’Ulysse. a Pour être, mes matelots et moi, changés en cochons? Bien merci, monsieur Wackdover. I) Chose étrange il prit ma réponse au sérieux. a N’envisageons pas les choses d’une manière aussi ... noire, faisons la part de la légende. Parlons affaire. n Je n’attendais que cela, mais je poussai un grognement de déplaisir. O: De belles affaires en vérité! - C’est une expédition, une véritable expédition, gémit-il, et je crains qu’elle ne coûte cher. N’est-il pas vrai? - Un peu plus ue quatre sous, concédai-je. - Dites un chif re... - Je ne dois pas réfléchir longtemps, cela ne sera pas loin de cinq mille livres. n I1 poussa un rugissement effroyable et je sentis qu’il serait sage de ne pas trop insister sur ce chiffre fabuleux. a C’est-à-dire, dis-je, trois mille livres au départ, le reste à titre de récompense à la bonne réussite. Un simple calcul vous prouvera que ce n’est pas exagéré. - Et ... vous n’en parlerez à personne? B me demanda-t-il. Dans l’obscurité il devait voir mon furieux haussement d’épaules. a Cela va de soi, je sais ce que signifie la concurrence. YI De nouveau il resta plongé dans une profonde réflexion. a Ne comptez pas que je vous donne mon livre, dit-il enfin. D’ailleurs il vous serait de peu de secours, mais j’en ai assez entendu de vous pour savoir que ce n’est pas seulement le hasard qui vous guidera. Veuillez patienter quelques minutes. n 11 quitta le salon en geignant et soufflant et revint quelque temps aprés, avec une grosse liasse de banknotes. a Trois mille livres en billets de cent livres, gémit-il. C’est effroyable, mais vous êtes bien l’homme qu’il me faut, bien que je continue à penser que vos conditions sont extravagantes. - Elles ne le sont pas, dis-je avec hauteur, car vous semblez vouloir ignorer les risques que nous allons courir, mes hommes, le a Joy-Bell B et Illoi. Je ne cro ais pas si bien dire, mais n’anticipons pas, comme disent les gens qui écrivent es histoires, mais ne les racontent pas. Je changeai mon premier billet de cent livres au Baxter’s Hotel et trouvai son plat du jour fameux entre tous.

P

2

8

Y

150

Je vous recommande cet établissement honnête et digne, car on ne m’y refila aucune coupure fausse en changeant mon billet. Mais voyons :où ai-je entendu cette expression : Inscription pour le Palais de la Découverte.

(...

Vous qui entrez ici, commencez d’apprendre ce que l’homme ne saura jamais. (...)

U Dieu n’a pas fait la mort et la mort n’a pas d’empire sur la Terre s a dit le Livre de la Sagesse (1-13-14). Je crois que c’est vrai.

(...I

Au milieu de tout ce que je voyais, je pensais toujours à autre chose, ou, ut&, je voyais toujours autre chose.

FI!.)

A quoi bon disent les uns, ces propos dkousus ui ne mènent à rien! A quoi bon, répondrai-je, vos petites histoires d’amour, ’égoïsme et d’argent, que nous ne goûtons qu’autant que nous y retrouvions ce que nous savions déjà.

3

(...I

On me maudit, on menace de m’excommunier,parce que je me permets de souligner certaines inconsé uences, certaines contradictions, certains ridicules, certaines anomalies difFicilement défendables, comme l’enfer, la responsabilité des anges et de l’homme, du Dieu que l’Église nous impose. Au lieu de me frapper d’anathème, ne serait-il pas préférable, je ne dis pas de me canoniser dès aujourd’hui, mais de me féliciter. ar moments, est plus haut, plus Le Dieu que je cherche, et que Fairne lus rofondément que le puissant, plus parfait parce que je I1 aut abord qu’on mérite Dieu qu’ils croient avoir trouvé son Dieu. Et si l’un de ces dieux me confrontait avec ceux qui me condamnent, que lui répondront-ils quand il leur demandera : a Qui de vous m‘a le mieux et le plus honnêtement servi? B

P B

Jean Ray

157

a Aux Lisières des Ténèbres B est un roman inachevé, resté manuscrit, qui se présente sous la forme de quatre cahiers d’écolier, vieillots, sans doute récupérés dans les anciennes fournitures scolaires de la mère de l’auteur. L’intérieur e n est haché d’une écriture de pharmacien. Ce fut posément écrit, avec la plume usée qu’on trempe dans i‘encrier, qui griffe le apier, bave un peu, impose son rythme, eine l’élan de l‘auteur, le pousse à régu ariser et canaliser ce bouillonnement d’i ées, ce flot d’images. Ici la main mène et commande la pensée et l’astreint à la suivre. Parfois l’écriture devient indistincte, il faut s’efforcer de deviner, de reconstituer. Plusieurs fois j’ai d û choisir le sens leplus vraisemblable. Il se peut que cette leçon soit erronée, mais chaque fois j’ai indiqué par (2) le sens douteux. Le roman comprend deux parties. La première emplit trois minces cahiers, dont les ages sont numérotées au crayon bleu de 1 à 83. Le quatrième cahier contiePzt a seconde partie, les pages étant numérotées à la plume de 1 à 13. Et le tout clôturé par une préface qui laisse la porte ouverte à d’autres développements. Un des épisodes annonce La Scolopendre, publiée en 1932 et dont le manuscrit, intitulé rimitivement La Maison d’en face, figure dans un cahier semblable. Comme ’é isode réutilisé figure en fin de la première partie, on peut admettre que le tout put écrit entre 1930 et 1932. Sans doute est-ce i‘échec de La Croisière qui arrêta la plume de l’auteur laissant un manuscrit inachevé, abandonné soudain, comme on le dit de certaines statues de l‘île de Pâques. Jean Ray s’étant tourné vers des activités immédiatement rémunératrices. Il ne faut jamais oublier cet aspect de sa personnalité :Jean Ray fut un auteur qui, pour la plus grande partie, écrivit pour gagner de l‘argent. Ce qui explique que longtemps il ne crut pas à son talent, qu’il était ret à abandonner les Harry Dickson à qui voulait les remanier et les transfirmer. Et qu’il existe de lui un plein dossier de lettres relançant les éditeurs tardant à lui payer ses droits. Je renvoie aux Brouillons de Jean Ray pour certains détails d u manuscrit, je

P

P

P

158

P

relève cependant que, sur la page intérieure de couverture du premier cahier, ïauteur a rédigé une préface, et pour ce faire biffé un Terre d’Aventuresécrit de la même encre que le titre du roman et celui du premier chapitre. Ce qui doit nous confirmer dans la pensée que cet ouvrage exista. On ne voit pas bien pourquoi Jean Ray aurait noté comme œuvre passée un titre imaginaire, dans un cahier qui ne devait pas quitter son bureau. Quel ues corrections sont intéressantes. Dans la première page un U rend malade e peur n est biffé dans le mouvement même de récriture et suivi par a vous met des nausées de peur dans la bouche B. Un peu plus loin uLes servantes donnent un dernier coup de balai aux trottoirs luisants d é a u ensoleillée n devient U les servantes abandonnent les trottoirs luisants déau ensoleillée... n Jean Ray disait vrai en affirmant qu’il ne se corrigeait pas. Il le faisait dans le courant même du récit, mais ne reprenait plus ses textes par la suite pour les polir, les épucer et les repolir. Dès les remiers paragraphes du chapitre liminaire l’action est engagée, revenani de récole le jeune Jacques, quinze ans, se trouvera confronté avec des événements encore à venir, avec des épisodes de son propre destin, déjà inscrits dans la trame des kvénements. Ce n’est ue lus tard que tout ceci s’éclairera. il lui reste à rencontrer une Roméone, fiPle d ep bar, peinte en traits répugnants :

2

Son haleine me gifla comme une giclure de purin... Un sein effroyable, grumeleux, bourgeonnant (...) me roula nu sous la main.

Ensuite ce sera la méningite, et quatre années où son corps ne sera usions machine animée, mais sans âme. Et le destin du jeune homme, dont par alqu’une diverses nous comprenons que l’âme fut en enfer durant ces quatre années et qu’elle en revint à jamais blessée, frappée par une malédiction : U A celles qui t’aimeront,en échange de leur âme et le frisson de leur chair, tu porteras la mort dans sa plus hideuse robe. rn Ai-je lu cette stu ide phrase, l’a-t-on énoncée devant moi, vient-elle de naître aux tréfonds e mon moi mystérieux?

cf

Destiné à ne jamais trouver de spasmes que dans la mort et la souffrance, évoquant par instant Jack the Ripper, il fra pera sans le savoir, n’ayant pleine conscience de sa malédiction que dans les ernières pages écrites par Jean Ray, alors qu’on ïentraîne sur un autre plan. Au passage l‘auteur aura écrit quelques pages à la sensualité ardente et trouble.

B

Le roman pourrait se terminer sur ces lignes énigmatiques; Déjà mes pieds foulaient une route de velours noir, et le bruit de cette rage humaine n’arrivait à moi que comme le soupir d’un dernier souffle de brise dans les hauts peupliers dressés dans la paix heureuse d’un beau soir. Mais si Jacques s’en retourne à l’enfer qu’il a déserté, ce que suggère: une route fuligineuse (...) creusée comme dans une fumée immobile et se terminant sur un rougeoiement affolé, indescriptible,

comment alors le manuscrit est-il arrivé en notre monde? Or la préface le signalant f u t visiblement écrite à l’époque où Jean Ray terminait le quatrième cahier. Avait-il conçu son récit comme un monologue intérieur? A-t-il voulu lui assurer une forme plus traditionnelle? Et alors se trouva-t-il arrêté par ce détail : l’arrivée du manuscrit entre les mains de l’auteur de la préface? Il avait déjà suffisamment de métier pour y trouver remède. Ou bien a-t-il eu conscience que son récit était terminé, qu’il ne pourrait plus rien y ajouter? On ne sait. Tel quel il permet de croire que d’autres développements étaient encore attendus. 159

Plus tard Jean Ray reprit divers épisodes pour bâtir a le Grand Nocturne s, dont le mystère s’éclaire à la lecture de ces pages. Il y emprunta aussi le réveil de Jean-Jacques Grandsire après sa fuite de Malpertuis, et enfin a La Scolopendre. B Une question reste toujours posée :a Le Grand Nocturne P fut écrit à partir de ces lignes, et presque à la commande, pour remplir le premier volume des Auteurs Associés. Si a Aux Lisières des Ténèbres s avait été un texte achevé. comment se fait-il que l’auteur ne Sait pas présenté tel quel?

On trouve tant de manuscrits! Dans un chapeau et dans des îles désertes. Dans des bouteilles flottées, dans des taxis, dans des chambres d’hdtel. Celui-ci allait s’envoler sur la mer comme un vol de sternes quand le petit garçon d’un pêcheur l’attrapa. Les feuilles tenaient ensemble grâce à un mince fil d’archal. Quelquesunes pourtant vers la fin de ce récit - un récit? - semblent perdues. Un vent de terre violent soufflait ce jour-là, et le gamin vit arriver ces feuillets haut dans le ciel parmi un tourbillon de feuilles et de brindilles arrachées à un bosquet proche. Rien ne caractérise la présentation manuscrite de cette histoire singulière. Le papier en est beau, solide mais pas riche. L’écriture nette, jolie mais sans caractère. Seules les dernïères pages sont écrites avec fièvre. Il semble que le mystérieux auteur ait voulu achever - atteindre? - une extrême limite de révélations. Ajoutons que la rapide torsion du fil d’archal ne permet pas de sup oser qu’on soit devant un travail achevé, mais de pages liassées au hasard des orces et des choses...

P

Préface

Mais ce qui déconcerte dans ce manuscrit c’est qu’on y dkouvrit un autre

- intercalaire.

Ce sont les courts mémoires d’un vieil homme appelé Herckenslach; ils consistaient en quelques ages couvertes d’une écriture si serrée et si menue qu’il fallut recourir à la oupe pour les déchiffrer. Insérés au milieu du dernier chapitre, ils n’y ap rtent aucune lumière. Quelle clarté pourrait du reste voltiger sur ces téné reuses pages? On pourrait supposer que l’auteur, aux dernières minutes, ait assemblé vivement ce qui lui semblait précieux. L’histoire d’Herckenslach, que nous transcrivons à la suite de celle-ci, ne fait qu’alourdir l’atmos hère incertaine, faite d’angoisse et d’incohérence, qui pesa sur une petite vil e de province. Ajoutons ...

P

&“

P

Première partie : Gertrude

I La soirée du 8 octobre Ir is a raie, totd by an idiot,

full of sound and fury Signifying nothing a Macbeth - SHAKESPEARE

L‘invraisemblable, l’étrange, tout ce qui vous met des nausées de peur dans la bouche, me sauta à la figure comme un chat, ce jour du 8 octobre, à quatre heures, en sortant de l’école. 160

4 heures est une heure neutre. Elle sent bon le café frais et le pain beurr-6 elle ne fait mal à personne. Les servantes abandonnent les trottoirs luisant d’eau ensoleillée et les vieilles, qui ont vidé leur sac à malice, quittent leurs observatoires de tulle pour les arrière-cuisines pleines d’un brouillard de théière. Je tournais le dos à l’école, dans route la lassitude de mes quinze ans paresseux et ignorants; un odieux problème de courriers m avait raboté le cerveau. U A yuoi me servira l’algèbre? dis-je à mon compagnon. Je suis seul au monde; j ai de fortes rentes. Tous les jours, j’irai boire et payer à boire au wharf de Treeman. - Les pigeons du bourrelier courent sur la petite place. Je vais leur jeter des pierres. Je voudrais tuer le bleu ml fut sa réponse. Je vis que mon camarade boitait, et je reconnus alors que je faisais route avec David Boske. U Tiens, dis-je, c’est toi Boske. Je croyais que je parlais à Jérôme Mayer. - Tu n’as pas vu qu’il s’est réfugié dans l’égout?B dit Boske. Je ris du bout des lèvres, pour plaire à Boske. Pourquoi voulai-je faire plaisir à cet affreux garçon, qu’on reléguait aux derniers bancs parce qu’il puait comme un bouc et parce que des globes sébacés crevaient à même sa peau comme des pustules de crapaud? Les rues étaient vides, mais gonflées de soleil jaune et de chaleur d’arrière-saison; les pigeons s’étaient enfuis et s’affairaient sur un pignon lointain. U Re arde, dit Boske, il n’y a plus qu’un pain chez le boulanger. D En e fet, les claies d’osier crayeuses et lasses étaient vides, les bocaux et les boîtes vitrées ne contenaient plus que des grumeaux ternes. I1 n’y avait là d’unique que ce pain, risâtre, argileux, sur le marbre de l’étalage, comme un îlot dans une solitucfe océane. «: Boske, dis-je, il y a quelque chose qui ne me plaît pas dans tout ceci! - Tu ne parviendras jamais à résoudre le problème des courriersB, répondit-il avec mépris. Je baissai la tête. 11 me sembla que le pire malheur qui pût m’arriver était de ne pas trouver cette solution. *Si l’on ouvrait ce pain, dit Boske, on verrait qu’il est plein de choses vivantes. Le boulanger et sa famille ont très peur de ce pain. Ils sont maintenant réfugiés tous dans le fournil avec des couteaux. - Notre cuisinière allait leur porter des pains à saucisses à cuire. C’est bon cela, David. Je t’en a porterai demain. - C’est pas la peine, mon compagnon. Toute la boulangerie doit brûler cette nuit, et tous seront grillés là-dedans, ainsi que les choses dans le pain. Je ne trouvai rien à redire. Toutefois, je prétendis que c’était dommage pour les pains à saucisses. U Tu n’en aurais en tous cas pas mangé ID, dit mon camarade. Et cela aussi, je le trouvai fort juste. Je ne saurais exprimer comment à ce moment-là tout détail, tout fragment de pensée, toute chose entrevue m’était pénible. N David, dis-je, mes yeux ont mal de voir, Tu me arles avec un peigne de fer. I1 est heureux que le vent n’apporte pas l’odeur es écuries, elle me ferait hurler, et si une mouche devait se poser sur ma tête, elle aurait six pattes d’acier et descendrait facilement dans mon crâne. v Sa réponse bourdonna, et je la compris mal. a Tu as changé de plan, tes sens sont en révolte. David, continuai-je, comment se fait-il ue je voie le vieil Herckenslach étendu au bas de l’échelle de sa bibliothèque? I a le front brisé. Qu’est-ce qu’il lui est arrivé? Et pourquoi ai-je vu cela? ID Boske me regarda avec mépris. U Mais non, il ne lui est rien arrivé du tout. Tu vois cela dans le temps.

f

&

B

-

9

161

- Je ne comprends pas bien, murmurai-je faiblement.

- Comment voudrais-tu comprendre alors que le problème des courriers

te parait un monde, fut la hargneuse réponse.

- I1 doit y avoir longtemps que nous avons quitté l’école. Gertrude, la cuisinière et Berthe, la femme de chambre, seront très inquiètes. - Mais non, petit enfant. Regarde, est-ce que les ombres ont changé de place? n En effet, la petite glace n’avait pas fait tourner ses ombres, ni celle de la haute et ridicule pompe, ni celle de la carriole du boulanger qui implorait le ciel du maigre appel de ses brancards. a Ah! fis-je, voici enfin quelqu’un. B La lace dont je viens de parler s’appelait la Place du Petit Sablon, elle était triangu aire et chacun de ses angles se terminait en une rue comme en un tuyau d’écoulement. C’était au fond de la longue rue du Cèdre Bleu que se mouvait une lente silhouette humaine. * C’est la vieille Bullus, dit Boske, uelle pourriture! - Comment, m’écriai-’e, la vieille ame Bullus, des Grands Magasins de Blanc de l’esplanade de a gare! C’est la femme la plus distinguée du monde. - Je comprends, riposta-t-il avec une condescendance de plus en plus méprisante, tu vois encore mal tout ce que tu regardes, mais cela viendra, petit, cela viendra. n Je baissai tristement la tête. Jamais je ne m’étais senti aussi misérable, aussi ignare. U Tu me méprises, Boske, murmurai-je, pourtant je veux bien faire tout ce qui est en mon pouvoir pour ap rendre ... - Bon, dit-il, c’est une rés0 ution qui compte, regarde maintenant. m La vieille dame s’était rap rochée, grosse, carapaçonnee de jais et d’orfèvrerie. Un paquet brimba ait à sa main nue bardée de pierreries allumées. U Boske, m’écriai-je, quelle mauvaise fée est-elle! Pourquoi embrasse-t-elle si salement les jeunes employés dans le petit salon où il y a une chaise-longue en cuir -et qu’y a-t-il dans ce paquet? Dieu du Ciel, un pyjama tout lamé d’argent et d’or rouge! p Mme Bullus nous dépassa sans paraitre nous voir. Soudain, elle se retourna, déposa son paquet par terre et se mit à pousser les plus horribles cris du monde. (c Ce n’est rien, dit David, comme je reculai effrayé, puisque c’est dans le temps. On l’assassine, voilà tout. - Voilà tout D, dit l’écho lugubre de ma voix. Les ombres de la place avaient tourné maintenant, une touche de soleil se réfugiait contre les façades à notre gauche comme une négligente balayure de luminosité dédaignée par des peintres fous. Nous avions parcouru à pas traînants une partie de la longue rue du Cèdre Bleu. Parfois je me retournais vers la Place du Petit Sablon et je lui trouvai une ressemblance avec une tripe de boucherie se fanant à un croc. Yen fis part à Boske qui prétendit que cela n’était pas mal du tout. U Nous allons boire un verre de citronnade dans cette taverne », dit-il tout à coup. Je vis une drôle de petite maison en casque à mèche, mais blanche et neuve, toute en fenêtres tourmentées et céramiques irisées. Que c’est joli, dis-je, et dire que je n’ai jamais vu cela! L’Hôtel du baron Pisaeker touche à celui de monsieur Minus, et voilà que cette gentille bâtisse est entre eux deux... et tiens, il me semble que la maison du baron s’est raccourcie de quelques fenêtres. B Mais David Boske interrompit mon bavardage émerveillé par un furieux haussement d’épaules. I1 poussa une porte précieuse comme une énorme dinanderie où je lus en lettres claires sur un fond de verre givreux U Bar de l’Alpha n. Nous pénétrâmes dans un petit coin de paradis métallique et bizarrement lumineux, comme le centre d un cristal rare.

P

2

i

Y P

162

Des murs tout en vitraux, sans dessins définis, mais derrière lesquels courait une lumière animée, des divans très bas drapés de tissus lamés aux couleurs de laque flambée. Une petite idole au regard singulièrement torve se mirait dans une glace d’une eau très vaste; son ombilic monstrueux était creusé en brûle-parfum dans une pierre veineuse. Une cendre parfumée rougeoyait encore. u Oh! Boske, dis-’e, ce bonhomme te ressemb e. - C’est une réc ame de champagne B, dit-il. Personne ne venait. A travers les vitres dépolies, je vis le jour de la rue s’assombrir, la lumière zodiacale derrière les vitraux muraux courait affolée avec des brusques mouvements d’insecte pourchassé. On entendait un bruit frais d’eau courante aux étages. Alors, sans qu’on la vit venir, une femme fut là, contre la lumière soudain immobilisée du vitrail et mon cœur sonna un glas de désenchantement, car la femme était vulgaire, et ce coin de paradis bizarre, soudain, à cause d’elle, ne fut plus qu’un décor humain, bassement conçu avec l’ordinaire gamme du prisme que le moindre garçon coiffeur ou boucher peut voir s’il se donne la peine d’y jeter les yeux. a Tiens, dit Boske, te voilà déjà mécontent, quel progrès! Mais regarde la poitrine de Roméone. B Je n’avais que quinze ans. Aucune petite cousine n’avait partagé mes jeux Berthe, dont, par trois solitaires. Toute ma vie je n’avais ou quatre fois, j’avais connu U Elle me fait parfois si Son haleine me giffla comme une giclure de purin. U Quelle poitrine n, ricana David. Les seins de la femme tendaient une énorme blouse en crêpe de chine pâle. U Petit, me dit-elle, donne-moi tes mains pour les soutenir, voilà des années que les miennes en sont lasses. m C’était un poids horrible, vivant, palpitant comme une bête au piège, et qui me cassait lentement les poignets. U Oh! cela soulage, dit-elle, laisse tes mains, petit. 3 Sa figure vulgaire se peignait de la joie des détentes, et elle me parut presque jolie. D’un coup sec, Boske fit sauter la blouse, elle éclata comme une bouteille chauffée. Un sein effroyable, grumeleux, bourgeonné, couturé de lourdes veines me roula nu sous la main. Roméone baissa la tête comme sous une injure. C’est un sarcome », souffla-t-elle. Sa bouche se tordit, mauvaise; je vis qu’elle avait des dents comme des asticots crevés. Et soudain, elle leva les yeux sur moi. Des yeux rouges, énormes, avec le upilies en hauteur et surmontés par des sourcils étirés en angle aigu vers le Front. Des flammèches rougeatres semblaient vaciller autour de leurs globes gonflés de haine liquide. a Wou! criai-je. Hou! >D La lumière derrière les vitraux se mit à bondir avec désespoir. a Écoute, dit Boske en me poussant brusquement dans la rue, un jour avec des microscopes plus sensibles que ceux qui existent, on verra qu’ainsi sont faits les yeux des araignées. - Je veux rentres, dis-je, je t’en prie, Boske, dis-moi ce qui m’arrive. Pour toute réponse, il lança une vibrante tyrolienne. a Dieu soit loué! m’écriai-je soudain, voilà Jérôme Mayer! a Mon ami était en effet assis placidement sur la plus haute marche de la maison de Grijsperd, le négociant en grains. J’étendis les mains vers lui. a Tu es bête, grogna David, tu vas te faire mordre, tu ne vois pas que ce n’est pas Jérôme Mayer, mais un rat d’égout?* Je vis alors avec une douleur inexprimable que JérBme bâfrait d’une façon

1

P

D créaient la Peur. Ea Peur abjecte que ni les forces de vos muscles ni les trouvailles de votre intelligence, ne parviennent à rejeter, pas plus qu’elle ne peuvent décrocher la lune... La mort de Gertrude avait laissé la villa forestière dans un désordre lamentable. Des tasses traînaient sur tous les meubles, un régiment disloqué de verres poissaient les tables et les marbres des consoles : la rouille s’était mise à vivre, rousse et corrodante sur les ustensiles de cuisine, et toujours, il continuait à pleuvoir à bruit têtu sur les plantes échevelées du parc. De la fenêtre du petit salon meublé d’un (?) arabe, vieillot et fané, je voyais à travers une échappée de bosquets et de halliers, la plaine désertique fumer, humide et pourrissante. La vie en avait fui. La noirceur d’une buse s’était, pendant un tem s court, piqué dans la nue comme un gros acné dans une face bouffie. I y avait quelques fuites apeurées de ramiers vers le couvert ruisselant, et puis, la lande avait abandonné avec lassitude toute envie de se parer de mouvements. Tout à coup le silence de la maison se brisa comme une baguette de verre. C’était un bruit confus et pénible. uC’est Gertrude*, dis-je, et je montai vers la chambre assombrie où dormaient les morts. Ils continuaient à dormir pourtant, l’enfant, lourd maillot de linges dans un berceau de fortune, Gertrude, jaune, maigrie, très grave. a Et pourtant, ce sont eux B, dis-je, puis toute curiosité m’abandonna. Je regagnai le petit salon et je versai de l’armagnac cuivré dans une légère tasse de porcelaine rose. Au fond de la plaine, en projection nette sur l’horizon lavé, singulièrement reculé par la plaine, un objet bizarre s’était mis à se mouvoir. Je distinguai un insecte allongé avançant d’une allure saccadée sur uatre pattes grêles. C’est une sale &te, dis-je, mais elle mettra bien eux heures avant d’être ici. B Deux heures à boire l’alcool fameux, cela me donnerait le courage nécessaire pour affronter cette vermine inconnue. Quelque chose de lourd et

P

’t

P

3

178

d’inhabile bondissait à présent dans l’escalier, mais ma curiosité était morte. L’insecte croissait péniblement au bord de la lande flagellée d’averses. Je ne distinguais encore rien de sa nature, sinon que c était très laid. Je vidai la tasse de porcelaine rose et je fis à haute voix la réflexion saugrenue que malgré tout, et aussi invraisemblable que cela fût, c’était encore dans l’ordre naturel de la création. Je me rendis compte que je disais cela à l’adresse de quelque chose qui se passait dans la cuisine, à côté de moi n. Un bruit commun de rinçage de tasses heurtées, d’eau de vaisselle versée en abondance, d’objets rangés, l’emplissait à présent. J’entendis qu’une allumette était frottée, puis, quelque temps après, une bouilloire se mit à barbotter. U C’est Gertrude, dis-je, rien que Gertrude. B J’entendis alors les mouvements importants, comme quelqu’un qui écarte brusquement un objet encombrant. N 11 ne me reste plus que huit bouteilles de cet armagnac, c’est bien dommage », murmurai- e. La bouilloire abancionna son ronchonnement en sourdine pour une note aiguë. Maintenant sur la plaine, l’insecte avançait d’un bon pas, il était devenu très grand. Je sentis alors que, de la cuisine, on observait tout comme moi,cette ridicule créature en marche à travers la boue et que les bruits ménagers se précipitaient au fur et à mesure de l’avance de la chose pattue, comme si leur allure respective se réglait sur un même rythme mystérieux. Un pli de terrain venant à la masquer, il y eut un silence attentif dans la pièce à côté, et comme elle réapparut plus près, les bruits se hâtaient convulsivement, comme pour une invisible besogne qui devait s’achever. Alors la forme de la clopinante silhouette se précisa. a Oh!je comprends à présent », fis-je en faisant un geste d’approbation vers la cuisine devenue silencieuse. C’était le cercueil de Gertrude que deux hommes montaient de la ville vers notre demeure. (r

C’étaient deux compagnons hilares et charmants. Dans l’étroite caisse jaune, ils couchèrent Gertrude, rigide et longue, longue. Ils me tournaient le dos et leurs marteaux sonnèrent comme sur des gongs. Je voyais leurs épaules courbées attentives sur le cercueil et leurs bras levés comme pour une rixe de fantoches. J’étais à côté du berceau quand l’enfant ouvrit brusquement les yeux. Ils étaient d’un rouge de fer chauffé. N Hou! n criai-je. Mais les hommes ne m’entendirent pas car leurs coups de marteau sonnaient drus. a Nous oublions le petit B, dit l’un. Ils le couchèrent entre les bras de Gertrude. Je vis que ses yeux, mordus déjà par la décomposition s’étaient vidés comme des petites vessies. Les sérosités rougeâtres en coulaient. J’entendis un des hommes glisser dans l’oreille de son compagnon : a Hein! En voilà une a faiseuse de monstres! B. Avec le minimum d’étonnement, je murmurai : - Tiens, c’était donc cela? B Les marteaux sonnèrent nerveusement une danse endiablée de rnarionnettes. Six bouteilles d’armagnac sont vides! 179

il pleut toujours, mais il pleut dans la nuit noire. Les vitres sont passées au plus parfait cirage. Ce sont deux hilares et charmants compagnons... L’un d’eux a composé une chanson de circonstance que nous hurlons en chœur. a Pan! Pan! dit le marteau Oh! Oh! Oh! Oh! Et une bouteille de fi....ine. m aPour ne pas nous endormir, nous boirons le café, dis-je, il est tout frais. B Le café est à oint, confié à la flamme rudemment baissée du réchaud. Le bon café chaud e Gertrude qui m’atten ait à quatre heures en revenant de l’école. Je le reconnais, il n’y a qu’elle pour le faire ainsi. Ma pensée s’attendrit. La cuisine est ropre, tout y est rangé. a Pan! Pan! it le marteau Oh! Oh! Oh! Oh! Et une bouteille de fi ...ine. B Nous débouchons la septième. a Je vous ai pris pour un grand insecte noir P, dis-je d’une voix contrite. Ils me répondent gentiment de ne pas me chagriner pour si peu de chose. a I1 y a, disent-ils, des insectes hautement honorables. B La pluie tape, tape, obstinée, avec des doigts d’enfant. A l’étage, il y a un bruit énorme qui secoue toute la maison : le cercueil fait des bonds de tigresse. I1 fracasse les meubles comme un bélier antique. Les armoires &latent, les glaces en miettes font un bruit aigre de cascatelles, A chaque nouveau bris bruyant, nous applaudissons enthousiastes. Le cercueil saute, saute, saute, on dirait un scaphandrier qui bondit à pieds joints. a C’est tiu bon bois, dit l’un des hommes, il tiendra. Et puis, c’est cloué comme pas un B, riposte l’autre, a Pan! Pan! Pan! B La dernière bouteille est sur la table.

B

B

2

-

Fin de la première partie VI1 Errances Dix fois j’ai payé les arrhes d’option pour retenir ma place sur un transatlantique quelconque en artance pour l’Indochine, ou le Rio. Un secrétaire espagnol ou ollandais a fait au crayon rouge une petite dalle vive sur un plan allong&,en m’expliquant avec un sourire de danseur que c’était ma cabine. Jamais je ne suis parti. J’ai compris à temps ue la Terre n’est grande que vue d’Europe, traversé l’Atlantique ou passé Co ombo, elle s’étrique et vous étouffe comme un entresol. Au’ourd’hui, je me suis réveillé aux rumeurs populaires de la Place de la Répubfique. Paris me souffle sa grande haleine au visage. Ah! l’odeur des capitales du monde, sui généris absolu, qui m’a fait croire que ces villes sont des organismes distincts, sombrement, sauvagement vivants, aux innombrables et confuses cellules, vivants comme des corps d’homme ou des termitières, craintives pieuvres collées, goulues, sur l’épiderme tellurien. Paris qui sent la levure chaude, le café et la chicorée, Londres, le cirage, Amsterdam le placard moisi, Copenhague, la fraise écrasée, Berlin, le

R

’f

180

phosphore, Brême, le pyrèthre, Prague, l’haleine sucrée des poitrinair es... Et ‘e me demande pourquoi quelques-uns de mes réveils sur la Baltique, parmi e remugle des vieilles barques allemandes ou suédoises, avaient une senteur têtue de tubéreuses. Errances. Je fuis, qui? quoi? Le sais-je? Enfant, dans la rue droite, pleine de soleil, je prenais parfois un galo de jeune cheval, pour voir si mon ombre pouvait me suivre, et quand, lors d’haleine, je me retournais, j’espérais toujours voir sa plate silhouette s’isoler douloureuse et brisée sur le pavé lumineux. Au fond, est-ce que je fais autre chose que de fuir une ombre soudée à mon âme? Oui, mais quelle ombre? Errances. Je pourrais les écrire en une élémentaire équation dont les facteurs communs seront quelques promenoirs de théâtres parisiens, le pavé d’amour de Toulon, les girls, le gin et les chapeaux roses sous la lumière bleue de Commercial Road, l’inimaginable ruelle huileuse de l’ancien bagne de Brest, la stupidité accrue d’Anvers brusquement purifiée.

f

Ce train-là... On y change sa route, il décrit une courbe, il passe par la petite ville.,. devenue sans doute plus importante. Eh! qu’importe, je tâcherai de dormir en passant là-bas, par la gare... Personne ne m’avait reconnu... Un employé de la gare l’avait saluée, elle... pas moi. Une grande enseigne lumineuse éclaboussait la creuse esplanade de la gare, le peuple de lueurs oranges de néon, à défaut de passants. rGrands Magasins de Blanc B. Mon etit homme, sussura sa voix, mon petit bibi que je vais aimer. Une sa e odeur d’église me glissait les mots dans la nuque. Dans le train, elle avait vidé son flacon d’Heure Bleue de Guerlain. a Personne ne m’a reconnu B, dis-je... si, un rat à foin dans une glissade exécutée plus sur des roulettes que sur des pattes; d’un trou il m’épiait, ses yeux roses luisaient. Je reconnus Jérôme Mayer. Mais c’était un rat et rien qu’un rat. Nous entrâmes par une porte dérobée, un couloir blanc qui sentait l’apprêt des tissus neufs nous menant vers un boudoir charmant. Je savais maintenant ce qui devait être; j’étais calme, presque heureux. a Je vais me faire jolie B, dit-elle, en se réfugiant derrière une draperie de velours vieux rose. Le divan était large comme un club prolongé, la fraîcheur du cuir combattu par d’immenses coussins de soie rose assortis à la draperie et aux panneaux. a Je viens B, dit une voix dans la pièce contiguë. ... Je l’avais rencontrée dans le train; elle m’accosta comme une fille sur le trottoir, convint d’un rix; mais ... Mais une clarté finfini baignait mon âme parce que je sentais je marchais dans la bonne voie de mon destin. Et j’acceptai avec une sorte ’élan amoureux qui l’avait sur rise et charmée. Je restai étendu sur e divan de cuir, ma main errant parmi les bibelots d’une table de toilette. Un rasoir chinois, minuscule, en forme de faucille, me fit pousser un petit cri d’admiration. YQU’Y a-t-il, mon petit ami tendre, dit sa voix aimable et un peu soupçonneuse. Me voici du reste. - C’est cela que je trouve joli B, dis-je, en tendant vers elle la faucille d’acier clair. Elle se pencha vers moi ... U Oh! dis-je, madame Bullus. P (L

P

P

Y

181

J’aurais voulu que ces horribles cris ne soient pas. Mais cela se pouvait-il sans eux? La destinée fixe le moindre angle du cadre et le moindre geste des choses qu’il doit enclore ... Tout est prévu, voyez-vous, depuis la course géante de Bételgeuse, jusqu’à la fièvre mystérieuse des électrons. Pourquoi y échapperions-nous, madame Bellus? Elle portait un pyjama lamé d’argent et d’or rouge. a

Roméone, dis-je, tout le monde est-il parti? dit-elle, les volets sont clos, viens m’aider à porter ma dou-

- Oui,

leur. B Prudemment, je quittai cette chambre-placard qui emprisonnait mon inquiétude et je descendis l’escalier aux tapis de neige lumineuse. Le bas était tiède de présences récentes. Je tendis mes mains vers son sein. Y Depuis hier, il a gonflé, dit-elle. I1 a bu toutes mes forces. Je gémis: - I1 est lourd, il est lourd ... - Ta main seule me soulage. - Il y ai des hommes qui marchent dans la rue, Roméone. - Ils ne viendront pas, parce que ta main me soulage. B Elle tourna un regard rouge vers la porte. U Aussi longtemps que ta main me soulage 3, dit-elle. On entendit une course affolée de gens, puis un cliquetis de sabres, des ordres brefs, des cris de peur. Y On a trcduvé Herckenslach, murmura-t-elle, lointaine. - Ah! - Mort. Oui... I) Son sein se tendit comme une baudruche. U Soutiens-le, dit-elle. - Mes mains n’en peuvent plus, Roméone. Son regard flamba d’un désespoir féroce. - 11 faut, il faut,.. sinon ils viendront, souffla sa bouche noire. - Aïe, hé! ricana quelqu’un dans mon dos. - Roméone, sup liai-*e. - Ce n’est rien, it-el e furieuse, veux-tu te taire, Magot! - Me taire, dit la voix. - C’est une réclame de champagne 3, dit-elle. Un peu d’apaisement glissa sur sa face vulgaire. a C’est l’heure de la détente, murmura-t-elle, l’heure où les gens quittent le labeur de la journée. Ils sourient à la paresse du soir, à la tendresse attendue de la nuit et c est l’oubli de leurs haines et de leurs terreurs qui émousse le tranchant de l’heure. I) Elle psalmodia cela comme une pauvresse de campagne dans un coin de chapelle. ocRepose tes mains, ami, je ne souffre pas, et la rue est sans bruits méchants. B Elle resta immobile, habillée des lueurs du soir mourant. Derrière les vitraux une flamme se mit à volti er prudemment. Je ne connaissait pas le mystère qu’ils voilaient de teintes oréales et Roméone les couvait parfois de ses yeux rougis mais maintenant, elle sembla dormir dans la trêve de ses souffrances. La lueur s’épanouit comme un voile. Mon cœur s’apaisa. Je tendis vers elle mon sourire, elle rythma des danses douces comme des souhaits.

FI‘

b

Ce fut Roméone qui me réveilla. a Écoute, dit-elle. 182

- Est-ce la

pluie? dis-je. Le vent qui vient des montagnes? - Ce sont des hommes », dit-elle. La rue moutonnait de fureur noire. Je sentis un grand froid sur ma figure. Ils t’appellent, dit-elle à voix très basse. - Roméone, suppliai-je, chasse-les, chasse-les, je laisserai ton sein me briser les mains. - Le puis-je encore? murmura-t-elle. - Tes yeux! Ton regard tourné vers eux sera une barrière, même à leurs soupçons! - Mes yeux, soupira-t-elle, regarde donc. Y Une maigre ampoule s’alluma au e Roméone, criai-je faisant le geste e re ousser l’affreuse image aux yeux cernés suintant de sanie qui s’approchait e moi. ,lafyd. - I1 n’y a, dit-elle, que ma voix et mon cœur qui vivent encore en moi. >) Elle n’était plus qu’une informe masse d’ombre parmi l’obscurité de la chambre. Tout à coup, la maison s’ébranla comme sous une tornade; une roulade de coups gronda sur la porte de rue. e Ouvrez! n hurlèrent des voix. Je descendis dans la salle obscure du bas, il n’y avait entre moi et la colère de la rue que cette porte tressaillante. Alors, un cri se prolongea, formidable, comme un appel de loups à la Ilune neuve. N A mort! » Les vitraux intérieurs s’irradièrent comme un prisme inouï. Un instrument de fer entailla la porte, des jurons ignobles s’éructèrent à même mes oreilles. Des huées de rage scandaient à présent les coups de levier et de marteau. Alors de la cheminée, le Bouddha roula par terre soulevant une fumée de poussière. cc Es-tu prêt? B me dit Boske. - est au principe même des effets fantastiques dans des contes comme Joshua Gullick, prêteur sur gages, La Dette de Gumpelmeyer et Une Main. Et bien des contes marins de Jean Ray, dont Le Psautier de Mayence est peut-être le meilleur exemple, ne sont pas très éloignés du vieux mythe du a Vaisseau Fantdme B... Si l’on ajoute à ces remarques la technique ai souvent utilisée par notre auteur du récit rapporté à partir d’un manuscrit lacunaire (technique aussi vieille que le genre et mise sans défaillance A l’épreuve par tous ses prédécesseurs ou presque), si l’on tient compte de certains emprunts directs qui sont presque des plagiats (Le Fantdme dans la Cale reproduit, sans modification importante, la situation d’Arthur Gordon Pym au début du célèbre récit de Poe), si l’on considère enfin la prédilection de Jean Ray macabre, les chairs en putréfaction, le sang qui gicle et les entrai1 s’échappent, force est de reconnaître que l’écrivain belge doit qu’il ne consent à l’avouer à tous ceux qui le précbdérent sur les sentiers de 1 écriture noire, voire à tous ceux de ses contemporains qui cheminaient à ses côtés : Jean Ray, par exemple, avait-il lu Lovecraft? Rien, en l’état actuel du dossier, ne permet de l’affirmer - ou de l’infirmer. Convenons cependant que

9

P

H

P

P

3

189

l’aventurier de Gand et le rêveur de Providence ont bien des points en commun : une fascination effrayée pour tout ce qui habite dans les profondeurs de la mer et risque d’en sortir (a Au dernier jour de la Création n, dit Leemans dans Le Psautier de Mayence, a c’est de la Mer que Dieu fera sortir la Bête d’Épouvante.), un sens aigu du sacrilège (Théodule, dans Le Grand Nocturne, comme Wilbur dans l’Abomination de Dunwich, illustre une théologie de l’Incarnation inversée) et un goût prononcé pour les métamorphoses de l’espace, fondé sur les récentes découvertes d’Einstein concernant la relativité : qui pourrait lire La Ruelle ténébreuse sans songer à La Musique d’Erich Zann? I1 n’y a pas, en littérature fantastique, de hasard d’écriture : les motifs qui caractérisent le genre sont trop typés, trop spécifiques pour qu’il soit possible de l’admettre. Ou bien tel thème, telle situation est la reproduction consciente de données antérieures transmises par la mémoire individuelle, ou alors l’illustration, à des degrés divers inconsciente, de telle ou telle pulsion de la psyché universelle. Parfois, les deux à la fois. Quand Jean Ray utilise le motif de la amain cou éen, par exemple, ou il tente d’imiter Harvey, ou il s’abandonne dans écriture, comme le voudrait Freud, aux sollicitations d’une rêverie inconsciente sur le complexe de castration. Quoi qu’il en soit, la liste des situations fantastiques paraît aujourd’hui close. Aussi les mérites de Jean Ray ne se situent-ils pas, comme chez les primitifs U gothiques n ou les romanciers du XIX‘siècle, au niveau de l’invention (à l’exception peut-être de Malpertuis, dont le motif central : l’agonie des Dieux antiques, est sans précédent), mais bien de l’écriture fantastique. Si l’mdipe est universel (il semble qu’on en arrive, aujourd’hui, à douter même de cela) les manières de dire ou de voiler le vieux conflit sont, elles, diversifiées à l’extrême. Ce qui fait le charme puissant et la ualité uni ue des contes du crvieux tigres, c’est la manière qu’il a d’occu ter l’indici le, l’inavouable par des techniques narratives complexes (les réticences, les changements de registre, les circonvolutions du récit, dans Malpertuis ou Saint Judas de la Nuit sont, à cet égard, exemplaires), par un vocabulaire d’une richesse étourdissante qui désoriente et souvent obscurcit en surchargeant la fable, surtout par une peinture foisonnante, s ectaculaire de la vie sous tous ses aspects : bars à matelots dans quelque U âvre hanséatique B, petites boutiques, clubs de golf huppés, demeures isolées sur la lande. L’é ouvante passe par ces tableaux mémorables de la camaraderie humaine, de a chaleur des relations, de l’intimité domestique, des par uets cirés et des boudoirs douillets où flotte une bonne odeur de tabac de Ho1 ande, acheté en contrebande. L’originalité de Jean Ray est là, comme aussi l’incontestable ualité de ses contes : dans ces peintures dignes de l’École Flamande où de Femmes bien en chair et des hommes forts en gueule boivent et man ent, avant de faire l’expérience décisive de la Peur. Chez aucun autre écrivain antastique les forces de la vie n’ont été, avec autant de vigueur, opposées aux pulsions de mort. Aux hurlements des s ectres répond ala chanson du beurre et le claquement des gaufriers U et ’insolite se manifeste souvent dans une salle de restaurant, alors ue le dineur s’apprête à entamer, d’un solide coup de fourchette, a une c oucroute énorme, splendide, dressée sur un gigantesque plat d’étain frotté, bardée de lards épais, étayée de saucisses dorées, flanquée de puissantes tranches de jambon et de rôti n. C’est cette densité du réel, cette esanteur de la vie qui donnent par contraste aux sortilèges de Jean Ray toute Peur efficacité. La mort, l’horreur, le maléfique sont lovés, tels de noirs serpents, au cœur d’un monde appétissant et l’histoire prend fin, littéralement, quand tout est consommé. Jean Ray, grand maître du genre noir? Certes. Parce qu’il fut d’abord chantre du Whisky et poète de la Bouffe.

P

9

%

K

P

s

H

9n

F

Maurice Lévy

190

e

e

la cuisine es >>

N

Jacques F i n d

C’est avec beaucoup de modestie que Tina Sol, en 1956, s’abstenait de parler de John FlanderdJean Ray, dans sa préface à La griffedu diable. Elle renonçait, expliquait-elle, à arpenter des voies déjà tracées par les exégètes antérieurs. De ce fait, elle laissait sous-entendre qu’il ne restait plus rien à écrire concernant Jean Ray. Cette hypothèse, indéfinissable à partir du moment où l’on s’attaque à une œuvre aussi monumentale et aussi interminable que celle de l’écrivain gantois, semble déjà contredite par Albert Van Hageland : U I1 demeure inconnu des grands théoriciens de la littérature >P l . En effet, peu d’études d’ensemble ont été consacrées à Jean Ray. Grave lacune, à une époque où l’on dissèque l’œuvre de Balzac avec tant de bistouris littéraires! En fait, les travaux portant sur Jean Ray, publiés depuis ces dernières années, se limitent à une série d’articles qui, bien que souvent de grande tenue et de valeur certaine, ne pourront jamais remplacer la monumentale etude que réclame l’œuvre entière, flamande et française, de Jean Ray. La publication de ce volume vient heureusement combler une lacune injustifiable. L’argument de Tina Sol ne résiste donc pas à l’examen. N’importe quel lecteur pourra découvrir, tout au long des joies de sa lecture, une perspective intéressante par laquelle il mettra mieux en valeur l’œuvre d’un des plus grands écrivains fantastiques contemporains *. Nul, je crois, n’a encore parlé du fantastique ex Ziqut employé par Jean Ray. Or, bon nombre de ses contes, même ceux qui re èvent du fantastique pur, ré ondent à ce mécanisme issu en ligne droite du gothic novel. Les récits de JO n Flanders, la plupart du temps destinés à la jeunesse, rap ellent parfois les romans de Mrs Radcliffe par leur développement narratif Un fantôme meurtrier n’est qu’un automate oublié par son inventeur; un monstre errant dans un labyrinthe n’est qu’un robot; une scène horrible, comme celle que subit le narrateur dans La rincesse Tigre, se résorbe en un rêve qui fait suer le dormeur. En fait, ce désir ’expliquer peut mener fort loin. 11semblerait même ue le rationalisme ait poursuivi Jean Ray à travers toute son œuvre. Certes, ans ses récits de maturité, l’auteur ne déçoit plus ses lecteurs en démolissant

f

R

cf

3

191

systématiquement tout son khafaudage d’irrationnel. Pourtant, en cherchant bien, il apparaît que I’expZication demeure toujours présente dans ses récits, même si, en fin de compte, elle renforce 1’é ouvante surnaturelle au lieu de l’annihiler. La ruelle ténébreuse reprend e vieux thème fantastique du manuscrit trouvé. Le conte en comprend deux, un allemand et un français. Le premier narre une monstrueuse horreur à la fois é ouvantable et pleine de poésie, où l’amour lutte contre les forces de la nuit et e la haine; l’autre semble à première vue sans le moindre rapport avec le premier. En fait, il exp2ique toute l’horreur décrite dans le manuscrit allemand, puisque les meurtres qui épouvantent la ville suivent le tracé sinueux d’une rue qui n’existe pas dans nos dimensions. Mais. et c’est ici qu’apparaît le progrès de l’écrivain, les pages françaises ne viennent dissiper 1 angoisse primitive que pour imposer au lecteur une horreur plus puissante, plus meurtrière, moins supportable encore, puisque lus rien ne vient la désintégrer. Le fantastique expli ué, cette fois, renforce le antastique au lieu de le faire disparaître. Le lecteur rissonne davantage. En ce sens, Roger Caillois s’est montré d’une maladresse incompréhensible en mutilant, our sa brillante Anthologie du fantastique, le conte précité dont il n’a repro uit que la seconde partie.

11

cf

F

9

B

Je désire traiter un angle d’étude qui a ’usqu’8 présent échappé à la sagacité des commentateurs. Aussi étrange que a remarque puisse paraître, la manière dont Jean Ray, à travers toute son œuvre, parle de la cuisine se révèle d’une importance insoupçonnée, tant sur le plan narratif pur que sur le plan du style ou de la psychologie des personnages. Une remarque préliminaire s’impose. Faute d’un mot plus approprié, ‘e me vois forcé, $our r r l e r de tout ce qui, chez Jean Ra , a trait à a gastronomie, de istor re quelque peu le contenu sémantique e cuisine. En le citant, il sera tout autant question du lieu où l’on prépare les repas que de la préparation elle-même ou, plus loin encore, de tout ce qui entoure les nourritures, comme leur aspect, leur arôme, leur couleur et, même, leurs conséquences, comme la digestion ou la jouissance des papilles gustatives sollicitées ar de succulentes saveurs. Nul, j’es ère, ne m’en voudra de cette extension $’un mot employé dans un sens quelpque peu engraissé.

1

;Y

i1

Une première kcture de l’œuvre de Jean Ray fait apparaître, dans le domaine thématique pur, trois a paliers IP littéraires dans sa vision culinaire. La jouissance du gourmand

Impossible d’aligner tous les hommages que Jean Ray rend à la bonne cuisine. L’homme était gourmet et gourmand, prétendent ceux qui l’ont connu. La précision est inutile : il suffit de lire n’importe lequel de ses récits. I1 serait fort difficile, impossible, peut-être, de découvrir un seul conte ne comportant pas ?in délicat fumet de victuailles, une teinte douceâtre de plat odoriférant, une liqueur plus ou moins rare mais toujours capiteuse. Jean Ray jongle avec les vocables culinaires. L‘ambiance, toujours flamande ou vaguement anglaise, se trouve merveilleusement suggérée par ces seules senteurs ou ces seules visions bien aptes à faire jaillir de la salive entre les dents. On dirait presque que la tendresse ou la mélancolie flamande, la douceur des petites maisons anglaises, tièdes refuges contre les climats pluvieux et maussades, se trouvent concrétisées par les descri tions de plats en sauce, de macarons chauds ou de liqueurs d’émeraude que ]p.on tiédit entre les paumes. Du choix des termes lui-même se dégage un effet esthéti ue et une sonorité poétique rassurants. 11 suffit d’ouvrir, au hasard, un des vo umes des œuvres complètes de Jean Ray pour découvrir, de-ci de-là, comme autant de corinthes dans un pain tout

1

192

chaud, des nourritures savamment choisies, enivrantes, rares, parfois, qui redonneraient de l’ap étit à un hépatique : tranches de orc rissolées, rognons braisés au vin de Ma ère, galantines de gibier, muffins eurrés, pannequets à la mélasse dorée Li la braise douce, de quoi combler un esthète de la astronomie. On eut toutefois souligner une préférence assez marquée de fauteur pour les!desserts et entremets sucrés : macarons, frangi anes dorées, gelée de coing, croquignoles, bananes confites, darioEs a; crêpes flambées aux liqueurs précieuses, meringues amandines, desserts émaillés de croquembouche. Ce n’est pas pour rien non plus, comme nous le verrons dans la suite, qu’un des plus tendres récits de Jean Ray met en scène une pâtisserie qui n’existe pas et où le tout jeune Jean-Raymond Marie de Kremer venait voler des gâteaux délectables qui faisaient ses délices et ceux de ses camarades de jeux. Un marin habitué à bourlinper dans tous les ports, dans tous les bars, ne pouvait ignorer les boissons. L ale mousseuse, le toddy au genièvre, le vin chaud à la cannelle, l’arak, le kummel, le rhum, la chartreuse verte, le roi-whisky et, surtout, le punch dont la préparation est décrite avec une tendresse maternelle, se disputent la prééminence à travers toutes les intrigues: c< J’ai rarement bu liqueur plus achevée que ce punch à l’arak, savamment pimenté de zeste de citron, de muscade et de girofle m, confesse M.Doove, dans La cité de l’indicible eur. Peut-être un rien en dehors de a notion de cuisine, le tabac de qualité relève en tout cas d’une gourmandise non éloignée de celle du gourmet. Après un repas délicieux, plus d’un protagoniste achève une doucereuse digestion devant un feu de bois cra uant, un verre de liqueur dans une main et une pipe bourrée de tabac de Ho1 ande dans l’autre. Jean Ray devait bien rêver, en écrivant ses contes! Regrettait-il ou décrivait-il simplement ce qu’il connaissait lui-même au moment de la narration? Quelle que soit la réponse, au demeurant de peu d’importance, il est indéniable que la gastronomie se retrouve dans toute son œuvre. Ea gourmandise de l’auteur (et, par conséquent, celle de quelques-uns de ses personnages) le pousse même à vénérer certains accessoires de repas fin, comme les assiettes en faïence bleue de Hollande. Dans La main de Goetz von Berlichingen, par exemple, une table recouverte de vaisselle est décrite avec une émotion de pécheur heureux de disserter sur son vice.

cp

‘b

E%

P

’t

La cuisine d’épouvante Si Jean Ray s’était contenté de sublimer sa gourmandise en simples descriptions ou énumérations tentatrices, il n’aurait sans doute pas été indispensable d’étudier particulièrement ce oint dans son œuvre. Tel n’est pas le cas. L’amour de la bonne chère prend par ois, chez Jean Ray, une dimension telle qu’elle mène au fantastique pur. Avant d’aborder ce point, il faut dire uelques mots d’un aspect transitoire de cette passion vorace: sa valeur lépouvant e. Jean Ray a-t-il voulu, parfois, martyriser ce qu’il aime? S’est-il rendu compte que la cuisine pouvait prendre des allures de Janus bicéphale et devenir un mas ue adorable servant à cacher la plus atroce des terreurs? On se doit de répon re affirmativement à ces questions, car plusieurs récits transforment la douceâtre cuisine en une monstruosité propre à susciter la nausée plus que l’approbation des gourmands. A cet égard, Le gardien du cimetière se révèle plus qu’intéressant. Le narrateur, réduit à un état de misère inquiétant, accepte une situation inespérée. Outre la chaleur et une certaine sécurité, il a le plaisir d’y trouver une nourriture délicieuse que lui préparent deux autres gardiens :

P

3

1

U Vous cacherai-je ma ‘oie d’avoir été agréé sur-le-champ par les deux gardiens restant, qui Sem laient avoir pleins pouvoirs sur le cimetière et les affaires qui s’y rattachaient? Non, car je reçus tout de suite de chauds vêtements et un repas. Ah! mais quel repas! De larges tranches de viande

d

193

rouge, des pâtés ruisselant de jus, des fritures aussi copieuses que dorées. Les ‘ours qui suivent, le narrateur constate avec joie ue les repas restent aussi dé ectables que le remier. Comme un affamé qu’i fut, il se ré ale de a galantines de volailles, #onctueuses crèmes de viandes tendres, de tru fes, de pistaches, de piments et de graisse fine *. Les deux autres veillent sur lui avec des attentions touchantes. Un soir, même, alors que, ar hasard, le protagoniste avait fait montre d’un peu moins d’appétit que $habitude, a Vélichto a reproché à son com agnon, dans des termes d u n e violence exagérée, de n’avoir pas soigné es repas comme de coutumeB. Somme toute, nous reconnaissons, à ce point du récit, le Jean Ray gourmand qui fait partager son vice à ses protagonistes. La suite de la narration frappe d’autant plus. L’horreur à la uelle se trouve confronté le gardien, véritable dindonneau engraissé pour es convives de réveillon, est démultipliée par la tendresse avec laquelle fut décrite le moyen de cet engraissement. Une cause altruiste dans Irish Stew, ouvre Les derniers contes de Canterbury. Le cuisinier, héros du récit, très habile et philanthrope à la fois, réussit, pour quel ues misérables pièces de monnaie, à nourrir avec abondance tous les pauvres U quartier. 11ne pouvait renouveler son geste qu’en se procurant de la viande à bon marché. I1 avait donc jeté son dévolu sur la chair humaine qui peut, en effet, se trouver gratuitement à chaque coin de rue. On ne sait ce qui, dans ce récit, doit le plus nous faire frémir. Le thème du cannibalisme 3? Le cynisme de Jean Ray qui, moqueur, décrit cette horrible pré aration avec des mots de tendresse qu’il réserve habituellement aux plats es plus juteux et qui fait saliver anticipativement le lecteur? Ou, en fin de compte, la réaction désolée du pauvre au moment où la police emmène son bienfaiteur pour les motifs que l’on sait : a Nous n’aurons plus jamais autant à manger pour dix pences, murmurait-il sur un pauvre ton de désespoir? B Toujours dans Les derniers contes de Canterbury, le récit Mr Gallagher went home mérite quelque attention en ce sens que le thème de la cuisine, cette fois, n’est lus le centre même de l’horreur, mais sa marque, sa preuve. Rentrant chez ui après une soirée qu’il n’avait que médiocrement appréciée, Mr Gallagher se trouve confronté à un intérieur glacé, hostile, qui n est plus le sien, douillet et rassurant, auquel il tenait plus que tout au monde. Cette solitude glacée, effrayante, le narrateur comme le lecteur la ressentent par l’absence d’odeur de cuisson et le manque de chaleur dans la salle à manger et la cuisine. Tout ce qui gravite autour de la notion de cuisine sert ici à concrétiser l’em loi d’un vieux thème fantastique : la maison ou l’appartement disparus ou per us. On peut donc affirmer que, dans Mr Gattagher went home, la cuisine par son absence, par la brisure qu’elle inflige aux habitudes du protagoniste, est devenue un moyen pour marquer l’angoisse et non plus la cause de celle-ci. L’épouvante culinaire, Jean Ray la portera à son paroxysme dans un de ses derniers contes où il englobera le thème de la chair humaine servie comme plat de résistance dans un autre thème plus vaste, plus effrayant. Storchhaus ou la maison des ci O nes fusionne le fantastique pur (une maison vivante et vorace) et la nausée dgP e anthropophagie. Mais cette dernière horreur, prise isolément, est encore accentuée. Scotty Belle, le cuisinier de Irish Stew, a la noblesse d’âme d’assassiner ses clients avant de les transformer en belles tranches rosbitres, juteuses. Le narrateur de Storchhaus, au contraire, précipite son ami vivant dans l’estomac de la maison qui l’avale, le déglutit, le digère dans un borborygme hideux de goinfre satisfait. La simple horreur naturelle du premier récit a cédé la place à une horreur fantastique sur laquelle s’incruste une autre horreur naturelle démultipliée dans ce qu’elle avait de plus répugnant.

9

i1

B

P

1

3

P

P

i

La cuisine fantastique

Gourmet, gourmand et amateur de surnaturel, Jean Ray ne pouvait que fusionner, de temps en temps, ces deux tendances. I1 ne s’en est pas fait faute. 194

Plus d’un plat habituellement cuisiné, plus d’une liqueur enchanteresse servent de base, de tremplin à un développement fantastique. Nous venons de voir que Storchhaus formait une transition entre les contes d’horreur pure et les récits fantastiques. Ces derniers, d’ailleurs, ne diffèrent des premiers que par un petit détail, presque insolite, qui se démultiplie rapidement jusqu’à arvenir au surnaturel. En ce sens, une phrase de Jean Ray peut se prêter à ien des interprétations :

E

a N’avez-vous jamais remarqué que les premiers effluves d’une senteur repoussante sont purfois doux et même agréables? Je me rappelle que, sortant un jour de chez moi, une appétissante odeur de rôti m’accueillit dans la rue. Voilà une fameuse et matinale cuisine N, m’étais-je dit. Mais à cent pas plus loin, ce parfum se mua en une âcreté nauséabonde de toile brûlée. E n effet, une échoppe de drapier flambait en piquant lair de tisons ardents et de flammèches fumantes. D In :La ruelle ténébreuse, G5uvres complètes, Paris, Laffont, t. 2. (I

Au cours de son enfance, Jean Ray visita une âtisserie emplie de petits gâteaux à odeur alléchante. Ce souvenir, il nous 1’0 fre dans Rues, sans doute un de ses plus jolis contes biographiques. L’attention du gamin avait été avant tout attirée par une pyramide de petits fours au massepain qui semblait su plier qu’on les dévorât. Comment repousser areille invite? Après quelques ef orts, inutiles, pour faire venir le pro riétaire e la boutique, Jean Ray ne put résister à la tentation d’emporter un p ein sac de friandises, se jurant de venir payer son écot le lendemain. Or,le ‘our suivant, alors que les petits fours ont été depuis bien longtemps dévorés et igérés par le jeune garçon et ses camarades de jeu, il apprend que la rue en question n’a jamais abrité la moindre pâtisserie. D’où venaient alors ces friandises décrétées les plus délicieuses de la Terre? TOU US ceux qui en goûtèrent durent avouer n’en avoir jamais mangé de meilleures, et c’était vrai. m Le re ret du petit gourmand souligne une facette de Jean Ray conteur. La cuisine i éale, pour lui, n‘existe pas sur terre. La perfection culinaire s’approche, se cerne, se caresse, mais ne s’atteint pas. Le paroxysme, seul l’irréel peut l’offrir, pour peu de temps. Jean Ray ne satisfaisait pas sa gourmandise dans sa vie quotidienne, voire même dans les réussites les plus prestigieuses des plus grands cuisiniers. Le ravissent davantage les mets, les plats, les arômes ue notre monde ne recèle pas. La choucroute ne peut mieux illustrer de désir It’absolu culinaire. Arrivé dans une ville solitaire, le narrateur entre dans un restaurant où il se commande à manger. Le plat présenté fait venir l’eau à la bouche de l’affamé:

F

P

P

B

d

d

a Je ne vis partir ni revenir le serveur, du moins, je ne m’en souviens guère, mais la choucroute se trouva placée sur la table énorme, splendide, dressée sur un gigantesque plat d’étain frotté, bardée de lards épais, étayée de saucisses dorées, flanquée de puissantes tranches de jambon et de rôti. B

Malheureusement, cette délicieuse spécialité, le protagoniste n’aura jamais l’occasion de la goûter. I1 doit fuir la ville mystérieuse, non sans en avoir retiré de quoi assurer sa fortune. I1 pourrait regretter ne pas avoir emporté davantage de cette ville hostile, alors que rien ne I’en ernpechait. Fourtant : a Mais baste, je n‘y songe guère. Je ense à la choucroute et e meurs de regret de n’y avoir goût& Je a revois sans cesse; elle ante mes jours et mes nuits. E n vain, je réclame, aux cuisines les plus réputées, des plats géants oz2 dentassent les plus riches viandes pimentées. Dès la première bouchée, tout mést cendre et poussière et, d’un geste las, je renvoie le chef-d’œuvre gourmand aux traiteurs désespérés. Jai imploré les choucroutes les plus fastueuses de Strasbourg, de

P

1

195

Luxembourg, de Vienne. Pouah! l e suis parti, la nausée aux lkrtes, m‘ant mon dégoût et ma désespérance. 8 De même que le narrateur Jean Ray aspire à un plat qui n’existe pas, le narrateur de M. Wohlmut et Franz Benschneider décrit avec une sensualité presque érotique une liqueur smaragdine qui entraîne ses buveurs dans un univers aussi tendre dans son vert que ne l’était la liqueur. Et Jean Ray d’employer des vocables caressants, comme un homme réduit à rêver d’un oût que son palais n’a jamais connu et ne connaîtra jamais. La cuisine antastique de Jean Ray reflète une aspiration culinaire jamais satisfaite et qui ne trouvera son accomplissement que dans d’autres dimensions. Nous verrons combien cette aspiration gourmande rejoint celle, plus importante, du conteur fantastique.

F

Se contenter de l’aspect descriptif de la cuisine chez Jean Ray revient à éclipser la partie la plus importante de l’emploi des termes culinaires. Outre sa simple valeur d’ambiance ou, même, d’esthéti ue dans ses sonorités, la présence de la cuisine, chez Jean Ray, engendre ’autres effets plus intéressants que le simple aspect statique. Passons-les en revue,

1

Valeur rythmique ou pausale

Dans Les contes du whisky, l’alcool, à de rares moments rès, ne joue pas un rôle de premier plan. Par contre, il est indispensable, à la ois pour assurer une certaine homogénéité au recueil (homogénéité qui trouvera sa perfection dans la narration des Derniers contes de Canterbury) et pour marquer un rythme, une chronologie dans chacun des récits. La fin de La nuit de Camberwell, par exemple, se termine sur une commande d’alcool, tant pour concrétiser un détail narratif antérieur (protagoniste qui cherche refuge dans le whisky) que pour marquer, nettement, la fin du récit, la fin du désir d’extériorisation qui avait poussé le narrateur à se confier. De même, le geste de Cavendish, dans Petite femme aimée au parfum de verveine est une étape dans la narration, un re os dans le déroulement chronologique de l’intrigue autant que la marque e sa volonté, énoncée dans la réplique précédente. L’inverse se vérifie également : une action peut commencer sur un verre de whisky, comme c’est le cas dans Le crocodile. I1 serait également ossible de relever bon nombre de récits véritablement rythmés par des verres $alcool qui se vident, véritables métronomes silencieux et dorés. I1 n’y a pas que le whisky. Les scènes de repas, les descriptions de préparations culinaires, les évocations d’arômes divins et d’effluves embaumés, l’auteur les place de préférence au début de chacun de ses récits, avec pour mission de créer une ambiance caractéristique, ou entre deux scènes dramatiques, comme pour offrir au lecteur un repos dans l’angoisse. Somme toute, les remarques émises concernant la valeur pausale du whisky peuvent r’ap liquer en détail aux scènes de cuisine. Que chacun relise Le cimetière de Maryweck pour se convaincre de la valeur -=calmantes de la cuisine. Nombreuses en début d’intrigue, plus clairsemées vers le milieu, les allusions à la cuisine deviennent inexistantes au cours des dernières pages, quand l’action doit s’achever sur un paroxysme dramatique que rien ne vient tempérer. Ce procédé, naus le verrons, trouvera une application bien plus prenante dans Malpert uis.

F

cf

P

Valeur narrative

Nous avons déjà vu, en examinant l’intrigue du Gardien de cimetière, combien la cuisine avait joué d’importance dans toute la narration. En fait, 196

c’est la faim qui pousse le protagoniste à accepter une place dont personne ne voulait. Dès la première phrase, il s’explique à ce sujet, comme s’il voulait s’excuser du meurtre commis tant pour sauver sa vie que parce qu’il eut un jour faim. I1 en va de même U r un autre conte de Jean Ray, sans grande d’Herbert présente un homme affamé et valeur littéraire, celui-là. La la journée, faute de quoi il se suicidera. désireux d’arriver à quelque c Dans une certaine mesure, nous pourrions reprendre Irish Stew ou Storchhaus et montrer également que la cuisine ou la faim - et arler de la faim d’une maison recèle quelque chose d’assez monstrueux - orment également une part importante dans la narration des récits.

P

Valeur psychologique

Si les odeurs de cuisine ou les remugles d’un festin suffisent pour créer une ambiance de tendresse ou de chaleur, ar leur présence, et un climat de haine glaciale par leur absence, les mangeai les servent aussi, surtout même, à caractériser les humains. Comment mieux faire vivre un personnage qu en présentant au grand jour ses vices prédominants? Comment, aussi, un gourmand comme Jean Ray n’aurait-il as campé quelques cas de goinfres caractéristiques qui ne vivent que pour eur estomac? La galerie de personnages qui subissent Maipertuis est, la plupart du temps, campée par des allusions culinaires. Le Dr Sambuque grignote constamment quelque gaufre ou friandise volée à Élodie, la cuisinière. L’oncle Cassave lui-même reconnaît qu’il ne demande pas grand-chose, si ce n’est manger, boire, dormir. Nancy ne manque pas d’une certaine cruauté. Elle la montre en recevant, par exemple, les dames Cormélon dans le salon ’aune, la pièce la plus lacée de Malpertuis. Or,cette cruauté fut annoncée que ques pages plus haut, orsqu’on disait d’elle U déchire les crêpes de ses cruelles dents blanches comme des morceaux Yee lpeau l e brûlanten. Lampernisse ne mange presque as, trop occupé à surveiller ses lampes. Les dames Cormélon, sans spécia ement apprécier la cuisine qui leur est offerte, dévorent littéralement, pour consommer le lus possible ce qui leur a été échu par le testament de Cassave. Dideloo, lui, k e n vite converti par Sambuque, se met à ressembler à ce dernier, de même ue Philarète, magnifique trio de goinfres qui n’ouvrent la bouche que pour ava er de la nourriture ou faire des compliments concernant la qualité de cette dernière. Mais la principale réussite psychologique révélée par la cuisine demeure sans conteste le gros abbé Doucedame. Le seul arôme du tabac de Hollande suffit à prouver à Jean-Jacques Grandsire que le très saint homme est passé à Malpertuis. L’extrait qui suit compte sans conteste parmi les grandes réussites U culinaires ID de Jean Ray. Comment aurait-on pu mieux camper un bon moine, heureux de vivre et de se sentir vivre, qu’en parlant longuement de son appétit de chair cuite?

P

P

.i

f P

7

a Le pauwe cher homme souffrait de ne pouvoir retrancher, des péchés capitaux, la condamnable gourmandise. Il soupirait longuement devant les soufflés à la moelle, les gigots parfumés d’ail et les volailles ruisselantes de jus que noire bonne posait devant lui, sur l’immense table en chêne lustré. L’âme bourrelée de remords, il piquait sa fourchette dans les grasses dodines, tranchait les filets, écrasait les compotes; en mangeant, ses lèvres ointes de sauce esquissaient u n sourire qu’il aurait voulu amer et navré, mais ui finissait par être doux, bienheureux. En yin de compte, d’ailleurs, il parvenait à se convaincre de l’innocence de sa joie gourmande. - Si Dieu a iqué les mousserons QUX c r e w tranquilles des prairies, posé une crête c arnue sur le crâne pointu du coq, fait fleurir i’ail sauvage au fond des vallées abritées du Sud, ce n’est pas pour faire du salami, dont ils rehaussent le goût, un a ent de perdition et de damnation. D’ailleurs, on mangeait mal Q la table e Minos... n

R

B

197

Comme par contraste, on ne parle pas de la manière dont mange Jean-Jacques. Semblable en cela au protagoniste du manuscrit français dans La rue2le téntbreuse, il semble maintenir une certaine distance entre lui et les ’oies terrestres dont la cuisine constitue sans doute la plus importante dans l’univers de Jean Ray. Les héros, chez l’écrivain, appartiennent bien à la lignée des protagonistes hoffmanesques, c’est-à-dire qu’ils ont tendance à sentir leur vie au lieu de la vivre. Partant, ils consacrent leur sensibilité, la plupart du temps maladive, à échafauder des rêves ou à traduire les événements de la réalité qu’ils voient à travers un prisme douloureux. Ils n’ont ni l’envie ni l’occasion de se préoccuper des détails sordides de la vie quotidienne. L’amour presque désespéré de Jean-Jacques pour Alecta et du professeur pour Anita suffit à meubler leur vie et à leur faire connaître une souffrance qu’ils n’apprécient pas peu. Ils devaient n’extérioriser que des sentiments mitigés, ou même indifférents concernant la nourriture. Ni l’un ni l’autre n’exècrent ou n’apprécient la cuisine. Jean-Jacques se complaît devant les fourneaux, certes, mais pour d’autres raisons, nous le verrons, que la pure gourmandise. Quant au professeur, on le dirait presque ascète tant il fait peu d’allusions aux joies de la table. Une fois de plus, mais à présent ar l’absence de référence culinaire, un personnage se trouve bien mis en évi ence et dépeint sans que l’auteur ait l’air de se livrer à cet art ennuyeux de la description. La profondeur d’une vie psycholo ique recherche ses joies dans son moi et dans la traduction personne le du monde extérieur. Jean-Jacques se contente donc de regarder les autres boire et manger et décrit leurs réactions sans pourtant tirer trop de conclusions. 11 est lui-même descriptif et sensitif, au contraire de Doucedame, par exemple, sans doute subtil lui aussi, mais plus proche, peut-etre à cause de son âge plus avancé, des joies terrestres. Pour bien montrer comment Jean Ray pouvait se servir de la cuisine pour mettre une psychologie au premier plan, je me suis limité essentiellement au rincipal roman de l’écrivain et à la nouvelle La ruelle ténébreuse. J’aurais en ait pu choisir d’autres exemples, presque au hasard. Les moines de SaintJudas-de-la-Nuit montrent autant de gourmandise friponne ue Doucedame ou que Sambuque; de même, dans Le psautier de Mayence, e maître d’école, poursuivi ar un idéal trop haut pour se préoccuper des joies terrestres, n’a guère d’a finités avec les douceurs de la cuisine; seuls les marins qui l’entourent extériorisent quelque ourmandise qui va d’ailleurs diminuant au fur et à mesure que l’horreur s’a at sur eux. Dans Le nom d’un bateau, un personnage veut bien montrer ue l’affection qui l’unit à une petite fille imaginaire dépasse tout ce que 1’ umain peut présenter de mesurable. Tout naturellement, il en vient à dire :

CQ

’f

F

F

7

t

R

U Une petite fille brune qui demande des histoires et des sous à son papa, une petite fille qui fait de vous un homme quand vous n’êtes qu’une damnée moule, une petite fille pour laquelle on crèverait de faim en chantant de plaisir, une petite fille pour laquelle on irait voler les étoiles, la lune ou le Gaurisankar... Une petite fille... Ah! misère de dieu!n

Comme nous l’avons vu lors des quelques lignes consacrées à la jouissance du gourmand, des allusions à la cuisine peuvent servir à camper un lieu qu’un personnage visite. Une taverne est toujours jugée bonne ou mauvaise selon les odeurs qui en émanent ou selon la qualité du whisk que l’on y sert. De même, les intérieurs rassurants sont ceux où chantent les ouilloires sur le feu, d’où fuient des fumets de plats mijotés avec tendresse, des relents sucrés de âtisseries fraîchement cuites ou l’arôme prestigieux du punch récemment Flambé. Comme nous allons le voir, cuisine et salle à manger sont des lieux privilégiés que Jean Ray tenait à respecter, sans doute par une sorte de terreur pas très éloignée du sacré.

Il

198

Valeur spatiale

Jean Ray aimait rues et maisons. Pas n’importe lesquelles. Les venelles tortueuses où le soleil semble égaré, les impasses borgnes sentant la morue séchée, les demeures bourgeoises, hostiles, comme autant d’yeux masqués derrière de lourdes paupières éternellement closes, le troublaient comme le troubla la mer, gigantesque toile de fond dans toute son œuvre, puissante, omniprésente à travers toutes ses pages. Roger Caillois disait volontiers que le fantastique ne peut se dérouler dans un décor moderne 4, mais qu’il choisit les anciennes habitations, les artères les plus vieillottes des villes d’apparence médiévale. 11 aurait pu se servir de l’œuvre de Jean Ray pour prouver son affirmation. Sont-ce parce qu’elles sont vieilles, aussi vieilles presque que l’océan5, que les maisons recèlent, dans leurs murs, tant dhorreurs et d’épouvantes? J’en suiçlersuadé. Quand on parle des emeures maudites chez Jean Ray, un nom se prksente immédiatement à l’esprit. M a l ertuis, antique refuge de Renart, c’est-à-dire du Malin, comme l’expli uait si ien l’abbé Doucedame, respire la peur, tant sa propre peur que cel e des pantins forcés de l’habiter pour respecter un testament à première vue fantasque. I1 faut tout le courage et, surtout, toute l’habileté de Jean-Jacques pour présenter une maison qu’en fin de compte le lecteur connaît fort mal et sent plus qu’il ne voit réellement. I1 ne serait pas abusif de la comparer à un gaz perfide, invisible, inodore mais qui monte A la tête, enivrant, délétère, ainsi qu’une liqueur douce dont on ne se méfie pas. On n’a guère parlé de l’influence, sur l’œuvre de Jean Ray, du gothic novel. Elle est pourtant indéniable à plusieurs points de vue. Je n’entreprendrai pas d’établir une comparaison qui m’éloignerait sensiblement de mon sujet, mais j’espère que les quelques remarques qui suivent pourront servir de base h un travail plus important qui recherchera avec précision les affinités unissant le roman noir et les récits de Jean Ray. Pourquoi ne parler ue de l’influence exercée, sur son euvre, par Dickens ou les romantiques aillemands? La caractéristique essentielle des châteaux de romans gothiques est de ne s’ouvrir sur le monde extérieur que par un système de pont-levis qui s’abaisse le temps indispensable à l’entrée des personnages. Ainsi, Malpertuis, clos lui aussi. L’immense maison se referme suï ses habitants qu’elle étouffe. Maladivement sensible, Jean-Jacques souffre plus que les autres de cette claustration. En fait, elle serait insupportable, tant pour le lecteur que les protagonistes, si quelques ouvertures ne touchaient les murailles de MalperBuis. Ces soupapes destinées à empêcher, plut& à retarder, I’explosion finale sont, ce me semble, au nombre de trois.

’f

t

Le jardin

Les gothic novels, déjà, connaissaient des terres de transition entre intérieur et extérieur. Le parc ou le jardinet accueillait les soupirs des héroïnes qui ne trouvaient que leurs larmes à opposer à leurs ravisseurs. Dans Le manuscrit trouvé ù Saragosse, du Polonais Potocki, véritable condensé de toutes les N ficelles des romans noirs, Alphonse Van Worden, princi al protagoniste, se retrouve enfermé dans le château du kabbaliste. Inca a le de gagner la sortie, même en affrontant les souterrains, il est bien forcé e se contenter de la seule terre extérieure qui lui reste, en l’occurrence d’une grande terrasse où il entend le torrent mugir avec fureur, au bas des monta nes. Le jardin de Malpertuis joue le même rôle. Dans son mémoire cité plus aut, Mlle Bastleer avançait, parlant de ce jardin, l’hypothèse selon laquelle cette partie de Mal ertuis aurait été créée pour rendre hommage à Michel de Ghelderode. Que le qu’ait pu être l’influence que Le jardin malade ait U exercer sur Jean Ray, je ne uis me rallier que partiellement à cette hypot èse. D’abord parce que le jar in fantastique ap artient à une thématique très ancienne, ensuite parce que la situation du jar in par rapport aux ersonnages de l’intrigue tient plus des lieux communs du gothic novel que du ric-à-brac de Ghelderode : ce

JE

a

f

B

a

K

\

3 98

dernier a rédigC un conte gratuit, où le jardin tient le rôle de vedette; Jean Ray s’est vu obligé de créer le jardin pour conserver un espace transitoire entre la rue salvatrice et la demeure étouffante. En fait, dans Malpertuis, le jardin apparait bel et bien comme une transition. De la demeure, il a conservé le caractère sombre, menaçant, hostile, d’une hostilité teintée de sauvagerie. Jean-Jacques lui-même reconnaît que la vie, telle qu’on croirait la trouver dans un parc, demeure exilée. Pourtant, cet espace privilégié appartient à l’extérieur et doit offrir les caractéristiques de la lumière, de la douceur qui entoure la demeure. Le soleil perce en effet les arbres du jardin, mais il n’y arrive qu’avec la plus grande peine : ~ L a b b éDoucedame a manifesté parfois quelque curiosité our le jardin, qui est vaste comme un parc et qu’entoure un mur si %aut, si formidable, que le soleil ne projette l’ombre des hallebardes de son faîte que vers la méridienne. D

1

Par étrangeté, presque, l’étang du ardin symbolise à lui seul l’état transitoire de tout le jardin. Jean-Jacques e décrit comme une étendue d’eau menaçante, sombre, glacée, autrement dit comme le reflet ou le prolongement de Malpertuis; pourtant, les poissons qu’on y pêche symbolisent la vie extérieure à la maison. Jean-Jacques ne se réfugie pas souvent dans le parc. On dirait que Jean Ray s’est vu forcé de créer cete zone de quasi-sécurité pour ne pas étouffer, dès les premières pages, lecteur et protagonistes sous les pierres de la demeure. Pour fuir la menace mortelle, Jean-Jacques préfère se réfugier, souvent symboliquement, à l’extérieur.

L ,extérieur Le corps demeure risonnier, mais les ensées sont libres. Les héroïnes de Mrs Radcliffe passent eur temps, au son U luth ou de la harpe, à regretter leur vie antérieure et les décors de lumière ou de tendresse qui les avaient accueillies, naguères. I1 en va de même our Jean-Jacques qui, dès son entrée définitive dans Mal ertuis, rend un féchirant hommage à son ancienne maison, au quai de a Balise:

P

a

P

Y La maison du quai restera douce d ma mémoire. EfZe était petite et drôlement bâtie, ses fenêtres aux vitres verdies la plongeaient dans un jour d’aq,uariumd’une infinie douceur; elle sentait la verveine et le tabac, celui que fumait l’abbé Doucedame qui en était un hôte fidèle. 8

N’y tenant plus, un jour, Jean-Jacques quitte Malpertuis et, tout naturellement s’en ira rejoindre sa vieille maison à laquelle, sans doute, il n’avait jamais cessé de songer. Autre refuge extérieur, la maison de la mère Groulle où ont failli se dérouler les amours d’Alice et de l’oncle Charles. Elle ne possède pas le charme de l’autre, surtout pour Jean-Jacques qui y voit le décor où s’abolit sa passion our la jeune Alice. Au demeurant, l’hôtel de passe ne constituera pas kngtemps un refuge idéal, puisque l’oncle y trouvera la mort dans des circonstances atroces. Les terres présentées comme des refuges dans Malpertuis ne le sont qu’en apparence. Le jardin triste et abandonné n’attire personne; la maison de la mère Groulle est plus malsaine que Malpertuis; le quai de la Balise fait partie des souvenirs dans les uels Jean-Jacques ne se réfugie qu’à la grande détresse d’Élodie. Le véritable avre, dans tout Malpertuis, c’est dans la cuisine qu’il faut le chercher.

R

La cuisine

On croirait presque que la gourmandise proverbiale de Jean Ray l’a poussé à faire, d’une pièce où se préparent les repas, une terre sacrée contre laquelle

200

nul maléfice ne peut se déchaîner. Dans Malpermis, le rôle salvateur de la cuisine ne peut se nier. Pourtant, celle-ci, Jean Ray a préféré la peindre par touches successives, sans description longue, disséminer sa résence dans toute la première partie du roman, jusqu’à l’horreur fina e, la nuit de Noël. Jean-Jacques lui-même, avec sa sensibilité de bêlant maladif, pouvait-il ne pas se rendre compte de areille puissance? Il reconnaît lui-même, dès les premières pages, qu’Élo ie, dans sa cuisine, s’est toujours trouvée hors d’atteinte des épouvantes surnaturelles qui briseront les habitants de Malpertuis. Chaque fois qu’il en a l’occasion, il va rejoindre sa vieille amie dans son royaume, imité en cela ar la plupart des habitants de Malpertuis qui sentent, eux aussi, combien dif érente de la maison apparaît la salle trop vaste où embaument les crêpes et les gaufres. Dès les remières pages, l’oncle Cassave conseille à Jean-Jacques d’aller retrouver J2 odie. a Jeme demande as mieux; du fond des immenses et noirs souterrains où se trouve instal ée une cuisine vaste comme une salle de conférences, montent l’odeur chaude des gaufres et le fin parfum du beurre fondu, additionné de sucre et de cannelle.

P

2

P

P

P

(...)

Mais le s ectacle (c’est-à-dire l’officine de Mathias Crook) ne m‘inspire qu’un mé tocre intérêt. L’appel gourmand de la cuisine est autrement impérieux que celui d’une vaine curiosité d’adolescent. La chanson du beurre et le claquement des gaufriers imposent leur note joyeuse au calme obscur de la soirée. Ce rôle de refuge, la cuisine le conservera tout au long de la première artie de Malpertuis. Hors d’elle, hors de la salle à manger, terres privilégiées, E s habitants ne peuvent rencontrer que la peur et la terreur. Un exemple me semble caractéristique. Revenu de sa visite au quai de la Balise, Jean-Jacques regagne la cuisine où Élodie, triste, reprend les clés qu’elle a confiées au jeune homme. A ce moment, les ratis a pleuraient doucement dans les casseroles B, comme pour rendre mieux la tristesse de la cuisinière. Au bout de quelques instants où rien ne se passe si ce n’est de l’habituel, Jean-Jac ues quitte la cuisine, suivi de Sambuque. A ce moment, il est replongé dans 1’? orreur I et les tourments. Lampernisse gémit, les lampes s’éteignent, Nancy accable son eune frère de reproches. L’horreur est retrouvée après une double fuite vers es havres de sécurité. Ce rôle salvateur qui attire tous les habitants entre ses murs, la cuisine le conservera jusqu’à la fin de la première partie, juste avant l’horreur de la nuit de Noël, é oque à laquelle la cuisine, à cause de l’absence d’Élodie, est devenue, e le aussi, froide et hostile :

8.

I)

i

P

U La veille de Noël arriva, dépouiliée de la joyeuse anxiété de la grande fête proche. Au matin, javais trouvé la cuisine noire et froide, ses feux morts. J’appelai Élodie, elle ne me répondit pas et je sentis qu’elle aussi nous avait quittés, mais elle était partie sans u n adieu, sans u n regard jeté en arrière vers tout ce qu’elle avait aimé. A midi, les Griboins servirent u n repas détestable auquel personne ne toucha. Quelque chose d’indéfinissable flottait en l‘air, crainte, angoisse de l’attente, annonciation du malheur, que sais-je? B

Sans la cuisine, dernier refuge de paix, Malpertuis est livrée à l’horreur intégrale. Les épouvantes de la nuit suivante peuvent donc se déchaîner, sans manquer leurs proies. Une question se pose. La cuisine est-elle havre de paix parce qu’elle constitue un espace privilégié ou parce qu’une âme plus forte ue la peur, la cuisinière, veille sur elle? Je crois que les deux éléments sont in issociables et que la cuisinière n’est autre chose qu’un des meubles de la cuisine. Élodie est présentée comme une femme simple, croyante, qui ne se sépare jamais de son chapelet et qui, peut-être par sa simplicité, échappe à l’horreur générale. Ses gestes seuls font de la cuisine un lieu de repos qui sent bon la gaufre ou la

8

201

vanille; sa présence, quasi invisible tant elle est discrète, donne une âme à un espace par définition privilégié. Toutes les cuisinières se ressemblent, chez Jean Ray. Elles ont en commun une grande habileté à exercer leur art, de la douceur, de la tendresse non dénuée d’innocence. Elles s’éloignent des malédictions qui les entourent. Dans ses évocations de cuisinières, sortes de prêtresses sacrées, Jean Ray faisait-il revivre une parente aimée qui lui préparait, le dimanche, de lourdes pâtisseries saupoudrées de chocolat? La présence de la cuisine, à travers tout Malpertuis, influence même la narration ou, plus précisément, la manière de voir certains faits. Près des chaudrons, l’horreur semble reculer, paraît moins intense, moins digne de crainte. Au cours des premières pages, par exemple, Jean Ray décrit les prémices de l’agonie qui emportera l’oncle Cassave. Le ton est grave, malgré quelques plaisanteries du moribond qui ne parvient pas à détendre l’atmosphère. En contrepoint, les allusions culinaires sont exceptionnelles; elles se limitent à deux, comme deux petites touches de couleur dans une peinture mélancolique. La première montre toute la sympathie de Jean-Jacques pour son oncle; la seconde, proférée par le vieillard lui-même, sert à caractériser psychologiquement le Dr Sambuque. Le drame de la première scène, donc, n’est tempéré ar nul sentiment de douceur ou de chaleur. La maladie demeure terrib e, menaçante. Chan ement radical au cours de la scène suivante où Jean-Jacques va re’oindre e Dr Sambuque dans la cuisine. L’odeur des gaufres et du beurre Sem le redonner la vie à tout le monde. Sambuque lui-même ne parle plus de la maladie de Cassave qu’avec m uerie et sarcasme, se contentant de mettre au premier plan ses propresO?antaisies professionnelles. C’est à la cuisine et à Élodie ue les habitants doivent ces uelques moments de fantaisie avec la mort. I serait possible, de la sorte, l’étudier toute la narration de Malpertuis en fonction des allusions culinaires. On constaterait que le roman est formé d’une suite de scènes tragiques, où la cuisine demeure absente (par exemple le meurtre de l’oncle Charles chez la mère Groulle) entrecou ées de scènes domestiques, reposantes, au cours desquelles, au contraire, a cuisine joue un rôle catalyseur. Mais ce serait aller trop loin.

P

i

f

?

P

On ne se soucie jamais assez de la raison pour laquelle un écrivain agit comme il le fait. C’est un tort. En me demandant pourquoi Jean Ray a rendu la cuisine omniprésente à toute son œuvre, je crois pouvoir mettre en évidence quelques caractéristiques fondamentales de l’écrivain. Parmi les raisons qui ont poussé Jean Ray à embaumer son œuvre d’effluves délicats, je retiendrai surtout : Goût personnel Je n’ai ‘amais compris pourquoi des théoriciens de la littérature s’acharnaient à dif érencier la vie et l’œuvre des grands écrivains. J’ai toujours estimé ue l’une ne pouvait se comprendre sans l’autre. La célèbre Ballade de5 Pendus j e Villon perd de sa puissance si l’on ignore les circonstances dans lesquelles elle fut composée. Comment ne ,pas comprendre une grande partie des allusions culinaires de Jean Ray si 1on ignore qu’il était d’une gourmandise de perpétuel affamé, aussi exigeant sur les quantités que sur la qualité? A la base, un goût personnel mène Jean Ray à énumérer longuement des petits plats succulents, dégouttant de sauces arômatisées, des liqueurs bigarrées qui mènent dans d autres mondes, plus tendres, et surtout d’abondants desserts qui doivent ressembler aux montagnes des pays de Cocagne. Les allusions culinaires, à travers tous les contes, ne sont, d’abord, que le reflet d’une personnalité de gourmand.

1

Désir de réalisme Nous avons vu que la cuisine servait à camper une atmosphère, une ambiance la plupart du temps flamande ou vaguement anglo-saxonne. Cette 202

préparation réaliste est indispensable à tout écrivain de contes fantastiques, puisque le surnaturel ne vise avant tout qu’à briser les cadres étroits du réel. Pour briser, il faut décrire, afin que chaque lecteur s’habitue à ce qui va se désagréger sous ses yeux. Sean Ray aimait Dickens. L’art descriptif du romancier anglais a sans nul doute impressionné l’écrivain gantois qui a repris tout le réalisme qu’il pouvait arracher à son maître. Mais il ne l’a repris que pour le détruire. Les évocations culinaires qui ouvrent de nombreux récits de Jean Ray sont la concrétisation, la marque odoriférante d’un réalisme indispensable. Quête d’une autre chose Par ses allusions à la cuisine ou, plus exactement, par la manière dont il traite la cuisine dans ses contes, Jean Ray rejoint sa propre démarche de conteur fantastique et traduit clairement sa quête, son espoir, ses aspirations. L’écrivain fantastique compense un réel qui1 n’ap récie pas ou qui ne lui convient pas en brisant parfois rageusement ce qui !oppresse. La littérature fantastique est née d’une bataille entre du réel insatisfaisant et de l’imaginaire compensatoire. A travers une déchirure, Jean Ray se réfugie dans son monde, dans l’univers qui, bien que fort semblable à celui de tous les jours, différe de ce dernier par des détails parfois insignifiants mais qui le rapprochent de la erfection. Détruire pour le seul plaisir de détruire du décevant résume toute démarche de l’écrivain fantastique. Les aspirations culinaires de Jean Ray ne rejoignent-elles pas ce désir de connaître un autre univers, plus parfait que le quotidien? La choucroute entrevue et à peine humée dans une ville mystérieuse a frappé le narrateur, en ce sens qu il ne désire plus rien que de la dévorer, dans le réel, le reste le laissant indifférent. En donnant à sa cuisine des allures fantastiques, Jean Ray retrouve, dans une autre dimension, un art gastronomique idéal, mythi ue, exact prolongement de la cuisine terrestre qu’il appréciait mais à laque le, parfois, il déplorait un léger manque qui ne pouvait se combler que dans l’imaginaire. La quête fantastique de Jean Ray ne s’éloigne guère du réalisme. Dans un brillant article (in :Fiction no361, Jacques Van Merp établissait un parallélisme entre l’œuvre de Lovecraft et de Jean Ray et concluait que le second possédait une truculence, un matérialisme, une joie de vivre qui faisaient totalement défaut au premier. Ces quelques pages apportent, je crois, une preuve supplémentaire à la démonstration de Van Herp. Dans sa pulsion de création fantastique, Lovecraft donne naissance à une architecture non euclidienne, à une a théogonie négative inversée », à des bijoux fascinants mais étrangers à l’esthétique terrestre, à un grimoire imaginaire écrit par un Arabe dément. La quête de Lovecraft reste intellectuelle. Jean Ray, lui, recherche des éléments plus variés, plus terre à terre, sans doute, mais plus humains aussi. La cuisine parfaite constitue un désir d’absolu. Sans risquer la moindre exagération, on peut parler d’une véritable quête culinaire chez Jean Ray, comme on parlera d’une quête théogonique chez M. P. Lovecraft.

9

La gourmandise de Jean Ray se devine à travers toute son œuvre. Dans ses contes, elle est restée ce qu’elle était en réalité: une fin voluptueuse. Mais l’auteur a rendu autrement hommage à son péché mignon en se servant de lui à des fins littéraires plus nettes. Car c’est par elle qu’il cam e brillamment ses personnages à qui il confère un relief marqué. C est par e le qu’il poétise ses textes, Beur apportant par le choix des termes gastronomiques et par l’image que ceux-ci engendrent dans l’esprit du lecteur, une concrétisation doucereuse. C’est par elle, enfin, qu’il atteint à l’épouvante, simple ou démultipliée, et qu’il rejoint le fantastique pur ou la quête d’un autre chose, chère au cœur de tout écrivain fantastique.

P

Jacques Finné 203

NOTES

1. Voir i n t m i m &Alben van Hageland parue dans le ~9 de Hm*zms du funtastique, 2. A ces articles, il convient d’ajouter quelques mémoires universitaires malheureusement no^

blits. Citons tout particulièrement un bel essai de Mlle Roxane Bastleer sur le rôle du décor dans f k v r e de Jean Ray. A plusieurs reprises, d’ailleurs, ses propres conclusions rejoindront les miennes. 3. Ce récit, au demeurant, semble une seconde étape par rapport à un conte anttrieur oh le cannibalisme n’est qu’effleuré. Dans De club der buiregewoone memen, un capitaine se vante d’avoir mangt de foutes les nourritures que la Terre pouvait offrir à l’homme. Sans excep tion! 4. En ce sens, Caillois s’est rendu coupable d’une généralisation abusive. Quelques récits fantastiques américains M passent en effet dans des immeubles contemporains ou au milieu de villes modernes. Disons qu une tendance générale unit fantasti ue et passe. 5. Je disais tout au début qu’il existait encore bien des angles s J o n lesquels l’œuvre de Jean Ray pouvait s’analyser. En voici la preuve. La présence de la mer, dans toute son œuvre, ne sera jamais assez soulignée. Non seulement sous forme d’allusions directes, comme des comparaisons, des réminiscences, l’emploi de mots caractéristiques, mais encore sous des formes bien lus voilées comme la comparaison filée, l’emploi de jurons ropres aux marins, ou, mieux, commefa présence constante des éltments aqueux, pluie, brouillarcf ruisselets, eau qui chante dans les casseroles,etc. Certaines teintes elles-mt?mes ne semblent-elles pas des couleurs vives entrevues à travers l’eau glauque d’un bocal de poissons rouges?

204

le fantasti Père Piwre Pirard

tue.

Le fantastique est impossible au sud de la Loire : le soleil et m a r t e s i’ont

I1 lui faut les pays de langue anglo-saxonne : Écosse, Irlande, Hollande, Scandinavie, Allemagne, Autriche. Et encore, l‘Autriche méridionale échap e à ses démons. I1 ne se pro age que dans l’ombre, celle de la nuit et es brouillards, dans les cervel es enclines au mystère. I11 tient ses lettres de noblesse de Shakespeare, de Goethe, d’Hoffmann, de J. K.Huysmans, d‘Edgar Poe, de Baudelaire, de Ghelderode, de Jérôme Bosch, de Callot, de Rembrandt, de James Ensor. I1 ne se porte plus guère, Je croyais qu’il ne se portait plus et voici que je tombe sur Jean Ray, Gantois de naissance. 11 a beaucoup écrit sous des pseudonymes, on l’a traduit même en chinois et en japonais : sur son œuvre, il prélève aujourd’hui vingt-cinq de ses meilleures Histoires noires et fantastiques. A peu près toutes sont parfaites (ie veux dire qu’on y sent la main du bon ouvrier) sauf l’une ou l’autre où des ruptures de ton viennent briser le a charme B. I1 raconte bien, il a le mot ‘uste et souvent coloré, l’image brève, l’humour affreux, le rythme, une sorte e hâte qui se moque des effets et donne au lecteur l’impression qu’on n’est pas là pour s’amuser. I1 démarre après une demi-page de mise en train, le cadre est en place, les bonshommes aussi et on ne s’arrête plus : chaque détail ajoute au cauchemar.

B

P

d

A condition d’être peu sensible B la terreur, on découvre très vite sa technique. I1 use d’abord d’un riche vocabulaire et Farfois peu usuel : les mots mal connus, chacun le sait, ont un sur pouvoir d incantation. En voici quelquesuns : tartane, sacolève, spéronare, squamata, vzsquine, roussette (espèce de chauve-souris), taxidermiste, salicorne, avocette, tadorne, muffin, aventurine, holoturie, scolopendre, pimpesouée (dommage qu’il la ramène trois ou quatre

1

fois), foulque, furfuracé. Notez qu’il n’en fait pas étalage: ils lui viennent comme les pièces d’or aux doigts du millionnaire. A peu près tous ses contes se dévelo pent dans le même climat : nuées au ras du sol, fog à couper au couteau, p uies interminables, pluies ou neiges, ruelles souvent étroites, toujours noires et bossues, landes, dunes, étangs et canaux plombés, mers de fin du monde, petits ports inconnus, caboulots où on ne boit que du whisky, maisons sans grâce, caves à goût de morgue, escaliers en colimaçon oii montent et descendent des fantômes, pan pan à chaque marche, chambres hantées, greniers, ah, ces greniers, plates-formes, ah, ces glatesformes! I1 arrive aussi que des rues n’existent que pour les personnages : entre deux immeubles qui jouxtent, les personnages se glissent et on peut tout imaginer. 11 arrive aussi que des personnages deviennent invisibles : la police les recherche et ils frôlent les policiers à la façon de mauvais esprits. Pas une fois, l’affaire ne se asse dans un pays latin : on ne sort guère des Flandres, Anvers, Gand, la côte, ’Allemagne, Hambourg ou Hildesheim, et plus encore l’Angleterre, des eaux inconnues, des détroits portés sur aucune carte, des bâteaux inscrits au rôle d’aucune compagnie et comme si ce lui était trop d’inventer des lieux possibles, Jean Ray débouche subitement sur les eaux de l’épouvante. Ses hommes ont beau faire le oint : les repères sont brouillés, la boussole indique le midi, les navires s’emba lent comme portés sur le dos d’une bëte d’avant le déluge. On n’est nulle part. On dit que Jean Ray a multiplement voyagé, qu’il aurait fait de la contrebande, mis à mal plus d’un chrétien: on veut qu’il soit le frère d’Henry de Monfreid et de Blaise Cendrars. I1 y a une légende Jean Ray. K I1 ne lui déplaît pas qu’on parle de son visage gothique, de ses yeux cruels, de sa bouche d’inquisiteur ou de son cœur de pierre. I1 aime qu’on lui suppose un passé mystérieux (...>.Qu’on le traite de pirate et le voilà dans l’euphorie. B On dit aussi qu’il ne tuerait pas une mouche. Après tout, même Jules Verne qui a promené ses gaillards sous l’eau, sous terre et dans la lune n’a connu de tempOtes que celles de l’encrier.

P

P

P

Une fois qu’on entre dans le vif du sujet, cela devient romantique : on songe à Victor Hugo, à son Quasimodo, à son M Bug-Jaraal ID,à L’Homme qui rit. Voici dans une rue immatérielle, des béguinages sans béguines, mais pleins de meubles et de plats d’étain; une main mécanique qui pince mieux qu’un piège à loups: un bourgeois qui est la Mort, tout bonnement: une trop belle dame enterrée et cc défaite )> qui reprend forme pour séduire les garçons; un oiseau de catastrophe; des sables mouvants, des marais suceurs; un assassin à l’air inoffensif; une barque dévastée par un fantôme mis comme un prédicant, des cimetières. Beaucoup de cimetières. L’un qui n’est pas beau (pluie et glaise) et qui s’amuse à tournebouler les visiteurs : les tombes changent de place, les thuyas aussi, les stèles et les portes; l’autre, ou mieux plusieurs autres qui servent de théâtre aux exploits d’un voleur de dents d’or. Même si le cimetière n’est pas au centre de cha ue histoire, on le devine tout proche, il va de pair avec l’estaminet, on oit pour oublier le cadavre. Surviennent trente-six monstres sans figure, mais puants et méchants, des larves, des araignées, des iules, des pou1 es, des vampires, des str ges, ou encore des nabots, des gnomes, des tor us, des brancroches, de unèbres polichinelles, des hommes à gueule de bête, de ces caricatures que les sculpteurs du moyen âge changeaient en gargouilles, en accoudoirs, de auvres diables qu’enferme une image magique, d’horribles farceurs ui se Font prendre à leurs farces, des assassins sans chair,ni os, sans état-civi , des zombies, des ectoplasmes à peine plus consistants qu une vapeur, des insaisissables ui usent du miroir comme d’une porte. Tout est rêve et tout est réel, on passe e l’un à l’autre sans même s’en aviser, tel cet ivro ne qui entend du vacarme à l’étage : on est en train de mettre en pièces ses p us fins cristaux. I1 se précipite, tire deux fois, essuie un coup de feu, bute sur on ne sait quoi qui essaie de l’étrangler et, le matin venu, trouve ses cristaux intacts, mais il y a du

5

r

cp

9

2

206

B

sang partout, son chapeau est troué d’une balle et il en manque deux dans son revolver.

Aux prises avec l’invisible, les héros de Jean Ray n’ont le choix qu’entre deux attitudes : ils mettent les pouces, ou résistent. Ils résistent le plus souvent. C’est une école de courage.

Père Pierre Pirard

Paru in La Libre Belgique, 18 avril 1961.

207

Je doctrines secrètes Serge Hutin

a

Chez un auteur fantasti ue comme Jean Ray, la terreur, l’épouvante, sont presque toujours au secon degré: les événements ne s’avèrent affolants, a inexplicables B qu’aux yeux du bon sens quotidien. I1 y a en effet dans tous les récits une explication d’ordre occulte, magique ou méta hysique, révélée avec précision, ou - au contraire - en dosant savamment es éléments possibles qui permettent au lecteur d’interpréter les faits. Si Jean Ray s’est essayé, dans certains contes et nouvelles, à donner des interprétations d’allure scientifique, on constate bien vite que l’épouvante y est, en fait, bien différente de celle manipulée par les auteurs de Science-Fiction proprement dite. Reprenons le Docteur Paukenschlüger. I1 y est certes question d’un contact réalisé avec une a quatrième dimension B, avec un espace autre que le nôtre, avec un univers parallèle, pour em loyer le terme classique. Mais celui-ci se trouve peuplé d’entités surnature les sanguinaires, qui nous reportent en fait aux créatures d’épouvante des plus vieilles légendes sacrées. En étudiant attentivement les entités effrayantes décrites par Jean Ray nous nous apercevons bien vite que cette faune fantastique dépasse singulièrement celle des légendes folkloriques, pour rejoindre les descriptions propres aux formes complexes et savantes de magie. Notre auteur s’inspire, bien lus que des vieux livres catholiques de démonologie, des écrits des U mages B e la Renaissance, lesquels avaient eux-même, comme Cornélius Agrippa de Nettestein, dans sa célèbre Philosophie occulte, tenté de redonner vie aux mythes et aux rites de la magie gréco-latine tardive. C’est pourquoi il est si facile de constater la réelle similitude entre certaines descriptions chez Jean Ray et l’évocation rituelle des puissances ténébreuses dans certains mystères magiques, comme ceux de la Triple Hécate, cette forme maléfique de la déesse lunaire. Voici dans l’épilo e de Malpertuis une description singulièrement précise de la matéria isation soudaine de l’une des terreurs mythologiques :

P

P

B

Fi”

208

a Et c’est dans ce miroir que l’épouvante m’apparut. Sur la rampe glissait une griffe de fer brillant, une autre la rejoignit, puis deux énormes ailes d’argent se déployèrent. Je vis une créature d’une immense beauté, mais terrible comme Dieu, se pencher et rester immobile dans l’ombre. Soudain les yeux s’allumèrent, verts comme les flammes d’un monstrueux phosphore. Une souffrance inouïe se vrilla dans mon être, mes membres devenaient de glace... de plomb. Pourtant, s’il m’était ossible de me mouvoir encore, de me glisser le long de la muraille, j’étais ors d’état de détourner mes yeux de ces horribles lunes, luisantes dans le miroir. Et lentement le charme mortel diminua de puissance, les yeux erdaient leur férocité viridine et je vis qu’ils pleuraient de grosses larmes e clair de lune. Je gagnai la porte et m’évadai d u sépulcre. D

K

B

A propos de Malpertuis il y aurait lieu, mais bien vite cela nous ferait dépasser notre propos, de remarquer la manière si originale dont Jean Ray a traité dans son unique roman, le thème si traditionnel de la maison maudite. Le sujet fondamental du livre est, en effet, celui-ci : cette sombre demeure flamande sert de lieu d’emprisonnement aux principaux dieux, déesses et héros du paganisme grec classique, capturés au XVIP siécle par un magicien détenteur des plus hauts secrets des Rose-Croix. Jean Ray ne s’est d’ailleurs pas borné à dévorer les auteurs magiques de la Renaissance. Ses lectures approfondies se révéleraient très étendues dans l’étude des croyances et rites de l’antiquité, y com ris parmi les cultes demeurés les moins connus. Ainsi dans Je cherche Herr asenfraz qui évoque le terrifiant art occulte des prêtres de Baal, qui interprétaient le rictus ultime des malheureux enfants précipités dans la statue chauffée au rouge du dieu, pour le grand sacrifice, le rire de la plus grande joie, éclatant au moment de l’épouvantable communion des sacrifiés avec la déité flamboyante, Mais le grand conteur ne manifeste pas seulement sa connaissance précise des magies antiques mais aussi celle d’une tradition secrète spéciale qui -bien qu’elle ait eu certes ses formes européennes méconnues - se réclame d’une origine orientale : le tantrisme. Le nom se trouve d’ailleurs en toutes lettres dans le Bonhomme Mayeux :

R

U ... versé en des sciences anciennes et nouvelles, appartenant au trésor infini d u savoir de la divinité : science tantrique *, connaissance hermétique des prêtres, comme des initiés... D

Deux thèmes, tout spécialement, de la magie tantrique se trouvent jouer un rble capital, dans certains récits de Jean Ray. D’une art celui de la relativité foncière des proportions sensibles uand on repace les êtres dans des pers ectives spatio-temporelles à l’éc elle du cosmos. Ainsi dans La terreur rose a translation d’un homme dans les espaces astronomiques où, par son expansion, il deviendra la source de toute une galaxie :

R

P

P

a Ainsi (...) Tartlet... est peut-être posé d la naissance d’un monde. Dans un ou dix milliards d’années, cent peut-être (...) (il) aura ormé son univers avec des globes habités, un ou plusieurs soleils, des sate lites, des systèmes planétaires, et son esprit sera sur lui, lui assignant ses lois, bonnes ou mauvaises, selon son intelligence. n

f

I1 est, d‘autre part, un autre thème, clé de la magie tantrique : celui d’une possibilité, en vivant très intensément les faits vraiment désirés par notre imagination, de changer à volonté les conditions objectives d’espace et de temps. I1 serait fort intéressant de savoir si Jean Ray s’est uniquement borné à C’est nous qui soulignons.

209

asseoir sa si magnifique puissance d’évolution sur une conna,issa,nce livresque des grands thèmes surnaturels, ma iques et a occultes *, ou s il n aurait pas eu l’occasion de fréquenter, au cours e sa longue vie aventureuse, des personnages qui avaient, eux, réellement pratiqué les arts a maudits B. Cela n aurait du reste rien d’étonnant et nous pouvons espérer sans doute à cet égard, la révélation de faits significatifs. 11 est déjà un fait qui mériterait des recherches approfondies en Belgi ue même. I1 s’agit des liens amicaux noués par Jean Ray avec une personna ité bien étrange : le chevalier Le Clément de Saint Marq, qui s’était attaché à un examen non conformiste des as ects magiques (méconnus selon lui) de la liturgie. Mais il y eut sans nul oute, parmi les amis de Jean Ray d’autres tenants de l’ésotérisme.

if

’i

cf

Serge Hutin

210

riture an a

U

Fernend Verhesen

Neutraliser l’écriture au point de la rendre blanche, la lisser au point d’en éliminer toute aspérité, la faire glisser mystérieusement sur des rails brillants qui mènent on ne sait où, tel est le singulier, en dépit de son ap arente banalité, et rare exploit que réalisa Jean Ray. Les rouages sont bien hui és, l’on entend à peine leur bruissement lorsque le rythme s’accélère d’une rotation que l’on dirait étrangère à tout pouvoir humain, et c’est effectivement ce qui se passe lorsque l’auteur s’efface, dilue son action dans une étrange et silencieuse accommodation des éléments dont se compose son récit. I1 est des significations dont l’éclat n’est perçu qu’au travers d’une sorte de tamis lexical d’une extrême ténuité : les mots les plus simples passent tout naturellement, et ceux même qui sont les plus rares - il en est - le font, discrets et menus, pour répandre les autres dans le tas de sable fin d’une anonyme et grise pulvérulence. Pourquoi le mot se prévaudrait-il d’une singularité qui le distinguerait, alors que le discours tout entier est d’une tonalité volontairement neutre, d’un régime dont la linéarité ne tolère aucun à-cou ? Nous devons nettement dissocier le récit de toute production textuelle ans le sens où l’entendent les théoriciens actuels du langage. I1 s’agit d’ailleurs de romans, non de récits proprement dits, et fussent-ils courts, sous forme de nouvelles, les romans participent de l’ordre discursif, et Jean Ray ne négligea aucun pouvoir du discours traditionnel. Celui-ci requiert son efficacité, pour Jean Ray, d’un agencement strictement linéaire, horizontal en quelque sorte, et n’a aucune autre portée ue celle à lui conférée par la structure phraséologique. Autrement dit, e sens du mot, sa teneur sémantique, sont réduits au maximum pour ne constituer avec ceux qui le jouxtent qu’une ligne dont la valeur est absolument globale. Aucun mot, quelle que soit l’impulsion secrète que l’auteur lui confère, n’appelle le secours des suivants ue pour acquérir une très éphémère valeur propre. Le rythme de lecture oit être extrêmement rapide (ne perdons pas de vue cet impératif) et facilité afin de ne présenter aucun obstacle à la pensée du lecteur.

Y

B

4

8

21 1

.La halte d u chemin de fer de Wendley dans ta banlieue nord de Lotrdres nést qu’une minuscule cabane, couverte de tôle ondulée, gui résonne sous la pluie. Mr Hodenham (...) regretta la foule et les lumières de ta City, uand 17 vit derriére la petite gare s’étendre une grande plaine labourée averses. D Le roi de Minuit.

3

Roman populaire? Certes, ce qui signifie que le lecteur ne peut être astreint à construire un autre texte que celui même dont la présentation lui est benoîtement offerte. La difficulté est grande pour un écrivain tenté d’écrire, de a bien B écrire, comme le souhaitait incontestablement Jean Ray, de ne pas se laisser séduire ar le fonctionnement intratextuel, et de livrer une écriture dans sa plus tota e nudité : le mot ne peut avoir qu’une dimension, et une seule. Ecrire a bien B I , pour Jean Ray, consistait précisément à ne pas déroger à cette règle d’or. Dans cette perspective, l’écriture linéaire peut, ou lutôt doit, ne se charger que de mots simples, nous l’avons vu, mais encore Faut-ii que ces mots, dont le sens est immédiatement perceptible, en générai, par le lecteur le plus désireux de les survoler pour se laisser captiver entièrement par 1’ a histoire B, soient susceptibles de véhiculer ou de susciter une a aura D> qui les transcende tous et chacun. Assez semblables, ces mots, aux rues que par ailleurs affectionnait Jean Ray :

P

a Il est des rues où je ne puis passer sans frémir. Pourtant rien dans leur aspect ne choque, ni n é f i a y e , elles sont quelconques, sans visage, et même parfois attrayantes r. Le Livre des Fantômes, Marabout, 1966.

Si certaines rues, dépourvues de la moindre histoire qu‘un fait-divers eût pu relater, n’en provoquent pas moins un émoi singulier, c’est que a l’autre lan, le terrible pian hyper-kéométrique, quadri-dimensionnel B est en cause Ibid., p. 184). a C est ce que j appelerais le potentiel de la rue... P, dit Jean Ra , et que nous appellerons le potentiel des mots. Mais, et c’est ici que surgit a singularité de 1 écriture dite populaire et injustement décriée, ce potentiel est complètement étranger à celui ue nous avons coutume de leur rêter. 11s’agit, en cette occurence d’une réel e a quadri-dimensionnalité P un ordre que l’analyse textuelle ne peut révéler. Ce que Claude-Gilbert Dubois nommait en sous-titre de son ouvrage sur Le Baroque (Larousse, 1973), U les profondeurs de l’apparences est ici plus u’ailleurs de mise. 11 s’agit bien en effet de ces éparpillements légers et dif us, non du sens, mais de la portée B des mots, qui lut& qu’à leur effraction ou à leur déchirure, à leur aérisation susceptib e d’évoquer a l’autre plan, le terrible plan P, les topologies obsessionnelles les plus secrètes: a Mes nerfs n’y sont pour rien; c’est mon subconscient qui est entré en jeu n (Lelivre des Fantômes, p. 184). Nous lisons par exemple ces lignes choisies parmi cent mille autres :

p.

r

B

’i

P

s

Q(

soir tombait, plus sombre et plus triste, car une pluie fine et glaciale complice des ombres. Il n’y avait pas grand trafic sur ïeau; des péniches plates hâlées à bras d’homme, un remorqueur de minime importance, trop usé pour affronter les vagues de la River, un petit yacht à moteur, fourvoyé on ne savait comment dans cette galère marinière. A ce moment tous étaient bloqués devant les portes noires et suintantes d’une écluse, où s’affairaient des hommes de peine à la lueur des premiers fanaux aIIumés I) Les Blachclaver. a L.e

se faisait

Comment faire jouer ce subconscient dont parlait Jean Ray, sinon en neutralisant le pouvoir intellectif du lecteur, en l’obligeant à a glisser B sur les mots afin qu’il crée lui-même le climat d’étrangeté ou de terreur u’aucun vocable pourtant ne désigne explicitement? Un mo en, que n’a pas nég igé Jean Ray, consiste à banaliser encore davantage e langage, à rendre plus imperceptible encore l’impact des mots, en utilisant ce qui fait office de

r

212

9

formules magiques, à savoir les U clichés n, les expressions passe-partout, celles récisément qui ont gardé dans la mentalité populaire restituée à son intégrité, plus grand pouvoir évocateur. Toujours dans la meme page dont nous avons dans son déjà cité plusieurs lignes, le voici, le U cliché B le plus éculé, et contexte - le plus U signifiant D :

E

-

II Mais je sais des rues où jamais rien ne se passe de pareil, qui jamais ne se sont départies de calme et de vertu, et qui oPît pour moi le visage vert de la peur m.

Ce calme, cette vertu, ce a vert de la peur B - et nous pourrions multiplier U facilités m dues à une plume sans exi ence et satisfaite du tout-venant, ou résultent-elles, très consciemment, $e la pratique d’un système dont l’efficacité a été innombrablement expérimentée? Si cette efficacité n’était réelle, il est évident que Jean Ray n’en eût point poursuivi l’application. Or, celle-ci est absolument courante. Le système consiste, semble-t-il, à percevoir (comme par intuition, tant l’habitude est grande d’en utiliser les ressources) l’impact sychologique d‘une écriture qui draine les Y effets B les plus sûrs avec une habi eté dont on est tenté de dire qu’elle dépasse l’artisanat pour se prévaloir (paradoxalement) des restiges de l’art. De même pour les comparaisons, dont est féru Jean Ray (les igures les plus simples sont toujours les meilleures) : il en est à foison qu’une analyse un peu pédante rejetterait illico... et pourtant, ces comparaisons, dans leur contexte, ont une frappe étonnante : à l’infini des exemples de cette sorte -, sont-cc des

P

F

La figure du barman craqua comme une coquille de noix. Il disparut derrière le comptoir comme un epi fauché D Les derniers contes de Canterbury (I

I1 arrive qu’elles se multiplient et ne tardent pa5 à former, de la manière la plus élémentaire mais la plus opérante, un ensemble cohérent et marquant : II Triggs tourna le dos à cette solitude irradiée pour regarder,.par les fenêtres de la me, la grand-place que coupait en deux un ruban d’asphalte en fusion. La chaleur accablamte collait le gros Revinus sur le seuil bleu de sa bouti ue. L’hôtel de ville s’habillait d’ors gourmands comme un pâté sortant U fournil, et les façades des maisons d’en face avaient pris des teintes de laque vineuses. a La cité de l’indicible peur

3

Rien de bien original, certes, mais un degré d’intensité descriptive parfaitement accordé aux nécessités du contexte romanes ue, en ce sens telle description prend place, grâce à ces comparaisons, si aciles soient-el es, dans la marge où l’imagination du lecteur crée le décor de l’action. Il importe peu que ce décor soit conventionnel, ou lutôt il doit l’être, au même titre que le carton-pâte d’un décor de théâtre simu e la réalité :la convention joue, et Jean Ray savait exactement mesurer le degré com aratif nécessaire au déclenchement de l’imaginaire. Nous pourrions multip ier les exemples. Prenons-en un autre encore. Voyez les pages 18 à 32 de La cité de 1 indicible peur... La longueur du passage ne nous permet pas de le reproduire, mais ces pages jouent exactement ce même rôle descriptif que le fragment que nous rappelions, à cette réserve près que les comparaisons y sont moins nombreuses, alors que les éléments purement descriptifs abondent. Dans l’un et l’autre cas, une remarque s’impose :nous sommes à un moment U creux B du récit, ou à un stade préparatoire, et Jean Ray compense l’inaction par le soin qu’il met à douer l’écriture d’une insistance persuasive. Ainsi les U temps morts P nécessaires pour situer une action - sont en quelque sorte amenés par l’écriture que l’on dirait traditionnellement plus a soignée m, au même niveau progressivement haussé - d’actualisation romanesque que les moments

1

P

que

P

213

proprement déterminants de l’action contribuent à établir. De même dans le passage suivant, choisi presque au hasard, dans Le Livre des Fantômes : a Un lustre à endeloques de cristal jetait l‘arc-en-ciei par poignées SUT un comptoir b anc où trônaient les vastes pièces montées d’antan, aux remblais de nougat brun. Sur les étagères s’alignaient les théories des bocaux en casque-à-mèche, bourrés de croquignoles, de darioles au beurre, de meringues amandines. Une pyramide de petits fours au massepain m’attira. Je poussai la porte et un carillon japonais aux notes sautillantes annonça le client. Personne ne vint. n

f

Nous noterons ici une autre caractéristique de l’écriture de Jean Ray: dans les moments que je viens de dire, elle se précise de manière saisissante, le lexique se raffine et ne néglige pas les termes rares, ou même quelque peu précieux. La précision, ce sont ces cro uignoles, et surtout ces darioles dont nous ne sommes pas absolument tenus e savoir qu’il s’agit de sortes de flans ... Le raffinement lexical s’accentue parfois jusqu’à troubler le lecteur qui, certes, n’hésite pas devant n une époque de levante adolescence n (ibid., p. 151, n la vastité resplendissante B ( . 14), mais peut-être devant a un ridicule triqueballe B (p. 12‘)et il peut se emander avec perplexité ce que peut bien être une velte ... Et eut-être sollicite-t-il l’aide de son petit Larousse pour élucider n un air rudéra n (On a volé un homme), c quelques éfourceaux n (L’esprit du feu), ale plafond montrait le ratelier pourri de ses bardeauxn (Le fantôme du Juif -Errant). Le vocabulaire de Jean Ray, à certains endroits de chacun de ses romans, est d’une singulière acuité, et sans doute faut-il y voir le souci qu’il éprouvait de faire surgir, çà et là, des éléments diversificateurs qui rompent A la fois le rythme volontairement monotone et assurent une espèce de pulsion de lécriture. Notons, d’autre part, que le rythme - nous ferons allusion à la syntaxe dans un instant - est si fortement assuré qu’il rend presque inutile toute visualisation des choses et des êtres évoqués. Alors que Jean Ray multiplie les, substantifs et les adjectifs désignant une couleur (voir par exemple les descriptions dans Les yeux de la Lune, et dans Le portrait de M r Rigott) son écriture est aussi dépourvue que possible de couleur et ce n’est pas sans raison que nous la disions blanche. Nous aurions peut-être dû dire grise, dans le sens où l’entendait Paul Klee :

%

x

P

a Seul le gris est accepté, le seul gris central. Consé uence de ce postulat : le motide gris sur gris? Non! Encore bien moins : e molrde comme gris unique, comme Néant. Il est possible de pousser la simplification jusqu’à cepoint absurde et, si Son veut, de déboucher sur l’extrême pauvreté, sur la perte de la vie B P. Klee, La pensée créatrice

9

Le détour par Paul Klee nous permet de saisir dans sa nature profonde le sens de l’écriture de Jean Ray :notre romancier, lui aussi, fonde sa conception du mystère de la vie et de la mort sur le Néant, et il donne à ce dernier l’apparence toujours fu ante d’une énigme fantastique, terrifiante, mais sur le point d’être dévoilée, e point qui manque à l’ultime avancée au bord du gouffre. Nous sommes loin de l’écriture? Nous sommes au contraire au centre même du système scriptural de Jean Ray, qui assure par une série de procédés très exactement agencés, le fonctionnement du mécanisme psychologique du lecteur tour à tour ha pé par la singularité des événements rapportés d’une manière aussi naturele, aussi banale que possible, et ramené à la réalité contrastante des choses et des objets par une écriture qui réveille en uel ue sorte son attention, en la fixant un instant pour aussitdt en favoriser e5 p us fabuleuses envolées. Cette précision quasi-technicienne du vocabulaire répond à un autre mobile, tenant dans le choix délibéré d’une syntaxe extrêmement simple ui s’o pose précisément à ce qu’en certaines pages elle véhicule : à une grandeyimpicfité syntaxique (le lecteur ne se perd jamais en des détours qui briseraient E: flux imaginal) répond une sorte de ponctualisation lexicale qui

P

P

214

? I

en assure, par réaction, la validité :monotonie significative, éclats en signes de repères. Ceci est très a parent dans les dialogues, évidemment fort nombreux, qui ermettent toutes es inflexions du langage populaire ou du moins captent sur e vif des échanges verbaux entre les personnages les plus divers. I1 va $e soi qu’ils drainent quantité de locutions toutes faites, de négligences de langage (et même des belgicismes), mais leur intérêt consiste en leur exacte adaptation lexicale à toute situation donnée. Ici encore, l’écriture s’associe parfaitement, et nous dirions volontiers admirablement, aux formes si diverses de l’univers romanesque de Jean Ray.

P

P

Fernand Verhesen

NOTE

1. e Le fond dans ces écrits demeure, malgré tout, bien flamand, et s ifi uement gantois. Je dis le fond : car l’écriture, la syntaxe, le style pour tout dire, est du m e i E r , 8 u plus fluide et du plus brillant français D. Franz Hellens (Le Soir, 14.3.1963). a Le lus curieux de ces romans est sans doute ce Malpertuis de Jean Ray (...I dans un style &ouri&, tout hérissé de feux Saint-Elme d’une négligence désarmante (...) Jean Ray a fait lfi une manière de chef-d’œuvre(...I il est dommage que ce livre soit si mal écrit D. André Fontaine ( Les Lettres Françaises, circa 1945).

215

de Jean Ray Jacquem Van Herp

Gand Avant de pénétrer dans son univers, il convient de se dire que l’auteur est d’abord, et pleinement, un Flamand et un Gantois. Flamand par son goût de la couleur, du confort, que de pages décrivant de douillettes maisons, pleines de suaves odeurs de cuisine, par ce mélange de pratique et de mysticisme qui fait que dans nombre de lieux et de cortèges se lit la fusion entre le mysticisme espagnol et le scepticisme des boutiquiers néerlandais, Flamand parce que participant aux deux cultures : latine et germanique, par l’entêtement de cette race qui ne s’avoue jamais vaincue et qui sait attendre. Gantois, car fait à l’image de sa ville, qui, sous le ciel gris et bas de Flandres, et avant que les tours de l’université n’eussent défiguré le paysage, apparaissait avenante comme un porc-épic avec les tours de ces églises braquées vers le ciel, et son beffroi, sommé d’un dragon de cuivre (que les Gantois prirent aux Brugeois, qui eux-mêmes l’avaient volé à l’empereur de Constantinople). Ville des Seigneurs (De Heeren van Gent) mais aussi des cc Gibiers de potence s (Stropdragers). Encore que cette corde au cou c’est un de leurs fils, Charles-Quint, Kaizer Karel, qui la leur fit porter. Ville dont jadis les magistrats, comme ceux des cités-états d’Italie, traitaient de puissance à puissance avec les rois et les empereurs. Ville magnifique et hargneuse, toujours en révolte et aux rancunes tenaces, qui se souvient que deux empereurs sont sortis de ses murs, dont l’un régna sur Constantinople et l’autre sur le monde, et que Charles-Quint disait : a Je pourrais mettre Paris dans mon Gand B et qui, effectivement, à l’époque l’aurait pu On se souvient également que c’est dans le château des Comtes que Chrétien de Troyes vint dédicacer son Perceval à Philip e d’Alsace (1 142-1191) lequel envahit la Normandie, débarqua en Angleterre, ut le tuteur de Philippe Auguste et le Régent du Royaume de France. A cette époque on parlait français à la cour de Gand et flamand à celle de Bruxelles.

P

216

Dans ses Drie Zurtersteeden (Les trois villes sœurs) le poète René De Clercq dit de Gand : c. Vechstadt,

in heel de wereld staat Voor goed en kwaad, Geen hoop van kopigheid opeen, Dan in uw oud stout Steen. D (Vine de combat, il n’existe pas, de par le monde, autant d’ent8tement entassé, pour le bien ou le mal, comme dans ta vieille pierre obstinée.) C’est ce caractère, tout comme l’image qu’on y donne à la mort, qui éclaire le comportement des personnages. Quelle que soit la situation qui se présente, les êtres surnaturels, invisibles ou monstrueux qu’il faut affronter, les héros de Jean Ray ne refusent jamais la lutte, ils ne s’abandonnent ni à la résignation, ni à la lon ue épouvante. Chez eux pas d’angoisse métaphysique, pas d’écrasement depi’hommeface à cette réalité inconnue qui le déroute et semble devoir le submerger. Quand enfin la raison ou la force fuient, ils opposent la prière à ces étranges puissances, non comme un balbutiement d’enfant cherchant à ne plus entendre sa peur, mais comme une arme dernière et toute puissante. Mais sitôt que l’adversaire peut être combattu, qu’ils surprennent un point ar où le blesser ou le vaincre, ils font face avec l’entêtement des communiers Kamands. Et le professeur Archiprêtre va porter l’incendie dans la Ruelle Ténébreuse, Fraulein Meta charge à coups de rapière les invisibles terreurs et les blesse, le jeune Dick Forceville saisit la Mort à la gorge, et sous sa poigne Grandsire tient enchaînés les dieux terribles et les fait ramper comme des esclaves. Pour tous l’au-delà n’est qu’un adversaire comme tant d’autres : puissant, redoutable, mais toujours à la mesure de l’homme. Le fantastique

Todorov A entendre les k h o s des milieux universitaires (généralement ignorants d’un genre repoussé dans la para voire l’infra-littérature) l’ouvrage de Tzvetan Todorov : Introduction ù la littérature fantastique est le livre ultime consacré au sujet, celui qui en fige les limites et le cerne si bien qu’il est l’ouvra e fondamental, la pierre angulaire de toute étude ultérieure, qui se bornera e plus souvent à des gloses. C’eût pu l’être en effet, si l’auteur avait échappé à la tradition critique d’étudier les genres et non pas les œuvres, la Tragédie et non les tragédies, toujours à la recherche d’un archétype et de structures formelles, Qui ouvre cet ouvrage a l’impression de lire un texte de Boileau, miraculeusement découvert. C‘est la même démarche purement classique et formelle, qui reste à la surface des choses. Ce qu’on reprochera à Todorov ce n’est as tant de s’être limité à l’étude d’auteurs vieux d’un siècle (I1 en donne a liste p. 185: Arnim, Balzac, Beckford, Cazotte, Gautier. Gogol, Hoffmann, Lewis, Maupassant, Mérimée, Nodier, Nerval, Perrault, Poe, Potocki, Villiers de l‘Isle Adam, tous retrouvés dans la poussière des dossiers de Brunetière); ni d’ignorer M. R. James, Blackwood, Lovecraft, Jean Ray, Borgès; ni encore de baptiser merveilleux ce ui est fantastique, ni de donner du fantastique une telle définition ale ?antastique, c’est l’hésitation éprouvée par un être qui ne connaît que les lois a Le naturelles, face à un événement en apparence surnaturel m, à fantastique est fondé essentiellement sur une hésitation du lecteur (p:?:uant la nature d’un événement étrange (...) d’autre part le fantastique exige un certain type de lecture », p. 165, définition qui fait que les œuvres fantastiques se restreignent au point qu’on peut les compter sur les doigts d’une main, et qu’on ne peut plus parler de genre; on lui reprochera d’abord de ne pas avoir

f

P

217

une idée claire de ce u’il étudie. I1 faut bien chercher pour trouver la petite phrase ui donne la c é de tout, mais elle se trouve, p,180 :.. a 11 aut remarquer ici que les meilleurs textes de science-fiction s’organisent de manière analogue. Les données initiales sont surnaturelles (c’est moi qui souligne) les robots, les êtres extra-terrestres, le cadre interplanétaire. m Voilà qui clôt la discussion, pour l’auteur un robot est à mettre sur le même plan qu’un spectre ou un vampire, il ne perçoit pas tout ce qui les différencie. Et ourtant il avait ap roché la vérité, il l’a vue, il l’a touchée du doigt, mais il ’a repoussée, car el e n’entrait pas dans son cadre a priori; celui de la problématique universitaire pour laquelle les idées existent et non les êtres, la carte et non le pays, la nomenclature et non la faune vivante. # L e fantastique produit un effet particulier sur le lecteur (...) que les autres genres ou formes littéraires ne peuvent provoquer (...) Nous ne nous (en) occuperons pas (...) elle relève de la psychologie de la lecture assez étrangère à l’analyse proprement littéraire ue nous tentons m, p. 98/99. Passage qui répond à ce qu’i écrivait au début de son livre où il reprenait les définitions de ces prédécesseurs : a 11 faudrait en déduire (est-ce là la pensée de nos auteurs?) que le genre d’une œuvre dépend du sang-froid de son lecteur B, p. 40. C’est effectivement le nœud du problème que cette fonction du lecteur, dont Todorov eut conscience, mais qu’il repousse comme ne faisant pas partie du cadre de critique classique. Mais le fantastique, comme la science-fiction, échappent à la critique littéraire classique en ceci que le lecteur amateur n’est as un simple récepteur passif du récit, mais que tout texte fantastique exige e lui une collaboration active. Ne serait-ce que en ceci que, le plus souvent, l’horreur, l’indicible, l’élément d’intrusion ne sont pas décrits, mais suggérés et que c’est au lecteur à prolonger. Et si Todorov avait tant soit peu enquêté auprès des amateurs il se serait aperçu que c’est le lecteur, et lui seul, qui décide si tel texte relève du fantastique, c’est-à-dire de l’irrationalité, ou de la S. F. c’est-à-dire de la rationnalité. Et l’on voit l’œuvre de Lovecraft ou de Jean Ray balancer sans cesse d’un domaine à l’autre.

1

?

P

P

’t

B

Merveilleux et fantastique Toute la distinction entre merveilleux et fantastique n’est pas tant dans la nature des êtres que dans leurs rapports avec l’univers. Dans le merveilleux les intrusions magiques font parties intégrantes de l’univers, le magicien, le dragon représentent des éléments normaux de l’univers, leur présence est un danger, mais ne surprend pas. On connaît la limite de leurs pouvoirs, on sait comment lutter contre eux, éventuellement les vaincre, ils sont des dangers, mais pas objets de scandale pour la raison. Et l’on peut validement arler de a merveilleux scientifique B à ropos de certaines œuvres de science- iction : le robot, l’extra-terrestre, le ca re interplanétaire, pour reprendre les exemples de Todorov, étant éléments constitutifs normaux de 1 univers en question, comme les mutants, les télépathes, le voyage dans le temps, etc... Le fantastique au contraire est scandale, le spectre remet l’ordre rationnel du monde en question : la rationnalité ambiante nous crie que les morts ne reviennent pas, qu’y croire est superstition. Si alors la réalité de 1 a parition s’affirme, l’univers mental du personnage s’écroule, et tout l’ordre U monde se voit remis en question. Corollaire :le même événement sera jugé merveilleux ou fantastique selon le témoin. Un spectre sera fantastique aux yeux d’un citadin occidental du xxcsiècle, nourri de philoso hie positive, mais le même phénomène apparaîtra comme simplement mervei eux à l’Africain pour qui le monde des morts n’est pas fondamentalement distinct de celui des vivants. La notion prédominante est donc artistique, psychologique, subjective, qui échappe aux cadres objectifs et demande une autre approche. Et d’abord le rationnel n’est pas la même chose pour Einstein ou un pet-de’loup de province.

B

P

a

R

21 a

Une équation personnelle intervient qu’il convient de coupler à celle du lecteur qui doit accepter, le temps d’une lecture, la suspension des règles universelles. Quand Bernanos me montre un de ses curés de campagne cheminant, de nuit, en compagnie du Malin, je lui accorde ma pleine adhésion; quand Mauriac fait intervenir la grâce pour sauver un de ses personnages, j’y vois pur artifice littéraire: et quand à l’épilogue de a: Vous verrez le ciel ouvert... B Gilbert Cesbron fait ap araître la Vierge qui authentifie l’imposture, j’y vois simplement de la mal onnêteté. Selon de tels critères on peut distinguer entre le merveilleux, le fantastique et Ia science-fiction. Dans le merveilleux, contes de fées, les Mille et une nuits, Vathek, les ouvrages d’héroic fantas ; génies, dragons, démons, sorciers, sortilèges font artie de l’ordre naturel U monde, au même titre que les hommes, les plantes, E s animaux, les tempêtes et les cataclysmes. Leur apparition surprend, mais n’étonne pas, ne bouleverse en rien l’ordre établi. Deux citations de Howard, père de Conan, éclairent ce point :

rh

B

a Quelle qu’ait p û être la Sombre, il avait Q nouveau vers

donné vie à la Créature acier anglais pour la précipiter Les Dieux de Bal-Sagoth

UJ’étais un fils d’As ard qui ne redoutait ni homme, ni démon, et je faisais davantage coniance à la force fracassante de ma hache de silex qu’aux charmes des prêtres ou aux incantations des sorciers. Le jardin de la Peut Dans le fantastique au contraire, le fantôme, l’envoûtement, le démon, même s’ils obéissent aux lois strictes des rituels, bouleversent l’ordre du monde, ils sont contraires à la raison, contraires à l’ordonnance du monde, dont ils remettent en question l’ex lication. A la limite on peut dire que le fantastique pour exister a besoin un milieu rationaliste. Dans la science-fiction, si étranges que soient les phénomènes ils restent U naturels *, toujours réductibles à une explication rationnelle ou pseudorationnelle. L’Homme Invisible de Wells l’est par l’effet d’une drogue, ailleurs ce sera par décomposition des photons en neutrinos dont la recomposition au sortir du corps restitue le rayon primitif, moyens imaginaires, merveilleux si l’on veut, mais n’ayant pas le caractère magique et exceptionnel d’un talisman. La science-fiction élimine l’élément surnaturel, enlève aux faits cette dimension métaphysi ue qui bouleverse les esprits. La science-fiction appartient à une philoso Rie matérialiste au sens strict, le fantastique à une philosophie spiritua iste (dixit Robert Kanters). En simplifiant à l’extrême nous dirons que dans la science-fiction on peut perdre la vie, dans le fantastique on peut perdre son âme,,ou son salut éternel. C’est pourquoi aux yeux de quelques-uns, Lovecraft, en dépit de ses références scientifiques, est plus un auteur fantastique qu’un écrivain de science-fiction.

8

P

La mutation de 1920 1920 est lia date à laquelle les travaux d’Einstein, vieux d’une quinzaine d’apnées, se répandirent dans le public. On compta les livres ar dizaines, les articles par centaines, il y eut même un film. Nous avons oub ié ce que fut la polémique à l’époque. Une véritable affaire Dreyfus intellectuelle, sans aucune exaeération. Remarquons que les attaques les plus virulentes, les crises de nerfs verbales sortaient tout aussi bien de milieux de la physique traditionnaliste et intégriste que des philosophes ou des littéraires. En quoi le rem lacement du système galiléen de référence privilégié par un système relati pouvait41 ainsi secouer les esprits? Et en quoi les

p.

P

219

hilosophes étaient-ils intCmsés? Nous sommesactuellement trop braquês sur Es aspects nucléaires de la théorie, sur l’identité entre masse et énergie, pour voir encore la grande révolution et le grand scandale. Partant des équations de Lorentz, destinées à l’étude des c h a m p électriques et magnéti ues, Einstein en tirait que le Temps et l’Espace n’étaient plus des absolus, que a longueur d’un mètre, tout comme la durée mesurée, dépendaient de la vitesse de déplacement. De lus, Einstein introduisait l’espace-temps de Minkowski, c’est-à-dire la notion {un univers à quatre dimensions, la quatrième étant le temps, entrant dans les équations multipliées par le nombre imaginaire I , c’est-&dire la racine carrée de - 1. Cette idée avait déjà été introduite par Wells dans La machine d explorer Ze temps, et ne fit alors aucun scandale. C’était une vieille notion déjà que l’on pouvait considérer que tout objet, en plus des trois dimensions spatiales, disposait d’une dimension temporelle. Mais, dans le cadre de la vulgarisation, on passa, presque instantanément, d’une quatrième dimension temporelle à une quatrième dimension spatiale. On découvrit brutalement des vérités connues depuis longtemps, mais qu’on ne s’était pas habitué à regarder : ainsi que la géométrie sur la sphère n’est pas euclidienne; que des vérités, ou plus exactement des propriétés que l’on croyait absolues, immarcessibles, n’étaient que contingentes, qu’il n’y avait pas une vérité, mais des vérités, différentes selon la topologie de la surface envisagée. Rendant compte de l’ouvrage de Pawlawski : Voyage au pays de Ea quatrième dimension, le critique Paul Souday avouait sa totale inca acité A comprendre cette donnée élémentaire : que les géométries d’EucEde, de Riemann et de Lobatschevsky, si divergentes qu’elles pussent paraître, n’étaient que trois parmi les aspects d’une géométrie plus générale. Comme si ce n’était pas assez, on révéla les mystères de la quatrième dimension. On montra comment deux points distincts dans le plan pouvaient se confondre dès qu’on pliait ce dernier suivant la troisième dimension. 11en allait de même pour notre univers si on le courbait suivant la quatrième dimension. De même qu’un cercle était clos à deux dimensions et ouvert à trois, une sphère close à trois dimensions ne l’était as selon la quatrième. Et dès lors, comme se le demandait sérieusement Maeter inck, les apparitions, les spectres, les intrusions dans les lieux, voire les intersignes et la voyance n’étaient-ils pas autre chose que des déplacements le long de cette quatrième dimension mystérieuse? Ce fut un véritable séisme dans les esprits. A la lettre l’univers cessait d’exister, les notions mêmes sur lesquelles reposaient la stabilité intellectuelle s’effondraient. Plus de temps, plus d’espace, plus de lieux clos. Quant aux mathématiques, la science royale, la vérité sûre, elles apparaissaient désormais comme un ensemble de conventions choisies pour leur commmodité et non leur vérité. Et quelle aubaine pour les occultistes, ils pouvaient désormais répondre aux tenants du rationalisme en leur opposant les magies de la nouvelle dimension. Comment désormais condamner encore à priori les U apports a spirites dans des lieux clos, ces derniers étant toujours largement ouverts selon ce quatrième plan où l’esprit seulement peut se mouvoir. Car on découvrait encore que 1à où nos sens, où les mots et les idées ne peuvent nous donner une idée de ce ui est, ( ar exemple la géométrie à quatre dimensions) l’esprit, muni du ca cul algé rique, peut s’y ébattre sans difficultés. Et apparut un nouveau fantastique, là où l’intrus ne sortait plus de l’au-delà, ou des ténèbres, mais d’autres plans de l’univers, oin les apparitions, les visions du passé ou de l’avenir s’expliquaient par une contraction de l’espace-temps. Seuls les caractères de fugacité et d’im révisibilité assurant à ces événements leur caractère fantastique, l’origine U phénomène n’étant plus irrationnelle mais rationnelle. Ces prodiges étant à tout prendre moins étonnants que ceux révélés au public par ces Images de ia quatrième dimension, film de Jean Painlevé, le fils du mathématicien. Mais aussi à partir de cet instant c’était tout point de l’univers, et non plus seulement quelques lieux a maudits P, qui se trouvait menacé, et l’intrusion fantastique pourra désormais mettre en cause le cosmos entier.

?

Y

1

1

B

220

Les catégories fantastiques Le fantastique classique est celui d’Edgard Poe. des auteurs étudih ar Todorov, c’est celui des vampires, des lycanthropes, monde nourri de myt es anciens, sortis de la tradition. La mythologie de base sera soit la mythologie classique, gréco-romaine ou celti ue, la mythologie chrétienne des pactes diaboliques et des peines d’après a mort, la mythologie occultiste, avec les entités évoquées ar le mage, et le gardien du seuil, chargé de détruire l’initié osant détourner a puissance ma ique à des fins personnelles, comme dans Zanoni de Bulwer-Lytton. C’est le antastique des maisons hantées, des destins individuels, des interveÏitions localisées de l’au-dela. Dans le fantasti ue moderne, caractérisé par Lovecraft et en partie par Jean Ra ,il y a tout $abord changement de m thologie. Lovecraft a créé celle de Cthu hu, avec les Grands Anciens venus es étoiles, le Necronomicon, le livre maudit de l’arabe dément Abdul Al Hazred. Et derrière lui s’est ressée la foule des disciples et des épigones, dont Howard, C. Ashton Smitk, Robert Bloch, Jacques Sadoul, le dessinateur Druillet et d‘autres. Enfin il y a le néo-fantasti ue de Kafka et Borgès, un fantastique qui souvent tutoie le réel. Chez Kaf a, principalement dans le Procès, tout est réaliste et même ourtant l’ensemble n’obéit plus à notre logique, l’univers obéit à même le lecteur ne comprend pas. Ce en quoi il se moderne qui doit, le plus souvent, se juger à deux niveaux : celui du personnage ui ignore la trame de l’univers oh il est plongé, et celui du lecteur qui sait que e réel quotidien va interférer avec une autre réalité, dont les lois ne sont pas les mêmes, et que deux logiques vont se trouver confrontées. Aussi le lecteur sait, devine, lui our qui la lecture se double d’une enquête, qui, à l’aide de telle réflexion, de te les phrases, décrypte le message et lève les masques. Jean Ray participe du fantastique classique et du fantastique moderne, en ceci que s’il fait appel aux situations classiques, il lui arrive de rationnaliser l’explication des événements. Mais cette rationalisation est finalement plus inquiétante pour l’esprit que la simple et banale explication des fantômes et des magies. Car la Ruelle Ténébreuse serpente dans Hambourg par le moyen d’un autre plan de l’espace, les démons se cachent dans les replis de l’espace temps, le Maître d’École du Psautier est issu d’un autre univers, le continuum se repliant sur lui-même nous met en contact avec des mondes totalement étrangers. Tout comme une partie des prodiges de Malpertuis s’expliquent par des plis dans le temps.

R

? f

Y

B

.y

1

1

P

Les thèmes

Rénovateur du genre noir, Jean Ray en a, une fois pour toute, rejeté les as de vampires, as de châteaux aux salles géantes, aux échos poncifs sinistres,: e pure jeune fille, $astrologue ou d’alchimiste. I1 écarte de même les riches oisifs, les salons tendus de moire, la bimbeloterie, le fer for é, les décors renaissants ou intem orels des disciples de Jean Lorrain. Ce sont e douillettes petites villes flaman es, emplies de canaux et de brumes, u’il nous peint, avec de lentes veillées dans des pièces tièdes, éclairées par des c andeliers de nacre, ou encore une antique lampe à lentille d’eau, où l’on vit entre une pi e et un livre. Décors bien situés dans le temps du reste et contem orains de époque où le conte fut écrit, au moins dans les remiers contes de auteur. Les Contes du Whisky se déroulent dans le Lon res d’après-guerre et au temps de la Rum-Row, Le Psautier est un fait contemporain, le recul dans le temps de la Ruelle est imposé par l’incendie de Hambourg, et si Les Derniers Contes compriment le temps, rassemblent des faits épars sur dix siècles, ils n’en sont pas moins contemporains par le Dublin de 1920 et les navires des bootleggers. Jean Ray n’utilise finalement le dépaysement temporel que lorsque son sujet l’y oblige, soit lié à un événement particulier : l’incendie de Hambourg, ou parce que lintrigue exige un échelonnement dans le temps, sinon la plus

rt

B

a

B

f!

tf

P

22 1

grande part, et la meilleure de ses contes, se situe dans la tranche de l’entre-deux-guerres. Car il sait que toute œuvre fantastique doit se dérouler dans le monde contem orain de l’auteur. Comme le firent Mary Shelly avec Frankenstein, Bram Sto er avec Dracula, Meyrinck avec le Golem et le Visage vert. De même il a renoncé à la plupart des thèmes traditionnels. A peine s’il fit une fois, et dans un conte mineur, allusion au vampire. I1 consacra deux contes à la sirène: Entre deux verres et l’Homme qui osa, encore peut-être sous l’influence de Maurice Renard qui l’utilisa trois fois : Parthénope ou l’escale imprévue, la Cantatrice, la Mort et le Coquillage... Sinon son Oeuvre s’ordonne autour de quelques thèmes principaux : La métamorphose : Irish Whisky; l’Histoire de Mathias Grove, Le Singe, La Scolopendre. Encore n’a-t-il vraiment exploité ce thème que dans son premier recueil. Tout comme celui de la vengeance des objets. Pour le reste il se consacre à deux thèmes classiques: la mort et le diable, et à un thème original: les mathématiques. Le thème du diable comprend, comme œuvres principales : Bonjour Mr Jones, le Banc et la Porte, l’Envoyée du retour, une Histoire sans titre, et les Derniers Contes de Canterbury, I1 faut y joindre Maison à vendre, un Tour de cochon, Passez à la caisse et la Fenêtre éclairée, consacrés à l’enfer, et enfin Mondschein-Dampfer et le Bout de la rue dévolus au pacte diabolique. Le thème des mathématiques, principalement centré sur l’interpénétration de deux plans d’existence, comprend La Ruelle ténébreuse, le Psautier de Mayence, Les étranges études du Dr Pauckenschager, le Grand Nocturne, la Choucroute, Mr Wohlmut, Rues, le Tessaract et Smith comme tout le monde Encore que l’influence mathématiques, de façon diffuse, se manifeste à travers bien d’autres récits. (Je n’ai indiqué pour chaque thème que les œuvres principales). La mort

R

Un certain nombre de thèmes reparaissent dans toute ton œuvre :celui de la sirène, de la mort personnalisée, avec celui de la mort des dieux qui revient dans Malpertuis, dans 1’Qncle Thimotéus, dans l’Énigme mexicaine. Ah... celui-là c’est possible ... Ce n’est pas impossible... je ne dis rien. Tu affirmes que les dieux existent ... existent en fonction des hommes et qu’ils dépendent d’eux. C’est absolument exact ei absolument logique. Les dieux naissent, les dieux existent ou ont existé. Ils naissent des hommes, ils ont par conséquent la vie des hommes. Ils meurent comme les hommes. Comme ils vivent de croyances en eux, aussi longtemps qu’on croira en eux, ils vivront. Et les hommes survivront aux dieux? Pourquoi pas? A Ce thème omniprésent de la mort qui traverse puissamment l’œuvre entière de Jean Ray, y compris les Harry Dickson et les John Flanders, demande à être replacé dans son contexte culturel et social. Car la mort jouait, et sans doute joue encore, malgré le gommage massif des anciennes traditions par les modernes mass-media, un rôle unique en pays flamand. Devant l’œuvre de Jean Ray on pense parfois à ce tableau de Valdés Léal, qui se trouve à l’Église de la Charité de Séville : Finis Gloriae Mundi, avec ces bières ouvertes, où le soldat, l’évêque et le grand attendent, aux différents stades de la décomposition. Ou mieux encore à cet autre tableau : In Zctu Oculi où la Mort, un cercueil sous le bras, piétine un amoncellement de livres, masques, casques, couronnes et tiares, pour de sa main effacer la flamme d’un cierge. Mais cette sorte d’hymne à la mort, Jean Ray le tire de son fond ancestral. Il est flamand, et comme les Espagnols ou les Mexicains, et plus peut-être, les Flamands ont le sens de la mort. L’empereur qui à Yuste fit célébrer ses propres 222

funérailles se nommait Charles-Quint, gantois de naissance, de race et de goûts. Les tableaux des peintres des xveet XVI. font lar ement place à la mort triomphante, et au XIXI, avec naïveté, mais non sans orce, Wirtz, le peintre halluciné reprendra le thème. Pour ne rien dire de Félicien Rops. Et ce souci débordait le monde des peintres et des écrivains. Je crois que dans nul autre pays d’Europe on ne voyait, comme en Belgique, les cercueils en montre à la devanture des Pom es-Funèbres. Vous pouviez à loisir admirer la ualité du bois, les ornements e cuivre, le capitonnage, et les coussins bordés l e dentelles. Ces bières douillettes donnaient envie de s’y coucher. L’afflux d’étrangers à la sensibilité différente entraîna leur disparition. Mais dans les années cinquante, un journaliste français, visitant Gand, disait son étonnement devant cette rue proche de la gare, bordée de chaque coté par ces alignements de cercueils parés comme des bières chinoises. Quelques années plus tôt iavais vu, à Bruxelles, dans une fête de quartier, Et les gens offert en vitrine un cercueil pour enfant, avec e Comme Papa >S. s’attendrissaient, ne se choquaient pas. Car dans cet étalage aucun goût morbide ne se faisait jour, mais bien celui du confort, de l’économie des bonnes ménagères qui en veulent pour leur argent, même en direction de l’au-delà. En 1973 et 1974, lors de funérailles familiales, en lus du traditionnel « E t maintenant à qui le tour? P cc Moi? Toi?... J’ai enten U ma mère et des cousines discuter les mérites des divers cercueils. I1 s’agissait non seulement de personnes instruites mais ayant de plus voyagé, à travers l’Europe, en Afrique, en Amérique du sud. Et l’une d’elle conclut Pour moi un cercueil en plastique. C’est léger, et pourtant on en a l’usage. rn Quand en 1969 les téléspectateurs français virent le reportage de P. Manuel: La bataille des Marolles, ils furent frappés par les funérailles arodiques le clôturant, avec les moines en cagoule porteur de torches, les Faire-part et les pleureuses. a Ghelderode n’a rien inventé >S dit même un reporter de l’O.R.T.F. Mais ce choc n’existait pas pour un bruxellois de souche, qui avait vu défiler bien d’autres cortèges pareils avec fanfares et croque-mort hilare, lorsqu’une équipe de foot-ball enterrait les espoirs d’un club rival, ou qu’on portait en terre un adversaire politique. Dans le théâtre populaire des marionnettes, la mort est un personnage y s classique : Pietje de Dood qui vit au Piereland (Pierre le Trépas qui vit au r des vers). Le squelette armé d’une faux et drapé dans son suaire, sorti tout roit des Danses Macabres, faisait partie de toutes les distributions. Et là son rdle est bivalent. Certes le Trépas est tout uissant en apparence, mais on rosser, le saouler, le duper. A Bruxel es, au théâtre de Toone, Gheldero e vit la le Mort, ayant trop levé le coude, rouler sous la table ivre-morte, et ses copains de bamboche s’apprêter à la porter en terre. Ghelderode en fit La Farce de la Mort qui faillit trépasser. Lovecraft a écrit K D’étranges éons rendent la mort mortelle N il rejoignait là le fond populaire. Car la mort est au fond tellement toute puissante, tellement la seule réalité finale, que le Trépas lui-même devra se soumettre à sa loi. Ce que l’écrivain anversois Jef Scheirs mit en scène dans Les derniers jours du monde où la Mort meurt dans les bras du dernier homme. Mais en attendant la Mort sera un personnage mi-tragique, mi-comique, même dans les bandes dessinées pour très jeunes ( La bague de Boulette de Marc Sleen). Dans 2e Septième Sceau, Bergman, qui avait lu Ghelderode, et qui mit même La Ballade du Grand Macabre en scène au théâtre, montre le Trépas jouant aux échecs avec un chevalier, et gagnant la artie. Mais avant lui, dans Sortilèges, Gherlderode avait montré que la paillar ise du Trépas, affolé ar la présence sensuelle d’une matrone bien en chair, pouvait lui faire per re la partie. Perpétuelle ambivalence du personnage, sensible lui aussi aux délices matérielles de cette vie qu’il moissonne. A côté de cela la mort est un personnage maléfi ue. On évite de prononcer son nom, car c’est lui donner l’éveil et l’appe er dans la maison. (La superstition est toujours vivante, mais actuellement c est le mot U cancer s qu on évite de rononcer). Lorsqu’on disait K Les chiens hurlent à la mort... la Mort rdde ... B e propos n’est pas toujours métaphorique.

P

d?

cf

))

((

rut

P

B

B

?

P

223

Et finalement afin de se convaincre de sa réalité, dont l’ombre souveraine offusque le jour, recouvre l’univers entier, et est finalement la seule, l’unique réalité, il suffisait de se porter à Furnes le dernier dimanche de juillet. Ce jour là les pénitents, en cagoules et porteurs de croix, processionnent dans la ville au son des crécelles et du glas. Ils suivent un authentique corbillard où gît un Christ mort, peint en vert, aux couleurs de la pourriture, comme pour affirmer que la mort triomphe de tout. Même de Dieu. Ce qui est bien la pensée de Jean Ray. Tout cela reviendra naturellement chez Jean Ray. Avec la même aisance qu’un Van Herck reprenant la mort rotes ue au théâtre des marionnettes, Jean Ray contemplera sans relâche sa ace ef rayante de gorgone dont les yeux béants ne révèlent rien, car elle est le seul et dernier sphinx. La présence concrète de la mort lui dictera Le dernier Voyageur, le Miroir noir, et ce John Flanders Drummer-Hinger, où Harvey Simenson atteint le monde des morts et en revient. Et surtout La Vérité sur l’oncle Thimotéus. Le jeune Forceville y professe que :

f

9

U la mort est une manifestation matérielle et intelligente, douée de volonté et de personnalité. a

Ce qui le fait mettre au ban de la médecine. Jusqu’au jour où il découvre que son oncle n‘est autre que la Mort, la Toute-puissante. Et d’avoir pénétré son secret lui permet de participer à sa nature. Bien vite il ne sait plus s’il est encore un homme... Demain il sera supérieur aux hommes et aux dieux, car tous mourront et il sera là pour assister son oncle, le moment étant venu : U Les dieux meurent (...) car ils ont le Temps contre eux. Mais le Temps?.,. Quand tu en auras la connaissance il ni, aura plus de mystère pour toi dans la création. Mais bien avant nous aurons à nous occuper de ces dieux quels qu’ils soient. Ils nous craignent beaucoup, car nous n’avons aucune espérance à leur donner. B

La dernière fois que je vis Jean Ray nous avons parlé d’abord d’hyperes ace, de quatrième dimension. 11 me confia, pour la première fois, son

a

a miration pour l’étonnant Où? de Claude Farrère, cette nouvelle où les univers se confondent, et où aucun voile n’est levé. Nous avons ensuite parlé de la mort. Mais très vite la conversation se ferma, devint allusive et vague au moment où les confidences devenaient tro intimes, et l’on s’arrêta à mi-chemin, laissant à l’autre le soin de compgter et de comprendre. Jean Ray me laissa cependant deviner sa peur de la mort, ou plus exactement son angoisse à l’idée qu’elle n‘est pas une fin, mais une porte. Je crois qu’à cette époque il était, finalement, de ceux, moins rares qu’on le croit, que le néant effraye moins que la survie, ceux pour qui la mort n’est pas le repos, mais une porte ouvrant sur l’inconnu. Le démon

Le démon est un es rit fraternel. C’est dans la Bible u’il apparaît. Pourquoi sous la forme U serpent?... Enfin...Il veut donner a Science aux hommes. Ensuite dans la mythologie il apparaît sous la forme de Prométhée qui leur apporte le feu. Il a tellement pitié des pauvres hommes qui ont froid que, pour eux, il vole le f e u du ciel et que Zeus ï e n punit par un supplice éternel... Enfin éternel jusqu’à ce qu’un homme le délivre. Ensuite le démon, ou 1 ange méditatif, c’est au Moyen-Age u o n lui fait une mauvaise réputation. Surtout pour le rendre responsab e des crimes ou des méfaits commis par les hommes. C’est plutôt une forme, ou une force, quasi fraternelle. Si je ne me trompe, dans Le Bout de la rue, tu en fais un personnage peu sympathique :celui qui tord la tête des ens dans le cou. Eh mais ... tu es un très brave garçon, mais toi aussi tu as cf es gestes peu sympathiques. Quand (I

B

4

9

224

fu donnes m

e volée d tes gosses ce n’est pas sympathique. Pas plus que de tourner les cous.

Remar uons d’abord que ce démon porteur de lumière est celui de Michelet, c i u i dont se toqua le XIX‘ siècle, que le Dr Bataille disait adoré dans les Loges les plus secrètes. Bref, c’est le Lucifer porteur de lumière qui blasonne le sceau de l’université de Bruxelles. Mais, mauvais théologien sur ce point, Jean Ray n’a pas vu que dans la Bible il n’est pas question de l’Arbre de Science, mais de l’Arbre de la Science du Bien et du Mal, ce qui est tout autre chose. Satan n’est pas le père des savants, mais celui des moralistes de profession, des Père-La-Pudeur, des amours coupables, du bikini et du strip-tease et de bien d’autres choses encore. Mais laissons à Jean Ray son démon romantique. Dans ses relations avec Lucifer, Jean Ray connut plusieurs stades. Dans un premier temps, il s’en tint à un thème classique: le pacte diabolique, mais rénové, remanié au point de le rendre parfois méconnaissable. Dans Mondschein-Dampfer au cours d’une orgie sur le Mügelsee, le narrateur perd sa maîtresse. Un Méphisto de carnaval surgit du groupe des masques et offre de la lui ramener pour jamais. Dans le tumulte de 1 orgie et de l’ivresse le héros signe, par lassitude, La femme reparaît, puis disparaît à nouveau et on la croit noyée. Mais elle revient, avec cette fois le regard de Iautre. Convaincu de la réalité du pacte, le héros conserve cependant l’espoir. Si l’esprit humain d’Einstein a scié la base d’un savoir acquis par trente siècles d’empirisme, pourquoi s’abandonner encore à l’abîme. Pour la première fois apparaît cette interférence du raisonnement mathématique avec le fantastique. Jean Ray sait qu’il n’y a pas de vérité mathématique, mais des vérités, ue tout dépend d’un choix d’axiomes, que le reste en découle. Et si on change %axiomes?... Tout peut se métamorphoser. Le pacte valable dans un certain système perd toute valeur dans un autre. Et comme les axiomes de base sont les fruits de l’empirisme, et non des vérités évidentes, rien ne prouve qu’ils ne peuvent être niés et rejetés. Ici le thème est apparu à visage découvert, encore que sa conclusion soit neuve, ce n’est pas l’amour ou la croix que l’on oppose au démon, mais la table de lo arithmes, ce qui était neuf à l’époque. I n’en est pas de même avec Le Bout de la Rue, sans doute l’un des meilleurs récits de Jean Ray, d’une construction si savante qu’elle apparaît comme décousue. Tout est allusif, au lecteur d’opérer les recoupements, de compléter et de déchif rer ces notations lancées comme au hasard. I1 y a d’abord une conversation entre deux miséreux:

!

P

U

Il me reste Jawis et l’autre côté de la rue. B

Puis vient l’histoire de l’Endymion, ce cargo insolite, mi-voilier, mi-vapeur, bâti de façon absurde qui, un jour, sur la cote de Guyane, chargea cette présence qui tue ses victimes en leur tordant la tête. Ensuite la découverte, dans une darse perdue de Hollande, de Jarvis. Une taverne sans enseigne, dans une ruelle brumeuse aboutissant aux quais. On y reste des semaines sans y connaître la faim ni le sommeil; on y boit gratis sans jamais être ivre : a L’ivresse reste à la porte, sur le trottoir, comme une malheureuse femme qui attend le père de ses enfants, et elle pleure sur nous (...) Chacun pense à l’énorme désespérance qui o u s e le voisin, car chacun a suivi, sous la pluie, cette forme fantômaie courbée et lasse qu’était sa destinée. b Parfois un homme se lève, s‘approche de Jarvis qui, pour toute réponse, montre le bout de la rue; un jour une sirène hurle, l’Endymion vient jeter l’ancre, attendant sa cargaison. Le narrateur a pu fuir l’emprise, Des années après il rencontre ceux qui se sont embarqués. La peur vit dans leurs peur des jours qui passent, la peur de tout ce qui les faisait jadis rire : 225

I Parce que cela c’est la mort. Pour vous une route sallonge derrière le voile. Vous êtes all6 à l’autre bout de la rue. B

Le démon n’apparaît pas nettement dans ces contes. Sans doute dans le Psautier le Maître d école est-il, peut-être, la Bête surgie de l’abîme, on ne sait. Mais il serait difficile de ne pas aimer celui qui proclama E< Non serviam! B alors qu’on rue soi-même dans les brancards. Et puis qui ne se sentirait de cœur avec Lucifer, le premier des rebelles? Et Jean Ray retrouvera les accents de Vigny et de Lermontov, quand il fera parler Satan en qualité d’Esprit du Gouffre, de Prince de la Désespérance infinie. Rien des cris et des plaintes enflammées de Hugo. Ce dont Satan souffre ce n’est as de la peine du dam, la privation du Ciel, de la vision béatifique. Il sou fre de sa solitude, de son impuissance à ressentir les émotions humaines, comme si le pire châtiment était de ne pas être un homme :

P

Vous me retrouvez en une journée assez exceptionnelle en ce qui me regarde :je me sens un eu triste, c’est-à-direqu’un reflet de bonheur est en moi. Le mot est terribg Weep, et il s’écoule parfois des millénaires avant qu’il me soit permis de le concevoir (...) parce que ces choses sont... divines ... En de pareils moments je pense que l’Autre a oublié. Des amoureux qui laissent couler des larmes parce qu’un tem s et un espace infimes vont les sépurer uelque peu; une maman ui vit ans l’orgueil de son fils; un papa qui 4ait d’une joie de sa filette un bonheur sans borne... Eh bien, Weep, f a i senti l’immense valeur de ces larmes, de cet orgueil, de ce bonheur, et j ai ressenti une des plus profondes filicités humaines :la tristesse. m (I

cp

P

Jean Ray n’abandonna pas le démon ur autant. Il.le retrouva en 1958 avec Histoire sans titre. Poursuivant sur p” a lancée des Derniers Contes il y montre un vieil évêque surprenant une messe noire et scellant par magie les assistants dans la muraille. Puis, mû par la pitié, il revient : a Devant le mur final il se recueillit et la brèche réapparut. I Dieu aura pitié de vous m, dit-il, et dans le temple maudit qui trembla sur ses bases, des formes humaines s’écroulèrent en poussière, tandis que deux yeux d’une beauté terrible se voilaient de larmes.

Avant de mourir il se pose la question : a Est-ce une faute d’avoir eu pitié du diable? n Cette pitié Jean Ray va l’accorder, mais une pitié nar uoise qui se déroule au travers d’une série de contes: Bonjour MrJones, e Banc et la Porte, l’Envoyée du retour, U n tour de cochon, Passez à la caisse... L’enfer n’est rien u’un intérieur bourgeois, puant l’oignonade, un lieu gris, étriqué, qui se cache 8errière des guichets crasseux. Ou encore une remise que l’on trouvera un jour leine de limaces et de champi nons et que Satan abandonnera à un gros ourgeois pareil à lui, aimant Dic ens, le pudding au filet de bœuf, qui joue aux dames le soir au club, et ui pourrait pourtant fendre le soleil en deux et la lune en quatre. Mais à quoi on ces plaisanteries de potache :

4

E

a

1

U

Je sais que je suis le diable et cela suffit.

Satan se drape dans la même médiocrité que le terrifiant oncle Thimothéus, mais alors que les pouvoirs de ce derniers sont éternels, il n’en va pas de même pour Satan. L’envoyée du retour colle sur la porte de l’enfer: En chômage, et parle de sa complète désaffection, maintenant que les hommes ont fini de croire au diable. Plus rien du titan foudro é, du Grand Révolté, du Lucifer à la terrible beauté, rien qu’un service per U d’une immense bureaucratie, agonisant sous la poussière et l’oubli. Si Jean Ray fit belle place au Démon, il ignora les démons. Les terreurs qui

d

220

I apparaissent au cours de ses œuvres sortent de la quatrième dimension, n’ont pas de nom, pas de qualité. Qu’est-ce que le Uhu? Un dieu, un démon, un etre mortel? Et quelle est cette entité dormant dans les puits de kaolin rose et qui t r a n s f o m ~ eTartlet en galaxie? Et ces formes aux yeux de poulpes semant la terreur dans Hambourg incendié? Sean Ray les appelle Stryges, mais que sont-elles au ‘uste. Mais si ’auteur ignore superbement Astharoth, Belzébuth et autres princes des enfers, sa prédilection est marquée pour les amphibies, ces êtres dont on ne sait de quel suzerain ils sont vassaux. I1 y a Iblis qui a une aile blanche et une aile noire. I1 y a le Grand Nocturne, ou le Maguth de Ronde de nuit à Koenigstein.

i

uDes démonographes, (...) tout e n le rangeant pas parmi les esprits déchus, le disent terrible et aussi bien familier de l‘Enfer, et de la Terre que des premiers jours célestes. n Par conséquent un démon n (...) Brunn nia d’un lent et hésitant mouvement du chef. U Cela, on ne pourrait l’affirmersans verser dans une erreur dangereuse, mais je me hâte d’ajouter qu’il est peut-être plus terrible u’un pur esprit infernal. (...) Je connais des démonographes qui parlent $Astlrarotk avec autant d’assurance qu’un magister d’Heidelberg de Pline ou d’Hérodote. M Q ~ comme S ils sont prudents quand il s’agit de ces amphibies de l’au-delà. M La prédilection de Jean Ray s’explique sans doute du fait ue ce ne sont pas là des instruments de la justice divine, chargés de rétrxution ou de chatiment, et qu’ils peuvent agir au gré de leur fantaisie. Sans doute aussi parce que, n’étant pas de l’enfer, les signes sacrés sont sans pouvoir çur eux, et qu’ils échappent à la juridiction des exorcismes. Si bien que l’homme qui les affronte ne peut compter que sur ses forces, et doit trouver son salut en lui seul.

Les mathématiques aDe l’autre côté de notre monde sont des êtres à quatre dimensions, longueur, largeur, épaisseur, et la quatrième qui va dans un sens inconnu. Peut-être, e n raisonnant par analogie, dirons nous: les êtres à deux dimensions sont représentés par des surfaces. Mais ils sont limités par des éléments empruntés à la première dimension, les li nes. Les êtres de la troisième dimension, les solides, sont limités par es surfaces, 4 deux dimensions. De même, les êtres à quatre dimensions doivent être limités ar des solides. Et ainsi de suite...Le monde où évoluent ces êtres, même $s plus voisins de nous doit infiniment dépasser la grossièreté du nôtre. C’est le lieu d’une chute pire, le monde effrayant, habité par...Le manuscrit se déchirait là... n Gabriel de Lautrec Dans le Monde voisin in La Vengeance du portrait ovale Ed. d u Roseau 1922 pp. 188-189

f

Ce texte n’est pas seulement intéressant parce qu’il nous révèle une des premières utilisations dramatiques de la quatrième dimension (Le texte célèbre de Pawloski étant surtout une méditation poétique) mais parce qu’il explique pourquoi cet univers ne peut qu’abriter d’inexprimables horreurs. Texte qui influença non seulement Jean Ra , on le verra en comparant Les Étranges Études avec la fin du Dr Crooker écrite ci-après, mais aussi Renée Dunon, qui dans Baal peuple également le monde d’ailleurs de monstres lubriques. Alors, u’à la même tpo ue, c’est par la même dimension que le Barnstaple de We 1s atteint le mon e des dieux.

B

1

3

U Le corps disparut, fragment par fragment, tranché d’un glaive invisible, suivant des sections géométriques. Mais les hurlements devenaient plus intenses à mesure que la forme humaine s’anéantissait,

227

pénétrant graduellement dans le monde de la quatrième dimension qui la dévorait, jusqu’d ce que, parmi les clameurs où tous les chiens in ernaux semblaient aboyer, il n’y eut plus, sur le plancher de la cham re, que quelques gouttes de sang. n Id p. 192

d

Toute plongée en ce monde est donc péril, il ne peut être que de blessures et douleurs. Jean Ray s’en souviendra qui y dissimulera les Stryges, la Bête montée de I’abime et les horreurs du Psautier: Cela grouillait d’une foule amorphe, d’êtres aux contours mal définis. qui vaquaient à je ne sais quelle besogne fiévreuse et infernale. Nous vîmes (...) une formidable figure d’ombre, iquée de deux yeux d’ambre liquide (...) nous jeter un regard effroyabg a Mais la quatrième dimension n’est pas que la muraille gardant un zoo infernal. C’est elle également qui, par ses plissements, confond l’espace et le temps. La Sante Beregonnegasse serpente au travers de Hambourg, existant à côté et au travers de la ville. Si bien que le feu détruisant l’une incendie l’autre. Jean Ray assura toujours avoir eu l’expérience sensible et personnelle du surnaturel, et y avoir puisé la conviction de l’interpénétration des divers plans mathématiques. Et il est certain que ce qu’il nous dit dans Rues, document et non conte inséré dans Le Livre des fantômes est si étonnant que personne n’oserait le cautionner. A la date où Lautrec publia son livre, Jean Ray n’avait pas encore rencontré R... mais il avait, par deux fois, eu connaissance de ces maisons mystérieuses, surgies du néant, pour retourner vingt-quatre heures plus tard, et qui présentent cependant toutes es apparences de la réalité. Il y eut John Beetle, à Bermondsey, qui avait loué un appartement dans Tanner Street. La maison donnait sur une ruelle bordée de vieilles remises désaffectées. 11en loua une, revint le lendemain, ne trouva plus qu’un long mur nu. Mais il avait toujours la clé de n sa U remise, une clé énorme, pesant près d’une demi-livre. Et il y eut Jean Ray lui-même, quand, en 1907, dans une petite rue près de Saint-Bavon, donnant dans la rue du Miroir, il vit qu’une ancienne petite maison bourgeoise avait été transformée en pâtisserie. I1 entra. Personne. 11 fit cependant une rafle de petits fours qu’il partagea avec une dizaine de camarades. Quand par la suite, il revint dans la rue pour les payer, la pâtisserie avait disparu. A sa place, la etite maison qu’il avait toujours connue. Peu importe que, pour es plaisants, le plus extraordinaire n’est pas l’apparition de la maison, mais que Jean Ray soit retourné payer ce qu’il avait chapardé, ou ue pour les sceptiques, dont ‘e suis, Jean Ray se soit tout bonnement trompé e rue, prenant à gauche au lieu de tourner à droite. Et que par lasuite, pour la beauté de l’histoire, il ne chercha jamais sérieusement à percer le mystère. Ce qui importe c’est qu‘il 7 crût, ou qu’il voulût y croire, ce qui revient au même du point de vue de 1 esprit. Et que par la suite il trouva là matière à un conte comme La Choucroute. Quant à B., qui habitait une petite ville au nord de la Belgique, sit& que le beffroi avait sonné onze heures, il lui devenait impossible de retrouver la rue des Remparts. Assisté de son ami Freyman, docteur es sciences physiques et mathématiques, Jean Ray tenta l’expérience. Passé onze heures il amena B. devant la rue, et B. fut incapable d avancer. Impossible de l’ébranler, ‘usqu’à l’aube l’entrée de la rue fut pour lui un seuil interdit. Comme si pour ui, et pour lui seul, l’espace s’était soudain replié sur lui-même et refermé. Encore une fois ce qui importe n’est pas la véracité des faits, ni leur explication rationnelle. Ce qui im orte c’est l’usage qu’en fit Jean Ray: la multiplication de ces frôlements! Le plans, de ces interdits jetés par les lois mathématiques.

r

P

3

i

228

Mais l’influence des mathématiques chez Jean Ray ne se borne pas à cette partie visible, elle structure, quoique de façon pas tout à fait évidente, sa conception du fantastique. Bavardant avec lui, on découvrait que les mathématiques lui avaient enseigné une sorte de scepticisme quand à la réalité. Leur relativité, les multiples géométries issues d’axiomes divers, montraient qu’il n’y a pas de Vérité, mais des vérités locales. Leur explication du monde, comme toutes les explications, se base sur des postulats, dégagés de l’expérience, adoptés arce que commodes, mais vrais par convention, non de nature intrinsèque. C angez la base de l’édifice et un autre apparaît aussit&t, déroutant, bouleversant nos habitudes de pensée, mais aussi logique, aussi a vraie B que le premier. Ce fantastique, né de l’algèbre et des traités mathématiques, est basé sur cette idée, ou plutôt ce fait : nos sens, la structure de notre corps, nous limitent à trois dimensions. Nous restons toujours inca ables d’imaginer les êtres nés de l’intrusion du corps des imaginaires et es complexes dans le calcul algébrique, mais ce qui est interdit à nos sens, ce qui leur est inconcevable, n’est pas interdit à notre esprit. Jean Ray aimait à revenir sur cet exemple élémentaire, connu de tous les élèves étudiant la géométrie analytique : l’axe radical de deux cercles imaginaires du plan est une droite réelle. Fait qui erd toute sa magie si l’on considère le problème dans l’espace. Alors le plan ra ical de deux sphères est bien réel, et ce sont les sections par des plans non sécants des sphères qui fait apparaître l’imaginaire. Dès lors les êtres fantastiques de notre monde ne seraient-ils pas autre chose que les intrusions d’êtres appartenant à des dimensions supplémentaires? La connaissance mathématique de Jean Ray ne dépassa pas le calcul intégral. Au-delà il se nourrit d articles de vulgarisation. Sa curiosité fut surtout géométrique, l’espace le fascinait plus ue les structures des nombres. Il ne connut pas, comme un de ses amis, de ascination mystique devant la relation (e“+ 1 = O ) groupant tous les nombres prestigieux. Pour Jean Ray l’algèbre n’était u’un instrument, destiné à ouvrir les portes secrètes du savoir, le résultat es recherches devant se condenser en quelques signes définitifs et péremptoires. Mais cet instrument avait quelque chose de magique. Et il ne cachait pas son étonnement et son émerveillement devant le passage du géométrique à l’algébri ue. On trace un cercle dans le plan, on choisit des axes, on exprime une con ition, et on a une équation algébrique représentant le cercle. Et si maintenant on analyse et étudie cette équation, on y retrouve non seulement le cercle réel, le cercle évanouissant et le cercle ima inaire, mais encore le cercle de rayon infini, formé d’une droite et de la droite e l’infini. Apparemment tout cela ne se trouvait pas au départ. Est-ce ue tout ne se passait pas comme si la formulation algébrique avait le pouvoir ’enfanter de nouveaux concepts par sa seule écriture? I1 y avait chez Jean Ray une sorte de fascination devant ces réflexions élémentaires. I1 ne franchit nulle part le stade Que Musil réserve à l’élève Torless. Ce dernier voyant que l’intrusion des imaginaires rendait permis ce qui ne l’était pas, en tirait d’identiques conclusions dans le domaine éthique. Mais si l’éthique demeurait stable, il n’en allait pas de même du monde, et ce caractère magique de la formule l’obséda. On ne trouve que fort rarement chez lui le rituel classique d’évocation, avec grimoire, fumigations et formules archaïques, mais combien plus souvent que l’écriture algébrique sur le tableau noir, la formule mathématique devient la clé magique ouvrant les portes interdites. Parti sur cette lancée on comprend mieux que dans Smith comme tout Ze monde, l’auteur ait pensé à rendre Dieu fou au moyen des mathématiques.

K

B

B

9

3

3

gr

1

La place de l’homme

Une conception, qui fut vraie, veut que la notion même de fantastique soit débilitante, inspirant à l’esprit humain le désarroi et l’abandon, étant le domaine de l’homme écrasé, traqué, broyé par des puissances imprécises. Et 229

les textes ne manquent pas à l’appui de tels dires :tout Lovecraft, ou presque, peut être appelé à la barre des témoins. I1 n’en va pas de même chez Jean Ray. Au départ il semble que l’homme soit sans défense. Tout est banal et quotidien, uis la rupture s’opère. Le personnage baigne dans un monde où 1 intuition evient un guide plus sûr que la raison déroutée. I1 sent autour de lui des forces malfaisantes, mais il ne peut que les deviner, il lui est impossible de leur ajuster un masque. L’intelligence se révèle sans recours devant les forces qui se découvrent, qu’elle ne peut cerner, définir, raisonner. Dans le flou des jours elles se sont insinuées au cœur de la vie banale, sans que jamais il ait été possible de dire : N Maintenant nous avons quitté un monde pour un autre... B 11 semble que ces mondes aient toujours coexisté, seulement le héros n’en avait pas conscience, et il l’acquiert soudain. Mais l’intelligence n’est pas réellement impuissante, elle est seulement déroutée par un autre plan, par une autre logique. Et dès qu’elle abandonne son cadre de pensée, dès qu’elle est consciente de la nature étrangère de ces forces, non seulement elle peut y faire face, mais encore les commander. Pour Jean Ra , et en cela il est bien de son sol, le cosmos existe objectivement, et 1’ omme y a sa place comme les dieux. Et dans cet univers l’homme n’affronte que des égaux : les dieux, Satan, Dieu lui-même s’ils ont plus de forces ou plus de pouvoirs, se meuvent au même niveau. Le prêtre n’a-t-il pas le pouvoir, lui un homme, d’appeler Dieu, de le contraindre à se fixer dans un morceau de pain?

B

x

Que Jean Ray ait dénié à son univers toute apparence métaphysique est sans importance. Ce n est pas la première fois qu un auteur se serait aveuglé sur sa propre œuvre, ne voyant pas ce qui éclate aux yeux d’autrui. Encore u’il soit possible d’éclairer cette attitude. Jean Ray s’est toujours défendu de éfendre U consciemment des thèses. 11 insistait toujours sur la part instinctive de la création littéraire, sur le rôle du subconscient. Du reste n’affirmait-il pas que ce sont les hommes qui ont créé les dieux, et que les hommes leur survivront? Et voyons les textes : Grandsire emprisonne les dieux antiques, les soumet à ses fantaisies, et sa mort n’est pas un échec, mais un triomphe. Fraulein Méta charge l’invisible à coups de rapière et le blesse. La terreur rose a changé Tarlet en galaxie, mais de lui des mondes vont naître, des humanités que son âme façonnera et dont il sera le dieu. Ce n’est pas le triomphe humaniste de la sagesse et de la philosophie, mais celui de l’action sur la peur. Le héros de Jean Ray, même s’il apparaît d’abord sous l’allure d’un érudit QU d’un pion, comme Archiprêtre, est un homme d’action. L’indifférence stoïque et dédaigneuse n’est pas son fait. Peut-être est-il plus élégant de se coucher calmement dans la mort inévitable, mais il réRre se battre, même le dos au mur, en rendant COUP pour coupI certain de aire mal à l’adversaire. I1 affrontera le surnaturel avec ses armes et des forces humaines. Et si, finalement, il a recours B la prière, ce n’est pas pour trouver refuge dans la paix des oraisons mais pour se saisir d’une dernière arme, peut-être toute puissante.

3

))

F

L‘humour

il est un trait encore qu’on ne doit pas négliger: c’est l’humour. Non seulement Jean Ray a écrit d’excellents contes de fantastique humoristi ue, plus de la plume de John Flanders que de Jean Ray : Z’Avare fantôme, le ieu Foera par exem le, et la Cité de l’indicible Peur peut se comprendre comme un r craintes humaines, le seul fantôme, la seule manifestation ironique récit c es surnaturelle, étant une ombre paisible et courtoise. Mais un jour il éprouva le besoin de se parodier lui-même, et de parodier bien d’autres par le même coup : ce fut dans la préface aux Chemins de la peur de Thomas Owen.

i

230

Javais un camarade qui n’était pas un arçon ordinaire. Il avait étudié le formulaire magique d u Grand Albert ans une édition qui n’était pas pour concierge, expliquait d’ingénieuse façon la lettre de Salon et avait passé un mois de ses vacances au British Museum à chercher les écrits du mystérieux docteur John Dee et d compulser le Theatrum Chemicum d’Elias Ashmolé. Dans un nid de huppe, il avait trouvé la pierre ématilla n des sorciers, et sur la minuit avait cueilli la bétoine d’eau dans le fossé d’un cimetière, Alors, dans une chambre où rien n’était suspendu et où tressautaient encore les restes acéphales d’une poule noire, il invoqua le diable... qui ne vint pas.

d

(r

Jean Ray et Lovecraft

Jean Ray a subi diverses influences. Ainsi celle de Dickens, qui le dota largement de petites villes anglaises, figées dans le temps, peuplées de silhouettes de bourgeois épicuriens et replets, de maîtres d’école-bourreaux, et d’originaux de tous poils. Puis il y eut Wells dont La Chambre rouge enfanta la chose qui éteint les lampes de Malpertuis et ui céda au Uhu la sentence: a Cette nuit entre toutes les nuits ... n I1 y eut éga ement Jules Verne, mais dont l’influence se fait plutôt jour dans les Harry Dickson et dans les John Flanders, et parfois Anatole France. Et Lovecraft? On peut effectivement se poser la question devant des textes comme ceux-ci : d’abord un extrait du Témoignage de Randolph Carter. Ce dernier est parti explorer un souterrain, et son ami Warren guette au téléphone :

9

a Warren êtes-vous là? n En réponse, jéntendis la chose qui a jeté cette amnésie sur mon esprit (...) Dirai-je que la voix était profonde, sourde, gélatineuse, lointaine, surnaturelle, inhumaine, désincarnée? Que dirai-je? Ce fut la fin de mon expérience, et c’est la fin de mon histoire. D

Et maintenant un extrait d’ Une main, un des premiers uContes du Whisky Y : Il arrive souvent d’étranges choses à minuit. Connaissez-vous l’histoire d u cerf-volant que, par une nuit de tempête, je fis voler au-dessus de White Kidshill? /avais lu qu’à certains postes côtiers on immerge des microphones pour épier les bruits sous-marins, je me disais alors qu’il serait tout aussi étonnant d’en envoyer un aux écoutes d u ciel en furie. Snooks qui écoutait devint fou, descendit la colline en hurlant de peur et en criant des choses, des choses... Le jour où je retrouverai Snooks, je crois bien que trois O M quatre gobelets de whisky le feront parler ... Car moi je n’en sais rien ou presque rien. Au moment où j a i le récepteur j’ai entendu un cri, une plainte, quelque chose pas tout à Pris ait de ce monde-ci ;puis une grande flamme a jailli dans le ciel et le câble qui retenait mon cerf-volant est retombé comme un serpent mort. On pourrait croire que le second texte est un développement du premier.

Or le texte de Lovecraft, écrit en 1919, ne fut publié qu’en 1925, Une Main avait

paru en préoriginale avant 1925. Les deux auteurs n’ont donc pu avoir connaissance de leurs œuvres rétrospectives. I1 en va de même entre le Uhu et Cthulhu, prononcés Ouhou et Ktoulhou ... En lus de leur transcription du cri d’oiseaux nocturnes, ils baptisent des êtres mal)efiques et gigantesques U dont le front doit frôler les étoiles Y. The Call of C. écrit en 1926 fut publié en 1928, les Derniers contes de Canterbury furent publiés en 1944, on aurait donc pu croire à une possible inspiration, mais le Uhu parut en préoriginale en 1925, un an avant que Lovecraft écrive sa nouvelle. 23 1

a

Les rencontres sont lus nombreuses dans Harry Dickson. Ainsi Le Temple de fer est l’œuvre e Gurrhu (Gourou) un a extraterrestre s (le mot est dans le texte) qui y fait célébrer des rites sanglants et cruels et médite de maîtriser le monde : .Sa tête colossale. Les bras: hom*bles! Tandis que les jambes étaient comme atrophiées et ne lui permettaient que de ramper. Le corps même avait une consistance flasque et, en même temps, résistante, comme le cuir bouilli. Une perpétuelle viscosité en suintait (...) Gurrhu lui-même semble en avoir peur. Et mes serviteurs affirment qu’un être presque semblable à lui, mais autrement effroyable hante ce monde, erre autour du Temple de fer. (...) Derrière le Moloch en feu une forme seprécisa, si effroyable que Dickson voulut fermer les yeux pour ne pas la voir. Elle était presque en tous points pareille à Gurrhu, mais plus grande encore, et pourvue de bras qui ressemblaient à des tentacules de calmar. I> A nouveau on songe à Cthulhu, ici encore les sonorités sont les mêmes. Même rencontre encore dans Le Secret du Sphinx : U La Sphinx a existé (...) une sorte de démiurge, né d’on ne sait quel caprice des cieux et de la Terre. (...) Les nécromants égyptiens (...,I réduisaient des créatures complètes au centième, au millième de leur volume, mais en leur conservant la vie. Et le monstrueux Sphinx vivant, ils en firent une minuscule figurine verte. (...) Tout à coup une haute flamme jaillit hors du bain où la figurine restait plongée. Gripary (...) vit une puissante colonne de fumée verte monter au plafond, et au fond de ce nuage, une énorme figure menaçante le regarder. I)

On songe cette fois à LAffaire Charles Dexter Ward avec ses cadavres réduits en a sels s par les nécromants et év ués dans une crypte ffumeuse. Ailleurs c’est le climat de Lovecraft que ’on retrouve. Le Lit du Diable situe sous 1’Ecosse un royaume souterrain où des Assyriens, vieux de millénaires,, prolongent une vie hasardeuse, adorant un Baal, mi-homme mi-crapaud. Quant à La Rue de la Tête perdue, elle est sans doute bien le plus étonnant Harry Dickson fantastique. La petite ville de Harcester s’y voit livrée au massacre général. à l’incendie, au carnage. Les trois sœurs Jason fuient cette région maudite enfermant un temple secret dédié à Baal. Fuite vaine, car, certains jours, Mathilde Jason devient Baal, et elle meurt quand le dieu surgit en elle et grandit jusqu’à déchirer cette enveloppe humaine. Que dise de tous ces rapprochements? Qu’ils sont le fruit du hasard et rien de plus. Le Sphinx de Jean Ray parut en 1940 et Charles Dexter Ward en 1941, et une commune source doit se trouver dans Dom Calmet. Le Gurrhu ne doit rien à Cthiilhu, pas même la sonorité de son nom, les serviteurs du Temple étant hindous, le gourou n’est pas loin. Ce qui est admirable c’est de voir comment ces deux esprits, à la fois pareils et opposés, dont les mythologies diffèrent en tout, dont l’attitude vis-à-vis du surnaturel ou du supranaturel n’a rien de comparable, en viennent à inventer séparément, sinon les mêmes mythes, du moins les mêmes manifestations, les mêmes mécanismes de l’enchantement romanesque. Car leurs deux univers sont totalement dissemblables. Lovecraft dissimule sa conce tion métaphysique sous la glace d’un réalisme apparent et froid, ses admirab es contes sont autant d’en uêtes et de constats abattant les fauxsemblants qui dissimulent cette réahé inquiétante : la mainmise sur notre Terre par ceux venus E< d’Ailleurs D. Ses héros sont affolés, paralysés par la découverte de l’envers du masque. Les créatures aquatiques dïnnsmouth ou celui qui murmure dans la forêt B sont des révélations trop horribles pour qu’on songe les affronter. Ils n’envisagent même pas de lutter et ils

7

P

232

s’abandonnent passivement, certains de I’inéluctable défaite. Qu’on imagine les personnages de Jean Ray à leur lace : marins, contrebandiers, pédagoues, gibiers de potence ou vieilles fil es, tous réagiraient de même façon : en faisant front, en op osant le feu ou l’explosif, comme dans La Ruelle ou Celui qui osa, ou même a frontant le péril les mains nues, comme Dick Forceville qui saisit la Mort à la gorge. Les ressemblances sont toutes fortuites, proviennent sans doute de sources communes, car incontestablement il y avait a quel ue chose dans l’air B entre les années 20 et 30. Je Sais Tout publia deux nouve les de Laumann : Du fond des mers en 1922 et 1’ Alcyon en 1923. Dans la première un chalut ramène du fond des mers une main gigantesque, et l’on pense à Dagon ou au Temple, écrits respectivement en 1917 et en 1920. Quant à l’Alcyon, navire prisonnier d’un cercle de roches lisses et assailli par des larves aquatiques et ailées, venues s’abreuver de force vitale, on peut y voir une première esquisse des horreurs ichtiques chères A Lovecraft. Mais plus que probablement il faut y voir l’influence de Wells avec sa nouvelle Dans l’abîme, qui inspira également à Conan Doyle The Maracot deep et à José Moselli la Cité du Gouffre. Et qui dépouillera s stématiquement des hebdomadaires comme Ric et Rac, Jeudi, Dimanche I lustré, fera certainement moisson d’autres reflets lointains. Mais si Lovecraft, qui n’ignorait rien de la littérature fantastique, dut boire aux mêmes sources d’inspiration, il s’en sépare par sa conception, qu’un seul égala : le Dr Bataille, auteur de cette plaisanterie Le DiabZe au XIX. siècle où les échos pré-lovecraftiens ne manquent pas. Chez lui ce qui n’est menacé ce n’est pas un lambeau étroit de notre terre, ses dieux-démons ébranlent le cosmos en entier et surtout il substitue une nouvelle mythologie aux anciens. Chez Jean Ray La terreur rose et le Uhu participent seuls de cette ampleur cosmique donnée à l’événement, sinon il préfère explorer les domaines intérieurs. Il n’en est ni plus petit, ni plus grand que Lovecraft, ils ne chassent pas sur les mêmes terres, et c’est tout.

P

P

7

r

Jacques Van Herp

233

an R Marc Vuijlsteke

A considérer l’ensemble de l’œuvre de Jean Ra I , le lecteur ne peut man uer de s’aviser du nombre élevé et de la diversité es thèmes fantastiques donty’auteur fait usage. De l’étude de ces différents thèmes et motifs ressort également le constat d’une unité d’inspiration certaine. Jean Ray aurait certes pu se contenter de puiser dans l’arsenal thématique que la tradition du genre mettait à sa dis osition. Le résultat aurait été une histoire de vampire, et puis une histoire de antôme, et puis encore une autre nouvelle, bâtie celle-ci sur le thème du pacte avec le diable ... Or, tous les thèmes et motifs de Jean Ray sont étrangement reliés les uns aux autres, de sorte qu’ils semblent faire partie d’un lus grand ensemble, d’une option fondamentale et organisatrice, structurant pa totalité de l’œuvre. Eu égard à cela, le rôle dévolu au thème des mondes arallèles semble des plus importants. Outre que de l’aveu de Jean Ray rui-même ce thème l’obséda tout particulièrement 2, il se présente à l’intérieur de son œuvre comme un ensemble remarquablement structuré et d’une cohérence interne indiscutable. Le lecteur attentif verra ainsi s’élaborer chez Jean Ray, de nouvelle en nouvelle, un univers singulier, avec ses lois, ses habitants, ses manières d’être... Ce ue nous tenterons de décrire dans le résent article, pour ensuite montrer e quelle façon ce thème est à la base de a conception même que se fait Jean Ray du fantastique.

B

P

P

3

I Tout aussi matériels que le nôtre, les mondes intercalaires se situent sur un autre plan de l’espace et du temps. C’est dire que, normalement, toute communication est impossible. Cependant, il existe plusieurs façons de pénétrer dans ces univers parallèles car certains endroits ne se montrent pas aussi infranchissables. Dans bien des cas, la découverte de tels lieux se fait de manière toute fortuite et le meilleur exemple nous en est sans nul doute fourni par La choucroute 3. Nous y voyons un homme prendre place dans le premier 234

train venu, sans s’inquiéter de sa destination, et en decendre au hasard d’une halte. I1 quitte la gare et pénètre sans s’en rendre compte, au début, dans une ville parallkle oia tout lui semblera bientôt être un défi aux lois de notre monde. Nulle recherche, nulle volonté délibérée : la découverte du monde hypergéométrique est le fait du plus pur hasard. 11n’en est cependant pas tou’ours ainsi, car bien souvent la clé permettant le passage d’un univers à 1 autre ait l’objet de recherches volontaires. Dans Les étraeges études du docteur Paukenschldger 4, le passage dans l’autre espace est sciemment recherché, provoqué même par des expériences dont le but avoué est de forcer les portes de la quatrième dimension. Mais il n’y a pas que la science qui ermette de jeter un pont entre les deux mondes 6. Dans Le Grand Nocturne T éodule Notte veut à tout prix rejoindre le monde parallèle où l’attend Mlle Marie qu’il a toujours aimée. Pour ce faire, il doit d’abord suivre les directives d’un étrange petit livre traitant de N ...l’évocation des forces obscures dites infernales et du commerce que les humains pouvaient entretenir avec ces entités redoutables (p. 236). et ce n’est qu’après avoir commis les trois meurtres rituels* exigés par ce traité de magie noire, que Théodule parviendra à trouver la Taverne de l’Alpha : e 11m’a fallu bien de la peine pour comprendre ce que vous pouviez pour moi, ô étrange petit livre rouge, et plus de eine encore pour ... agir selon votre volonté n (p. 249). et plus loin, AR! ... I1 me allait tuer trois fois selon la loi du livre rouge n (p. 260).La chose est claire. Ici, ce ne sont plus des expériences E( scientitiques n ni l‘étude des mathématiques qui ouvrent les portes des mondes intercalaires, mais bien la magie noire 9. Que le passage dans l’autre dimension se fasse fortuitement ou délibérément, par le biais de la science ou de la magie, très fréquemment il s’accompagne, - ou se précède, selon le cas, -de phénomènes particuliers et pour le moins caractéristiques. Ainsi, au début du Psautier de Mayence, Ballister et le maître d’école, -vraisemblablement une créature appartenant au monde parallèle, - discutent dans une taverne du voyage qu’ils vont entreprendre. Entre un pauvre diable qui, à la vue du maître d école, est pris de panique et s’enfuit 10. I1 y a là une espèce de sentiment prémonitoire se traduisant en terreur, que l’on rencontre presque chaque fois qu’il y a proximité d’un autre plan de l’espace et du temps 11. Cette peur affreuse n’est d’ailleurs pas la seule caractéristique liée au passage dans l’autre univers. Il se fait que les personnes se risquant dans le monde intercalaire, ou en ressortant, ressentent fort souvent d’étranges nausées, s’accompagnant aussi d’une sensation de vertige et de chute dans l’infini 12. Toujours dans Le Psautier de Mayence, les hommes de l’équipage entrent à leur insu dans un monde parallèle et croient être empoisonnés lorsqu’ils commencent à ressentir les malaises résultant de cette intrusion : a Nous fûmes tous, pour ainsi dire en même temps, ris de nausées violentes et Turnip cria que nous étions empoisonnés (... Il faut dire que ce malaise passa vite : une saute de vent nous obligea à une rude manœuvre qui nous fit tout oublier n (p. 137). Les mêmes phénomènes sont ensuite éprouvés par Ballister, le capitaine du navire, au moment où il parvient à regagner son univers: a Alors, j’eus une sensation d’écroulement, une nausée horrible. L’eau, le ciel chavirèrent en un chaos fulgurant; une clameur immense ébranla l’atmosphère. Je commençai une chute formidable dans les ténèbres (p. 156). En outre, si dans Le Grand Nocturne la prise de contact avec le monde intercalaire est suivie, comme à l’accoutumée, de violents malaises, elle s’accompagne également d’une augmentation surpranormaie de l’acuité des sens 13. Toutefois, lors d’un passage dans un monde hy ergéométrique, on n’observe pas ue des phénomènes affectant l’homme. I en est d’autres qui influent la réa ité physique, matérielle, de notre propre monde. Dans Les étranges études du docteur Paukenschldger, d’étranges sifflements se font entendre au moment du contact avec le monde parallèle 14, de même dans Le fleuve Hinders 15. De surcroît, on s’aperçoit que lors u’il y a passage d’un monde à l’autre, les deux univers coexistent matériel ement et semblent en quelque sorte se surimpressionner pendant quelques instants. C’est ainsi u’au moment où le narrateur de Têtes-de-Lune pénètre dans un univers interca aire, il se produit une véritable superposition des deux mondes, et il voit U ... des

f‘

’, R

P

((

I;

)D

P

7

7

9.

235

maisons étroites et roses perdre leurs lignes et comme fondre dans un brouillard d’eau. Des images changeantes se mêlaient au paysage qu’une lourde grisaille happait un peu... B 16. S’il y a passage, il y a aussi possibilité de séjour, qu’il soit long ou bref. Et là, Jean Ray devient habituellement moins loquace. Contrairement à Lovecraft, il ne s attarde pas à décrire minutieusement les lieux où se retrouvent ses héros. Nous disposons cependant de quelques indications, nous permettant de regrouper ces mondes parallèles selon certains types plus ou moins nettement définis. il est ainsi certaines nouvelles 17, où l’univers intercalaire se montre apparemment égal au nôtre. C’est en effet le cas de la petite pâtisserie décrite dans Rues, qui est en tout point semblable à celles que l’on pourrait trouver dans notre monde :a Un lustre à pendeloques de cristal jetant l’arc-en-ciel par poignées sur un comptoir blanc où trônaient les vastes pièces montées d’antan, aux remblais de nougat brun (...) Une draperie de peluche grenat séparait le magasin de l’arrière-boutique. Je la soulevai et découvris un petit salon de consommation très coquet ... D I*. Tout cela est donc fort normal. Et pourtant, à les observer de plus près, le lecteur s’a erçoit qu’il y a tout de même U autre chose D, car si dans certains cas les difgrences sont minimes et se situent au niveau des détails, dans d’autres, en revanche, elles sont bien plus grandes et plus fondamentales. Remarquons d’abord que dans presque tous ces univers règne une étran e solitude. Lors u’un personnage a réussi à franchir la porte qui le sépare u monde parallè e, il commence ar s’y trouver seul : a Je jetai un regard distrait dans des locaux absolument vi es et, sans avoir vu un percepteur de tickets ou un quelconque agent de contrôle, je débouchai sur une es lanade morne et complètement déserte. ]’I) Un autre trait, assez étrange, ui aussi, est que derrière les fenêtres des habitations d’un monde parallèle s’observent de mystérieuxjeux de lumière : La fenêtre était obturée par de beaux vitraux de couleur; ils étaient éclairés de par derrière par le reflet de ce que je crus être un grand feu fort agité. 2o Mais cette solitude et cette lueur derrière les fenêtres ne sont encore que des détails. Des signes, en quelque sorte, annonçant la dégradation progressive de l’aspect normal du monde intercalaire. Car la ville de La choucroute, par exemple, ne se limite pas à être silencieuse et déserte. Elle l’est, certes, mais bien vite le héros se rend compte que les lois de son monde n’ont lus cours en ce lieu : les bouteilles y sont de verre plein, le feu y déga e une c aleur ardente et pourtant ne brûle pas, tandis que derrière les façaifes des maisons, il n’y a qu’un mur21. Mais il existe d’autres univers encore, soit u’ils se cachent derrière les mondes apparemment a normaux B dont il vient ’être question, soit ue l’on y pénètre immédiatement. D’emblée, l’homme y est confronté à une réa ité qui le dépasse totalement et qui se révèle totalement étrangère à tout ce qu’il peut connaître. La première confrontation de ce type se passe dans Les étranges études du docteur Paukenschlüger et si Jean Ra ne s’attarde pas trop à décrire le monde dans lequel se retrouvent Paukensc lager et le journaliste Denver, c’est qu’il est sans doute vain de vouloir dépeindre l’indescriptible. Tout ce que nous savons, c’est que ce monde est a criminellement 22 I) réuni au nôtre et peu lé d’entités cruellement hostiles. Dans d’autres nouvelles 23, nous trouvons éga ement quelques rares allusions à ce genre d’univers. Ainsi, dans La ruelle ténébreuse où Alphonse Archiprêtre se dit: a De plus en plus je me rends compte ue la Beregonne Gasse et ses petites maisons ne sont qu’un masque, derrière equel s’abrite je ne sais quelle horrible face. 24 B Dans Le Psautier de Mayence, en revanche, ces descriptions se font plus précises. La mer y prend un aspect différent : a Des stries étrangement colorées la traversaient, les bouillonnements soudains et bruyants l’agitaient arfois I) ( . 138). Le ciel ne ressemble en rien à celui qui surplombe la terre :U es conste lations familières n’y étaient plus; des astres inconnus aux groupements géométriques nouveaux brillaient faiblement dans un abîme sidéral d’un noir effrayant B (P.140). En outre, la nuit, la mer devient transparente et sous les eaux se distingue tout un monde : a A une rofondeur énorme, nous vîmes de grands massifs sombres aux formes irrée les; c’étaient des manoirs aux tours immenses, des dômes

9

d

B

P

K

3

9

B

P

9

P

Y

236

P

gigantesques, des rues horriblement droites, bordées d’aifices frénétiques. il nous semblait survoler à une hauteur fantastique une ville de furieuse industrie m (p. 146-147) 2s. D’autre part, certains univers parallèles semblent mériter une place articulière. Le monde dans lequel est plongé le héros de TZtcs-de-Lunene fait fobjet d’aucune description. Jean Ray se borne à nous dire que le héros se retrouve dans le cadre de son enfance, sous les apparences d’un enfant de dix ans, mais avec toute sa conscience d’adulte. La seule indication concernant la nature de ce monde est la suivante : a Le monde qui me semblait un jour contenu dans des formes d’eau ou de brumes, l’est à prtsent dans des images identiques qui reviennent avec l’entêtement d’une roue qui tourne (...I et ce monde dont la pérennité m’apparaît de plus en plus (...) oserais-je le définir par une cristallisation dans l’espace et dans le temps, en me demandant quelle magie d’enfer se trouve à sa base? 26 m C’est le même genre d’univers que l’on voit apparaître dans Le Grand Nocturne où Jean Ray nous montre Théodule Notte assistant à une des traditionnelles réunions dominicales qui, trente ans auparavant, rassemblaient toute sa famille au salon de l’étage. Nous avons ici, comme dans Têtes-de-Lune, une sorte de nœud dans l’espace et dans le temps, un endroit figé sur lequel le temps n’a aucune prise et qui réunit, au-delà de la mort, les vivants et les défunts 27. Si les univers intercalaires ne font pas l’objet de descriptions circonstanciées, les êtres qui les peuplent, en revanche, nous apparaissent un peu lus clairement. Encore que là aussi, Jean Ray ne s’étende pas longuement sur eur aspect extérieur. Cependant, les données que nous fournissent les textes peuvent mener à une certaine classification de ces personnages. Une première classe se compose de créatures à forme humaine, se caractérisant généralement ar leur laideur et leur mutisme. Lorsque, dans Rues, John Beetle s’en vient rapper à la porte de la vieille remise qu’il désire louer, il U ... faillit tomber à la renverse en se trouvant devant un gaillard haut de six pieds, d’une laideur effroyable, un véritable gorille2’D. Une autre caractéristique, commune à bon nombre de ces personnages, est d’être morts depuis longtemps. Rappelons que dans Têtes-de-Lune, et aussi dans Le Grand Nocturne, les héros pénétraient dans ce que Jean Ray nomme a une cristallisation dans l’espace et dans le temps.. Dans ce genre d’univers, le temps semble aboli et morts et vivants s’y trouvent rassemblés comme si de rien n’était 29. On pourrait penser que ces personnages ne sont que des créations de rit, des hallucinations. I1 n’en est rien, c’est bien de personnages a réels s‘agit, de U véritables morts D se mouvant soit dans le monde parallèle, soit ans le nôtre. En d’autres mots, ce sont ce qu’on appelle lus communément des a fantômes ID,des a spectres D m. Toujours parmi cette c asse humanoïde, si on peut dire, le lecteur retrouvera d’étranges créatures qui semblent bien être ce qu’on pourrait appeler des U messagers m, des a introducteurs m. Ce sont eux, en effet, qui révèlent où se trouvent les portes donnant accès aux mondes hypergéométriques et qui aident, ou obligent, les personnages incriminés à les franchir. Ainsi, si le professeur Lenglade est bien rés de découvrir a le secret de la Quatrième Dimension 31 B, Mistress Plumi ge, sa femme de ménage, précipite cette découverte enlui fournissant, -sans qu’il s’en doute le moins du monde, -les éléments qui lui manquaient encore. Partant, elle est la cause directe de la disparition du professeur dans l’univers parallèle. Dans d’autres nouvelles, ce rôle de a messager n sera rempli ar des fantômes. Dans La ruelle ténébreuse, par exemple, tout tourne autour e la vieille femme a aux yeux de m. C’est elle qui amène la narratrice du manuscrit allemand dans im asse 32 Sainte-Bérégonne, c’est elle qui achète à Gockel les objets volés par Arcliprêtre et si ce dernier est parvenu à découvrir le monde parallèle de la ruelle, il semble bien que ce soit parce que cette femme est sa propre grand-mère, morte il y a longtemps déjà 33. Par le biais de ces amessagersp, nous en arrivons à appréhender l’existence d’autres habitants des mondes parallèles. Ces derniers peuvent résenter une forme humaine, mais celle-ci n’est qu’un simulacre. Ainsi, Ersque le a maître d’école B du Psauiier de Mayence et Hippolyte Baes, Le Grand Nocturne, se dépouillent de leur enveloppe extérieure, nous nous

P

F

P

a

B

ripe

237

trouvons devant des entités absolument inimaginables 34. Remarquons que dans plusieurs nouvelles, ces entités apparaissent directement sous leur véritable aspect, sans passer donc par cette apparence humaine. En règle générale, Jean Ray se montre singulièrement peu loquace à leur sujet. Mais si dans certaines nouvelles il se borne à quelques rares allusions 35, dans Les étranges études du docteur Paukenschlüger, en revanche, il en donne une remière description. Description bien sommaire, il est vrai, puisqu’elle se Emite à nous dire que ces entités se présentent sous des formes s hériques ou coniques : a IJne dizaine de grosses s hères, bulles bizarres, bondjlissent sur le marais et les mêmes fumées tourbi lonnantes les remplissent. Je me rends compte que ce sont elles qui rendent le cône et les sphères visibles (...) Ce ne sont pas des fumées, mais des yeux, des mains, des organes atroces ... 36 B. De même, dans la ville fantastique située au fond de l’océan sur lequel vogue Le Psautier de Ma ence, on voit se presser a ... une foule amorphe d’êtres aux contours mal &finis qui vaquaient à je ne sais quelle besogne fiévreuse et infernale 37 B. Et si les êtres que découvre l’équipage du Psautier peuvent avoir la forme d’une sphère 38, - comme dans la nouvelle précédente, - ils sont toutefois susceptibles de modifier leur aspect à leur gré. On pourrait en quelque sorte les comparer à d’immenses cellules de matière vivante, épousant immédiatement la forme la plus appropriée aux circonstances : U ... dans la clarté écarlate nous vîmes trois énormes tentacules, d’une hauteur de trois mâts superposés, battre furieusement l’espace et une formidable figure d’ombre piquée de deux yeux d’ambre liquide se hausser à la hauteur de babord et nous jeter un regard effroyable >> (p. 147). La ruelle ténébreuse ne se montre pas bien plus explicite au sujet de ces entités. On nous y dit uniquement qu’elles sont des (c ... formes vaporeuses, sombres et malhabiles qui sautillent comme des balles d’enfants puis disparaissent (p. 49-50). En outre, ces a amas de brouillard noir D (p. 49) ont une c( forme humaine, mais très grossière B ( . 50). Ce qui est, à peu de choses près, l’aspect que prennent les êtres décrits Bans Le Grand Nocturne :cc ... une masse brumeuse s’agitait dans la pièce et roulait vers lui avec une férocité qu’il devinait plus qu’il ne voyait. Dans la clarté verte il vit passer des mains fantômales et gigantesques, tandis qu’un visage terrible se précisait » (p. 256-257). Finalement, une dernière classe d’êtres habitant les mondes parallèles mérite notre attention. Dans Le Grand Nocturne, Jean Ray nous apprend qu’il existe plusieurs lans de l’espace et du temps et qu’un de ces plans serait celui de ce qu’il appel e les a anges déchus B : cc ... il est évident que pour ces derniers, ils (= les hommes) présentent si peu d’intérêt qu’ils ne se soucient pas de quitter leur séjour pour venir se mêler directement à notre vie m (p. 236). Et ce n’est en effet que dans quelques nouvelles que l’on retrouvera certaines allusions à ce plan des anges déchus >> ui est aussi peut-être celui où évoluent les dieux. Dans cette optique, c’est sans oute un tel monde u’es ère atteindre un jour le héros de Têtes-de-Lune, lui qui a offert deux sacrifiices Eumains à C la grande dame blanche... la Divinité sélénite 39 ». Ces entités qui sont en dehors de toute compréhension humaine ne s’occupent pas de nous. Pas directement du moins. Ce n’est que lorsque leur existence est menacée, fût-ce de la façon la lus insignifiante, qu’elles interviennent. C’est ce qu’apprendra, à ses dépens, professeur Lenglade. Ayant découvert la formule renfermant le secret de la quatrième dimension, il est par cela même devenu une menace pour < L a Grande Sagesse, l’Intelligence de l’univers ... DieuMn et sa par trop grande curiosité lui vaudra d’être puni par les êtres peuplant cet ultime monde parallèle. Quant à l’entité que Jean Ray nomme Le Grand Nocturne, s’il intervient en faveur de Théodule Notte, c’est pas pure bienveillance car bien qu’il n’a partienne qu’à un plan intermédiaire, situé entre le nôtre et celui des U anges / ! t échus B, lui aussi ne se montre que fort rarement car cc ... il est évident que le Grand Nocturne craint de se voir découvrir, ue sa connaissance constitue pour les humains qui l’auront découvert, une dé ense contre lui et un affaiblissement de sa propre puissance ‘1 ». Les relations susceptibles d’exister entre ces êtres et nous sont pour le moins complexes et parcourent en fait, presque toute la gamme des sentiments possibles. Bien souvent d’une indifférence totale et dénués de tout sentiment 42,

P

)>

P

((

2

9

238

ces entités peuvent se montrer cependant, dans certains cas du moins, fort bienveillantes à notre égard. I1 en est ainsi de l’être sauvé ar la narratrice allemande de La ruelle ténébreuse. I1 lui témoigne une proIfonde reconnaissance, se manifeste comme une brise caressant les cheveux de sa protectrice, la comprend lorsque celle-ci lui parle et parvient même, malhabilement, il est vrai, à prononcer le nom de sa bienfaitrice. Tant et si bien qu’un lien d’amitié se crée entre ces deux personnages ourtant si fondamentalement différents l’un de l’autre : U Je ne puis décrire ce a, c’est un sentiment de grande tendresse ui m’entoure... H (p. 84). Par la suite, cette jeune femme sera recueillie ar es habitants du monde parallèle de la Sankt-Beregonnegasse et la petite-Elle de l’antiquaire Gockel pense qu’il y a chez les monstres n: une résence humaine 56). qu’ils chérissent et qui intercède peut-être pour nous... s S’il est vrai que ces entités peuvent manifester une certaine bienveillance 43, il reste ue dans la majorité des cas elles font preuve d’une cruelle hostilité à l’égar de notre monde et se caractérisent généralement par une extrême férocité : assoiffées de sang, elles cou ent la tête à un cheminot qui passait, par hasard, près de l’endroit où avaient [eu les expériences du Docteur Paukenschlager; les marins du Psautier de Mayence sont enlevés un à un et horriblement assassinés; ce sont les mêmes créatures qui font régner la terreur dans Hambourg où, le long du tracé de La ruelle ténébreuse, ce ne sont plus que disparitions inexplicables et massacres; Monsieur Wohlmut se fait également enlever et tuer; Edward Marble et sa femme périssent dans lincendie provoqué par Le Tessaract... Et lorsqu’elles ne tuent pas immédiatement, le destin qu’elles réservent à leurs victimes est décrit comme étant U pire que la mort ». Cela étant, rien d’étonnant à ce que le monde parallèle soit le domaine où règne la Beur : N Mais je sais des rues (...) qui jamais ne se sont départies de calme et de vertu et qui ont pour moi le visage vert de la Peur. Mes nerfs n’y sont our rien : c’est mon subconscient qui est entré en jeu; c‘est l’autre plan, le terri le plan hypergéométrique, quadri-dimensionnel qui est en cause... 45 B. Nous avons déjà parlé de cette Peur, que nous avions alors identifiée à une sorte de sentiment prémonitoire, avertissant ceux qui la ressentent de la proximité du monde parallèle et de l’imminence du danger. Pour Jean Ray, la Peur c’est en effet U la formidable gardienne que s’est attachée l’Étre Immense D (p. 196). Et pour qui ne tient pas compte des avertissements de cette u gardienne D, il ne reste que deux attitudes possibles : la fuite ou le combat. Si dans La choucroute, le narrateur choisit la première de ces deux solutions, dans la majorité des cas, les héros de Jean Ray opteront pour la seconde : ils engagent le combat, quelque redoutable que soit l’aspect de leur adversaire et quelles que puissent être les conséquences de la lutte. Celle-ci n’est d’ailleurs pas forcément sans issue. Ces créatures sont en effet matérielles. Elles appartiennent à un autre monde, obéissent à des lois qui nous sont inconnues certes, mais ce sont néanmoins des créatures vivantes et, de ce fait, mortelles. Elles possèdent donc des points vulnérables. Partant, si un homme parvient à connaître ces lois mystérieuses ou tout au moins certaines d’entre elles, il tient par là la clé du monde de ces entités et peut non seulement leur faire face mais aussi, le cas échéant, les dominer. C’est l’attitude qu’adopte Jellewyn dans Le Psautier de Mayence: ce faisant, il découvre que le mo en de combattre avec succès les entités qui les assaillent se trouve dans la oîte de cristal cachée à l’intérieur d’un livre truqué. Méta Rückhardt, dans La ruelle ténébreuse, comprend que les êtres qui ravagent Hamburg sont physiquement vulnérables. Aussi, elle n’hésite pas une seconde à les atta uer à coups de rapière. Archiprêtre, pour sa part, s’aperçoit que les créatures U monde parallèle ne se manifestent que la nuit :voulant se venger d’elles, c’est alors durant la ‘ournée qu’il va bouter le feu à la Sankt Beregonnegasse. Dans Monsieur WO lmut et Franz Benschneider, la logeuse de M. Wohlmut frappe d’une barre de fer la monstruosité qui se trouve dans la chambre de ce dernier. De même, Théodule Notte se bat contre l’être qui l’attaque et parvient même à le repousser, aidé il est vrai par Le Grand Nocturne.

P

?

6.

1

t

z

a

i

239

II Malgr6 son attirance indiscutable pour le thème des mondes arallèles, Jean Ray n’a pas écrit que des textes s’y rapportant, beaucoup s’en aut! Reste que son œuvre compte bon nombre de nouvelles n’ayant, à première vue du moins, aucun rapport avec les mondes de la quatrième dimension et dans lesquels transparaît tout de même, de façon plus ou moins explicite selon le cas, le thème qui nous occupe. Cette pénétration du thème des univers intercalaires peut se faire de manière discrète et s’actualiser alors au niveau de certains détails, mineurs sans doute mais significatifs. Ainsi, le journaliste Denver réussit à entrer en contact avec notre monde après sa disparition dans une dimension parallèle, On retrouve en effet deux feuillets ortant quel ues lignes écrites de sa main, où il fait une courte description de Teendroitoù i se trouve. Description qui se termine abruptement sur cette phrase : a Dans le ciel, des yeux terribles me fixent ... Une main ... Dieu! 46 D. Dans Dürer, l’idiot, c’est exactement le même phénomène qui se produit, quoique cette nouvelle-ci n’ait aucun lien avec le thème des mondes parallèles. Ici aussi, il s’agit d’une main, semblant sortir brusquement du néant et menaçant le héros : c< Une chose mal définie, main gigantesque [qui] jaillissait d’une masse hideuse surgie d’entre les leurs.,. 47 B. De même dans L’auberge des spectres. A la seule restriction près que si la menace se réalise effectivement, la main, elle, reste invisible: a Les trois fugitifs venaient d’être soulevés du sol, saisis par une main invisible et monstrueuse et projetés à une hauteur fantastique 48. Y Ce motif de la main menaçante et comme privée de cor s, se trouve également dans Mal ertuis 49 et dans Monsieur Ram 50, tandis que ans des textes tels que La main e Goetz von Berlichingen, La dette de Gumpelmeyer, Josuah Güllick, prêteur sur gages, il devient lui-même thème indépendant. Mis à part cela, il est un autre dans les nouvelles structurées autour du thème l’omniprésence de la couleur verte. U poulpe 51 B qui hante La ruelZe ténébreuse a de U terribles yeux verts Y (p. 28). Un . des êtres attaquant Le Psautier de Mayence a des yeux U d’ambre liquide 147). La scène du Grand Nocturne durant laquelle Théodule Notte tue * e capitaine Saoudan est éclairée par U une mystérieuse clarté verte D (p. 256). Le Tessaract émet un rayonnement vert 52. Ayant bu d’une bouteille contenant une liqueur d’un a vert doré 53 Monsieur Wohlmut et Franz Benschneider passent dans un univers paralléle et se retrouvent dans une vastité verdâtre B (p. 61). Et ce ne sont là que uelques exemples parmi tant d’autres... il n’y a cependant pas que les nouve les cr parallèles» où l’on puisse relever des exemples d’utilisation de cette couleur. I1 y a, tout d’abord, un nombre pour le moins impressionnant de personna es aux yeux verts, se rencontrant à travers toute l’œuvre de Jean Ray%. En ait, l’utilisation de ce motif devient chez notre auteur comme une constante de tout ce qui ressort à l’étrange, l’impossible, le fantastique. La pierre précieuse qu‘emploie Nicolas Abdoon pour se venger de son père ajette une lueur verte d’un éclat inquiétant 5 5 ~ . Lorsque loncle Kwansuys évoque l’ombre de Paschasius Justus afin de retrouver la main de Goetz von Berlichingen, c‘est une sorte de U brouillard vert 56 D qui vient lui donner la réponse désirée. Et ici aussi on pourrait multiplier les exemples 57. Inversement, l’on retrouve dans les nouvelles traitant des mondes parallèles des détails et des motifs appartenant lus spécifiquement aux autres thèmes fantastiques. A cet égard, il n est pas intifférent que dans Les étranges études du docteur Paukenschlager les habitants des mondes intercalaires soient qualifiés de a vampires P. C’est du moins ce que l’on peut déduire d’un dialogue ayant lieu entre Paukenschlager et Denver. Ce dernier ayant prononcé par hasard le mot a vampire Y, le docteur l’arrête et lui dit : U( C’est cela (...) C est précisément le mot que je cherchais. Mais croyez-vous que...? (...) Vous êtes donc bien de mon avis : ce sont ... 58 ». Dans le même ordre d’idées, Alphonse Archiprêtre appelle les êtres de LQ ruelle ténébreuse des aStryges59~.En outre, le petit-fils de l’antiquaire Gockel raconte que lors du grand incendie

P

9

B

B

‘P

lp,

?

f

240

pmv ué par Archipretre, a... d’immenses flammes vertes fusaient des décom res jusqu’au ciel. Des hallucinés y virent des figures de femmes d’une férocité indescriptibles rn (p. 55). Or que sont les Stryges si ce n‘est des vampires? I1 y a plus encore. Car la magie noire joue également un rôle d’importance dans le cadre du thème des mondes arallèles, ne fût-ce que parce que le passage d’un univers à l’autre s’effectue réquemment par le biais de pratiques de ce genre: dans Le Grand Nocturne, Théodule Notte doit perpétrer les trois meurtres rituels imposés par le livre rouge de Tegrath; dans Le Psautier de Mayence il est également question de grimoires et ce n’est qu’en brisant une boîte de cristal renfermant a la plus grande science rn (p. 156) que Ballister parvient à échapper au monde de la quatrième dimension; de même, ce n’est qu’au moyen de gestes magiques effectués par l’ondine du Fleuve Flinders que l’on pénètre dans l’univers hypergéométrique de Neu-Strelitz; quant au héros de Têtes-de-Lune, il a offert deux sacrifices humains. Ainsi donc, qu’il s’agisse de vampires ou de Stryges, d’une boîte de cristal, d’un grimoire ou de meurtres rituels, il y a là chaque fois des détails foncièrement étrangers au thème des mondes parallèles, des détails que l’on s‘attendrait plutôt, - et avec bien plus de raison, -à voir apparaître dans des nouvelles basées sur des thèmes fantastiques plus classiques. De ia sorte, nous constatons dès à présent une sorte de pénétration double, mieux encore, d’osmose entre tous les thèmes propres à Jean Ray. Cette osmose que nous avons vue ici s’esquisser, ira d’ailleurs s’accroissant, si l’on considère que la plu art des personnages peuplant les espaces intercalaires se rencontrent égâ ement dans les autres nouvelles de Jean Ray. il en est ainsi des fantômes U parallèles Y qui ne se distinguent en rien des s ectres et revenants que Jean Ray met en scène dans ses histoires d’ectop asmes les plus classiques 60, D’autre part, les monstrueuses entités des mondes parallèles ne sont pas sans montrer quelque analogie avec celles qui sont décrites ailleurs par notre auteur. Certains êtres a parallèles B sont presque invisibles et se montrent parfois sous l’aspect d’une légère brume diaphane 6l, tout comme le monstre caché dans une des cabines de 1’Endymion 62. Les espèces d’ U amas de brouillard noir 6’ P qui s’échappent de La ruelle ténébreuse et la N masse brumeuse (au) visage terrible m ( p. 256-257) du Grand Nocturne ne diffèrent pas essentiellement de U la c ose qui éteint toujours les lampes M ’U dont nous ne savons pratiquement rien, si ce n’est u’elle hante les couloirs de Malpertuis sous l’aspect de a quel ue chose l’informe et de noir Y (p. 45). I1 est d’ailleurs des ressemblances%ien plus grandes encore. Le Grand Nocturne est décrit par Jean Ray comme étant : cc ... une immense figure (...) si grande que le plafond fut soulevé par elle et que son front s’entoura d’étoiles 65 B ou encore, a ... une forme immense dont le front formidable s’auréolait de nuées rn (p. 260). Comparons cette description à celle du Uhu, a l’être inouï dont le front devait frôler les étoiles D ou, mieux encore, à celle de La terreur rose 67. Quant A l’entité enfermée dans l’Auberge des spectres, elle n’est pas non plus sans montrer quelque identité avec ces apparitions gigantesques et pourtant presqu’évanescentes : e ... la gigantes ue et monstrueuse forme s’élevait (...) croissant avec une vélocité effroyable ?..J [son] front voilait le disque flamboyant du soleil 68 B. Les autres créatures des mondes parallèles ont une présence physique bien plus matérielle, de sorte que malgré leur étrangeté fondamentale, elles possèdent des ébauches de formes humaines et, outre cela, une force hysi ue effroyable ... tout comme les êtres que l’on rencontre dans des nouve les te les que Dans les marais du Fenn, La bête blanche ou La nuit de Camberwell. En outre, comme dans toute l’œuvre de Jean Ray, on retrouvera dans les mondes intercalaires tant des démons que des divinités et même Dieu 69. Ajoutons à cela que les correspondances entre les nouvelles U parallèles Y et les autres ne se limitent pas à la seule apparition dm mêmes personnages, ni même à des ressemblances dans les détails de leurs apparences extérieures : en fait, c’est le comportement de tous ces êtres monstrueux qui est foncièrement le même car les uns ne se montrent certes pas moins cruels et avides de sang et de meurtre que les autres. I1 y a donc expansion du thème des mondes intercalaires tant au niveau des détails qu’à celui des personnages. Plus encore : dans bien des cas, l’on

3

P

P

f

K

@

P l

241

relèvera dans les nouvelles construites à partir de thèmes fantastiques normaux B, des situations ratiquement identiques à celles qui se présentent dans le cadre des univers ypergéométriques. I1 existe par exemple une analogie certaine entre Z’Assiette de Moustiers (histoire de sorcellerie et d’envoûtements) et Le fleuve Flinders, ne fût-ce déjà que par le cadre général de l’action : dans les deux cas l’intrigue se déroule en Australie, dans les environs du Carpentarie. De plus, tout comme les héros du Fleuve Flinders 70, Nathaniel Groves découvre en pleine jungle une petite maison bourgeoise plantée sur de solides briques roses 71 n, totalement incongrue en ces lieux :celle de la sorcière Jeanne Ardent. Par ailleurs, ici aussi le lecteur se trouve confronté à ces brusques et mystérieux changements de décors auxquels l’ont habitué les textes traitant des mondes parallèles : sur un signe de Jeanne Ardent 72, Nathaniel se retrouve soudain à Sidney, l’île de Jeanne que Fitzigibbons réussit à découvrir dans l’embouchure du Flinders apparaît et disparaît inex licablement. Autre chose encore : lorsque Groves quitte cette île, il semble su ir les mêmes phénomènes que ressentent tous ceux qui vont d’un univers à l’autre : * Une tornade sembla me secouer et ... je me retrouvai à Sidney, sur le quai de l’arrière-port 73. B Dans La formule et La trouvaille de Mr. Sweetpipe, le héros parvient dans les deux cas à découvrir grâce à ses connaissances mathématiques, Y la clé du monde formidable de l’hyper-es ace 74 B. Ayant pu percer ce mystère, ils ont en même temps trouvé le secret de a création, ce qui équivaut à e voler la Grande Sagesse, l’Intelligence de l’univers, Dieu 75 B. Etant arrivés à ce stade ultime de la connaissance, Hattertoii et Lenglade disparaissent dans le monde parallèle dont ils viennent de découvrir l’existence. C’est exactement la même situation qui se présente dans Smith ... comme tout le monde. Smith, le etit épicier qui a résolu le problème de la quadrature du cercle, a ar le ait même de sa découverte violé Y le dernier refuge de Dieu 76 et oit donc, lui aussi, être réduit au silence et disparaître. Ainsi donc, il semble bien ue découvrir la formule ultime donnant accès à la quatrième dimension ou ce1 e permettant de trouver Dieu, soit exactement la même chose. Quoi qu’il en soit, le résultat est pareil: l’homme qui sait est redoutable car il est susceptible de vaincre n’importe quoi. C’est pour cette raison qu’il faut qu’il disparaisse avant qu’il n’ait eu le temps de se servir de sa découverte. Cela étant, il existe encore bon nombre de nouvelles présentant des situations comparables. Ainsi, le lecteur se souviendra des U cristallisations dans l’espace et dans le temps 77 n que décrivait Jean Ray dans Têtes-de-Lune et dans Le Grand Nocturne. Ces deux nouvelles nous présentaient des univers parallèles en quelque sorte figés, rassemblant autour du héros un ensemble de personnages déjà morts, répétant inlassablement les mêmes actions. C’est à peu de choses près l’univers dans lequel se trouve plongé le héros de la nouvelle intitulée Un tour de cochon. Ici aussi, on voit lusieurs personnes, apparemment mortes, rassemblées dans un lieu clos, is0 ées du reste du monde. Et dans cette chambre qui apparaît être comme une sorte d’enfer, ils accomplissent éternellement les mêmes actions absurdes, sans pouvoir espérer une quelconue délivrance. La taverne de Jarvis, dans Le bout de la rue, est également un e! ces mondes repliés sur eux-mêmes où règne une e énorme désespérance 78 B. Quant à la maison qu’évoque Jean Ray dans Mr. Gallagher went home, elle n’est pas sans présenter quelque ressemblance avec ces a cristallisations 79 Y. 11est aussi certains textes ue Jean Ray place sciemment sous le signe de la quatrième dimension. Tel est e cas, par exemple, de Malpertuis que Michel Aubrion qualifie à juste titre de a lieu géométrique de l’œuvre de Jean Ray, son commencement et son aboutissement 80 s. L’île qu’a aperçue Anacharsis et sur laquelle se trouvent les dieux de 1’01 mpe ayant survécu, ressemble point our point à un monde arallèle. Rappe ons-nous d’abord que la proximité $une porte donnant sur ’univers intercalaire engendre souvent la terreur. Or, à la vue de cette île Anacharsis a se mit à crier d’effroi B; et 1orsqu’Anselme Grandsire s’en approcha à son tour, a trois hommes d’équipage moururent de frayeur B (p. 177). De plus, nous savons que pour entrer dans un monde intercalaire, on peut se servir de la magie ou de certains gestes. De même ici, lorsque Doucedame s’empare des dieux : U Debout sur un tertre de gazon, le

K

a

D ou cr connaissables P, tout au plus seront-ils étranges ’2. Car le fantastique, quant à lui, découle plus ou moins directement de la

9

P

E

P

r

l

P

’f

244

confrontation avec l’Inconnu, par conséquent aussi de la confrontation avec la Peur qui, selon Jean Ray, en est le signe. Comment expliquer alors l’œuvre de Jean Ray? Comment justifier ces nouvelles qualifites pourtant de a fantastiques D et se déroulant cependant dans notre monde codifié, a normal B, d’où tout fantastique devrait être banni, pres ue par définition? En effet, que le fantastique provienne d’une a rupture de a cohérence universelle 93 m comme l’écrit Roger Caillois, ou de l’hésitation du lecteur ou du héros quant au statut à accorder à l’événement qui se produit devant ses yeux comme le prétend Todorov ”, il faut de toute façon trouver un moyen d’exprimer ou de rendre vraisemblable, soit cette rupture soit cette hésitation. Chose impossible, répétons-le, si la nouvelle en question se déroule dans notre univers. En revanche, dans le système de Jean Ray ce moyen existe : on a là ces mondes intercalaires, domaines de la Peur et de 1 Inconnu, qui eux rendent le fantastique éminemment ossible. Mais uniquement alors dans le cadre des nouvelles basées sur ce t ème-là. Ce qui nous mène de nouveau dans une impasse, puisque, dans la logique du système, ces mondes juxtaposés au nôtre en sont normalement séparés. Séparés? Oui, si ce n’était qu’il existe des endroits privilégiés grâce auxquels un certain contact peut tout de même s’établir, de quelque façon que ce soit. Ainsi l’homme peut pénétrer dans un univers hypergéométri ue et y être confronté au fantastique qui lui est inhérent. Inversement, i peut y avoir irruption de cet univers dans le nôtre. Il y a donc double énétration : de notre monde à l’univers parallèle et de celui-ci au nôtre. De là es identités remarquées plus haut entre ce qui se rapporte plus spécifiquement aux mondes de la quatrième dimension et ce qui appartient aux autres motifs et thémes traditionnels du fantastique. De là aussi la cohérence interne de cette œuvre construite toute rationnellement, si on peut dire, autour d’un thème central, générateur et soutien de tous les autres : le thème des mondes parallèles qui, our Jean Ray du moins, était le seul moyen de briser le cadre contraignant C Pe notre univers, de provoquer la surprise, l’hésitation ou la peur chez ses personnages ou son lecteur, de créer, en d’autres mots, une œuvre fantastique.

3

R

?

Y

Gand, janvier 1977 Marc Vuijlsteke

NOTES

1. La p d u c t i o n de Jean Ray est à vral dire aussi considérable qu’intgale et va du roman fantastique aux bandes dessinées en passant par la critique, le journalisme, le théâtre et la oésie. Les textes qui nous intéressent ici au premier chef sont, sauf exception, ceux signés seul pseudonyme a Jean Ray m. Par ailleurs, afin de ne pas surcharger outre mesure notre texte, nous Les contes du Whisky, Cité La cité de emploierons les abréviations suivantes: Whisky Les derniers contes d . l‘indicible peur, Cercles Les cercles de l’épouvante, Canterbury Le livre des fantômes, Vingt-cinq Les vingt-cinq meilleures histoires Canterbury, Fantôme noires et fantastiques de Jean Ray, Carrousel Le carrousel des maléfices,Golf Les contes noirs du golf, Cahiers Les cahiers de la Biloque. - D’autre part, les éditions originales de Jean Ray ttant devenues pratiquement introuvables,nous avons préféré renvoyer à des éditions plus récentes que le lecteur sera mieux à même de consulter. 2. J. Van Herp, a Jean Ray ou le combat avec les fantdmer D, Ficrion, 1957 (n838), p. 106. 3. Fantômes, 1966. On trouvera d’autres exemples de communication due au hasard dans a Rues m (ibid.), a La Grande Ourse m (Golf, 1964) et a La Ruelle ténébreuse m (Vingtxinq, 1961). 4. Whisky, 1965. 5. Pour de telles approches a scientifiques m, voyez aussi : a La trouvaille de Hr. Sweetpipe ( Revue belge, 15 fév. 1935), a Mathématiques supérieures i (Carrousel, 1964). a L’expérience Laurence Night m (Cahiers, 1954). a La formule D (ibid., 1958). a Le Tessaract m (Carrousel,

-

--

-

-

-

-

-

&

-

-

1964). 6. I1 est possible également de pénttrer dans un monde parallèle grâce à l’action (bienveillante

ou non) de ses habitants. 7. Vingt-n’nq, 1961.

245

8. Si dans aLe Grand Nocturne. il fallait commettre trois meurtres avant de parvenir à s'intégrer dans un monde arallèle, dans a Têtes-de-Lunen (Carrousel, 1964). en revanche, c'est parce qu'il a tué que le {éros se retrouve plongé dans ce qu'il décrit comme étant aune cristallisation dans le temps et dans l'espace (p. 67).On y voit toutefois réa paraître cette notion de meurtres rituels et il semble bien que ce séjour dans 1 univers de son enknce n'ait été pour le héros qu'une tpreuve récédant un passage dans ce qui pourrait être un second monde arallèle : ala grande dame branche, c'est la Divinité sélénite à qui j'ai offert, en sacrifl,,, deux Têtes-de-Lune. Attendez-vous à quelque chose de nouveau I) (p. 68). 9. Voyez aussi .Le Psautier de Mayence, (Vingtsinq, 1961) et .Le fleuve F l i n d e r s ~ (Canterbury, 1963). 10. Vingt-cinq, 1961, p. 131. 11. Voyez aussi : a Rues B (Fantômes, 1964, p. 184). a La choucroute n (ibid., pp. 44-45),a Les étranges études du docteur Paukenschlager D (Whisky, 1966,pp. 213-214).La formule (Cahiers, 1958, pp. 71-72),a La trouvaille de Mr. Sweetpipe D ( Revue belge, 15 fév. 1935, pp. 94-95). 12. Voyez aussi a M. Wohlmut et Franz Benschneider D (Fantômes, 1966,p. 61)et a Le fleuve Flinders D (Canterbury, 1963,pp. 266 et 269). 13. Vingt-cinq, 1961, p. 230. - Voyez aussi a L'expérience Laurence Night B (Cahiers, 1954, p: 296) où cette augmentation de l'acuité des sens ne résulte pas du assage dans la uatrième dimension mais semble au contraire le précéder, voire même en être condition préaqablement nécessaire. 14. Whiskv. 1965. , DU. 213-214. 15. Cante;bury, 1963, p. 267. 16. Carrousel, 1964,p. 62.- Voyez aussi : a Le Grand Nocturne D (Vingt-cinq, 1961,p. 244), a Le Psautier de Mayence D (ibid.. D. 157). M. Wohlmut et Franz Benschneider n (Fantômes. 1966. pp. 62-64),a Le 'Ileuve Fiinderi (C&terbury, 1963, pp. 265 et 269). 17. Vo ez à ce sujet : a La Grande Ourse D (Goff,1964,p. 120). a La choucroute (Fantômes, 1966, pp. 44-453:a Le fleuve Flinders a (Canterbury, 1963,p. 266). a La ruelle ténébreuse s (Vingt-cinq, 1961,p. 38), a Le Grand Nocturne (ibid., p. 232). 18. Fantômes, 1966, p. 185. 19. a La choucroute n (ibid., p. 45);voyez aussi :a La ruelle ténébreuse s (Vingt-cinq, 1961,p. 41). Le Grand Nocturne N (ibid., p. 232),a La Grande Ourse D (Golf, 1964,p. 121),a Rues B (Fantômes. 1966. D. 185). 20.' hid.:' . 185-186; voyez aussi La ruelle ténébreuse B (Vingt-cinq, 1961,p. 41)et a Le Grand Nocturne B &d., pp. 232 et 250). 21. Fantômes, 1966,p. 49;voyez aussi a La ruelle ténébreuse n (Vingtsinq, 1961,pp. 42,45et 48) et a Le fleuve Flinders D (Canterbury, 1963, pp. 268-269). 22. Whisky, 1965, p. 212. 23. Voyez a Le Grand Nocturne D (Vingt-cinq, 1961,pp. 260-2611,a Têtes-de-LuneB (Carrousel, 1964,p. 68),a Le fleuve Flinders N (Canterbury, 1963, pp. 268-269). 24. Vingt-cinq, 1961, p. 47. 25. Voyez aussi U M. Wohlmut et Franz Benschneider B (Fantômes, 1966, pp. 63-65). 26. Carrousel, 1964, 67. 27. C'est sans doute $ans un univers identique que doit vivre Laurence Night, elle qui a été tirée a hors du temps B (U L'expérience Laurence Night m, Cahiers, 1954,p. 298) pour revivre éternellement la même mort horrible. 28. Fantômes, 1966,p. 188;voyez aussi a La ruelle ténébreuse B (Vingt-cinq, 1961,pp. 28,32 et 56), La Grande Ourse ~b(Golf, 1964,p. 122), a La choucroute D (Fantômes, 1966, pp. 46-47). 29. Voyez Cai.rousel, 1964,p. 64 et Vingt-cinq, 1961, p. 253-254. 30. Voyez aussi : a L'expérience Laurence Night * kahiers, 1954, p. 298), a Le Tessaract D (Carrousel, 1964, pp. 159-160).a Mathématiques supérieures D (ibid., pp. 7-8),a Le bonhomme Mayeux n (Canterbury, 1963,p. 137). 31. a La formule B (Cahiers, 1958, ,72);voyez aussi a Le Psautier de Mayence B, a Le Grand Nocturne D et a Le fleuve Flinders N &anterbury, 1963,pp. 259-261et 265). 32. Vin t-cinq, 1961, p. 56. 33. I b i f , p. 32;voyez aussi a Le Bonhomme Mayeux (Canterbury, 1963, pp. 135-137). 34. Voyez Vingt-cin 1961,pp. 160 et 162;ibid., p. 239, 257 et 260-261. 35. Voyez a Le Bon%omme Mayeux ,(Canterbury, 1963, p. 136), a Le Tessaract (Carrousel, 1964,pp. 154-156),a M. Wohlmut et F. Benschneider B (Fantômes, 1966, pp. 65 et 68). 36. Whisky, 1965, p. 216. 37. Vin t-cinq, 1961, p. 147. 38. I b i f , pp. 150 et 145. 39. Carrousel, 1964, p. 68. 40. Cahiers, 1958, p. 72. 41. VinPt-cina. 1961. D. 236. 42. Voyez a Rues D (FÛntômes, 1966, p. 188), a La choucroute (ibid., pp. 46-47),a La Grande Ourse N (Golf, 1964,p. 122). 43. Voyez a Le fleuve Flinders B (Canterburv. 1963.DD. 263.267 et 270): a Le Grand Nocturne B (Vingt-cinq, 1961,p. 259);a Mathématiques supkrieuie'srn (Currousel, 1964, p. 8). 44. Voyez a Les étranges études du docteur Paukenschlager D (Whisky, 1965, p. 217); a Le Psautier de Mayence P (Vingt-cinq, 1961,p. 141); a Têtes-de-Lune (Carrousel, 1964, p. 68); a La trouvaille de Mr.Sweetpipe n ( Revue belge, lu fév. 1935,p. 67). 45. Voyez a Rues (Fantômes, 1966, p. 184); voyez aussi n. 11. 46. a Les étranges études du docteur Paukenschlager ,(Whisky, 1965,p. 216). 47. Cercles, 1943,p. 117;voyez également ibid., p. 126. 48. Vin t-cinq, 1961, p. 270. 49. Magertuis, 1962, pp. 160-161. _ I

~

.

J